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Hauts Grades

Le réveil des "frères " après la Révolution

19 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

Mises en sommeil durant les  heures   sombres de la Révolution, les loges se réactivent sous le Consulat et l'Empire, quand l' initiation devient une preuve d'honorabilité et de réussite.

Implantée en France en 1725, la franc- maçonnerie y est florissante à la veille de la Révolution. Si la Grande Loge, dite Grande Loge de Clermont , compte moins de 200 loges, le Grand Orient, fondé en 1773, en rassemble environ 700, dont 84 à   Paris  et 479 en province , sans omettre des loges coloniales ou étrangères et des loges régimentaires. Il doit sa vitalité à son administrateur général , le duc de Montmorency- Luxembourg , plus qu'à son Grand Maître, Louis-Philippe  Joseph, duc de Chartres , puis duc d'Orléans.

La noblesse , d'épée ou de robe  , est largement présente dans les ateliers ; les aristocrates maçons représentent parfois jusqu'à 30 % des effectifs d'une loge. Dans les villes de Parlement , la présence des magistrats n'y est pas exceptionnelle. A Rouen , Louis François Elie Camus de Pontcarré, Premier Président du Parlement en 1782, est membre honoraire de la Céleste Amitié de 1782 à 1787 ; à Grenoble , en 1785, le vénérable de la loge Bienfaisance et Egalité est le Président de Barral de Montferrat, le premier surveillant, l'avocat général Savoye de Rollin et le deuxième surveillant, le conseiller La Salcette ; sur les tableaux de la loge dijonnaise la Concorde établis entre 1777 et 1783 figurent cinq Présidents ou anciens Présidents et cinq conseillers . Dans certaines loges, la présence des financiers est forte , comme dans les loges parisiennes les Amis réunis ou la Société   olympique, à laquelle appartient Necker.

  Ailleurs , le monde du grand négoce l' emporte ; en 1789, les deux tiers des 48 frères du Nouveau Peuple éclairé de Marseille   appartiennent à l'oligarchie des affaires . De nombreux ecclésiastiques, réguliers ou séculiers, sont aussi devenus enfants d'Hiram. De 1775 à 1785, la loge la Parfaite Union de Rennes a initié douze ecclésiastiques, parmi lesquels figuraient plusieurs prieurs (ceux des minimes, des bénédictins, des augustins) et le procureur des jacobins ; en 1786, la loge les Vrais Amis de Bourg-en-Bresse accueille le prieur des dominicains et celui des augustins, ainsi qu'un chanoine d'Ainay (Lyon). En Normandie , la présence des bénédictins de Saint -Maur est remarquable. Enfin, il convient de ne pas oublier les dames des loges d'adoption, comme la princesse de Lamballe.

La vie maçonnique est consacrée aux relations mondaines et à la philanthropie : aide aux vieillards, aux orphelins et aux indigents, réalisation de projets coûteux comme la construction d'hôpitaux. La culture , la lecture et les arts sont à l'honneur. Dans certains orients, les frères sont aussi membres d'une académie ; dans d'autres , au contraire, ils ont demandé à recevoir la lumière après avoir été rejetés par des académies au fonctionnement particulièrement élitiste. A Paris, la loge la Société olympique, fondée en 1783, initie des musiciens et organise des concerts ; Haydn compose à son intention six symphonies, dites " symphonies parisiennes ".

