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Hauts Grades

Le secret maçonnique

20 Mars 2013 , Rédigé par X Publié dans #Planches

Une fois n’est pas coutume, je souhaiterais aborder cette planche sur un plan très personnel ; non, parce que je suis à la recherche d’un divan confortable et d’une oreille avertie, mais parce qu’à mes yeux, il ne sert strictement à rien ni pour vous, ni pour moi, d’aborder la question du secret initiatique de manière essentiellement intellectuelle. Le mot « intellectuel » étant entendu ici dans sons sens péjoratif d’intellectualisme, cette maladie contagieuse qui nous contamine tous et qui guette tout jeune maçon introduit fraîchement dans ce bouillon de culture qu’est trop souvent la Franc-Maçonnerie d’aujourd’hui.

Cette approche personnelle du secret initiatique confèrera à mon travail une vertu dont je me suis trop souvent éloigné dans mes laïus précédents : celle de la brièveté.

Ceci démontrera par là même qu’il est plus facile, du moins pour ce qui me concerne, de faire un discours long et charpenté de citations et d’exemples, sur l’initiation que de parler de sa propre initiation, ou simplement d’y faire allusion…

Mon père qui n’était pas un intellectuel, et qui n’en était pas pour autant frustré, avait coutume de répéter cette maxime qui semble sortie tout droit de l’Almanach Vermot, ce recueil du bon sens populaire : « Un secret à deux, ce n’est plus un secret ! ».

Son discours était-il inspiré ? Je pourrais le penser aujourd’hui, en constatant qu’en ponctuant chacun de ses « airs entendus » de cette litote lapidaire, il énonçait une réalité que j’ai mis des années de maçonnerie sage et tranquille à découvrir : si le secret initiatique existe, il est impossible d’en parler à deux, et a fortiori à plusieurs.

C’est pourtant à cet exercice que se livrent les 1er et second surveillants dans l’ouverture des travaux du rituel dit de 1802, que je cite en ces lieux non par provocation, mais pour les besoins de la cause :

- « Mon Frère, qu’y a t il entre nous ? » commence le 1er surveillant

Question à laquelle le second surveillant répond :

- « Un secret, mon Frère ! »

Et le 1er surveillant de poursuivre par une question qui brûle les lèvres de tous ceux qui assistent à cette ouverture des travaux :

- « Quel est ce secret ? »

Pour aboutir à cette réponse :

- « La Franc-Maçonnerie. »

qui, pour le moins, dénoterait d’une pauvreté intellectuelle affligeante chez les rédacteurs de ce rituel, si nous n’y soupçonnions une volonté de provoquer chez nous, un questionnement rédempteur.

En fait, nous apprenons par là que le secret initiatique qui intrigue tant ceux qui ne le détiennent pas, c’est tout simplement la Franc-Maçonnerie.

Nous pouvons imaginer que c’est le même sentiment d’étonnement et de frustration dont ont été saisis, ceux qui s’attendaient à découvrir le secret du peuple élu à leur entrée dans Jérusalem au mois d’août de l’an 70 après Jésus-Christ.

Le 24ème jour de ce même mois, les soldats de Titus entrent dans le Temple de Jérusalem et y mettent le feu. Alors qu’ils pénètrent au centre du Temple, dans le Saint des Saints, au cœur de l’ancien palais d’or et de cèdre, là où seul le Grand Prêtre pouvait pénétrer au jour du Kippour, ils se précipitent pour savoir enfin ce qu’il y avait de si mystérieux en ce lieu, pour que les Juifs le gardent avec autant de précautions. Le général romain qui guidait ses soldats vers le centre des centres pensait enfin percer ce secret.

Soulevant alors le rideau du lieu saint, ils ne purent qu’être stupéfaits par le spectacle s’offrant à leurs yeux : il n’y avait rien ! Absolument rien !… Là, au centre de tous les centres, au centre du monde, au « lieu » par excellence, dans le cœur brûlant de Jérusalem, dont l’oubli entraînait pour le Juif que sa dextre se dessèche et que sa langue colle au palais, là était simplement un lieu désespérément vide de tout !

