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Hauts Grades

La vocation universelle de la Franc-Maçonnerie

9 Avril 2012 , Rédigé par François Bénétin Publié dans #Planches

«O Monde, que tu m'apparais divers, contraire, duel », peut s'exclamer l'homme moderne. Les formidables moyen d'information et de commu­nication mis à ma disposition me montrent chaque jour ton spectacle, règne de la multiplicité et des contraires, triomphe de la complexité gran­dissante et foisonnante. Nous savons désormais que la philosophie du système, avec Hegel à son apogée et l'idée d'une pensée universelle n'a pas réussi; que la réaction de la philosophie existentialiste contre cette même philosophie de système n'a pas su trouver davantage l'homme uni­versel. La science moderne continue à troubler nos esprits et ce que nous croyons rationnel en développant ce que l'on appelle des théories souples, c'est-à-dire susceptibles de varier étrangement pour expliquer certains phénomènes, en particulier dans le domaine de la physique des particules. Nous nous éloignons ainsi progressivement, mais sûrement de l'espoir d'explication scientifique homogène et unitaire.

De même, la renaissance de nouvelles formes d'intolérances religieuses montre combien nous sommes loin d'une tolérance entre adeptes de croyances différentes qui rapprocherait les hommes au lieu de les exclure. De même, les ségrégations raciales continuent à subsister, qu'elles soient institutionnalisées par les états ou pratiquées çà et là par réactions popu­laires.

La politique qui devrait pourtant être l'art de faire vivre les hommes en har­monie, nous montre comment les préjugés et l'égoïsme et le besoin de pou­voir font entretenir le sectarisme et comment ce qui devrait être opposition fructueuse par l'enrichissement mutuel de points de vue différents, devient opposition de parti et méprise ainsi l'opinion qui n'est pas la sienne.

Comment, devant une telle réalité, est-il raisonnable de parler universel ou universalisme ? Comment la Franc-Maçonnerie peut-elle sérieusement évoquer sa vocation universelle alors qu'elle apparaît comme diverse, divisée, jusqu'au point où certaines obédiences en excluent d'autres, en ne leur reconnaissant pas la qualité de maçonnique. Celui qui n'est pas franc-maçon, que l'on appelle profane, est souvent frappé par l'appa­rence de diversité, voire de désordre sous laquelle le monde maçonnique se présente à lui. C'est d'abord la multiplicité, voire les oppositions des obédiences. Il a entendu dire que telle obédience était marquée par l'enga­gement politique, que telle autre n'acceptait pas les femmes, alors que par ailleurs une autre obédience était mixte, mais que cela n'empêchait pas l'existence d'obédiences exclusivement féminines. Outre la multiplicité des obédiences, il y a également diversité des principes maçonniques dont s'inspirent les obédiences. Certaines font référence au Grand Architecte de l'Univers, d'autres non. Certaines demandent à leurs adeptes de prêter serment sur la Bible, d'autres non. Cette impression a d'ailleurs pu être singulièrement renforcée par la projection sur TF1, en septembre dernier, de deux émissions, consacrées à la Franc-Maçonnerie dans le monde, et qui a justement montré combien les aspects visibles de la Franc- Maçonnerie étaient en apparence si divers d'un pays à l'autre, ou d'une obédience à l'autre.

Mais d'abord, que faut-il comprendre quand on parle d'Universalisme ? Quelle signification peut avoir ce mot dont les racines latines, Unus : Un et Versus : dans la direction de, évoquent au premier abord l'idée de : tourné vers l'unité.

Si la Franc-Maçonnerie spéculative est apparue en occident, terre de chré­tienté, il n'est pas étonnant que la spiritualité de notre ordre soit inspirée des racines judéo-chrétiennes, et que la plupart d'entre nous, par nos ascendants, aient une formation judaïque, protestante ou catholique.

Mais nous ne devons pas oublier en revanche que notre philosophie, elle, est essentiellement d'origine grecque, et c'est certainement la pensée grecque qui constitue le point de départ de l'idée moderne de l'universa­lisme.

Le privilège de la philosophie grecque, dans son effort pour comprendre le monde, est d'avoir considéré les choses comme dépendantes d'un prin­cipe absolu d'harmonie et de perfection qui les dirige toutes vers une fin et donne un sens à l'Univers.

Lorsque Heraclite pose le feu comme la substance universelle, il le conçoit en même temps comme l'intelligence divine qui fait régner partout la mesure. S'il est vrai que les choses sont emportées dans un perpétuel deve­nir, le devenir est lui-même soumis à une règle d'harmonie.

Anaxagore a formulé cette sentence mémorable : «Toutes les choses ont été mises en ordre par l'intelligence».

