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Hauts Grades

Le chemin de l'Initiation

29 Janvier 2013 , Rédigé par X Publié dans #Planches

Le sujet que j’ai été invité à traiter a pour titre, comme vous savez, « le chemin de l’initiation ». La planche que j’ai tracée ne pourra évidemment rien vous apprendre. Que dire parmi vous que chacun ne sache déjà, quelle connaissance vous livrer sinon celle de notre inconnaissance commune?

Essayons malgré tout. Si j’étais romancier, en souvenir du F :. Stendhal, ce chemin serait l’occasion de vous « tendre un miroir » comme l’auteur du Rouge et Noir a prétendu le faire : c’était dans l’épigraphe de son chapitre XIII (« Un roman : c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin. ») En vous disant ce que j’ai vu sur mon chemin, il y a grande chance pour que je vous raconte aussi votre « voyage ». Et certes j’aperçois bien l’inanité de ce projet, le pléonasme constitutif de cette démarche : tant pis ! je m’apprête à vous raconter votre « vécu », fût-ce à travers le mien ! Dans le domaine spéculatif, des livres comme ceux de Richard Dupuy, de Jean Mourgues, de Michel Barat (La Conversion du regard), d’Alain Pozarnick, pour ne citer que ceux-là, que j’ai un peu pratiqués, évoquent la question de l’initiation avec une admirable pertinence. Si je vous y renvoie, qu’aurai-je encore à dire ? Dans cet instant où j’ai à vous parler, à combien d’impasses me conduit donc notre voie, pourtant « royale » voie !
Il faut, me suis-je dit, que je me laisse conduire par l’image du chemin, et tout d’abord par son ambivalence. Le chemin est en même temps voie de communication reliant différents lieux repérables, et pour le marcheur le mouvement qu’il est en train d’accomplir en se déplaçant d’un lieu à l’autre. Le voyageur « fait » du chemin en même temps qu’il le suit : découverte géographiquement « objective », si l’on veut, mais subjective aussi, « existentielle », ce qui implique décision, mise en mouvement, arrêts parfois, attentes, hésitations, résolution nouvelle, en somme tout un univers psychique prévisible, sinon codifié, et susceptible d’être analysé.

Tiré de ma perplexité, quand je me suis replongé dans l’étude la plus simple, dans le B A BA de nos livrets d’Apprenti, de Compagnon et de Maître, ou en re- parcourant les rituels des trois premiers degrés du Rite Ecossais Ancien Accepté, je me suis intéressé aux moments les plus significatifs (du moins à mes yeux) de ce que nous nommons notre « initiation », au cours desquels nous prenons conscience d’une avancée, dans les sens les plus variés que puisse prendre ce terme - physique, mental, symbolique - et nous savons qu’à l’instar du « chemin » l’initiation est également susceptible d’ambivalence : moment solennel où nous sommes reçus dans le Temple, elle est aussi ce lent processus de métamorphose qui a lieu dans l’athanor de notre intime alchimie spirituelle. Nous avons tous été candidat à l’initiation, puis « sujet » de celle-ci, recevant notre augmentation de salaire en passant du grade d’apprenti à celui de compagnon pour être ensuite élevé à la maîtrise.

Mon propos se limitera pourtant à l’évocation des grands moments émotifs associés aux principales découvertes symboliques de l’initiation au grade d’Apprenti, tant il me semble juste de penser que cet initium de l’initiation contient tout le reste.
Je parlerai d’abord des « préludes », de la présentation du candidat au temple, puis des épreuves par les quatre éléments avant de m’arrêter sur le symbole du delta lumineux et de commenter pour finir la sorte d’extase induite par tout ce que nous suggère l’idée même de Lumière en maçonnerie.

I SUR LE PARVIS DU TEMPLE

L’obscurité est la condition première, celle que suggère le « passage sous le bandeau », en prélude aux « voyages » de la cérémonie initiatique du premier degré, également effectués en aveugles, avant le recouvrement de la vue face au delta lumineux. Les raisons « profanes » invoquées devant le candidat auditionné dans la loge pour justifier sa temporaire cécité - devoir de discrétion et de prudence, nécessité d’éviter toute distraction visuelle pour se concentrer sur les réponses - ne peuvent encore rien dire du combat des ténèbres et de la lumière dont la dramaturgie, le soir de l’initiation, ranime un lointain fond gnostique. Cependant, il avait bien fallu, auparavant, que l’impétrant « frappe à la porte du temple » pour qu’elle lui soit ouverte et qu’il demande à être éclairé, afin que la lumière lui soit donnée, comme disent les instructions de l’Apprenti.

« Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais déjà trouvé » : ces paroles du Christ, que Pascal rappelle dans ses Pensées, rejoignent le paradoxe platonicien du Ménon suivant lequel l’on ne saurait éprouver de désir pour ce que l’on ignore. Comment désirer en effet ce dont on n’aurait jamais entendu parler ? Toi qui frappes à la porte du Temple, sans en connaître l’intérieur, tu en as vu au moins l’entrée. Quelles que soient les circonstances ou les amis qui t’y ont poussé, tu as déjà fait ce premier pas, ce premier geste. Primum movens. Un mal être actuel et un pari sur l’avenir t’y ont sans doute déterminé : l’initiable se reconnaît au fait qu’il est un « homme de désir », suivant l’expression de Louis Claude de Saint-Martin ; il est mu par l’espoir de donner une « direction » à sa vie – mot qui nous fait ressouvenir de l’existence, jadis, de « directeurs de conscience » qui instruisaient leurs ouailles des principes moraux du christianisme dans une société – celle de la deuxième moitié du XVIIe siècle par exemple – qui semblait de moins en moins encline à les respecter. Mutatis mutandis : en frappant à la porte du temple maçonnique, n’avons – nous pas cherché à conférer à notre vie une droiture nouvelle, à la « redresser », à l’aide du « fil à plomb », pour compenser la courbure ou le pli d’anciennes habitudes, pour liquider un « vieil homme » en nous... Mais nous n’apprendrons qu’après avoir été admis à quelles intenses secousses sismiques il nous consentir à exposer notre personne, quelle « mort » nous devons même réclamer pour notre « moi » afin que, décapé, décomposé, il renaisse « plus vivant que jamais » au sortir du tombeau de Maître Hiram.

Quelles angoisses avons-nous commencé à souffrir sous ce bandeau, dans cette mise à nu de nos motivations ! Et si cette assemblée de francs-maçons nous avait jugé(s) indigne(s) de la rejoindre !.. Ce soir-là, sous le feu des questions, faciles ou ardues, bienveillantes ou gênantes, je sais que je ressentis encore plus vivement le désir d’être admis aux « mystères et privilèges de la franc-maçonnerie » : une attirance magnétique polarisait déjà mon existence, faisait vibrer mon cœur. Mes parrains – m’avaient-ils oublié ? – m’imposèrent toutefois une longue période d’attente avant de me prévenir que j’avais été jugé capable de rejoindre leur corps spirituel. Je traversai les dernières semaines avant l’événement dans une joie mêlée d’anxiété. Mais déjà la couleur de ma vie avait changé, était soumise à un processus d’intensification qui me faisait pressentir et espérer un bouleversement proche. Je ne le sus qu’après : avec le passage sous le bandeau un début d’initiation m’avait mis en marche.

II FRANCHIR LE SEUIL DU TEMPLE

Une porte qui s’ouvre. L’accueil courtois d’un homme dont on apprendra bientôt qu’il est « Expert ». L’enfermement dans un cabinet sombre. Non loin de vous, un deuxième impétrant. Personne ne parle. La mise en garde que vous lisez vous fait souhaiter de n’être pas pris pour un vulgaire curieux, alors que vous êtes dévoré de curiosité, nécessairement : mais l’acception de ce mot se transforme par le simple fait que vous pensez être là, devant ce crâne, face à l’image de ce coq « hermétique » et du mot V.I.T.R.I.O.L. bizarrement écrit, parmi des accessoires – soufre, mercure et sel, que vous identifierez plus tard comme les bases du grand œuvre alchimique – vous pensez être là pour des motivations bien différentes de celles que dénonce l’avertissement placardé sous vos yeux. Voici un premier choc : la curiosité est aussi un « péché » aux yeux de la franc-maçonnerie, comme elle le fut aux origines de l’humanité, lorsque, selon le mythe biblique, Eve et Adam succombèrent à la tentation de goûter au fruit de l’arbre de la connaissance. Le chemin de votre initiation débute donc par le détour d’une situation totalement originelle, pour le dire avec l’adjectif qui qualifie la faute de nos premiers parents. Il convenait précisément, au départ de notre renaissance initiatique – de notre résurrection consciente – de ne pas commencer cette nouvelle vie par un « péché originel ». Et puis vous écrivez votre testament, comme si vous risquiez effectivement de mourir lors de votre initiation : l’heure ne saurait être plus solennelle.

