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Hauts Grades

Le corps et la plume. Écritures mystiques de l’Agent inconnu (extrait)

29 Juillet 2014 , Rédigé par Christine Bergé Publié dans #histoire de la FM

…La comtesse Marie-Louise de Monspey, dite Églé de Vallière (1733-1813) est l’une des filles de Joseph-Henri, marquis de Monspey, comte de Vallière, chevalier de Malte et de Saint-Louis et de Marie-Anne-Livie de Pontevès d’Agoult, dernière descendante de la branche des marquis de Buous en Provence. Situé au carrefour des XVIIIe et XIXe siècles, le personnage témoigne des temps bouleversés où s’effondre une lignée monarchique avec toutes ses valeurs et où de nouveaux savoirs prennent leur essor. Au centre de ces bouleversements, le corps devient un enjeu capital.

Madame de Vallière a plusieurs identités dont certaines ont été tardivement découvertes grâce au patient travail de quelques historiens. La comtesse est une mystique ardente en un siècle où cette voie devient presque illégitime. Son frère aîné, Alexandre de Monspey, chevalier de Saint-Louis, commandeur de l’Ordre de Malte, s’engage dans la franc-maçonnerie spiritualiste. Il rejoint la loge La Bienfaisance, fondée à Lyon en 1771 par le négociant Jean-Baptiste Willermoz. Au début des années 1780, Alexandre révèle à sa sœur l’existence de ce cénacle où se rassemblent les hommes de la meilleure société, tous férus d’alchimie, de kabbale et de rites chevaleresques. Ils viennent de découvrir la médecine magnétique de Mesmer.

Commence alors le destin de celle qui se fit appeler « l’Agent inconnu » et qui devint, comme nous allons le voir, à la fois initiatrice, écrivain et thérapeute. Elle déploie un travail d’écriture qui fascine le théosophe Louis-Claude de Saint-Martin, dit « le Philosophe inconnu ». Les écrits de ce dernier sur la psychographie interrogent en effet un phénomène dont il fut à la fois le contemporain bouleversé et le fidèle copiste. Ces écritures de l’âme, dans leur modernité, correspondent à une mutation spirituelle : ce n’est plus Dieu qui écrit par le vecteur inspiré d’une mystique entransée ; c’est la Vierge Marie qui prend la plume et défend son rôle de femme. La comtesse de Monspey, par cette voie, entend prendre place au sein des hommes influents de sa société, en particulier dans le milieu de la maçonnerie lyonnaise.

En 1784, le marquis de Puységur découvre le somnambulisme. Un an plus tard, Saint-Martin commence à recopier les dialogues échangés entre des comtesses magnétisées et le prélat qui les interroge. Sur leurs lèvres, le fluide magnétique se décline comme une « rosée bienfaisante », une « pluie d’or ». Les symboles alchimiques pénètrent profondément ces échanges qui, pour une part assez catholiques, s’aventurent vers les dimensions mythiques d’autres spiritualités. Dans les esprits du lieu, se manifeste l’empreinte d’un personnage haut en couleurs, le chevalier Martinez de Pasqually. Ce mage d’origine juive marrane, muni d’un « certificat de catholicité », se pique de savoir soigner et de correspondre avec les anges des plus hauts degrés. Il entraîne les frères maçons de Lyon dans la quête d’une transmutation des âmes. Afin de retrouver l’état originel de l’homme-Adam au corps diaphane exempt de toute maladie, il préconise aux frères maçons des rituels accompagnés de jeûnes et de privations.

La comtesse de Monspey, femme érudite et tout entière à l’écoute des « nouvelles sciences »transmises entre « frères » sous le sceau du secret, va parmi ces hommes trouver son propre destin.