Pour Socrate, l'idée de l'intelligence divine est poussée plus loin. Non seu­lement cette intelligence intervient à l'origine du monde, mais elle est constamment active dans le monde et ne cesse de le gouverner d'après une loi de convenance et de perfection. De cette intelligence ordonnatrice, Socrate trouve une image dans l'homme : «Connais-toi toi-même».

Ce précepte signifie que nous devons prendre conscience de notre âme comme parente de l'intelligence qui régit toutes choses vers leur fin et qu'elle seule peut conduire l'homme à l'accomplissement de sa destinée.

Platon a donné toute son ampleur à la pensée que les choses dépendent d'un principe de perfection. La théorie de l'Idée, avec une majuscule, est que la vraie réalité, ce ne sont pas les choses elles-mêmes dans leur deve­nir, mais le type éternel et parfait auquel les choses répondent. Aveugles, nous dit Platon, ceux qui s'arrêtent aux choses matérielles et qui ne com­prennent pas que l'invisible est seul réel.

Au-dessus des choses telles que nous les apercevons par les sens, multi­ples, changeantes, imparfaites, il y a l'Etre lui-même dans son unité, dans sa permanence, immortelle, dans l'intégrité de sa valeur. Voilà la subs­tance des choses et la cause de leur existence.

C'est en vain que l'on voudrait considérer comme causes les éléments matériels. La vraie cause est la perfection du modèle à la ressemblance duquel les choses sont faites. Et si nous essayons, gravissant les degrés du monde intelligible, de remonter jusqu'à la cause du suprême dont tout découle, nous devons la concevoir comme l'absolue Perfection. Par delà les idées elles-mêmes, par delà l'intelligence et la vérité, il y a la source éternelle de l'intelligence et de la vérité : le Bien, foyer resplendissant qui prodigue à tous les êtres la Lumière et la Vie.

Cependant si Platon reconnaissait, dans le Timée, que le monde sensible est régi lui aussi par des lois d'harmonie, le dualisme entre l'Idée et les choses n'était pas pour lui entièrement surmonté. Aristote, lui, fit descendre l'Idée du ciel sur la terre et la conçut comme le principe interne qui donne aux êtres le mouvement et la vie. La Forme d'Aristote, c'est l'Idée de Platon, mais l'Idée immanente aux choses et les dirigeant de l'intérieur vers leur fin. Ce qu'Aristote appelle la nature, c'est la force universelle qui conduit les êtres à leur complet achèvement et qui les fait tous s'accor­der entre eux. La nature est un principe du même ordre que l'intelligence ; elle produit spontanément et sans réflexion ce que l'intelligence produit à la lumière de la pensée. Il est donc bien délicat d'expliquer les choses par le hasard. Le hasard a sa place dans l'univers certes, mais une place subordonnée qui n'est marquée qu'aux degrés inférieurs du réel. Plus on s'élève dans les sphères où les êtres déploient leur liberté, plus on aperçoit clairement l'harmonie qui découle de la cause principale et décisive, laquelle est toujours l'intelligence.

Aristote a estimé que la raison dernière de cette tendance des êtres à la perfection dépasse la nature et doit être cherchée dans un principe supé­rieur au monde - principe transcendant qu'il a conçu comme l'acte pur de la pensée. Cette perfection divine se manifeste dans l'ordre que la nature fait régner sur le monde et les êtres qu'il renferme et, tout en exerçant sur lui un irrésistible attrait, elle reste distincte du monde.

Cette philosophie de l'immanence fut l'apogée de la pensée grecque. Car, après la néfaste guerre du Péloponnèse, la Grèce devint tributaire de la Macédoine pour finir sous la coupe de Rome.

La liberté perdue, la pensée replia ses ailes et la philosophie grecque prit une autre direction : par opposition à la théorie qui assignait comme but à la vie humaine la contemplation d'un idéal transcendant, elle proposa un bien accessible à tous et qui rentre dans la nature.

Ainsi devait se dégager le principe d'une morale universelle.

La grandeur du stoïcisme lui vient de sa morale. S'attachant à l'idée que la nature est gouvernée par l'intelligence, les stoïciens ont pensé que l'homme doit se considérer comme membre de l'ordre universel. Ils ont ainsi dégagé le trait essentiel de la morale que Socrate avait voulu fonder.

Socrate avait dit que la justice consiste dans l'observation des lois que l'intelligence fait régner sur les choses et cette pensée avait été reprise par Platon lorsqu'à la fin de sa carrière, il avait admis que le monde sensible était régi par des lois d'harmonie. Mais la philosophie de l'Idée mettait au premier plan la contemplation du principe idéal qui dépasse la nature. En ramenant l'attention sur la nature elle-même, les stoïciens ont signifié que la vertu n'est pas une haute et difficile spéculation, mais qu'elle appar­tient à tout homme en tant qu'il prend place dans l'ordre du monde.