Un chemin dans le noir. Des voyages dans le noir, les yeux aveuglés comme la première fois par un bandeau. Tu es « manipulé » - tu redeviens un tout petit enfant – mais tu es guidé. Il te faut absolument faire confiance à celui qui est ton Hermès – ton Hermès psychopompe, le conducteur d’âmes – pour un soir. Dans l’abandon de tout orgueil, de toute velléité d’indépendance, tu acceptes l’emprise de celui qui sait et qui voit à ta place. Dans quel boyau on t’oblige à t’accroupir lorsque voici venu le moment de faire ton entrée dans le temple ? Tu retournes à l’état fœtal, nourrisson de la Loge initiatrice.

III PAR LE CHEMIN DES EPREUVES

Le chemin balisé de la cérémonie initiatique avait donc été précédé d’un repos, d’un séjour, d’une attente méditative dans les profondeurs de la terre : la terre est effectivement le moins mobile, le moins dynamique des quatre éléments.

Quelle étrangeté ensuite !

Le « voyage de l’air », pourtant le plus vital de ces éléments et le plus « naturel » pour les animaux bipèdes que nous sommes, celui qui nous a fait pousser notre premier cri lors de notre première naissance, est cependant le plus agité et le plus bruyant, avec un parcours nettement plus accidenté que les deux autres. Ce n’est pas le moindre paradoxe que les difficultés aillent s’atténuant à mesure que les éléments paraissent moins « naturels » et plus redoutables au regard profane : l’eau nous convient certes moins bien qu’aux poissons et le feu provoque un mouvement instinctif de recul pour peu qu’il nous en cuise. Ainsi sommes-nous peut-être conviés à découvrir une des vérités profondes du voyage : c’est se mettre en chemin, c’est partir qui est le plus difficile : courir les risques d’une aventure spirituelle dont il est impossible d’imaginer la fin (au double sens de sa destination et de son achèvement).

Les perturbations sur le chemin de l’air, qui est encore sinistrogire, à l’inverse de ce que seront les chemins de l’eau et du feu, dextrogires comme tous nos déplacements ultérieurs en loge, m’instruisent sur le monde que je quitte, sur l’esclavage passionnel que j’y subissais, auquel nul n’échappe ( les saints religieux en ont su quelque chose : Saint Augustin avant sa conversion, les ermites comme Saint Antoine torturés au désert par leur hallucinations érotiques…) Quelle paix lorsque le vacarme s’arrête ! Et bientôt, dans quelques jours, quelques semaines, quelle différence dans la météo de ton caractère ! Maintenant que tu sens ton esprit adossé à la force puissante de la Fraternité maçonnique, il te semble que tu pourras affronter avec sérénité les coups de vent ordinaires ou les tempêtes plus violentes que te réserve la vie.