En 1776, à l’âge de quarante-cinq ans, elle est célibataire et sans enfants. Elle possède les seize quartiers de noblesse qui lui permettent de devenir chanoinesse du chapitre de Remiremont en Lorraine. Elle entre dans cette institution, où ses sœurs l’ont déjà précédée. Il s’agit du chapitre noble le plus renommé d’Europe par son ancienneté et sa richesse. Dès le XIVe siècle, les moniales ont abandonné la règle bénédictine et sont libres de tout vœu. Le Chapitre recrute les dames de la haute noblesse issue de France, d’Alsace, de Lorraine et du Saint-Empire romain germanique. Celles qui parviennent à la distinction de doyenne prennent le titre de « Princesse-Abbesse ». Placé sous l’autorité du Pape et non sous celle de l’évêque de Toul, Remiremont jouit d’un statut particulier ; son territoire dépend directement de l’Empire.

Les chapitres nobles des dames de Lorraine prennent modèle sur les grandes abbayes nobles de l’empire germanique. Ce sont des maisons d’éducation pour les jeunes filles qui, la plupart du temps, vivent dans leur demeure familiale et peuvent se marier quand elles le désirent. Les femmes prestigieuses, politiquement influentes ou douées d’un brillant intellect ne manquent pas dans cet établissement, et l’émulation doit y être forte. Parmi les contemporaines de notre chanoinesse, le chapitre de Remiremont compte dans ses rangs Christine de Saxe, princesse royale de Pologne, et Adélaïde de Bourbon-Condé.

Malgré ses distinctions, Marie-Louise de Monspey n’a pas d’avenir dans les voies du pouvoir politique. Son inclination va aux personnages qui ont fait les riches heures de la chrétienté, à ces profils exceptionnels dont elle peut lire le destin dans les manuscrits de la bibliothèque de Remiremont. Plusieurs modèles ont dû concourir à former ses élans mystiques et à guider son expressivité, mais certainement le plus remarquable est celui de Hildegarde von Bingen. Cette abbesse érudite connut des états de ravissement au cours desquels elle recevait des révélations qu’elle dicta tout d’abord à un jeune moine, avant de commencer à écrire par elle-même à partir de 1411. Poétesse, femme de science, médecin, musicienne, elle inventa également une langue qu’elle seule parlait et écrivait, la Lingua Ignota.

Le chapitre de Remiremont, où se transmettent les plus hautes traditions de la chrétienté, est également un lieu où sont discutées les plus récentes découvertes scientifiques. Les sœurs Monspey sont des femmes cultivées. Elles s’intéressent aux sociétés initiatiques, à la botanique, à la médecine et aux expériences de physique. À Lyon, la rencontre entre le milieu spiritualiste des francs-maçons et la nouvelle médecine de Franz Mesmer va ouvrir des horizons inattendus.

Frères d’armes, frères maçons, zélés magnétiseurs

Je n’aborderai pas ici la médecine magnétique de Mesmer, analysée par Jean-Pierre Peter dans le présent numéro. Je me bornerai seulement à faire quelques rapprochements.

Dans la treizième proposition de ses Mémoires, Mesmer décrit le fluide magnétique comme « une matière dont la subtilité pénètre tous les corps sans perdre notamment de son activité ». Cette matière subtile ne nécessite pour Mesmer aucune métaphysique. Il met en garde contre toute interprétation spiritualiste de son système. Cependant, la société parisienne de l’Harmonie, dans laquelle dès 1786 il choisit de développer son enseignement, demande à ses membres une profession de foi en Dieu et en l’immortalité de l’âme. Mesmer lui-même n’est pas matérialiste mais il considère comme aliénation de l’esprit tout ce qui – apparitions, extases et visions – se produit dans le sillage des pratiques magnétiques. Il se plaint dans son second mémoire (1799) de la confusion entre « magnétisme »et « somnambulisme ». Il est clair que cette remarque vise le somnambulisme artificiel découvert par le marquis de Puységur.

