Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Hauts Grades

Le rite maçonnique et sa fonction (1)

21 Novembre 2012 , Rédigé par J.P. REGUEME PVI Publié dans #Rites et rituels

Il n'est pas possible de parler de rite maçonnique avant de par­ler de rite. Et pour parler de rite, n'étant ni sociologue, ni ethnolo­gue, ni psychologue, j'ai consulté des spécialistes en ces matières, à savoir :
Margaret Mead, anthropologue américain,
Jean Cazeneuve, psychologue, professeur à la Sorbonne,
Mircea Eliade, et d'autres encore ...
Je parlerai donc tout d'abord du rite et des rites, de leur fonc­tion, puis du rite maçonnique.
Qui pourra, un jour, nous expliquer comment, au début de l'hu­manité et en l'absence d'un langage parlé, la pensée de l'homme s'est manifestée ? Vraisemblablement, l'homme primitif s'est d'abord exprimé par gestes, devenus signes pour ses familiers. Depuis le jour où Prométhée leur dessillait les yeux et, comme au jardin de l'Eden, leur transmettait la soif de connaissance, les hom­mes ont voulu transmettre ce qu'ils savaient intransmissible : leurs pensées. Le jour où ils parvinrent à communiquer, non plus seule­ment une expérience matérielle et actuelle mais le contenu d'une expérience subjective, est né le règne des Idées.
Récepteur de signes, l'homme est devenu émetteur de messa­ges. C'est alors que l'on peut commencer à parler de culture, car la culture se transmet par héritage alors que la nature se transmet par hérédité, la culture étant ce qui s'ajoute à la nature. Et l'on ne peut s'empêcher d'admirer, en étudiant les sociétés primitives, l'ex­trême diversité des démarches de l'imagination humaine qui, s'em­parant d'un nombre limité de données essentielles, a su construire ces magnifiques édifices que nous nommons civilisations.
C'est tout d'abord le milieu naturel qui s'impose à l'homme, le climat, les saisons, la nourriture, la mer, la forêt, la lune et le soleil, les migrations des animaux, les orages, les étoiles, le jour et la nuit, la lumière et les ténèbres. Son propre corps lui parle d'âge et de sexe, de consanguinité, de naissance, de maturité, de vieillesse, de mort. Il voit les animaux différents les uns des autres, de même les indivi­dus : le féroce et le tendre, le courageux et le malin, le sensible et le lourdaud. De là, il parvient aux idées de rang et de castre, de prê­trise, d'oracle et d'art. C'est à partir d'indications aussi élémentai­res et aussi universelles que l'homme a tissé la trame de civilisa­tions qui confèrent à la vie humaine un caractère de dignité, aussi bien dans sa forme que dans sa signification. Il n'est plus seulement un animal comme les autres, qui s'accouple, combat pour sa nourri­ture et meurt. Il a un nom, une place dans la société, un dieu. Cha­que peuple ourdit cette trame de façon différente, comme s'il choi­sissait certains fils à l'exclusion des autres, et ne met en relief qu'un aspect des virtualités humaines. Ainsi, chez les uns, tout s'organise autour du moi vulnérable, pour les autres, c'est le courage inflexi­ble. Chaque civilisation primitive et homogène ne peut donner car­rière qu'à quelques unes des capacités de l'homme. Elle interdit ou pénalise toutes celles qui sont trop opposées ou trop étrangères à son orientation principale et incorpore de façon de plus en plus solide les valeurs qu'elle respecte.
Chaque civilisation crée donc une structure sociale qui lui est propre et façonne chaque génération. Le comportement type peut ne tenir compte ni de l'âge, ni du sexe, ni de dispositions particuliè­res ou, au contraire, utilise l'âge, le sexe, la force, la beauté pour imposer ses thèmes culturels dominants.
Il est essentiel de remarquer qu'on n'a jusqu'ici trouvé aucune société humaine dont l'activité se bornerait à provoquer et obtenir des résultats utilitaires par des moyens mécaniques et observables. Partout l'ethnographe constate que les hommes accomplissent cer­taines actions, non seulement apparemment inutiles mais même souvent déroutantes, parfois douloureuses, sinon cruelles. C'est peut-être ce qui surprend le plus dans le comportement de l'huma­nité en général, voire même nous scandalise.
L'incroyant pourra ne trouver aucune justification à ces prati­ques futiles ou barbares qui gaspillent l'énergie et le temps des hom­mes, parfois les mutilent. Il critiquera ces sauvages qui dansent, se déguisent, s'imposent des privations, coupent des têtes, brûlent des huttes et du bétail plutôt que de consacrer leurs efforts à se défen­dre d'une nature souvent hostile ou à améliorer leurs techniques.

Mais le croyant ne s'en étonnera pas moins, car aucune révéla­tion valable pour lui, et parfois même aucune doctrine religieuse cohérente, ne donne un sens aux pratiques de ces hommes qu'on a coutume, à tort ou à raison, d'appeler "des primitifs".

Ces pratiques dont je parle, on les appelle pratiques rituelles ou rites. Et le fait général du rite est universel, même si tel ou tel rite particulier ne s'observe qu'ici ou là.

On pourrait se demander si les rites en question n'avaient pas leur place comme la dégradation d'un culte primordial plus vrai, ou bien s'ils ne représenteraient pas plutôt les efforts maladroits d'une humanité à forcer son propre mystère.

Ce qui est sûr, c'est que même si les rites semblent dépourvus de raison, ils présentent les apparences d'une nécessité, on pour­rait même dire que, moins ils paraissent raisonnables, plus ils révè­lent leur nécessité ; il fallait vraiment qu'on eût besoin de rites pour adapter des pratiques que ne justifiaient ni la recherche du plaisir ou du confort matériel, ni même les exigences de la vie.

Les rites doivent avoir un ou plusieurs sens et éclairent sans doute sur ce que l'humanité porte de mystérieux pour elle-même.