Et bien, mes Frères, pour ce qui me concerne, car comme je vous l’ai annoncé en introduction, c’est une vision personnelle qui préside au travail que je vous livre ce soir, le secret initiatique est aussi un « lieu vide tout »…

Mais ce lieu n’est « vide de tout » que pour celui qui comme ce général romain n’a pas pris la peine de passer par l’ascèse nécessaire et préalable à une véritable expérience que bien pompeusement, je vais qualifier ici de « spirituelle » à défaut de termes plus adéquats pour qualifier cette ouverture de notre intellect (ici, dans le bon sens du terme) vers justement ce qui ne peut être nommé.

Pour celui qui a vécu la plus minime expérience qui soit, ce « lieu vide de tout » déborde d’une plénitude qui lui confère à jamais la Sagesse, la Force et la Beauté, ces attributs qui soutiennent le Temple ainsi élaboré.

Parler plus longuement de ce secret initiatique serait faire œuvre de rhétorique et discuter à l’envi sur l’initiation, chose facile et à la portée de tout homme, mais qui sont autant d’éléments disqualifiants pour parvenir à l’expérience évoquée plus haut, qui est justement le seul moyen pour avoir une petite idée de ce que peut être ce secret si secret.

S’il était besoin de preuve, il suffirait d’être attentif un moment à cette volonté incompréhensible dans le cadre initiatique qui est le notre, que l’on peut constater chez nombre de maçons, à vouloir trouver une réalité concrète et rationnelle à cette idée de secret maçonnique.

Sans vouloir approfondir de trop cette piste purement « intellectuelle », qu’il nous soit permis un instant d’en cerner les quelques lieux communs les plus généralement assénés de manière rassérénante dans nos loges :

Il en est qui trouvent une racine historique à ce secret maçonnique - alors même, que nous le verrons plus loin, cela ne peut être – en rappelant la fameuse tradition opérative : Au temps des « opératifs », les francs-maçons, hommes de métier disposant des secrets du métier, auraient opté pour « dévoiler » dans leurs œuvres ce qui devait rester caché dans leur cœur.

Et alors que ce qui précède nous laisserait croire que le secret maçonnique trouve sa source dans le métier, pour le Chevalier André-Michel de Ramsay, il n’en est rien, lorsqu’il déclare dans son fameux discours en 1737 : « C'était, selon les apparences, des mots de guerre que les croisés se donnaient les uns aux autres, pour se garantir des surprises des Sarrasins, qui se glissaient souvent déguisés parmi eux pour les trahir et les assassiner ». Mais il ajoute tout de suite : « Ces signes et ces paroles rappellent le souvenir ou de quelque partie de notre science ou de quelque vertu morale, ou de quelque mystère de la foi. » Autrement dit, ce secret, loin de trouver sa source dans l’histoire, va la puiser dans « quelque mystère de la foi »… C'est-à-dire dans un temps mythique et non plus historique.

Vouloir ancrer le secret maçonnique dans l’histoire des hommes ne conduit qu’à faire une confusion entre ce qui est secret et ce qui est ésotérique. Ce qui est ésotérique n’est pas secret, mais tout simplement caché, voilé. Caché en vertu de la discipline de l’arcane exprimée sans ambiguïté dans Mathieu VII, 6 : « Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu’ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent.».

Cette discipline de l’arcane propre à toute tradition risquant de remettre en cause l’ordre social établi par les dogmes, c'est-à-dire par des règles essentiellement humaines, il est donc tout aussi naturel qu’important que les « empêcheurs de tourner en rond » observent une discrétion minimale sur leur manière de penser, surtout si cette façon de penser est génératrice de réaction, d’oppression voire, comme cela a toujours été le cas au cours de l’histoire humaine, de répression !

