Dimanche 24 juin 2012 7 24 /06 /Juin /2012 08:28

On pourrait se demander si poser le problème de la crédibilité de ce rituel est vraiment pertinent : en effet, folklore veut dire, mais par extension, «aspect pittoresque, sans importance ou sans signification profonde», alors que le mot, dans son acception première, ne comporte pas du tout cette connotation réductrice : le folklore, c'est d'abord «la science des traditions, des usages et de l'art populaire d'un pays, d'une région, d'un groupe humain, ou encore ensemble de ces traditions» (Petit Robert). Parmi les dits groupes humains, figurent le Consistoire et les Vaillants et Sublimes Frères du 32e degré en général, et leurs traditions et usages peuvent en effet faire l'objet d'une science profane, qui d'ailleurs existe même si elle n'en est qu'à ses débuts, universitaires en particulier, la maçonologie... A ceci près que le mot de folklore ne convient guère, la Maçonnerie n'étant pas un «art populaire» comme l'impliquerait l'étymologie de folklore (folk = peuple) mais, comme chacun sait, un «art royal» Ce plaisant préalable une fois posé, nous permet toutefois d'introduire la notion d' «objet d'étude» susceptible d'un déchiffrement fondé sur la recherche historique, si déplaisante soit-elle parfois. En premier lieu, il nous faudra tenter d'éclaircir les rigines du 32e degré, les circonstances historiques de sa constitution. En deuxième lieu, nous aurons à nous poser le problème de la cohérence du rituel sans ignorer ses obscurités et ses incertitudes. C'est seulement en troisième lieu que nous pourrons nous demander, au-delà du sentiment de dérision qui peut naître de certaines constatations, s'il y a lieu de conclure à un folklore, au sens le plus négatif du terme, ou, au contraire à l'existence de fondements symboliques authentiques, propres à donner toute son efficacité spirituelle à la pratique du rituel du 32e degré.

I - Circonstances historiques de la constitution du grade

Au XVIIIe siècle, selon le Frère André Doré, les nouveaux grades se vendaient très cher : «Etre Maître de Loge, c'était être possesseur inamovible d'une charge, dont on pouvait, avec quelque habileté, tirer de gros profits». Les Hauts Grades et leurs rituels constituèrent une marchandise... Malgré la tentative de limiter leur progression en nombre, celle-ci «déferla comme une épidémie et sans que l'on puis se en déterminer les foyers». Il en résulta un incroyable fouillis... Ce genre de perversions est à peu près inévitable, la vente des indulgences avait sévi ailleurs qu'en Maçonnerie et ce ne sont pas les trafiquants de grades qui ont inventé la simonie - ni d'ailleurs fait appel les premiers à la vanité humaine. A partir de 1730, les rameaux soudés sur la légende d'Hiram, inconnue, semble-t-il de la Maçonnerie opérative, aboutissent aux 1450 grades, 75 Maçonneries et 52 Rites que Ragon inventoria en 1861 et dont les cérémonies «puériles et morbides» n'étaient certes pas absentes. Il est devenu banal, par ailleurs, de rappeler avec Doré que la Maçonnerie spéculative était d'abord constituée de petits groupes qui se réunissaient «pour converser, jouer et banqueter», mais l'enrichissement symbolique continu à partir de la Bible, de la Kabbale, de l'Hermétisme, du Rosicrucianisme, attira de plus en plus de profanes exigeants et attentifs. La structuration d'une symbolique riche et spécifique à l'intérieur de certains grades plaide également pour l'importance d'une motivation «philosophique» qui se liait à une réelle philanthropie.