Au sujet du voyage de l’eau, quelques phrases de Victor Hugo dans Les Travailleurs de la mer peuvent nous convaincre aisément de sa valeur formatrice : « Navigation, c’est éducation, écrit le poète. La mer, c'est la forte école. Le voyageur Ulysse fait plus de besogne que le batailleur Achille La mer trempe l'homme; le soldat n'est que de fer, le marin est d'acier » L'aventure maritime est effectivement recherchée par les populations entreprenantes, mais on peut également inférer que l'eau est la gouvernante de la sensualité, l'éducatrice de la sensibilité. La "salle humide" n’est-elle pas le lieu ou chacun de nous peut se recréer après les tenues, en même temps que nous pouvons cultiver de façon informelle les affinités que nous nous découvrons avec nos Frères ? L’eau est, des quatre Eléments, celui qui a le plus de rapport avec l’expression du Désir si nous désignons par ce mot un vaste registre d'attirances qui s’étagent de la sexualité à la soif de l'âme dont il est question dans le langage de la spiritualité, comme on l’a vu en citant tout à l’heure une formule de Louis Claude de Saint-Martin. Si ce symbole est un « transformateur de libido » selon une autre expression, qui est de C.G. Jung, il n'est pas étonnant que l'eau soit le plus parlant d’entre eux. Significateur de féminité, de maternité. Eau matricielle : nous avions déjà constaté sa présence dans l'obscurité utérine du cabinet de réflexion, à moins que cette familière cruche n’ait été destinée à nous éviter la grande soif qui caractérise la mort selon les mythologies égyptienne, mésopotamienne ou syriaque…­Dans l’Evangile de Jean, ouvert à son prologue sur l’autel des Serments, Jésus dit à Nicodème : « Nul, s’il ne naît d’Eau et d’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu » Etre né de l’eau signifie métaphoriquement : être né du sein de la mère, et l’expression toute entière semble désigner la conjonction de la matière et de l’esprit, par spiritualisation de la première et par l’incarnation du second. L’eau nous fait donc renaître, mais c’est parce qu’elle a le pouvoir de nous réintégrer passagèrement dans l’indistinct, de nous faire rentrer dans le sein de la mère, pour nous y dissoudre et ainsi nous purifier. Ce nouveau « baptême », si je ne force pas trop le sens du mot, induit la mort initiatique permettant l’accès à la nouvelle vie. Observons que le déluge, condition nécessaire à une seconde création, comporte au plan cosmique la même signification que le baptême au niveau de la personne. Or les eaux du déluge sont porteuses de l'arche de Noé salvatrice ‑ et de façon peut‑être comparable les eaux de la mort, les eaux du Styx, le fleuve des enfers dans la mythologie gréco‑latine et dans l'au‑delà selon Dante, sont traversées par la barque des âmes, conduite par Caron. Il y a toujours, sur l’eau diluviale ou sur l’eau de la mort une nef qui sauve l’essentiel de ce qu’il fallait transmettre pour qu’un avenir demeure possible. Car le voyage de l’eau a de très anciennes connotations mortuaires ; songeons par exemple aux riverains du Rhône qui, en amont d'Arles, confiaient leurs défunts au courant du fleuve, en les enfermant dans des tonneaux pour qu'ils allassent dormir leur dernier sommeil dans la terre miraculeuse des Alyscamps protégée par Saint Trophime . Voyons s’éloigner la silencieuse barque funèbre des Egyptiens, qui remontait le Nil avec son chargement d'âmes…Suivons l’intuition de Gaston Bachelard pour qui le cercueil est, non pas la dernière, mais "la première barque". « La mort ne serait pas le dernier voyage. Elle serait le premier voyage ». Aussi « le héros de la mer est-il un héros de la mort ». « Le premier matelot est le premier homme vivant qui fut aussi courageux qu'un mort . » Et Bachelard écrit encore : « Quand des enfants abandonnés à la mer dans leurs berceaux, étaient rejetés vivants sur la côte, quand ils étaient sauvés des eaux (comme Moïse ), ils devenaient facilement des êtres miraculeux. Ayant traversé les eaux, ils avaient traversé la mort. Ils pouvaient alors créer des villes, sauver des peuples, refaire un monde.» Pour l’heure, l’Apprenti que l’on va inviter à travailler sa pierre brute, et non pas à entreprendre des actions démiurgiques dépassant le plan humain, doit cependant avoir été aguerri par une épreuve de l'eau analogique des « aventures » au cours desquelles Ulysse fit son apprentissage d'Homme . Il affronta plus d’une fois la mort (par les éléments « air » et « eau » déchaînés, par l’enfermement -chtonien-dans la caverne du Cyclope) mais en outre il fut confronté au divers périls et séductions de la féminité (de Circé en Calypso et en Sirènes, de Nausicaa en Pénélope), et ainsi pouvons- nous également interpréter le « chemin » de l'eau comme celui qui nous a révélé ce qu'il y a de féminin dans le monde, et aussi en nous-même, qui dépendons par la suite, en tant qu’apprentis, de l’influence lunaire, spécifiquement féminine. Notre animus se sera d’abord voué à la conquête consciente de son anima. Et de fait, l’aspect maternel de l’eau coïncide encore avec la nature de l'Inconscient, si ce dernier est regardé comme la mère, la matrice de la conscience. La perpendiculaire du F:. Second Surveillant nous rappelle incessamment que l'écoulement de l'eau tend à la verticalité, vers les profondeurs de la terre : pour l’aller puiser, nous devons forer notre puits, surmonter la peur de nos abîmes, fouiller par l’introspection la couche inférieure de l'être, à la recherche de nos sources.

