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Hauts Grades

Les étrangers dans les loges russes

19 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #histoire de la FM

Cependant, ce cas n’est pas du tout exceptionnel : maintenant que les listes des membres de la majorité des loges russes de cette période sont publiées  nous pouvons voir que l’absolue majorité des loges montre une forte dominante russe ou étrangère. Les chiffres sont révélateurs ; ainsi, dans les loges de Saint-Pétersbourg :

 

-    Grande Loge Provinciale d’Angleterre : 24 Russes, 8 étrangers ;

-    Apollon : 25 étrangers, 8 Russes ;

-    Bellone : 34 Russes, 6 étrangers ;

-    Zur Verschwiegenheit : sur les membres dont les noms sont connus, il y a 205 étrangers et 43 Russes ;

-    Mildtätigkeit zum Pelikan : 181 étrangers, 20 Russes ;

-    Les Neuf Muses : 69 Russes, 25 étrangers, etc.

 

À Moscou, la situation est à peu près la même :

 

-    L'Astrée : 45 Russes, 4 étrangers ;

-    Prieuré de la VIIIe province : 20 Russes, 4 étrangers ;

-    L'Harmonie : 13 Russes, 1 étranger ;

-    Clio : 39 Russes, 12 étrangers ;

-    L'Amitié (Droujba ou Drouzia) : 20 étrangers, 1 Russe, 2 d’origine inconnue, etc. 

 On pourrait prolonger cette liste : presque toutes les loges sont composées de cette manière. Il y a une forte dominante, l’autre élément, russe ou étranger, selon le cas, ne dépasse presque jamais un quart des membres de la loge et parfois tombe même à un dixième des effectifs. Quand c’est l’élément étranger qui domine, il s’agit la plupart du temps de noms à consonance allemande. Les Britanniques, comme Anthony Cross l’a démontré, sont concentrés surtout dans quelques loges. Les Français, quant à eux, sont présents dans beaucoup de loges, mais rarement en nombre important. Cf. à Saint-Pétersbourg :

-    Apollon : dominante étrangère, 25 étrangers dont 5 Français ;

-    L'Astrée : dominante russe, 2 étrangers dont 1 Français ;

-    Bellone : dominante russe, 6 étrangers, pas de Français ;

-    Zur Verschwiegenheit : dominante étrangère, 205 étrangers dont 9 Français ;

-    Mildtätigkeit zum Pelikan : dominante étrangère, 181 étrangers dont 7 Français ;

-    Les Neuf Muses : dominante russe, 25 étrangers tout de même, pas de Français, etc.

À Moscou :

-    L'Astrée (une autre loge que celle qui a été citée plus haut) : dominante russe, 4 étrangers dont 1 Français ;

-    Prieuré de la VIIIe Province : dominante russe, 4 étrangers, pas de Français ;

-    Clio : dominante russe, 12 (ou probablement 11, voir infra) étrangers dont 6 (ou 5) Français ;

-    L'Égalité (Ravenstva) : dominante russe, 5 étrangers dont 3 Français ;

-    Zu drei Fahnen : dominante étrangère, 50 étrangers dont 12 Français ;

-    L'Amitié : dominante étrangère, au moins 20 étrangers dont 1 Français, etc.

Qui plus est, il existe des loges exclusivement étrangères, et elles ne sont pas si rares. Douglas Smith en a cité trois, La Réunion des Étrangers à Moscou ; la Loge Écossaise L’Impériale, formée exclusivement de maçons au sens propre du terme, d’extraction écossaise, que l’architecte Cameron fit venir pour mener à bien ses projets de construction à Tsarskoïe Sélo ; et la loge Sainte Catherine (connue aussi comme St.Catharina zu den drei Säulen [Sainte-Catherine aux Trois Colonnes]), où on trouve néanmoins 5 ou 6 Russes sur un total de 31 membres. À celles-ci on pourrait ajouter quelques très petites loges, et quelques loges plus grandes comme la loge Eleusis, avec 43 membres, apparemment tous étrangers, dont 4 Français, et la loge L'Amitié, presque entièrement étrangère. Mais, de la même manière, on pourrait citer des loges exclusivement ou presque exclusivement composées de Russes, comme la Némesis, la Horus ou l’Osiris à Saint-Pétersbourg. L’analyse quantitative de la composition des loges semble suggérer qu’il y a une forte tendance à un enfermement « national », dont le sens exact doit être défini.

