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Hauts Grades

Le 18ème degré

10 Juin 2012 , Rédigé par Daniel COMINO, 18e Publié dans #hauts grades

«F... 2e Respectable Ancien, quelle heure est-il ? Tout est fini».

Ainsi se terminent les Travaux du 17e degré.

Les sept sceaux de l'apocalypse ouverts ont généré le trouble et l'affliction. La construction céleste n'est encore qu'une promesse à venir, et dès l'ouverture du 18e degré, à l'heure où le soleil s'obscurcit, où les ténèbres se répandent sur la terre, tous les Temples des Maçons sont détruits, les outils de la Maçonnerie dispersés, la Parole est perdue. Les hommes enveloppés de ténèbres, sont rebelles à la raison et à la justice ; la force règne partout. Les temps sont révolus et rien désormais ne peut plus être comme avant. Dans cette atmosphère chaotique, les signes de reconnaissance sont inopérants : tout est à nouveau confusion, tout est épars.

Rongées par l'entropie, les tentatives multiples n'ont pas été pérennes. Toutes les entreprises ne sont que poursuite du vent, toutes les architectures se sont avérées vaines, toutes les constructions ne sont que poussière.

Les voyages de l'Apprenti le mèneraient-ils à une impasse ?

Le travail du Maître n'a-t-il pas servi de leçon ?

Le devoir du Maître Secret ne serait-il que vaine obstination ?

Le rétablissement de l'ordre par les Maîtres Parfaits, Secrétaire Intime, Prévôt et Juge, et autre Intendant des Bâtiments conduira t-il à une rigidité insupportable ?

La justice établie par les Elus des 9, des 12 et des 15 ne serait-elle qu'une vengeance collective, organisée et légitimée pour mieux asseoir un pouvoir en place ?

La volonté du Grand Maître Architecte se confinerait-elle à une velléité stérile ou une simple volonté de vouloir ?

La recherche des limites de la finitude intérieure par le Chevalier de Royal Arche et le Grand Elu de la Voûte Sacrée se solderait-elle par un échec et un retour salutaire en captivité ?

La quête de liberté du Chevalier d'Orient impose-t-elle d'oeuvrer une arme à la main ? (Si vis pacem, para bellum, si tu veux la paix, prépare la guerre).

La recherche d'une tutelle et d'une légitimité par le Prince de Jérusalem auprès de son geôlier est-elle synonyme de perte de liberté et d'assistanat ?

La mise à nu de la pureté intérieure par le Chevalier d'Orient et d'Occident n'est-elle pas signe d'affaiblissement et d'angélisme dans un environnement hostile ?

 

Voilà quelques-unes des interrogations que l'on peut formuler dès l'ouverture des travaux du 18e degré de Chevalier Rose+Croix qui remet tout à plat.

Bien sûr, tous les acquis ne sont pas perdus et sont autant d'expériences capitalisées. Il convient cependant ici de bien considérer les errements de celui qui chemine sur la voie, lesté de sa condition humaine et de ses manifestations comportementales. L'homme, victime de son destin, se nourrit des illusions et des mythes qu'il se créé pour vivre. Il est prisonnier de son propre jugement et du regard qu'il porte sur les choses et sur ses semblables. Vainement, il tente de dépouiller la réalité des voiles de l'illusion, d'échapper à sa condition, mais ses maladresses, son atavisme et sa culture sont plus forts que lui : la chaîne d'union des générations est aussi une chaîne.

Au début, il est tenu par la main.

Puis, dans un contexte de travail organisé, il est contraint à lutter pour s'élever.

Plus tard, il n'hésite pas à voler une parole pourtant incommunicable et user de violence pour obtenir un pouvoir illusoire.

Se croyant à nouveau fort, par devoir il préfère gérer un désordre plutôt que de résoudre une injustice ; ce faisant, il s'assujettit au système qu'il créé.

En pénétrant dans sa caverne, il tente de tuer une partie de lui-même. Mais cela n'est pas suffisant il n'échappe pas à la justice, à la conscience collective contre laquelle il ne peut rien, car elle est son monde.

Puis, par-delà le bien et le mal de son univers, une nouvel le captivité l'attend par rapport à une autre ethnie, une nouvelle culture dominante.

