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Hauts Grades

Le Grand Architecte de l'Univers

23 Juin 2012 , Rédigé par Ch. P Publié dans #spiritualité

Contrairement à une opinion répandue , l ' expression « Grand Architecte de l'Univers » n'est, en maçonnerie, qu'une expression rapportée; elle paraît d'un usage sinon courant, du moins fréquent au XVIe siècle puisqu'on la trouve dans le premier tome de L'Architecture (1567) de Philibert de L'Orme et que Kepler l' utilise encore dans son Astronomia noua (1609); dans tous les cas, elle désigne Dieu, le Dieu tout-puissant ordonnateur du Ciel et de la Terre. Ce sont les Constitutions d'Anderson (1723) qui consacrent son usage maçonnique puisqu'elles sont placées sous les auspices du Grand Architecte de l'Univers. L'expression n'y figure cependant qu'une fois: « Adam, notre premier ancêtre, créé à l'image de Dieu, le Grand Architecte de l'Univers, dut avoir les sciences libérales, particulièrement la géométrie, inscrites dans son coeur, car depuis la chute même, nous en trouvons les principes inscrits dans le coeur de ses descendants. » Cependant, dans les procès-verbaux de la Grande Loge de Londres où l'on eût pu s'attendre à la rencontrer, l'invocation brille par son absence. Il faut attendre la Masonry Dissected de Prichard (1730) pour que le Grand Architecte de l'Univers soit nommé en toutes lettres:
« Quand vous etes entré dans [la chambre du] Milieu, qu'avez-vous vu ?
-La représentation de la lettre G.
-Que dénote ce G ?
-Quelqu'un de plus grand que vous.
- Qui est ce plus grand que moi, qui suis un maçon franc et accepté, le maître d'une loge ?
- Le Grand Architecte et Artisan de l'Univers ou Celui qui fut transporté au somment le plus haut du Temple sacré. » Que dire de cette maigre provende ? D'abord, que la référence au Grand Architecte est un emprunt; ensuite que son utilisation s'inscrit dans une tradition qui doit moins au judéo-christianisme qu'au néoplatonisme renaissant puisque Dieu n'est plus appréhendé comme le Dieu personnel de la Bible mais comme un principe architectonique ordonnant un « chaos » préexistant selon les lois de la géométrie. Ce qui autorise une pareille conjecture est la reprise par Dermott de l'article 1er des Constitutions d'Anderson. Le texte date de 1756 et l'on sait qu'il procède de la volonté des maçons de la Grande Loge des Anciens -pour l'essentiel catholiques irlandais-de corriger le laxisme des Modernes ; rappelons le texte d'Anderson: « Un maçon est obligé de par sa tenue d'obéir à la loi morale; et s'il comprend bien l'art il ne sera jamais athée stupide ou libertin irréligieux. Mais quoique dans les temps anciens les maçons fussent tenus dans chaque pays d'être de la religion quelle qu'elle fût de ce pays ou de cette nation, il est néanmoins considéré maintenant comme plus convenable de les astreindre seulement à cette religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord laissant à chacun ses propres opinions, c'est-à dire d'etre des hommes de bien et loyaux ou hommes d'honneur et de probité quelles que soient les dénominations ou les confessions qui puissent les distinguer »; voici maintenant la version qu'en donne Dermott dans son Livre des constitutions de la très ancienne et honorable fraternité des maçons libres et acceptés: « Un maçon est obligé de par sa tenue de croire fermement et d'adorer fidèlement le Dieu éternel aussi bien que les enseignements sacrés que les dignitaires et Pères de l'église ont rédigés et publiés pour l'usage des hommes sages; de telle sorte qu'aucun de ceux qui comprennent bien l'Art puisse possiblement marcher sur le sentier irréligieux du malheureux libertin ou être induit à suivre les arrogants professeurs d'athéisme ou de déisme; ni à être souillé par les erreurs grossières de l'aveugle superstition; mais qu'il puisse avoir la liberté d'embrasser la foi qu'il jugera convenable pourvu qu'en tous instants il témoigne du respect dû à son Créateur et agisse dans le monde avec honneur et honnêteté prenant pour règle permanente de ses actes le précepte d'or qui engage chacun à faire à autrui ce qu'il voudrait qu'on lui fît » si la référence à la catholicité est ici obvie on observera que le « libertin irréligieux » d'Anderson s'est mué en « malheureux libertin » et « l'athée stupide » devient un arrogant professeur d'athéisme ou de déisme-signe que l'indifférentisme en matière religieuse du « malheureux » libertin s'est transformé, en 1756, en athéisme ou déisme militants. Notons en passant que la réaction des Anciens fut pratiquement sans effet puisque dans les éditions de 1756 et 1784 des Constitutions, la Grande Loge des Modernes rétablit l'article 1er dans sa première rédaction. Édition de 1723: « Adam notre premier père créé à l'image de Dieu le Grand Architecte de l'Univers dut avoir les sciences libérales gravées dans le coeur...» édition de 1738: « Le Tout-Puissant Architecte et Grand Maître de l'Univers ayant créé toutes choses en accord avec la Géométrie... »; édition de 1784: (, Quand du point de vue philosophique nous contemplons les merveilles de l'Univers nous découvrons que les corps célestes, la terre que nous habitons et nous mêmes avec tous les autres animaux et produits naturels sommes constitués et régis dans nos diverses opérations par des lois naturelles sages et invariables dans leurs tendances à l'harmonie et à la conservation de tout l'ensemble... »

