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Hauts Grades

Les grades de vengeance au 18ème siècle et sous l'empire

20 Juillet 2012 , Rédigé par F... Jean KHEBIAN (32e) Publié dans #hauts grades

Deux anciens Rituels de Hauts Grades « Plus Secrets Mystères des Hauts Grades de la Maçonnerie ou le Vrai Rose-Croix. Traduit de l'anglais ; Suivi du Noachite, traduit de l'allemand, — A Jérusalem. M DCC LXVI. » et : « Hauts grades du Rit Français — Avec des notes rédigées par le Chev... Fustier, Vallée de Pans, 1809 » (ouvrage manuscrit), donnent des systèmes de hauts grades marquant, l'un et l'autre, une progression initiatique destinée, dans l'esprit des auteurs, à conduire le Franc-Maçon jusqu'au dernier et suprême grade qui, dans le Rituel de 1766 sera le Noachite ou Chevalier Prussien, 7e et dernier degré de cet ensemble et, dans le Rituel Fustier, le Rose-Croix, 4e Ordre, nec plus ultra du Rite Français, tel qu'il fut transcrit par lui en 1809.

Ces deux systèmes s'ouvrent sur un grade de vengeance, sans ménager la transition qui, après le grade de Maître, a été introduite dans le Rite Ecossais Ancien Accepté par ses grades du 4e au 8e degré, placés ayant le Maître Elu des Neuf, puis l'Illustre Elu des Quinze, grades de vengeance de ce Rite.

Or, ces deux grades de vengeance ne sont plus pratiqués dans les Ateliers relevant du Grand Collège des Rites, ni d'ailleurs dans les Loges de Perfection de l'obédience de la Grande Loge de France, ces deux Puissances maçonniques ne les conférant plus désormais que par communication ; seuls, à ma connaissance, le Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm et la Loge Nationale Française (Opéra) travaillent actuellement, en France, au grade d'Elu, pour ne parler que de la Maçonnerie traditionnelle.

La question se pose de connaître les motifs de cette désaffection de la part des Obédiences groupant, et de loin, le plus grand nombre d'initiés.

Il ne m'est donc pas paru inutile de remettre ces grades en mémoire, en utilisant pour base les deux anciens rituels ci-dessus mentionnés dont le caractère d'authenticité ne saurait être mis en doute. Ce sera le but essentiel de la présente étude.

Dans une première partie, -je donnerai une description sommaire des Rituels de 1766 et de 1809 puis, après m'être attardé sur l'histoire de la Maçonnerie telle que l'auteur du manuel de 1766 la conte, je décrirai les grades de vengeance de ce Rituel et le grade correspondant du Rituel de 1809.

Enfin, après avoir signalé l'influence stuardiste que l'on voit transparaître dans le grade de Second Elu de 1766, je procéderai à l'examen du symbolisme spécifique de ces grades de vengeance on verra alors qu'il s'agit de deux symbolismes puisés à la même source mais dont le caractère et l'enseignement qui en découlent sont fondamentalement différents selon que l'on se réfère au Rituel de 1766 ou à celui de 1809.

LE RITUEL DE 1766

Cet ouvrage se présente comme un Rituel des Hauts Grades. Il place la « Métropole Loge » sur la montagne d'Hérédon, en Ecosse et débute par une « Histoire de l'origine de la Maçonnerie » où l'on mêle sans vergogne la légende et la réalité avec, toutefois, une préférence marquée pour l'imaginaire, ce qui par parenthèse ne diminue en rien la valeur initiatique de l'oeuvre si l'on se place du point de vue uniquement symbolique et non pas réaliste et matériel.

Godefroy de Bouillon se voit attribuer la paternité de l'Ordre qui aurait été fondé par lui en Palestine en 1330, après la décadence des armées des Croisés.

Puis, viennent les cahiers des six premiers hauts grades de la Maçonnerie consistant en chapitres traitant de chacun d'eux de manière très inégale quant au fond et à la forme,

Nous prenons ainsi connaissance des grades suivants

1er grade Parfait Maçon Elu

2e grade Elu de P.

3e grade Elu des Quinze

4e grade Petit Architecte

5e grade Grand Architecte

6e grade : Chevalier de Epée et de Rose-Croix.

Cette première partie, si l'on en croit le titre du livre, serait traduite de l'anglais.

En préambule au Noachite ou Chevalier Prussien, on nous informe que ce qui concerne ce septième grade - qualifié de « très ancien Ordre » - a été traduit de l'allemand en 4658.

