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Hauts Grades

Les Elus Coens après Martinez de Pasqually (1)

25 Octobre 2012 , Rédigé par X Publié dans #histoire de la FM

Après la disparition en 1774 de Martinès de Pasqually à Port-au-Prince, l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coens de l’Univers ne fut pas pour autant mis en sommeil dans la mesure où un successeur avait été désigné par le feu Grand Souverain en la personne de Armand-Robert Caignet de Lestère qui resta brièvement à la tête de l’Ordre jusqu’à sa mort en 1779. Le troisième (et dernier ?) Grand Souverain désigné fut alors Sébastien de Las Casas qui, contesté et peu à l’aise dans la gestion délicate d’affaires internes soulevées par les huit Orients de l’Ordre, décida de renoncer à ses dignités et mettre un terme à ses fonctions en 1781 dans des conditions sur lesquelles nous reviendrons.

Durant cette période difficile, Martinès étant passé à l’Orient éternel sans pour autant avoir achevé son œuvre et principalement la rédaction complète de l’ensemble des grades et rituels du système, l’Ordre ne resta pas inactif, bien au contraire.

Nous prendrons pour témoins de cette activité deux Orients particuliers dans l’histoire de l’Ordre qui furent ceux de Lyon et de Toulouse.

Du côté lyonnais, l’histoire des Elus Coens est entièrement attachée à l’œuvre magistrale de Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824). En effet, ordonné Reau+Croix en 1768 et membre du tribunal Souverain depuis 1772, celui-ci avait très justement diagnostiqué les faiblesses structurelles de l’Ordre Coen contraint entre les Statuts Généraux de 1767 difficilement applicables et des rituels toujours mal établis en 1774 après la disparition de son fondateur. Aussi, avait-il conçu le sage projet de préserver le dépôt doctrinal de l’Ordre dont il sentait la conservation en danger.

C’est ainsi, qu’à l’ombre de la rectification maçonnique qu’il avait entreprise depuis 1772/1773 sous les auspices de la Stricte Observance, ou Réforme de Dresde, il créa avec un génie indéniable en 1778 à l’occasion du Convent des Gaules qui vit la concrétisation de la Réforme de Lyon, appelée Régime Ecossais Rectifié, une classe secrète dans ledit Régime. Cette troisième classe, appelée la Profession, avait pour but de servir de conservatoire à la doctrine de Martinès de Pasqually afin de l’enseigner sous forme d’instructions et sous le nom de Science de l’Homme - ou Initiation - aux frères les plus zélés et les plus désireux qui accèderaient ainsi à ce sanctuaire du Régime. Cette classe secrète, bien que dépositaire de l’essentiel de la doctrine des Elus Coens, ne proposait cependant aucun travail théurgique. Les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte qui y étaient admis en tant que Profès puis Grand Profès n’étaient assujettis à aucune autre obligation que l’étude de la doctrine et sa progressive propagation au saint des différentes classes du Régime, la pratique constante de toute forme de bienfaisance comme voie de réalisation et régénération spirituelle ainsi qu’à la défense de la sainte religion chrétienne.

Alors Willermoz ayant introduit au sein du Régime Ecossais Rectifié les principaux enseignements de son Maître Martinès de Pasqually - tout en se gardant prudemment d’y intégrer la pratique des travaux opératoires - avait-il pour autant pour dessein d’arrêter les travaux Coens ? Avait-il aussi pour objectif corollaire de substituer à l’Ordre Coen - quelque peu affaibli depuis la disparition de son premier Grand Souverain et fondateur Martinès de Pasqually, - la classe terminale du nouveau régime maçonnique ainsi constitué, classe dont la relation avec le Haut et Saint Ordre était exposée dans les instructions secrètes données aux Chevaliers qui l’intégraient ?

Rien de moins évident quand on se penche sur l’activité des temples lyonnais entre 1778 et 1785. En effet, pendant ces quelques années, l’activité du temple Coen de Lyon fut importante. En témoignent quelques correspondances échangées durant cette période, ou même postérieurement à celle-ci, relatant l’activité du Temple de Lyon et celle plus particulière de Willermoz.

