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Hauts Grades

"Les Origines de l'implantation du REAA en France"

30 Décembre 2012 , Rédigé par Christian Gras Publié dans #histoire de la FM

Les historiens sont toujours un peu mal à l’aise dans ce genre de réunions, parce qu’on les invite à des commémorations, on les invite à exalter les mythes fondateurs mais le rôle des historiens, c’est du moins comme cela que je l’entends est plutôt d’égratigner les mythes fondateurs. Alors si au passage, j’égratigne, ne m’en veuillez pas, c’est en quelque sorte une partie de mon métier. Ce texte dont nous fêtons le bicentenaire, c’est le texte du concordat, c’est un texte très administratif, ennuyeux à lire. Mais c’est un texte décisif dans la mesure où il va marquer sinon l’introduction du R\E\A\A\en France, ce qui a déjà été évoqué, du moins son implantation quasi définitive mais surtout sa reconnaissance par le Grand Orient de France. Grosso modo c’est un texte qui préfigure l’organisation que nous connaissons c’est à dire les 3 premiers degrés régis par le Grand Orient de France, les autres, jusqu’au 33ème, étant régis par les organismes écossais. L’organisation de tout ceci a été laborieuse, l’enfantement a été véritablement douloureux, laborieux, et si’il n’y avait pas eu les travaux d’André Doré d’une part, et de Pierre Mollier d’autre part, j’aurais été incapable de comprendre l’ensemble de l’opération. A Vrai dire, je crois avoir mis de l’ordre dans la chose, je ne suis pas sûr d’être tout à fait dans la vérité, mais voilà la vérité telle que je crois quelle s’est passée.

Il y a deux étapes dans toute cette affaire. La première est la crise des années 1802 – 1804 et la deuxième est la réconciliation forcée de l’année 1804. Alors commençons par le bouillonnement des années 1802 – 1804. Vous savez tous que la maçonnerie d’ancien régime était une franc maçonnerie nombreuse, très influente, si influente qu’une partie des royalistes, notamment les royalistes émigrés ont soutenu la thèse du complot maçonnique. L’abbé Barruel en tête, est un des grands auteurs qui a écrit sur la question. Pour ces gens là, c’est le complot des francs maçons, le complot maçonnique qui a organisé et déclenché la révolution française. Les historiens ont balayé depuis longtemps ces plaisanteries et d’ailleurs, la tourmente révolutionnaire a quasiment balayé la franc maçonnerie, notre frère nous a expliqué quels ont été les malheurs des écossais de Marseille : des exécutions, des noyades pendant des fuites, des disparitions, etc… donc on voit bien que ces gens là n’avaient pas organisé la révolution, bien au contraire, puisque leur milieu social d’origine est loin d’être jacobin ou sans culotte. Le résultat, c’est qu’en 1796 en France, il n’y a plus que 18 loges au total qui se réunissent à peu près régulièrement et encore, je dis bien à peu près. C’est seulement en fin de siècle quand la politique s’est apaisée, quand on est passé de la révolution à la civilisation puis à quelque chose qui ressemble fort à une contre révolution, c’est seulement en fin de siècle que la franc maçonnerie française se réorganise. D’abord la Grand Loge de Clermont s’est réunifié avec le Grand Orient de France, ensuite pour les hauts grades, chaque loge de quelque importance s’est dotée d’un chapitre qui lui est intimement lié, puisque les membres de la loge et les seuls membres de la loge peuvent être membres du chapitre. Finalement le chapitre, c’est l’atelier supérieur de la loge. On passe de l’un à l’autre de façon régulière, sinon à l’ancienneté au moins à la notoriété et par la cooptation. A Paris existe un Chapitre Général de France qui regroupe, rassemble, essaie de coordonner l’action des différents chapitres.