Mais d'abord, qu'est-ce qu'un rite, ou plutôt, qu'est-ce que le rite ? Car il est unique. Il se traduit par un ensemble de rites élémen­taires qui, eux, peuvent différer et font la particularité de telle ou telle société et dont chaque assemblage constitue une cérémonie rituelle. J'appellerai rite élémentaire, un acte, ou une parole, qui peut être individuel ou collectif mais qui, toujours, lors même qu'il est assez souple pour comporter une marge d'improvisation, reste fidèle à certaines règles qui, précisément, constituent ce qu'il y a en lui de rituel. Un geste, une parole, qui ne répèterait pas quelque chose d'un autre geste, ou d'une autre parole, ou dont aucun élément ne serait destiné à être répété, pourrait bien être, à la rigueur, un acte magique ou religieux mais non pas un acte rituel. Le mot latin "ritus" désignait d'ailleurs aussi bien les cérémonies liées à des croyances se rattachant au surnaturel, que les simples habitudes socia­les, les us et coutumes (ritus moresque), c'est-à-dire des manières d'agir se reproduisant avec une certaine invariabilité. Le rite propre­ment dit se distingue des autres coutumes non seulement, comme on le verra, par le caractère particulier de sa prétendue efficacité, mais aussi par le rôle plus important qu'y joue la répétition. Celle- ci, en effet, n'est pas liée à l'essence d'une pratique qui a fini par devenir un usage, mais elle est un élément caractéristique du rite et même parfois, elle en est la vertu principale.

Péjorativement, un rite est une action qui se signale surtout par son allure stéréotypée. D'une cérémonie désuète, nous disons volon­tiers que c'est un rite, en signifiant par là qu'elle n'a apparemment d'autre justification que de répéter très exactement ce qui se fai­sait autrefois. Certes, les rites évoluent parfois avec le temps. Mais en général, c'est d'une manière lente et imperceptible, à moins qu'au contraire quelque révolution, souvent religieuse, ne fasse sombrer brusquement tout un ensemble rituel pour en faire surgir un autre qui, à son tour, se maintiendra en se répétant. Et une modification, même légère, peut faire qu'on perde la foi dans le geste ou la parole et qu'on le dénature. Autrement dit, il semble bien qu'un rite risque fort de perdre sa valeur et sa raison d'être s'il subit une modification.

Bref, la répétition est donnée dans l'essence même du rite ; et c'est pour cette raison que les rites se présentent comme des docu­ments indiscutables et constituent le fondement le plus stable sur lequel puissent s'appuyer l'ethnographe et le sociologue.

Mais il ne faut pas identifier le rite avec la coutume. l'usage de porter tel ou tel vêtement ne peut être qualifié de rituel sauf s'il com­porte une signification particulière comme le port de vêtements sacerdotaux. On dit qu'une séance inaugurale, comme une rentrée d'assemblée parlementaire ou universitaire, est un rite. On veut dire par là qu'elle n'est pas indispensable mais qu'on l'accomplit par habi­tude, pour se conformer à une tradition. On dira aussi rituel un ran­gement méticuleux et fréquent d'objets (vêtements par exemple). S'il s'agissait de gestes réellement utiles, on ne s'exprimerait pas ainsi.

Pourtant, le rite et l'acte utile s'enchevêtrent souvent, et Ch. Le Coeur, dans son livre "Le rite et l'outil", montre bien que "toute action possède une frange rituelle et qu'il n'est en revanche pas de rite qui ne soit plus ou moins teinté d'utilité".

Mais si le rite est utile, ce n'est pas par des voies purement natu­relles, et c'est par là qu'il se différencie de la pratique technique.
Par exemple, les rites magiques ou religieux qui sont censés provo­quer la pluie ou guérir un malade.

Je me conformerai donc à l'usage courant en appelant rite un acte qui se répète et dont l'efficacité est, au moins en partie, d'or­dre extra-empirique.

Marcel Mauss proposait de diviser les rites en deux catégories : les rites positifs et les rites négatifs. "Ne pas faire est encore une action, un acte d'inhibition est encore un acte". Peut-être serait-il plus exact de parler simplement d'attitudes rituelles négatives. Les prescriptions rituelles peuvent comporter des interdictions aussi bien que des impératifs.

*
* *

L'homme apparaît, à première vue, comme un être libre, inven­tant son existence et la fondant lui-même (ce sera le célèbre Cogito de Descartes) et, par ailleurs, comme soumis à des contraintes, à des limitations. C'est cet ensemble qui s'impose à lui quand il naît et que certains appellent "la condition humaine".

Le sentiment, ou l'illusion, ou l'angoisse qu'il a d'être libre, en font également partie car c'est en cela aussi qu'il est vraiment un homme. Ce qui sépare le mieux l'homme de l'animal, c'est qu'il est doué de conscience. Le comportement animal est en grande partie déterminé par l'instinct (règles communes à l'espèce), au contraire, l'homme doit se choisir lui-même ses règles, la plupart du temps. La liberté de se déterminer individuellement est en grande partie limi­tée par des règles rigoureuses qui constituent la structure même de la vie sociale. "Si l'homme est foncièrement un animal qui a l'ins­tinct de la règle".

Tout se passe comme si l'Humanité, une fois apparue sur la terre, avait éprouvé le besoin d'étouffer l'individualité (ce qui la dis­tinguait de l'animalité) en la mettant sous la dépendance du groupe, en bridant la liberté par des règles. Pourquoi l'homme aurait-il cher­ché à limiter ce qui était humain en lui ? Sans doute l'angoisse qui caractérise l'humanité au même titre que la liberté et la conscience individuelle dont elle serait, en quelque sorte, la rançon.