Dans une lettre qu’il adresse au Prince Charles de Hesse-Cassel, Grand Profès, datée du 12 octobre 1781, Jean-Baptiste Willermoz présente l’Ordre Coen en ces termes à celui qu’il allait bientôt recevoir dans l’Ordre juste après le Convent de Wilhelmsbad de 1782 qui assierrait définitivement le Régime Rectifié :

« II est essentiel que je prévienne ici V.A.S. que les degrés du dit Ordre renferment trois parties. Les trois premiers degrés instruisent sur la nature divine, spirituelle, humaine et corporelle ; et c'est spécialement cette instruction qui fait la base de celles des Gr. Profès que V.A.S. pourra le reconnaître par leur lecture ; les degrés suivants enseignent la théorie cérémoniale préparatoire à la pratique qui est exclusivement réservée au 7e et dernier. Ceux qui sont parvenus à ce degré, dont le nombre est très petit, sont assujettis à des travaux ou opérations particulières qui se font essentiellement en mars et septembre. Je les ai pratiqués constamment et je m'en suis très bien trouvé……… Quoique les premiers des dits grades soient enveloppés de quelques formes maçonniques qui sont abandonnées dans les grades plus élevés, je reconnus bientôt que cet Ordre avait un but plus élevé que celui que l'on attribuait à la maçonnerie [...] »

Bien des années plus tard, le même Prince, dans des courriers datés des 23 novembre 1826, 10 décembre 1826 et 29 octobre 1829 évoquera à son tour sa réception au prince Chrétien de Hesse-Darmstatd lui-même Grand Profès et Coen[2] en témoignant de son intérêt encore important pour les enseignements de l’Ordre :

« Pourriez-vous me faire part des extraits de Pascal [lire Pasqually]. Feu ab Eremo [Willermoz] me fit lecture de plusieurs morceaux de celui en 1782, après le Convent de Wilhelmsbad, après m'avoir reçu dans les trois premiers grades de Coens ou Cohens. Je ne vous nommerai que les 7 degrés de l'autel qu'Abel érigea. »

puis :

« Je serai bien aise de lire les trois degrés de Coen. Voilà 44 1/2 ans que j'y fus

reçu ; je ne m'en rappelle plus que du 3ème où je fus assis dans un cercle, et

l'Abrenuncio. Des extraits de Pascal. qu'ab Eremo me lut je me souviens entre

autres que l'autel qu'Abel érigea avait sept dégrés. Pour le mot Coen, qui me fut

donné comme un mystère, je crois savoir que c'était un degré de haut Prêtre

Égyptien. N'ayant plus revu ab Eremo je suis resté à ce 3ème degré. Combien en avez-vous, Chérissime Frère ? »

enfin :

« Ab Eremo me lut Pascal à Wilhelmsbad lorsqu'il m'eut donné, ou plutôt reçu

dans l'Ordre des C...s, quelques fragments d'un manuscrit auquel il parait fort

attacher un prix infini. Il s'y trouvait un autel de 7 marches qu'érigea Abel. Aussi les 7 fils de Noé. Je me flattais que c'est le même manuscrit, mais sinon et qu'il y a seulement de la morale, des phrases, du verbiage et point d'historique, de faits, d'instructions, alors cela ne saurait m'intéresser et ne me l'envoyez pas si je n'y puis rien découvrir apprendre d'utile aux connaissances. »

De même, un courrier de l’Abbé Fournié à Willermoz, en date du 5 mars 1781, donnant quelques nouvelles de l’éducation du jeune Pasqually, fils de Martinès, que les Coens espéraient voir arriver un jour à la tête de l’Ordre, indique une activité théurgique toujours régulière des temples de Lyon et Bordeaux ainsi que de Willermoz :

