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Hauts Grades

le rite swedenborgien au temps de Papus

2 Février 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #histoire de la FM

En marge de l’Ordre martiniste et sous la houlette de Papus, à partir de 1901, passé l'âge d'or du swedenborgisme, mais en pleine restauration française de l'occultisme, une loge, ou plutôt un chapitre d’un rite maçonnique singulier, fonctionne à Paris, contre vents et marées. Cet aréopage, au titre distinctif INRI, qui rappelle évidemment l’inscription clouée sur la croix du Christ (1), porte le numéro 14 sur la liste des ateliers du "rite primitif et originel", c’est-à-dire du rite swedenborgien ou soi-disant tel, dont John Yarker assume outre-Manche la grande maîtrise générale, qu’il cumule d’ailleurs avec la grande hiérophanie du rite ancien et primitif de Memphis-Misraïm, que Papus implantera en France en 1908. Mais ceci est une autre histoire(2) .


Pour Papus, en l’espèce, l’histoire qui nous intéresse commence en 1893, quand Yarker lui demande son admission dans l’Ordre martiniste, dont – fait inouï – il n’avait pas encore reçu la moindre charte. En retour, Papus est reçu dans le Suprême Conseil du rite primitif et originel, où il côtoie notamment, sur le papier au moins, William Wynn Wescott, suprême mage de la Societas Rosicruciana in Anglia (qui signera d’ailleurs un traité d’alliance avec l’Ordre kabbalistique de la Rose-Croix, lié lui-même à l’Ordre martiniste), premier grand surveillant du rite, et Henry Olcott, co-fondateur de la Société théosophique. Papus lui-même y assume la charge de "Supreme Grand Marshal", c’est-à-dire de grand maître des cérémonies.

Ce rite maçonnique (ou soi-disant tel car d'aucuns réagiront sur ce point), est un avatar du swedenborgisme. Avatar légitime ? Avatar de désir ? Ce sera à voir. Quant au swedenborgisme, à sa source se tient Emmanuel Swedenborg. Commençons par un rappel salutaire.

" SWEDENBORGISME "

Emmanuel Swedenborg, le visionnaire suédois comme on dit souvent, et quelquefois un peu rapidement, naquit en 1688, à Stockholm, d'un père évêque luthérien; il mourut à Londres, en 1772. Entre ces deux dates, une carrière quasi exemplaire le conduira du scientisme à la théologie et du mécanisme à la mystique. Mais le "cas Swedenborg", pour reprendre le mot de Paul Valéry, ne se peut régler aussi rapidement que certains l'ont cru, car si les visions qui feront sa célébrité paraissent extravagantes et naïves, c'est que ce prophète a lu dans son propre miroir déformant. Cependant, les images n'en étaient pas moins réelles que leur source, et il serait injuste de s'arrêter à l'aspect déformé que Swedenborg en percevait. Aussi, le Suédois a enfermé des intuitions géniales dans le carcan dogmatique de sa propre théologie d'inspiration luthérienne. Et Swedenborg apparaît alors sous un autre éclairage: vrai visionnaire, digne théologien, authentique théosophe, prophète aussi d'une tradition sans cesse à réinventer.

Annonciateur de la Jérusalem d'en-haut, Swedenborg n'a point fondé de chapelle. Mais après sa mort, la Nouvelle Eglise qui compose un nouvel avatar de l'Eglise universelle s'édifiera dans sa mouvance. La naissance et la prospérité de cette communauté ne nous intéressent ici qu'accessoirement. Pour mémoire donc. Mais l'influence du théosophe suédois s'est étendue à maintes chapelles succursales, dans l'illuminisme du XVIIIe siècle, et dans la franc-maçonnerie. Voilà qui nous intéresse davantage.

D’abord, Swedenborg a-t-il été franc-maçon ? Les dates de sa vie terrestre ne s'y opposeraient en rien, en effet. Voyons ce qu’en disent quelques auteurs classiques de la littérature maçonnique. F.T.B. Clavel, l'un des premiers, en 1844, déclare que Swedenborg "s'est livré à de profondes recherches sur les mystères de la franc-maçonnerie, auxquels il avait été initié" (3) . Maint auteur lui emboîtera le pas. Du reste, pour Jean-Marie Ragon, en 1853 (4) , pour Papus (5) que relaie Victor-Emile Michelet (6) , en 1899, pour Barbier (7) , en 1910, Swedenborg est aussi l'initiateur ou l'inspirateur de Martines de Pasqually, grand souverain de l’Ordre des chevaliers maçons élus coëns de l’univers.