 

La Réunion des Étrangers

 

 

Cette tendance est particulièrement claire, nous semble-t-il, dans le cas de la loge La Réunion des Étrangers. Elle fut fondée le 25 octobre 1774 à Moscou, 42 membres étaient présents lors d’une séance en 1775, tous portent des noms à consonance étrangère. Tatiana Bakounine, qui a publié la liste de cette loge dans son ouvrage majeur ne disposait presque d’aucune information au sujet de ces francs-maçons, si ce n’est leur date et leur lieu de naissance.

 

Leurs origines sont diverses : ainsi, le vénérable en 1775 était Adam van Assendolft, né en 1716 à Rotterdam, en 1775 conseiller aulique, donc logiquement au service russe ; Samuel Pomfrett était né en 1738 à Londres, il était sénateur, membre du Club Anglais de Saint-Pétersbourg, et remplissait dans la loge les fonctions de trésorier et de maître des cérémonies ; Loretz Hultman était né à Stockholm en 1738, il était fabricant. Quelques-uns étaient d’origine suisse, par exemple Jacques Pigaud, marchand originaire de Neuchâtel ; d’autres probablement des huguenots, comme Antoine Fuhrman, né en 1750 à Dresde, ou Jean-Louis de Burgold, né en 1741 à Magdeburg, gouverneur dans la famille Khitrovo.

 

Mais la plupart étaient français. On y trouve Étienne Beugny, né en 1735 à Nancy, gouverneur des enfants du sénateur Nikita Afanassievitch Beketov ; Érasme Pincemaille, déjà cité, était vénérable de la loge, sans doute au moment de sa constitution ; sa fille, Ève Pincemaille, était une actrice en vogue sous Catherine II . Plusieurs membres étaient marchands : le même Pincemaille vendait des parfums, des savons et des essences ; François Grandmaison, de Melun, en Brie, possédait une fabrique de cartes à Moscou, il restera en activité jusqu’au début du XIXe siècle ; Charles Hannevarel n’est sans doute nul autre que Charles Hannevard  d’Anjou, marchand de la 2e guilde à la fin des années 1760. Associé à Becker, il devait déposer son bilan dans les années 1770 . Jean-Marc Gautier est bien sûr Jean-Marie Gautier ou Gautier-Dufayer qui était né en 1736 à Saint-Quentin, en Picardie, il était venu en Russie en 1764, travailla comme directeur des fabriques du général-lieutenant S.P. Iagoujinski, puis fut précepteur chez les Eropkine et les Gouriev, pour enfin s’inscrire comme marchand de la 1re guilde de Moscou ; son fils, Jean Gautier, se lancera dans le commerce des livres grâce à une alliance avec la famille des libraires Courtener pour fonder une librairie et une maison d’édition qui sera célèbre au XIXe siècle . Érasme et Adrien Godin étaient frères, tous les deux marchands et fils d’un marchand installé à Saint-Pétersbourg depuis 1748, Jacques-Laurent Godin, associé des maîtres du commerce français en Russie, Jean Michel et Joseph Raimbert ; il faisait dans les années 1750 des affaires avec Le Havre, avant de subir un grand échec commercial qui l’amena à Moscou ; il fut recommandé au vice-consul de France à Moscou, Pierre Martin, par Henri Foulon, un grand négociant français de Saint-Pétersbourg ; à Moscou son commerce passa aussi par plus d’une épreuve : ainsi, il fut jeté en prison avec un de ses fils en 1776 pour avoir réclamé le paiement de 4000 roubles pour des étoffes qu’il avait livrées à un Saltykov . Il s’agit probablement de Lorent Gaudain, qui figure comme membre de cette loge, à moins qu’il ne s'agisse de Léonard Gaudain, installé à Moscou en 1766 et comptant parmi les fondateurs du Club Anglais de Moscou. Le voyageur anglais Hatchett racontait à ce sujet : « Mr Jackson et moi avons dîné dans un club tenu dans la maison de Godaines et établi par Mrs Roxand et Bourgarel, les membres sont principalement quelques Anglais résidant à Moscou, Mr Dickinson excepté, et quelques étrangers qui comprennent la langue [anglaise – V. R.], en tout près de 30. Ils se rencontrent chaque vendredi soir d’octobre à avril ».Mathurin Gay (Gaij dans la liste de Tatiana Bakounine) avait vécu en Suède où il aurait travaillé dans les manufactures royales, avant de passer en 1756 en Russie, où il s’installa comme fabricant et teinturier. Jean Larmée accompagna un convoi de colons français recrutés en Europe par Meunier de Précourt, déjà mentionné, et s’installa finalement à Moscou comme négociant ; il était le beau-frère ou le beau-fils de Charles Hannevard, et sera jusqu’à la fin du siècle marchand de la 3e Guilde à Moscou ; il était aussi apparenté à Maurice-Gérard Allart, un libraire français important à Moscou .Alexandre Doraison, né en 1726 ou 1731 en Dauphiné, était négociant à Moscou où il possédait une fabrique de cartes . 

