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Hauts Grades

Le Rite Écossais Rectifié est-il traditionnel ?

23 Novembre 2012 , Rédigé par Patrick Geay Publié dans #Rites et rituels

Le statut du RER fut autrefois l’objet d’une longue controverse qui opposa, on le sait, J. Tourniac à D. Roman. Nous souhaiterions ici, non pas répéter ce qui a déjà été dit, mais approfondir l’examen des sources problématiques de ce Rite émanant principalement, sur le plan théorique, du « système » de Martinez de Pasqually.

Notre intention n’est pas, précisons le, de mettre en cause la régularitéinitiatique du RER, ni bien sûr ce qu’il a de commun avec les autres Rites maçonniques, pour ce qu’ils ont conservé de l’authentique tradition, mais de montrer en quoi les conceptions de Martinez, que nous estimons étrangères à celle-ci, ont engendré une sorte d’illusion quant à la valeur spirituelle réelle du RER.

Nous ne nous attarderons pas sur les remarques critiques de D. Roman concernant les innovations de Willermoz qu’il convient simplement de rappeler brièvement.

Il y avait tout d’abord le problème fameux du rejet de la filiation templière qui, lors du Convent de Wilhelmsbad, fit l’objet de commentaires et d’attitudes timorées pour le moins légères. Venait ensuite l’évocation de l’influence désastreuse du somnambulisme sur Willermoz qui suivra notamment le conseil de l’Agent (Mlle Rochette) de supprimer la référence à Tubalcaïn. Ce conseil reposait curieusement sur le fait que Tubalcaïn avait été « l’inventeur, le Père de l’art de travailler les métaux », ce qui aurait dû impliquer, en toute logique, l’exclusion du bronzier Hiram (I Roi, 7 : 13 et II Chroniques 2 :12) dont les rituels conservent pourtant le souvenir au RER...

Nous reviendrons plus loin sur d’autres difficultés relevant en particulier des Instructions secrètes pour lesquelles A. Faivre ne dissimulait pas son admiration, donnant ici un bel exemple de « l’histoire "laïque" » qu’il entend prôner, selon R. Dachez (RT, n°103/104, p.155)...

Le point sur lequel nous jugeons utile de nous arrêter à présent concerne les effets pervers des conceptions de Martinez de Pasqually sur la constitution du RER.

Plusieurs auteurs ont bien vu que ce dernier adoptait dans son Traité de la réintégration une vision très négative de la matière plus tard assimilée dans le RER « à un lieu de ténèbre ».

Bien que nous n’ayons pas à faire ici à un encratisme radical relevant du gnosticisme, nous retrouvons dans les spéculations, du reste très confuses, de Martinez et dont la provenance reste très incertaine, un ensemble de conceptions qui explique pourquoi R. Guénon pensait que l’initiation qu’avait reçue l’auteur du Traité était « limitée ».

Nous croyons même devoir ajouter que du point de vue métaphysique certaines idées de Martinez ne sont pas rigoureusement orthodoxes. Le fait de croire les êtres « libres et indépendants » (Traité, p.113) par exemple relève d’une forme de dualisme pouvant confiner au mécanisme. Plus loin, le Traité (p.117) dit clairement en ce sens que « le Créateur ne prend aucune part aux causes secondes spirituelles ». Qui plus est, (Traité, p .135), Martinez semble même borner la Toute Puissance divine puisqu’il n’est pas possible au Créateur « d’arrêter les causes secondes » !

Cette liberté totale d’Adam a d’ailleurs de curieuses conséquences, car afin de manifester « sa puissance orgueilleuse » Adam « créa une forme ténébreuse » qui dans le texte s’avère être « une femme » (Traité, p.141) ! Le nom de celle-ci « Ouva » (Traité, p.175) semble être une déformation d’Ève en hébreu (hawah). Toutefois cette conception n’apparaît nulle part dans la Cabale hébraïque.

Les expressions défavorables à l’égard de la matière apparaissent à de nombreux endroits (Traité, p.185, 189 , 191, 349, 473), « le corps de matière n’ayant aucune part à ce qui s’opère entre l’âme et l’esprit divin » (Traité, p.431), on apprend même que « sans cette prévarication première [ celle des esprits pervers] il n’y aurait point eu une création matérielle temporelle, soit terrestre soit céleste » (Traité, p.505). On mesure ici l’incompatibilité qui existe de fait entre une telle vision du monde sensible et une initiation de métier pour laquelle la transformation de la matière, suivant les lois de l’harmonie, est précisément le moyen d’accès à la vie spirituelle. Toujours est-il que cette vision explique l’hostilité bien connue des fondateur du RER pour l’alchimie que l’Instruction secrète des Profes a d’ailleurs tendance à confondre avec une grossière chimie.