Le Cahier de ce grade s'ouvre sur une histoire de l'ordre des Noachites qui ne rattache pas ce grade, présenté comme l'ultime degré de la Maçonnerie, à la Chevalerie Chrétienne en Terre Sainte, mais, plus pompeusement encore, aux descendants de Noé, voire aux Titans. Il est vrai que pour authentifier ces rêveries on nous déclare tout de go que Phaleg, architecte de la Tour de Babel, se retira par pénitence dans les déserts de la Prusse où l'on retrouva son tombeau en 553 après Jésus-Christ et l'on nous affirme, de plus, que toutes les reliques relatives à ces faits (pour le moins miraculeux !) se trouvent chez le Roi de Prusse, restaurateur du Grade.

Le catéchisme du grade nous apporte quelques lumières sur son rituel particulier. Tout cela est très décousu mais, après ce catéchisme, on nous donne un alphabet maçonnique et l'on constate que c'est celui qui est parvenu jusqu'à nous et est encore en usage pour la Maçonnerie bleue le fait mérite d'être signalé. Enfin, une histoire des Noachites dont l'ouvrage cette légende ne fait que répéter, en l'augmentant, l'histoire reproduite au début du chapitre.

Outre l'alphabet, il faut signaler les planches figurant en tête du livre et les explications que l'on donne des emblèmes ainsi représentés. Il est remarquable qu'aucun n'a trait au symbolisme des grades de vengeance pas plus, d'ailleurs, qu'au Noachite.

LE RITUEL DE 1809

Ce document manuscrit constitue notre seconde source. Un demi-siècle seulement sépare sa parution de celle de l'ouvrage précédent et pourtant l'on constate une évidente volonté de simplification du système, un souci d'éviter les fables du passé dans l'ouvrage le plus récent. Nul doute que le Grand Orient n'a, dès leur naissance, entrepris une « domestication » des multiples légendes pour ne conserver que ce qui pouvait présenter un intérêt initiatique sans s'écarter par trop de la vérité historique, le mirifique dût-il en souffrir.

A l'appui de cette opinion il n'est pas sans intérêt de rappeler qu'en matière de préambule, le Chev... Fustier, auteur des Notes, ne se fait pas faute de critiquer la prolifération des grades. Il s'exprime en ces termes :

« Le Grand Orient de France, dont l'origine date de 5772, a borné longtemps le travail des Loges de sa Correspondance aux trois grades symboliques, Un Grand Chapitre avoit été créé a la Vallée de Paris en 5721 par la Grande Loge d'Edimbourg il demanda sa réunion au G... O... et cette réunion eut lieu le 12e mois de 5778. »

« C'est donc de cette époque que date l'érection d'un Grand Chapitre dans le G... O... de France et comme ce dernier étoit allarmé de la multitude des grades qu'avoient enfantés successivement l'imagination, l'orgueil et la cupidité, il fut arrêté qu'ils seraient tous fondus en quatre Ordres, savoir :

« L'Elu, l'Ecossais, le Chevalier d'Orient et le Rose-Croix. »

Le Rituel s'étend ensuite longuement sur les quatre grades ci-dessus, donnant pour chacun d'eux des détails minutieux sur tout ce qui concerne la disposition de la Loge, le décor des Frères, leurs titres, les Tenues, ordinaire ou d'initiation, l'instruction et le discours historique.

Retenons de ce qui précède, outre le désaveu infligé aux inventeurs de grades, que le Chev... Fustier fait remonter la naissance des Hauts Grades a 1721 alors que Marcy ne croit connaître de hauts grades que vers 1740 .Il y a là un écart d'une vingtaine d'années qui, à mon sens, n'offre d'intérêt que pour le rôle prêté au Chevalier Ramsay dans la création des hauts grades de la Maçonnerie Chevaleresque, ce qui n'est pas notre propos. Signalons cependant, au passage, que si l'on retenait cette date de 1721 pour la naissance des hauts grades, le fameux discours ayant été prononcé en 1737 ne peut avoir été leur inspirateur.