Il y a d’autres personnages intéressants, par exemple un certain Jean-François Billiot, né en Bourgogne en 1753, un marchand en vue ; ce Français était marié à une fille d’Henri Foulon ; Billiot affrétait des navires à Saint-Pétersbourg avec son associé Jean Chenevière, qui est sans doute le Jean Chenevieze qui figure comme membre de cette loge ; plus tard, Billiot fonda sa propre société de commerce et, dans les années 1780, entra avec son fils dans la 1re Guilde marchande ; il habita à Saint-Pétersbourg avant son installation à Cronstadt, où il exerça les fonctions de vice-consul de France, de 1790 à 1793, date de son expulsion de Russie en tant qu’agent diplomatique français . Marc Fazy était un horloger connu qui avait reçu de la Chancellerie de tutelle des étrangers une subvention importante pour la fondation d’une fabrique de montres à Moscou, il bénéficiait d’un titre d’horloger à la cour et avait ses entrées au Palais, on dit qu’il était créancier de Grigori Potemkine en personne .Edme Lajoye (ou Lajoie), né en 1738, était bijoutier, il était marié à la marchande Catherine-Philippine Pepler qui habita un temps dans un logement loué chez Marc Fazy . Certaines informations nous font penser que le nommé Godfried Goguel n’est autre que Henry Goguel (les deux sont nés à Montbéliard), ancien recruteur et directeur de quelques colonies étrangères sur la Volga et futur directeur de la Maison d’éducation de Moscou, l’un des grands établissements éducatifs de Catherine II . 

Nous nous arrêterons là, de peur de rendre cette énumération fastidieuse. Les membres de cette loge sont souvent liés entre eux par des relations qui remontent au temps de leur arrivée en Russie. On peut ainsi distinguer le cercle de la Chancellerie de tutelle des étrangers, organisme chargé du recrutement de colons étrangers et de leur installation en Russie (existait en 1763-1782) : Gautier-Dufayer, Larmée, Goguel, Fazy, Grandmaison eurent à un moment ou à un autre affaire à cet organisme, et la liste n’est probablement pas close. D’autres connexions devraient être dégagées : les liens familiaux entre Billiot et Foulon d’un côté, et les relations d’affaires entre Godin et Foulon de l’autre, entre Larmée et Hannevard ; les relations entre Billiot et Chenevière, etc. D’autres liens pourront sans doute être révélés, car les marchands français aussi bien à Moscou qu’à Saint-Pétersbourg avaient l’habitude de se rendre des services à de nombreuses occasions (baptêmes, inscription à la guilde, cautions de toutes sortes, etc.) . Nombre de membres de cette loge feront dans les années 1790 partie du conseil syndical de l’église Saint-Louis-des-Français, ou seront parmi ses fondateurs.

 

Nous sommes donc en présence d’une union à caractère professionnel, amical et « national » . Professionnel, car l’absolue majorité des membres sont marchands ; amical, car plusieurs d’entre eux se connaissent de longue date et certains même sont liés par des relations de famille ; « national » dans ce sens que la majorité des membres sont d’extraction française et tous ou presque, sont francophones ; les Russes ne sont de toute évidence pas bienvenus dans cette loge. Autre détail important, Pomfrett et Pincemaille mis à part, les autres ne semblent pas s’être préoccupés de la problématique maçonnique le reste de leur vie, même pas Charles Veiner de Mangeot, vénérable de la loge en 1775-1779, dont le nom n’apparaît dans aucune autre liste maçonnique.