Certes, les origines du Rite Ecossais Ancien et Accepté ne sont pas dénuées de pittoresque. Le Comte de Grasse Tilly, fils de l'amiral, ruiné, contraint toute sa vie aux expédients, avait vu dans la Maçonnerie un terrain à exploiter. Il avait ramené des Antilles dans ses bagages les Constitutions de 1786, dite de Frédéric le Grand, fabriquées en réalité vers 1801, en s'attribuant le titre de Grand Commandeur du Suprême Conseil des îles sous le Vent et du Vent. Document apocryphe qui autorisait pourtant de Grasse à constituer grades et ateliers écossais. Tout de même, ne lui faisons pas inventer l'écossisme ! La mention «Scotts Masons» figure dans le Daily Journal de Londres du 5 septembre 1730. D'autres mentions de Loges Ecossaises apparaissent en 1733, 1735. L'extension, sans plus de distinction entre orangistes et stuardistes, fut rapide sur le continent.

C'est en 1743 qu'une première mention officielle de la Maçonnerie Ecossaise apparaît dans un document de la Grande Loge avec l'exigence - capitale - qu'un Maître Ecossais ait d'abord été Maître symbolique, c'est-à-dire en Loge bleue. En 1751, fut fondée à Paris la Mère Loge Ecossaise du Contrat Social et, vers 1756, le Conseil des Chevaliers d'Orient d'où surgit le Conseil des Empereurs d'Orient et d'Occident, crédité, conjointement avec un Supposé Consistoire des Princes du Royal Secret, sis à Bordeaux en 1762, d'avoir créé le Rite dit de Perfection. Ce système hiérarchisé de 25 grades fut la source première de l'actuel Rite Ecossais Ancien et Accepté. Mais la première trace de sa constitution, nous ne la trouvons que dans une copie de 1797, issue du «Livre d'Or» de de Grasse Tilly, sorte de curriculum vitae ou de «press book» établi à des fins stratégiques.

Il semble bien que deux hommes aient joué un rôle décisif. Un anglais d'origine hollandaise, Franken, qui crée aux USA en Albany, en 1768, l'Ineffable Loge de Perfection. Le négociant Etienne Morin, chargé en 1761 par la Grande et Souveraine Loge St Jean de Jérusalem à l'Orient de Paris, «d'établir dans toutes les parties du monde la parfaite et sublime Maçonnerie» et qui délègue ses pouvoirs à Franken. Morin à qui l'on a prêté beaucoup d'habileté et d'intelligence, semble bien l'auteur de ce 25e grade de Sublime Prince du Royal Secret ; il aurait, par ailleurs, réuni les éléments disparates de ce qui allait devenir le Rite de Perfection. C'est le Rite de Perfection qui resurgit avec de Grasse Tilly à Paris en 1804 - alors qu'il s'était développé surtout en Amérique - mais augmenté de 8 nouveaux degrés, nés aux Antilles vers 1796-1797, ce qui fait 33 degrés, auxquels on se tiendra. La création du Suprême Conseil de France, en septembre 1804, est une supercherie de de Grasse Tilly ; il n'existe aucune trace de cet événement, sinon trop tardive pour ne pas apparaître comme douteuse ; les actes du Suprême Conseil, publiés en 1832, ne font pas mention en effet du Concordat de 1804, signé avec le Grand Orient, et par lequel le Suprême Conseil s'intégrait sans réserve à ce dernier, concordat révoqué dés 1805. Comme on le voit, même ramenée à l'essentiel, l'histoire de l'introduction du Rite Ecossais Ancien et Accepté est fastidieuse. De ce raccourci, retenons les points qui intéressent le grade et sa crédibilité historique éventuelle. A tort ou à raison, le critère qui parait, aujourd'hui encore, fonder la légitimité d'un Rite - et d'un Grand Collège - en fonction des conventions conclues, c'est la référence au Grand Orient de France. J'entends dire volontiers : «le Grand Collège des Rites du Grand Orient de France...». De ce point de vue, le 5 décembre 1804, la Grande Loge Générale Ecossaise, créée guère plus d'un mois plus tôt par de Grasse, s'intégrait et, avec elle, intégrait l'Ecossisme, dans la tradition sans âge des Confréries de Métier à laquelle elle apportait en héritage tous les courants de pensée de l'ésotérisme occidental qui avaient déjà largement convergé dans la Maçonnerie «acceptée». Il était minuit lorsque la Grande Loge Générale Ecossaise frappe à la porte du Temple du Grand Orient alors que celui-ci siégeait encore «Le grand Vénérable a fait former la voûte d'acier et député 9 Lumières au-devant des Respectables Frères qui venaient s'unir au point central de la Maçonnerie et se confondre à jamais dans le Grand Orient de France». C'est ce qu'avait ordonné Napoléon. L'Empereur n'eut pas à attendre et de Grasse Tilly dut ravaler ses rêves de suprématie. Entre deux hypothèses envisagées - supprimer la Maçonnerie, l'unifier et la contrôler - Napoléon avait choisi finalement la seconde. Avant de susciter et de consolider la République, la Maçonnerie réunie servirait ce qu'on a appelé «la Révolution couronnée». Le pouvoir avait apparemment pris suffisamment au sérieux l'apport du Rite Ecossais Ancien et Accepté pour hâter ce dénouement. Les Hauts Grades, ce n'était donc pas du folklore. Ou pas seulement...