L'homme "primitif" a évolué au milieu de forces qui le dépas­saient infiniment et dont l'invincible puissance lui inspirait sponta­nément des sentiments mêlés à la fois d'effroi et d'adoration. Pour traduire ces sentiments, Rudolf Otto, dans son livre "le sacré" (1917), a inventé un mot nouveau, "numineux" du latin numen "dieu". Le premier caractère du numineux c'est qu'il est mystérieux, mysterium tremendum, angoissant, effrayant et donc à'fuir, mais aussi myste­rium fascinans, c'est-à-dire pour les mêmes raisons, attirant, désiré. Le numineux n'est ni humaine, ni cosmique, il est plus que surnatu­rel, plus que sacré•, et devant lui l'homme éprouve le sentiment de n'être que "cendre et poussière" (Abraham - Genèse XVIII-27).

L'homme se trouve ainsi devant un choix, souvent inconscient d'ailleurs : soit apaiser son angoisse en se forgeant une condition humaine définie par des règles dans un monde stable, soit accep­ter cette angoisse pour conserver ou promouvoir ce qui fait sa supé­riorité en envisageant comme source de puissance tout ce qui est un symbole de l'inconditionné. Et il cherchera finalement une troi­sième solution, synthèse ou plutôt équilibre, qui consistera à met­tre les règles en rapport avec une puissance inconditionnée qui serait un archétype extra-humain de la condition humaine sans angoisse.

Dans le premier cas, l'idéal qu'il cherchera à réaliser sera celui d'un être n'ayant aucune responsabilité à affronter, aucune Initia­tive à prendre ; il essaiera de s'enfermer dans un réseau de règles aussi précises que les instincts de l'animal. Il y trouverait la sécu­rité et, en quelque sorte, il s'y endormirait ; mais cet "idéal" est inac­cessible, l'homme est et reste un homme. Tout se modifie avec le temps, lui le premier, et le monde ; et les règles, on peut les respec­ter ou leur désobéir. Le moindre insolite réveillait son angoisse, ainsi l'angoisse mesurait la distance entre la règle et l'instinct véritable, entre la culture et la nature. Ainsi, l'insolite, le devenir, l'anormal devenaient symbole de ce qu'il y a d'irréductible dans la condition humaine. Il était donc naturel que le primitif essayât de réagir en repoussant, par un acte symbolique, ces symboles eux-mêmes. C'est ainsi que certains rites ont pu naître du désir de préserver, contre toute atteinte, l'idéal d'une vie entièrement régie par des règles, d'une condition humaine bien stabilisée. Le sentiment de ce qui menaçait l'ordre, de ce qui remettait en question l'humanité apai­sée par la règle, c'était bien l'angoisse, mais en même temps, la per­ception d'un inconnu, d'une réalité qui était autre chose, le sens du surnaturel.

L'angoisse n'est pas toujours cela ; mais dans la mesure où elle conduit au rite, on la caractériserait sans doute assez bien en disant qu'elle apparaît comme le signe du contact avec le numineux.

Mais les rites qui écartent le surnaturel pour préserver de toute atteinte une condition humaine saisissable et réductible à un ordre, ne sont pas les seuls. Dans ce qui échappe à la règle, l'homme peut, en effet, voir la marque de la puissance. Ce qui menace les normes, ce qui les bouleverse, c'est aussi ce qui est le plus fort. Les symbo­les inquiétants sont donc en même temps ceux qui paraissent évo­quer des possibilités illimitées. Aussi, observe-t-on certains rites qui, à l'inverse des précédents, sont des actions symboliques permet­tant de capter et de manier la force surnaturelle. Mais ces rites magi­ques impliquent le renoncement à la "condition humaine" définie car ils laissent l'homme insaisissable à lui-même ; ils le mettent en question et, en se plaçant symboliquement dans le monde de la puis­sance absolue, irréductible à la règle, l'homme n'a plus, à propre­ment parler, de "condition humaine".
Il est donc naturel que l'homme ait éprouvé le besoin de résou­dre l'opposition entre la condition humaine abstraite et la réalité indi­viduelle concrète, entre l'ordre et la puissance, par une synthèse qui, elle aussi, ne pouvait se réaliser que symboliquement. Il fallait pour cela recourir à des rites qui donnassent à la condition humaine un autre fondement qu'elle-même, la fissent participer à une réalité transcendante. C'était s'engager sur la voie des mythes et de la reli­gion. Ainsi, le besoin de recourir à des rites a été créé par l'homme qui, angoissé de se sentir un mystère pour lui-même, a pu être par­tagé entre le désir de définir par des règles une condition humaine immuable et, par ailleurs, la tentation de rester plus puissant que les règles, de dépasser toutes les limites. Le rituel pouvait fournir trois solutions. Les deux premières étaient contradictoires et con­duisaient à des renoncements : abandonner la puissance ou bien rechercher cette puissance en renonçant à se fixer dans une situa­tion stable et sans angoisse. Dans la première, le numineux devait être écarté comme une impureté, dans la deuxième, il devait être manié comme un principe de puissance magique et dans la troisième enfin, il se présentait avec le caractère supra-humain de ce qui est sacré.
On voit apparaître ainsi, suivant le but recherché, divers rites que l'on peut classer ainsi

Les rites de contrôle qui sont des comportements ou des actes liés à la vie quotidienne, où insérés dans l'existence et, à ce titre, diachroniques. On peut y distinguer un premier groupe de rites ayant pour but de prohiber tout contact avec ce qui est impur ou anormal, rites simples dont le type même est le tabou ; puis un deuxième groupe de rites qui remédient en général aux imperfections des pre­miers, comme les rites de purification.

Les rites de deuil qui ont pour but de transformer les morts en ancêtres ; de tous les rites de passage, c'est sans doute celui qui est le plus complètement dominé par le souci de lutter contre l'im­pureté résultant d'un changement radical dans la condition humaine. La mort constitue l'échec, irrémédiable et inévitable, de tout effort pour faire de la condition humaine un état stable et immuable. C'est, de tous "les passages", le plus angoissant.