Cependant, Marcy rappelle que si, dès 1691 le « MOT » de Maçon « consiste dans une sorte de commentaire sur Jakin et Boaz, les deux colonnes érigées dans le Temple de Salomon », l'on ne voit apparaître Hiram dans les documents maçonniques qu'en 1723, époque à laquelle commence le processus d'élaboration de la Légende d'Hiram destinée à servir de base initiatique au nouveau grade, celui de Maître, complétant a trois degrés la Maçonnerie symbolique  2). Il ne fait donc pas de doute que ceux des hauts grades qui mettent en scène la recherche des meurtriers du Maître puis leur châtiment ne peuvent être antérieurs au système de la Maçonnerie symbolique parachevée et couronnée par la Légende d'Hiram tout laisse à croire qu'ils leur sont postérieurs. Tel semble être le cas de ce grade d'Elu inclus dans le Rituel du Chev... Fustier, ce qui rend suspecte son affirmation concernant la date de 1721 pour l'apparition des Hauts Grades puisque aussi bien le Grand Chapitre, dont il signale la création à Paris a cette date, n'avait à connaître que de ceux-ci.

HISTOIRE DE L'ORIGINE DE LA MAÇONNERIE

J'ai dit plus haut que dans sa mirifique histoire de la Maçonnerie, l'auteur du Manuel de 1766 faisait de Godefroy de Bouillon le créateur de l'Ordre et avançait pour cet événement la date de 1330. Or, à cette date, le premier roi chrétien de Jérusalem était mort depuis 230 ans ! En outre, il place le siège de la Maçonnerie sur la montagne d'Hérédon qu'il situe « entre l'ouest et le nord de l'Ecosse, à soixante milles d'Edimbourg ». Cette affirmation ne peut procéder que de la volonté de justifier les origines écossaises de l'Ordre car il n'existe en Ecosse aucune montagne répondant au nom d'Hérédon ou Héredom comme on l'écrit parfois. Jean Palou, citant à ce propos le « Recueil Précieux de la Maçonnerie Adonhiramite » ne manque pas de relever que le mot hébreux « Harodim » désigne les contremaîtres qui dirigeaient les ouvriers durant la construction du Temple de Salomon . Il y a là une coïncidence qui apporte peut-être la clef du mystère.

On ne peut cependant taxer d'ignorance crasse le ou les auteurs du Manuel de 1766 alors que les erreurs que l'on y relève sont si grossières qu'il apparaît invraisemblable qu'elles aient été commises « gratuitement » par des gens dont la syntaxe, sinon l'orthographe, prouvait le degré de culture.

Quant à moi, je crois qu'il ne faut pas prendre cette « Histoire de l'origine de la Maçonnerie » au pied de la lettre ; c'est, pour une part, une légende initiatique analogue à celle qui nous conte le voyage de Christian Rosenkreuz dans un Orient aussi imaginaire que l'Ecosse de notre Rituel. Le tour était fréquent parmi les occultistes qui, très tôt, prirent la prudente précaution de dissimuler leurs audaces de pensée sous des déguisements badins ou encore à user du mythe. Ils pensaient par ces biais écarter la curiosité des Inquisiteurs - ceux-ci étaient encore très puissants dans nombre de pays d'Europe au XVIIIe siècle -. Ces fables, criantes d'invraisemblance, leur permettaient, en cas d'enquête du Saint-Office, de se ménager une porte de sortie.

On a voulu parer l'institution maçonnique d'une origine prestigieuse qui offrait l'avantage de présenter les Francs-Maçons comme les descendants directs des purs et valeureux défenseurs de la Foi contre les Infidèles. On espérait, par ce parrainage flatteur, écarter les foudres de l'Eglise car, rappelons-le, c'est en 1738, soit seulement 28 ans avant la parution du « Vrai Rose Croix », que Clément XII avait fulminé l'excommunication contre « les membres de la secte des Francs-Maçons ». C'est là, et pas ailleurs à mon sens, qu'il faut rechercher la raison de cette référence à Godefroy de Bouillon, héros incontesté de la lutte en Terre Sainte. Par ailleurs, en situant la Métropole Loge en Ecosse, on a obéi à un autre souci, politique celui-là, mais pour éclairer les vrais initiés on a pris soin de choisir un lieu imaginaire mais « baptisé » d'un nom biblique et d'un symbolisme transparent pour eux, mais pour eux seuls.

Marcy a eu connaissance des « Plus Secrets Mystères de la Maçonnerie », il précise que l'ouvrage a été imprimé, non pas à Jérusalem, mais à Berlin (ce Jérusalem va de pair avec Hérédon, la montagne écossaise que l'anachronisme concernant Godefroy de Bouillon ne saurait contredire).