Las, Emmanuel Swedenborg, dont on a retracé la vie dans sa continuité, n’était pas franc-maçon, il n’a par conséquent donné la lumière maçonnique a personne, ni constitué de groupe ou de loge où se serait pratiqué quelque rite de sa composition. Et il n’y a pas le moindre lien entre lui et Martines de Pasqually. Nul doute en l’espèce : le rite swedenborgien, quel que soit le système ainsi désigné, ne saurait descendre en droite ligne de Swedenborg. Est-il besoin de préciser aussi qu’est légendaire la fondation du rite de Swedenborg en … 1621, soit près du huit décennies avant la naissance de son éponyme ? Jacques-Etienne Marconis, qui allègue le fait, ajoute que ce rite se trouve en quelque sorte condensé dans le 72e degré dénommé Gardien des trois feux, de son rite de Memphis (8).

Mais répétons l’influence du théosophe suédois sur l’illuminisme du XVIIIe siècle, pas seulement dans la franc-maçonnerie illuministe. Commençons par l’illuminisme hors la franc-maçonnerie.

Swedenborg eut dans son entourage immédiat des illuminés, des théosophes. D’aucuns ont pu constituer un relais entre le visionnaire et certaines écoles ésotériques auxquelles eux-mêmes appartenaient. Surtout, l’œuvre monumentale du Suédois, traduite en plusieurs langues, est passée très tôt entre les mains de certains illuministes. Pour mémoire : l’Ecole du Nord du prince Charles de Hesse, propagera ses enseignements, en les associant à d’autres, comme par exemple la métempsycose (9).

Inscrivons ici le nom d’Antoine Joseph Pernéty, traducteur français de deux maîtres livres du Suédois : Les merveilles du Ciel et de l’enfer, en 1782 ; La Sagesse angélique sur l’amour divin et sur la Sagesse divine, en 1786. A Berlin, où Frédéric II l’avait fait appeler (croyant d’ailleurs inviter son cousin), cet ancien bénédictin de la congrégation de Saint-Maur fonda au plus tard en 1779, avec quelques compagnons et sur ordre d’un curieux oracle dit "sainte parole", un cercle illuministe. Transporté en 1784 dans le comtat venaissin, le groupe y deviendra pour la postérité les "illuminés d’Avignon". Ces illuminés sont, à les croire et à en croire l’oracle qui les guide, les élus de Dieu, et le signe de leur élection consiste dans la vision de leur saint ange gardien. Ce commerce avec les anges les apparente à Swedenborg, et cette vision particulière les rapproche davantage encore des théosophes, dans la construction de la Jérusalem nouvelle, l’unique Cité sainte. A Berlin d’abord, puis en Avignon, les compagnons de Pernéty s’occupent d’alchimie très matérielle (la "sainte parole" ne dédaigne pas de les guider – où de les perdre ? – dans l’élaboration du grand œuvre), et de théosophie. L’oracle, du reste, ne s’oppose pas aux conceptions de Swedenborg, dont le neveu Silverhielm fréquente le groupe, comme d’ailleurs le marquis de Thomé que nous rencontrerons. Mais l’importance accordée à la Sainte Vierge dans la composition d’une mariologie audacieuse les en éloigne sur ce point au moins. D’ailleurs, les orientations majeures des illuminés d’Avignon, fondés avant que leur maître ne lise Swedenborg, ne sont-elles pas en gros celles de Pernéty ? S’il est abusif de les qualifier de swedenborgiens orthodoxes, l’influence du théosophe suédois se décèle assurément dans leur propre doctrine. Mais Pernéty n’était pas franc-maçon, et son groupe ne constituait pas plus que celui de Charles de Hesses (qui lui l’était) un rite maçonnique : il ne faut donc pas y chercher la franc-maçonnerie swedenborgienne (10).

Après les fausses pistes, abordons les vraies.

RITES " SWEDENBORGIENS "

Si René Guénon, dont les néo-swedenborgiens étaient l’une des cibles, se range à l’évidence selon laquelle Swedenborg n’était pas franc-maçon, il admet "que quelques-uns de ses disciples y répandirent [sc. dans la maçonnerie suédoise] certaines de ses idées, et cela à titre de simples vues individuelles" (11) . Au vrai, ce n’est pas dans le rite Suédois qu’il faut aller chercher l’influence majeure des disciples de Swedenborg, mais dans certain rite vraisemblablement apparu en… France.

