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Hauts Grades

Les Métaux et la Mémoire

26 Décembre 2012 , Rédigé par Marc Labouret Publié dans #histoire de la FM

A la mémoire de Henri Labouret (1879-1970),
numismate éminent,
initié à la Lumière du Nord, à l’Orient de Lille, en 1905.

Le jeton et le méreau apparaissent au Moyen-âge. D’abord synonymes, les deux mots désignent peu à peu deux objets d’usage différent. D’une part, le mot de méreau vient à caractériser essentiellement des monnaies de convention : dans son Dictionnaire historique de l’ancienne langue française, au XVIIIe siècle, La Curne de Saint Palaye en cite quelques usages : A l’église pour constater la présence des moines aux offices, au marché pour prouver l’acquittement d’un droit, dans les travaux, les ateliers, pour représenter à la fin de la semaine le prix des journées. Le méreau est donc, notamment, l’ancêtre du jeton de présence, y compris dans les ateliers maçonniques. D’autre part, les jetons servent d’instrument de calcul : dans ce rôle, ils succèdent au calculus, petit caillou dont usaient les Romains. Ils se posent (se « jettent ») sur des abaques, appelés aussi mérelles (d’où aussi le jeu de marelle), ou comptoirs – le mot est resté. Comme les bouliers orientaux, ils facilitent les opérations complexes, auxquelles les chiffres romains ne se prêtent pas. A partir du XVIe siècle, la diffusion des chiffres arabes prive progressivement les jetons de compte de leur utilité. On trouve pourtant encore trace de leur usage désuet dans Molière ou Sévigné, et on édite jusqu’en 1812 des manuels de comptabilité qui expliquent leur mode d’emploi. Mais ils connaissent une mutation, que Diderot explique parfaitement : L’usage des jettons pour calculer étoit si fort établi que nos rois en faisoient fabriquer des bourses pour être distribuées aux officiers de leur maison qui étoient chargés des états des comptes… Ainsi, ils deviennent récompense royale, rémunération qui ne dit pas son nom pour des serviteurs de l’Etat, dont la noblesse interdit de recevoir un vulgaire salaire. L’aristocratie, les parlements, les villes, les
corporations, imitent le roi, et l’usage se répand d’offrir des jetons en cadeau de prestige. Des milliers de petites œuvres d’art témoignent de cette coutume qui dure de la Renaissance à la Révolution et culmine au XVIIIe siècle.

Dans ce contexte, les obédiences et loges maçonniques frappent jeton comme tout le monde, à partir des années 1770. Le but est d’abord de récompenser l’assiduité du travail maçonnique : en 1784, un jeton de la loge de la Parfaite Union, à l’Orient de Valenciennes, porte la mention LABORIS ASSIDUI PRAEMIUM (Récompense du travail assidu). Ce premier usage avéré reste le plus important jusqu’à nos jours, sous des formes diverses.

Aujourd’hui, on appellerait plutôt médailles les pièces de gratification ou de commémoration que l’Ancien Régime désignait du mot de jetton. Au début du XIXe siècle, on trouve indifféremment les appellations de jeton et de médaille pour les mêmes pièces. Thory dit même explicitement, en 1812, qu’on peut considérer comme des médailles les jetons des loges. De plus, ces jetons sont souvent percés et complétés d’une bélière pour être portés en décoration. Deviennent-ils ainsi médailles ? Cessent-ils d’être jetons ? Et si on leur ajoute un ruban pour les porter à la boutonnière, où s’arrête la numismatique, où commence la phaléristique, voire la « cordonnite » ? Autre type de confusion : l’empreinte métallique du sceau de la loge peut être utilisé comme médaille ou bijou. Souvent, ce sont les dimensions de la pièce qui la font classer parmi les jetons ou parmi les médailles. La distinction n’est pas nette. A tout le moins, la limite est floue. N’attachons pas trop d’importance à la dénomination des pièces. Toutefois, nous écartons le terme de méreau : il ne s’emploie guère que pour les jetons paramonétaires du Moyen-âge et de la Renaissance, d’usage populaire ou ecclésiastique.