Plus tard, sur les ruines de sa civilisation, il explore vaine ment les décombres pour retrouver ce qui aurait été perdu, pour se ressourcer. Mais il ne peut franchir les limites de sa finitude car elle est l'horizon de sa raison, que seules la force et la volonté ne peuvent atteindre, et il retourne vers les siens en captivité «le devoir est impératif comme la destinée». La destinée conduit-elle inéluctablement à la captivité ?

C'est son bourreau qui va alors le libérer pour qu'il se reconstruise...

Mais la conquête de sa liberté de passage va être rude pour franchir le pont, il devra encore lutter ; pour construire, il devra aussi se battre contre les siens (rappelons-nous que le Temple fut détruit par les coups de l'ennemi du dehors mais aussi du dedans).

Le comble de l'illusion de liberté atteint son paroxysme lorsqu'il retournera réclamer justice auprès de son geôlier pour retrouver sa légitimité auprès de ses semblables.

 

L'image évidente de ces atermoiements invite à comprendre que la quête à soi passe aussi par une succession d'itérations entre conscience et inconscient, entre connaissance et désirs.

L'illusion ne résulte pas forcément de l'ignorance, mais plutôt de la difficulté à percevoir la vérité. «Les yeux, disait Lucrèce, ne peuvent connaître la nature des choses...» Et «ce qui caractérise l'illusion, écrit Freud, c'est d'être dérivée de désirs humains».

Vanité des vanités» : la condition n'est jamais dépassée qu'à la hauteur du mythe qui la sous-tend, et le mythe à la hauteur du verbe qui l'exprime, ce verbe qui emplit alors l'esprit et aide à «mieux» mourir.

La liberté semble toujours venir d'ailleurs.

L'acclamation du 18e degré, Hoschée, dont le sens donné est «sauveur», trois fois répétée au début et à la fin des Travaux, laisse augurer une délivrance.

De quoi s'agit-il ?

En 1615, une annonce novatrice se fait jour : Johann Valentin Andreæ aurait révélé au monde une ère nouvelle dans la Confessio Fraternitatis (la confession de la fraternité des Rose+Croix) pour éveiller les consciences, car compétence, autorité et justice ne suffisent pas pour bâtir.

«Le monde a désormais presque atteint le temps de son repos et se hâte vers une aube nouvelle... Et dans très peu de temps viendra l'époque qui s'approche à grands pas, où la langue recevra l'honneur d'exprimer tout ce qui auparavant a été vu, entendu et senti. Après que le monde se sera éveillé de son sommeil d'ivresse bu à la coupe empoisonnée, l'homme ira à la rencontre du soleil levant, tôt le matin, le coeur ouvert, la tête découverte et les pieds nus, jubilant et rempli d'allégresse».

 

Voilà donc ce qui manquait : le bonheur, ce «bonheur qui dépend des petites choses», «ce je ne sais quoi - et ce presque rien» qui donne conscience de liberté et liberté de conscience «On aime mieux la destinée que l'on se fait que celle que le temps apporte... qui n'a point de ressources en lui-même, l'ennui le guette et bientôt le tient» (Alain).

La première des ressources proposée à ce grade, c'est la Foi.

La Foi, nous dit-on, c'est la confiance dans nos principes et dans notre idéal l'ardeur dans la recherche du Vrai, du Juste, du Beau, du Bien elle nous donne le courage d'affronter les épreuves, de surmonter toutes les difficultés Elle permet de dépasser la peur, la crainte.

En fait, elle est l'énergie, l'énergie vitale de l'homme qui a conscience de sa mortalité, mais qui ignore l'instant de sa finitude. Cette puissance motrice issue de l'horizon eschatologique de l'homme, cette force due à un instinct de survie, de vie, de dignité aussi, constitue le moteur de l'existence qui donne foi en l'homme dans toutes ses possibilités, manifestées ou virtuelles.