Socrate avait conçu la vertu comme une science et, chez Platon, la vertu s'était confondue avec la science de l'Idée elle-même, préparée par la science mathématique.

Aristote, à son tour, avait fait consister le bonheur dans la vie contempla­tive. Le Bien restait l'apanage de quelques privilégiés.

Les stoïciens, eux, ont largement ouvert la vie morale à tous les hommes. De par sa nature même raisonnable, l'homme peut vivre d'accord avec l'univers entier et posséder le parfait bonheur.

Cette perfection est accessible à tout homme, fut-ce le plus humble et le plus ignorant, pourvu qu'il accepte, du fond de l'âme, la part que lui accorde le souverain Dispensateur.

En tant qu'ils possèdent tous la raison, tous les hommes sont citoyens de la grande Cité dont les lois ne sont jamais transgressées. Même l'esclave est l'égal des plus grands. Mais la Cité dont l'homme est membre n'est pas limitée à quelque partie du monde, c'est le monde lui-même, cité divine où règne à jamais le droit. A cette grande patrie, nous dit Sénèque, appar­tiennent tous les hommes, quelles que soient leur condition sociale et leur nationalité, tous sont frères en tant qu'ils ont la raison et sont destinés à la vertu.

La raison universelle qui a produit toutes choses, poursuit Sénèque, c'est Dieu créateur du monde. Comme le monde est un tout parfaitement Un, il n'y a qu'un Dieu unique.

Dieu est l'Etre intelligent, immortel et bienheureux, Père de tous les êtres et les dieux multiples de la religion populaire ne sont que des noms diffé­rents donnés au Dieu unique selon les divers aspects de sa puissance.

Ce Dieu créateur du monde, est en même temps la réalité substantielle du monde car la raison n'est pas seulement la source dont les choses provien­nent : elle est aussi la substance partout présente dont toutes les choses sont faites. Dieu, n'est donc pas seulement le principe créateur du monde : il est le monde lui-même dans sa réalité véritable, dans son inal­térable unité. Ce que nous appelons la Nature, c'est-à-dire l'ensemble harmonieux des choses, l'univers en tant qu'il est régi par un principe intelligent, n'est autre que Dieu.

C'est ainsi très sûrement que l'une des racines majeures de la Conception de l'Universalisme par la Franc-Maçonnerie est grecque et la sensibilité de la pensée grecque exprime assez bien la sensibilité de la Franc- Maçonnerie. Mais la Franc-Maçonnerie ne se fixe aucune limite et toutes les traditions et tous les systèmes participent à la construction de l'Univer­salisme maçonnique, qu'ils soient d'orient ou d'occident, de notre temps présent ou de 2000 ans avant Jésus-Christ.

Cependant, si la pensée grecque permet une première approche de ce qu'est l'Universalisme maçonnique, celui-ci reste difficile à comprendre lorsqu'on observe la diversité des formes et des modes de vie des loges et des différentes obédiences. La Franc-Maçonnerie est un ordre qui possède des règles, qui sont constituées d'un rituel appliqué dans les loges et dont il appartient aux maçons de percevoir le sens.

Pour certains francs-maçons, le rituel possède une dimension transcen­dantale qui lui permet de se relier au divin, ou pour accéder à des états supérieurs de la conscience. Pour d'autres maçons au contraire, le rituel est un simple moyen de mettre une communauté constituée de membres divers, dans de bonnes conditions et de rassembler les sensibilités et de faire régner la tolérance.

Ces différences se retrouvent d'ailleurs dans l'importance accordée à la pratique du rituel dans les tenues selon les différents ateliers, différentes obédiences.

Les loges anglaises passent l'essentiel de leur temps à cet exercice, tandis que dans les ateliers français, on peut trouver des rituels qui sont réduits au minimum. Il existe une dizaine de rites effectivement pratiqués dans le mande et certains en ont recensé une soixantaine ayant existé dans l'his­toire. Cette floraison parfois excessive a l'avantage de permettre à chaque franc-maçon de trouver la forme qui correspond le mieux à sa sensibilité et à son intelligence. Ceci signifie d'une part que ce n'est pas la forme de pratique des rituels qui détermine l'Universalisme de la Franc- Maçonnerie, mais, qu'au contraire, cet Universalisme peut vivre sous des formes diverses, et que c'est l'existence de cette diversité de forme qui per­met à chacun, selon son propre caractère, de pratiquer une voie qui lui convient pour atteindre justement à cet Universalisme.

L'Universalisme de la Franc-Maçonnerie n'est pas une question de forme, mais une question de fond. Et la Franc-Maçonnerie apparaît ainsi comme un tout divisé en de nombreuses parties qui sont nécessaires pour que l'exercice de la liberté soit effectif.