Les rites commémoratifs, qui insèrent dans le temps historique 2(diachronie) les modèles mythologiques qui se situent hors du temps (dans la synchronie), dans une sorte d'éternité qui est celle du monde sacré des ancêtres ou, si on préfère, de l'éternel recommencement.
De ce caractère synchro-diachronique apparaît un aspect synthétique de ces rites qui se relient à la mythologie. La création mythique, à peine esquissée dans la démonologie, forme primitive de la magie, devient un élément essentiel du rite. C'est l'homme lui-même qui se forge ses hiérophanies ; et c'est le rite qui marque à la fois leur valeur extra-humaine et leur relation avec l'ordre humain.

*
* *

Histoire des héros, sans être contes ou légendes ; histoires d'ancêtres sans être simples récits historiques ; histoires d'animaux, sans être fables, la plupart des mythes renvoient à un temps primor­dial auquel on se réfère comme matrice des temps présents. Le Monde est l'ceuvre d'un être surnaturel ; oeuvre divine et, par consé­quent, sacrée dans sa structure même. L'homme vit dans un univers qui, surnaturel d'origine, est également sacré dans sa "forme", par­fois même dans sa substance. Le Monde a une "histoire" : sa créa­tion par les Etres surnaturels et tout ce qui a suivi, à savoir, l'arrivée du Héros Civilisateur ou de l'Ancêtre Mythique, leurs activités cul­turelles, leurs aventures démiurgiques, enfin leur disparition. Cette histoire sacrée, ou mythologie, est exemplaire ; il importera de la con­server soigneusement et de la transmettre intacte aux nouvelles générations.

Mais la transmettre à qui ? et dans quelles conditions ? et com­ment s'assurer qu'elle sera conservée intacte et retransmise à nou­veau ?

C'est ici qu'arrive pour moi le moment de parler du rite de con­sécration, sans doute le plus typique, puisque c'est l'homme lui- même qui est mis en relation avec le sacré. Je veux parler de l'initia­tion.

Il existe d'innombrables variantes de l'initiation, mais il n'existe qu'une seule initiation, et je vous renvoie à la conférence de Jean- Jacques Gabut prononcée ici-même l'an dernier sous le titre "Ini­tiation maçonnique et initiations". Toutes les sociétés prémodernes (en Occident jusqu'au Moyen Age, dans le reste du monde jusqu'à la Première Guerre mondiale), ont accordé un rôle prépondérant à l'idéologie et aux techniques de l'initiation. On comprend générale­ment par initiation un ensemble de rites élémentaires et d'enseigne­ments oraux qui poursuit la modification radicale du statut religieux ou social du sujet à initier. A la fin des épreuves, le néophyte jouit d'une tout autre existence : il est devenu un autre.

On peut distinguer trois grandes catégories d'initiations. La pre­mière comprend les rites collectifs par lesquels s'effectue le pas­sage de l'enfance, ou de l'adolescence, à l'âge de l'adulte, et qui sont obligatoires pour tous les membres de la société. On les appelle généralement "rites de puberté", "initiation tribale" ou "initiation de classe d'âge".

Les deux autres catégories pourraient être considérées comme deux variétés d'une même classe. Elles se distinguent de la première en ce sens que les initiations qu'elles regroupent ne sont pas obli­gatoires pour tous les membres de la communauté et que la plupart se pratiquent individuellement ou pour des groupes assez restreints. La deuxième catégorie d'initiations comprend tous les rites d'entrée dans une société secrète ou dans une confrérie. Ces sociétés secrè­tes sont réservées à un seul sexe. Elles étaient masculines en très grande majorité autrefois. Au niveau des cultures primitives, les sociétés accessibles aux deux sexes sont très rares ; lorsqu'elles sont attestées, il s'agit, en général, d'un phénomène de dégénéres­cence. Mais dans le monde méditerranéen, ou du Proche-Orient anti­que, les deux sexes avaient accès aux Mystères et, bien que leur type soit un peu différent, on peut classer les Mystères gréco­orientaux dans la catégorie des confréries secrètes.

Enfin, la troisième catégorie caractérise la vocation mystique de "l'homme-médecine" ou du chaman, soit à la suite d'une déci­sion personnelle de s'approprier des pouvoirs, c'est "la quête", soit parce qu'il se croit poussé par des êtres surhumains ; c'est la voca­tion ou "l'appel".

L'initiation constitue un des phénomènes spirituels les plus significatifs de l'histoire de l'humanité. C'est un acte qui engage la vie totale de l'individu et qui fait que l'homme devient ce qu'il est et ce qu'il doit être : un être ouvert à la vie de l'esprit, qui participe donc à la culture. Pour le monde primitif, c'est l'initiation qui con­fère aux hommes leur statut humain ; avant l'initiation, on ne parti­cipe pas encore pleinement à la condition humaine. Mais l'initiation n'intéresse pas exclusivement les novices. La cérémonie engage l'ensemble de la tribu ou de la société ; on instruit une nouvelle géné­ration, on la rend digne d'être intégrée dans la communauté des adul­tes ou des initiés ; et à cette occasion, par la réactualisation des rites traditionnels, toute la communauté se régénère. C'est pourquoi dans toutes les sociétés, les cérémonies d'initiation se rangent parmi les fêtes les plus importantes car c'est en ces occasions que la com­munauté se recrée elle-même et "fait être de nouveau" ce qu'elle a été comme ce qu'elle veut être.

Par ce rite de l'initiation, l'homme ne sort pas de la condition humaine mais il ne s'enferme pas non plus dans le domaine du pur donné humain (comme lorsqu'il se borne à fuir l'impureté) ; c'est ce que l'on exprime en disant qu'il se "sacralise". Par ce rituel de con­sécration, le profane devient sacré. Mais, et pour cela, il faut que, dans la définition du sacré, il y ait quelque chose qui explique à la fois sa distinction d'avec le profane et la possibilité d'une participa­tion.

Durkheim a dit : "Les choses sacrées sont celles que les inter­dits protègent et isolent ; les choses profanes sont celles auxquel­les les interdits s'appliquent et qui doivent rester à distance des pre­mières".

Mais le sacré et le profane, très distinctement séparés, ne doi­vent pas l'être par une barrière infranchissable.

