Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Hauts Grades

Les maçons sont-ils les héritiers des bâtisseurs de cathédrales ?

19 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

Des premiers maçons, les compagnons bâtisseurs de cathédrale, à la franc-maçonnerie philosophique des temps modernes, la transition se serait opérée en douceur.

En 1717, quatre loges londoniennes établies de « temps immémorial » et « quelques frères anciens » s’associent pour créer la première Grande Loge de Londres et jeter ainsi les bases d’une organisation centralisée qui aboutira, après plusieurs décennies et bien des péripéties, à la franc-maçonnerie moderne. Mais cet événement marque-t-il vraiment sa date de naissance. Il est évident que non : outre le fait qu’elle se réclame d’une fondation plus ancienne, l’initiative de ces loges vient sanctionner un état de fait et non le créer. Si l’on ne possède aucun document prouvant l’existence de ces quatre loges avant 1717, des « acceptations » dans des loges de personnes étrangères au métier de maçon sont bien attestées tout au long du XVIIe siècle. Le problème est donc en réalité le suivant : ces loges sont-elles les héritières des loges de métier de l’époque médiévale ? Car si les légendes maçonniques situent généralement la fondation de l’institution lors de la construction du Temple de Jérusalem sous le règne de Salomon (vers 970-931 av. Jésus-Christ) sous la conduite de l’architecte Hiram, c’est un lieu commun de la plupart des ouvrages consacrés à la franc-maçonnerie que d’affirmer, sans preuves, qu’elle provient directement des loges des « bâtisseurs de cathédrales ». Cette théorie trouve sa première expression notable dans la seconde édition des Constitutions d’Anderson (1738), texte fondateur de la maçonnerie moderne, lequel, en revendiquant une telle filiation « ininterrompue », vise avant tout à légitimer l’autorité autoproclamée de la Grande Loge de Londres. Cette hypothèse d’une maçonnerie spéculative naissant naturellement de la maçonnerie opérative par simple « transition », connaît aujourd’hui encore un grand succès, particulièrement en France, car elle flatte le sentiment d’enracinement des maçons dans une tradition multiséculaire et prestigieuse. Mais ce mythe fondateur est aujourd’hui remis en question par de nombreux historiens. Il apparaît de plus en plus nettement que, indépendamment du problème posé par les inévitables lacunes documentaires, la question de l’origine historique de la franc-maçonnerie est complexe et doit plutôt être posée au pluriel : quelles origines ? Car si la symbolique et l’appellation de l’institution obligent à supposer un lien avec les loges de bâtisseurs, aussi ténu soit-il, voire même plus idéal que réel, d’autres sources ont également joué un rôle important, si ce n’est prépondérant. Le plus ancien témoignage concernant l’organisation du métier de maçon en Angleterre remonte à 1356.