A partir de 1820, et surtout 1840, on rencontre la mention jeton de présence, notion qui ne se confond pas avec la précédente. Le jeton de présence, sans prétention esthétique et frappé dans les alliages les plus économiques, est seulement un justificatif de l’assiduité, pour éventuellement la récompenser autrement par la suite. Distribué à l’issue d’une séance, il est en fin d’année déduit de la cotisation annuelle suivante. Après les loges maçonniques, les sociétés industrielles et commerciales s’approprient cet usage. Dans plusieurs loges et même au Grand Orient, des jetons avec valeur faciale s’apparentent aux monnaies de nécessité qui pullulent à la fin du XIXe siècle.

On retrouve une valeur d’échange explicite, d’un tout autre esprit, dans les jetons de bienfaisance, échangeables contre des denrées alimentaires, émis par les loges de la Rochelle et d’Oran.

Il est possible que le jeton maçonnique ait aussi servi de signe d’appartenance et de reconnaissance, comme ces pièces décrites par Hennin : Cette pièce et les deux suivantes servaient aux ouvriers qui travaillaient aux démolitions de la Bastille pour être reconnus à l’entrée de leurs ateliers. Celle-ci était pour les chefs des travaux, la suivante pour les ouvriers, et la dernière pour les manœuvres. On peut se trouver en présence de pratiques comparables quand on lit qu’une loge de Rouen exclut un frère en lui retirant ses trois médailles, celles-ci correspondant peut-être aux grades d’apprenti, compagnon et maître… Cette utilisation expliquerait mieux que les autres, somme toute, pourquoi les beaux jetons du XVIIIe et de la première moitié du XIXe siècle se rencontrent dans différents métaux, et souvent percés ou munis d’une bélière pour être portés ou exposés.

Au XIXe siècle, la numismatique maçonnique se spécialise. Des médailles viennent récompenser des mérites divers. L’ancienneté, certes. Mais on connaît aussi des prix de poésie, de musique, de formation professionnelle, décernés par diverses loges de Paris et de Province.

Enfin, et encore aujourd’hui, la médaille vient commémorer un événement ou célébrer un anniversaire. Une inauguration de temple, un congrès, un anniversaire, sont l’occasion d’avoir recours au graveur pour en fixer dans le métal le durable souvenir. Grâce à ces occasions, la numismatique maçonnique reste vivante, même si on peut regretter qu’elle soit moins imaginative et beaucoup moins féconde qu’aux siècles passés.

Incidemment, il est à noter que le terme médaille a gardé ou pris dans les ateliers maçonniques un sens qui excède la numismatique. En effet, on appelle ainsi tout don, en général d’ordre philanthropique, décidé par une loge. Il va sans dire que ces “ médailles ” prennent de nos jours en général la forme d’un chèque. Il s’ensuit qu’à la lecture des comptes-rendus de tenues maçonniques, il ne faut pas toujours prendre au pied de la lettre le terme quand on apprend qu’une loge a décerné une médaille. Il peut s’agir d’une somme d’argent.    
Le premier intérêt du jeton maçonnique réside dans ses qualités esthétiques. Il séduit le collectionneur par sa variété et l’originalité des sujets et des formes rencontrés. Beaucoup de chefs-d’œuvre témoignent de l’histoire de l’art. On sera peut-être plus sensible au charme des pièces les plus anciennes : allégories de l’Ancien Régime, compositions rayonnantes du Premier Empire, trouvailles raffinées de la Restauration. Mais on trouve encore des exemples de l’esthétique de l’Art Nouveau, parfois de grande qualité. Enfin, l’Art Déco, voire l’abstraction, sont aussi représentés en leur temps. Beaucoup des graveurs sont eux-mêmes francs-maçons : Bernier, Jaley, Coquardon, Brévière, Desnoyers, Tattegrain… On ne s’étonnera pas de voir leur signature sur les compositions les plus originales, marquées par leur personnalité, voire leur ferveur - à la différence de celles où l’artisan se borne à suivre un cahier des charges, pour répondre à une commande dénuée pour lui de signification profonde. Malheureusement, un très grand nombre de jetons et médailles se bornent à un vocabulaire symbolique limité et convenu, voire à du texte sans illustration.