Les conséquences de cette tendance anti-corporelle sont considérables sur le plan initiatique, car elle neutralise, du moins pour les spéculatifs, le processus de transmutation du corps en esprit et de l’esprit en corps qui s’avère être une constante universelle des différentes voies initiatiques.

Un autre problème majeur du Traité réside dans son exclusivisme chrétien faisant de l’histoire sainte, dans une perspective plus théologique qu’ésotérique, une progression lente de la révélation culminant dans le Christ : « tous les cultes passés n’étaient que des figures de ce qu’il a fait » (p.381).

La reprise de Martinez par Willermoz est sur ce point flagrante. Nous citons ici un long passage de l’Instruction secrète des Profes :

« A cette époque il existait sur la terre, comme il existe encore aujourd’hui, plusieurs espèces d’initiations des Gentils ou des Egyptiens, qui n’est qu’un criminel et monstrueux abus de la Science : et enfin l’initiation du Temple, établie par Moïse et perfectionnée par Salomon. C’est la même qui est parvenue jusqu’à nous sous le nom de Franc-maçonnerie. Elle diffère essentiellement de l’initiation chrétienne en ce qu’elle ne peut représenter que figurativement l’histoire de l’homme général et de l’univers ainsi que les rapports qui les unissent, tandis que cette dernière, beaucoup plus parfaite, présente le développement effectif des allégories et l’accomplissement réel des Mystères de la Religion primitive et universelle. »

Les implications de ce texte sont redoutables. D’une part il semble ignorer, malgré une allusion finale à la Religion primitive, la véritable doctrine de l’unité des formes traditionnelles ; ensuite, il confond religion chrétienne et « initiation chrétienne » ; enfin il paraît mettre celle-ci (c’est-à-dire la religion) en deçà de la Maçonnerie, ce qui expliquerait bien des dérives allant dans le sens d’une « exotérisation », mais aussi dans le sens d’une volonté de concevoir un " grade " chevaleresque (celui de CBCS) qui se place au-delà de la Maçonnerie, en quasi rupture avec celle-ci, afin de se consacrer « à la défense de notre sainte religion chrétienne » comme le dit le Convent de Wilhelmsbad (RT, n°103/104, p.167) ! A ne pas en douter il y a là un véritable renversement de l’ordre normal des choses, pour ne pas dire plus...

Le jugement sévère de Guénon sur Willermoz paraît donc tout à fait justifié et l’admiration de Tourniac pour le RER, à l’inverse, complètement disproportionnée.

Bien d’autres anomalies auraient pu être relevées comme l’interversion des mots d’Apprenti et de Compagnon ; le sens négatif que prend le nombre cinq dans le RER etc... Autant d’éléments qui devraient permettre de réviser totalement l’idée d’une conciliation entre « l’essence du Rite Rectifié et l’universalité des principes métaphysiques exposés par Guénon ».

Précisément, comme nous l’avons vu avec le problème du statut de la "matière" chez Martinez ce concordisme est impossible. Bien que les sources du Traité de la réintégration soient encore mal connues il est probable que l’influence d’Origène avancée par J. de Maistre soit réelle, sans être la seule. Son anti-iconisme (Ch. Schönborn, L’icône du Christ, Cerf, 1986, p.77-85) coïncide d’ailleurs assez bien avec les positions martineziennes. Il était d’ailleurs recommandé de lire, entre autres, les œuvres d’Origène dans l’Ordre des Elus Coëns...

Se pose enfin la question de l’origine véritable des pratiques instaurées par Martinez dans son groupe.

Toujours est-il que pour les différentes raisons invoquées dans ce court article, l’orthodoxie traditionnelle du RER doit très sérieusement être mis en doute, et c’est pourquoi nous craignons fortement, contrairement à ce que dit G. Sandri, que ce Rite et ses adhérents ne soient nullement qualifiés pour « corriger et redresser les abus et les relâchements qui se sont glissés dans l’Ordre des Francs-Maçons ».

Pour conclure, on peut donc légitimement s’interroger sur la fidélité du RER à l’Ecossisme jacobite primitif, dont il est issu via la Stricte Observance, et qui revendiquait notamment une « lointaine filiation avec les anciens Templiers »...

  

Source : http://www.regle-abraham.com/francais/regabtext.htm

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