En France où un certain Bénédict Chastanier, swedenborgien ardent à la propagation des idées et des écrits du maître, franc-maçon sympathisant de quelques rites illuministes, passe en effet chez plusieurs auteurs (mais prudence tant il est vrai qu’on se copie beaucoup entre historiens de la maçonnerie !), pour le fondateur d’un rite maçonnique swedenborgien. Voici, par exemple, ce qu’en dit Ragon, en 1841 : "Ce Maçon français établit, en 1767, à Londres, une société secrète purement théosophique chrétienne, dont l’objet était de propager le système de Swedenborg. La secte devint bientôt publique.
"Il institua, d’après le même système, des grades intitulés : apprenti, compagnon et maître théosophe ; écossais sublime, ou Jérusalem céleste (sic) ; frère bleu et frère rouge, et fonda les illuminés théosophes" .

En 1853, Ragon reprend mot pour mot le texte précédent, mais y ajoute que Chastanier s’inspira de Pernéty (12) , qui, en 1767, n’avait pas encore fondé son propre cercle… D’autres, comme Bègue-Clavel en 1844, prétendent que Chastanier avait d’abord cherché à implanter son rite à Paris, en 1766, avant de le porter à Londres l’année suivante (13).

Bénédict Chastanier n’est pas un inconnu. Né en 1739, il étudie au collège Sainte-Barbe, puis à l’Hôtel-Dieu où il est reçu chirurgien. En 1763, à vingt-quatre ans, il quitte la France pour l’Angleterre. En 1765, nous le retrouvons à Paris, membre de la loge Socrate de la Parfaite Union, dont il devient vénérable, après avoir été élu secrétaire général pour les provinces de la Grande Loge de France, le 27 décembre 1765. De 1782 à 1788, il publie à Londres et à La Haye des traductions de Swedenborg. De retour sur le continent, il fréquente les illuminés d’Avignon qu’il représente avec d’autres frères au fameux convent des Philalèthes, en 1785. Il s’intéresse à l’alchimie et au mesmérisme.

Dans la fondation du rite swedenborgien, on lui associe souvent (concurrent ou collaborateur ?) le marquis de Thomé, franc-maçon et disciple lui aussi de Swedenborg, et sectateur de Pernéty, qui, en 1783, si j’en crois Bègue-Clavel, aurat "voulu dégager la doctrine swedenborgienne de ce qu’on y avait mêlé d’étranger", en instituant à Paris le rite swedenborgien en six grades (14). Or, les grades donnés par Bègue-Clavel pour ceux de Thomé sont précisément ceux que Ragon attribue pour sa part à … Chastanier, avec qui Thomé avait d’ailleurs représenté les illuminés d’Avignon au convent des Philalèthes, en 1785.

La plus ancienne nomenclature connue des grades attribués à Chastanier et Thomé, couchée sur un manuscrit de la fin du XVIIIe ou du début du XIXe siècle, se rapporte en réalité à une certain "Ordre des illuminés de Swedenborg", en six grades que voici : apprenti théosophe, compagnon théosophe, maître théosophe, théosophe illuminé, frère bleu, frère rouge (15).

Au début ou au milieu du XIXe siècle, le rite swedenborgien passe d’Europe sur le continent américain. Une brochure de la Societas rosicruciana in Anglia, en 1896, allègue dans un court paragraphe la fondation d’une loge de ce rite, à New York, en février 1859, qui, selon la même source, aurait poursuivis ses travaux jusqu’en 1863 (16). Samuel Beswick, auteur de Swedenborg Rite and the great masonic leaders of the eighteenth century (17) dit la même chose. Croyons-le sur parole puisque John Yarker nous apprend que le "réveil" du rite swedenborgien, aux Etats-Unis, puis au Canada, eut pour artisan Beswick lui-même (18).

Le rite primitif et originel de la franc-maçonnerie, soi-disant primitif et originel écrira, d’ailleurs à raison, René Guénon qui – oubliant son admission à INRI quelques années plus tôt - ne ménageait ni Yarker ni Papus, Yarker ne l’avait donc point inventé, quoi qu’il lui ait très probablement donné ce nom. Renvoyons d’emblée à l’étude capitale de R.A. Gilbert "Chaos out of order : the rise and fall of the swedenborgian rite" (19).