Du chemin de feu que dirai-je ?

La sacralité de cet élément est d’une évidence physique, ainsi que le suggère l’étymologie de l’adjectif « sacré », en latin sacer, qui veut dire à peu près « intouchable », ou « tenu à l’écart ». Le feu, qui se fait naturellement « respecter », inspire aussi de l’horreur, quand au lieu de nous réchauffer de son foyer il propage l’incendie. Mais l’initiation nous fait surtout entendre son analogie avec l’amour. Il porte à la fusion des corps et des âmes comme à celle des métaux aux forges de Vulcain. Il est vrai que, depuis longtemps, Cupidon porte l’arc et la torche. De puis que la littérature existe, Eros n’a jamais cessé de s’exprimer en termes ardents, en déclarations enflammées de sentiments brûlants. Comme le feu est Amour, il est également Parole : identité de l’Amour, de la Lumière et du Verbe. Les langues de feu venues voltiger sur la tête des apôtres, lorsque la Pentecôte rachète, rédime la malédiction de Babel, sont l’indice de la présence de l’Esprit saint, une des manifestations du divin Principe. A la fin de Comédie dite « divine », l’exigence d’une purification complète fait traverser à Dante une muraille de flammes, dont il se trouve enveloppé (comme l’affirme la phrase du rituel nous confirmant que notre épreuve du feu a bien été par nous vécue, alors même que nous n’en étions guère persuadés, quelquefois, sur le plan technique). Au-delà du rempart de flammes, le poète guidé par Béatrice contemple dans le ciel de feu qu’est l’empyrée un feu plus brillant encore et d’abord aveuglant, qui est l’éternelle lumière principielle, celle d’un Dieu que nous aimons fréquenter sous son titre de « Grand Architecte de l’Univers ».

Dans le continuum qui va de l’amour profane à l’amour sacré, le feu, outil de la grâce, est donc l’épreuve purificatrice par excellence. Il détruit mais opère la renaissance du Phénix. Et lui aussi, à l’instar de l’eau, tend vers la verticale, mais – conjonction des opposés – il ne descend pas, il s’élève, il se volatilise en pure transcendance. Il alimente en l’apprenti son projet d’ascension, son rêve de sublimation.

Pour l’alchimiste, pour l’artisan du Grand Œuvre, le feu est emblématisé dans la figure d’un delta. C’est un delta qui se dévoile aux yeux du néophyte, lorsque après toutes ces épreuves, la Lumière lui est enfin donnée.

IV LE BANDEAU DE TON AME AUJOURD’HUI EST LEVE


Et voici que tu vois un regard qui te voit.
C’est la première image qui a frappé notre vue, lorsque au troisième coup de maillet administré par le Premier Surveillant nous avons regardé le Temple au devant de nous. Juste en dessous, il y eut comme une aurore aux dardantes épées, tendues pour nous porter secours, rayons chevaleresques de la vigilante Fraternité.
Cette lumière enfin donnée nous observe, constatons-nous aussitôt, autant que nous l’observons. L’œil inscrit dans le delta lumineux est le garant d’une sorte de réponse immanente à la question de la Transcendance recherchée. Cet œil peut avoir été l’occasion de notre « coup de foudre » avec la Franc-Maçonnerie, tant il est vrai qu’il y a toujours un échange de regards à la naissance de l’amour.

L’œil est ambivalent, comme tout symbole : organe de perception, en tant que tel « passif », il est aussi un moyen « actif » d’investigation, de connaissance et de capture. La silhouette humaine dessinée dans la pupille au centre du triangle est à la fois comme notre reflet dans un miroir – nous nous mirons, nous sommes reflétés par cet œil – et comme la forme humanisée que revêt la Lumière le traversant, invoquée pour éclairer nos travaux.. Cet œil impératif requiert évidemment notre propre humanisation. Ni droit, ni gauche, mais central ou frontal, il est ce « troisième œil » dont font état les traditions orientale et islamique sous l’appellation d’œil « du cœur ». Luminaire primordial, il est situé entre nos deux luminaires physiques, Soleil et Lune, comme l’œil droit et l’œil gauche, respectivement « actif », tourné vers le futur, et « passif », tourné vers le passé. Il réalise ainsi la synthèse du Temps, autant que des forces actives et passives, ce qui nous permet de transcender la durée profane, de passer dans un temps sacré. Œil plus que solaire et lunaire, œil de l’Idée par où transite le feu des éternels principes, hiéroglyphe du Grand Architecte à la Gloire duquel nous oeuvrons. Clef de voûte du Regard, point de convergence de nos regards, il opère en nous une ouverture, il dessille en nous la paupière de l’œil du cœur et de l’esprit propre à chacun.