L'historien maçonnique admet la date de 1726 pour sa parution et souligne que ce livre a connu dix éditions ce qui, à mon sens, suffit à prouver l'intérêt avec lequel il a été reçu à l'époque. Marcy, bien que ne manquant pas d'ironiser, le reconnaît explicitement, puisqu'il le qualifie de « plus complète des révélations des hauts grades » . Toutefois, je crois qu'il n'a pas attaché assez d'importance au fait qu'en indiquant Jérusalem comme lieu d'édition, le ou les auteurs ont en quelque sorte signé leur supercherie en donnant clairement à entendre au cercle restreint des vrais initiés que toute cette « histoire » devait être interprétée symboliquement - à l'exclusion de toute version réaliste - et je persiste à croire que telle était bien l'intention réelle et volontaire car seule elle permet de comprendre ce texte assez extravagant et entaché d'un caractère de fabulation puérile et ignare si on le prend au pied de la lettre.

Retenons, de plus, de ce qui précède que les hauts grades datent, au plus tard de 1766 et que Marcy doit être dans le vrai quand il situe leur naissance aux alentours de 1740.

LES GRADES DE VENGEANCE DANS LE RITUEL DE 1766

1) PARFAIT MAÇON ELU :

Dans ce grade, on met en scène Salomon présidant son Conseil des Neuf. Il est assisté d'Hiram, roi de Tyr, venu demander justice pour la mort d'Hiram Abi. Le nom du meurtrier du Maître est Abiram et le récipiendaire, un moment soupçonné d'être l'un des meurtriers d'Hiram Abi, s'offre à le livrer, mort ou vif, à Salomon.

Il se rend dans une caverne où se cache le misérable, le tue d'un coup de poignard et rapporte sa tête au roi Salomon pour preuve de l'accomplissement de la vengeance du meurtre. Lorsqu'il remet à Salomon le macabre trophée, on prend soin de faire dire au roi « Malheureux ! Qu'avez-vous fait ! Je ne vous avais pas dit de le tuer ! » Et ce n'est que sur les supplications pressantes des Elus que Salomon pardonne au justicier, qui a « été emporté par son zèle ».

La recherche du meurtrier est effectuée par neuf « zélés Maîtres », dont le récipiendaire. A ce propos, le T... Ill... F... Corneloup remarque que les rituels ne sont pas d'accord sur le nombre des Maçons qui participèrent à la recherche du cadavre d'Hiram. Si le rituel actuellement en vigueur au G... O... D... F... ne demande que quatre Maçons le récipiendaire, deux maîtres et le Grand-Expert, le Régulateur de 1801 prévoyait neuf Maçons le Très Respectable, les deux Surveillants et six Maîtres le Rituel du G... O... D... F... de 1887 donnait également neuf Maçons celui du Rite Ecossais Ancien Accepté exige trois groupes de trois Maîtres, Soit encore neuf Maçons et, au 9e degré de ce Rite, le récipiendaire est censé représenter Johaben, Chef des neuf Elus envoyés à la recherche d'Hiram et de ses assassins ([5]  ). Nous verrons plus loin, quand nous aborderons l'étude du 3e grade, celui d'Elu des Quinze, que l'on trouve une nouvelle version qui fixe à quinze le nombre des Maçons de la quête, chiffre retenu pour l'initiation a grade de Maître au Rite Emulation. Il serait intéressant de déterminer si ce dernier Rite est antérieur à 1766 mais, quoi qu'il en soit, retenons qu'en 1801 au plus tard, c'est un même nombre de Frères qui recherchent le cadavre d'Hiram au grade de Maître, et Abiram, son meurtrier, au grade d'Elu.

Mais revenons à Abiram. Le récipiendaire, quand il est amené au pied du trône de Salomon, déclare : « Une caverne, un buisson ardent, une fontaine jaillissante, un chien pour guide, m'ont indiqué le lieu de sa retraite. » Le catéchisme du grade fait dire a Abiram « Nekar, Nekam » avant d'expirer sous le coup de poignard de l'Elu et l'on fera de cette exclamation le mot et l'acclamation du grade dont le mot de passe sera « Sterkin ». Les Frères seront décorés d'un cordon noir, porté de droite à gauche, auquel sera suspendu un poignard ; sur le cordon on peut lire, brodée en argent, la devise « Vaincre ou mourir ».