 

Pincemaille fait figure d’exception à La Réunion des Étrangers. Il était déjà en 1764, à Metz, vénérable de Saint-Jean de la Candeur, Orient de Metz, lors de sa constitution officielle par la Grande Loge de France. Il fut accusé de vendre des cahiers de hauts grades à des frères reçus aux grades inférieurs. Il était Second Grand Surveillant de la Loge Provinciale de Metz présidée par le baron de Tschudy, qui fut chargé de mettre Pincemaille en demeure. Celui-ci démissionna en 1766, se présentant dans une lettre adressée à la Grande Loge comme « un bourgeois honnête, que son petit négoce, son état et le soin de pourvoir une nombreuse famille doivent occuper de préférence » . C’est sans doute grâce à Tschudy ou au recruteur Meunier de Précourt  (ou les deux) qu’il avait entrepris le voyage en Russie. À Moscou, Corberon lui rendra visite justement en 1775 pour le consulter sur les questions maçonniques. Pincemaille est un tout petit marchand, pas du tout du même calibre que la plupart des membres de la loge. Il tient à cette époque une boutique à Moscou avec Jean-Baptiste Prins et vend surtout de l’épicerie fine et des produits de toilette et de beauté.

 

Si l’admission de Pincemaille en tant que franc-maçon expérimenté ne pose pas de problème, celle de Pomfrett est autrement intéressante. Pomfrett est britannique et n’est pas marchand, il n’est même pas moscovite, mais, tout comme Pincemaille, il a déjà une expérience maçonnique. Il nous est connu pour avoir fréquenté à Saint-Pétersbourg, en 1771 et1772, la loge de La Parfaite Union, cette autre loge « nationale » qui avait réuni l’establishment britannique de la capitale. Et même si La Parfaite Union n’avait jamais été aussi fermée que La Réunion des Étrangers, le caractère « national » des deux doit être mis en parallèle ; la présence de Samuel Pomfrett dans La Réunion des Étrangers, après l’échec de La Parfaite Union, corrobore, nous semble-t-il, l’existence dans les deux cas d’un projet d’union des étrangers, exprimé dans le nom de la loge moscovite.

 

Peut-on alors parler d’une sorte de détournement de la franc-maçonnerie ? En l’absence de presque toute information sur le fonctionnement de ces loges, il est difficile de se prononcer définitivement sur cette question. En tout cas, dans l’atmosphère des relations tendues entre les marchands russophones et étrangers à Moscou , une telle réunion était parfaitement naturelle. Elle est venue compenser un manque de structures pour la communication et la concertation entre négociants étrangers .Dans cette optique, la Loge Écossaise L’Impériale, formée, nous l’avons dit, exclusivement de maçons écossais au sens propre du terme (= bâtisseurs), pourrait être interprétée comme une sorte de corps de métier étranger qui prend la forme d’une loge maçonnique, forme, rappelons-le, autorisée ou tolérée.

 

Toutefois, il faut nuancer notre propos. Si l'on regarde de près le cas de La Parfaite Union, on voit d’autres facettes, probablement aussi importantes que le caractère « national » de cette loge. Rappelons qu’on trouve, parmi ses membres, un certain « Sage Joseph Raimbert » .Ce Joseph Raimbert est l’un des plus grands marchands français de Russie, pendant un temps il fit fonction de consul de France à Saint-Pétersbourg et joua un rôle de médiateur entre les cours russe et française ; un autre membre de La Parfaite Union, Sabatier de Cabre, est chargé d’affaires de France à Saint-Pétersbourg, proche de Raimbert. D’Angeli n’est autre que François-Marie-Charles baron d’Angély, militaire et agent secret de France, qui est arrêté pour avoir entretenu des correspondances illicites et est chassé de l’empire en 1774. Il s’agit donc, à notre avis, non seulement d’une réunion d’étrangers, mais d’une réunion d’étrangers influents, proches de la représentation diplomatique des deux pays, la Grande-Bretagne et la France (voire eux-même diplomates), ayant leurs entrées au Palais, comme c’était le cas de Raimbert, de Gomm ou encore de Sébastien Charles, dit de Villiers, ancien avocat au Parlement de Paris, ayant suivi l’économiste Lemercier de la Rivière à Saint-Pétersbourg, connaissant le sculpteur Falconet, l’homme d’État influent et écrivain Andreï Chouvalov, et lui-même connu de l’impératrice et auteur des commentaires sur le projet de la commission pour l’élaboration du nouveau Code des lois . 