On voit que le Dieu Architecte a été maintenu avec, in fine, une référence à la physicothéologie dont la philosophie naturelle de Newton avait révélé l'extrême fécondité avec le Psalmiste les maçons pouvaient dire: Coeli ennarant gloriam Dei (Les Cieux racontent la gloire de Dieu). Mais dès lors que Dieu-Grand Architecte, en « accord avec la Géométrie », avait donné au monde ses lois ne pouvait on pas redouter que ces lois se substituassent maintenant à lui, et que la natura naturans, pour reprendre la terminologie de Spinoza ne l'emporte sur la natura naturata ? C'est ce que l'évolution de la notion de Grand Architecte de l'Univers en territoire maçonnique paraît confirmer.

Dieu est en maçonnerie un Grand Architecte, ou, plutôt, le Grand Architecte est Dieu. Dans le premier cas, on part de Dieu alors que, dans le second, après avoir évoqué le Grand Architecte on s'empresse de préciser qu'il est Dieu. Ce chiasme définit l'ambiguïté du rapport que les maçons entretiennent avec le divin à l'aube des Lumières . Il est clair que pour les meilleurs esprits, après la révolution galiléenne, Dieu n'est plus Dieu: le Dieu d'Abraham, d'lsaac et de Jacob: le Dieu du coeur d'Augustin il devient un principe abstrait, architectonique, qui, s'aidant de la géométrie, construit le monde selon un plan ordonné; quintessencié, il s'est perdu dans les espaces infinis, laissant à ses enfants la « géométrie dans le coeur », le soin d'en découvrir les lois; mais ce Grand Architecte (Fontenelle parlera de « Grand Géomètre » et Voltaire, de « Grand Horloger ») reste Dieu, et l'on sent dans la reprise quasi compulsive de la formule « le Grand Architecte qui est Dieu » comme la nostalgie d'un Père dont la mort paraît inéluctable-« mort » dont la sécularisation du sacré atteste depuis trois siècles. En témoigne en amont la nouvelle version que l'on donne de l'article 1er, en 1815 lors de la réunion des Anciens et des Modernes: « Par obligation d'état un maçon est tenu d'obéir à la Loi morale et s'il comprend bien l'Art il ne sera jamais athée stupide ou libertin irréligieux. De tous les hommes il doit le mieux comprendre que Dieu voit autrement que l'homme car l'homme voit l'apparence extérieure alors que Dieu voit le coeur. Par conséquent un maçon est astreint en particulier à ne jamais agir à l'encontre des commandements de sa conscience. Quelle que soit la religion d'un homme ou sa manière d'adorer il ne sera pas exclu de l'Ordre  pourvu qu'il croie au Glorieux Architecte de l'Univers du Ciel et de la Terre et qu'il pratique les devoirs sacrés de la morale... » Le laxisme andersonien a été évacué puisque « chacun n'est plus libre de ses opinions » croire devient une obligation. Le texte de 1815 représente à l'évidence une régression dogmatique qui prouve que la maçonnerie est fille de son temps et s'adapte sans états d'âmes aux exigences du moment. La querelle à propos du Grand Architecte a été un phénomène uniquement français, même si la Belgiquel'a précédée. Si le laxisme andersonien ne souffre pas de discussion (il est bien question de la « religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord », chacun restant libre de ses « propres opinions »), nous sommes toujours en régime de civilisation chrétienne même si la sécession anglicane se démarque de Rome: en d'autres termes le christianisme et, plus généralement, toutes les religions monothéistes demeurent les références obligées du maçon. Cette situation singulière fait que la maçonnerie ne saurait se penser en dehors du monde chrétien. Pourtant elle n'était pas une contre Église-on imagine mal le pasteur Anderson défaisant en loge ce qui a été prêché au temple ! Mais, comme les rituels l'indiquent clairement, un fil continu relie dans cette Angleterre du début du siècle les pratiques religieuses et les pratiques rituelles. La situation ne sera guère différente en France quand, dans les années 1735-1740, la maçonnerie s'y implantera: à ceci près qu'à la différence de l'Angleterre, la France n'a pas fait sa « révolution »; elle vit en régime de révocation, et la religion du prince est celle des sujets. La maçonnerie se fera donc catholique comme en attestent les rituels et surtout les différents régimes dits de hauts grades qui proliféreront dans les années 1760. Que d'innombrables membres du clergé aient alors maçonné prouve que la maçonnerie n'était pas alors perçue comme une religion de substitution-ce qu'elle deviendra dans la première moitié du XIXe siècle-mais qu'elle répondait aux aspirations du « Peuple de Dieu » qui entendait maintenant s'associer en dehors des a priori dogmatiques et donc confessionnaux.

Source : http://www.vrijmetselaarsgilde.eu

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