Un peu plus tard, dans les années 1820, lproblème de relations entre Hauts Grades et Ateliers bleus se reposera autrement et une autre structure duelle naîtra Suprême Conseil et Grande Loge de France, parallèle aujourd'hui encore à celle que constituent le Grand Orient et le Grand Collège des Rites. La longue histoire de ces dyades maçonniques, inaugurée par les événements de 1804-1805, a prouvé, par sa permanence même et celle du conflit latent qu'elle manifeste et qu'elle résout tant bien que mal, qu'au-delà du folklore» propre aux relations humaines en général, il s'agit bien là d'un problème de fond : celui d'une essence double, présente aux deux niveaux, mais en proportions inverses, voire d'une double nature, élitaire et démocratique, ésotérique et politique, de la Franc-Maçonnerie à la fois conservatoire et ferment social, héritière d'une confrérie d'artisans et de traditions hétéroclites, du moins en apparence - les passions et les rivalités propres à toute société servant à l'occasion de catalyseur. Il me fallait bien, d'abord, suggérer, un peu longuement, que la tortueuse histoire du Rite Ecossais Ancien et Accepté ne relevait pas du folklore. Pour retrouver tout de même celui-ci, notons que lors de la rupture de 1805 du Suprême Conseil (soudain resurgi) avec le Grand Orient, un Consistoire du 32e degré aurait reçu délégation de ses «pouvoirs». On n'a aucun document à l'appui de cette affirmation... Mais, à ce moment, le grade lui-même de Sublime Prince du Royal Secret, 25e ou 32e, n'a, lui, rien de fantomatique. Grade singulier puisque les autres degrés écossais pratiqués l'étaient en Europe avant 1804, alors que celui-ci aurait été «fabriqué» à Kingston, aux Antilles, et serait apparu ici quelques semaines seulement avant l'arrivée de de Grasse seul grade en somme à n'être pas né en Europe, même s'il porte si fort l'empreinte du Vieux Continent. Mais il aurait été annoncé dès 1743 à Lyon par le grade de Petit Elu, et en 1780 par le Conseil Suprême des Princes Maçons... On s'interrogera sur le caractère prétendument «administratif» d'un grade qui apparaît comme le petit dernier, mais deviendra tout naturellement, sur le plan symbolique, le grade véritablement terminal, en même temps qu'intégrant dans une sorte d'eschatologie, une histoire ouverte. Comme nous essaierons de le montrer, mais dans une deuxième partie, c'est la structure même du rituel du 32e degré que nous avons à interroger qu'est-ce qu'il nous dit ? Est-il cohérent ? Que signifient ses incertitudes dans une perspective symbolique, ou ne signifient-elles rien d'autre... qu'un déficit de sens ? Le folklore, en somme...