Pensant au caractère fermé de certaines loges, nous avons quelques réserves à l’égard des interprétations fréquentes de la franc-maçonnerie russe comme un phénomène de sociabilité ouverte et cosmopolite . En effet, si la participation des négociants était importante dans les loges maçonniques en Russie à cette époque, comme le démontre Douglas Smith, on peut difficilement parler d’échanges maçonniques entre marchands russes et étrangers car rien ne dit qu’il y avait un nombre important de marchands russes dans les loges ; en effet, si l'on ne considère que les trois loges dont on vient de parler, La Réunion des Étrangers à Moscou, La Parfaite Union à Saint-Pétersbourg, et la Sainte-Catherine à Arkhangelsk, nous arrivons déjà à un chiffre de plusieurs dizaines de marchands francs-maçons qui sont étrangers. Vernadski, l’un des meilleurs connaisseurs de la franc-maçonnerie russe au XVIIIe siècle, écrit que parmi les Frères russes (c’est Vernadski qui souligne) les roturiers étaient rares. Il cite quelques noms de marchands russes francs-maçons, une petite dizaine, tout en précisant qu’ils n’étaient pas membres à part entière, mais apprentis ; Vernadski souligne que, pour de nombreux étrangers qui venaient en Russie sous le règne de Catherine II, les loges maçonniques servaient de « réunion corporative » ; et il poursuit : « Les loges de langue étrangère [inoïazytchnyïé – V. R.] dans les villes russes comprenaient essentiellement des marchands », et des marchands étrangers, évidemment . 

 

 

Mais tous les francs-maçons français n’étaient pas des marchands et n’aspiraient pas à ce genre de fermeture et d’isolationnisme. Par exemple, le chevalier de Corberon intègre le parcours maçonnique dans la préparation de son voyage en Russie, comme le montre parfaitement P.-Y. Beaurepaire. C’est dans le cadre de son activité maçonnique que Corberon fait connaissance avec le prince Ivan Sergueïevitch Bariatinski, alors ambassadeur de Russie à Paris, ainsi qu’avec d’autres francs-maçons russes résidant à Paris. Ces rencontres permettent au diplomate de s’informer sur le pays, sur les us et coutumes de ses habitants, de se procurer enfin des lettres de recommandation nécessaires à la réalisation de sa mission. À Saint-Pétersbourg, la franc-maçonnerie sert à Corberon de laisser-passer dans les cercles haut placés et influents. Ainsi, il se rend à une réception au grade d’Écossais en compagnie des princes Odoïevski et d’Anhalt-Bernburg et du comte de Brühl ; de la même manière, Corberon ne manque pas une occasion de parler de son expérience maçonnique, par exemple à un déjeuner chez Izmaïlov, ce qui est pour lui un moyen d’intéresser ses interlocuteurs. Néanmoins, l’intérêt du chevalier pour la franc-maçonnerie semble réel, même s’il lui arrive de s’en servir dans ses stratégies sociétales et de carrière. Cependant, la loge à laquelle il adhère à Saint-Pétersbourg, zur Verschwiegenheit , est de par sa composition une loge étrangère. Mais l’ambiance ici est différente de celle qui règne à La Réunion des Étrangers : les Russes ne sont pas exclus, il y a aussi plus de variété professionnelle. Les Russes qui y sont admis appartiennent souvent à la haute société et comptent parfois parmi les francs-maçons les plus influents et les plus respectés. Parmi eux, Semen Perfiliev, franc-maçon connu, ancien gouverneur de Saint-Pétersbourg et directeur du Club Anglais ; le prince Iouri Troubetzkoy, militaire de haut rang et associé, avec Nikolaï Novikov, à la Compagnie typographique ; le comte Andreï Chouvalov, correspondant et traducteur de Voltaire et écrivain, alors chef de la noblesse du gouvernement de Saint-Pétersbourg ; Nikolaï Mordvinov, haut gradé de la Marine russe, futur ministre de la Marine, sénateur et membre du Conseil d’État, futur collaborateur de Speranski ; Petr Miatlev, directeur des Théâtres impériaux et membre du Club Anglais, etc. On y compte aussi des étrangers naturalisés, par exemple Petr Melissino, un des grands francs-maçons, dans ces années-là directeur du Corps des cadets de l’artillerie et du génie.

