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Hauts Grades

Le cas Bernard Faÿ

19 Mai 2012 , Rédigé par Martine Poulain Publié dans #histoire de la FM

Professeur au Collège de France et à l’université de Columbia, Antoine Compagnon avait plusieurs raisons de s’intéresser à Bernard Faÿ, administrateur de la Bibliothèque nationale sous l’Occupation, avec qui il partage, à plusieurs générations d’écart : un amour fondateur de la littérature, un lien soutenu et admiratif envers les États-Unis, un exercice de professeur au sein de lieux majeurs de la consécration intellectuelle, le Collège de France, l’université de Columbia à New York. « Mais un passionné de Proust passé au service de Pétain, un professeur au Collège de France accusé d’indignité nationale et condamné aux travaux forcés à perpétuité, il fallait en savoir plus, tenter de comprendre » : car Bernard Faÿ fut aussi un collaborateur engagé.

 

Une personnalité complexe

La question d’Antoine Compagnon est celle que nombre d’historiens, de simples citoyens ou de survivants de la Seconde Guerre mondiale se posent. L’amour de la culture, et ici de la littérature, la qualité d’intellectuel protègent-ils de choix antihumanistes ? Nous savons, et notamment depuis le nazisme, que non. Et cet incompréhensible a hanté des vies et des œuvres entières, de Primo Levi à George Steiner, d’Anselm Kieffer à Gérard Garouste, pour ne prendre que quelques exemples. C’est une question qui ne peut qu’obséder aussi, un(e) bibliothécaire dans l’exercice de ses missions.

Bernard Faÿ passe son enfance alité, malade, tout entier consacré, par force, à la lecture. Une épreuve inoubliable qui le conduira à parler de lui-même comme d’un « infirme ». Fin lettré, l’esprit alerte, il entre en relation, très jeune, avec les grands. Il rencontre Marcel Proust, qu’il fait connaître très tôt aux États-Unis, Gide avec lequel lui et son jeune frère Emmanuel, musicien au destin tragique, sont liés, Julien Green, Cocteau surtout, et tout un milieu artistique et mondain qui se retrouve dans les soirées du comte Étienne de Beaumont. Puis vient la grande amitié avec Gertrude Stein, dont il fut en quelque sorte le pygmalion : c’est lui qui la pousse à écrire, l’encourage, la traduit ; elle lui doit donc pour une part son entrée en littérature, puis son succès. Leur amitié survivra à la guerre et à la collaboration, Gertrude Stein ayant elle aussi une sympathie pour Pétain qui la conduira à en traduire les discours. Comme quoi modernisme littéraire et conservatisme politique peuvent faire très bon ménage.

Patriote, ne pouvant servir puisque réformé, Bernard Faÿ s’engage auprès de la Croix-Rouge durant la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle il découvre aussi son homosexualité. Il commence une brillante carrière d’auteur et se consacre à l’histoire des États-Unis, étudiant les interactions entre révolutions française et américaine dans sa thèse. Passionné des États-Unis, empathie qu’il conserve lors de ses choix idéologiques ultérieurs, il est un habitué des voyages transatlantiques. Il devient enseignant à l’université de Columbia et est fréquemment invité dans nombre d’universités américaines. En 1932, il est élu professeur au Collège de France, à moins de 40 ans.

 

Une radicalisation à l’extrême droite

Quand Bernard Faÿ se radicalise-t-il ? Tant les raisons que les circonstances de cette radicalisation restent obscures. Comment ce moderniste, comment cet admirateur des États-Unis et de leur démocratie, est-il conduit à se rapprocher de milieux d’extrême droite ? En 1935, il préside le congrès du Cercle Fustel de Coulanges ; en 1936, il prend clairement parti pour le régime franquiste et publie de virulents articles dénonçant les républicains. La même année, il crée avec Maxime Weygand, Abel Bonnard et René Gillouin l’éphémère Rassemblement national pour la reconstruction de la France, dont le programme, clairement anti-franc-maçon et antisémite, annonce celui de la Révolution nationale de Vichy.

Antoine Compagnon apporte nombre de précisions sur l’itinéraire de Bernard Faÿ avant-guerre. En mars 1937, par exemple, celui-ci fait une conférence à Berlin, dans laquelle il explique « la catastrophe économique des années 1930 aux États-Unis comme une conséquence de l’idéologie démocratique » et exprime sa préoccupation de voir l’Amérique glisser vers le communisme… Le lendemain, il donne une causerie aux Jeunesses hitlériennes.