En 1802, dans cette atmosphère qui semble apaisée ou en cours d’apaisement, le frère Abraham d’une loge parisienne « les Elèves de Minerve », publie un texte qui est une sorte de brûlot très véhément qui commence par les mots : »Israël, Israël, revient au Seigneur ». On l’a compris, dans la pensée d’Abraham, Israël est la franc maçonnerie et le Seigneur, c’est l’écossisme. Alors que dit Abraham ? D’abord il affirme bien haut et bien fort sa fidélité au Grand Orient de France. Il dit tout de même que le Grand Orient de France veut liquider le rite écossais entre guillemets (il faut employer beaucoup de guillemets dans cette affaire). Il veut liquider le rite écossais au moment même où ce rite écossais est en train de renaître grâce à des frères, grâce à un certain nombre de loges qui, dit-il, ont cru étendre leurs lumières sans remonter à la source des connaissances maçonniques, les ont trouvées dans l’écossisme. Qu’est ce que cet écossisme ? Qu’entend il par écossisme ? C’est extrêmement difficile à dire .Il y a une grande confusion au niveau des mots, au niveau des concepts. Evidemment, quand les mots et les concepts sont confus, le résultat est d’une confusion totale. De quoi peut on être surs ? Avant tout, quand ces gens là parlent d’écossisme, il s’agit bien, au départ, des hauts grades, ce sont les hauts grades qui sont concernés. Avec une totale sincérité, ils ont une double conviction profonde.

La première, c’est que la source originelle de la franc maçonnerie vient d’Ecosse. Tout vient d’Ecosse. La deuxième, c’est que par conséquent, il ne faut pas s’éloigner de l’Ecosse, il faut sans cesse revenir à l’Ecosse, à l’écossais, à l’écossisme. Par conséquent, revenons sans cesse au système écossais, au système de la Mère Loge Ecossaise de Marseille dont on vient de parler, autour de 1760 les trois grades bleus, plus quatre grades supérieurs (Maître Parfait, l’Elu, l’Ecossais, le Chevalier d’Orient). Pour la majorité de ces amateurs d’Ecosse, l’essentiel est d’avoir un grade, de porter un titre où figure le mot écossais, Sans trop se préoccuper du contenu. Pierre Mollier dit de façon très plaisante : « tout le monde veut être écossais de ceci ou de cela », ce qui est une formule tout à fait amusante mais très caractéristique. Il a relevé qu’au gré des lieux, au gré des endroits, des loges, il y a au moins 22 loges qui portent dans leur titulature le nom écossais. Il en cite un certain nombre : Petit Ecossais, Ecossais des Trois Points, Ecossais de Clermont, Ecossais Trinitaire, Sublime Ecossais, Grand Ecossais, (il n’y a pas de Moyen Ecossais…) Enfin il y a 22 grades d’écossais dans la nature. Le Grand Orient, sans doute un peu décontenancé par cette attaque d’Abraham, va répondre qu’il a le plus grand respect pour l’écossisme, qu’il est tout à fait prêt à faire les adaptations nécessaires pour que tout le monde se sente bien dans son sein, qu’il est prêt à discuter mais que tout de même, il faut bien mettre un peu d’ordre dans ce qu’il appelle le désordre, le chaos écossais. Rien n’y fait. Ceux que j’appellerai par commodité les écossais d’Abraham pour les distinguer du deuxième groupe qui interviendra ensuite, organisent en août 1802 une assemblée générale dont le prétexte est la remise en activité de la loge Saint Alexandre d’Ecosse. Assemblé Générale, c’est beaucoup dire. Ils ne sont pas plus de 5 ou 6, ils n’arrivent même pas à ouvrir les travaux, ce qui est très gênant et donne une idée de la faiblesse numérique de départ. Très laborieusement, ils vont arriver à entraîner autour d’eux la loge Parisienne du frère Abraham, « les Elèves de Minerve », puis une loge de Douai qui depuis longtemps, avait des contacts fréquents avec « les Elèves de Minerve », qui s’appelle « la Parfaite Union », deux loges parisienne dont notamment « la Réunion des Etrangers ». Ceci n’est pas négligeable car cette loge a une certaine notoriété dans le milieu maçonnique parisien.