« et par la s'il plait a Dieu, il deviendra sage successeur de notre Gd. M. […] Je me recommande a vos prières et à vos travaux d'équinoxe et vous prie de croire que dieu merci je n’oublie point ceux de votre O. dans les miennes, vous remerciant très humblement et à tous mes ff. des cent cinquante livres que vous m’avez procuré. »

Ainsi l’ensemble de ces correspondances nous montrent que, postérieurement à 1778 et donc à la création de la classe de la Profession, les travaux Coens de Willermoz et des différents frères ayant construit et adopté la Réforme de Lyon, se poursuivent au sein de l’Ordre. Plus encore, les réceptions aux différents grades de frères Grand Profès, qui se feront jusqu’en 1785, semblent indiquer que c’est au sein même de cette classe de la Profession que Jean-Baptiste Willermoz et les frères Elus Coens ayant intégré le Régime Rectifié allaient recruter les candidats à l’ordination dans l’Ordre des Coens.

Y a-t-il alors eu intention dans ce sens de la part de Jean-Baptiste Willermoz dès l’établissement de cette classe ? Tout porterait à le penser, rien ne permet de le démontrer.

En revanche, ce que ces correspondances démontrent et ce que nous pouvons donc affirmer, sans crainte de faire injure à l’histoire, c’est que jamais Willermoz ne pensa à cette époque se détacher des Coens et de faire de la Profession une sorte de substitut à l’Ordre.

Tout au contraire, nous pouvons témoigner d’une activité tout particulièrement importante dans le Temple Coen de Toulouse notamment sous la bienveillante et très dynamique impulsion de Jean-Jacques du Roy d’Hauterive, Substitut de l’Ordre, et membre du Tribunal Souverain avec Willermoz.

Ce temple toulousain, sous la conduite du conseiller Mathias Du Bourg, Grand Profès (successeur de Mazade de Percin depuis 1780), reçut en effet nombre de frères Rectifiés dont le Grand Profès Antoine Castillon (Antonius ab Erce), dépositaire du Collège Métropolitain de Montpellier signalé en 1780 par d’Hauterive. Ce dernier frère n’arrêta ses travaux au sein du temple toulousain qu’en 1785 pour des motifs certainement liés aux évolutions du Temple de Lyon et des Grands Profès lyonnais à partir de cette date. Nous reviendrons sur ces évènements par la suite.

Ainsi est-il maintenant clairement établi que, bien après le Convent de Wilhelmsbad, les Chevaliers Profès continuèrent leurs activités dans l’Ordre Coen et même purent au sein de leurs Collèges respectifs procéder à la préparation de ceux des Grands Profès qu’ils recevraient ultérieurement dans l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coens de l’Univers.

A partir de 1780, la société française connut un grand intérêt pour les expériences de somnambulisme et magnétisme animal, notamment au travers des travaux du Docteur Mesmer. Cet engouement n’épargne pas les sociétés spiritualistes et illuministes.

Ainsi, dès 1784 Jean-Baptiste Willermoz assiste à quelques séances de magnétisme à Lyon au sein de la société La Concorde. La vogue du mesmérisme traverse alors la France de cette époque et le temple Coen de Toulouse n’est pas non plus épargné par les expériences de magnétisme animal. Les frères Coens toulousains accueillent même en 1785 le comte Maxime de Puysegur, haute figure du magnétisme, auquel ils pensent alors proposer son admission dans l’Ordre.

Cette même année 1785 est aussi un tournant majeur dans l’activité du Temple de Lyon. En effet, Willermoz et les Elus Coens lyonnais se passionnent rapidement pour ces expériences de fluide magnétique et les vertus thérapeutiques y afférent. Ainsi, pensent-ils que si les messagers divins consentaient à venir en aide aux hommes de bonne volonté qui cherchaient à guérir leurs semblables, ils ne refuseraient certainement pas de répondre aux hommes de désir qui les interrogeraient sur ce qui intéressait la foi et le salut des âmes. Certains Coens voient donc dans ces nouvelles expériences un excellent moyen de communiquer avec l’invisible d’une façon beaucoup plus simple que celle enseignée par leur ancien Maître et ainsi d’accéder plus efficacement à la réconciliation. Plus simple mais peut-être pas moins délicate et pas moins exempte d’écueils, en témoigne cette correspondance de Louis-Claude de Saint-Martin au Conseiller Mathias Du Bourg du temple de Toulouse en date du 21 avril 1784 :