Mais la Foi seule ne suffit pas. La Foi peut en effet générer une force aveugle et destructrice. Il faut un sens pour canaliser l'énergie. Ce sens, c'est l'Espérance. Ainsi, l'Espérance, c'est l'étoile qui guide nos pas dans la nuit. Elle est la pro messe de la prochaine aurore (celle qui se lève, l'Aurora Consurgens attribuée à Saint-Thomas d'Aquin). Elle nous préservera de toute faiblesse, de tout découragement. Elle est le guide, le repère nécessaire pour entretenir la flamme. Elle demeure avant tout le référentiel de l'action, car à défaut de repère, l'action peut être vaine, voire nuisible.

Cependant, l'Espérance n'est pas révélation. L'absolu est à la fois trop définitif et trop inaccessible pour constituer le formalisme de la quotidienneté. Maïeutique, dialectique et relativité génèrent davantage de vérités et de libertés que les dogmes qui sont cependant plus faciles à inculquer.

L'Espérance ne doit en rien obérer la lucidité et la clair voyance du regard sur la voie à parcourir, celle qui conduit à la réalisation de l'idéal. Elle est plénitude à venir, mais sa fonction projective ne peut s'accomplir qu'à partir d'une éthique sapientielle qui affirme avant tout la vie et le respect.

Le regard est déjà une intention», dit Jankélévitch la manière dont on appréhende les événements induit notre comportement à venir. Ce qui compte en fait c'est la mise en mouvement, et, au-delà de l'action créatrice, de la praxis, c'est la manière qui va assurer le ciment le lien, et qui donnera l'élan à l'accomplissement.

 

Aussi, la capacité à sortir de soi pour rencontrer l'Autre constitue le coeur de l'idéologie humaniste qui est en fait un média plutôt qu'une finalité la conscience de l'homme ne sera jamais qu'à la mesure de sa connaissance du monde et du respect qu'il porte à ses semblables.

C'est ainsi que la troisième vertu proposée à ce degré, la Charité, doit être comprise comme l'Amour de tous les hommes, dans toute sa force et sa beauté, dans ce qu'il y a de plus noble.

La Charité n'est pas le succédané d'un ordre social injuste, mais bien le contraire : «là où la Charité manque, la loi est toujours cruelle» dit justement Voltaire.

Elle n'est pas davantage prise de pouvoir ou dévoration de l'autre, pas plus que perte ou sacrifice de soi.

On ne fait pas non plus la Charité par devoir ou par mission obsessionnelle de fraternité. Et l'Amour ne se veut pas être ici le lieu de l'irréparable illusion dont l'espèce a besoin pour survivre. L'initié sait trop bien maintenant ce qu'est une construction vaine et fragile.

Ici, la Charité, c'est la conjugaison du verbe aimer. C'est la manifestation de l'amour, du partage. C'est l'expression de l'identité affirmée par le Grand Elu de la Voûte Sacrée (Je suis celui qui suis). C'est une éthique comportementale d'ouverture à l'Autre et à soi-même à la fois «l'amour qu'on porte à l'homme le rend meilleur ; la haine le rend pire, même quand on est soi-même cet homme» (Jung), car on ne peut bien aimer si on se refuse à soi-même, si on ne s'accepte pas tel que l'on est (je suis ce que je suis). On ne peut vivre avec rien d'autre qu'avec ce que l'on est. C'est une générosité du coeur : souvenons-nous du coeur d'Hiram éclairant les consciences au 5e degré.

Briser ses chaînes, se délivrer de soi, et aller à la rencontre de l'Autre représente la voie de la manifestation du sens, la bienveillance humaniste.

 

Mais, Charité n'est pas faiblesse, ni sentimentalité naïve. Et le Chevalier Rose+Croix doit plus que jamais renforcer son rôle de vigie, car la vigilance et la transcendance demeurent les leviers de l'évolution des cultures et des démocraties laïques.

Cependant, la bienfaisance possède davantage de vertus que de risques. Au-delà du respect porté à l'autre, c'est bien l'établissement d'une relation vraie, la suppression de l'hypocrisie et de facticité des rapports, la mise en lumière de la grandeur éthique du partage, une prise de conscience philosophique et du sens de l'Espérance et de la Foi.

Il ne s'agit pas de faire table rase du passé initiatique, mais de renaître des cendres d'un feu d'amour inextinguible, comme nous le suggère le Phénix, l'oiseau de feu régénéré.