En fait, la diversité apparente de la Franc-Maçonnerie est le résultat de son histoire événementielle. En revanche, il existe une histoire qu'on pourrait appeler histoire mythique ou histoire symbolique. Cette histoire vise à montrer les origines symboliques de la Franc-Maçonnerie. C'est à travers la compréhension et le sens des symboles de ces mythes que se trouve l'inspiration de l'Universalisme de la Franc-Maçonnerie. C'est de par sa nature même et par son essence que la vocation de la Franc- Maçonnerie est universelle.

La Franc-Maçonnerie est un ordre initiatique, cela signifie qu'elle est une société avec son organisation propre et solidement établie. Le mode d'organisation est particulier car il est censé refléter et exprimer un ensemble de valeurs spirituelles qui doivent amener les membres de cette société, les Francs-Maçons, à découvrir ces valeurs spirituelles, c'est-à- dire à découvrir les aspects de la vérité qui régit le monde dans lequel nous nous trouvons, la vérité de l'harmonie cachée de l'Univers, la vérité qui donne un sens à la vie de l'homme lorsque celui-ci se pose des questions fondamentales, telles que par exemple : « D'où je viens ? Qui suis-je ? où vais-je ? Or, comme les valeurs auxquelles se réfère l'organisation de la société maçonnique sont fondamentales, cette organisation ne saurait être modifiée au gré des modes, c'est pourquoi il s'agit d'un ordre aux règles de fonctionnement durablement établies. »

D'autre part, il s'agit d'un ordre initiatique, c'est-à-dire un ordre où l'on rentre par une initiation. L'initiation a pour objet de transformer celui qui est dit profane en lui donnant les moyens de considérer l'ensemble des choses sous un autre aspect que celui qu'il voyait auparavant, et de pou­voir aussi découvrir des valeurs spirituelles qui lui restaient cachées lorsqu'il était profane.

Prenons un exemple, observons un symbole que beaucoup ont vu et qui s'appelle le delta lumineux.

Le profane pourra y voir une figure assez jolie, qui semble même expri­mer une certaine force. Un oeil venu d'ailleurs dont on sent qu'il regarde et rayonne à la fois.

Peut-être y verra-t-il, poursuivant ses réflexions, l'oeil d'une divinité ou d'un principe supérieur qui fait irruption sur le monde.

Cependant, au fur et à mesure que l'homme se transforme, il peut être amené à avoir l'intuition que l'ensemble des choses, lui-même, l'univers, le visible comme l'invisible dépendent d'une cause première, ou plus exac­tement qu'il existe une Unité transcendante qui englobe et régit toute chose. Mais la nature même de cette Unité est inconcevable pour lui.

La seule manière qu'il a de percevoir cette Unité, c'est d'en observer les effets. Il découvre alors que les choses se présentent par opposition : le Noir n'a de valeur que parce qu'il s'oppose au blanc.

Une affirmation n'est vraie que par rapport à une autre affirmation qui est ou moins vraie, ou son contraire. Une idée ne tire sa valeur que relati­vement à une autre. C'est la logique binaire qui procède par opposition, par action et réaction, et qui, sur le plan de la compréhension des choses, et de la recherche des réponses aux questions fondamentales que l'on peut être amené à se poser, devient rapidement stérile. Tout se sépare entre ce qui est vrai ou faux, bien ou mal. Adepte d'une idée, on en rejette son contraire. On devient sectaire. C'est d'ailleurs en passant l'un des dangers de certaines religions qui, imposant de croire de telle manière, rejette les autres formes de croyances et les vouent au mal. Rappelons-nous en pas­sant que le sens du mot diable est celui qui divise.

Cet homme donc, qui se pose des questions fondamentales, à la recherche du sens de l'Unité inconcevable, et ne trouvant pas dans la logique binaire de réponses satisfaisantes, se met à observer à nouveau le delta lumineux. Il découvre alors que l'oeil, qui dégage toujours une impression si forte, donne cette impression de par la forme du delta qui lui sert de cadre. Or, ce delta, de par ses trois côtés, exprime trois dimensions. Cela signifie symboliquement que toute chose de la plus petite à la plus grande, ne peut s'apprécier ni dans son unité transcendante, ni dans sa dualité, mais par trois éléments. Nous venons de faire un premier pas dans la symbolique des nombres. Ainsi, dans tout ce qui se fait interviennent trois termes : un agent qui agit, un patient qui subit, un effet produit par cette action.

Dans une loge maçonnique, les trois officiers qui la dirigent s'appellent le Vénérable Maître, le ter surveillant et le deuxième surveillant.

Le symbole du 1er surveillant est un niveau et signifie que nul ne domine sur autrui. Le symbole du 2ème surveillant est une perpendiculaire. Il sol­licite au contraire chacun à s'élever aussi haut que possible en même temps qu'à descendre dans les abîmes les plus profonds de la pensée.