« Le magnétisme animal sur lequel vous me questionnez, T. Ch. M. tient aux lois de la pure physique matérielle. Il n’y a rien de plus, absolument. Libre à ceux qui le voudront et qui le pourront d’y ajouter ce qu’ils auront de surplus. Ceux qui n’en sont pads là pourront se trouver quelquefois embarrassés. Car ce magnétisme, tout pur physique qu’il est, agit plus directement sur le principe animal que tous les autres remèdes ; et par conséquent il peut sans s’en douter ouvrir la porte plus grande ; or quand la porte est toute grande ouverte la canaille peut entrer comme les honnêtes gens, si l’on n’a pas soin de poster des sentinelles fermes et intelligents qui ne laissent l’accès qu’aux gens de bonne compagnie. Cet inconvénient est grand ; mais il serait inintelligible à toute l’école mesmérique , à commencer par le maître ; aussi je garde cette idée pour moi, et pour ceux qui sont capables de l’entendre. »

Du côté lyonnais, Willermoz développe des expériences de somnambulisme puis de magnétisme spirituel auxquelles il se consacre jusqu’en 1789. Ces expériences et les travaux y afférent se font au travers de sommeils organisés avec la « medium » Mlle Rochette. Puis sont présentés dans l’aéropage lyonnais des feuillets écrits par un Agent Inconnu en état de transe, Agent qui se révèlera bien plus tard être Mme de Vallière, somnambule psychographe, chanoinesse de Miremont, soeur du Duc de Monspey, Elu Coen proche de Willermoz.

Sans pour autant rentrer en profondeur dans l’histoire des temples Coens et du magnétisme à cette époque[2], nous devons signaler la fondation par Willermoz, à la demande de l’Agent Inconnu, de la Société des Initiés et en particulier de la Loge Elue et Chérie de la Bienfaisance dont les activités consacrées au somnambulisme et au magnétisme, et surtout à l’étude des cahiers de l’Agent, prirent vite le pas sur les travaux du Temple Coen lyonnais, voire passagèrement sur le développement du Régime Rectifié.

Ainsi, les différentes communications et révélations faites par cet Agent au travers des cahiers remis aux émules, communications supposées d’origine spirituelle dont le rédacteur se faisait l’agent, ont un impact important sur la perception de notre bien aimé Coen lyonnais et de ses frères relativement aux travaux de théurgie.

Les communications de l’Agent, fruits d’une imagination débordante et d’un psychisme troublé, sont toutes empreintes de catholicisme fervent, d’élans affectifs et sentimentaux, de réflexions d’ordre maçonniques ou relatives à l’enseignement de Martinès de Pasqually, mêlés de quelques considérations gnostiques et d’éléments rédigés dans une langue inconnue s’avérant difficilement déchiffrables. Ces écrits ne remettent évidemment pas en cause ni la pertinence ni la valeur de la doctrine de Martinès, du moins jamais en profondeur. Cependant ils la font tendre vers un catholicisme classique pour l’époque et visent à simplifier les formes Coens. Fini les prescriptions diverses et même si certaines d’ordre alimentaire sont retenues, la théurgie opératoire se voit remplacée par l’amour qui est la clé et la source de toute purification. Les écrits de l’Agent tendent ainsi à réformer les rituels ainsi que certains enseignements de l’Ordre, comme ce fut aussi le cas pour la maçonnerie rectifiée et tout particulièrement avec le changement du nom de l’Apprenti.