2) L'ELU DE P OU SECOND ELU

Ce second grade n'apporte rien d'autre que la révélation du nom de l'inconnu qui, au grade précédent, fit connaître à Salomon la retraite d'Abiram. Il s'agit d'un certain Pérignon ou Pérignan. On nous apprend le nom des deux complices d'Abiram : Romvel et Gravelor, Jean Palou voit dans ce grade le véritable Elu des Neuf encore appelé Elu de Pérignan, grade qui aurait été composé comme suite au Petit Elu apparu à Lyon en 1743 et précise, après Le Forestier, que Pérignan était un Berger .

Le catéchisme du grade fait mourir misérablement Romvel et Gravelor au pays de Cabule (sans doute l'Afghanistan) où ils s'étaient enfuis. Le mot sacré sera Moabon et le mot de passe Abiram. Notre Rituel demeure muet sur le décor des Frères, toutefois, l'on peut déduire du texte qu'il ne diffère pas de celui du 1er grade.

3) L'ELU DES QUINZE

Au 3e grade, celui d'Elu des Quinze, encore appelé Grand Maître Elu ou Elu Parfait, on nous révèle que le véritable nom d'Abiram est Hoben quant aux deux autres assassins que nous croyions morts misérablement dans le lointain Cabule, non seulement ils sont ressuscités, mais ils ont eux aussi changé de nom pour devenir Otersut et Sterkin. Le récipiendaire les ramène captifs à Jérusalem où Salomon les châtie par une atroce mise à mort : Otersut et Sterkin ont le corps « ouvert depuis la poitrine jusqu'aux parties honteuses » et leurs têtes, coupées, vont sur des pieux rejoindre celle d'Hoben pour « servir d'exemple aux ouvriers maçons »,

Les auteurs se sont ingéniés à accumuler les détails inédits c'est ainsi que nous apprenons que celui qui découvrit la retraite des coupables s'appelait Ben Gabel, c'était, nous précise-t-on, un intendant de Salomon . On ne nous parle plus de Pérignan, de même on ne nous donne aucune explication sur l'évanouissement de Romvel et Gravelor. Le pays où les deux derniers coupables se cachent n'est plus Cabule mais Geth. On nous donne le nom des deux Maîtres qui les premiers découvrirent leur retraite Zéomet et Eleham (ces deux noms seront choisis comme mot sacré et réponse). Enfin, le chef des Quinze Maîtres sera Ben Gabel (tantôt transcrit Ben Gabet ou Ben Gabed) soi-même et la caverne où ils se rendirent s'appelait Bendicat (ou Ben Decca) du nom de son propriétaire, autre Intendant de Salomon et de plus son gendre .

Pour ce 3e grade, le cordon sera encore noir mais orné de 15 larmes d'argent, le tablier sera blanc, bordé de noir la batterie comptera 15 coups et, pour justifier (ou rappeler) le titre du grade, quinze Maîtres et non plus neuf seulement, partiront a la recherche des assassins du Maître.

Le Rituel reste muet sur le motif des variations enregistrées par rapport à la légende - identique dans sa trame - du grade de Parfait Maçon Elu, sauf en ce qui concerne Abiram (devenu Hoben) au sujet duquel on prend soin de nous dire dans l'Instruction « Comment se nommait-il ? » - « Abiram. Ce nom n'était qu'un emblème et ne signifiait qu'un meurtrier. » - « Quel était son vrai nom ? » - « Hoben ».

Abiram et Hoben sont deux noms qui subsistent dans les variantes de 1766 et de 1809 malgré les avatars que les auteurs leur font subir il paraît certain qu'ils appartiennent au fonds du mythe.

LE CATECHISME DE L'ELU PARFAIT

Dans le corps du Rituel du Grade d'Elu des Quinze, in fine, figure le « Catéchisme de l'Elu Parfait ». On ne le lit pas sans surprise car il ne se relie que de loin avec le 3e grade dont il est censé faire partie. Il contient en germe, dès 1766, le grade unique d'Elu tel que nous le connaîtrons par le Rituel de 1809 ainsi que d'autres éléments qui seront repris ultérieurement pour d'autres grades. En outre, il abandonne les représentations et les scènes macabres ou d'une excessive cruauté, réduit au strict minimum les détails pseudo-historiques avancés dans les récits précédents et insiste sur le caractère moral et éducatif de l'initiation en lui donnant un tour qui rappelle celui de la Maçonnerie symbolique.