Le sacré doit appeler le profane à la consécration et la condi­tion sine qua non pour qu'un symbole puisse avoir le caractère de ce qui est sacré est qu'il soit associé à la fois à l'ordre humain et à la puissance supra-humaine.

L'existence d'un temps sacré, réservé à l'accomplissement des rites importants et de l'initiation en particulier, montre que si le sacré est séparé du profane, c'est en tant que principe synthétique per­mettant à la condition humaine de communiquer avec une réalité transcendante à elle et qui la fonde. Le temps sacré est une sorte de synthèse entre le temps et l'intemporel, entre la condition humaine et l'inconditionné. Cette même synthèse entre les nécessités de la séparation et celles de la participation caractérise aussi la notion d'espace sacré. L'emplacement sacré est l'endroit d'accom­plissement des rites mais il est aussi la scène où se situent les mythes : c'est là que les ancêtres ont accompli des actions que l'on répétera dans les cérémonies. Cela même contribue encore à sacra­liser l'endroit en question.
Le lieu sacré représente le centre du monde.
"Est espace sacré un lieu qui devient un emplacement lorsque l'effet de la puissance s'y reproduit ou y est renouvelé par l'homme" a dit Van der Leeuw.

Car en fait, ce sont surtout les rites eux-mêmes qui confirment sa dignité.

Temps sacré et espace sacré sont des conditions pour que le rite maintienne la participation de l'humain avec le sacré et c'est ainsi qu'à une date déterminée, les novices sont emmenés, souvent d'une façon brutale, mais plus psychologiquement que physiquement, en un lieu choisi qui deviendra espace sacré, à l'écart des non-initiés et où ils subissent une série d'épreuves. Ce sont surtout celles-ci qui constituent l'expérience de l'initiation : la rencontre avec le sacré. Et la première d'entre elles est généralement, d'une façon plus ou moins transparente, une mort rituelle suivie d'une résurrection ou d'une nouvelle naissance.

Car le passage au plan sacré est un passage du mensonge à la vérité, et la manière la plus efficace de rendre sensible au néophyte lui-même la rupture avec son passé de non-initié, consiste en ce rituel fort répandu de la mort et de la nouvelle naissance. Et le néophyte qui revient à la vie est un homme nouveau, assumant un autre mode d'être. La mort initiatique signifie à la fois la fin de l'enfance, de l'ignorance et de la condition profane.

D'autres épreuves attendent les novices, des rites de purifica­tion et parfois des épreuves douloureuses, outre la peur, comme la circoncision, l'extraction d'une dent, subincision, scarification, etc. qui ont pour but de prouver aux autres que l'on a été initié mais aussi de faire croire à celui qui subit ces épreuves qu'il "est plus fort que la nature puisqu'il la fait taire".

Enfin, les novices sont longuement instruits par des tuteurs et assistent à des cérémonies secrètes où se rejouent les gestes créa­teurs des Dieux, des Héros Civilisateurs ou des Ancêtres mythiques qui sont ainsi de nouveau présents et actifs sur la terre. La récita­tion des mythes constitue même la partie positive de ces cérémonies chez certains. L'initiation, se déroulant dans une atmosphère mythique, rattache l'homme aux archétypes sacrés, lui permet de communiquer avec la puissance extra-humaine, sans être impur, dans une réitération grandiose de la cosmogonie, de l'anthropogo­nie et de toutes les "créations" qui ont caractérisé l'époque primor­diale, "les temps du rêve".

L'initiation récapitule l'histoire sacrée de la tribu, donc l'histoire sacrée du Monde. Et par cette récapitulation, le Monde tout entier est resanctifié. Les novices qui meurent à leur condition profane, ressuscitent dans un monde nouveau ; car, à la suite des révélations reçues pendant l'initiation, le monde se laisse saisir en tant qu’œuvre sacrée, création des Etres surnaturels. L'expérience de l'initiation non seulement modifie radicalement la condition ontologique du néophyte, mais lui révèle, en même temps la sainteté de l'existence humaine et du Monde, en lui révélant ce grand mystère, commun à toutes les religions : que l'homme, le cosmos, toutes les formes de la vie sont la création des Dieux ou des Etres surhumains. en apprenant comment les choses sont venues à l'être, le néophyte apprend en même temps qu'il est la création d'un autre, le résultat de tel ou tel événement primordial, la conséquence d'une série d'évé­nements mythologiques, en somme, d'une "histoire sacrée". L'homme est solidaire d'une "histoire sacrée" communicable exclu­sivement aux initiés.

Car la consigne du secret a une grande importance. Peu importe même ce que l'on tient secret, l'essentiel étant simplement que l'on cache quelque chose aux non-initiés, ainsi le monde sacralisé est séparé du monde purement profane.

*
* *


Ainsi, le but des rites véritables est, soit d'écarter l'impureté, soit de manier la force magique, soit encore de mettre l'homme en rapport avec un principe sacré qui le transcende. Sacraliser la con­dition Humaine par un rite initiatique, c'est la transposer, c'est refu­ser de l'accepter comme se suffisant à elle-même, c'est la faire pas­ser du plan réel au plan idéal.

Quiétude et impuissance d'une part, angoisse et puissance d'au­tre part, voilà les termes du dilemme vécu dans lequel les hommes se sentent placés dès qu'ils essaient de ritualiser leur propre mystère.

Ainsi, le rite s'explique par le besoin qu'ont eu les hommes de réaliser une synthèse entre leur désir de vivre dans les limites d'une condition humaine bien définie et leur tendance à saisir la puissance et l'être véritable dans ce qui est au-delà de toute limite.