Les interrogations relatives aux travaux Coens que suscitent les révélations de l’Agent dans l’esprit de Jean-Baptiste Willermoz se lisent clairement au détour d’une correspondance en date du 8 mai 1786. Vialette d’Aignan, de l’Orient de Toulouse, adresse alors à l’abbé Fournié, de l’Orient de Bordeaux, la réponse de Willermoz relativement à la demande insistante de l’abbé d’intégrer la Société des Initiés. Dans cette correspondance, Vialette d’Aignan exprime le refus de Willermoz à intégrer dans l’Initiation un frère dont la qualité de Coen ne pouvait être remise en cause, mais qui n’y avait pas été appelé par l’« Ange » de l’Agent qui seul décidait en la matière. En fait, Willermoz dissimule par cette argumentation sa réticence envers cette admission, réticence probablement fondée sur sa volonté de réforme de l’Ordre Coen qui pouvait ne pas être partagée par le candidat.

Ainsi Vialette d’Aignan explique-t-il à Fournié qu’il aurait « sûrement été appelé si la chose eut dépendu des frères de cet Orient [de Lyon], mais ... ne l'étant pas, on ne vous conseillait pas d'y venir ».

Mais plus intéressant encore pour le sujet qui nous concerne, les informations données par Lyon dans la même lettre sur les activités Coens :

« parce que tous les FF Cn de Lyon ayant été réunis à l'Initiation générale, il ne se tenait plus aucune assemblée des Cn ; que ce n'était pas négligence, mais devoir ; parce que l’Initiation avait fait connaître les erreurs qui s'étaient glissées dans les travaux de l'Ordre des Cxn et même le danger attaché à quelques uns des plus pratiques. Loin que l'Ordre soit aboli, me disait-on, il n'a fait que se réunir au tronc dont il s'était mal à propos détaché ; et de ce tronc il ressortira en son temps un nouvel Ordre de Cxn plus pur, plus vrai, et moins mélangé des idées humaines : le nouveau ne sera composé que de ceux qui seront élus pour cela, et qui seront pris parmi les Initiés qui seront destinés pour l’oeuvre de la onzième heure.»

Tout est dit : l’Ordre ne doit pas être aboli mais réformé. L’agent de cette réforme est l’Initiation, c'est-à-dire l’ensemble des révélations et communications de l’Agent Inconnu dont on saura par la suite qu’elles ne furent malheureusement pas toujours d’origine spirituelle, mais souvent très inspirées par le psychisme de l’Agent et les idées de son frère Coen, contrairement à ce que nos initiés lyonnais pouvaient espérer.

D’ailleurs, des doutes commencent à s’installer dans l’esprit de Willermoz dès 1786, certaines visions ne se réalisant pas et certaines considérations relatives aux Elus Coens et à la franc-maçonnerie s’avérant contestables ou erronées. De plus, une partie des communications semblent trouver leur origine dans les idées du frère de l’Agent, l’Elu Coen de Monspey, plutôt que dans des révélations célestes. Aussi, en 1788 les relations se tendent entre l’Agent Inconnu, et Willermoz. Ce dernier essaie alors de récupérer les cahiers et archives de la société qu’il préside encore à la demande de l’Agent. Puis en 1790, suite aux dites tensions, Willermoz se voit destitué de la présidence de la Société des Initiés au profit de Paganucci. Il en garde cependant les archives. A partir de cette date il n’y aura plus de relation entre Willermoz et la famille de Monspey jusqu’en 1806 où Willermoz récupère le reste des archives et des cahiers d’instructions de Mme de Vallière avant de rompre toute relation.