N'est bon que cela seul qui ne meurt point et seul pour nous ne meurt point ce qui meurt avec nous» (Gabriele D'Annunzio).

Ce feu ne doit pas être compris comme une passion dévorante (l'initié a depuis longtemps résisté à l'épreuve de la flamme), mais comme une émotion permanente, une lumière intérieure qui est en fait l'expression du bonheur.

 

Rappelons-nous l'enseignement donné au Maître Parfait songeons, mes Frères, que c'est en nous que l'enthousiasme, l'intelligence, l'amour, doivent constamment briller. Gardons-nous de n'utiliser jamais la lumière d'Hiram pour satisfaire notre vanité et notre besoin d'ostentation. Que la vraie lumière d'Hiram soit celle que chaque initié aura su faire briller en lui !».

Ainsi, nous ne nous régénérerons jamais qu'à la hauteur de notre générosité et de ce que nous saurons donner. «L'homme est une créature du désir, nous dit Bachelard, non pas une création du besoin... L'amour n'est qu'un feu à trans mettre. Le feu n'est qu'un amour à surprendre».

C'est bien ce que fait l'alchimiste qui travaille avec le feu clos, enfermé dans le fourneau pour chauffer un récipient nommé Pélican (selon Nicolas de Locques). C'est de cette cornue que naîtra la substance nourricière purifiée, l'or alchimique, propre à régénérer le monde et à accélérer le processus de la nature.

A l'identique, le Pélican du 18e degré fait don d'une partie de lui-même pour sa survivance il répand les vérités acquises, et par cet accomplissement, il fait éclore la rose au centre de la croix, en ce point où se résolvent toutes les contradictions, endroit privilégié où s'épanouit la fleur d'or.

C'est à travers «Les noces chymiques de Christian Rosencreutz» (dernier ouvrage, paru en 1616, du triptyque attribué à Johann Valentin Andræ) que s'exprime le mariage des contraires, les noces royales.

 

L'union de la rose et de la croix nous interroge autant que Goethe «La croix est enlacée étroitement de roses. Mais qui a donc marié des roses à la croix ?», et Jung nous donne une lecture possible, tant alchimique, kabbaliste que christique, dans son Mysterium Conjunctionis (la conjonction mystérieuse), mais le Pélican philosophique du 18e degré incite à faire éclore une égrégore intérieure à chacun de nous.

L'initiation sous-tend en effet l'appréhension des opposés, car chaque chose renferme en elle son contraire «il n'est rien dans la nature qui ne contienne autant de mal que de bien» (Gerhard Dom). L'homme, à chaque instant, projette aussi son ombre ; l'assertion et sa négation sont deux aspects d'une même appréhension : «lumière et ombre sont les deux éternelles voix du monde» fait dire Nietzsche à Zarathoustra. Mais le dépassement de l'inimitié des éléments représente la quête du Chevalier Rose+Croix.

Le sens de la Table d'Emeraude s'exprime d'ailleurs à travers le signe et le contre-signe «pour le mystère d'une seule et même chose». Qui s'élève sera abaissé, qui s'abaisse sera élevé. Ascension synthétique et descente analytique sont «un seul phénomène simultané» : l'appréhension holiste des paradigmes de l'homme qui peut le conduire à sa plénitude.

La dualité nourrit, elle fait communiquer les contraires, et le centre de la croix est en fait ce point crucial duquel tout diverge mais aussi vers lequel tout converge : verticalité et horizontalité, dissolution et coagulation, commencement et aboutissement.

De la quaternité va naître le cinquième élément, la quintessence, la conjonction des opposés, en un point igné de régénération.

Mais il faut pouvoir aussi s'échapper de ce centre pour rayonner. Quelle est alors la voie à emprunter ? Une piste nous est fournie à nouveau à partir des «Noces chymiques» : à la croisée des chemins, Christian Rosencreutz hésite, jusqu'au moment où il aperçoit une colombe, dont la représentation symbolique est évidente, qui vient se poser près de lui. Il partage alors son pain avec elle. Mais un corbeau noir comme la nigrédo (oeuvre au noir) fond sur elle et la chasse. Ils s'envolent alors tous les deux en direction du midi. Sans réfléchir, Christian Rosencreutz s'engage à leur poursuite pour délivrer la colombe-albédo (oeuvre au blanc).