 

Cette loge comprend aussi quelques Français, par exemple Demuth, sans doute Philippe-Jean Demuth. Marchand et aubergiste de son état (connu grâce à son hôtel célèbre sur la Moïka), il aspirait probablement à d’autres milieux que celui des marchands étrangers de Saint-Pétersbourg ; il est témoin au mariage du frère du célèbre Marat, David Mara(t) de Boudry, avec demoiselle Labkoff en 1792 ; l’intérêt pour la franc-maçonnerie n’était sans doute pas éphémère dans cette famille, car le fils de Philippe-Jean Demuth, Pierre, est plus tard membre de la loge pétersbourgeoise Neptune Parmi d’autres Français membres de la loge zur Verschwiegenheit, Jean-Joseph Berlire mérite une mention particulière. Il avait été professeur au gymnase (école pour roturiers) de l’université de Moscou, à la suite du professeur Saint-Nicolas, puis avait été lié à Semen Gavrilovitch Zoritch (1745-1799), militaire serbe au service russe, favori de Catherine II ; dans les années 1780, il se trouvait comme secrétaire et interprète au service d’un prince Cantacuzène, sans doute le prince Nicolas Cantacuzène (1763-1841), fils du prince Rodion Cantacuzène. Berlire n’était pas étranger aux belles lettres : il consacra une ode à Zoritch ? puis publia des Vers sur l’inauguration de la statue équestre de Pierre le Grand ; il collabora au Mercure de Russie, revue littéraire fondée et dirigée par Gallien de Salmorenc en 1786  .Edme-Joseph Joly, qui avait l’intention de visiter cette loge en 1776, était membre de plusieurs loges à Saint-Pétersbourg, l’Astrée, Le Silence, etc. Il était sans doute très intéressé par la franc-maçonnerie car, en 1774 au plus tard, il reçut un diplôme de la Grande Loge d’Angleterre. En 1774, il était bibliothécaire chez Fedor Grigorievitch Orlov (1741-1796), frère du favori, général en chef, président d’un des départements du Sénat ; dans les années 1780, il s’établit à son compte comme libraire . Frantz Floridor nous est inconnu, sauf s’il s’agit d’Henri Floridor, de son vrai nom Imgarde de Lettenberg, à cette époque surveillant et inspecteur de la troupe française de théâtre, connu personnellement de Catherine II et par ailleurs franc-maçon assidu, membre de la loge Mildthätigkeit zum Pelikan à Saint-Pétersbourg . Les Français qui font partie de cette loge possèdent donc un niveau culturel certain et sont liés à la grande noblesse russe ou d’origine étrangère (comme Zoritch et Cantacuzène) qui est leur employeur ou mécène. De ce fait, nous sommes en présence d’une loge plus ouverte sur la haute société russe.

 

Analysons un autre exemple, à dominante russe cette fois. Il s’agit d’une loge moscovite, Clio, fondée en 1774, c’est-à-dire contemporaine de La Réunion des Étrangers ; elle était subordonnée à la Grande Loge d’Angleterre et avait adopté le système d’Elagin. En 1774 et 1775, elle comprend 51 membres, parmi eux des représentants de quelques grandes familles de la noblesse : des Apraksine, Golitsyne, Gagarine, Dolgorouki, Volkonski, Odoïevski, Troubetzkoy, Ouroussov... Quelques uns occupent des positions importantes dans la société : Ivan Bakhmetiev, pétersbourgeois, est à la tête du Club Anglais de la capitale ; le prince Vassili Dolgoroukov est un militaire de haut rang, conseiller privé effectif ; le prince Mikhail Golitsyne est brigadier ; Sergueï Saltykov est l’ancien favori de Catherine II et autrefois envoyé russe à Hambourg, général-lieutenant ; Petr Ourousov est plus tard procureur du gouvernement de Moscou. Mais la plupart des membres russes sont militaires, de rang moyen et même inférieur. Clio est donc l'exemple d’une certaine mixité sociale.

 

Il y a plusieurs étrangers parmi les membres. Généralement, dans les loges à dominante étrangère, les Français, bien que souvent présents, ne sont pas très nombreux : dans les grandes loges de ce type, leur nombre dépasse rarement 5% des effectifs « étrangers » . Dans les loges à dominante russophone, les Français sont proportionnellement plus nombreux par rapport à d’autres étrangers, par exemple dans Clio où, à juger d’après les noms, ils sont au nombre de 5 ou 6 sur 11 ou 12 étrangers. Ce fait mérite d’être retenu.