Il y a donc conflit entre l'horizontale égalitaire et la verticale hiérarchi­que. Mais tout se concilie dans l'équerre, symbole du Vénérable Maître. Celui-ci accorde à tous les ouvriers une même estime en raison du zèle égal que tous apportent au travail, ce qui ne l'empêche pas d'apprécier chacun selon ses qualités particulières, si bien qu'il demande à l'un ce qu'il ne saurait exiger d'un autre. L'Equité, dont l'équerre est l'emblème, préside ainsi aux rapports des maçons.

Mais ne s'arrêtant pas là, notre homme élève encore sa réflexion et décou­vre que pour répondre à ses questions fondamentales, les systèmes de nombreuses écoles, en des temps et des lieux divers, répondent toujours par le mystère d'une trinité, (mystère signifiant que nous sommes dans les degrés ultimes où notre conception d'homme peut s'élever).

C'est le Père, le Fils et le Saint Esprit de la trinité chrétienne, c'est Brahmas, Veshnou et Shiva dans le brahmanisme, c'est le Principe, le Verbe et la Substance dans le platonicisme, c'est le Soufre; le Mercure et le Sel dans l'alchimie, c'est Sagesse, Force et Beauté en Franc- Maçonnerie.

On mesure les transformations subies par notre homme depuis sa première observation du delta lumineux, c'est le fruit d'une initiation en train de s'accomplir. Mais en même temps, on s'aperçoit que sa recher­che spirituelle le conduit naturellement à une conception universelle de la spiritualité. Ainsi apparaît l'immense domaine de l'Universalisme maçonnique.

L'Universalisme est une conception de l'Univers, du visible et de l'invisi­ble, qui considère comme inscrit dans tout ce qui nous est sensible dans notre vie terrestre (ou manifestée), comme dans ce qui est au-delà de notre perception, l'existence d'un principe d'union fondamentale. d'harmonie transcendantale entre tout, l'éparpillé et les contraires, dont la vocation de l'homme est de retrouver l'unité.

L'Universalisme est l'exaltation de l'unité. Descendu au niveau de notre domaine de ce qui est manifesté, nous devons le retrouver.

Déjà, sous cet aspect, l'origine et les principes de la Franc-Maçonnerie ont créé les conditions à ce que l'Universalisme soit vécu dans les loges en permettant la réunion de personnes d'origines différentes, d'opinions diverses, voire opposées, qui, sans la Franc-Maçonnerie, ne se seraient jamais rencontrées. Ainsi, par la vie en Loge, la Franc-Maçonnerie rassemble ce qui, dans d'autres conditions, resterait épars, et contraire. Ainsi apparaît à nouveau que l'Universalisme de la Franc-Maçonnerie n'est pas dans sa forme apparente, mais dans son fond. Ce qui est univer­sel, ce ne sont pas dans les différences apparentes des frères, mais quelque chose qui est permanent et immuable dans chaque homme, caché au plus profond des frères, mais qui est commun à tous.

Ceci transparaît dans le poème de Rudyard Kipling que tous les Francs- Maçons connaissent et qui s'appelle « La Loge Mère », que je vous pro­pose en guise de pause.