 

Cette anecdote est significative l'élan, la Spontanéité, sont source de la délivrance à soi. Souvent la confrontation avec l'ombre empêche un jugement moral de S'exercer, et paralyse même les convictions. Le commerce avec l'ombre sort du jugement rationnel. Ce sont les qualités intérieures qui poussent à défendre la cause, à faire ce qui doit être fait ni compromis, ni compromission, mais un engagement, un choix, issus de la conviction que l'oeuvre ne peut s'accomplir qu'avec la Rose au coeur et que les choses faites sont irrévocables. Les Noces chymiques sont aussi le mariage de la rai son et de l'émotion : la Rose du coeur est attachée à la Croix de la personnalité qui réalise ainsi son accomplissement. «Per Crucem ad rosam» : c'est le passage «par la croix à la rose» qui conduit à la conjonction et à l'éclosion de la rose au milieu des épines des contradictions.

Ainsi, si le caractère contradictoire n'est jamais occulté, l'éveil au sens univoque (à celui qui s'exprime par la même voix) révèle les mystères de l'existence.

Celui qui pratique cet art est toujours celui qui transforme et qui est transformé. C'est l'unité indissoluble de l'artifex et de l'opus, de l'artisan et de l'oeuvre.

Brûlant de leurs propres feux, la pierre terrestre et la pierre céleste fusionnent alors par transmutation au point de rosée, car le feu purifie en même temps qu'il fond les opposés dans l'unité. C'est la rubédo alchimique, l'oeuvre au rouge qui fait s'épanouir la rose voluptueuse aux senteurs enivrantes, cette fleur ignée qui réalise l'intégration de l'ombre et l'ouverture du coeur.

Le langage n'est pas assez fort pour exprimer cette sensation, cet état, cette grâce qui emplit le corps et l'esprit tout entier.

 

«Ne cherchez pas à fixer ce qui vole sans cesse» nous dit justement Machiavel. C'est ainsi que la parole retrouvée du grade est-elle aussi ouverte et laisse libre cours à l'interprétation. Il faut en effet que le langage soit saupoudré de sagesse et non étouffé par elle. Le verbe n'est rien d'autre que le feu, la vie de l'esprit, et deux aspects cohabitent dans cette parole retrouvée : l'un est le verbe écrit, l'autre est le verbe énonce.

Ecrit, ce mot ne contient que des initiales (trois lettres pour former la quaternité, tout comme le tétragramme du 13e) : il permet d'initialiser et d'initier au gré de chacun.

Enoncé, il est volatile et igné, et c'est bien ce qu'il représente ici librement interprété, il se consume une fois prononcé. Il contribue davantage à produire de la quintessence qu'à exprimer celle-ci, à dire le «ce que je suis» plutôt que le «celui qui suis».

En fait, il est avant tout une présence, le miroir d'une démarche, la tentative de dire ce par quoi la chose existe en nous. Cette parole est vivante par son interprétation et son caractère éphémère. Ainsi, une parole sans dialectique est une parole morte.

Mais l'objet de la pensée n'est pas atteint du fait qu'on met en train un bavardage sur la vérité de l'être. Peut-être alors le langage exige-t-il beaucoup moins l'expression précipitée qu'un juste silence» (Martin Heidegger).

 

Par essence, la maçonnerie spéculative accorde une place prépondérante au processus verbal. En effet, au-delà des rites collectifs et du comportement de chacun, la parole constitue bien le mode d'expression individuelle privilégié, miroir fugitif et évanescent de la pensée, celui qui renseigne et permet l'échange dialectique dans la mosaïque pluriculturelle du monde.

Après le mot de Maître inconnu des survivants d'Hiram, après l'incompréhension du mot substitué M. B. , le tétragramme Yod, Hé, Vav, Hé trouvé au 13e grade est imprononçable parce qu'il cherche à exprimer quelque chose de beau coup plus grand que l'homme.