 

À la tête d’un musée très spécial et d’une bibliothèque aux ordres

Admirateur du maréchal Pétain, dont il fait sans doute la connaissance à la fin de la Première Guerre mondiale, il est nommé administrateur de la Bibliothèque nationale le 6 août 1940 et directeur du « Musée des sociétés secrètes », en fait service de répression des francs-maçons, le 27 août de la même année, établissements où il « semble avoir eu pour habitude de devancer les exigences de l’occupant » dit Antoine Compagnon. Évoquant les activités de Bernard Faÿ pendant la guerre, évidemment moins en détail que l’auteur de ces lignes, Antoine Compagnon montre à son tour à quel point Bernard Faÿ collabora avec les occupants, lui qui disait, n’étant pas apprécié de l’ambassadeur Otto Abetz, qui l’estimait trop classiquement réactionnaire et traditionaliste : « Je ne suis pas au mieux avec l’ambassade [...] J’y pare en me mettant au mieux avec les SS 1. »

 

Responsable du « Musée des sociétés secrètes » installé dans l’immeuble du Grand Orient saisi, Bernard Faÿ mène en fait une lutte sans merci contre les francs-maçons, pillant les loges, saisissant leurs biens et leurs archives, en zone nord comme en zone sud, avec l’aide de ses hommes de mains (Philippe Poirson, William Gueydan de Roussel), de la police française, mais aussi de la police nazie, sous la direction du lieutenant Moritz. Nommé plus tard chef du « service de la sécurité 2 » à Lyon, ce dernier fait assassiner Victor Basch et participe lui-même au meurtre. Sous le couvert d’activités archivistiques et muséales, Bernard Faÿ fait dépouiller les documents saisis pour établir un fichier national de francs-maçons, dont les noms sont ensuite publiés au Journal officiel. Les personnes concernées perdirent leur emploi lorsqu’elles étaient fonctionnaires, furent inquiétées, parfois emprisonnées, poursuivies et tuées ou déportées en cas d’engagement dans la résistance. Mais les rivalités franco-françaises et franco-allemandes sont incessantes, en ce domaine comme dans d’autres. À la mi-1941, Vichy crée un service des sociétés secrètes concurrent en zone sud et le leadership de Bernard Faÿ est de plus en plus réduit à la communication et à la propagande.

 

Très lié au maréchal Pétain, il réussit à obtenir pour la Bibliothèque nationale des moyens financiers et humains quintuplés, cherchant à lui redonner le lustre qu’elle avait, à ses yeux, perdu depuis qu’elle n’était plus « royale ». Il choisit des hommes « sûrs », pour la plupart hors des cadres de la conservation, pour diriger les services d’une Bibliothèque nationale qu’il veut aux ordres : sept des directeurs de département ou cadres de la BN seront suspendus à la Libération. Entretenant d’excellentes relations avec le bureau allemand de « protection des bibliothèques françaises », il n’hésite pas à enrichir la Bibliothèque de saisies et y gère le personnel de manière autoritaire et autocratique, le conduisant à y installer des policiers à demeure et à dénoncer à la police toute personne suspecte et nombre de « complots » imaginaires.

 

L’énigme reste entière

Bernard Faÿ est arrêté dans son bureau à la Bibliothèque nationale le 19 août 1944, suspendu de son poste d’administrateur et de professeur au Collège de France, incarcéré à Drancy puis à Fresnes, jugé et condamné en décembre 1946 par la Cour de justice de la Seine aux travaux forcés à perpétuité. Emprisonné à l’Île de Ré puis à Fontevraud, il s’évade de l’église de l’hôpital d’Angers en octobre 1951 revêtu d’une soutane, bénéficiant de complicités catholiques et familiales, et trouve refuge en Suisse. Amnistié en 1959, il rentre en France, se réinstalle dans son prieuré de Luceau dans la Sarthe et continue à publier de nombreux livres, la plupart chez Perrin, en général des biographies et quelques livres de mémoires, dont un Philippe Pétain, portrait d’un paysan avec paysages, toujours vivement admiratif. Il y décrit encore les occupants nazis comme n’ayant exigé qu’« obéissance et calme », la peur et le meurtre commençant à la Libération. Il ne manifeste ni remords ni regret. Cette quête biographique a-t-elle permis à Antoine Compagnon de comprendre l’évolution politique et humaine de Bernard Faÿ ? Pas en tout : « Je dois pourtant avouer qu’au bout du compte l’énigme de son funeste engagement et de son aveuglement entêté reste pour moi entière

 

source : http://bbf.enssib.fr/

 

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