* * *

La Loge Mère
Il y avait Rundle, le chef de station,
Beaseley, des voies et travaux,
Ackman, de l'Intendance,
Donkin, de la prison,
Et Blacke, le sergent instructeur,
qui fut deux fois notre vénérable,
et aussi le vieux Franjee Eduljee
qui tenait le magasin «aux Denrées Européennes».
Dehors, on se disait: «Sergent, Monsieur, Salut, Salam».
Dedans, c'était: «Mon frère», et c'était très bien ainsi.
Nous nous rencontrions sur le niveau et nous quittions sur l'Equerre.
Moi, j'étais second diacre dans ma loge-mère, là-bas !
Il y avait encore Bola Nath, le comptable,
Saul, le juif d'Aden,
Din Mohamed, du bureau du cadastre,
le sieur Chuckerbutty, Amir Singh, le Sick,
Et Castro, des ateliers de réparation,
qui était catholique romain.
Nos décors n'étaient pas riches,
Notre temple était vieux et dénudé,
Mais nous connaissions les anciens Landmarks
Et les observions scrupuleusement.
Quand je jette un regard en arrière,
Cette pensée, souvent, me vient à l'esprit :
«Au fond il n'y a pas d'incrédules
Si ce n'est, peut-être, nous-mêmes !»
Car, tous les mois, après la tenue,
Nous nous réunissions pour fumer,
Nous n'osions pas faire de banquets (de peur d'enfreindre la règle de caste de certains frères)
Et nous causions à cœur ouvert de religions et d'autres choses,
Chacun de nous se rapportant
Au Dieu qu'il connaissait le mieux.
L'un après l'autre, les frères prenaient la parole
Et aucun ne s'agitait.
L'on se séparait à l'aurore, quand s'éveillaient les perroquets
Et le maudit oiseau porte fièvre;
Comme après tant de paroles
Nous nous en revenions à cheval,
Mahomet, Dieu et Shiva
jouaient étrangement à cache-cache dans nos têtes.
Bien souvent, depuis lors,
Mes pas, errant au service du gouvernement,
Ont porté le salut fraternel
De l'Orient à l'Occident,
Comme cela nous est recommandé,
De Kohel à Singapour.
Mais combien je voudrais les revoir tous
Ceux de ma Loge-mère, là-bas !
Comme je voudrais les revoir,
Mes frères noirs ou bruns,
Et sentir le parfum des cigares indigènes
Pendant que circule l'allumeur,
Et que le vieux limonadier
Ronfle sur le plancher de l'office.
Et me retrouver parfait maçon
Une fois encore, dans ma loge d'autrefois.
Dehors, on se disait : «Sergent, Monsieur, Salut, Salam ».
Dedans c'était : «Mon frère», et c'était très bien ainsi.
Nous nous rencontrions sur le niveau et nous quittions sur l'Équerre.
Moi, j'étais second diacre dans la loge-mère, là-bas !
Essai de traduction du poème du Frère
Rudyard Kipling.

L'Universalisme est peut-être la raison, si elle se fait conscience, qui per­met à l'homme d'aller au-delà de lui-même, sans passer par la croyance dogmatique et religieuse qui confine l'homme dans une voie qui ne per­met plus le libre choix. Au contraire, l'Universalisme maçonnique est l'aboutissement de la demande d'une conscience libre de tout dogme, qui assimile l'ordre de l'univers, qui y coïncide, qui peut alors rassembler les diversités ou plus exactement qui, suffisamment éclairé, voit dans les diversités l'Unité qui s'y cache.

En ce sens, la Franc-Maçonnerie expose dès son entrée le Franc-Maçon au choc des différences des autres frères, lesquels peuvent être très diffé­rents, c'est à la fois sa richesse et sa difficulté, aussi sa vocation. Et la Franc-Maçonnerie demande, ou propose, au début de la démarche du Franc-Maçon, qu'il assume personnellement, l'acceptation de ces diffé­rences, jusqu'à l'amour, aboutissement accompli. En ce sens, sa démar­che diffère de celle des religions révélées de l'occident, lesquelles rassem­blent des êtres différents en les soumettant d'emblée à une loi de croyance et de comportement, qui peut ouvrir à terme à l'Universalisme, mais qui peut aussi aboutir à une loi d'exclusion, et même nourrir un réflexe primi­tif de ségrégation que nous avons tous tendance à porter naturellement en nous.

Au contraire, la Franc-Maçonnerie ne rassure aucunement ses adeptes par l'imposition d'une loi. Il n'y a pas de bon génie qui soit là pour vous dire ce qui est vrai, ou ce qui est faux, ce qu'il faut faire ou ce qu'il ne faut pas faire. Elle laisse l'adepte libre. Seule lui est proposée une variété de symboles, dont le sens est à découvrir, mais qui sont d'une portée univer­selle. Le nouveau Franc-Maçon se trouve d'ailleurs désarmé devant ce qui lui est proposé. On pourrait parler, au sens philosophique, d'une misère de l'apprenti franc-maçon devant le langage symbolique qui lui est donné, misère étant la prise de conscience de l'énormité de la distance qui le sépare et du peu de moyens qu'il croit avoir pour y parvenir, de la connaissance de la vérité authentique, c'est-à-dire de l'initiation réelle.

Une expression maçonnique souligne cette situation délicate : «on n'est pas initié, on s'initie soi-même », et l'on comprend comment cette expres­sion est déroutante pour celui qui vient d'entrer, car il s'attend à ce qu'on lui révèle quelque chose, et on ne lui apprend qu'à apprendre par lui- même. Cette situation serait en fait difficilement supportable par les êtres communs que nous sommes en majorité si la Franc-Maçonnerie ne dis­pensait pas des forces qui permettent au Franc-Maçon d'avancer sur cette voie difficile : elles sont Tolérance et Fraternité. La première de ces forces veut dire : bienvenu à toi, mon frère, malgré ta différence, quelle qu'elle soit, nous l'acceptons avec bonheur. La seconde, la Fraternité, indique que quelles que soient nos différences, il existe entre nous un lien plus fort que ces différences, qui nous unit et qui est l'essence de nos démarches. Nous, différents en apparence, recherchons la connaissance de l'unité, nos recherches sont différentes, mais l'esprit qui les anime nous lie très étroitement.