D'ordinaire, lire, c'est lier, c'est rassembler ce qui est épars. Ici la dislocation du lien apparent des mots conduit à la découverte de la limite de l'incompréhension. Cette parole en «poin-ti-Ilés» constitue un nouveau filtre de la vision de la vie, une sorte de personnalisation de l'indicible. Ce qui est écrit ne peut être dit, ou pas totalement, et l'idée exprimée derrière le mot est toujours bien plus grande que les lettres qui le composent. Nous étions cependant au centre de l'idée, mais cette proximité demeure ce qu'il y a de plus reculé pour nous. En fait le mode d'être n'appartient pas forcément au discours en tant que tel.

L'homme est parfois défini comme une main et un langage, mais «le langage est la manifestation à la fois éclaircissante et celante de l'être lui-même». L'épaisseur du langage s'oppose bien souvent à la recherche de la parole vraie, à la délivrance du sens emprisonné, à la libre expression de la sensation, à la manifestation de la sensibilité. Tous les mots de passe des grades qui succèdent à la mort d'Hiram sont des tentatives pour retrouver la Parole perdue.

 

Le langage apparaît ainsi comme une sorte de structuration entre soi et le monde, de même qu'il est l'émergence du monde en soi, car l'image du monde n'est pas le monde mais une interprétation du monde. En fait ce qui est entre le dit (l'inter-dit) ne peut être prononcé, est hors du langage et relève de l'idée, de la simple idée que nous nous faisons nous-mêmes de notre propre silence, de notre propre infini, de notre propre centre, de la simple émotion, de ce qui n'a pas de nom, du lieu où tout est possible, celui où la rose éclora.

Si l'idée à travers le mot est dite, elle est fixée (la parole est en quelque sorte l'action de la pensée). Aussi, il convient de ne pas prendre les mots pour des idées, les mots des autres pour ses propres idées car ils sont à la fois illusion et vérité.

Ainsi, parler, c'est prouver son existence et son ipséité (c'est-à-dire ce qui fait que l'homme est lui-même et non quelqu'un d'autre), c'est rechercher en permanence l'interprétation de l'impalpable, de l'inexprimable, de l'indicible.

L'ineffable, le verbe originel, c'est la source qui n'existe qu'en disparaissant dans le fleuve de la vie qu'elle génère, mais c'est aussi l'absolu de l'océan dans lequel le fleuve aboutit : ainsi, nous cherchons vainement à exprimer le sens de cette succession d'états qui nous mènent de l'une (la source) à l'autre (l'océan) et qui fait notre existence. La portée de nos propos est à la hauteur de l'espoir que l'on accorde à nos paroles.

INRI, la Parole retrouvée, ne cherche plus à évoquer ce qui nous dépasse, mais au contraire notre ipséité, et avec elle le moyen d'utiliser les ressources qui nous sont propres, pour exprimer sa manifestation et s'ouvrir ainsi aux autres.

Au-delà du cercle herméneutique de la recherche des certitudes qui consiste à «comprendre pour croire et à croire pour comprendre», il convient d'apprendre à vivre dans ce qui n'a pas de nom afin de se révéler tel que l'on est : «nous sommes en nous-mêmes», est la traduction qui semble la plus appropriée du mot de passe Emmanuel du grade. «On ne devient ce que l'on est que parce que l'on est ce que l'on devient», dirait Jean Mourgues.

 

Souvent, la seule ressource de la pensée et du langage consiste à établir des propositions antinomiques, et la libre résolution se change alors en crispation de la volonté.

Nous pouvons avoir quelque certitude d'être sur la bonne voie lorsque la collision des devoirs, des choix, se règle pour ainsi dire sans heurts, que la seule décision soit prise «par notre coeur, au-dessus de notre tête», et que l'appréhension des conséquences soit sans conflit d'ordre éthique, parce que c'est le seul choix, la seule voie, la seule opportunité humainement et humanitairement possible. (Fais ce que doit, advienne que pourra).

La raison, avec sa logique, n'a alors pas de portée suffisante car il n'y a pas de troisième terme dans une alternative logique. La solution ne peut être que d'ordre irrationnel (c'est la quadrature du cercle) l'équilibre entre les opposés relève toujours d'un processus de production symbolique où l'union des contraires n'est pas forcément d'ordre dialectique, mais passe par la quintessence ignée du coeur. La paix intérieure exige aussi de pouvoir supporter le feu.

