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Hauts Grades

Le Passage de l'Equerre au Compas au 3e Degré

24 Octobre 2014 , Rédigé par X Publié dans #Planches

Face au sujet qui m'est proposé, c'est le mot Passage qui m'interpelle spontanément ; il représente une action dynamique, la traversée d'un voyageur, un changement d'état, il peut être aussi culmination d'un astre au méridien d'un lieu. Ce mot est aussi employé en Loge pour signifier augmentation de salaire où il devient quelquefois examen de passage, plongeant l'impétrant dans quelques gouffres de perplexité.
Mais, c'est la notion de porte ouverte, d'espace libre, un instant dévoilé qui à retenu mon regard à la première lecture du sujet. Viennent ensuite l'Equerre et le Compas. Ce sont des outils très anciens et leur usage symbolique l'est tout autant puisque le philosophe confucianiste Mencius (Chine, IV° siècle av. J. C.) disait déjà que les hommes doivent les appliquer figurativement à leur vie pour marcher dans les voies de la Sagesse. Posés sur le volume de la Loi Sacrée, ils sont les témoins de tous nos serments. Ce ne sont que des instruments de géométrie et d'architecture, mais la place éminente qu'ils occupent atteste bien que les Francs-Maçons du XVIII siècle veulent d'abord témoigner de leur attachement à la tradition des francs-maçons opératifs, bâtisseurs de cathédrales. Mais au-delà de leur utilité et de leur fonction géométrique et architecturale, ils ont pour eux une autre signification, celle-ci symbolique. Avant de dégager celle-ci, il faut déterminer quelle est leur nature et leur fonction pratique. L'Equerre, de ex quadrare, est un instrument de bois(ou de métal) composé de jambes fixes, ajustées perpendiculairement l'une à l'extrémité de l'autre et qui sert à tracer des angles droits ou à tirer des perpendiculaires (définition de Bescherelle). Selon Littré, c'est un instrument de mathématique servant à tracer des angles doits. Passons maintenant au-delà de la fonction pratique, de l'ustensibilité de l'objet. L'Equerre est fixe et sert à tracer le carré ; elle permet de passer de la pierre brute à la pierre cubique et par là de pouvoir construire un édifice solide et harmonieux. « Dirigit obliqua », elle rend droit ce qui est oblique. Il faut se souvenir que dans les anciennes cosmogonies la terre est considérée comme carrée. Ici l'Equerre renvoie à la terre, à l'espace terrestre ; et dans le même temps qu'elle le mesure, elle l'ordonne. Et si nous passons de l'espace terrestre, à l'homme lui-même considéré dans sa nature brute l'Equerre va remplir la même fonction. Elle va permettre à l'homme de passer de cette matière brute, de cette nature désordonnée, de cet homme soumis au désordre des passions à l'homme soumis à l'ordre de la raison et de la volonté.
L'Equerre devient ici symbole de rectitude, de rigueur vis à vis des autres, symbole d'Equité et de Justice, et c'est pour cette raison qu'elle est l'insigne du Maître de la Loge. On remarquera que l'Equerre n'est pas utilisée directement pour donner à la matière la forme appropriée (c'est là le rôle du maillet et du ciseau). Mais d'une part elle est le modèle que l'ouvrier doit suivre pour cela, et d'autre part elle est l'instrument au moyen duquel il vérifie que le produit de son travail est conforme à ce modèle. Elle est aussi le symbole de la Loi Morale qui n'agit pas par elle-même sur le Maçon, mais qui remplit par rapport au travail qu'il effectue sur lui-même, cette double fonction de modèle et de moyen de contrôle.
Il est donc naturel qu'elle soit associée au Volume de la Loi Sacrée ; puisque c'est dans celui-ci que le Maçon trouve la révélation de cette Loi Morale. On voit par là que la Loi dont l'Equerre est le symbole, est un modèle, non seulement pour le maçon individuel, mais pour toute la Loge, car le travail que chaque maçon fait sur lui-même n'est pas un travail solitaire, il s'intègre dans une œuvre commune. Rappelons d'ailleurs que c'est à la fois la rectitude des pierres prises une par une et celle de l'édifice entier qui se vérifie par l'Equerre. Cela justifie bien que l'Equerre soit le Bijou caractéristique du Vénérable, qui est le garant de la régularité et de la perfection des travaux.
Cette importance de l'Equerre pour la Loge est bien marquée dans les Anciens Catéchismes Anglais où l'on trouve certaines questions et réponses comme celles-ci :

  1. « Qui est Maître de toutes le loges ? »
  2. « Dieu et l'Equerre » (The Whole Institution of Masonry, 1724).
  3. « Combien font une loge ? »
  4. « Dieu et l'Equerre, avec sept ou cinq droits et parfaits maçons… » (Institution of Free-Masons, 1725).