Le curieux trouvera ensuite dans les jetons et médailles maçonniques une illustration de l’histoire symbolique. La numismatique éclaire cette branche bien particulière de l’histoire de la pensée, plus et mieux sans doute que la peinture ou la littérature. Car les jetons, dès l’Ancien Régime, dès la Renaissance même, diffusent un vaste répertoire d’images et de devises, que le petit format oblige à condenser, pour le rendre compréhensible par tous avec un minimum de moyens. La Franc-maçonnerie naissante puise dans ce vocabulaire largement connu et compris, qui est aussi celui de l’héraldique et de la sigillographie : foi, lacs d’amour, ouroboros, pélican, astres, cœurs, grenades... Elle l’ajoute au vocabulaire, réel ou supposé, de la maçonnerie de métier : équerre et compas, perpendiculaire et niveau, truelle et maillet (mais en ignorant la boucharde, pourtant plus utilisée auparavant par les maçons et tailleurs de pierre pour représenter leur métier). Enfin, elle prend à son compte la symbolique mystique baroque (triangle, œil, tétragramme, nuées, pélican encore…) et réinvente une symbolique biblique du Temple. Le numismate, et le « jetonophile » surtout, sont bien placés pour faire la part de ces différents registres, et en observer la généalogie et la postérité.

Les jetons et médailles témoignent en outre de l’histoire événementielle de deux siècles chargés de révolutions et de coups d’Etat. Les relations des francs-maçons à la politique, leurs loyalismes successifs et parfois leur participation aux événements trouvent ici une illustration abondante. De Louis XVI à la Seconde Guerre Mondiale, la présence des francs-maçons est attestée dans les épisodes tourmentés de notre histoire, et, faut-il le rappeler, des deux côtés de chaque barricade.

Enfin, à l’évidence, l’histoire proprement maçonnique s’y retrouve donnée à lire. C’est d’une part l’histoire événementielle des loges et des obédiences, des grades et des rites : rassemblements et divisions entre frères ennemis, querelles et retrouvailles, volontés centripètes et forces centrifuges. C’est d’autre part l’évolution de la pensée maçonnique. Si celle-ci peut s’honorer d’une permanence dans les principes, elle s’est confrontée à des contextes politiques et sociaux en transformation constante, et s’est adaptée sans cesse aux réalités. La numismatique nous le prouve en combinant quatre modes d’information : le nom des loges, les légendes explicites, les motifs représentés et enfin leur support matériel.

Les noms des loges expriment les valeurs fondamentales communes du noyau de frères fondateurs. Si on les met en rapport avec la date de fondation des ateliers, ils révèlent la ligne directrice de l’époque. Par exemple, les titres distinctifs du XVIIIe siècle font souvent appel à la sociabilité, ceux du milieu du XIXe siècle à la bienfaisance, ceux de la Troisième République aux valeurs progressistes… En deux cent cinquante ans, ils passent de l’évocation des saints à la revendication de valeurs républicaines, laïques, voire socialistes.

Cette évolution que les noms des loges suggèrent, le langage de l’image la confirme. Les symboles ne changent pas en eux-mêmes, mais leur sélection et leur mise en scène évoluent. Les mots du vocabulaire restent à peu près les mêmes, mais les changements de la syntaxe expriment, de façon plus ou moins limpide, l’évolution de la pensée des francs-maçons français. On distingue ainsi des présentations attachées à une cohérence spatiale, et d’autres qui préfèrent une simple juxtaposition de symboles, comme coupés du monde matériel. Le rayonnement ou la modestie, le plan centré ou non, la présence ou non d’une base où ils sont posés, révèlent des conceptions différentes du lien entre symbole et réalité, comme de la place de l’institution symbolique (la Franc-maçonnerie) dans le monde et la société. L’index thématique en annexe aidera le lecteur désireux de faire ses propres observations.

L’analyse des légendes et devises d’accompagnement complète celle des dessins : Dispersit superbos (Il disperse les orgueilleux) célèbre la chute de l’Ancien Régime, et Post tenebras lux (La lumière après les ténèbres) la Restauration. Si foederis invenies (cherche et tu trouveras) appelle à l’effort individuel, Liberté égalité fraternité à la solidarité de groupe et l’engagement social.

Le métal utilisé même n’est pas sans signification. C’est un critère délicat, puisque souvent le même jeton est frappé dans des métaux différents, sans qu’on en sache toujours la raison. Néanmoins, on peut raisonnablement considérer que l’usage de l’argent, comme du latin et d’un style décoratif recherché, manifestent l’élitisme, tandis que la simplicité du maillechort ou de l’aluminium invitent à la démocratie, aussi explicitement qu’une devise républicaine.