Comme la querelle ne s’apaise pas, au contraire, le Grand Orient décide de prendre des sanctions. En réalité, il se rend compte que derrière cet amour immodéré de l’Ecosse, apparaît une menace. Il craint que les amis d’Abraham ne veuillent battre en brèche son autorité sur les hauts grades. Par conséquent il annonce qu’il va déclarer irrégulières les loges qui trempent dans cette affaire. Il frappe d’abord celles qui est le plus en vue : La Réunion des Etrangers et passe ensuite aux Enfants de Minerve. Rien n’y faisant, le Grand Orient va utiliser ce qu’il a toujours considéré comme son arme suprême : le maîtrise des locaux. Quand vous interdisez à quelqu’un de venir dans votre local, vous l’obligez à s’installer ailleurs avec tous les frais et les complications que ceci entraîne. Bref, c’est la bombe atomique du Grand Orient. Les écossais rebelles en sont réduits, pour leurs réunions, à louer la cave d’un restaurant qui se trouve à Paris rue Poissonnière. A ce niveau de la querelle, vous imaginez la disproportion des forces, d’un coté, ceux que j’appellerai plaisamment les écossais de la cave à vin, et de l’autre la grande puissance renaissante qui est le Grand Orient de France. Apparemment, l’issue ne fait aucun doute. A ce moment là deux évènements de sens contraire vont intervenir, qui vont d’abord envenimer puis clore définitivement la querelle. D’une part, il y a l’irruption de ceux que j’appellerai les américains, je m’expliquerai là dessus, qu’il faudrait en fait appeler les anciens d’Amérique, qui viennent renforcer puis supplanter les premiers rebelles. D’autre part, l’intervention de l’autorité impériale qui impose à tout le monde une réconciliation rapide. C’est donc l’année 1804 et l’irruption des américains. Alors, avec les américains ressurgit une querelle qui est celle des anciens et des modernes qui n’est pas dans mon propos. Manifestement elle est la derrière, sous jacente, elle a sérieusement agité le milieu maçonnique français au XVIIIème mais surtout elle a agité énormément les milieux maçonniques anglais et américains. Quand on parle des américains, il ne s’agit évidemment pas d’une sorte d’impérialisme maçonnique des 13 états d’Amérique. Il s’agit en réalité des suites de l’indépendance en 1803 de l’île de Saint Domingue, actuellement Haïti et la République Dominicaine. Saint Domingue était une colonie française et la vie maçonnique y était tout à fait importante, tout à fait intense. Les planteurs et les aristocrates blancs de l’île durent fuir devant la révolte noire. Une partie d’entre eux sont passés soit en Pennsylvanie, soit en Caroline du Sud. Pourquoi si près ? parce qu’ils sont persuadés que les choses vont se tasser et qu’ils pourront retourner dans l’île. Par conséquent, ils ne s’éloignent pas trop dans l’espoir de venir récupérer un jour leurs terres, leurs biens, leurs esclaves. En 1804……