Malgré ce dynamisme, à la fin du XVIIIe siècle , le Grand Orient traverse une crise de valeurs . L'obédience est travaillée par une démocratisation de ses structures et l'on assiste à " une descente sociale du fait maçonnique " selon l' expression d'Eric Saunier, qui gagne la petite bourgeoisie. Toutes les loges n'acceptent pas cette évolution et certaines tiennent à leur élitisme social ; à Rouen, les petits bourgeois rejetés par les loges nobiliaires se rassemblent dans une nouvelle loge, l'Ardente Amitié : le mot " égalité " n'a pas le même sens dans le monde maçonnique et dans le monde profane. Par ailleurs, une frange de la maçonnerie manifeste son intérêt pour des questions idéologiques ; elle rompt ainsi avec le traditionnel apolitisme des loges, seule attitude permettant aux francs-maçons de prouver qu'ils sont de loyaux sujets, de rendre inutile la surveillance de la  police  et de réduire à néant les critiques de leurs adversaires. Cette neutralité n'est d'ailleurs pas feinte, et pour de nombreux maçons, le respect des pouvoirs établis est une exigence ; elle leur permet de s'adapter à différents régimes.

Les débuts de la Révolution voient les francs-maçons se diviser. Dès ses prémices, certains manifestent leur attachement à l' Ancien Régime . Le duc de Montmorency-Luxembourg accepte de renoncer aux privilèges financiers de la noblesse, mais refuse absolument le principe du vote par téte aux états généraux ; il émigre le 15 juillet 1789. Les maçons rouennais Camus de Pontcarré et Lambert de Frondeville sont hostiles à toute innovation ; lors des journées d'octobre 1789, le second conseille méme à Louis XVI de répondre au peuple soulevé par des coups de canon. A Marseille, le marquis de La Fare, membre de la loge le Nouveau Peuple éclairé, s'oppose à toute réforme, émigre et entretient des relations avec un réseau contre-révolutionnaire. Au total , 29 % des maçons nobles émigrent avant la fuite du roi. Mais nombre de frères font au contraire preuve de libéralisme, aspirent à des réformes et sont favorables à une monarchie constitutionnelle. Actifs lors de la rédaction des cahiers de doléances et de la préparation des élections pour les états généraux, des députés maçons, notamment du tiers état, mais aussi du clergé, se rangent derrière Mirabeau (qui avait été affilié à la loge parisienne les  Neufs Soeurs   au mois de décembre 1783) et se montrent favorables à la formation d'une Assemblée nationale constituante. Parmi les 1 200 députés de la Constituante se trouvent un peu plus de 200 maçons.

Divers auteurs insistent sur les   positions  modérées des francs-maçons durant la période révolutionnaire. Ces derniers se sentent progressivement dépassés par les événements ; la prise des Tuileries (La Fayette quitte la France après le 10 août 1792), l'exécution de Louis XVI et celle des Girondins les poussent à prendre leurs distances avec une Révolution qui leur semble aller trop loin. Aussi nombre de francs-maçons sont-ils emprisonnés ou guillotinés . Plus d'un fils d'Hiram monte en effet sur l'échafaud, et tout d'abord l' ancien Grand Maître du Grand Orient, le duc d'Orléans, dont la téte tombe le 6 novembre 1793. A Toulouse , durant le premier trimestre 1794, 70 maçons figurent sur la liste des personnes guillotinées.

Toutefois, bien d'autres francs-maçons adoptent des positions moins mesurées : Marat n'est-il pas franc-maçon ? Le 17 janvier 1793, la moitié des conventionnels maçons votent contre la mort du roi, l' autre moitié est composée de régicides, comme Charles -François Duval de La Bréhonnière et Joseph-Marie Séveste de La Mettrie, membres de la loge l'Egalité de Rennes, ou Prieur de La Marne, membre de la Triple Union de Reims et probablement de la Bienfaisance chalonnaise. A l'opposé, dans l'Ouest, des maçons s'engagent dans la chouannerie. Une conclusion s'impose : pendant la Révolution, les francs-maçons n'ont pas suivi une ligne politique unique ; que ce soit sous la Constituante, la Législative ou la Convention , on trouve des frères d'opinions divergentes ou contraires . Un épisode rend parfaitement compte de cette diversité . Le 10 aoà»t 1792, le maçon Pierre- Dominique Garnier , futur général d'Empire, est à la téte du 21e bataillon qui s'empare des Tuileries, alors que 11 des 50 officiers des gardes suisses assurant la défense du palais sont eux aussi maçons. Les francs-maçons qui ont exercé une action politique l'ont d'ailleurs fait en leur nom propre et non en celui de leur obédience ou de leur loge.

