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Hauts Grades

Laïcisons les Vertus théologales III - La Charité

18 Mai 2012 , Rédigé par 'Armand Bédarride (novembre 1934) Publié dans #spiritualité

Voici deux règles morales qui sont entrées en conflit :

L'une montre à l'homme des peines et des récompenses dans l'Au-delà. Elle lui dit : si tu fais le mal, tu subiras les peines de l'Enfer
; si tu fais le bien, tu gagneras, au contraire, une part de béatitude éternelle. Vois ! et choisis la route que tu suivras, avec la grâce de Dieu pour te rendre semblable à lui.

Et la faiblesse humaine, plus docile aux séductions des récompenses et à la crainte des châtiments qu'au désir souverain d'imiter la perfection divine, a pris les sanctions pour des buts, et ravalé la morale à une arithmétique
d'Outre-tombe !

L'autre lui a clamé : Fais à autrui ce que tu désires qu'il te soit fait ! Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'ils te fissent ! Prends ton parti et règle ta conduite sur le principe de la réciprocité. Plus tard on lui a dit : sur celui de la solidarité : et l'on a même invoqué l'intérêt général.

Mais l'égoïsme humain est fécond en replis ! Il en a tiré une autre arithmétique, terrestre, celle-là, qui ramenant la justice à une stricte liquidation des intérêts, suivant les lois, ramène aussi la morale à une spéculation sur les services que l'on rendra uniquement pour en tirer une contre-partie, sans se rendre compte qu'à ce prix la vertu devient un marchandage.

En dehors d'une élévation d'esprit
qui ne peut se manifester que chez une élite hautaine, qu'est-ce donc qui pourra neutraliser dans la masse et chez l'homme moyen la tendance au desséchant et banal calcul d'un compte de profits et pertes dans ce monde ou dans l'autre ? Un acte n'est véritablement moral que s'il est accompli sans recherche du profit qu'on peut en tirer. Qui y conduira l'homme dans ses relations avec son prochain ? et cet homme, fût-il même parmi les plus nobles dans l'élite de l'intelligence, qu'est-ce qui fera de sa conduite quelque chose de vraiment humain, de vraiment vivant, quelque chose qui ne soit pas l'automatique exécution des décrets d'une raison glaciale ?

Qui ?

Le cœur, l'amour
r, non pas le sentiment ou l'attachement particulier d'une personne pour une autre, par sélection individuelle, épouse, ami, ou par génération, parents, enfants! mais l'amour de l'homme pour ses semblables, parce que semblables, parce que dotés des mêmes besoins et des mêmes facultés comme issus de la même humanité, de la même vie universelle, animés de la même lueur de pensée, de la même étincelle de valeur.

Cette impulsion de sympathie entre êtres de la même origine, renforcée par la tendance à l'entr'aide, et doublée de la pitié pour la souffrance, est une vertu qui a son germe
dans l'état primitif du genre humain, mais qui doit être d'autant plus cultivée et développée chez tous qu'elle peut seule donner à la civilisation, non seulement son charme, mais une fécondité inépuisable, en rendant joyeux et spontané l'accomplissement des devoirs entre les hommes, soit dans la vie privée, soit dans le service de la société.

Amour, fraternité, altruisme, ou « Charité » à la façon évangélique?

Qu'on ne vienne pas me dire que la Charité est une conception
de l'Eglise et que par conséquent, le mot, comme la chose, doivent rester étrangers à notre langage. C'est que cette hostilité simpliste prend ce mot dans le sens minime et restreint auquel, une fois de plus, le langage vulgaire ramène bien des conceptions et des expressions. Et nous voyons même un de nos textes rituéliques condamner la charité parce qu'elle humilierait celui qui reçoit et rendrait orgueilleux celui qui donne. C'est bien peu connaître le sens du mot que de le ramener à l'aumône méprisante et distante ! Les théologiens n'appelleraient pas eux-mêmes cela de la charité, parce qu'il n'y aurait aucune effusion de cœur. Et la solidarité morale et agissante que nous préconisons ne serait que l'ombre d'elle-même si elle n'était qu'une formule juridiqueou une mesure utilitaire, et si elle ne recevait pas la sève ardente de la fraternité !

La justice donne à chacun ce qui lui est dû, elle s'exerce entre individus et par la société, comme si ces individus étaient insensibles et devaient le rester. La justice est nécessaire, la justice est sacrée et le sentiment d'amour, pris exclusivement comme règle, ne respecterait pas le droit et risquerait de tomber dans l'arbitraire.

D'ailleurs, vertu cardinale
de la sagesse antique, cette justice n'est que la moitié d'elle-même si, respectée dans les actes, elle n'embrase pas les consciences de son idéal. Mais la justice a sa balance et elle ne donne qu'après avoir pesé ! La Charité y ajoute, elle fait bonne mesure, elle donne bienveillamment plus que ce que l'on doit, et souvent devant la souffrance et la misère, elle pousse l'homme à faire de plein gré ce qu'il serait légalement « astreint à faire, faute de l'avoir fait spontanément », elle le conduit à faire ce qu'il n'est pas obligé de faire, à donner plus que ce qu'il doit : et c'est par amour du prochain.

