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Hauts Grades

Les Templiers par Matter

18 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #chevalerie

Considérée historiquement, la doctrine secrète des Templiers fut un Gnosticisme mahométan, dit un des derniers historiens de l’Ordre

 

Plus tard, le même auteur ayant examiné une question spéciale, celle de l’idole appelée Baffomet, prie le lecteur d’entrer dans un autre ordre d’idées. Il dit que les rapprochements entre cette idole et la Kabbale autorisent la conclusion, « que le Déisme des Templiers est né du Mahométisme, mais que l’idole a été introduite ou formée d’après des vues kabbalistiques »

 

Je cite ces deux opinions pour indiquer où en cette question, il y a vingt ans ; et après cette indication, faisant abstraction de l’une et de l’autre de ces opinions émises par un écrivain à qui j’aime à rendre la justice qu’il a beaucoup lu et tout cité, j’entre en matière.

 

Les Templiers ont-ils eu une doctrine secrète, une doctrine spéciale pour les initiés ?

 

Ont-ils eu, comme les Cathari, un évangile spécial ?

 

Ont-ils partagé quelques-unes des erreurs de ces sectaires, ou de celles des Bogomiles et des PauIiciens, les frères ou les pères des Cathari ?

 

Ont-ils professé simplement quelques opinions mahométanes, ou .des opinions gnostiques liées au Mahométisme ?

 

Y a-t-il des textes positifs – car j’ai réservé la question des monuments – où du moins des inductions légitimes qui établissent: une sorte d’affinité entre l’ordre du Temple et le Gnosticisme ?

 

Telles sont les dernières questions que nous devions aborder dans ces recherches. Il ne nous est pas possible de les résoudre toutes d’une manière tranchée, définitive ; mais il nous sera plus aisé d’apprécier ailleurs les monuments, quand nous aurons d’abord apprécié, d’après les textes déjà si considérables, les dépositions écrites si variées et si immenses des témoins si nombreux de l’époque.

 

Au fond, on reprocha aux Templiers ces quatre choses :

 

1° Non pas seulement une vie licencieuse, par exemple l’amour du vin et des femmes, ainsi que les penchants d’une dissolution abominable, mais tout un ensemble de principes, tout un système d’immoralité.

 

2° Non pas seulement des usages et des cérémonies impies et d’horribles blasphèmes dans les réceptions ; mais un système d’abjuration, de reniement de Dieu ou de Jésus-Christ.

 

5° Non pas seulement un grand relâchement et une certaine indifférence pour les dogmes fondamentaux du Christianisme, mais un penchant décidé, une foi positive pour des opinions mahométanes, ou du moins un acte d’adoration et de culte que le Christianisme ne connaît pas, acte qui se rattachait à l’exhibition plus ou moins complète d’une image, d’un buste, d’une tête, appelée idole ou Baffomet.

 

4° Non pas seulement une vie frivole ou négligente à l’égard de certaines pratiques de dévotion, mais un système d’antipathie et d’opposition pour ces pratiques, et la prétention d’avoir l’absolution de leurs péchés, même de la part des chefs laïques de l’ordre.

 

Tel est le véritable sens de l’acte d’accusation et des articles sur lesquels la commission pontificale, dont on a publié les procès-verbaux[4] appela des dépositions[5].

 

Or, il est vrai que, pour la défense des Templiers, on a dit, avec une grande apparence de raison, sur la manière dont l’enquête a été faite et le jugement prononcé :

 

1° Qu’il a été exercé en France, par le gouvernement, sur les commissaires chargés de l’enquête, sur leurs présidents, et jusque sur les témoins, des influences déplorables.

 

2° Que partout où ces influences n’ont pas eu lieu, les dépositions, plus libres et plus vraies, ont amené des résultats plus favorables à l’ordre.

 

3° Que si, en France, la commission royale et le gouvernement avaient souffert l’action régulière de la commission pontificale, une foule de témoins, affranchis des craintes de la torture et de la mort, eussent déposé en faveur de l’ordre plutôt qu’en faveur du fisc, prêt à dévorer les trésors si imprudemment déposés au Temple par le grand-maître.

 

4° Que, si Clément V et Philippe IV avaient souffert le libre vote du concile de Vienne, l’innocence de l’ordre était proclamée en France, comme ailleurs, à la face du monde chrétien.

 

5° Que partout où les rois et les commissaires ont été libres, les Templiers ont ou triomphé complètement, ou obtenu une fin moins calamiteuse.