On y lit, par exemple :

« D. - Quel est l'ouvrage de l'Elu Parfait ? »

« R. - De rectifier les moeurs. »

« D. - Que signifie le nombre 3 ? »

« R. - Les trois principales Colonnes F S B; âge d'un apprenti. »

« D. - Que signifie le nombre 5 ? »

« R. - Les cinq ordres d'architecture : l'ionique, le dorique, le toscan, le corinthien et le composite ; âge d'un compagnon. »

« D. - Que signifie le nombre 9 ?

« R. - Les neuf Maîtres ; âge d'un parfait Maçon. »

« D. - Que renferme la Voûte Sacrée ? »

« R. - La Parole. »

« D. - Quelle est cette Parole ? »

« R. - Celle qui fut perdue dans les ruines du Temple. »

« D. - A qui donna-t-on cette Parole en premier lieu ? »

« R. - A Moise, dans un Buisson Ardent. »

Les longues descriptions des actes de vengeance et les supplices deviennent simplement

« D. - Avez-vous trouvé le meurtrier ? »

« R. - Je l'ai puni, »

Ni ce catéchisme, ni le discours du Maître qui lui fait suite ne parlent des Quinze Elus ils restent muets sur le nom des complices d'Abiram (notons qu'il n'est plus question de Hoben). Qui mieux est, ce misérable est appelé Abdacam, changeant une fois de plus de nom. On nous le dépeint rempli d'affliction et de tristesse, rongé par le remords ; ce n'est que sous le coup de la colère que l'Elu le poignarde, accomplissant, aveuglé par elle, la vengeance d'Hiram.

Nous voyons donc que le « Vrai Rose Croix » de 1766 reprenait plusieurs grades de vengeance dont on peut avancer qu'ils étaient pratiqués simultanément à titre de grade de vengeance unique pour certains d'entre eux, en concurrence avec un autre, un Elu des Quinze par exemple, par différents Ateliers. Le Manuel, en fait, offrait le choix entre plusieurs variantes de ces grades, allant de l'Elu des Neuf a l'Elu des Quinze (dans un premier système à deux grades) au grade unique d'Elu Parfait en passant, si on le souhaitait, au système à trois grades si l'on y intégrait l'Elu de P dont nous verrons plus loin qu'il n'apporte que la preuve quasi certaine de l'infiltration stuardiste, ce dernier grade ne paraissant avoir d'intérêt que pour les jacobites qu'il engageait - symboliquement s'entend - à venger Charles 1er de même que la Maçonnerie Templière voulait, aussi symboliquement d'ailleurs, venger Jacques de Molay.

LE GRADE D'ELU DANS LE RITUEL DU Chev... FUSTIER (1809)

L'ELU - PREMIER ORDRE DU RIT FRANÇAIS

Les multiples grades de vengeance que nous avons passés en revue furent fondus en un seul, l'Elu, dans le Rituel du Chev... Fustier.

L'on y retrouve la couleur noire pour décorer le Temple, avec le rouge comme second apport. Robert Ambelain note à ce propos que ce décor reproduit les tentures des Chambres Ardentes de l'Ancien Régime.

Le cordon se portera alors de gauche à droite : il sera noir, orné de la devise « Vincere aut Mori » (dont le « Vaincre ou Mourir » de 1766 était la traduction) et l'on y suspendra, toujours comme en 1766, le poignard du justicier. La batterie sera de 9 coups, par 8 et 1 et la marche, identique à celle retenue en 1766 pour le 1er grade d'Elu, comptera 3 pas d'Apprenti, 3 pas de Compagnons et 3 pas de Maître. Le mot sacré : « Nekam » signifie Vengeance.

Nous retrouvons le même appareil symbolique il s'agit de rechercher les meurtriers d'Hiram dont le plus criminel portera le surnom infâme d'Abidale ou Abibalach (meurtrier du Père). Un inconnu fait connaître secrètement à Salomon la retraite des malfaiteurs le Roi tire au sort les neuf Maîtres appelés à venger Hiram, celui dont le nom sortira le premier deviendra le chef de l'expédition. Il s'agit de Joaben (encore appelé Jabim, Habim ou Hobbem) dont le nom signifie « Intelligence et Sagesse » (dons attribués à Salomon - Rois I Ch. III verset 12). Ouvrons ici une parenthèse pour signaler que Jules Boucher, citant le Tuileur de 1820, donne de Joaben, qu'il écrit Johaben, la traduction de « Fils de Dieu » (Jhaoben)  . Le récipiendaire est censé représenter Johaben les Neuf Elus prêtent serment de venger Hiram ; guidés par l'Inconnu, ils arrivent à la caverne de Ben Hakav (le Rituel donne à ce nom la signification de « Fils de la Stérilité » alors que Jules Boucher, toujours d'après le Tuileur de 1820, traduit ce mot qu'il écrit Ben Akar, par « Fils Stérile » ,où Abibalach et ses deux complices vivaient cachés. Deux des coupables (dont les noms ne sont pas donnés, s'enfuient en voyant arriver la troupe des Maîtres, et dans leur hâte d'échapper à leurs poursuivants se précipitent (volontairement ou non, le texte ne permet pas de fixer ce point important) dans une fondrière où les Elus les trouvent expirants Joaben remarque que le chien de l'Inconnu se dirige vers la caverne, il le suit, tout seul, descend par neuf degrés et découvre Abibalach qui, saisit de frayeur à sa vue, se fait justice en se plongeant un poignard dans le coeur.