2 - Incertitudes et cohérence du 32e degré

La dimension chevaleresque va de soi, mais n'est pas propre au grade. Il y a bien longtemps que les frères des Ateliers Supérieurs s'y sont habitués et elle ne suppose pas ici de commentaires particuliers. Le Frère reçu au 32e degré est «sublime». Il est «prince». Les grades maçonniques entraînant l'attribution de l'un ou l'autre de ces qualificatifs occupent chacun plusieurs colonnes dans le Dictionnaire du Frère Ligou, éd. 1991. Il en est de même de l'adjectif «royal». Trois mots qui, certes, devaient agir sur l'épiderme des impétrants mondains comme multiplicateurs de leur importance. Et si, de plus, cette importance s'accroît de la possession d'un secret... Un secret à majuscule i Le Secret... Alors, folklore ? Pas si vite Ressaisissons, deux siècles plus tard, l'ensemble sémantique proposé. On peut développer trois ordres de raisons pour n'y pas renoncer.

Le premier est que cela tient, alors que la crédulité, d'une part, les enjeux possibles définis en termes de vénalité d'autre part, ont disparu ; certes, il peut y avoir encore la tentation de transporter un carriérisme profane, sur le plan maçonnique, de voir dans le cursus des grades une sorte de consécration obligée, mais en marge de toute «cordonite», des gens raisonnables et désintéressés demeurent attachés à des appellations qui les font pourtant sourire. Pourquoi ?

C'est le deuxième ordre de raisons : la distance a été prise on ne s'en laisse pas accroire, mais il y a une théâtralité en oeuvre, consciemment, et qui vise à faire jouer un rôle, à mimer une métamorphose intérieure nous sommes bien censés ici imiter un modèle, dénommé Sublime Prince du Royal Secret, qu'il appartient à chacun d'entre nous de réinventer. Le dernier «état» de J'image qui, grade après grade, doit ramener notre conscience à l'Eveil, comme le Prince, Blanche Neige endormie ? Notre plus grande faiblesse est de considérer les contes comme n'étant que des contes... L'anthropologie les prend au sérieux. Troisième ordre de raisons pour avaliser le grade : la cohérence interne du récit, du texte. Le titre du grade résume, comme réalisée - en projection - la plus haute ambition intellectuelle possible à travers un modèle conceptuel qui se trouve être par ailleurs investi d'une charge «poétique» : le Sublime Prince du Royal Secret. Ceci, après un Chevalier Kadosh ou un Chevalier Rose+Croix qui sont des projections plus évidentes de notre imaginaire et comme figures de notre idéal. Au-delà du «modèle», il faut que l'ensemble du rituel traduise à la fois une capacité de durer une théâtralité initiatique, une cohérence structurelle. Il nous semble les avoir perçues. Reprenons le propos historico-légendaire du grade. Le but visé est Jérusalem, capitale des trois grandes religions du Livre. L'assemblée du grade se nomme Consistoire, comme l'Assemblée des Cardinaux, comme les Assemblées israélites et protestantes élues pour diriger la Communauté. Il y a donc là une allusion symbolique à une certaine unité d'intention qui concerne évidemment les Maçons du 18e siècle, non les Croisés du 12e ou du 13e. Cette intention plus qu'oecuménique est bien dans l'air du temps, au moment où papistes et huguenots se rencontrent en Maçonnerie, et où les ségrégations de la société civile sont en recul. Le rituel se ramène à une réunion de toute la chevalerie sur fond de croisade. Quelle croisade ? Les exégètes ne sont pas d'accord. Est-ce la troisième (1189-1192) qui ne récupère pas Jérusalem, mais seulement Tyr et Jaffa ? Est-ce la sixième (1228-1229), où Frédéric Il traite avec les musulmans, qui lui cèdent (provisoirement) Jérusalem ? Le parti-pris d'historicité est bien marqué par le rappel de l'itinéraire, via Naples, Malte, Rhodes, Chypre et Jaffa. Or, nous dit Paul Naudon, dans son recueil des Rituels du 32e degré, le président des titulaires de ce grade représente «Frédéric Il, roi de Prusse, souverain des souverains» qui «dirige l'armée maçonnique pour la conquête des Lieux Saints». Le Roi de Prusse fut, certes, au XVIIIe siècle, un Maçon notoire, mais n'y a-t-il pas ici une confusion évidente (que Naudon n'a fait que transmettre fidèlement) avec l'Empereur Frédéric Il de Hohenstaufen, effectivement chef de la 6e Croisade ? Cette occultation représenterait alors pour l'historiographie maçonnique une énigme passionnante... La présence cachée dans les rituels maçonniques de ce personnage immense, source possible du mythe des Empereurs d'Orient et d'Occident, excommunié par Grégoire IX, islamophile et arabisant, cultivant la philosophie et les mathématiques, la médecine et la logique, dans ses royaumes italiens où il vivait à l'orientale entre son harem et sa garde arabe, nous ouvre bien des pistes : comment la notion de «Saint Empire» a-t-elle pu s'assimiler dans le dis cours du rituel maçonnique au règne de la Vérité, de la Raison et de la Justice ? (Il faut souligner qu'il s'agit bien du Saint Empire Romain Germanique).