Les premiers règlements

Un conflit oppose les « maçons de taille » (les tailleurs de pierre) de Londres aux « maçons de pose ». Les autorités municipales édictent alors un règlement instituant la Compagnie des maçons, institution qui perdurera et au sein de laquelle, au XVIIe siècle, l’on peut relever la naissance des loges pré spéculatives. Ce règlement est modifié en 1481 et laisse alors apparaître une organisation relativement élaborée : la Compagnie exerce le contrôle du métier à Londres ; elle enregistre notamment les apprentis, lesquels, au terme de leur apprentissage (sept ans), comparaissent devant une commission interne, puis, après avoir prêté serment de fidélité et de loyauté envers le métier, la ville et la couronne, deviennent « hommes libres du métier ». Cette liberté ou « franchise » accordée aux maçons londoniens a souvent été rapprochée du terme franc-maçon (free mason), mais il est également possible que celui-ci soit la contraction de free (stone) mason, c’est-à-dire maçon de pierre « franche » (tendre, facile à tailler et à sculpter). Il est à noter que la symbolique maçonnique concerne tout particulièrement la taille de la pierre (le mot maçon désignant, au Moyen Âge, davantage le tailleur de pierre et l’appareilleur que le poseur) et que rien, dans les trois premiers grades, ne vient souligner le rapport avec une liberté acquise par l’affiliation à l’ordre. Le cas de la Compagnie des maçons de Londres reste d’ailleurs unique en Angleterre et il est donc difficile d’y voir l’origine de la franc-maçonnerie. On ne trouve dans le royaume aucune autre organisation exerçant une autorité équivalente sur un métier. Aucun document médiéval ne mentionne l’existence de « secrets » ou de grades. Plus encore, le mot « loge » n’est pas employé. Ce mot, pourtant si caractéristique de l’institution maçonnique, est attestée à partir du XIIIe siècle pour désigner la bâtisse édifiée sur le chantier où les ouvriers rangent leurs outils, travaillent, prennent leurs repas et se reposent. A partir du début du XVe siècle, il désigne l’ensemble des maçons d’un chantier, mais sans qu’il soit fait mention d’un contrôle du métier par cette communauté virtuelle. C’est seulement en 1598, dans les Statuts promulgués par William Shaw, Maître des ouvrages du roi d’Ecosse et Surveillant général de l’ « Incorporation » des maçons de ce royaume (reconnue en 1475), que le mot est employé pour désigner une juridiction permanente réglant l’organisation du métier et, fait important, coexistant avec l’institution municipale (corporation). C’est la loge qui contrôle l’entrée des apprentis et leur accès au rang de compagnon, qui règle les différends et punit les manquements au règlement. Mais la différence fondamentale, par rapport aux témoignages laissés par les organisations écossaises antérieures ou anglaises d’avant 1717, c’est que les maçons écossais de 1598 partagent des « secrets », notamment le « mot du maçon », qui leur sont communiqués au cours d’une cérémonie après qu’ils aient prêté serment de discrétion. Parmi les autres témoignages, les Old Charges, appelés aussi « Anciens devoirs » occupent une position privilégiée. Plus d’une centaine de manuscrits de ces Devoirs sont actuellement connus. Ils sont tous d’origine anglaise et s’échelonnent de la fin du XIVe siècle – les plus anciens étant les manuscrits Regius (vers 1390) et Cooke (vers 1420) – au premier tiers du XVIIIe siècle (certains sont postérieurs à 1717). Ces textes, classés en plusieurs « familles » par les spécialistes, sont structurés en deux parties : d’une part, une histoire légendaire du métier (où Euclide joue un rôle important) ; d’autre part, un code réglementant la conduite des maçons. Ces règlements diffèrent sensiblement de ceux de l’Ecosse ; en particulier, ils ne prévoient pas de dispositions laissant présager d’une coexistence avec un autre système réglementant le métier et ils donnent une large part à des prescriptions à caractère moral et religieux n’ayant aucun rapport direct avec le métier. De plus, ils n’évoquent pas l’existence de secrets et de mots de reconnaissance particuliers. Si les plus anciens de ces textes proviennent assez certainement de loges opératives réunies à l’occasion de tel ou tel chantier important, les plus récents semblent n’être que des copies effectuées au XVIIe siècle par des loges d’ores et déjà spéculatives. Les chercheurs contemporains penchent de plus en plus pour un « emprunt » par les spéculatifs de textes et de formes opératives, pour des raisons et dans les circonstances qui restent à éclaircir (politiques, religieuses ou sociales). Il est d’ailleurs à souligner que, malgré toute l’importance accordée aux Old Charges par les Constitution d’Anderson, c’est davantage du modèle opératif écossais que procède la maçonnerie moderne, la référence aux textes anglais apparaissant comme assez artificielle. L’intérêt pour l’architecture et pour l’Antiquité, caractéristique fondamentale de la Renaissance, trouve son symbole dans la redécouverte, en 1486, du De Architectura, le traité de Vitruve, architecte romain du 1er siècle av. J.-C. Très rapidement, de nombreuses traductions voient le jour dans toute l’Europe. Le portrait de l’architecte idéal selon Vitruve est celui d’un homme universel, connaissant non seulement la géométrie, les mathématiques et le bon usage des matériaux, mais possédant également une connaissance aussi vaste que possible de la météorologie, de l’astronomie, de la musique, de la médecine, de l’optique, de la philosophie, de l’Histoire, de la jurisprudence, etc. Nous avons là un programme d’études qui est à peu près celui que doit, symboliquement, parcourir l’apprenti franc-maçon lors de son passage au grade de compagnon. C’est en fait la base même de la franc-maçonnerie moderne.