L'apprenti franc-maçon qui aura pénétré les différents aspects de cette première étape aura alors fait un pas important vers l'appréhension de ce qu'est l'unité cachée dans les choses. En persévérant, il trouvera la voie vers l'Universalisme.

Ainsi, la substance de l'Universalisme maçonnique apparaît, c'est la frater­nité, encore faut-il comprendre ce que le franc-maçon perçoit dans ce mot.

La Fraternité, si elle existe au sein de micro-groupes comme la famille, laquelle sous cette forme aboutit parfois à une nouvelle forme de ségréga­tion tournée contre l'extérieur de la cellule familiale, la Fraternité n'est vécue dans nos sociétés que d'une manière restrictive. Elle se fonde davantage sur la ressemblance au sein d'un groupe de même nature, établi sur la fortune, la naissance ou la capacité intellectuelle plutôt que sur une réelle loi d'amour.

Si la fraternité apparaît d'une façon générale fragile, c'est parce qu'elle n'est souvent que l'expression d'un amour spontané èt naturel, qui a jus­tement la fragilité de cette spontanéité, des faiblesses individuelles et de la limitation du cercle des êtres sur lesquels cet amour petit se donner. En revanche, le sentiment intérieur qui peut générer la Fraternité réelle est d'une autre nature. Si la fraternité est synonyme d'aimer son prochain, cela signifie : j'aime ton mystère comme le mien, ton mystère d'homme comme mon mystère d'homme, car c'est ce mystère qui nous unit aux Dieux. C'est parce que mon mystère est le tien que nous sommes frères; parce que nous sommes créatures d'une même cause invisible que nous sommes frères. Ce n'est pas la recherche d'une identité visible extérieure­ment qui fonde notre identité universelle. Ce qui crée notre identité uni­verselle c'est l'unité et la transcendance du principe qui nous anime.

C'est en passant l'occasion de rappeler que c'est pour cette même raison que de grands initiés ont un tel respect pour la nature jusqu'en ses moindres détails. Ce qui amuse parfois les ignorants. La Nature, justement, m'a fait don, primitivement, de ce pouvoir d'amour, fragile et spontané. Je possède un coeur qui a la capacité de brûler pour Autrui. Et puis, quel­ques Grands Hommes m'ont laissé des messages pour me guider à la fois dans ma recherche de vérité et dans l'art de cultiver cet amour embryon­naire. C'est une fois que Connaissance et Amour ont pu se fondre en moi que s'ouvre mon champ de liberté, vers cet homme vertical inscrit dans la Sphère Universelle, dont la contemplation ou l'action sont en accord avec l'Ordre Universel.

Rappelons une réflexion de Gandhi : « Toutes mes actions ont leur source dans mon amour inaltérable pour l'humanité ». « Je n'ai connu aucune distinction entre parents et inconnus, entre compatriotes et étrangers, entre blancs et hommes de couleur, entre Hindous et Indiens appartenant à d'autres confessions, qu'ils soient musulmans, parsis, chrétiens ou juifs. Je peux dire que mon cœur a été incapable de faire de telles distinc­tions ».

L'Orient utilise une belle image d'ailleurs pour saisir comment on peut être soi et dans l'unité en même temps. Ce sont les vagues de l'océan. En tant qu'océan, je suis conscience de la réalité totale et indivisible, mais je suis chacune des vagues existant ou ayant existé, naissant et mourant par­tout, à chaque instant.

Il est temps d'entrer dans le vaste champ de la fraternité universelle.

Nos sociétés occidentales ont généré un monde d'abondance, fondé sur la propriété, monde de l'AVOIR qui a créé à travers l'histoire différents modes d'organisation ayant chacun trois objectifs à résoudre : la réparti­tion de la propriété et , des richesses, leur défense, leur conquête. Qu'il s'agisse de l'organisation féodale, de la monarchie ou des systèmes politico-économiques modernes, tous règlent à leur manière ces trois questions auxquelles les systèmes religieux ont également apporté leur part. Nous restons dans l'organisation du monde de l'AVOIR.

Il produit des inégalités et des formes d'exploitation des hommes par d'autres hommes. Pourtant, de temps à autre, des voix s'élèvent et des hommes de sentiments élevés tentent d'accrocher le monde à son inclina­tion matérialiste. L'invocation « Liberté, Egalité, Fraternité », malgré ses dérives sociales, en est une manifestation.

La Déclaration des Droits de l'Homme de 1789 fait référence à des valeurs humaines, et pour cette dernière l'inspiration maçonnique y a contribué. Ainsi, apparaît comme porteur de progrès le fait de faire vivre ce sentiment : «L'important, c'est l'autre ». Notre déclaration de principe «Oeuvrer à l'amélioration de l'humanité» prend une singulière réalité quand elle se confond avec « Faire vivre la fraternité ».