Henri Corbin prétendait « qu'il convient d'avancer de façon inconnue pour nous protéger de ceux qui sont inaptes au cheminement, par manque de qualifications, cela ne les concerne pas, et de ceux qui nous sont hostiles, cela ne les concerne que trop ».

Pour ne point se prendre trop au sérieux, je vous rappellerais ce mot fort à propos et plein de bon sens de l’humoriste Pierre Desproges qui disait que « l’on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ». On peut en effet parler de tout, mais pas avec tout le monde.

Face à cette nécessité de se protéger des attaques éventuelles de l’extérieur, toute organisation ésotérique se doit d’instaurer des règles internes de fonctionnement, et notamment la première d’entre elles : un serment prêté par tout membre de l’organisation de garder secrets les enseignements reçus, tout comme devaient rester secrets les règles et astuces du métier, qui faisaient justement la différence entre celui qui y avait été initié et celui qui y restait « profane » au sens étymologique de ce terme, à savoir celui qui demeurait devant le Temple, sans pouvoir y entrer…

Comme toute règle de droit, ce serment devait être assorti de sanctions à peine d’être tout aussi inapplicable qu’inappliqué. Delà, les imprécations quelques peu surannées diffusées par nos rituels : gorge tranchée ou autre torture plus ou moins barbare qui rappelle les supplices infligés au Moyen-Âge à celui qui s’était rendu coupable d’un crime de lèse-majesté.

Cette discrétion observée quant aux « secrets » du métier, valait aussi et vaut toujours quant à l’identité des membres de l’organisation.

Il pourrait être objecté ici à juste titre que c’est là une règle élémentaire de courtoisie que de ne pas trahir la confiance qui nous est faite, lorsque nous sommes amenés à connaître la qualité de tel ou tel homme, dans la mesure où notre sens de la morale, de la justice ou de la loyauté envers quelque chose de supérieur, ne nous obligent pas à justement révéler ce que nous aurions été conduits à apprendre.

C’est ainsi que dévoiler tel ou tel frère, sans son accord préalable, ne constitue pas une violation du fameux secret maçonnique, mais tout simplement une violation du serment prêté lors de notre initiation.

Il en serait de même à coup sûr de l’inobservance, malheureusement trop souvent constatée, du principe du secret des délibérations : Ainsi en est-il du Frère peu scrupuleux qui va dévoiler dès sa sortie de l’Atelier, les observations formulées par tel ou tel Frère sur tel ou tel autre Frère admis, par exemple à présenter un travail d’augmentation de salaire.

Mais pour regrettables que sont de tels incidents, plus souvent provoqués par la bêtise que par une réelle volonté de nuire à l’organisation, personne ne pourrait soutenir sans provoquer l’hilarité générale que ces manquements méritent d’être punis d’un égorgement.

Que dire alors de la révélation des mots, signes et attouchements, qui ont déjà fait l’objet d’indiscrétions multiples, et qui alimentent en permanence les étagères du rayon « ésotérisme » des grandes surfaces. Aucun maçon sain de corps et d’esprit (ce qui a priori constitue un pléonasme dont vous voudrez bien me pardonnez) ne peut croire qu’en révélant ces « secrets » de polichinelle, il s’expose à la terrible vengeance d’une sorte de Sainte-Vehme reconstituée pour l’occasion.

Mais, même lorsqu’il donne – sans penser peut-être d’ailleurs que c’est là quelque chose de paradoxal pour un franc-maçon – un caractère « symbolique » à ces sanctions, il ne peut imaginer que c’est en ça que réside le secret initiatique.

Tout simplement parce, que toute cette perspective s’inscrit à un espace-temps, et penser que le secret initiatique puisse se concevoir dans un temps historique risque de rendre inopérante toute tentative d’en percer un jour le ….. secret !

Bien au contraire, le secret initiatique s’inscrit dans un espace-temps qui n’a rien à voir avec l’histoire, et c’est bien pour cela qu’il se trouve être incommunicable avec des mots fussent-ils tirés de nos rituels.