Joaben prend le poignard du misérable, sort de la caverne, se remet de son émotion en se désaltérant à une source jaillissant entre les arbres. Les Elus décapitent les cadavres, laissent leurs corps en proie aux bêtes sauvages et rapportent les têtes de infâmes à Salomon.

Le Roi veut que les neuf Maîtres portent désormais le nom distinctif d'Elu. Le Rituel ajoute « Il (Salomon) leur ajouta six Maîtres qui n'avaient pas été de l'expédition, ce qui forma le nombre de quinze Elus » et nous précise que « l'Inconnu n'était qu'un pâtre qui fut amplement récompensé il entra dans le corps des Maçons et, dans la suite, quand il fut assez instruit, il y obtint une place d'Elu ».

L'INFLUENCE STUARDISTE

A ce second grade de 1766, nous avons vu apparaître comme complice du principal coupable du meurtre d'Hiram, Romvel et Gravelor. Or, Romvel n'est autre que Romvil que l'on voit, dans d'autres Rituels, en compagnie de Kurmavil. Romvil et Kurmavil seraient, selon les tenants de la thèse jacobite, des corruptions du nom de Cromwell, responsable de la mort de Charles 1er  .Il ne paraît pas trop hardi de conclure que le 2e grade de 1766, celui d'Elu de P, mettait bien en scène Cromwell. En effet, Romvel que l'on voit apparaître fugitivement à ce grade, n'est phonétiquement pas plus éloigné de Cromwell que Bouquinquant (comme on disait à l'époque) ne l'est de Buckingham ; quant à Gravelor, je crois y reconnaître « Grand Lord », titre qualifiant le Protecteur. Jules Boucher le fait figurer sous le nom de Gravelot en compagnie d'Abiram et de Romvel  . En abandonnant Kurmavil pour Gravelor, les auteurs ont maintenu deux interprétations phonétiques qualifiant Cromwell ils rendaient les noms des deux assassins plus diversifiés tout en restant aussi clairs pour les initiés. L'on aurait donc une preuve supplémentaire de l'influence stuardiste.

La légende de l'Elu des Quinze pourrait s'expliquer par le désir de combattre cette infiltration jacobite et de l'annuler par l'arme maçonnique du rituel, comme les stuardistes l'avaient eux-mêmes fait en sens contraire. Les deux représentations de Cromwell disparaissent et font place à Abiram - Hoben flanqué d'Otersut et de Sterkin.

Du point de vue de la seule logique, il est bien évident que l'on peut sauter le grade d'Elu de P sans nuire à la compréhension de l'enchaînement des grades de vengeance La recherche des meurtriers est d'abord- effectuée par neuf Maîtres et Hoben, connu du Maître Elu des Neuf sous le nom symbolique d'Abiram, est poignardé puis décapité. Au stade suivant, la recherche est poursuivie par quinze Maîtres qui découvrent et ramènent à Jérusalem les deux autres coupables où ils reçoivent le juste châtiment de leur crime.

Le soin apporté, dans le cahier de l'Elu des Quinze, à nommer les lieux et les personnages en contredisant presque toujours ce qui était enseigné au grade d'Elu de P, montre le propos délibéré de faire table rase de tout ce que les Jacobites y avaient introduit.