Tandis que les francs-maçons adoptent ainsi des positions différentes, les loges cessent progressivement de fonctionner. Pour la plupart, la mise en sommeil survient en 1790, 1791 ou durant le premier semestre 1792 ; mais quelques-unes ont arrété leurs activités dès 1789, comme la Parfaite Union d'Orléans, l'Union de la Sincérité de Troyes ou la Société olympique, dont le siège, situé sous les arcades du Palais-Royal , a été envahi par les gardes françaises dès le mois de juillet 1789. Cette suspension de l'activité maçonnique s'explique par la difficulté des temps, la dispersion des frères et la multiplicité des fonctions auxquelles ils sont appelés. La loge des Vrais Amis de Bourg-en-Bresse ne transmet au Grand Orient son tableau de 1789 qu'en février 1790, avec ces explications : " Les révolutions qui ont agité cette ville comme le reste du Royaume ont apporté du relâchement dans nos travaux, plusieurs de nos frères étant spécialement chargés des affaires publiques . " En effet, les francs-maçons, qui sont souvent des notables, se trouvent logiquement chargés de tâches administratives, dans les départements, les districts, les municipalités. Les mutations de la sociabilité entraînent un transfert d'activité des loges vers les clubs et les sociétés populaires. Malgré tout, quelques loges du Grand Orient fonctionnent encore en 1793 et 1794 grâce à une forme de " mimétisme révolutionnaire ". Quatre loges de Toulouse (Les Coeurs réunis, la Française Saint-Joseph des Arts, la Sagesse et les Vrais Amis réunis) se transforment en " loges républicaines ", brà» lent leurs anciennes constitutions, exigent un certificat de civisme des candidats à l'initiation, font revétir un bonnet rouge à leurs dignitaires. Paradoxalement, d'anciennes règles maçonniques sont conservées dans ces loges républicaines ; elles refusent d'initier les domestiques et les travailleurs manuels salariés et maintiennent une ségrégation sociale entre loges de petits artisans (les Vrais Amis réunis) ou de gros négociants (la Sagesse). Le représentant en mission les fait d'ailleurs fermer au mois d'octobre : le pouvoir révolutionnaire voit souvent d'un mauvais œil ces sociétés secrètes o๠peuvent conspirer les ennemis de la République.

En ces années difficiles, il y a malgré tout quelques fondations. En décembre 1790, le Dr Gerbier installe la loge parisienne des Amis de la Liberté, qui se proposent d'assurer la diffusion du message républicain dans le monde maçonnique ; en 1793, est créée la loge parisienne le Centre des Amis, fondée pour sauvegarder les valeurs et les rites de la maçonnerie traditionnelle. Ces deux loges entretiennent des relations. En octobre 1790, apparaît le Cercle social, qui tient de la loge, du salon littéraire et du club politique, mais qui n'est pas une loge à proprement parler, bien que 20 % de ses membres - parmi lesquels figurent Barère, Condorcet et Camille Desmoulins - soient maçons.

Les obédiences se heurtent aux mêmes difficultés que les loges. La Grande Loge de France tient sa dernière réunion le 3 octobre 1791. En 1792, le Grand Orient arrive à former une sorte de comité officieux pour la sauvegarde des personnes et des biens ; il poursuit son activité jusqu'en février 1793. A cette date, il n'a plus de Grand Maître puisque le duc d'Orléans a donné sa démission le 5 janvier 1793, par une lettre célèbre publiée dans le Journal de Paris .