Dans le sillage des compagnons

Or, l’Angleterre et l’Ecosse n’ont pas le monopole des organisations initiatiques de tailleurs de pierre. Pour ne citer que les deux exemples dont on connaît le mieux l’existence, il existe aujourd’hui encore en France un compagnonnage de tailleurs de pierre, les « Compagnons passants tailleurs de pierre » (un autre rite s’est éteint au début du XXe siècle), et il existait jusqu’au siècle dernier dans les pays germaniques une semblable organisation, la Bauhütte, dont le siège suprême était la loge de la cathédrale de Strasbourg. Si pour la France rien ne permet actuellement de prouver formellement l’existence de ces compagnonnages avant le début du XVIIe siècle, il n’en est pas de même pour la Bauhütte germanique : ses plus anciens règlements généraux remontent à 1459 et ils évoquent, comme les Statuts de Shaw, l’existence de pratiques secrètes, à caractère initiatique, et de mots de reconnaissance. Divers indices sérieux laissent cependant présager de l’existence de ces compagnonnages de tailleurs de pierre en France et en Allemagne dès le XIIIe siècle. Le fait est d’autant plus important que, dans les deux cas, il existe des similitudes avec la tradition maçonnique britannique (anglaise et écossaise) – ce qui n’exclut d’ailleurs pas des différences importantes. Au stade actuel de nos connaissances, ce serait aller trop vite en besogne que d’affirmer ipso facto que toutes ces fraternités initiatiques de tailleurs de pierre procèdent d’un tronc commun datant de l’époque médiévale, voir plus ancienne (pour ne pas dire biblique). Néanmoins, cette piste de recherche ne peut pas être rejetée : elle est même à privilégier.