Cependant, malgré cet éloignement relatif des travaux théurgiques causé par l’enthousiasme et le goût spiritualiste de Willermoz pour les révélations attractives de l’Agent, ce dernier ne cesse jamais de se considérer comme un Coen et continue à entretenir une correspondance avec les frères Coens proches. Cette correspondance lui permet aussi de se tenir informé des travaux de l’Ordre. Une lettre de Périsse du Luc, datée du 23 mars 1790 montre que Willermoz est toujours proche de ses frères et que la distance qu’il a prise vis-à-vis des travaux de l’Ordre n’est pas officiellement communiquée. Willermoz semble être resté très modéré et discret dans ses critiques. En effet, on peut lire :

« Il me paraît par la lettre de mon frère ou que vous avez été malade à l’eq. [lire équinoxe] ou comme je le pense, que vous en avez pris le prétexte pour vous retirer en particulier. St. Martin arrivé depuis peu de Strasbourg en a fait autant, je pense, puisqu'il a été passer ces jours là à la campagne. Je ne l'ai pas encore vu, quoique j'aie entre les mains un nouvel ouvrage de lui dont vous ne m'avez pas parlé et cependant l'ex. vient de Lyon. Il a pour titre L'Homme de Désir format in-8° et 301 paragraphes. Il me parait au coup d’oeil, n'ayant pu que le parcourir, faire beaucoup d'allusions hyérogliphiques et mystiques aux travaux des Coh...

Jugez-le et dites-moi ce que vous en pensez. J'y ai vu de belles choses, de très obscures et mystique-poétique que l'auteur détestait grandement autrefois. Souvent il prend le ton élevé du Psalmiste et son Cantique, plus souvent encore le style apocalyptique, tout cela mêlé des tournures de la poésie allemande d'un Klopstock et d'un Gessner par où l'on voit qu'il a pris à Strasbourg le goût du terroir. Mais qu’importe le style et la forme, si les idées en sont grandes, sublimes et instructives, et j'en ai rencontré un grand nombre de cette classe et surtout de très profondes. »

Ainsi, bien des années plus tard, Willermoz exprimera particulièrement cet attachement aux Coens, à leur Maître Martinès, et aux travaux de l’Ordre envers lesquels il revint dans de biens meilleures dispositions après la parenthèse de l’Agent Inconnu et les troubles de la révolution. Cet attachement se lit en particulier dans une correspondance maintenant célèbre avec le Baron de Lansperg en date du 10 octobre 1821 :

« Quelques heureuses circonstances me procurèrent dans un de mes voyages d’être admis dans une société bien composée et peu nombreuse dont le but, qui me fut développé hors des règles ordinaires [c’est-à-dire oralement] me séduisit. Dès lors tous les autres systèmes que je connaissais (car je ne puis juger de ceux que je ne connaissais pas) me parurent futiles et dégoûtants. C’est le seul où j’ai trouvé cette paix intérieure de l’âme, le plus précieux avantage de l’humanité relativement à son être et à son principe. »

Willermoz évoque ici sans aucune ambiguïté son attachement au système entier, et non pas seulement à sa doctrine, système qui fut le seul dans lequel il trouva « cette paix intérieure de l’âme, le plus précieux avantage de l’humanité relativement à son être et à son principe. »

Et cet attachement est le seul motif qui l’amène, au crépuscule de sa vie et alors même qu’officiellement l’Ordre semble dissous, à recevoir de nouveaux Coens dans les différents grades. Ainsi, dans une lettre en date du 22 septembre 1813, Saltzmann (1749-1821) remercie-t-il Willermoz pour son ordination au grade de Grand Architecte :

« Mon premier acte de gratitude et de la plus vive reconnaissance a été rendu à Celui qui a daigné bénir mon voyage et vous donner la volonté et les forces nécessaires d'opérer pour sa gloire et mon salut. Le second s'adresse à vous, mon T.C. et P. Me, qui m'avez donné une nouvelle preuve bien précieuse de votre amitié. Vous m'avez sacrifié un repos, que votre grand âge vous rend si nécessaire, et vous avez pour ainsi dire couronné votre ouvrage. Car je n'ose espérer recevoir encore davantage, et je ne dois m'occuper qu'à bien profiter de ce que j'ai reçu et d'être fortifié dans la voie dans laquelle j'ai eu le bonheur d'entrer. Mais vous ne négligerez pas ce que vous avez semé et vous nourrirez la flamme que vous avez allumée. (...)