Le chrétien « vrai », aimant
Dieu comme un bien suprême, et à travers lui, doit aimer tous les autres fils d'un même père, comme à travers l'amour pour chaque individu, il aime finalement Dieului-même dans ses créatures. Il serait inexact de prétendre que le Judaïsme n'a connu que la justice, et aurait ignoré l'amour fraternel, ou l'aurait restreint aux juifs entre eux. Bien des textes bibliques prouvent le contraire ! La vérité, c'est que cet esprit d'amour, si étranger au paganisme, semble par l'Evangile avoir pris le pas sur la justice, qui avant lui était placée au même rang.

Mais derrière les conceptions
judéo-chrétiennes, derrières celles de l'Egypte et de la Perse, nous voyons s'élever et planer celles de l'Orient lointain : là-bas, l'anthropomorphisme divin peut se manifester dans les nombreuses divinités que l'on donne à la foule, mais pour l'élite, il n'est qu'un symbole de vulgarisation ; ce n'est pas à travers Dieu que l'homme est exhorté à aimer ses semblables, c'est à travers « l'atman », principe primordial et essence spirituelle de tous les êtres et de toutes les choses, antérieur et supérieur à Brahma lui-même ! Voyez les Upanishads, ces commentaires des antiques Védas. Là, cet amour universel est enseigné comme conséquence, non plus de la fraternité entre des êtres séparés, mais comme affirmation par le cœur de l'identité et de l'unité de tous les êtres vivants, individualisations transitoires du principe unique. Moïse, puis Jésus, ont dit – après d'autres ! – aime ton prochain ! et ils ont ajouté : comme toi-même ! marquant une étape dans la voie de la spiritualité oubliée.

Mais l'Orient lointain va plus loin ! Il dit : en aimant ton prochain tu t'aimes toi-même, car vous ne faites qu'un... dans la réalité... car l'apparence des myriades d'êtres n'est inscrite que sur le voile de Maïa ! Et cet amour embrasse jusqu'aux animaux
et aux plantes, tout ce qui vit n'étant qu'une même vie.

Aussi dans le Bouddhisme, la Charité n'est plus seulement « une » vertu, c'est la « Vertu » par excellence, sans laquelle le sage le plus saint ne pourrait parvenir à l'état de Bouddha. Et cette vertu, qui n'est rien sans le cœur, ne vaut rien sans l'action. Aussi les images symboliques
qui sont pour la foule le Dieu de la Charité, mais dont les gens éclairés connaissent le vrai sens, sont-elles au nombre de vingt et une, avec des têtes et des bras multiples, jusqu'à mille ! et chaque main porte un œil sur sa paume, signifiant ainsi que l'homme de bien doit regarder et agir partout où le besoin s'en fait sentir, pour rendre service et donner du bonheur !

Me direz-vous que vous n'êtes ni chrétiens, ni juifs, ni brahmanistes, ni bouddhistes ?

Quoi ! Cela change-t-il quelque chose d'être étranger à toute Eglise, à toute religion « professée », à tout dogme, à tout credo ?

Vous êtes maçons, et votre Art ne peut vivre que par la fraternité, par l'amour de toutes les
pierresde construction les unes pour les autres – seul véritable ciment qui défie l'effet destructif des siècles, par l'amour des grains de la grenade nourris du même suc nourricier, par l'amour des, maillons de la Chaîne d'Union... Cela ! ou plus de chantier, plus de loi d'Hiram! et plus de Temple. Car dans l'amour de l'Art qui fait aimer son œuvre, et à travers le Plan aimer tous ceux qui y collaborent, comme à travers tous et à travers chacun aimer le Plan et l'Edifice, je rejoins par la tradition ouvrière les deux formules d'amour que j'ai déjà rapportées.

Vous n'êtes pas maçons ? Vous êtes libres-penseurs, laïques
 que sais-je ?

Eh bien ! vous osez me dire qu'une société, qu'une civilisation, qu'une cité, peuvent atteindre leur plénitude de vigueur, d'excellence, d'épanouissement, de perfection, si tous les hommes qui la composent ne s'aiment pas les uns les autres à travers leur amour de l'Humanité, et n'aiment pas le genre humain à travers tous leurs semblables ! Osez me jeter à la face qu'une société meilleure que celle, hélas ! que nous connaissons, puisse vivre et fleurir seulement par des décrets, des règlements, des contraintes et des polices, puisse vivre en beauté et en joie, en
force, en sagesse et en durée, sans l'amour des hommes les uns pour les autres, Caritas, amour du Genre Humain, levain sublime, qui peut seul rendre la loi souriante et génératrice de sacrifices consentis gaiement pour le bien de tous !

source : www.boutiquefs.com

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