Un enfant accompagné par un vieillard rentrent à pied dans la ville de leur demeure. Aux portes de la ville, l'enfant voit un infirme qui n'a plus l'usage de ses jambes, et se trouve dans un grand état de misère.

L'enfant interroge le vieillard : «Mon oncle, que peut attendre cet homme de la vie ? ». «Mon enfant, répondit le vieillard - et il me fallut longtemps pour le comprendre - mon enfant ce qu'il attend c'est toi ». (Buber), Livre sur le judaïsme.

Dans cette aspiration à la fraternité universelle qui est la nôtre, la sensibi­lité orientale nous apporte un enseignement particulièrement important dans le domaine de l'action. L'un des maux de l'Occident est de vouloir changer le monde à tout prix. Sans pour autant rejeter le monde, la seule Liberté est de ne pas vouloir changer le monde, dans le sens de ne pas désirer être l'auteur de ses actes en tant qu'égo. Ce qui est liberté, c'est vouloir ce qui est.

En tempérant cet absolu difficile pour un occidental, on doit néanmoins en retenir que l'idée de s'entraider est plus subtile que nous ne pourrions le penser. En général, lorsque nous essayons d'aider les autres, nous les gênons, nous leur imposons nos exigences. Nous nous rendons insuppor­tables à autrui parce que nous ne pouvons nous supporter nous-mêmes. Elle implique que nous ouvrions notre territoire plutôt que d'empiéter sur celui d'autrui.

Dès que l'on veut imposer le bien, ou déclencher un sanglant cercle vicieux d'oppression et de révolte, c'est une tension et une crispation sans fin. Lorsqu'on attend tant d'un ordre extérieur, la moindre défaillance provoque la colère et le désespoir.

Cette remarque vient d'ailleurs pour la manière dont est vécue la frater­nité à l'intérieur de la Maçonnerie elle-même. On est parfois surpris de constater la violence et la déchirure qui surgit entre certains frères. C'est la conséquence directe de frères qui ont considéré la fraternité comme un acquis du système maçonnique, vis-à-vis duquel leurs attentes étaient immenses, et qui sombrent dans l'attitude la plus antifraternelle dès la première déception rencontrée, déception bien évidemment inévitable, car ils attendaient un système et ont rencontré l'imperfection des frères qu'ils n'ont pas tolérée.

La fraternité universelle pourra s'ouvrir sur la liberté de tous lorsque la souffrance, clé de notre monde, ne sera plus individuelle, mais si la grande Communion des souffrances faisait monter l'humanité toute entière vers l'ceuvre mystérieuse de la création, comme nous y invite le Père Teilhard de Chardin.

L'Amour est l'élément fédérateur qui nous unit à l'invisible transcendant et dont la manifestation est de s'aimer les uns les autres, exhaltant ainsi en bas ce qui est en haut, et c'est là notre plus grand accomplissement.

Tous ces propos paraîtraient désespérément vides s'ils ne devaient rester qu'à l'état de réflexions, mais la Franc-Maçonnerie est une école de pen­sée qui prépare à l'action, sans pour autant imposer quoi que ce soit dans ce domaine. Pour le comprendre, je vous propose les paroles adressées à de jeunes frères de la Grande Loge de France par l'un de nos frères.

A vous, mes jeunes frères qui êtes l'avenir de notre Obédience, je dis : Cultivez et développez toutes les valeurs qui dépassent le plan horizontal de la communauté, mais réfléchissez aussi à ce texte.

« Explore, regarde, observe autour de toi.
Tu sais qu'il meurt beaucoup d'enfants, mais tu n'en as jamais été troublé parce que tu n'as jamais vu une mère devant le cadavre de son bébé.
Tu sais qu'il y a des guerres qui déciment des pays, mais cela ne t'a pas troublé parce que tu n'as jamais vu la lutte d'un mourant qui s'accroche à la vie et qui n'a que 20 ans.
Tu sais qu'il y a des taudis, mais cela ne t'a pas troublé parce que tu n'as pas vu ce que c'est de coucher nombreux tous les soirs dans une chambre.
Tu sais qu'il y a des orphelins, mais cela ne t'a pas troublé parce que tu n'as pas marché derrière le cercueil avec un gosse de 7 ans qui était seul.
Ce n'est pas ta faute, tu ne sais pas. Ton intelligence le sait, tu l'as lu, tu l'as entendu, mais ton coeur et ton âme ne savent pas.
Ce ne sont pas les livres qui ont pu te donner cette connaissance-là, mais va, regarde, écoute, ouvre ton cœur tout grand et tu sauras ».

Source :http://www.ledifice.net/

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