 

Qui sont-ils ? Un certain François Cazié était un ancien officier au service de la Pologne, puis major au service russe, donc du même statut social et professionnel qu’une bonne partie des membres de la loge. Mais il n’était pas étranger à la littérature : il sera en 1786 membre de la Société littéraire du Mercure de Russie, revue francophone éditée par Gallien de Salmorenc, et traducteur du russe . Les francs-maçons Bérard et de la Rozière sont sans doute une seule et même personne ; ce Bérard de la Rozière, originaire de Strasbourg, était donné comme marchand dans ces années. Pierre Dumoulin, né en 1707 à Lyon, avait été plusieurs années durant surveillant au cabinet de physique, adjoint au professeur de physique et mécanicien à l’université de Moscou. Il vivait à Moscou sur un pied plutôt aisé, possédant depuis 1766 sa propre maison où il louait des chambres  L’orateur de la loge s’appelait Jean Saint-Nicolas, il s’agit sans doute de Jean-Godefroi de Saint-Nicolas, de 1770 à 1772 (selon d’autres informations, 1775), professeur de français dans la « classe syntaxique » à l’université de Moscou et auteur de plusieurs discours solennels prononcés aux fêtes de l’université. Saint-Nicolas évoluait sans doute dans les milieux cultivés, comme en témoigne aussi une épître de sa composition, traduite en 1775 en russe par Soumarokov, lui-même franc-maçon .

 

Nous sommes donc en présence d’une loge à caractère ouvert où la mixité, aussi bien sociale que « nationale », est de mise. Les Français qui en font partie sont ou ont été fonctionnaires au service russe, militaire ou civil, certains sont aussi écrivains ou traducteurs. La seule exception est Bérard de la Rozière qui est donné comme marchand. Mais son négoce était sans doute spécifique, car on sait qu’en 1785 il vendait des tableaux peints par des étrangers, ses clients appartenaient sans aucun doute à la grande et moyenne noblesse qui constitue le noyau de cette loge. Ces quelques exemples semblent démontrer que pour les francs-maçons français l’affiliation à telle ou telle loge se faisait en fonction de leur « capital culturel » qui présuppose plus d’ouverture, une disposition aux contacts avec la noblesse russe (le principal client de la communauté française en Russie dans ces années-là), ou au contraire, une fermeture et un souhait de garder intacte son identité nationale.

 

Mais il faut tout de même nuancer notre propos. Ainsi, on trouve le même François Cazié parmi les membres de La Réunion des Étrangers. Il pouvait parfaitement faire partie des deux loges ayant chaque fois une stratégie différente, ce qui répondait sans doute à ses différentes attentes : adepte d’une communauté « nationale » dans un cas, il pouvait aussi méditer sur les possibilités et les avantages d’une meilleure assimilation en Russie, et son engagement au service de l’État est de fait un pas dans cette direction.

 

D’autre part, un besoin d’avoir un cadre à caractère professionnel ne menait pas forcément à une fermeture telle qu’on l’observe dans le cas de La Réunion des Étrangers. La Réunion des Élus du Nord, fondée à Saint-Pétersbourg par les membres de la loge des Cœurs réunis, à Montpellier, peut être comptée parmi les loges ouvertes. Elle est l’une des rares où la part des Russes et des étrangers est équilibrée (6 membres russes et 5 membres étrangers, tous Français). Certains étaient nés à Montpellier (comme les Curto ou probablement Jean-Baptiste Prévost), ce qui explique la fondation de la loge Les Cœurs réunis. Il se peut que pour ceux-là, l'expatriation en Russie soit liée à la filière maçonnique, comme c’est sans doute le cas d’Érasme Pincemaille. Mais la loge est aussi sous-tendue par des relations professionnelles, en l’occurrence l’appartenance au même établissement : les deux Curto, Jean-Paul et Pierre-Paul, Jean-Jean Crempin, Jean-Hugues-Louis Charrière sont professeurs au Corps des Cadets nobles de l'armée de terre à Saint-Pétersbourg ; d’autres membres de cette loge font probablement partie de cet établissement ; en tout cas tous ou presque sont militaires. Il s’agit donc d’une loge à caractère corporatif mais, contrairement à La Réunion des Étrangers, tous les Français de La  Réunion des Élus du Nord étaient des francs-maçons confirmés : ils étaient tous membres de plusieurs loges, avaient fondé des loges maçonniques ou participé à leurs travaux dans d’autres villes, non seulement à Montpellier mais à Lvov, à Varsovie, à Riga, à Kamenets-Podolsk, à Chişinău (Kichinev)... Pierre-Paul ou Petr Ivanovitch Curto sera un franc-maçon actif durant toute sa vie ; on le retrouve dans la loge Les Amis Réunis de Saint-Pétersbourg, dans les années 1810  