Ne m'oubliez pas, mon T.C. et P.M. Songez à votre élève dans vos prières et aux jours et heures destinés à des travaux supérieurs. Envoyez-moi, aussitôt qu'il sera possible, ce que vous m'avez promis et battons le fer pendant qu'il est encore chaud. Ah ! s'il était possible de m'envoyer ce qui est marqué par + après les noms usités ! (...) »

Fre Saltzmann à moi W. [...] Son contentement de ce que j'ai fait pour lui à Lyon, Gd Archi. Il espère l'Invo[cation] promise. [Note de Willermoz]

Cette lettre est d’un intérêt majeur dans la mesure où elle nous montre également les bonnes dispositions dans lesquelles notre Coen lyonnais est revenu relativement aux travaux d’invocation qu’il ne manque pas de recommander au nouveau reçu en précisant même qu’il continue lui-même à les pratiquer !

Mais encore, il est vraisemblable que Saltzmann ait reçu d’autres grades postérieurement à 1813. En effet, quatre années plus tard, dans une correspondance avec le Baron Jean de Türkheim (1760-1822) en date du 16 février 1817, Saltzmann informé de l’intérêt que Türkheim porte à l’enseignement de Martines[4], conseille à ce dernier :

« Pour obtenir ce que vous semblez désirer, il faudrait faire le voyage de Lyon, pendant qu'il en est temps encore. Il est vrai que j'ay obtenu les communications. J'en ai encore reçu à mon dernier voyage de Lyon ; mais je n'ai pas le pouvoir de conférer les grades. »

Ainsi, en dépit d’un éloignement relatif et passager, Jean-Baptiste Willermoz resta-t-il constamment fidèle au système Coen dont il ne manqua pas de vouloir faire bénéficier tous les hommes de foi et de désir jusqu’à la fin de sa vie. 

L’histoire de l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coens de l’Univers après 1780 ne peut se confondre avec celle du temple de Lyon qui, bien qu’étant un des établissements qui marqua le plus l’Ordre par les immenses qualités spirituelles et initiatiques de certains de ses membres imminents, eut, comme nous l’avons présenté, une évolution particulière par rapport à celle de la plupart des autres établissements de l’Ordre. Aussi revenons maintenant sur l’histoire générale de l’Ordre dont celle du temple de Lyon ne représente qu’un aspect et un épisode particuliers, aussi importants et significatifs puissent-ils être.

Depuis plusieurs années déjà – que nous pouvons situer autour de 1777-1778 – l’Ordre connaît des problèmes que les différents Orients confessent à leur Grand Souverain et qui sont encore exposés en 1780 à Sébastien de Las Casas, Grand Souverain en charge, dont nous avons évoqué les difficultés au début de notre étude.

En effet, dans un courrier du 16 août 1780, plusieurs Orients soumettent à Las Casas des requêtes pressantes. Bien que ne disposant pas de cette correspondance, nous pouvons en deviner le motif par l’analyse de courriers ultérieurs entre différents membres de l’Ordre.

Ainsi Du Roy d’Hauterive – toujours très attaché, actif et fidèle à l’Ordre même depuis son exil londonien - écrit à Mathias Du Bourg le 22 septembre 1786 en dénonçant « les doctrines d’erreur et de mensonge qui ont fait leurs efforts pour se glisser dans l’ordre et qui, jusqu’à présent, n’ont séparé que les Lugduniens qui, selon votre dernière, viennent de rompre les seuls liens qui les unissent à nous, ayant rompu depuis longtemps les liens spirituels et ayant formé de la science un monstre hideux de magnétisme, prophétisme, directoires, ayant séparé tous nos principes comme gangrène (…) »

Du rejet de d’Hauterive de la maçonnerie et des frères Coens qui la pratiquent, nous avons un autre témoignage dans une correspondance de Saint-Martin à Willermoz en date du 15 janvier 1787 :

« J’ai rencontré par hasard d’Hauterive le surlendemain de mon arrivée [le 10 janvier à Londres]. L’entrevue a été froide de sa part je ne sais pas même s’il n’avait pas dessein de l’esquiver […]. J’ai voulu le mettre à même de voir Tieman, il n’a pas voulu prétendant qu’il ne pouvait regarder comme étant de ses frères tous ceux qui tenaient à la maçonnerie. »

Même si ces correspondances sont postérieures de six et sept ans aux revendications des temples auprès du Grand Souverain, les éléments portés à notre connaissance sont révélateurs des problèmes antérieurement rencontrés par l’Ordre et liés à l’évolution de certains frères ; évolution problématique pour les différents Orients dont les griefs sont exposés en 1780.