Le 1er juillet 1876, Yarker avait donc reçu le rite swedenborgien d’une source canadienne (W. J. B. Mc Leod Moore), qui renvoie elle-même, au début de la chaîne, aux grades de Chastanier et Thomé. Dès 1877, Kenneth R. H. MacKenzie, ami et collaborateur de Yarker, publie Fundamental Constitutions of the primitive and original Rite of Freemasonry or Swedenborgian Rite, qui le présente comme un système de trois hauts grades : Enlightened Freemason or Green Brother, Sublime Freemason or Blue Brother, et Perfect Freemason or Red Brother.

Puis la Grande Loge de Yarker, suivant son habitude, essaimera à travers le monde. En 1897, les différents représentants étrangers en sont : Constantin Moriou pour la Roumanie, Henry Olcott à Bombay, Charles Sotheran à New York, Georges F. Fort pour le New Jersey, Alexander Duncan pour l’Afrique du Sud, F. G. de Nichichievitch pour l’Egypte. Viendront s’y joindre peu après Theodor Reuss pour l’Allemagne et Papus pour la France.

DU CHAPITRE INRI…

En novembre 1901, L’Initiation range donc le "Rite swedenborgien (loge INRI)" au nombre des organisations dont elle est en France l’organe officiel. Le fonds Papus de la Bibliothèque municipale de Lyon conserve d’ailleurs un petit dossier sur notre rite dont j’extrais une note manuscrite de Papus intitulée "Le Rite Swedenborgien", que voici :

"Parmi les systèmes d’initiation les plus élevés un des premiers plans est occupé sans [conteste ?] par le Rite Swedenborgien présidé par le F.. John Yarker, 33e, 96e, Membre du Suprême Conseil [de l’Ordre martiniste], etc.
"Ce rite, essentiellement spiritualiste et chrétien, n’admet à la connaissance de ses lumières que les Maçons auxquels l’acacia est connu [c’est-à-dire les maîtres maçons]. Les travaux sont […] tenus au moins au grade de 18e.
"Les rituels de ce rite sont très originaux et n’ont jamais été publiés dans aucun ouvrage soit maçonnique soit profane. C’est assez indiquer le caractère élevé de leur composition.
"Le Rite swedenborgien possède des chapitres dans beaucoup de pays d’Europe. A Paris fonctionne le chapitre INRI auquel peuvent être affiliés tous les Maçons réguliers qui sont, après enquête, admis à cet honneur. Les noms des membres sont rigoureusement tenus en dehors de toute communication maçonnique ou profane. S’adresser pour tous renseignements à la mention de l’Initiation […]" (20).

Papus avait en effet reçu d’Angleterre les rituels anglais des trois hauts grades du rite swedenborgien, qu’il fit traduire probablement par Téder. Le manuscrit des degrés d’Illuminé franc-maçon ou frère vert, et de Parfait franc-maçon ou frère rouge, est aujourd’hui conservé dans le legs Philippe Encausse à la Bibliothèque municipale de Lyon (21). La découverte de ces rituels montre que le chapitre INRI dépassa le stade de l’ébauche sur papier (ce qui n’était certes pas le cas de toutes les projets de Papus). Entre autres pièces probantes, Robert Ambelain avait pour sa part recueilli l’insigne de Papus, qui en fut vraisemblablement le "très sage" avant Téder (22).

Ouvert aux seuls maîtres maçons, le chapitre INRI fonctionne donc à Paris, au plus tôt en 1901, discrètement et sans accroc avec la maçonnerie française engagée sur la voie substituée. Mais en 1906, Papus sort de sa réserve pour croiser le fer avec Charles Limousin qui, en juin, vient de publier dans L’Acacia, organe du Grand Orient et de la Grande Loge de France, un article sur la régularité maçonnique auquel Papus répond dès le mois suivant dans les colonnes de L’Initiation :

"Qu’on installe à Paris et en France des Loges symboliques régulières dans lesquelles on ne fera que du travail vraiment maçonnique et qu’on laisse se débrouiller en toute liberté les Loges non maçonniques. Par le jeu de la libre concurrence, les Maçons qui voudront travailler le symbolisme viendront dans les Loges des Rites universels établis en France, et ceux qui préféreront faire de la politique iront dans les autres.
"Une telle création sera bientôt réalisée et nous verrons alors quel est le meilleur des deux systèmes" (23).