A partir d'un intérêt commun pour l'islam, Frédéric de Hohenstaufen aurait été le rival des Templiers sur le plan politique : qu'en est-il de leur éventuelle relation ? Enfin, et surtout, Frédéric considérait «Moïse, Jésus et Mahomet comme des imposteurs». N'était-ce pas le pressentiment que c'est l'exclusivisme de chacune des trois religions qui constitue une imposture ? Frédéric savait-il qu'il faut «rassembler ce qui est épars» ? Il construisit une énorme couronne de pierre, forteresse octogonale, qui se voulait une architecture mitoyenne entre le Ciel et la Terre... L'Eglise le tint pour l'Antéchrist. Il demeure possible que se soit opérée une substitution volontaire, qu'il conviendrait d'éclaircir, Frédéric Il de Prusse, despote éclairé, devenant le chef d'une Croisade intemporel-le...

Quoi qu'il en soit, l'armée des Maçons de tous les grades venus du monde entier, est là, avec ses tentes et ses étendards, figurés par les gonfalons. C'est un travail d'une tout autre ampleur qu'il faudrait envisager pour essayer de rendre compte des énigmes que proposent toujours les blasons, lettres, armes et figures, à la sagacité de spécialistes de l'héraldique symbolique. Les polygones emboîtés du Tableau de Loge se prêtent plus facilement au déchiffrement : le triangle, le pentagone, l'heptagone, l'ennéagone développent, en le «brisant», le cercle formé au centre autour de la Croix de Saint-André, symbole de l'Unité ; c'est la courbure du sommet des étendards déployés qui esquisse à nouveau, comme en pointillé, un cercle ultime sur lequel nous aurons à nous interroger. Le nombre 9 revêt ici une importance particulière, en tant que limite «Il est réputé, disait Plantagenet, être celui qui ramène à l'unité». Il faudrait dire «au seuil de l'unité», le 10 marquant le dernier terme d'une évolution accomplie et le point de départ d'un nouveau cycle qui ne serait plus, peut-être, du ressort de la Maçonnerie. Souvent, mais rarement autant qu'au 32e degré, le Tableau de Loge évoque le mandala oriental dont le dessin complexe ajuste à une enceinte carrée les figures du cercle le mandala, image du monde, fait embrasser d'un coup d'oeil l'origine de l'espace-temps, la relation cosmique, à l'aide de figures géométriques emboîtées. Le mandala est traditionnellement considéré comme un support de méditation, censé conduire à la prise de conscience globale, à l'illumination. C.G. Jung a noté que la contemplation d'un mandala inspire le sentiment «que la vie a retrouvé son sens et son ordre». On imagine à quel point entre une forme et l'autre, le rond qui «symboliserait l'intégrité de la nature» et le rectangle reflétant «la prise de conscience de cette intégrité», la succession concertée des polygones dans le Tableau du 32e, peut être chargée de sens. Les remarquables gonfalons du Consistoire pourraient faciliter la perception des passages d'une couleur à l'autre, en particulier du rouge au noir et du noir au rouge, et de leur symbolique quant à la rotation des lettres auteur des poly gones, obéissant au système solaire, elle montre assez que l'action de «l'armée maçonnique» s'inscrit dans un cosmos. La batterie elle-même, 1 + 4, traduit à l'évidence le passage de l'unité originaire à la quaternité, qui est traditionnelle ment le signe de la Terre, son chiffre 1 + 4 = 5, traditionnellement aussi le nombre de l'Homme le pentagone, les 5 rayons, les 5 Corps d'Armée, la 5e Heure. Mais aussi les 5 coups de canon dont nous reparlerons... Il faudrait étudier d'autres points de symbolique numérologique : le lion d'or qui figure sur un étendard, représenté par 515, est évoqué par Dante, dans le Purgatoire et la Vita Nuova... Tel qu'il est, le rituel du 32e degré nous semble bien résister dans sa cohérence et jusque dans ses énigmes il reste à nous demander s'il a fondé une véritable pratique symbolique à caractère initiatique.