Le seul moyen pour un homme de percer ce secret est de se faire initier. C’est là, cependant, une condition nécessaire mais insuffisante. Encore faut-il pour cet homme devenu maçon de vivre au sein de sa maçonnerie, l’expérience qui lui dévoilera le secret, mais qui ne lui révèlera qu’à lui seul, car le langage par lequel le secret est révélé n’est utilisé que par les deux entités sujet et objet de cette révélation… Pour chacun d’entre nous, il s’avère langage particulier, même si le secret qu’il révèle semble être le même pour tous.

Si l’on reprend alors l’échange entre les deux surveillants qui ouvre les travaux dans le rituel de 1802 :

Frère Second surveillant qu’y a-t-il entre nous ?

Un secret mon Frère !

On comprend bien dès lors que tous deux parlent bien du même secret. Mais lorsque le 1er surveillant demande au second surveillant de lui dire quel est ce secret, ce dernier ne peut faire que cette réponse qui peut paraître dubitative : « La franc-maçonnerie ». Il indique par là que pour découvrir ce secret, il faut passer non seulement par la méthode, mais surtout par l’application de cette méthode dans ce qu’elle a de plus pur, dans ce qu’elle est de débarrassée de toutes les pesanteurs dont la vie dans le monde et dans l’histoire l’a chargées.

On peut alors donner sa juste valeur à ce sonnet anonyme du XVIIIe siècle :

« Pour le public, un franc-maçon

Sera toujours un vrai problème,

Qu'il ne saurait résoudre à fond

Qu'en devenant Maçon lui-même. »

Je pourrais, pour illustrer mon propos, inventer un autre dialogue, dans lequel le 1er surveillant demanderait au second : « quel goût ont les fraises ? », et le second surveillant lui répondrait par cette lapalissade : « les fraises ont le goût de la fraise ! ».

Comment expliquer en effet à quelqu’un qui n’a jamais goûté à une fraise, ce qu’est le goût des fraises ?

Nous savons bien que cela est impossible, et que le secret du goût des fraises est tout aussi incommunicable que le secret maçonnique. Cette incommunicabilité n’ôte cependant rien à sa réalité : les fraises ont un goût, c’est sûr ! Et pour le connaître, il est nécessaire et suffisant d’y goûter, d’en faire l’expérience.

Mais quand bien même cette expérience aurait lieu pour deux êtres, qui dès lors, comme nos deux surveillants du rituel de 1802, semblent parler de la même chose… S’agit-il bien de la même chose ? Qu’est-ce qui peut me dire que le goût que je trouve aux fraises que je mange est le même que celui que mon Frère en maçonnerie trouve à ses propres fraises ?

Les fraises sont identiques et communes à tous, leur goût demeure à jamais particulier à chacun, sans possibilité de communication sur le sujet avec un autre que Celui qui a fait que les fraises aient un goût, car comme le disait Sohrawardi : « Pourquoi Dieu a-t-il créé ses créatures, si ce n’est pour pouvoir converser avec elles en secret ? »

Eric-Emmanuel Schmitt nous dit dans son évangile selon Pilate : « Il est évident que pour décrire le séjour de Jésus au désert, je me sers de ma nuit au désert lorsque, au mois de février 1989, je suis entré athée dans le Sahara et ressorti croyant… En fait, je n’utilise pas tant que cela mon expérience singulière. Je n’écris que ce qui est nécessaire à mon livre. Je continue à garder pour moi cette nuit sous les étoiles qui a changé ma vie. »

Je vais donc le suivre sur ce point et arrêter là mes tentatives inutiles de vous parler de ce qui, par définition, est indicible, en me contentant (et ce ne sera déjà pas si mal si j’y parviens) d’espérer donner envie à ceux qui n’ont jamais mangé de fraises, ceux dont on dit ici, qu’ils ne savent ni lire ni écrire, mais seulement épeler, d’apprendre ce secret merveilleux qu’est le goût de la fraise.

J’ai dit !

Source : http://fm.alsace.tradition.over-blog.com/article-le-secret-ma-onnique-110966558.html

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