Dans ces conditions, que vaut la fameuse thèse du complot, lancée par l'abbé Lefranc, reprise par l'abbé Barruel et indéfiniment ressassée par la suite, par Augustin Cochin, par Bernard Faà? et d'autres ? Que vaut l'opinion d'amis de la Révolution, de la République et de la franc-maçonnerie, comme Louis Blanc, pour qui les loges ont donné une impulsion décisive au processus révolutionnaire ? Tous les travaux des historiens rigoureux et impartiaux en ont fait justice, tout en reconnaissant, qu'à l'instar d'autres sociétés, les loges ont joué un rôle dans la diffusion des Lumières et la propagation de la notion de liberté.

Les obédiences reprennent leurs activités après quelques années d'interruption. La Grande Loge se réveille le 24 juin 1795. Le 24 février 1797, le Grand Orient, qui a repris une certaine vigueur depuis 1795, peut à son tour annoncer officiellement sa renaissance. Bonaparte comprend vite l'intérêt politique et social de la franc-maçonnerie ; il s'appuie sur elle comme sur une sorte de " parti officiel ", afin de contrôler tout ce qui compte dans l'opinion publique. L'abeille napoléonienne s'allie à l'acacia, l'un des symboles de la franc-maçonnerie.

Dans les différents orients, les loges, progressivement réveillées après le 9 Thermidor, mais surtout à partir du Directoire, reprennent vie sous le Consulat ou l'Empire. Des loges nouvelles " allument leurs feux " : ainsi, à Paris, la Clémente Amitié en 1805, ou la Rose du Parfait Silence en 1813. La composition des loges change : plus sensible aux condamnations pontificales qu'avant 1789, le clergé ne demande plus l'initiation ; la noblesse d'Ancien Régime rentrée d'émigration hésite à côtoyer la noblesse d'Empire ; les fonctionnaires francs-maçons sont au contraire nombreux. Localement les notables appartiennent souvent à la loge, car, sous l'Empire, l' initiation est considérée comme une preuve d'honorabilité et de réussite. Dans la loge du chef-lieu de préfecture, le maillet de vénérable est souvent tenu par le préfet ; de 1800 à 1814, les francs-maçons représentent 47 % du corps préfectoral. L'exemple de la loge Saint-Jean des Arts d'Auch est exemplaire. En 1806, M. Balguerie, préfet du Gers, tient le premier maillet ; à ses côtés maçonnent le directeur des Droits réunis, le conservateur des Hypothèques, le vice-président du tribunal et d'autres notables civils, et le général de division Dessoles. Les maires trouvent aussi leur place dans les loges, comme Louis Lézurier , maire de Rouen et membre de l'Ardente Amitié ; de 1800 à 1815, les maires successifs de Vannes appartiennent tous à la loge la Philanthropie. Trois des 93 loges que Paris compte en 1810 sont particulièrement prestigieuses, la loge Sainte-Caroline, l'Impériale des Francs Chevaliers et surtout la loge Saint-Napoléon, et cette dernière reçoit " sur ses colonnes " 3 maréchaux, 9 généraux et un vice-amiral ; son vénérable est le naturaliste Lacépède, qui est aussi grand chancelier de la Légion d'honneur.

De nouveau, l'activité des loges consiste surtout en mondanités et en pratiques de bienfaisance ; en 1805, la loge Saint-Louis des Amis réunis de Calais met au concours un sujet portant sur " la franc-maçonnerie en tant que société charitable ". Le caractère ésotérique du travail maçonnique est alors pratiquement abandonné, tandis que s'impose la dimension religieuse, avec l'invocation au Grand Architecte de l'Univers. L'inféodation à la dynastie Bonaparte est absolue. Les frères fétent avec enthousiasme les victoires militaires, le sacre de Napoléon ou la naissance de son fils. Le buste de l'empereur trône dans les loges ; aux Cœurs unis de Blaye, un buste est ainsi inauguré en grande pompe le 29 aoà»t 1805.

Etroitement liée à l'Empire, la franc-maçonnerie se ressent de la chute de Napoléon. La fin de l'alliance de l'acacia et de l'abeille ouvre une nouvelle période de son histoire. Source : http://www.chroniqueshistoire.fr/

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