On a souvent affirmé qu'une des caractéristiques du monde moderne est la disparition de l'initiation. Certes, le baptême reste un rite initiatique (mais peut-on comparer son efficacité avec celle des initiations tribales ?) et le sacerdoce comporte une initiation, mais chez l'homme moderne, l'idéal de synthèse a abandonné le domaine rituel pour celui de la spéculation philosophique. Les reli­gions modernes cherchent, dans la régénération morale ou dans la promesse d'un salut, l'idéal d'une humanité qui se conditionne en se rapprochant de l'inconditionné. Et à la succession des théories philosophiques elles opposent le dogme révélé qui donne la puis­sance du transcendant à une condition humaine idéale. L'origina­lité de l'homme moderne, sa nouveauté par rapport aux sociétés tra­ditionnelles, c'est sa volonté de se considérer comme un être uni­quement historique, son désir de vivre dans un cosmos radicalement désacralisé.

L'état de l'homme moderne est étranger à celui que l'homme primitif s'était fait de lui-même.

L'homme primitif se croit l'aboutissement d'une histoire mythi­que et sacrée, d'une série d'événements qui ont lieu "in illo tem­pore", au commencement des temps, sans pour cela que, pour lui, l'histoire soit fermée, à preuve les innombrables innovations et les emprunts d'éléments culturels étrangers.

L'homme moderne, lui, se proclame un être historique, issu de l'histoire tout entière de l'humanité, histoire dans laquelle il voit une oeuvre purement humaine et, surtout, quit se croit maître de conti­nuer et de perfectionner indéfiniment.

Ainsi, cette alliance de l'Homme avec les Dieux, les Héros, les Ancêtres et la Tradition où il puise sa force et son élan vital, la phi­losophie et la science vont les remettre en question. Et quelques siècles emportent, comme un torrent, des centaines de millénaires de patientes, profondes et pénibles méditations.

Jacques Monod écrit même : "L'ancienne Alliance est rompue ; l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'univers dont il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est inscrit nulle part. A lui de choisir entre le Royaume et les Ténèbres".

L'homme n'existe-t-il, dans sa spiritualité, que pour oeuvrer à la' quête permanente et insatiable de son origine ? Ou bien ne recherche-t•il pas, comme Isis recherchait les morceaux épars d'Osi­ris démembré, les lambeaux d'existences précédentes auxquelles il aurait participé ? Est-ce la nostalgie, le manque de l'autre moitié de son être androgyne, ou d'une de ses parties perdues, qui créent en l'homme cette désespérance qui est le début de sa quête ?

Et en ce XXe siècle où l'homme lutte quotidiennement dans un climat de compétitivité, d'âpreté, avec de trop courts moments pour méditer, certaines modes intellectuelles tendent à lui faire perdre ses racines traditionnelles et spirituelles, tendent à lui faire oublier sa tradition spécifique et par là-même, à lui faire perdre et son iden­tité et sa structure, sa solidité et son équilibre.

Nombreux sont les hommes et les femmes, aujourd'hui, qui n'acceptent plus de tourner en rond, de se laisser seulement con­duire par des chefs, des dirigeants politiques ou religieux, par des machines, perdant ainsi leur spécificité d'hommes. Même si pendant quelque temps ils cherchent leur bonheur dans les plaisirs futiles, l'argent, le confort, les honneurs, ou encore, et c'est normal, dans leur métier et au sein de leur famille, ils ne peuvent se satisfaire long­temps de cette vie tronquée car l'homme a besoin de spiritualité, il a besoin d'absolu mais aussi de rêve. Et c'est ainsi que bon nom­bre d'entre eux cherchent un moyen de se mettre en route, de com­mencer leur quête. Et parmi les moyens privilégiés que nous offrent le monde actuel, il en est un, "vieux comme le monde" mais relati­vement récent dans sa forme, secret ou plutôt discret, je veux par­ler de la Franc-Maçonnerie, ordre initiatique, traditionnel et univer­sel. Car la Franc-Maçonnerie permet l'enracinement spirituel de l'être humain, elle en constitue même une racine fondamentale.

Lorsqu'un homme demande à entrer dans cet ordre, nous disons qu'il vient frapper à la porte du Temple. Si sa démarche est sincère, sa demande est acceptée, mais pour être admis parmi nous, il doit subir les épreuves de l'initiation. Et comme dans toute société tra­ditionnelle, l'initiation maçonnique recrée, elle "fait être", ainsi que t'exige toute tradition véritable du sacré.

Elle commence par l'épreuve de la Terre, retour à la materia prima, mort symbolique du postulant profane et préparation rituelle pour les épreuves suivantes : celles de l'Air, de l'Eau et du Feu appe­lées voyages et qui sont des rites de purification ; puis le serment de fidélité et l'engagement formel de garder le secret. Tout cela les yeux bandés afin que dans ce choc psychologique de l'appréhen­sion des épreuves opère le rite ancestral.

Ayant subi avec succès ces épreuves, le néophyte reçoit la Lumière et est admis dans la chaîne des Initiés comme Apprenti. Il garde le silence pendant au moins une année mais présente des travaux pour pouvoir être admis au deuxième degré, celui des Com­pagnons. Car notre ordre, spéculatif, est bâti à l'image de l'ordre opé­ratif des maçons-francs ; je ne reviendrai pas sur son histoire, c'était l'objet de la conférence précédente, mais si le néophyte ne reçoit la Lumière qu'une fois, il ne devient pas pour autant "fils de la Lumière". Pour cela, il faut à la fois étude et entraînement, ce que nous appelons le travail.

L'initiation ne se vit qu'une seule fois dans l'existence. C'est le départ, le début de la quête. Mais pour que le néophyte ne se décourage pas devant l'ampleur du travail à effectuer, ne se perde pas au milieu d'une forêt de symboles, les Anciens, copiant le système des opératifs, ont préparé, non un chemin obligatoire pour tous, mais des paliers sur lesquels il faut savoir prendre le temps nécessaire pour assimiler de nouveaux symboles, préparer de nou­veaux travaux. Et lorsque l'Apprenti a montré la qualité de son tra­vail de recherche de la connaissance, de la spiritualité, de la verti­cale qui relie la Terre au Ciel, ce que nous symbolisons par le fil à plomb, il est appelé à passer au deuxième palier, au grade de Com­pagnon, par un rite de passage au cours duquel il voyage, non vers sa pureté originelle à travers les éléments primordiaux, mais vers les autres hommes, leur culture, leur philosophie, leurs sciences. Et pendant encore une année au moins, le Compagnon développe sa connaissance des autres hommes, la fraternité, l'égalité symbo­lisée par l'horizontale du niveau.