La Franc-maçonnerie trouvera toujours difficilement sa place dans l’histoire générale. C’est la conséquence de sa volonté de discrétion, souvent imposée par son interdiction, voire les persécutions. Pourtant, elle a laissé des traces, qui appartiennent à tous. Nous espérons pouvoir aider à les lire. La Franc-maçonnerie est tradition. Cela veut aussi dire mémoire, et transmission de la mémoire. Pour cette transmission, la numismatique a son rôle à jouer. Certes, le franc-maçon a coutume de dire qu’il faut laisser les métaux à la porte du Temple, entendant par là que les préjugés, les passions et les intérêts profanes ne doivent pas troubler la recherche du vrai et du bien. Mais tous ces petits morceaux de métal n’évoquent-ils pas aussi la chaîne d’union, ces « anneaux de pur métal » qui unissent, dans le temps comme dans l’espace, les maîtres d’hier aux apprentis de demain ?                               

Notre propos n’est pas d’écrire une histoire de plus de l’Ordre maçonnique en France. Il en existe d’excellentes, auxquelles nous avons puisé abondamment, avec le seul scrupule de citer nos sources. Dans la bibliographie, nous y renvoyons le lecteur désireux d’approfondissement. Plusieurs revues de qualité, nationales ou régionales, publient les recherches actives et fécondes des historiens d’aujourd’hui, auxquelles nous avons aussi trouvé matière. Ici, il s’agit plutôt d’archéologie : nous voulons faire parler les objets. Jetons et médailles nous semblent illustrer à merveille tous ces travaux, parfois les compléter, mais jamais les concurrencer. La numismatique apparaît ici plus que jamais dans sa fonction de « science auxiliaire de l’Histoire ». Notre recherche, comme celle de l’archéologue, a porté sur l’identification et la datation des objets. Un rappel historique succinct, chaque fois que c’est possible et utile, vise à replacer les pièces dans leur contexte. Parfois, une anecdote, pas toujours glorieuse, leur ajoute un peu d’épaisseur humaine. Beaucoup d’entre elles ont été émises par des loges dont le passé mérite qu’on s’en souvienne… D’ailleurs, presque toutes les loges prestigieuses ou historiques ont frappé jeton. Citons dès maintenant Les Neuf Sœurs et la Parfaite Estime sous l’Ancien Régime, le Centre des Amis en pleine Révolution, Le Contrat Social et Anacréon sous le Premier Empire, Les Amis de la Vérité sous la Restauration, Bonaparte sous le Second Empire, Alsace-Lorraine et La Clémente Amitié sous la Troisième République…

Pour réaliser l’inventaire le plus complet possible des jetons et médailles maçonniques français émis jusqu’en 1939, nous nous sommes référé aux ouvrages et catalogues déjà publiés, spécialisés ou non. Les volumes du Hamburgische Zirkel Correspondenz (en abrégé HZC) parus autour de 1900 représentent la source la plus importante, avec la descripton de quatre cents pièces. Ils ne font pas double emploi avec les corpus de Feuardent pour l’Ancien Régime, Hennin pour la Révolution, Bramsen pour l’Empire. Les catalogues des marchands numismates ou des ventes aux enchères, y compris sur internet, témoignent des apparitions épisodiques de pièces sur le marché, voire des dispersions de collections. Notamment, les catalogues de la Maison Platt, et surtout celui de 1997, qui présente trois cents jetons et médailles. De même la vente publique, en 2003, à Cannes, du remarquable ensemble réuni par Michel Bonhomme, grand collectionneur prématurément disparu. Cette littérature permet de connaître environ six cents pièces, avec ou sans reproduction, avec ou sans description. Par ailleurs, nous avons pu avoir accès aux principales collections publiques ou privées : en premier lieu le fonds du Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale, qui rassemble environ six cents références. Les conservateurs des collections du Musée Gadagne et du Musée des Beaux-Arts de Lyon, ainsi que ceux des principales obédiences maçonniques françaises ont bien voulu nous ouvrir leurs vitrines, voire leurs réserves. La Grande Loge de France rassemble plus de deux cents jetons et médailles, dont certains exceptionnels. Le Grand Orient de France en détient près de cent cinquante. Plusieurs collectionneurs privés enfin nous ont aussi sacrifié de leur temps et partagé de leur savoir. Nous arrivons ainsi à quelque huit cent cinquante cotes, presque toutes accompagnées de description et d’illustration. 290 pièces n’avaient pas encore été publiées, dont des jetons et médailles d’Ancien Régime d’un grand intérêt. Celles déjà connues manquaient souvent de description complète ou d’illustration. Sans aucun doute il en reste à découvrir. Merci aux lecteurs qui nous aideront à combler les lacunes, aux collectionneurs qui détiennent des trésors ignorés et qui voudront bien les faire connaître.