Ne serait-ce pas le moment d’entendre chanter, en nous immergeant dans une tradition millénaire, le poète Orphée célébrant jadis une Lumière identique à celle que vient de nous révéler notre initiation ?

Viens, [ clame le Chanteur], bienheureux Péan, Phoibos Apollon, vainqueur de Tithyon,
Dieu de Memphis, bienfaiteur, révéré, guérisseur,
Flamme et vivante Lyre, ensemenceur céleste, seigneur pythien,
Devin, porte‑flambeau, vivant Éclat, glorieux infant,
Meneur des Muses, maître danseur, Archer souverain,
Seigneur de Délos à l'oeil omnivoyant, dieu traversier
D'or tout nimbé quand tu délivres oracles et prophéties,
Écoute la juste prière que je t’adresse au nom des peuples
Car des hauteurs où tu habites, tu vois toute l'étendue
De l'éther infini et celle de la terre fortunée
Et lorsque sur le monde tombe la nuit aux yeux d'étoiles
Tu perçois tout en bas les racines et les confins de l'univers
Puisque tu es début et puisque tu es fin de toutes choses.
Tu règles avec ta lyre l'universel destin des hommes
Et tu sais répartir en deux durées égales et l'hiver et l'été,
Et susciter aussi la floraison dorienne du printemps.
C'est pourquoi les humains t'invoquent sous le nom de Seigneur,
Ô Pan à double corne, maître des vents sifflants,
Toi qui détiens le sceau des formes universelles.
Écoute‑moi, apporte le salut aux mystes suppliants.

Cet hymne orphique, que j’ai cité partiellement, est dédié , on l’a bien compris, à Apollon, le Seigneur de la lumière pour les Grecs, né aussitôt après sa sœur jumelle Artémis - déesse lunaire – sur l’île de Délos. Garante de l’universelle harmonie, sa lyre d’or régule les saisons et les destins des hommes. Son action est en rapport (mystérieux) avec l’origine du monde, et sa finalité. Tous les êtres, de la pierre qui tombe selon les lois de la pesanteur au végétal qui s'adapte et se reproduit, à l'animal qui se meut et à l'homme qui désire ou qui veut, sont comme des degrés d'objectivation de sa volonté incessamment constructrice ; et si le voile de Maya, pour parler comme dans l’hindouisme, revêt de ses couleurs infiniment variées l’infinie diversité de la manifestation, le maître de la lumière primordiale nous appelle et nous rappelle à l’unité profonde de la création. Un Saint François d’Assise, tout comme un Bouddha, peut donc chanter « Mon frère le Soleil, ma sœur la Lune, mes cousins les oiseaux ».

C’est pour être ses témoins que nous sommes devenus, le jour de notre initiation des « fils de la lumière ». L’hymne d’Orphée imprègne lointainement l’hommage que nous lui rendons. «Fils de la lumière», disons-nous, mais aussi, selon une autre appellation, complémentaire, «Enfants de la veuve», tout comme Hiram, fils d’« une veuve de la tribu de Nephtali » : aussi savons-nous également ce que nous devons aux ténèbres; ce dualisme très ancien, on l’a déjà dit, très zoroastrien (celui que Mozart évoque dans la Flûte Enchantée) ne nous fait pas négliger le risque, encouru en permanence par chacun, de recommencer à errer par des chemins d'ombre.

Cependant les hautes paroles qui résonnent le soir de notre initiation dans l'enceinte du Temple nous ont redonné, si nous l'avions perdue, une sorte de confiance dans le langage. N’avons-nous pas décidé de nous reconstruire à la clarté des «instructions » que nous avons reçues à ce moment là et des conseils que dispensent les maîtres aux apprentis sur le chantier ? Des phrases venues du fond des âges ont la vertu de produire à l'oreille du néophyte l'effet d'une complète et bouleversante nouveauté. Quelque chose lui est en effet confié, qu'il prend en charge et qui part, et qui parle, de l'Origine. « En lui [dans le Verbe] était la vie et la vie était la Lumière des hommes. » dit le prologue de Saint Jean.