En cette fin de XVIIIe siècle, Mesmer est doublé, pour ainsi dire, par l’essor du somnambulisme puységurien. L’usage des « sommeils » se développe rapidement dans les milieux maçonniques toujours en quête de nouvelles expériences. Dans cette dérive magnétique, Puységur est un personnage-pivot. Il est lui-même franc-maçon, affilié à la loge La Candeur de Strasbourg. En 1784, il publie le résultat des cures qu’il a opérées en son domaine de Buzancy, et fonde à Strasbourg en 1785 la Société Harmonique des Amis Réunis. Son ami Saint-Martin, bouleversé par les cures de Buzancy, devient l’émissaire du somnambulisme dans les milieux maçonniques. La médecine de Mesmer entame sa transformation ésotérique.

Elle va pénétrer plusieurs milieux. Le lien important entre élite militaire, franc-maçonnerie et magnétisme animal reste encore aujourd’hui méconnu. Les loges sont en effet le vivier social dans lequel se rencontrent les personnages qui nous intéressent. L’élite militaire, en particulier les Chevaliers de l’Ordre de Malte, est fortement présente dans les loges où se rassemblent les aristocrates. Ceux-ci aspirent à rejoindre les hauts grades de la franc-maçonnerie. D’autre part, les uns et les autres voyagent beaucoup à travers la France. Un des motifs de voyage est le désir de comparer les diverses pratiques du magnétisme animal qui se développent dans les sociétés harmoniques créées par les maçons. Comme nous allons le voir, ceux qui développent le courant spiritualiste du somnambulisme sont à la fois frères d’armes et frères maçons hautement initiés. Ce courant persistera jusqu’au milieu du XIXe siècle et s’intégrera dans les thérapies magnétiques des médiums spirites.

Seule la forte densité de Chevaliers de Malte dans les loges explique l’implication des francs-maçons dans la fondation de sociétés magnétisantes. Depuis le XVIIe siècle, les Chevaliers hospitaliers, engagés dans l’assistance aux malades, ont développé un savoir médical pointu. Ils ont fondé de nombreux hôpitaux, des écoles d’anatomie et de chirurgie. À partir de 1783, nombreux sont ceux qui s’initient au magnétisme. Alexandre de Monspey, commandeur de l’Ordre, les rejoint. Maître de camp de cavalerie, aide-major de la compagnie écossaise des Gardes du corps du roi, il appartient à la loge La Bienfaisance où le Lyonnais Willermoz l’initie à l’Ordre des Élus-Coëns. Il s’agit d’un système de hauts grades de la franc-maçonnerie élaboré par Willermoz à partir des enseignements de Martinez de Pasqually.

Pasqually, officier du roi d’Espagne, avait quitté la carrière militaire pour se consacrer dès 1761 à la fondation de l’Ordre des Élus-Coëns, destiné à recueillir et pratiquer son enseignement. Il en rédige l’essentiel dans le Traité de la Réintégration des êtres où il développe la grande thématique biblique de la Chute de l’homme. Des copies circulent à partir de 1771, mais le Traité, l’un des textes les plus importants de l’ésotérisme chrétien, ne sera officiellement édité qu’en 1899.

Le mythe central de cet ouvrage appartient au christianisme primitif : Dieu, par pure bonté, a engendré des créatures libres ; mais l’une d’entre elles, Lucifer, désire par orgueil engendrer à son tour des créatures. Pour le punir et l’engager à se racheter, Dieu l’enferme dans le monde matériel et lui accorde l’homme pour gardien. Mais Lucifer entraîne l’homme et la nature dans sa chute. Pasqually enseigne que seuls quelques élus ont transmis à travers l’histoire les connaissances secrètes qui leur permettront de sauver l’humanité. Les Coëns font partie d’une longue chaîne d’initiés qui doivent se soumettre à une vie ascétique, afin que leurs prières, jointes à l’aide des anges éclairés, rachètent la faute originelle.