Prenons encore l’exemple de la loge L'Égalité (Ravenstva), en activité à Saint-Pétersbourg de 1774 à 1777  La dominante russe est forte ici : seulement 5 étrangers sur 55 membres ; 3 sont français. C’est encore une loge comportant plusieurs hauts dignitaires russes. Parmi les Français, Lesage est probablement ce comédien venu en Russie encore en 1741 à 1742, avec la troupe de J.-B. Duclos, qui travailla de longues années dans la troupe française à la cour russe, sous la direction de De Sérigny. Il s’apprêtait à quitter Saint-Pétersbourg en 1760, mais il se peut qu’il soit resté. Gautier est difficile à identifier. Par contre Charapant est probablement Jean-Baptiste-Jude Charpentier, professeur à l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, auteur d’une grammaire russe . Sans insister sur l’intérêt de certains des membres russes de cette loge pour les belles-lettres, remarquons que quelques-uns ont accompli des séjours à l’étranger ou ont été éduqués par un précepteur français (cas de Iouri, fils d’Alexandre Iourievitch Neledinski-Meletski ).On pourrait donc supposer qu'il pouvait arriver à un Français cultivé d'entrer facilement dans les loges à dominante russe en raison de la gallomanie qui touchait une partie de la noblesse russe au siècle des Lumières.

 

Il est connu que certains membres de la colonie allemande de Russie entretenait des relations privilégiées avec les milieux éclairés russes qui sont souvent à cette époque des milieux francs-maçons. Rappelons un cas connu, celui du relieur de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, Wilhelm Konrad Müller (ou Miller, en Russie) qui commence à développer progressivement dans les années 1760 et 1770 une activité de libraire et d’éditeur. Certaines informations font penser que Müller-père et Müller-fils étaient tous deux francs-maçons .Ils fondent avec Nikolaï Novikov en 1773 une Société pour la publication de livres (fermée en 1774). Müller avait parmi ses clients Ivan Élaguine, Alexandre Soumarokov, francs-maçons notoires. Nous sommes donc en présence d’un réseau russo-allemand uni par des activités maçonniques et éditoriales, intimement liées au projet maçonnique de certains francs-maçons comme Nikolaï Novikov. Les libraires français en Russie ne s’occupent presque jamais de l’édition à cette époque. Est-ce pour cette raison que leurs réseaux ne semblent guère se recouper avec ceux des francs-maçons russes traducteurs et éditeurs tels que Novikov, Tchoulkov, Gamaleïa, Ivan Tourguenev, Schwarz... ? En 1793, le prince Prozorovski, gouverneur général de Moscou, est chargé du contrôle de l’église catholique Saint-Louis-des-Français de Moscou et de ses fidèles. Quelques-uns, parmi les Français de cette paroisse, sont d’anciens membres de La Réunion des Étrangers. Rappelons que le même Prozorovski mène en 1792 une enquête sur Novikov et son entourage mais qu'à aucun moment il ne mentionne une connexion quelconque entre les Français et le cercle de Novikov . Ce n’est sans doute pas un hasard : les francs-maçons dans l’entourage de Novikov n’entretenaient apparemment pas de relations avec les francs-maçons français, étant plus tournés vers l’Allemagne et considérant le système français comme un divertissement frivole.

 

Pour nombre de francs-maçons français ou d’origine française qui ont fait un voyage en Russie, on ne dispose d’aucune information permettant de parler d'une activité maçonnique pendant leur séjour. Cela concerne non seulement le baron Théodore-Henry de Tschudy, déjà mentionné  mais aussi Abel Burja, pasteur protestant d’origine huguenote, né en Prusse, auteur de Mémoires, ou le prince Charles-Joseph de Ligne et nombre d’autres, moins connus. Plusieurs Français arrivés en Russie sous les règnes de Catherine II et de Paul Ier se sont distingués dans l’Art Royal plus tard, au début du XIXe siècle. Leur activité répond plus à l’image d’une franc-maçonnerie cosmopolite et ouverte. Beaucoup d’entre eux appartiennent au monde des sciences, comme Louis-Barthélémy Carbonnier, haut gradé du génie militaire, ou à celui des arts, comme Honoré-Joseph Dalmas, éditeur d’une grande revue musicale, ou à l’armée, comme Charles Audé de Sion, professeur au Corps des Pages et haut gradé de l’armée russe.

 


Vladislav Rjéoutski

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jak PRADERE 19/11/2010 13:08



exellent article...félicitations


j'ajouterai seulement que cette coutume continue:je suis français et menbre d'une loge russe;pacific rim lodge ainsi que bien d'autres FF


les FF de la GLNF intéréssés peuvent me contacter par email


frat.: JP 32 ième