Le Compas nous dit Bescherelle, de « Cum Passus », est un instrument formé de deux branches jointes en haut par une charnière et qui permet de les ouvrir ou de les resserrer pour mesurer les longueurs ou tracer des cercles. Et Littré : « Instrument de métal composé de deux parties et qui s'ouvrent et se replient l'une sur l'autre pour tracer des cercles et reprendre des mesures ». Le Compas lui est mobile. Il l'est et en ce sens on a voulu voir dans le Compas le signe ou le symbole de l'esprit créateur lui-même. Il sert à tracer des cercles. Aussi, il renvoie au ciel, à la sphère. Là encore, il faut se souvenir que la sphère, le cercle, dans les anciennes cosmogonies est l'emblème de la divinité.
« Le Cercle fut d'abord la forme la plus simple et la plus parfaite qui peut correspondre à la non-figuration de Dieu » écrit Jean Starobinski. Et Gérard Poulet a montré comment l'image du cercle est passée de la vision cosmologique à la vision théologique : « Dieu est une sphère dont le Centre est partout et la circonférence nulle part » (Manuscrit hermétiste du XII siècle). Le Compas renvoie à l'esprit ; aussi est-il l'outil par excellence du Grand Architecte de L'Univers (voir la représentation dans l'iconographie du XIV siècle du Christ au Compas mesurant l'univers). Son usage opératif est donc de marquer les limites de l'édifice et de chacune de ses parties, et d'en fixer les proportions. L'idée de limite a une importance particulière dans l'enseignement moral que la Maçonnerie tire du symbole du Compas ; il est dit, par exemple qu'il nous rappelle la justice infaillible et impartiale qui, ayant défini pour notre instruction, les limites du Bien et du Mal, nous récompensera ou nous punira selon que nous aurons observé ou méprisé ses divins commandements. Le Compas symbolise aussi les limites que le Maçon doit s'imposer à lui-même dans ses désirs et sa conduite. En tant qu'il sert à fixer les proportions des diverses parties de l'édifice, le Compas présente une signification symbolique apparentée à celle de l'Equerre, mais différente et complémentaire. Comme elle, il détermine le modèle sur lequel le Maçon doit régler son travail, mais à un niveau plus élevé. Alors que l'Equerre informe chaque partie de l'édifice prise séparément, et vérifie qu'elle est propre à s'intégrer dans l'ensemble, le Compas trace le plan sur lequel cet ensemble apparaît d'un seul coup d'œil dans son unité globale. Du même coup, le compas apparaît comme plus détaché de la matière et l'Equerre comme plus engagée dans celle-ci.
L'Equerre a, par rapport à l'Œuvre, un caractère d'immanence, et le Compas un caractère de transcendance. Telles pourraient être, sommairement évoquées, les significations que l'on attribue le plus souvent à l'Equerre et au Compas. Mais à les considérer isolément, ne risque-t-on pas de se méprendre ou de mal percevoir la signification que le franc-maçon entend leur donner ? Car sur l'autel des serments l'Equerre et le Compas sont toujours associés, comme s'ils étaient unis dans une sorte de rapport nécessaire, complémentaire, dialectique. Si la notion abstraite de lumière exclut la notion abstraite d'obscurité, la lumière réelle, loin d'exclure l'obscurité, la suppose. Car il n'y a point de lumière sans ténèbres qui la rendent visible sous forme de couleur et il n'y a point de ténèbres sans une lumière qui permet de les distinguer. « Mais rendre la lumière suppose d'ombre une morne moitié » dira Paul Valéry dans le Cimetière Marin. Quand au fameux passage que constitue l'élévation à la maîtrise, nous retrouvons le thème de la Mort proposé à la méditation du futur maçon lors de l'initiation, dans le cabinet de réflexion. Le candidat n'est pas seulement invité, dans un cas comme dans l'autre à réfléchir abstraitement sur la mort, mais à passer par la mort, d'une manière, qui pour être figurative, ne l'en marque pas moins profondément aux niveaux psychologique et spirituel.