…..Les américains, c’est en quelque sorte les anciens maçons de Saint Domingue. Ils sont relativement nombreux, et comme ils se concentrent à Paris, ils vont pouvoir créer deux loges : La Triple Unité et le Phénix. Le mot de Phénix est très caractéristique. C’est quelque part, un jour, le Saint Domingue de papa renaîtra. Ces américains ont une très grande expérience maçonnique à la fois dans le temps et dans l’espace. Certains d’entre eux ont déjà été initiés en France, avant la révolution. Le plus flamboyant dont on parlera sans cesse est Grasse Tilly. Il a été initié en 1783 alors qu’il avait 19 ans. Ils ont donc le souvenir de la tradition de la vieille maçonnerie de l’ancien régime. A Saint Domingue même, ils ont pratiqué dans les grades bleus, le rite des anciens ou ancien et accepté, directement importé des Etats d’Amérique. Dans les hauts grades, ils ont pratiqué à Saint Domingue le Rite de Perfection avec une vingtaine de grades (ou de degrés). Arrivés aux Etats-Unis d’Amérique, ils ont retrouvé les grades auxquels ils étaient déjà habitués, dans les loges, ils ont retrouvés des gens qui étaient du même groupe social qu’eux, il s’agit bien d’aristocrates, planteurs, propriétaires d’esclaves. La seule différence qui est évidemment importante c’est que eux sont ruinés alors que ceux qui sont aux Etats Unis ont conservé tous leurs biens. C’est la même catégorie sociale, la même forme de penser. Ils n’ont donc aucune peine à s’insérer dans la vie maçonnique américaine et même à y briller. Grasse Tilly, toujours lui, va devenir Grand Maître des Cérémonies de la Grande Loge des Anciens de Caroline du Sud laquelle pratique une maçonnerie à 33 degrés.

De retour en France, ces gens là sont accueilli avec une certaine circonspection par le Grand Orient tout de même un peu étonné par leur rite inconnu, un peu irrité par leurs titres véritablement ronflants et qui estime qu’après tout, il n’a pas de leçon d’écossisme à recevoir de qui que ce soit. C’est là qu’il faut faire intervenir la personnalité de Grasse Tilly. Vous savez que les historiens considèrent en général que le rôle des grands hommes dans l’histoire, tout ceci a été balayé par l’école marxiste il y a bien longtemps, pour les grands mouvements de fond de l’histoire, la personnalité ne joue pas beaucoup. Mais là, il ne s’agit pas d’un grand mouvement de fond mais d’un milieu extrêmement fermé, extrêmement étroit et la personnalité de Grasse Tilly va jouer. Mollier considère qu’il y a une cinquantaine de maçons impliqués dans cette querelle qui fait un bruit énorme et qui ne concerne qu’une cinquantaine de personnes. Cinquante personnes, une personnalité importante, vous voyez donc que Grasse Tilly peut jouer un rôle important. C’est incontestablement le plus flamboyant des américains, ce n’est pas le seul, il serait injuste de l’oublier. Un autre frère qui s’appelait Germain Hacquet, lui aussi revenu de Saint Domingue a eu lui aussi un rôle relativement important dans le sens de la modération et de l’organisation. Grasse Tilly, de grande famille provençale, était le fils de l’Amiral de Grasse, héros de la guerre d’indépendance d’Amérique, à l’égal de Lafayette. A l’époque, l’amiral de Grasse est aussi connu, aussi célèbre et aussi adulé quasiment que Lafayette, c’est un très grand nom de France et il a un formidable réseau de relations qui va lui rendre d’immenses services.

Grasse Tilly est lui un désargenté perpétuel. Pour différentes raisons qui n’ont rien à voir avec ses qualités, il a évidemment perdu dans la guerre d’indépendance de Saint Domingue ses plantations qui lui venaient de son père, comble de malchance, il est arrivé à rassembler tous ses biens (mobiliers, etc, etc…) il les a embarqué, mais un corsaire anglais a attaqué et coulé le bateau. Grasse Tilly est donc complètement ruiné. On dit tout le temps qu’il agit dans le monde maçonnique sous la pression de la nécessité. Une formule élégante pour dire qu’il a de grands besoins d’argent et que la maçonnerie lui rend pas mal de services dans le domaine financier.