 

6° Que, même en admettant certains faits attestés par des dépositions « au moins suspectes, » on n’est amené qu’à conclure certains désordres plus ou moins isolés, mais nullement un système d’athéisme, ni un système d’impiété, ni un système d’immoralité professé dans l’Ordre tout entier.

 

7° On a dit, avec une grande apparence de raison encore, que le reniement, en particulier, ne signifiait rien de sérieux ; qu’il était une de ces plaisanteries, de ces grossières arlequinades, « una truffa » que le moyen tolérait encore dans d’autres occasions et jusqu’aux pieds des autels.

 

8° On a dit qu’en le prenant plus au sérieux, on pourrait admettre tout au plus qu’il rappelait ce reniement de S. Pierre qui fut suivi d’un retour si admirable ; et que les Templiers, à leur tour, se hâtaient de confesser et d’expier une infidélité faite ore non corde.

 

9° Peut-être, a-t-on dit, avec raison encore, que les chefs de l’ordre ayant besoin de meure la soumission des aspirants aux plus rudes épreuves, ont exigé d’eux, par forme de simulacre, les deux choses les plus difficiles pour un fidèle et un chevalier, le reniement du Christ et un baiser déshonnête ; mais que, cette épreuve passée, on ne professait dans l’ordre ni l’athéisme, ni l’indifférence pour le Christ ; que nul n’hésitait à faire entrer dans les rangs des Templiers les parents les plus chéris ; ce qui prouve que nul n’y compromettait son salut ; que d’ailleurs tous étaient toujours prêts à mourir pour leur foi.

 

Ces arguments, si légitimes, on les a fait valoir avec toute l’éloquence de la poésie[6], et on les a fortifiés avec une critique pleine d’éclat. Après l’examen des pièces du procès, un de nos premiers historiens a résumé ses convictions dans ces paroles : « que ce ne fut pas l’infamie des mœurs ; que ce ne fut pas l’hérésie — les doctrines gnostiques —, qui fit condamner l’ordre. 

 

Aussi, sous tous ces points de vue, la question est-elle épuisée aujourd’hui, cependant il en reste un autre qui, jusqu’à présent, n’a été présenté qu’avec une exagération plus propre à le faire rejeter qu’à le faire accueillir[8], et qui me semble digne d’examens, celui d’une doctrine intime dans l’ordre des Templiers et d’une connexion avec certaines opinions du Mahométisme et avec certaines tendances des sectes contemporaines.

 

Je viens de lire, d’un bout à l’autre, les dépositions des Templiers et les apologies des historiens, et j’avoue que, si je considère la procédure suivie par certaines commissions comme un monument de la plus odieuse iniquité, je suis frappé de la mansuétude et de l’indulgence d’autres de ces commissions [que je ne nomme pas, pour ne pas mêler une question de nationalité à une question de justice et d’humanité], et je ne suis pas persuadé que certains membres de l’Ordre n’aient pas eu avec les Mahométans des rapports plus intimes qu’il ne convenait. J’admets leur penchant pour le monothéisme, et je crois qu’ils ont professé pour le sacerdoce, les institutions et les pratiques de l’Église, une antipathie plus conforme qu’il ne fallait à celle des sectes du temps, avec penchant pour leur doctrine sur Jésus-Christ. Enfin, je demeure persuadé qu’il s’est trouvé dans l’Ordre des membres coupables de cette triple aberration.

 

Je laisse entièrement de côté la question des mœurs, si intimement qu’elle soit liée à celle des doctrines ; mais ne pouvant la traiter ici avec toute l’étendue qu’elle demanderait, je dois en faire abstraction : de quelque manière qu’elle soit jugée, elle est secondaire pour le dogme.

 

Quand je dis que, d’après les textes, j’admets entre les opinions secrètes de certains membres supérieurs de l’Ordre, d’une part, et celles du Mahométisme et des sectes, d’une autre part, des rapports plus intimes qu’il ne convenait, je n’entends subir aucune des opinions accusatrices qui ont été émises, et je commence par rejeter toutes les assertions et toutes les inductions qui ne supportent pas la critique.

 

Par exemple, quelques historiens, et surtout Münter[9], qui s’est beaucoup occupé de l’Ordre, et qui a jeté de bonnes vues sur ses statuts, ont attaché une grande importance à ce fait que les Templiers modernes ont un évangile de S. Jean comme les Cathari ont eu le leur.