Or, le niveau moral et spirituel n’est pas toujours facile à séparer. Une signification plus proprement spirituelle de l'élévation est la nécessité de mourir pour accéder à la vie véritable. C'est qu'en effet réside là la signification initiatique et ésotérique de la cérémonie. L'instruction morale du Rite Ecossais Rectifié contient le passage suivant : « Vous avez fait trois pas sur le tombeau, entre l'Equerre et le Compas, pour aller à l’Orient. Naître, mourir et renaître pour l'éternité où sera le vrai Orient, c'est là notre sort actuel et notre destination ; ce ne sera que notre troisième pas qui décidera si notre voyage était pour la vie ou pour la mort ». Toutefois, l'emploi du verbe renaître plutôt que ressusciter, la notion aussi du vrai Orient invitent à penser que ce voyage en trois pas désigne le processus initiatique qui à la naissance corporelle fait succéder la mort initiatique et une nouvelle naissance, spirituelle celle-là.
C'est de ce processus que parle l'Evangile de Jean dans de nombreux passages : « si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12.24). « Si quelqu'un ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume » (Jn 3.3).
La nouvelle vie dont il est question dans ces textes n'est pas celle qui doit être donnée à l'homme après sa mort physique et sa résurrection à la fin des temps. Certes, l'Evangile de Jean n'ignore pas celle-ci, mais à présent, il est question d'une nouvelle vie que l'homme peut acquérir dès aujourd'hui, par la renaissance spirituelle qui présuppose la mort initiatique. Et cette mort initiatique c 'est la mort à soi-même ; elle n'est pas autre chose, au fond, que ce renoncement aux vices et aux passions dont nous a déjà parlé l'enseignement moral de l'élévation, mais vu dans une perspective nouvelle et supérieure. Ce sacrifice, par delà le décompte des affections et des passions particulières est celui du Moi, et c'est pourquoi, pris à ce niveau, il est vécu comme une mort.
Mais cette mort au Moi est le passage nécessaire pour devenir capable d'accueillir l'autre, c'est à dire en premier lieu l'Autre Absolu, et par lui, et en lui les autres, c'est à dire nos frères. Aussi la vie nouvelle à laquelle elle nous permet de renaître est-elle celle de l'Amour, comme nous le dit la première épître de Saint jean : « Nous savons que nous sommes passés de la mort à le vie, parce que nous aimons nos frères » (1 Jn 3.14). Les deux interprétations spirituelles de l'élévation, celle qui vise la résurrection après la mort physique, à la fin des temps, et celle qui vise la renaissance spirituelle après la mort initiatique ne s'opposent pas, conformément au principe qu'exotérisme et ésotérisme ne s'opposent jamais. J'aimerais ajouter, ici, une remarque linguistique : Le verbe « élever »dans son acception maçonnique, traduit l'anglais « to raise ». Or, dans la traduction anglaise de la Bible, le verbe grec « hypsoo », parfaitement rendu en français par « élever » est traduit par « to lift ».
La cérémonie du troisième grade est bien une participation dynamique : participation à la mort d'Hiram, participation à son élévation du tombeau. Mais je laisserai ici, chaque maçon méditer, selon ses opinions religieuses sur les rapports entre la figure d'Hiram et celle du Christ. Cette cérémonie est aussi le passage de l'Equerre au Compas comme cela est clairement figuré sur le Tableau de Loge au grade de Maître : on y voit l'Equerre à l'Occident, à la tête de la tombe, et à l'Orient, aux pieds de celle-ci un Compas. Le récipiendaire passe littéralement de l'Equerre au Compas lorsqu'il fait ses trois pas par-dessus le cadavre d'Hiram, dont il va prendre la place et vivre pour que vive l'Esprit Maçonnique et que se poursuive l'Œuvre. C'est ce que soulignent les instructions par demandes et réponses dans les rituels :