Ce qui est tout a fait caractéristique, c’est que chaque fois qu’il s’attribue une charge, il se nomme (lui même en général) ad vitam. Il va pouvoir continuer à bénéficier jusqu’à la fin des avantages de sa charge Il fait mieux, lorsqu’il va lancer son rite, il va émettre des actions, 80 actions de 100 livres, ce qui fait 8 000 livres ce qui représente une somme considérable pour l’époque. Il émet des actions, il les fait souscrire à ses amis, leur promet un intérêt de 5%, et pour le remboursement, le texte porte : « dès que possible », ce qui n’engage à rien. Je ne sais pas s’il a remboursé, je suis un peu sceptique. Vous voyez le personnage avait des problèmes financiers graves. Quoi qu’il en soit, c’est ce Grasse Tilly qui va souder l’alliance entre les écossais d’Abraham dont on vient de parler et les anciens d’Amérique qu’il va représenter. Il rassemble quelques mécontents des organisations maçonniques. Au total, il va regrouper et rassembler un nombre important de loges. Les deux ou trois écossaises du départ, les deux loges américaines, Saint Alexandre d’Ecosse, Saint Jean d’Ecosse, La Parfaite Union, etc… et pour clore la liste, La Saint Napoléon, il faut insister sur les Saints Napoléon, la flagornerie maçonnique de l’époque napoléonienne dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Il y a même une loge qui fait partie de l’affaire, c’est la Saint Joséphine. Il s’agit bien de Joséphine de Beauharnais. Lorsqu’on connaît la vie, les mœurs, les habitudes de Joséphine de Beauharnais, ça paraît tout à fait extraordinaire.

Dans une première étape, Grasse Tilly affirme qu’il est Grand Commandeur Ad Vitam d’un Suprême Conseil des Iles du Vent et Sous le Vent qui pratiquerait le R\E\A\A\ à 33 degrés, cette organisation étant sortie de son imagination très fertile. La dessus, il fait mine de ne s’intéresser qu’aux hauts grades et lui même se met à conférer des hauts grades par communication et à tour de bras. Il est en France début juillet, fin juillet il a déjà fait dix sept 33ème. La promotion est rapide, laisse rêveur. Un de ses amis est fait 18ème fin septembre 1804, est fait 32ème début octobre et 33ème fin octobre. Il a besoin de troupes dans ces hauts grades et fabrique donc des 33èmes. Trois mois après son retour en France, le voilà en mesure de fonder une organisation écossaise qu’il appelle la Grande Loge Générale Ecossaise. Il laisse murmurer dans Paris que c’est le frère du 1er Consul, Louis Napoléon Bonaparte qui va devenir Grand Maître et lui se nomme naturellement représentant du Grand Maître évidemment Ad Vitam. Comme il a des relations, il va embarquer dans son affaire, (j’emploie à son égard des termes parfois trop critique, mais je n’ai pas d’autre terme sur la langue) des personnalités éclatantes ; Il a quatre maréchaux d’empire, (Kellermann, Masséna, Lefèvre, Serrurier) il a le Grand Chancelier de l’Ordre de la Légion d’Honneur, des membres du conseil d’état… On se demande comment il est arrivé à faire tout ça en deux mois. Il est arrivé à mettre sur pied une organisation qui menace incontestablement l’autorité du grand Orient sur les hauts grades. Le problème de Grasse Tilly, c’est ce qui lui vaudra ses déboires, c’est qu’il est complètement à contre courant du mouvement politique général. On est en 1804, Napoléon remet de l’ordre dans tout le pays, il sort le Code Civil, il organise le contrôle politique strict et même policier de la nation, il se fait sacrer empereur le 2 décembre, j’insiste sur cette date du 2 décembre, vous verrez ce qui s’ensuit. Napoléon ne s’intéresse pas du tout aux querelles maçonniques, la seule chose qui est, les militaires dans la salle m’excuseront, c’est que c’est un militaire et il n’a envie de voir qu’une seule tête , qu’un seul responsable . Un dirigeant, une organisation, dans le fond, il veut contrôler la maçonnerie, parce que la Maçonnerie est un des pilotis de sa domination sur la France et sur l’Europe. Dans ces conditions là, quand le maréchal Kellermann se rend auprès de l’archichancelier de l’empire Cambacérès et lui présente Grasse Tilly, il lui demande de bien vouloir désigner un Grand Maître pour la nouvelle puissance maçonnique, Cambacérès lui répond que l’empereur désire que les deux puissances maçonniques se rapprochent. Les désirs de Napoléon étant des ordres, il n’y a plus qu’à s’exécuter. Ce qui veut dire que l’équipée de Grasse Tilly s’achève en 3 ou 4 jours, le 2 décembre l’empereur est sacré, le 3 décembre, les représentants de l’organisation de Grasse Tilly et ceux du Grand Orient se réunissent à l’hôtel de Kellermann, ils décident de la réunification. Le 5 décembre, ils désignent des membres de leurs instances dirigeantes pour travailler au texte de réunification. Elles se réunissent séparément et approuvent un texte. Il y a des va et vient. C’est le fameux texte du concordat dont nous fêtons le bicentenaire. Avant de sortir le texte, l’avis de l’empereur a été demandé qui a dit allez voir Cambacérès. Cambacérès est d’accord, le dit à l’empereur, tout le monde étant d’accord, il n’y a plus qu’à officialiser le texte. Dans une certaine mesure, les écossais d’Abraham, les anciens d’Amérique, les gens de Grasse Tilly ont été à Canossa : Ils ont été obligés d’aller signer la réconciliation, le texte du concordat dans les locaux du Grand Orient. Quand on se déplace, on est en position de faiblesse. On y a cependant mis les formes : reçus par les 9 lumières sous la voûte d’acier, maillets battants. On se jure mutuellement : « réunion absolue franche et éternelle dans l’enthousiasme de la joie et de la confiance ». Belle rhétorique maçonnique ! Ils n’ont tout de même pas tout perdu pour la raison suivante : au Grand Orient, on maintient un Grand Chapitre Général au 32ème. Mais ce Chapitre Général est coiffé par un Suprême Conseil au 33ème dont le rôle est de s’occuper des plus hautes connaissances mystiques et d’en régler les travaux. Vous savez qu’on a retrouvé aux Etats Unis récemment et que Mollier a publié dans « Renaissance traditionnelle » le livre d’architecture de ce Suprême Conseil ?