Ces deux directions, verticale et horizontale, qui rappellent les deux commandements fondamentaux :
— Tu aimeras le Seigneur ton Dieu,
— Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

Et quand l'assemblée des Maîtres l'en juge digne, le Compa­gnon subit l'élévation au troisième palier, au grade de Maître, l'ex­haltation à la maîtrise, au cours de laquelle on lui raconte enfin l'His­toire Sacrée de la création, non du monde, mais de la Franc- Maçonnerie, le mythe qui raconte l'histoire du Temple de Salomon et de son architecte, Hiram, et la mort de notre Maître Hiram, dans un psychodrame auquel participe le Compagnon et à l'issue duquel il est Hiram, homme responsable, réfléchi, adulte.

L'exemplarité rituelle de la Franc-Maçonnerie permet à l'initié de comprendre que sa régénération plonge dans la puissance du mythe, de comprendre que tout ce qui commence en ce monde est le commencement d'un monde car nous ne pouvons concevoir la création que par la recréation et, en retour, toute création a la solen­nité de ce qui a commencé une fois, "in illo tempore", "en ce temps- là".

Naissance en trois temps d'un nouveau Maître dont le travail est loin d'être terminé pour acquérir le degré de sagesse qu'il est venu chercher et qu'il cherchera tout le restant de sa vie, car la vérité n'est pas accessible, elle n'est qu'un but asymptotique vers lequel il tendra de toute son énergie.

Mais le franc-maçon ne passe pas sa vie dans un Temple maçon­nique ; une très grande partie de ses activités se situe dans le monde profane et, même s'il a dans ce monde profane une attitude maçon­nique digne, pleine de tolérance, Il ne peut rester longtemps éloi­gné de son temple, de son monde mythique. Voilà pourquoi il revient périodiquement en Loge.

La Loge est un lieu dans lequel se retrouvent des Frères ani­més d'un même souci de recherche spirituelle. La communauté de recherche dans la pluralité et la diversité des croyances et des idéo­logies, la somme de leur esprit, se retrouvent dans l'unité du des­sein qu'elle poursuit. Sa finalité n'est pas une réforme des infras­tructures sociales, politiques, économiques, religieuses ou philoso­phiques, mais surtout, et avant tout, un renouveau de l'Homme. Ne sommes-nous pas héritiers du brassage d'idées qui a conduit des hommes à se retrouver malgré leurs divergences religieuses, cultu­relles, sociales, et à se réunir pour mettre en commun leurs idées ? N'avons-nous pas vocation de réunir ce qui est épars ?

Anderson a fait appel à tous ceux qui peuvent surmonter leurs divergences religieuses, à tous ceux pour qui la différence de foi ne constitue pas un obstacle insurmontable, pour reconnaître son prochain comme son frère.

La Franc-Maçonnerie, grâce à son esprit d'ouverture, de tolé­rance, examine tous les courants de pensée dans ses Loges, vérita­bles lieux de fusion des esprits en un creuset fondamental où tout est un symbole qui contient tous les autres, où bouillonnent les idées et où se rencontrent toutes les traditions.

Mais cette Loge, ce lieu où viennent les Frères se régénérer et s'améliorer, est un lieu sacré. Non un lieu consacré une fois pour toutes. Cet endroit où nous sommes actuellement, nous l'appelons grand Temple parce qu'ici ne se déroulent pratiquement que des tra­vaux maçonniques, d'où les décors fixes et l'agencement. La Loge, elle, se construit à chaque fois qu'elle doit fonctionner, selon un rituel que l'on appelle rituel d'ouverture des travaux. La Loge peut se construire n'importe où, pourvu qu'elle soit isolée physiquement du monde profane. Ce ne sont pas les murs, les tables et les chai­ses, ni même les décors qui font la Loge ; elle est construite de tou­tes pièces par ce rituel d'ouverture, opération extrêmement délicate, je dirais presque magique, puisqu'elle doit permettre à un groupe d'hommes imprégnés de profane de former en quelques minutes une entité maçonnique, initiatique, isolée du monde profane dans l'es­pace et dans le temps.

Espace sacré et temps sacré.

En quelques mots, quelques phrases rituelles, il faut séparer le monde extérieur profane du monde intérieur des initiés, rompre avec ses préoccupations profanes et perturbatrices pour établir le calme et la paix dans le coeur et dans l'esprit, se rattacher à la chaîne des Initiés de tous les temps et entrer dans les voies qu'ils nous ont tracées, construire le Temple ou plutôt, les Temples : le Temple universel, carré long (rectangle) qui s'étend de l'Orient à l'Occident, du Midi au Septentrion et du Zénith au Nadir ; la Loge est alors le centre du monde, le Temple de Salomon symboliquement micro­cosme du Temple universel ; le Temple maçonnique dans lequel vont se dérouler les travaux de la Loge et surtout le temple personnel de chaque Frère participant, tous ces Temples construits simultané­ment et selon les mêmes règles, les mêmes lois, par la Sagesse qui conçoit, la Force qui exécute et la beauté qui orne. Il reste alors à rattacher l'entité collective à l'Ordre maçonnique universel, ce que les francs-maçons qui travaillent au Rite Ecossais Ancien et Accepté, rite pratiqué par la quasi-totalité des Loges de la Grande Loge de France, font par une invocation au Grand Architecte de l'Univers. Le Grand Architecte de l'Univers est un principe créateur auquel nous croyons, de coloration théiste ou déiste, nécessairement transcen­dant par rapport au monde car le Créateur ne peut être confondu avec la Création et la Créature. Invocation qui appelle la Force de l'infiniment grand à transcender et magnifier la force de l'infiniment petit.