Les frontières elles-mêmes ne sont pas toujours faciles à discerner : qu’est-ce qu’un jeton ou une médaille français ? Ce ne sont certes pas les pièces dont les légendes sont écrites en français : il y en a d’indiscutablement françaises qui sont écrites en latin, ou sans légende. Une médaille strasbourgeoise est en allemand : est-elle ou n’est-elle pas française ? Notre choix a été d’écarter les pièces belges et suisses, souvent remarquables, qui méritent des études respectant leurs contextes spécifiques. Nous retenons les jetons et médailles des anciennes colonies. Nous incluons aussi quelques médailles francophones, qui relèvent de la diaspora maçonnique française en terre étrangère, de Londres à Mexico. Enfin, nous intégrons les pièces maçonniques « napoléonides », qui citent l’Empereur, ou ses frères et soeurs. Pour l’essentiel, ce sont celles que Bramsen décrit dans son Médaillier de Napoléon le Grand.

Non sans remords, nous avons intégré au corpus les pièces que d’autres auteurs ou collectionneurs classent à tort, à notre avis, parmi les maçonniques françaises. Nous expliquons au cas par cas pourquoi nous ne les considérons pas maçonniques, ou pas françaises. Parfois, le doute subsiste. On pourra pour diverses raisons contester telle exclusion – ou telle inclusion : nous nous sommes même autorisé de ces mauvais exemples pour intégrer d’autres jetons non maçonniques, au prétexte qu’ils participent de l’histoire de la Franc-maçonnerie : ceux de l’Hôtel de Soissons, par exemple.

Nous ne suivons pas toujours les usages en numismatique. Nous n’indiquons pas le poids des pièces : puisque le même coin a souvent servi à frapper des jetons dans plusieurs métaux différents, ce poids n’est guère ici une indication d’authenticité. D’ailleurs, autant le poids d’un métal précieux est une importante indication de la valeur d’une monnaie, autant cette information est de peu d’utilité pour un jeton ou une médaille dont la valeur est arbitraire ou symbolique. Dans le même esprit, nous ne nous sommes pas attaché à présenter les pièces dans le meilleur état possible. C’est aussi que notre goût personnel nous fait apprécier la charge émotionnelle contenue dans un jeton qui a circulé, dans une médaille qui a été portée par son récipiendaire. Ils ont participé à la vie de leur loge, et transmettent l’empreinte de nos prédécesseurs sur les voies qu’ils ont tracées. Nos descriptions se veulent complètes mais aussi brèves que possibles : l’image est là presque toujours pour pallier leurs éventuelles approximations. Sous la pression de numismates chevronnés, nous mentionnons le ou les métaux pour lesquels nous connaissons des exemplaires de chaque référence ; mais cette mention ne prétend ni à l’exhaustivité, ni parfois à la rigueur scientifique : la patine aidant, le doute est possible entre cuivre et bronze, cuivre jaune et laiton, les différents alliages blancs ou jaunes des jetons les plus récents, ou le métal principal quand il est recouvert de dorure ou d’argenture. Les auteurs les plus professionnels ne sont pas toujours du même avis : ainsi, Gadoury voit souvent du bronze où HZC et Platt voient du cuivre. Pour près de la moitié de son inventaire, HZC ne mentionne pas le métal, ou bien se contente d’indiquer : métal blanc… Bramsen et Hennin n’en font pas état. Nos indications ne sont pas des certitudes. Enfin, nous nous sommes refusé de mentionner valeur ou rareté. Le marché est variable par essence, voire erratique. Notre connaissance en est partielle et partiale. Nous n’avons pas vocation à peser sur les prix, dans quelque sens que ce soit. Et comment évaluer le cours de médailles exceptionnelles ?