D'ailleurs, l'auteur de 1766 prend bien soin de nous prévenir qu'il convient de ne se faire aucune illusion sur la valeur initiatique du grade d'Elu de P ; il semble ne l'avoir inclus dans son Rituel qu'à contre-coeur et seulement parce qu'il était, ou même avait été pratiqué, par une ou quelques Loges. Je n'en veux pour preuve que la fin du « discours » que le Très Respectable prononce lors d'une initiation qui me paraît de nature à faire entendre, on ne peut plus clairement, au récipiendaire, le peu de cas qu'il doit faire de son initiation au 2e grade et ceci contrairement à ce que l'on déclare généralement à un Frère qui vient de recevoir une augmentation de salaire

« Au reste ce grade, tout éminent qu'il soit, n'est pour ainsi dire que préparation au 3e grade dont il annonce la sublimité et dont vous connaîtrez un jour le profond mystère si votre zèle, votre discrétion et vos autres bonnes qualités ne le démentent point. »

LE SYMBOLISME SPECIFIQUE DES GRADES DE VENGEANCE

A la lumière de ce qui précède, nous pouvons avancer que ces grades de vengeance procédaient tous d'un même et unique grade qui, avec ou sans solution de continuité, faisaient suite au grade de Maître.

Puisqu'à ce grade on met en scène le meurtre d'Hiram puis la quête de son cadavre, il est naturel, si l'on veut pousser plus avant l'enseignement du mythe pour l'exploiter à fond, que dans un stade suivant l'on recherche les trois mauvais Compagnons, assassins du Maître, et qu'ils soient punis de leur crime.

Mais là nous voyons que, dès 1766, des versions différentes, voire antagonistes, sont introduites quant au sort réservé aux coupables.

1) Au 1er grade : une version loyaliste dégageant la responsabilité du Pouvoir dans la mise à mort du coupable.

Dans ce thème, le récipiendaire exécute Abiram, outrepassant les ordres du Roi. Justice est faite mais justice sommaire. Le Roi pardonne à l'Elu, emporté par son zèle,

2) Au 2e grade : une version stuardiste appelant à la lutte contre l'usurpateur.

Les deux complices (représentant symboliquement Cromwell) fuyant le châtiment, meurent misérablement sur la terre d'exil.

3) Au 3e grade : une version aristocratique attaquant subtilement les excès du Pouvoir Absolu tout en défendant la classe dirigeante.

Ce n'est que sur ordre du Roi que les assassins sont mis à mort, mais celui-ci les condamne à un supplice atroce cependant, leurs dépouilles exposées honteusement, serviront d'exemple au peuple.

4) Catéchisme de l'Elu Parfait : une version philosophique.

On ne fait qu'une brève et compendieuse allusion au châtiment du principal coupable dont on prend soin de nous dépeindre l'affliction et le remords. Par contre, on s'étend longuement sur la Parole perdue et sur la Voûte sacrée auxquelles nulle référence n'était faîte jusqu'alors.

Mettons à part la thèse jacobite et retenons la première et la troisième versions, nous voyons qu'elles sont parfaitement antagonistes Quant à la quatrième version, elle est la suite logique de la première dont elle conserve l'esprit,

Il paraît bien que trois courants ont apporté leur part respective dans l'élaboration du « Vrai Rose-Croix », quant aux grades d'Elus tout au moins.

En 1809, un thème complètement différent se fait jour.

Les deux fuyard meurent - sans doute accidentellement le principal meurtrier, effrayé à la vue du F... qui vient l'appréhender, se châtie lui-même en se suicidant. Les tètes des trois misérables seront rapportées à Salomon qui les fera exposer pendant trois jours.

La vengeance sanglante a disparu. C'est la justice immanente ou bien la seule crainte du juste châtiment qui punit les coupables.

Dans cette version, les mains de l'Elu restent pures il ne verse pas le sang, même celui du pire criminel son courage et sa persévérance suffisent pour que le meurtre d'Hiram soit vengé.

On a pris soin de donner la traduction (ou tout au moins une traduction des noms des personnages et des lieux pour bien marquer qu'il s'agit de symboles) Abibalach : meurtrier du Père ; Joaben Intelligence et Sagesse ; Ben Hakav Fils de la Stérilité.

En bref, en refondant les trois grades de vengeance de 1766 en un seul, on a supprimé tout ce que ceux-ci avaient de criminel, cruel et sanglant et l'on a mis en place une légende, suite logique et vraisemblable de celle enseignée au grade de Maître et qui, comme celle-ci, se prête à un enseignement purement moral.

Mais alors, la vengeance en est absente, on lui substitue la justice immanente qui punira les moins coupables et la seule crainte du châtiment poussera le principal meurtrier à se faire justice. par le

Source : http://esmp.free.fr/

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