Le drame cosmique de cette théosophie séduit de nombreux frères maçons. Saint-Martin, sous-lieutenant du régiment de Foix en garnison à Bordeaux, est un des premiers à être admis dans l’Ordre Coën. En 1768, il rencontre Pasqually et quitte la carrière militaire trois ans plus tard pour devenir son secrétaire. Au début des années 1770, Willermoz s’engage à son tour dans le système des Coëns et reçoit son grade de Réau-Croix. Il prend contact avec le baron de Hund, fondateur de la Stricte Observance Templière (S.O.T.), système de hauts grades de la maçonnerie allemande auquel appartient Franz Anton Mesmer. Deux loges très liées entre elles vont alors jouer un rôle important dans l’intégration de la Stricte Observance à la maçonnerie française : La Candeur de Strasbourg, à laquelle appartient le marquis de Puységur, colonel commandant du régiment d’artillerie de cette ville ; et La Bienfaisance de Lyon. Ces deux loges sont en étroit contact avec l’Allemagne, et sont affiliées à la S.O.T. Willermoz fera fusionner l’enseignement des Coëns et celui de la S.O.T., créant ainsi le Rite Écossais Rectifié (R.E.R.).

Saint-Martin est choisi pour dispenser l’enseignement Coën aux frères de La Bienfaisance. Revenu de Buzancy, il leur décrit les expériences de Puységur. Tous sont frappés par le fait que les malades « voient » l’intérieur de leur corps et les maladies. Le chevalier de Barberin, capitaine d’artillerie de l’armée royale, Alexandre de Monspey et le chirurgien Dutreich, viennent d’ouvrir à Lyon la société Harmonique La Concorde. Les Coëns appliquent désormais la méthode de Puységur. Sous influence du mythe pasquallien, Saint-Martin interprète l’apparente extase des somnambules de Puységur comme un retour de l’homme à son état originel. Pour lui, seul le sommeil artificiel peut ouvrir la voie au rachat de la faute adamique. La nature, entraînée avec l’homme dans la Chute, attend sa rédemption. Ces interprétations, dont Saint-Martin est un des acteurs essentiels, auront au XIXe siècle un impact majeur sur la formation des courants romantiques allemands.

Les écritures de l’Agent inconnu

Je poursuis depuis quelques années la lecture de cet étrange manuscrit qui s’ouvre sur le titre : « Crises somnambuliques. Livre des Initiés. Recueil fait sous plusieurs crisiaques depuis 1785 jusqu’en 1787 ». Ce manuscrit, réalisé par Saint-Martin pour l’enseignement des Élus Coëns, comporte les notes prises lors des séances magnétiques du chevalier de Barberin, ainsi que la copie d’une partie des écritures de l’Agent inconnu. Le recueil devait circuler entre les Coëns de plusieurs villes.

En 1785, les Coëns lyonnais endorment leurs somnambules à la façon de Puységur. Mais ils les entourent de prières protectrices avant de les interroger sur la vérité des sommeils et les secrets de la maçonnerie. Une de leurs patientes, Jeanne Rochette, commence à révéler la vraie doctrine du magnétisme. Dans le « pur sommeil », dit-elle, « l’âme se rapproche de son état originel et devient susceptible d’une communication avec son ange gardien par lequel elle apprend la vérité des choses qu’elle ignore dans son état naturel ».

La même année, le soir du 18 avril, de nouvelles révélations parviennent à Willermoz. Alexandre de Monspey lui apporte plusieurs cahiers de petit format, couverts d’écritures, graphes et dessins dont l’auteur désire rester anonyme. L’ensemble est adressé au « pasteur des Coëns ». Ce que Monspey décrit comme de « miraculeuses missives venues du Ciel » est dicté, dit-il, par des esprits purs.

Au moment où arrivent ces cahiers, la franc-maçonnerie est déchirée par des dissensions internes et Willermoz a délaissé ses activités de réformateur. Il a renoncé à obtenir les signes d’une communication angélique attendue depuis tant d’années. Son guide, Pasqually, est parti à l’étranger où il a été emporté par la fièvre. On ne sait s’il a lu l’opuscule du philosophe Emmanuel Kant avertissant des dangers que courent les exaltés dont Swedenborg est le prototype. Mais il désire toujours accomplir sa mission, régénérer l’humanité. Il espère trouver « la » science, celle qui, comme disait Martinez, « ne vient pas de l’homme » et appartient à l’histoire secrète du monde.

La vérité arriverait-elle par la voie de l’Agent inconnu ? Un cahier intitulé « Livre de la Truth » décline un credo spécifique et désigne onze membres à choisir, qui doivent être conduits par Jésus. Pour recueillir l’enseignement de l’Agent, Willermoz fonde la Loge Élue et Chérie de la Bienfaisance à laquelle se joignent les Coëns les plus fidèles.

J’ai décrit ailleurs l’effet vertigineux que produit la lecture de ces écritures dont le fil croise sans s’arrêter les domaines les plus variés : histoire des ordres monastiques, religion, éducation, relations homme-femme, justice, médecine, anatomie, botanique. Outre le flux ininterrompu, le caractère dense et enchevêtré du propos, la langue contient des termes inventés dont la consonance émaille les pages d’un accent prophétique. Les âpres sonorités des involox et voloug évoquent le mal et vont jusqu’au fluide murmure des amiel et uriels.

Ceux qui déchiffrèrent les écritures, déjà versés dans l’étude des textes occultes, établirent le « Lexique de l’Agent inconnu », qui relevait selon eux de la langue primitive. Le début du Livre des Initiés s’adresse sans équivoque aux « maçons d’Écosse » et les frères commencèrent l’étude de cet univers mythique. De nombreux aspects étaient en accord avec l’enseignement de Pasqually. Mais l’Agent annonçait l’avènement d’une « voie inconnue », d’une « loi d’amour » qui donnerait consolation à ce monde inversé.

Malgré les protestations d’obéissance à un ordre supérieur, le ton reste autoritaire. L’Agent affirme devoir écrire la « Science en son unité » afin d’établir la vraie doctrine de la maçonnerie. Les frères élus sont chargés de réconcilier le genre humain avec Dieu qui depuis Adam « dégrada les coupables en loi inverse ». Entre la main divine et la main de l’Agent, le lien est intime car « c’est Marie qui tient la plume ». Par son intermédiaire les maçons, définis comme « prêtres sans sacerdoce », doivent retrouver l’assistance des esprits purs et l’intercession de la Vierge.

La comtesse devient ainsi une sorte de messie féminin. Elle donne à Marie un rôle inattendu. Désignée comme « chef du séjour inaccessible des formes réintégrées, agent de la réparation », la Vierge scelle la réintégration de l’homme dans le sein divin. Mère voilée du Christ, elle oriente les maçons vers son fils et leur demande de vivre selon la loi évangélique. Elle seule peut guider les élus vers « l’amour expiatoire ».

Les écritures inspirées

Pour comprendre la façon dont les écritures de la comtesse furent reçues, il faut les situer dans le fil d’une histoire qui reste encore à faire, celle des écritures inspirées. Madame de Monspey n’ose pas se dévoiler comme écrivain, auteur des mots que trace sa plume. Son âme mystique lui dit que le message à livrer ne provient pas d’elle-même. Entre la tradition chrétienne des écritures mystiques et les vocations des écritures médiumniques qui naîtront au milieu du XIXe siècle, la plume de l’Agent inconnu tisse des relations subtiles. Elle interroge les nouveaux modèles de légitimité et offre aux historiens une précieuse transition.

En effet, à quels savoirs la comtesse peut-elle prétendre accéder ? Comment peut-elle authentifier son action ? Elle écrit : « L’Agent met son espoir en inconnu travail où il ne sait jamais un mot que lorsqu’il l’a tracé ». En ce qui concerne le contenu, on peut imaginer qu’Alexandre de Monspey avait dévoilé à sa sœur l’enseignement de Pasqually. En revanche, le genre des écritures inspirées appartient à une tradition que la comtesse a pu découvrir au cours de ses lectures dans la bibliothèque du chapitre. Ce genre, qui offre à Hildegarde von Bingen sa « langue inconnue », est familier aux courants prophétiques de visée messianique dont Guillaume Postel est une figure héroïque. La vocation de ce dernier découle d’une expérience d’illumination à la fois spirituelle et corporelle à l’issue de laquelle il prit la plume d’une façon frénétique, attribuant ses écrits à l’intervention de puissances surnaturelles.