- « Comment avez vous été reçu ? »
- « En passant de l'Equerre au Compas »
Chez Prichard on retrouve déjà ces phrases :
- « Comment avez vous été passé Maître ? »
- « De l'Equerre au Compas ».

Comme il a été dit précédemment dans les deux aspects de leur symbolisme, on peut distinguer l'aspect cosmique et l'aspect proprement maçonnique : - du point de vue cosmique, l'Equerre se rapporte à la terre et le Compas au ciel. Le passage de l'Equerre au Compas est donc le passage de la terre au ciel, ou du moins de la dimension horizontale de l'univers à sa dimension verticale. Ajoutons à cela que l'occident est traditionnellement la région de la mort, alors que l'orient est celle de la lumière naissante. Ainsi le symbolisme cosmique de l'Equerre et du Compas s'accorde parfaitement avec celui des points cardinaux et avec la signification spirituelle de l'élévation : - du point de vue maçonnique, l'Equerre, marquée d'un caractère d'immanence est l'instrument du Maître de Loge, tandis que le Compas, marqué d'un caractère de transcendance, est celui du Grand Architecte de l'Univers lui-même.
Le passage de l'Equerre au Compas signifie donc le passage d'une étape à une autre de l'initiation maçonnique, et l'on pressent que l'articulation entre ces deux étapes est vraiment essentielle. De fait, l'Equerre symbolise la réalisation parfaite d'un certain stade de l'initiation, totalisant le contenu des deux premiers grades, elle réunit en elle l'horizontalité du Niveau et la verticalité de la Perpendiculaire, qui sont respectivement les instruments du Premier et du Second Surveillant. Elle est pour le récipiendaire au grade de Maître un point de départ que le passage au Compas fait accéder à un autre stade, différent et supérieur. Cependant le Maître ne doit jamais abandonner l'Equerre au profit du Compas seul mais il doit se situer dans une position centrale (« Au Centre ») où il opère en lui même la réunion des deux. Comme le disent certains rituels :

- « Si un Maître était perdu, où le trouveriez-vous ? »
- « Entre l'Equerre et le Compas ».

Ainsi, le franc-maçon ne saurait considérer, penser le Compas indépendant de l'Equerre et réciproquement, encore moins en termes antagoniques, mais seulement en termes complémentaires et dialectiques. La matière est une réalité, elle est essentiellement une force obscure, inconnue, qui nous résiste et elle n'a sens que pour une intelligence qui la pense et une volonté qui la maîtrise. L'Equerre, symbole de la matière, renvoie au Compas symbole de l'esprit. C'est le Compas, l'intelligence, qui ordonne la matière et lui donne une sens. Mais par ailleurs, l'esprit lui-même ne peut, ne saurait se saisir dans le vide absolu. Il ne peut se saisir et se penser qu'à partir de la matière elle-même. Alain écrivait : « En vérité nous avons grand besoin du monde, qui a du moins cette vertu d'être ce qu'il est et de ne point changer par nos raisonnements et nos passions ». Le Maître Maçon , situé entre l'Equerre et le Compas est toujours situé entre la « Terre » et le « Ciel » , entre la « Matière » et « l'Esprit », entre « Dieu » et « le Monde » , entre la Réalité et la Valeur, s'efforçant de connaître la terre, la matière et l'histoire et de les maîtriser avec ses outils, son intelligence et sa volonté ; l'esprit du franc-maçon étant lui-même ordonné à l'Esprit, c'est à dire ce Compas mesurant et traçant en fonction de la Loi Morale dont la Bible sur l'Autel des serments est le signe. Ayant occupé, ces trois dernières années, le poste d'Orateur dans mon Atelier, j'ai bénéficié d'un triple privilège :
- le premier est d'avoir dû apprendre à séparer mes passions de la Loi, tâche ardue où le mélange des genres est ressenti comme un cuisant échec personnel.
- le second est de jouir d'une position physique élevée permettant, à la fois de sentir converger vers l'Orient ce que je nommerais imparfaitement l'ambiance de l'Atelier à chaque tenue et d'avoir, directement sous les yeux l'autel des serments et les Trois Grandes Lumières.
C'est avec une grande concentration que j'ai pu suivre le Frère Expert positionnant L'Equerre et le Compas lors des rituels d'ouverture et de fermeture des travaux ; mon esprit se concentrant également sur l'autel des serments pendant la chaîne d'union prenant peu à peu conscience que c'est là que se joue le cœur de mon engagement. - le troisième est d'avoir dû travailler sans relâche, même lorsque ma paresse naturelle m'incitait à remettre à demain la tâche à peine ébauchée. Pour conclure, et faisant référence au couple Compas-Equerre, qui renvoie au masculin et au féminin, j'ai eu la tentation d'établir un parallèle entre les enlacements de ces outils et ceux plus charnels d'un homme et d'une femme dont l'érotisme sous-tendu par l'Amour conduit parfois à la plénitude du sacré. Mais ceci est une autre histoire.
Je citerai Malebranche qui écrivait dans ses Entretiens sur la métaphysique et la religion :
« Non, je ne vous conduirai point dans une terre étrangère, mais je vous apprendrai peut-être que vous êtes étranger vous-même, dans votre propre pays ».

J'ai dit !

Source : www.ledifice.net

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