Ainsi, la réponse qu’apporte Las Casas à la requête des Orients est en totale cohérence avec un objet qui serait vraisemblablement une demande d’exclusion de certains frères pour des pratiques jugées inacceptables au regard de l’Ordre. Et nous le devinons au travers des correspondances mentionnées, les points soulevés n’étaient certainement pas étrangers aux activités liées aux expériences de somnambulisme et de magnétisme, mais aussi - et peut-être surtout – à la fréquentation de la maçonnerie dite apocryphe, voire pire, à la divulgation au sein de cette maçonnerie des secrets et mystères de l’Ordre, chose formellement interdite par les Statuts et Règlements Généraux de 1768.

Ces griefs pouvaient particulièrement viser les frères membres des nouveaux Directoires rectifiés, Directoires dont les frères Coens qui s’y étaient rattachés affichaient une attitude prosélytiste au sein de l’Ordre ; Directoires aussi au sein desquels étaient enseignés, au plus haut niveau, de façon discrète mais certainement connue de certains, la doctrine et les mystères de l’Ordre.

Las Casas répond alors à la requête des Orients de la façon suivante, refusant d’exclure des frères ayant maqué à leurs engagements envers l’Ordre et qui n’avaient, selon lui, de comptes à rendre qu’à leur fidélité à la Chose :

« Je ne veux que me conformer aux principes de mes devanciers. C'est la conduite la plus sage ; c'est celle que me dictent mes propres engagements. Tous nos sujets sont libres, et, s'ils viennent à manquer aux choses de l'Ordre, ils se rendent à eux-mêmes une justice pleine et entière puisqu'ils se privent de tous les avantages qui accompagnent ces choses, et qu'ils ne peuvent plus travailler que sur leur propre fond et à leurs risques et périls, sans grande chance d'obtenir quelque vérité qui ne cache pas un piège atroce. Mais si chacun est libre de sortir, s'il se croit libéré de toute obligation envers la chose, je vous déclare qu'il n'est pas en mon pouvoir d'agir en faveur de ceux qui se sont laissé suborner de l'Ordre : c'est la coutume ; c'est ainsi qu'en ont usé tous mes prédécesseurs et cela pour des raisons majeures devant lesquelles je m'incline et m'inclinerai toujours dans l'intérêt de l'Ordre, quelque affliction que je puisse éprouver du pâtiment d'un sujet. »

Cependant, conscient des difficultés que rencontrent alors les temples et de la nécessaire protection dont ceux-ci doivent pouvoir jouir afin de poursuivre leurs travaux en toute discrétion, à l’abri de toute influence et de toute tentative de dévoiement, Las Casas complète sa réponse par la proposition suivante :

« Vous pouvez donc, si vous le jugez utile à votre tranquillité, vous ranger dans la correspondance des Philalèthes, pourvu que ces arrangements n'entraînent rien de composite. Et puisque les déplacements du T. P. M de T... ne lui permettent pas de prendre en charge vos archives, faites en le dépôt chez M. de Savalette. Vous le ferez sous les sceaux ordinaires. La correspondance et les plans mensuels, ainsi que les catéchismes et cérémonies des divers grades, doivent être scellés de leur orient particulier. Les plans annuels, les tableaux et leurs invocations, ainsi que les différentes explications générales et secrètes, doivent porter ma griffe ou, à son défaut, celle du P. M. Substitut Universel que je préviens par le même courrier ».

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