Nous avons été tenté par un classement chronologique. Il présentait plusieurs inconvénients. Hennin et Bramsen prouvent qu’un tel principe pousse à bien des choix arbitraires. En effet, de très nombreuses pièces ne sont pas datées. Pire : celles qui sont datées sont rarement datées de leur émission, mais bien plus souvent de la fondation de la loge, fondation parfois mythique ! Saint-Germain-en-Laye en donne le plus bel exemple. Nous devons considérer les dates mentionnées avec prudence, et rechercher l’époque de la gravure et/ou celle de la frappe à travers d’autres indices, d’autres sources. En outre, il est souvent intéressant de voir rassemblées les pièces qu’une même loge a successivement émises, et leur évolution en fonction des régimes politiques ou des modes esthétiques. La loge Saint-Louis de la Martinique en donne un des exemples les plus significatifs, en remplaçant à quelques années d’intervalle le portrait de Louis XVI par l’aigle impériale, puis par une représentation de Saint Louis. La loge des Admirateurs de l’Univers fournit un échantillonnage daté de la dégradation stylistique au XIXe siècle. Ce ne sont pas des cas isolés. Et, comme le fouilleur date une couche de terrain grâce au tesson typique, certain style ou thème nous permet d’approcher la date de gravure ou de frappe avec une marge d’erreur acceptable : la façade de temple entre deux colonnes est Restauration, l’équerre qui germe en feuilles d’acacia est un marqueur des années 1840.

Un classement géographique par région aurait pu être envisagé, si la répartition des pièces était équilibrée. Or, plus de la moitié sont parisiennes. Vingt-huit orients d’Ile-de-France, souvent en proche périphérie de la capitale, ont frappé médaille ou jeton. Les provinces sont très inégalement représentées : quatre villes représentent 36 % de l’ensemble. Lyon et sa région ont une abondante production, de qualité variable, de la Restauration à la Troisième République. La Normandie se distingue par des jetons nombreux et d’un grand intérêt esthétique et historique, de l’Ancien Régime à la Restauration. Le Nord regroupe quelques jetons anciens et remarquables. Toulouse a émis une quantité non négligeable de médailles et jetons, souvent médiocres. A de rares exceptions près, le reste de la France ne présente que des pièces isolées.

Nous avons donc opté pour un classement principal simple, par ville et loge, proche de celui retenu par HZC ou par le Cabinet des Médailles (reprenant certainement l’ordre du médaillier du Grand Orient, d’où provient le fonds maçonnique). Si cet ordre dissocie malheureusement des pièces apparentées dans le temps, dans l’espace ou dans la thématique, il présente en revanche l’avantage de renouveler presque à chaque page l’intérêt esthétique ou la curiosité. De plus, il crée à l’occasion des rapprochements inattendus. Le Duc de Berry côtoie l’Action Socialiste ; la médaille représentant dans toute sa splendeur le duc de Chartres précède le pauvre jeton des Forgerons de l’Avenir ; ces coïncidences ouvrent des perspectives sur l’essence permanente de la maçonnerie – et sa diversité. Ce principe général de classement souffre quelques exceptions qui devraient se justifier d’elles-mêmes. Notamment, nous avons regroupé chronologiquement les jetons et médailles qui retracent fidèlement chaque étape de l’histoire de l’obédience écossaise. Deux « intermèdes » regroupent quelques pièces sur un critère historique : le premier concerne une approche de la numismatique « para-maçonnique » de la Révolution de 1848 ; le second regroupe la série des médailles qui commémorent l’action des francs-maçons pendant la Commune de Paris.