La référence à Charles Martel

En effet, pour ne prendre qu’un seul exemple, elle trouve un écho troublant dans les légendes des Old Charges : ceux-ci présentent souvent la transmission de la maçonnerie à l’Angleterre depuis l’Antiquité comme s’étant opérée vie la France, du temps de Charles Martel. Or, c’est du même personnage que se revendiquent au XIIIe siècle les tailleurs de pierre parisiens pour faire enregistrer leur exemption du guet lors de la rédaction du Livre des métiers. Le fait en lui-même n’est peut-être pas historique, mais, quoi qu’il en soit, cette revendication démontre l’existence, dès cette époque, de racines légendaires communes. Et si le recours au thème de la construction du temple salomonien peut être considéré comme étant un indice insuffisant, car faisant partie de la culture « de base » à toute organisation médiévale de bâtisseurs, il n’en pas de même pour cette référence à Charles Martel, qui n’apparaît nulle par ailleurs. Il est donc obligatoire de poser l’hypothèse de l’existence de liens. D’autres indices d’une possible « origine » française ou, en tout les cas, continentale, existent dans les Old Charges. Cela n’a au fond rien d’étonnant si l’on tient compte de l’influence qu’exerça la France sur le développement de l’architecture gothique en Europe, influence due, entre autres facteurs, à la migration d’équipes entières de bâtisseurs. Une semblable migration s’est d’ailleurs répétée dans les décennies qui précèdent la naissance de la Grande Loge de Londres, suite au grand incendie qui ravagea la cité en 1666. Rien n’interdit donc de penser que des échanges dépassant le strict cadre technologique se sont produits à ces occasions. Il serait en fait parfaitement stupide de considérer que des bâtisseurs aient pu résider plusieurs années en terre étrangère sans fraterniser avec leurs homologues locaux ou sans que ceux-ci ne cherchent à pénétrer leurs « secrets »… Il apparaît par ailleurs, au travers des recherches les plus récentes, que les Compagnons passants tailleurs de pierre français sous l’Ancien Régime formaient un milieu possédant une culture « vitruvienne » et côtoyaient assidûment non seulement la noblesse et le clergé – leurs commanditaires – mais semble-t-il également les graveurs, imprimeurs et autres gens du Livre, un milieu passionné d’architecture (plusieurs la pratique avec talent) dont on sait qu’il joua, à l’échelle européenne, un rôle considérable dans l’épanouissement de l’hermétisme au XVIe et XVIIe siècles. Cet aspect peu connu susceptible de totalement modifier l’histoire des fraternités initiatiques de métiers possède un équivalent en Angleterre. En 1992, Joy Hancox publiait une étude sur une étonnante collection de dessins géométriques, architecturaux et symboliques, datant du XVIIe et du tout début du XVIIIe siècle et réunie vers 1725 par John Byrom (1691 – 1763), membre de la Royal Society et franc-maçon. Ces dessins renvoient explicitement à des thèmes et à des personnages qui appartiennent précisément à ce milieu des gens du Livre, des architectes et des hermétistes européens du XVIIe siècle, tels Théodore de Bry (graveur et éditeur de la plupart des grands textes hermétiques de l’époque), Michel Le Blon, Salomon de Caus (ingénieur protestant d’origine française et ami intime d’Inigo Jones, lequel est revendiqué en 1738 par Anderson dans ses Constitutions comme ayant été un Grand Maître de la maçonnerie), Athanasius Kircher, Isaac Newton, etc. Ce milieu s’ordonne autour des idées de l’alchimie et de la Kabbale chrétienne mais est aussi, au tout début du XVIIe siècle, très marqué par le courant rosicrucien qui, s’il se manifeste dans les contrées germaniques, possède de fortes racines et répercussions en Angleterre. Parmi les références à la franc-maçonnerie datant du XVIIe siècle, plusieurs font le rapprochement entre celle-ci et les mystérieux rose-croix. L’hypothèse d’un rapport étroit avec le rosicrucianisme n’a pas seulement pour mérite d’expliquer en profondeur l’accroissement du caractère spéculatif de la franc-maçonnerie au XVIIe siècle : ce courant possède une dimension politique considérable, dont l’alliance entre l’Angleterre et le Palatinat par le mariage en 1613 de la princesse Elisabeth avec Frédéric V, l’Electeur palatin, fut une tentative de réalisation.

En effet, le thème central des textes rosicruciens, c’est la description d’une société harmonieuse, dirigée par un cénacle d’initiés – thème qui sera remarquablement exposé en Angleterre par Francis Bacon (1561 – 1626) dans sa Nova Atlantis. C’est précisément là – on le lui a souvent reproché à cause de ses dérives – l’un des autres aspects caractéristiques de la franc-maçonnerie moderne… Au terme de ce bref tour d’horizon, il apparaît donc comme probable que la franc-maçonnerie est née non pas dans le sillage « direct » des loges de bâtisseurs, mais dans celui de ces hermétistes, rosicruciens et Kabbalistes, passionnés d’architecture et presque tous impliqués dans la fondation de la Royal Society. Le rapide développement de la franc-maçonnerie sur le continent pourrait d’ailleurs s’expliquer par le fait qu’il ne s’agissait pas seulement d’une nouveauté anglaise « à la mode », mais d’une sorte de « retour aux sources ». Car, outre la naissance quasi immédiate des hauts grades, ce développement s’est également accompagné d’une importante mutation du contenu des grades. La franc-maçonnerie britannique aurait-elle rencontré sur chemin des survivances d’une maçonnerie continentale ? C’est, avec la question de l’articulation entre les loges médiévales et celles de la Renaissance, au XVIe siècle, ainsi que celle de l’articulation entre les loges de bâtisseurs et les cénacles hermétistes et rosicruciens, au XVIIe siècle, l’un des nombreux mystères qui restent encore à éclaircir. source : http://www.chroniqueshistoire fr

S :

Partager cet article

Commenter cet article