Invocation et non prière car la prière suppose que l'homme ne peut pas manier lui-même la puissance surnaturelle parce qu'il reste sur le plan de la condition humaine et qu'il ne peut que s'adresser aux archétypes extra-humains pour leur demander d'orienter eux- mêmes cette puissance extra-humaine ou pour obtenir des avanta­ges particuliers.

Mais l'invocation n'est pas non plus une incantation qui place l'agent humain sur le plan des forces surnaturelles, ou plutôt qui est elle-même surnaturelle car elle a une efficacité intrinsèque.

Nous croyons que l'ordre cosmique et humain a été créé selon un plan ; ce plan doit être découvert par l'intelligence humaine au prix d'un effort continuel et du travail effectué essentiellement en Loge. Et c'est dans cette Loge, isolement spacio-temporel sacré, que se déroulent les initiations.

Lorsque les travaux sont terminés, il faut alors fermer la Loge selon le rituel de fermeture, différent du rite d'ouverture, bien sûr, mais tout aussi délicat car si la qualité des travaux dépend de la qua­lité de la "construction" de la Loge, le bénéfice intellectuel et émo­tionnel de la réunion, ou Tenue, est d'autant plus grand que la Loge est fermée selon le rituel dans la précision des gestes et des paro­les, et dans la dignité des attitudes.

De même qu'à l'issue d'un concert musical il faut quelques minutes pour reprendre contact avec la réalité, il faut, la Tenue ter­minée, retrouver le temps et l'espace profanes, il faut que, tout impré­gné de Sagesse, de Force et de Beauté, le franc-maçon puisse con­tinuer au dehors l’œuvre commencée dans le Temple, qu'il apporte sa contribution maximum pour que la Paix règne sur la terre, que l'Amour règne entre les hommes, et que la Joie soit dans les coeurs, c'est-à-dire qu'il se conduise en franc-maçon.

Quant au secret maçonnique, si nécessaire pour séparer encore le monde sacré des initiés du monde profane, où est-il puisque n'im­porte qui peut trouver dans des livres vendus en toute librairie le sens général que l'on peut donner à nos symboles, le déroulement de la cérémonie d'initiation, le détail des rituels d'ouverture et de fermeture des travaux d'une Loge, le mythe d'Hiram, même romancé, et que la télévision a présenté, il y a quelque temps, un film au cours duquel on pouvait assister aux travaux d'une Loge et à une initia­tion maçonnique ? Ce secret maçonnique, il existe encore : il est d'abord un secret de cœur, d'amitié profonde et sincère, de frater­nité, et puis, c'est aussi le secret intransmissible au profane de celui qui a vécu la chose. La sagesse populaire sait bien la différence énorme qu'il peut y avoir entre la parole et les actes, entre l'histoire racontée' et l'histoire vécue, entre l'épreuve traversée par le voisin et celle qui nous atteint personnellement. Si le rite a une logique, s'il renvoie à une finalité, à des structures, à des causes, il ajoute aussi les conséquences réelles de l'acte accompli.

Grâce à la qualité du rituel, le rite opère et permet au franc- maçon de trouver son équilibre, sa place. Car le rite permet à l'indi­vidu de se fixer. Saint Exupéry a dit : "Les rites sont dans le temps ce que la demeure est dans l'espace". Mais il faut ajouter qu'en s'éta­blissant dans une demeure, dans une condition humaine, le f ranc­maçon consacre celle-ci, la fonde sur la terre-mère et y laisse une fenêtre ouverte sur le ciel. La Loge, qu'il construit à chaque tenue, n'a pas de toit. Le franc-maçon travaille sous la voûte céleste, étoi­lée, "en prise directe", si je puis m'exprimer ainsi, avec le cosmos. Car c'est dans le cosmos que l'homme plonge ses racines.

"Les vraies racines de l'homme sont au ciel" a dit Platon, repre­nant ainsi l'image de l'arbre inversé de la Kabbale judaïque, du Zohar, du Coran, des Upanishad. Et c'est par la contemplation du cosmos et par la communion avec tous les autres hommes que le franc- maçon en particulier, et l'homme en général, devient un homme véri­table, retrouve son humanité profonde.

C'est en cela que le rite maçonnique diffère, non seulement de la pratique magique, mais aussi du simple tabou. C'est en cela qu'il est une "sublimation" créatrice d'une valeur nouvelle.

L'homme d'aujourd'hui, comme celui des sociétés archaïques, a besoin de sécurité, de limitation même, et sa vocation n'est cepen­dant pas de s'y enfermer, car il lui faut se dépasser sans cesse. Sa vie sociale et sa vie intérieure spirituelle sont une quête perpétuelle de cette sublimation qui le ferait approcher de l'inaccessible synthèse.

Une religion s'enracine souvent statiquement pour défendre sa réflexion alors que nous, francs-maçons, nous nous appuyons sur notre enracinement pour propulser notre savoir, notre connaissance, toujours plus loin, vers la Lumière, notre but final, comme la cathé­drale gothique comparée à l'église romane. La Franc-Maçonnerie, qui n'est d'aucun temps, appartient à tous les temps et, n'étant d'au­cune religion, trouve en toutes les religions ses grandes vérités. Elle s'intègre, par la valeur de son rituel et de son symbolisme, par la qualité et l'efficacité de son rite, dans le courant traditionnel de toutes les initiations. Elle fait du franc-maçon "l'homo-viator", l'homme en marche vers son devenir ; elle permet à l'homme de réaliser son équilibre spirituel et de construire un homme à mesures d'homme et, pourquoi pas, la montée de l'Humanité vers un point oméga, vers ce point où l'Homme Total nous attend dans l'Avenir.

(1) Conférence prononcée le samedi 10 décembre 1983 au Cercle Condorcet- Brossolette, par Jean-Pierre REGUEME.

Source : www.ledifice.net

Partager cet article

Commenter cet article