«La lumière est le premier aspect du monde informel», remarque un analyste de l'image et du rêve. «En s'engageant vers elle, on s'engage dans un chemin qui semble pouvoir mener au-delà de la lumière, c'est-à-dire au-delà de toute forme, mais encore au-delà de toute sensation et de toute notion ». Si telle est bien la signification de la lumière comme symbole, on comprend que notre obédience, et quelques autres, sinon la totalité des Francs-maçons de par le monde, se refusent à déterminer ou à identifier le Grand Architecte de l'Univers à quelque dieu que ce soit parmi les religions établies.

Maçons de tous les pays, épris d’universalité, nous ne risquons donc pas de voir un jour s’écrouler sur nous quelque Tour de Babel dogmatique. Et délivrés du « dogme », mais assurés de l'existence de la Lumière, nous ne perdons pas, même de nuit, même dans l’obscurité des épreuves qui n’ont pas de raison de nous être plus épargnées qu’au reste de l’humanité souffrante, la confiance en un principe lumineux sur lequel nous savons pouvoir compter, ainsi que demeure l'admirable ciel étoilé au-dessus de la conscience de Kant. « Deux choses remplissent le coeur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique, dit le philosophe de Koenisberg : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi... »

Une vérité aussi originaire que celle qui éblouit Kant, entraîne, sur le chemin de l’initiation, notre adhésion par le cœur. Elle ne satisfait pas d'emblée aux exigences de notre raison «raisonnante» : la raison en effet réclame d'asseoir ses convictions sur des preuves, et l'initiation n'en procure pas. Le verbe initiatique est lumineux par lui-même, hors de toute démonstration conceptuelle comme est aussi le langage poétique et, en règle générale, celui de tous les arts, à la pratique desquels le grade de compagnon nous ramènera, selon une gradation, conforme aux enseignements de l’anthropologie, qui nous fait évoluer de la nature - nature profonde mesurée avec la perpendiculaire – à la culture que le niveau voit s’étendre à travers les arts libéraux et les aspects divers de la Tradition.

En sollicitant les termes du côté de leur origine, constatons enfin que les paroles de l'initiation - et le langage gestuel qui les complète ou les souligne - constituent une « poésie » au sens où ils sont également une «poiesis » (vocable grec désignant, comme vous savez, le processus d'une fabrication ou d'une production). Par la «poiesis » initiatique le néophyte se trouve, presque à son insu, recréé, et accède au statut (avec droits et devoirs) de «fils de la lumière». Cette lumière, on l'a bien compris, est une source de transfiguration située au-delà ou en amont du phénomène lumineux dans sa manifestation physique. Lumière «scyalythique», comme pourraient dire les chirurgiens, elle ne fait pas d'ombre. Toutefois si elle aide à mieux voir et à mieux vivre, elle-même tend à se soustraire, par l'éblouissement qu'elle provoque, à notre capacité de saisie rationnelle. Acceptons alors, résignons-nous d'abord à cette perte de contrôle intellectuel, comme le suggère la parole d'un poète à qui nous laissons, sans le nommer, l’avant-dernier mot :

«Voir clair signifie aussi que l'on accepte l'énigme de la clarté, quelquefois plus énigmatique encore que l'obscurité».

Le chemin de l’initiation, s’il ne conduisait qu’à la nuée d’inconnaissance, est toutefois lumineux comme numineux. Il en est de cette lumière comme de la connaissance du 3e genre, invoquée par Spinoza comme une source de béatitude, et qui est cause et index de sa propre vérité. Qui l'a profondément ressentie ne saurait l'oublier: notre raison en réclamait l'existence, l'initiation nous en a montré la réalité. On dit que les gens sortis d'un coma profond, qui ont connu une N.D.E (Near Death Expérience), prétendent quelquefois avoir été aspirés par le vide, en direction d'une lumière que nos yeux de chair n'ont jamais vue. Lorsqu'on demande à certains de ces expérimentateurs d'un état proche de la mort de caractériser cette lumière, ils répondent qu'elle était faite d'Amour.

Source : www.ledifice.net

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