3 - L'expérience symbolique au 32e degré

Pratiquer ce rituel, c'est le vivre dans la continuité des grades, en particulier dans sa relation avec le 30e, il ne faut pas oublier qu'il y a eu des «errances» entre les deux grades, celle du Nec plus ultra, celle de l'échelle mystérieuse, primitivement attribuée au 25e degré du Rite de Perfection, actuel 32e, avant de se fixer au 30e. Le lien entre les deux grades demeure puisque celui-là est la suite logique de celui-ci : le rituel du 32e rassemble d'une manière grandiose les Chevaliers Kadosh dont chacun, rituellement, était parti seul. Cette exploration solitaire des voies du combat pour la vérité aboutit à constituer les cohortes hiérarchiques du 32e, accomplissement des moments solidaires du «camp», de l'Aréopage. Mais le tableau qui figure ces cohortes, pareil à un mandala, peut nourrir la méditation de chacun d'entre nous entre le cercle initial et le cercle ultime, seulement suggéré, s'inscrit le mouvement secret de l'histoire. Là, intervient un élément capital du rituel, postérieur à Morin : c'est au XXe siècle que fut ajouté l'épisode des 5 coups de canon. Le premier accompagne la première concentration de l'armée franc-maçonnique, lorsque Luther se met à la tête de la révolte de l'intelligence contre le formalisme. La deuxième concentration et le deuxième coup de canon ponctuent la Révolution américaine, proclamant que tout gouvernement tient son autorité du peuple seul. La troisième concentration et le troisième coup de canon accompagnent la proclamation en France des principes de Liberté, Egalité, Fraternité. On nous dit que les 4e et 5e coups de canon n'ont pas été tirés. N'est-il pas permis de penser, au-delà des espoirs trahis et des crimes perpétrés, que le 4e fut tiré en Russie en 1917, par la Révolution d'Octobre ? Si cette concentration n'a pas vraiment tenu ses promesses, les précédentes ne l'ont pas fait non plus... Toutes ces promesses non tenues appellent le 5e coup de canon entre les droits de la Femme et les droits de la Terre, il ne manque pas de victoires de l'intelligence dont il faudrait donner le signal.