Les francs-maçons ont parfois employé des médailles gravées à d’autres fins. Par exemple, ils ont fait graver le nom d’un récipiendaire au revers d’une effigie de Marianne, comme pouvait le faire sous la Troisième République toute institution publique ou privée qui délivrait des médailles de récompense. Les couronnes de chêne ou de laurier sont innombrables. De même, des coins de médailles maçonniques « banalisées » (faute d’un meilleur terme), portant des symboles maçonniques élémentaires, étaient disponibles sur le marché : le motif le plus typique en est la composition d’outils entremêlés autour du niveau, proche des « armoiries » que se donne le Grand Orient sous le Second Empire. Elle est souvent affligée d’une faute de perspective dans le dessin de l’équerre qui lui donne un angle obtus. Comment recenser les combinaisons d’équerre, compas et acacia ? De tels revers anépigraphes, aux symboles passe-partout, peuvent se retrouver avec des avers différents, personnalisés par les loges. Quand nous le pouvons, nous classons les unes et les autres aux loges utilisatrices, plus soucieux une fois encore d’histoire des loges que de rigueur numismatique. Nous avons exclu, à tort ou à raison, de nombreuses pièces gravées, et non frappées, qui paraissent exceptionnelles et anecdotiques. Nous n’avons inclus que celles qui figurent déjà dans les répertoires de référence, celles qui nous semblent produites en nombre, et parfois certaines qui ajoutent une information à l’histoire des ateliers qui les ont émises. Le numismate s’y retrouvera toujours. Le profane y éprouvera, nous l’espérons, plus de plaisir.

Les annexes peuvent susciter des approches transversales. On y trouvera : un bref lexique des termes peu usités par les profanes en numismatique ou en Franc-maçonnerie ; un index des personnages cités ; un index thématique et stylistique ; une proposition de parcours historique, attentif à l’histoire de l’art comme à l’histoire générale de France ; les principales références bibliographiques commentées ; des tables de concordance qui permettent de retrouver le classement d’une pièce à partir des principales références bibliographiques.

Nous avons voulu ajouter aux descriptions le plus grand nombre possible d’illustrations. Remercions ici ceux qui nous ont permis de colliger cette abondante iconographie, et en premier lieu le Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale qui a apporté avec bienveillance toute l’aide possible. Les musées de la Grande Loge de France, de la Grande Loge Nationale Française et du Grand Orient de France, le Musée Gadagne et le Musée des Beaux-Arts à Lyon, nous ont permis de photographier leurs collections. Les maisons de numismatique Dijon Numismatique, Gadoury, Palombo, Platt, ont accepté que nous utilisions de leurs archives. Quelques collectionneurs privés enfin, dont il faut respecter l’anonymat, et quelques loges maçonniques qui ont su garder des témoignages de leurs prédécesseurs, ont largement contribué à la richesse de l’illustration. A défaut de photographie de l’objet lui-même, quand sa reproduction a déjà été publiée, nous avons repris celle-ci : on retrouvera l’élégance des reproductions gravées anciennes, reprise dans les livres d’époque de Thory, Hennin, Vanhende, ou les Ephémérides des Loges lyonnaises. On reconnaîtra le grain – et parfois le flou – des photos du Hamburgische Zirkel Correspondenz, repiquées dans le magnifique exemplaire de la bibliothèque du Grand Orient de France.

Nos chaleureux remerciements vont aussi à ceux qui ont aidé à améliorer ce travail par leurs remarques, leurs conseils, leurs encouragements, ou les connaissances qu’ils ont bien voulu partager, et plus particulièrement Joël Creusy, Bernard Dat, François Geissmann, Aimé Imbert, Daniel Ligou, Irène Mainguy, François Rognon. Le résultat leur doit d’être moins imparfait. Sans eux, et quelques autres à l’occasion, l’ouvrage comporterait encore plus d’erreurs et de lacunes. Merci aussi à Christian pour ses traductions du latin, Ludger pour ses traductions de l’allemand, François pour les jeux de mots inavouables, Florent pour quelques trouvailles de vocabulaire (dont gourgandine et ichtyomorphe) et Martin pour son soutien moral. Enfin et surtout, ce livre n’aurait tout simplement pas été possible sans l’accompagnement constant, éclairé et patient de Christian Charlet, Pierre Mollier et Daniel Renaud. Avec toute l’indulgence qu’il faut accorder à l’apprenti, ils ont, plus souvent qu’ils ne le pensent eux-mêmes, orienté les recherches, corrigé des erreurs, indiqué des sources documentaires, levé doutes et interrogations, ouvert la porte à d’autres contacts féconds. Nous espérons ne pas trop décevoir leur confiance. Les remerciements sont aussi insuffisants qu’indispensables. Ils peuvent énumérer des apports techniques, non rendre compte de la qualité humaine de ces multiples rencontres. Elles ont toutes enrichi cette recherche pour en faire une passionnante aventure intellectuelle. Elles l’ont parfois transformée en histoire d’amitié.

Source : http://www.marc-labouret.fr/metaux.html

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