Il n’en faut pas plus pour que L’Acacia, sous le plume d’un "maître Hiram" qui se laisse identifier sans peine au frère Limousin, ne s’engage dans cette nouvelle bataille. Tout de go, celui-ci ne craint pas d’y déclarer que Papus n’est pas un maçon régulier, ce qui, dit-il, explique du reste "l’ignorance spéciale dont il fait preuve" sur la question de la régularité. Et de conclure que la fondation à laquelle Papus fait allusion n’aura pas plus de succès que ses autres entreprises, et ne sera par surcroît reconnue par personne. S’en suit une nouvelle réponse de Papus que reproduit L’Acacia, avec onze pages de commentaires, où Limousin cite notamment une précédente lettre que le grand maître de l’Ordre martiniste lui a adressée :

"Je ne sais si vous savez que je représente à Paris le Rite Suédois (sic) d’Yarker et qu’une Grande Loge de France vient d’être chartée depuis que les Loges françaises abandonnent l’invocation du Grand Architecte. Peut-être entendrez-vous bientôt parler de nous. Ce Rite est régulier et universel, en relation avec les Rites reconnus."

Aux pages de Limousin, Papus répondra encore par une nouvelle lettre dont il convient d’extraire ce qui concerne notre rite (car la discussion touchait plusieurs sujets, dont la personne de Téder que Limousin croyait être… Papus) :

"Je suis Président à Paris depuis plusieurs années du Chapitre Inri n° 14, du Rite Swédenborgien, comme vous pouvez le voir sur la liste des Formations du Suprême Conseil de ce Rite. Cette liste est imprimée depuis de longues années également.
"Or ce Rite étend son action. Il ajoute un Temple à son chapitre et il charge un Comité d’organisation de créer cette nouvelle formation.
"On ne recevra dans cette formation que des Maîtres, puisque la caractéristique de nos travaux est de ne pas empiéter sur les travaux des loges.
"Maintenant que ces Maîtres soient Français, Ecossais, Espagnols ou Japonais, cela nous indiffère. Nous n’insulterons pas un Français, même s’il a vu la lumière en Araucanie.
"Je garantis, au nom de ce Rite, aux Maçons français qui se joindront à nous, la réception en Angleterre, aux Etats-Unis, en Allemagne et dans d’autres contrées encore. Le Rite primitif et originel de la Franc-Maçonnerie possède lui-même 57 Chapitres et Temples. Si la Grande Loge d’Angleterre "tolère" que ses Officiers prennent les grades du Rite de Yarker, comme vous dites, il est présumable que la réciprocité est vraie. Les futurs membres de notre formation auront de quoi faire.
"Ce que je prie notre ami Limousin de constater c’est que je ne fonde rien de nouveau. Je suis un simple délégué chargé d’une mission définie sous la direction d’un Suprême Conseil bien connu en Angleterre. Si je remplis mal l’objet de ma délégation on me remplacera, mais cela se fera tout de même, d’autant mieux, qu’on recherche la qualité et non la quantité."

Inlassable, Limousin répondit à son tour par un nouvel article, puis L’Acacia préféra trouver une autre cible en la très contestable personne de Theodor Reuss, d’ailleurs grand maître du rite swedenborgien pour l’Allemagne.

… A LA GRANDE SWEDENBORGIENNE DE FRANCE

En France, ainsi que le laisse entendre l’affrontement de Limousin et de Papus, surgira en effet du chapitre INRI une Grande Loge swedenborgienne de France, chartée par Yarker en date du 15 mars 1906 (24). Il me paraît significatif que Papus ait fondé la même année une autre loge, au titre distinctif Humanidad, rattachée celle-là au rite national espagnol, et ouvrant ses travaux aux trois grades symboliques. Ainsi furent reçus à INRI des frères étrangers aux grandes obédiences française, qui avaient précédemment été élevés à la maîtrise à Humanidad… dont un certain René Guénon.

Au convent maçonnico-spiritualiste organisé par Papus et les siens en juin 1908, seront représentées les Grandes Loges Swédenborgiennes de France, de Grande-Bretagne et d’Allemagne, ainsi que maintes fondations de Papus, Yarker, Reuss.