Ne devons-nous pas considérer ces «pages blanches» du rituel comme des tremplins pour la pensée, des parenthèses où inscrire nos propres examens de conscience, des espaces ouverts à l'invention d'un avenir, à la perfection de «l'Art de vivre» dont l'objectif nous est clairement proposé. Quoi qu'il en soit, on voit se greffer ici sur un substrat «médiéval» un ajout contemporain. Protestantismes et révolutions ne sont pas exactement dans la continuité des Croisades... et pourtant, le son du canon «idéologique» est porteur d'une étrange prophétie, la règle «de la Vérité, de la Raison et de la Justice» se trouvant assimilée à la réalisation du «Saint Empire». Etrange superposition d'une vieille structure féodale avec la République Universelle. Ou bien c'est absurde, et cela ne veut rien dire, ou bien au contraire se trouve formulé ici, non sans naïveté, le rêve d'une nouvel le Jérusalem terrestre, où l'influx spirituel qui était censé constituer l'essence du Pouvoir rencontrerait le mouvement insurrectionnel de l'humanisme, et où se conjugueraient l'exigence de l'Absolu et les lois du Devenir. Les coups de canon qui n'ont pas retenti - ou pas fini de retentir - s'inscrivent dans un temps à venir. Dans le Tableau de Loge, ce temps pourrait être figuré par l'écart qui sépare le 9 du 10, l'ennéagone du cercle, lequel sera retrouvé, mais ne l'est pas encore...

Tout l'optimisme en vérité transhistorique de la Maçonnerie nous parait se confondre avec cette ouverture où les utopies relaient la gnose... Même si le mémento du grade, qui m'a été remis lors de ma réception, ne croit pas devoir faire parler le canon, j'approuverai cet «ajout» qui, pour être récent, se situe hors du temps profane, encore qu'il nous concerne, ici, et maintenant il signifie que l'événement politique libérateur, quel qu'il soit, se trouve transféré dans le temps et l'espace sacrés de la Réalisation spirituelle.

En conclusion...

Je voudrais conclure sur deux citations, la première du Frère André Doré : «c'est ici et maintenant que nous vivons un rituel épuré à l'épreuve du temps, le temps qui le débarrassant de sa gangue primitive et de toutes les scories accumulées par l'ignorance, la vénalité et la vanité d'une partie de nos prédécesseurs, l'a conduit vers la recherche de l'homme en soi».

J'emprunterai ma deuxième citation à notre Frère Bruno Etienne. Elle vaut, par exemple, pour l'ensemble de nos références chevaleresques et devrait nous convaincre de leur bien-fondé : «Au moment où s'impose à un homme de désir la décision de rallier une tradition, dés ce moment même, est noué le lien «historique» entre lui et ses devanciers. Il en est l'héritier légitime et le successeur quel que puisse être le hiatus chronologique. Corbin cite le cas exemplaire de Sohrawardi, ressuscitant en Iran islamique la tradition théosophique des Sages de l'Ancienne Perse. Ce lien existentiel n'est pas un lien historique au sens courant et exotérique de ce mot» mais «il est noué à jamais dans le temps de l'histoire subtile».

Notre attention est ainsi attirée sur la double vertu de la tradition symbolique : elle se sert du temps pour authentifier ce qui doit l'être, elle se joue du temps pour nous rendre toujours vives et fraîches les sources de l'Esprit.

 

Source : http://esmp.free.fr/Syntheses.18-30/199.04-n131.BulletinEntier.htm

Par Roland CLÉMENT, 33e - Publié dans : hauts grades
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Présentation

  • Hauts Grades Maçonniques
  • : Hauts Grades Maçonniques
  • : Blog de recherche sur la Franc-Maçonnerie, la Spiritualité et l'Esotérisme dédié à mon ancêtre James O'Kelly, Franc-Maçon catholique. Erin Go Bragh !
  • Contact

liens

Compteurs

   un compteur pour votre site
        1628 ABONNES A LA NEWSLETTER    
2721 ARTICLES PUBLIES 

Le blog de la RL L.Dermott

            Loge Dermott

http://logedermott.over-blog.com

 

Recherche

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés