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Hauts Grades

Le doute comme outil de la démarche initiatique

13 Novembre 2013 , Rédigé par J\M\ D\ Publié dans #Planches

Lorsqu'un profane s'adresse à nous dans l'espoir d'être initié, la première question que nous nous posons à son sujet, c'est : est-ce qu'il est perfectible? Y a t-il en lui cette part de fragilité ,cette sensation de manque qui font qu'il va se mettre en recherche de quelque chose qui le dépasse? Lui -même, souvent, ne sait pas ce qu'il cherche, mais il cherche, il se pose des questions, sans trop savoir s'il obtiendra des réponses. Il est devant une porte, il frappe, on lui ouvre, il ne sait pas ce qu'il va trouver de l'autre côté..C'est davantage la quête qui l'attire, l'effort qu'il faut déployer, que l'objet même de la quête. Sans doute aussi la part de mystére, le voile qui recouyre tout cela. C'est cette incertitude qui le fascine, la délicieuse sensation de l'attente, un peu comme les préliminaires avant l'amour.

Le profane qui se présente à nous décontracté, parfois suffisant, avec l'air de tout savoir et de n'avoir rien à apprendre, bref l'homme pétri de certitudes ne nous intéresse pas.Il faut qu'il s'interroge , qu'il soit (au sens éthymologique) « inquiet », qu'il doute de ses capacités à franchir le cap des différentes épreuves, qu'il éprouve la crainte de trébucher, de n'être pas admis . Et nous devons sentir en lui , s'il est admis, la capacité à se poser des questions, à se remettre en questions, constamment, à chaque instant de son cheminement. Ce qui revient à dire que le doute est le moteur de toute démarche initiatique.

De quel doute s'agit-il?

Le sceptique, au sens philosophique, doute que l'homme puisse jamais atteindre la vraie Connaissance. Et certes, nous savons que l'esprit humain est nécessairement limité. L'une des sept vérités attribuées aux anciens gnostiques énonce que « le visible n'est que la manifestation de l'invisible ».
C'est une autre manière de dire que le monde tel qu'il nous apparaît n'est qu'illusion..Un sage tibétain illustre notre ignorance par la métaphore de la lune qui se refléte dans l'eau. Rapportée aux choses et aux événements de ce monde, aux êtres que nous croisons, la grande majorité des hommes s'imaginent que ce reflet de la lune dans l'eau constitue la réalité, alors qu'elle n'en est qu'une projection. Le Sage , lui, sait que la réalité ultime se situe à un autre niveau, inaccessible comme la Lune . Un proverbe chinois dit : « quand le Sage montre la lune, l'imbécile regarde le doigt ! »  Vous connaissez tous le fameux mythe de la Caverne de Platon, au Livre V de la République.

Des hommes sont enchaînés dans une sombre caverne, ils n'ont jamais vu la lumière du jour, ils n'en ont qu'une perception différée par les ombres qui se projettent sur le mur qui leur fait face . S'ils sortent à la lumière du jour ils seront éblouis, car leurs yeux, habitués aux ténèbres, ne peuvent supporter cette lumière crue. Dés lors, la tentation est grande pour eux de revenir dans la caverne et d'y rester. L'ignorance , même parée des plumes des fausses certitudes, est sans doute plus confortable que le combat à mener pour s'accoutumer à la Lumière.

Quand le postulant sort de son Cabinet de reflexion, il a brisé ses chaînes, mais devra peu à peu s'habituer à sa nouvelle condition d'homme libre. C'est pour cela que l'Apprenti prend place sur la Colonne du Nord, là où la Lumière du jour est encore proche de la nuit, comme lorsque le matin se lève. Ne sachant ni lire ni écrire, l'Apprenti sait épeler, et c'est déjà beaucoup. Il ne lui reste plus , dans le silence, qu'à reconstruire les mots, les mettre en ordre, comme à rassembler en lui ce qui est épars.

Ce travail-là requiert, c'est vrai, une bonne dose d'interrogation au départ. Il y a de quoi avoir des doutes ! Comment accepter ces épreuves sans douter un seul instant de leur aptitude à nous rapprocher de ce que nous espérons être la Vérité, notre vérité ?. Certains FF nous quittent parce qu'ils pensent que la Vérité va leur tomber du ciel. Ils sont comme ces insectes attirés par la lumière d'une bougie et s'y consument . Ils veulent aller trop vite. Parce que, au départ, ils ne doutaient pas qu'une illumination allait se produire, les transformant radicalement, d'égoïstes qu'ils étaient, par exemple, en êtres généreux et pleins d'amour, alors qu'on n'a pas assez de toute une existence pour approcher l'Idéal, et qu'il faut vraiment beaucoup, beaucoup travailler!

Nous nous dispersons beaucoup, surtout dans le monde d'aujourd'hui, nous nous éparpillons, piégés trop souvent par ce qui brille d'un éclat trompeur. Quand ce n'est pas l'argent , c'est le pouvoir, toutes choses qui peuvent donner à croire qu'on est supérieur à l'autre, qu'on peut le dominer,et certains ne s'en privent pas.

Parce que nous sommes sollicités de tous côtés, de mille et une manières, nous tenons pour essentiel ce qui est accessoire, et ce faisant , à l'engagement nous préférons la fuite en avant ou le repli sur soi.

Il y a pourtant parmi nous beaucoup de belle âmes (et je le dis sans ironie) beaucoup d'hommes qui possédent sous leur armure de métal des trésors de compassion et de courage.

Lancelot du Lac, le Lancelot des Chevaliers de la Table Ronde, passe à côté du Graal sans le voir, parce qu'il est aveuglé par son amour impossible pour Guenièvre .. Tintin et le capitaine Haddock parcourent les mers à la recherche du trésor de Rackam le Rouge et affrontent mille péripéties,alors que le trésor se trouve dans la crypte du château de Moulinsart ! Le trésor est en nous, c'est pourquoi nous ne le voyons pas ... La lune est là et nous ne regardons que le doigt !

C'est ici que le doute est salutaire. Il nous aide à y voir clair, c'est à dire autrement . Mais le scepticisme de départ ne doit pas nous conduire à douter de tout, car alors tout deviendrait absurde, et l'on n' aurait pas d'autre solution (partant du principe que rien n 'existe)que l'inaction totale ou le suicide !

L'année 2010 nous a permis de célébrer le 60éme anniversaire de la mort d'un grand homme de notre littérature. Un homme juste et courageux. Albert Camus n'a eu de cesse que de se poser des questions, déchiré qu'il était entre plusieurs passions d'égale importance pour lui : le gôut de la liberté, un lien charnel avec sa terre natale , l'amour de la justice , l'horreur du mensonge et de l'imposture. C'était un homme d'action qui aimait les jolies femmes, le football et les belles voitures ; mais c'était aussi un homme spirituel qui sous les traits de l'agnostique cherchait le divin en lui... ou bien devrais-je dire : une forme de sainteté ? Or cet humaniste sans concession faisait dialoguer en lui le prêtre et l'instituteur..Comme dans cet ouvrage majeur , La Peste ,où Camus, par la voix du médecin agnostique et humaniste, crie sa révolte face à un monde d'injustice et de misére..Un Dieu d'amour ne peut pas vouloir cela, donc Dieu n'existe pas !..Ce cri n'est pas d'un homme qui nierait la transcendance , Dieu ou quelque Principe premier, à la manière de l'athée stupide. C'est le cri d'un homme de coeur, blessé à mort par la souffrance des autres ! Et c'est ce questionnement-là qui fait la force de celui qui cherche ...Un tel homme ne peut se satisfaire des sentences pré-mâchées. On lui présente une idée, il la met à l'épreuve des faits , la disséque et cherche sous le voile des mots, ce qu'il y a d'authentique..En fin de compte, les idées s'envolent; reste la pâte humaine. « Un homme, disait Camus, est toujours la proie de ses vérités «  Ou encore : « les doutes, c'est ce que nous avons de plus intime ».

Dans le cours de notre quête initiatique, taraudés par ce doute intime, nous apprenons beaucoup de choses, en particulier qu'il n' y a pas d'ennemi , serait-ce le pire, qui ne puisse devenir un ami. C'est notre regard qui change tout. Lui dans sa tête peut se croire ennemi, mais si mon coeur dit : cet homme -là un jour a été un petit enfant , il est né du ventre de sa mère comme nous naissons tous,vous voyez bien que notre regard change ! Surtout lorsque nous avons revécu cette naissance le jour de notre Initiation et que nous avons tendu la main, symboliquement, à cet ennemi virtuel !
Au commencement ,donc, il y avait le doute...C'est lui qui a ébranlé ma conscience et qui, comme dans la scéne du miroir, m'a fait comprendre que le pire ennemi était moi-même ! Aprés ça, on peut pardonner bien des choses !

Et puis,c'est vrai, il y a la question : à quoi bon ? A quoi bon toutes ces cérémonies, toutes ces heures passées le soir à écouter des planches compliquées, un tantinet nombrilistes, alors qu'on serait si bien chez soi à regarder le match de rugby à la télé? A quoi bon, puisqu'il faudra bien mourir un jour, et qu'on n'en saura pas plus sur le pourquoi de la vie et sur ce qu'il y a aprés? Même les sciences avouent leurs limites ! Même les mathématiques , avec la théorie de l'incomplétude, nous disent qu'il y a des choses vraies qu'on ne peut pas démontrer ! C'est pourtant beau,une équation! Eh bien oui, c'est beau, il y en a même pour dire que ça peut être « élégant ! » Oui, et alors ?
Et puis, pour revenir sur terre, et à nos travaux de Loge,bien sûr qu' on retrouve des FF. , qui nous écoutent avec une patience d'ange et avec qui on va partager le pain sacré d'un compagnonnage spirituel …C'est beau, c'est bien,mais encore ?

Là aussi, il y aurait de quoi avoir des doutes...D'autant plus si on idéalise le Frère , en oubliant qu'il est d'abord un homme !Ou la Maçonnerie, en oubliant qu'elle est d'abord une institution humaine !( il y aurait beaucoup à dire là-dessus, n'est-ce pas ?)

En fait, notre démarche, si pénible soit-elle, n'a d'autre rétribution que la satisfaction du devoir accompli. C'est tout...Et c'est énorme ! Comme telle, elle vaut son pesant d'or. Question de Foi , me direz-vous,mais là-dessus, je n'ai pas le moindre doute, pour l'avoir éprouvé,pas de façon intellectuelle ni seulement affective, mais dans le secret de mon coeur, de manière absolument certaine et cependant impossible à traduire. Grâce à la Loge, grâce au Rituel, inlassablement répété et travaillé,grâce à l'Amour des FF et à leurs regards où je me découvre comme dans un miroir . C'est comme cela, par ce genre d'épreuve où l'aveuglement du prisonnier enchaîné se convertit en vision intérieure , , que l'on gravit , un à un, patiemment, les barreaux de l'échelle. Arriverons-nous tout en haut ? C'est une autre question .

Ici, nous pouvons rejoindre Camus, encore lui ! Avec son Mythe de Sisyphe …
Il nous commande l'action, l'engagement .

Sisyphe, héros grec, est condamné par les dieux de l'Olympe, à rouler sans cesse un rocher vers la cîme d'une montagne...Sisyphe porte un bandeau sur les yeux. Parvenu presque au sommet, le rocher retombe inexorablement dans la vallée, et le héros doit renouveler en permanence le même geste, cette remontée dont il sait qu'elle n'aboutira jamais . Situation absurde en apparence. Cependant , Sisyphe est libre. Il trouve sa raison d'être dans l'accomplissement de son travail, j'allais dire : son devoir...

«  Cet univers désormais sans maître , écrit Camus, ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit , à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

Mes FF, il faut nous imaginer heureux, travaillant notre pierre inlassablement et la roulant vers des sommets que nous n'atteindrons jamais, mais qui sont si beaux à contempler !

J'ai dit

 

 Source : www.ledifice.net

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