Quant à Grasse Tilly, il devient Grand Commandeur de ce Suprême Conseil avec cette petite différence qu’il n’est plus ad vitam . Il est à terme et au bout de deux ans, il est débarqué. Pour conclure, je dirai que dans une certaine mesure, si je peux me permettre un horrible anachronisme, cette négociation, ce texte de 1804 est en quelque sorte un compromis historique entre le R\E\A\A\ et le Grand Orient de France. Dorénavant, le Grand Orient déclare qu’il ouvrira sa porte et professera tous les rites. Naturellement, il y aura des difficultés d’application. Il y aura des retours en arrière, ruptures suivies de réconciliations suivies de nouvelles ruptures. En tous les cas, on a jeté les bases de l’organisation actuelle : les trois premiers degrés au Grand Orient, les autres aux organismes écossais. J’ajouterai pour finir que cette stabilisation du système permettra l’expansion internationale du R\E\A\A\où Grasse Tilly continue à s’agiter et à agir. En Italie, il y aura un Suprême Conseil du Royaume d’Italie dont la capitale est Milan qui sera dirigé par le prince Eugène Napoléon ; il y aura un Suprême Conseil du Royaume de Naples dirigé par le roi Joachim Napoléon, qui en réalité est Murat, adopté par la famille Bonaparte ; en Espagne, le Suprême Conseil sera dirigé par le roi Joseph Napoléon. L’expansion continue donc dans l’empire Napoléonien. Cette organisation va ensuite continuer à se développer dans les zones d’influence française en Méditerranée aux XIXème et XXème siècles. Voilà ce que j’avais à vous dire sur les origines de notre concordat de 1804.

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