En outre, la comtesse ne peut avoir ignoré les « vies » de saintes et de prophétesses comme sainte Brigitte. Cette grande aristocrate suédoise du XIVe siècle consigna par écrits ses visions et rédigea les Révélations Célestes dont le ton prophétique est très comparable aux accents de l’Agent inconnu. Brigitte donne à la Vierge un rôle important : elle seule peut intercéder en faveur des pécheurs. Pour la première fois dans l’histoire religieuse de l’Occident se manifeste un lien étroit entre prophétie et mariophanie. Brigitte affirme que le monde, perdu par Ève, doit être régénéré par une femme que Dieu a choisie. La Vierge devient, avec le Christ, coauteur du salut du monde. La comtesse de Monspey reprend cette voie.

Nous pouvons donc situer les écritures inspirées de l’Agent inconnu entre la tradition ancienne des écritures mystiques et la pratique moderne de l’écriture automatique. En effet, au cours des années 1780, les cas d’écrivains inspirés se multiplient. Ils annoncent une apocalypse, la fin du royaume. Plus tard, au cours des années 1850, les écritures d’inspiration prophétique se poursuivent parmi les médiums-écrivains. Ces derniers sont encadrés par Léon Hippolyte Rivail qui, sous le pseudonyme d’Allan Kardec, publie en 1861 le Livre des médiums dans lequel il donne aux spirites les règles à suivre. La communication ne se fera plus seulement avec les esprits angéliques mais davantage avec les désincarnés.

Par ailleurs, le somnambulisme médiumnique se développe dans les milieux ésotériques dès 1784. L’écriture inspirée, comme toujours, passe par un corps souffrant ; la souffrance et l’écriture sont accueillies comme « preuves » de l’intervention surnaturelle.

Pour ce qui est de notre comtesse, exaltée, de santé fragile, elle connut des états extrêmes au cours desquels elle ressentait des tressaillements violents dans tous ses membres. L’écriture apparut dans ces conditions qu’elle dévoile à Willermoz des années après : « Où ai-je appris à écrire ? Dans le silence d’une retraite, accablée d’une longue maladie et ne considérant qu’un dépérissement prochain. J’ai cru à la batterie qui me surprit et effraya ma raison. Seule et en présence du tout-Puissant, j’ai invoqué mon ange gardien et la batterie m’a répondu. Voilà le commencement ».

Ces coups frappés dans son corps précèdent les débuts de l’écriture, Madame de Vallière décrit alors la plume « courant à bride abattue ». Même emprisonnée lors du siège de Lyon en 1793, elle continuera à recevoir des « messages ». La polygraphe rédigera cent soixante-six petits cahiers dont deux sont parvenus jusqu’à nous. Prophète, médium, initiatrice, thérapeute, elle jouera tous les rôles, quitte à déchirer sur le tard ces identités. Elle finira par trouver sa voie en osant écrire par elle-même, et se fera connaître par son ouvrage LaPhilosophie publié en 1825…

Source : http://rh19.revues.org/3867

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BERNARD. 29/07/2014 11:37


Il me semble que vous avez oublié l'action de Prunelle de Liere, qui a sauver les cahiers en les écrivant car l'agent I. avait demandé de les bruler ce qui fut fait sauf ceux recopier par
Prunelle de la loge la bienfaisance(il y a eu plusieurs loges du meme nom en France )  à l'orient de Grenoble.


Quand a l'Agent I. La faute et le rachat N° 60 nous nous trouvons devant le début d'un féminisme affirmé qui voit le jour dans un confinement de femmes  cloitrées et déseuvrées sans réelle
pourvoir sociale ou politique et qui élabore une thése  qui doit apporter un changement pour la vie des femmes et de la société à l'époque ou la monarchie est remis en cause.


Pourquoi pas révolutionner le statut de la femme d'une maniére plus subtile en l'enrobant de spiritualité...!!!