En 1909, un certain G.A. Taber, de Boston, écrira à Papus afin de pouvoir implanter aux Etats-Unis une branche du rite swedenborgien. Papus lui répondra favorablement tout en lui conseillant de voir aussi avec Yarker afin de choisir entre la fondation d’une délégation de la Grande Loge swedenborgienne de France, ou la constitution d’une Grande Loge autonome. Mais d’autres loges dépendantes de Yarker y étaient déjà installées sur le territoire américain.

Avec la mort de Yarker, en 1913, le rite swedenborgien privé de son chef suprême n’eut plus guère de succès, d’autant qu’il avait été supplanté par les rites égyptiens promus à bien meilleur avenir. A partir de 1908, Papus ayant reçu la grande maîtrise du rite de Memphis-Misraïm pour la France, il se pourrait que les grades "égyptiens" se soient substitués aux grades swedenborgiens. A moins que les deux systèmes n’aient été pratiqués parallèlement au sein du même chapitre ?

Lorsque Papus passa à l’Orient éternel, le 25 octobre 1916, Charles Détré, son adjoint depuis 1906, lui succéda comme grand maître de la Grande Loge swedenborgienne de France. Mais il mourut à son tour deux ans plus tard, le 26 septembre 1918. A ma connaissance, ni Jean Bricaud, ni Victor Blanchard, tous deux prétendants à la succession de Téder pour l’Ordre martiniste, ne se sont prévalus d’une quelconque grande maîtrise du rite swedenborgienne pour la France (25). Georges Bogé de Lagrèze, en revanche, le fit, ainsi qu’en témoigne une lettre adressée par celui-ci à l’Américain Ralph M. Lewis, imperator de l’AMORC, en date du 12 novembre 1945 (26). Mais de qui Lagrèze tenait-il ses pouvoirs en l’espèce ? (27) En tout cas, Lagrèze meurt en 1946 et personne, après lui, ne semble plus se soucier en France du rite swedenborgien… (28)

Le rite swedenborgien, ou les rites swedenborgiens qu’on dirait sans jeu de mots " primitifs ", c’est-à-dire du XVIIIe siècle, s’inspirent probablement de la doctrine d’Emmanuel Swedenborg. Il ne suffirait que d’avoir leurs rituels pour en avoir la preuve. Mais qu’en était-il des rituels en usage au chapitre INRI, traduits d’après leur version anglaise en usage au temps de John Yarker ? Qu’en était-il de ce rite swedenborgien-là ? Beswick, Yarker, Papus et d’autres revendiquent pour le rite " primitif et originel " une grande ancienneté, qui situent sa fondation en l’an 5873 avant Jésus-Christ, et le tiennent pour le modèle commun des autres rites maçonniques, dès lors tous un peu apocryphes. Du reste, Papus, tout à l’heure, en parlait aussi comme d’un rite chrétien, et ce n’est pas par hasard qu’il allègue en passant le 18e grade de rose-croix du rite écossais ancien accepté et de Memphis-Misraïm, souvent qualifié de christique.

Pourtant à bien lire les rituels du chapitre INRI, nulle trace de christianisme explicite, sauf à ne considérer du christianisme que son aspect vétéro-testamentaire, ou à lire entre les lignes. Certes, les références bibliques y sont nombreuses, qui forment la trame même du rituel, mais point de référence au Christ Jésus. Quant au swedenborgisme au sens strict, moins de traces encore… Craignons que notre rite swedenborgien, soi-disant tel en fait, n’ait que peu de rapports avec les rites, ou le rite de Chastanier et Thomé. Peu ou pas swedenborgien, le " rite primitif et originel de la franc-maçonnerie ", n’était pas non plus, et de loin, le plus ancien des rites maçonniques.

Pourtant, Yarker, Papus et quelques autres l’avaient rêvé ainsi. Pourquoi ignorer les filiations de désir ? Car Papus en France, bien plus encore que Yarker en Grande-Bretagne, avait à maintenir la tradition maçonnique, initiatique et gnostique, en un temps où, passé la dernière loge du rite de Misraïm, cette tradition était ici sur le point de disparaître. Une fois de plus, à travers ce nouveau cercle marginal, Papus aura donc maintenu, seul contre tous ou presque, après l’avoir reçu par de très singuliers canaux, le flambeau que le Grand Architecte de l’Univers, n’en doutons pas, lui avait confié.
Serge Caillet
L'Initiation, juillet-septembre 2000, avec une mise à jour des références bibliographques

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