La nature ignée de la Parole retrouvée sous l'aile du Phénix en fait une parole d'espoir, d'harmonie et d'amour propre à la régénération ; elle est consubstantielle à la Foi, à l'Espérance et à la Charité ; elle est la promesse d'une nouvelle aurore, d'une nouvelle heure d'or, où feu et rosée s'uniront pour qu'éclose la fleur de lumière et de vie, émotion et bonheur enfin perceptibles.

Toutes les civilisations ont déjà exprimé tout cela, et bien d'autres lectures du grade sont possibles. La Maçonnerie n'est pas hors du monde : en s'appuyant sur des références culturelles, elle permet la compréhension, le dépassement, la démystification du kaléidoscope des vies possibles.

La vision christique n'est pas à ignorer, mais elle ne doit pas comporter davantage d'importance que la connaissance alchimique présente dans de nombreux grades, que la lecture kabbaliste des 13e et 14e degrés ou que l'appréhension judaïque des Chroniques, du livre des Rois ou autres, sur les quels s'appuient les rituels de divers degrés.

Cette lecture christique pourrait freiner le parcours d'une compréhension pourtant fondamentale du 18e. Cependant, si le vocabulaire et les anecdotes font références communes, parce que les textes sont riches et qu'ils expriment une culture qui nous concerne, les interprétations divergent souvent sur le fond.

Lorsque Saint Paul dit : «Prenons pour cuirasse la Foi et la Charité, pour casque l'Espérance du salut (Thessaloniciens), il s'enferme dans les vertus qui ne demandent qu'à s'ouvrir.

De la même manière, les noces apocalyptiques de l'agneau et de la Jérusalem céleste ne sont pas l'aboutissement de la dialectique paulinienne de la lutte de la chair contre l'esprit, aussi saint fut-il.

A l'identique, la rose des plaies christiques du martyr fixé à la croix des supplices pour une mission salvatrice du monde, relève d'un thème martyrologique qui reste ancré dans une mélancolia dont le 18e degré cherche à nous soustraire.

La lecture alchimique n'est pas non plus la seule possible, d'autant plus que pour Conrad Waldkirsh, éditeur de l'Aurora Consurgens en 1593, l'alchimie aurait «faussé le sens du très saint mystère de l'incarnation de la mort du Christ pour l'appliquer de la façon la plus profane au mystère de la Pierre».

Quant aux textes fondateurs Rose+Croix, ils sont issus de l'application de l'orthodoxie luthérienne au début du XVIIe siècle, et sont aussi annonciateurs d'une fraternité chrétienne ne rénovée par la foi réformiste.

Alors, le 186 degré est-il une nouvelle croyance, un nouveau désir, une nouvelle architecture vaine, un hochet que l'on agite en gesticulant ? Sommes-nous d'éternels apprentis sorciers qui nous brûlons avec tous les feux que nous allumons ?

La Foi et l'Espérance, si elles reposent sur une certitude du savoir, sont aussi illusion.

Heureusement, le doute subsiste ; la parole retrouvée en atteste. L'accomplissement du 18e degré réside essentiellement dans l'art de la Charité, c'est-à-dire de l'ouverture et du partage dans l'agapé, l'oeuvre ne saurait parvenir à bonne fin sans une spontanéité et une simplicité aussi grandes que possible. Mais paradoxalement, cette évidence du coeur est ce qu'il y a de plus difficile autant la rose est éphémère, autant la croix nous enchaîne à notre histoire.

L'initiation est le miroir de notre propre insatisfaction. Mais en corollaire, la progression initiatique ouvre des champs de démystification et de clairvoyance car elle invite à un autre regard, à une acculturation.

Il y a quatre siècles de cela, Morienus écrivait déjà : «Cette chose que tu as cherchée si longtemps ne peut être acquise par la force ou la passion. Elle ne peut être accomplie que par la patience et l'humilité et par un amour des plus résolus et des plus parfaits».

 

Source : http://esmp.free.fr/Syntheses.18-30/199.04-n131.BulletinEntier.htm

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