 

Münter a cru que le code dont il s’agit, l’évangile grec de S. Jean, gardé aux archives des Templiers modernes, remontait au treizième siècle. Il disait bien que cet évangile n’était ni celui des Gnostiques ni celui des Pauliciens ; toutefois, il affirmait qu’on y trouvait des vestiges de Gnosticisme.

 

Mais c’est là tout un système d’erreurs et de fausses inductions. La critique a reconnu et le savant éditeur du Code apocryphe du Nouveau Testament, a démontré que le manuscrit en question, loin d’être du treizième siècle[10], est du commencement du dix-huitième, et que, loin de contenir des traces de Gnosticisme, il ne renferme que des textes de S. Jean.

 

Distribués en chapitres, pour accompagner les cérémonies maçonniques ou  philanthropiques de quelque société secrète, ces textes sont choisis de manière à n’impliquer en rien la foi aux miracles et il concorder avec la doctrine d’un autre manuscrit, appelé Leviticon, fait au commencement du même siècle pour quelque association de Déistes.

 

En effet, les principes de ce livre sont empruntés au Déisme qui essaya de se faire jour, en France et en Hollande, comme en Angleterre, à l’époque qu’on vient d’indiquer.

 

Les Templiers modernes — qui peuvent et qui doivent avoir de grandes prétentions comme toutes les associations de ce genre, auraient d’abord à prouver la succession non interrompue de leurs chefs, depuis la mort de Jacques Molai, et l’antiquité de leur évangile, « copié sur l’original du mont Athos. » De ce qu’ils possèdent, comme les Cathari, un évangile spécial de S. Jean, il ne résulte donc aucune induction légitime sur des rapports de doctrine entre les Templiers anciens et les sectaires de leur temps. En effet, le manuscrit en question n’étant que l’œuvre d’un compilateur moderne, et ne contenant rien de comparable à l’évangile des Cathari dont l’inquisition s’était saisie à Carcassonne, il n’y a pas à s’en occuper, si ce n’est pour le mettre entièrement de côté. Si, d’après un écrivain moderne, que nous citerons en note, de savants hellénistes, très versés dans la paléographie, ont affirmé naguère « que ce manuscrit [celui des Templiers modernes] est du treizième siècle, » et si d’autres « l’ont prétendu antérieur et sont remontés jusqu’au siècle onzième[.» ceux de nos amis qui l’ont eu entre les mains assez récemment, ont constaté « qu’il n’a rien d’ancien, et qu’il est écrit en caractères qui ne laissent pas moindre doute sur sa récente origine. »

 

Avec ce rapprochement tout à fait dénué de mérite, tombe nécessairement cet autre, auquel on attachait une grande importance encore, c’est que les Templiers auraient préféré S. Jean aux autres évangélistes, et l’auraient considéré comme le seul des disciples du Sauveur capable de saisir la doctrine intime de son Maître.

 

Ce culte spécial de S. Jean n’est nullement attesté par l’histoire de l’Ordre. Ce qui en est attesté relativement à S. Jean l’évangéliste, n’a rien que de conforme aux mœurs et aux opinions générales des fidèles. On ne peut donc pas plus accuser les chevaliers d’avoir subi, sous ce rapport, l’influence des Pauliciens ou des Bogomiles, que d’avoir accepté celle des Cathares, qui, sans nul doute, professèrent pour S. Jean et S. Paul plus de déférence que pour aucun des autres apôtres.

 

Mais il est dans la question une autre série de faits importants, que la critique est obligée d’admettre, et à ces faits se rattachent de graves inductions relatives aux opinions de l’Ordre, si je ne me trompe.

 

C’est un premier fait, que la réception des chevaliers a été très variée ; que les mêmes choses n’ont pas été exigées de tous les récipiendaires, ni les mêmes paroles dites à tous. L’accord entre les dépositions des témoins sur certains faits est sans doute très significatif ; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est leur divergence incontestable sur d’autres. Or, cette divergence a un degré d’uniformité qui inspire aussi la confiance, et qui, par cela même, force l’esprit à accepter une série d’inductions.

 

Ainsi, un second fait qui se l’attache au premier, qui en ressort nécessairement, c’est que la réception avait, quant aux opinions enseignées par le récipient, et quant aux communications faites au récipiendaire relativement aux croyances et aux pratiques de la foi, sinon des grades régulièrement établis, du moins des nuances très distinctes, des degrés. En effet, là où l’on rencontrait une incapacité manifeste, ou bien où l’on éprouvait, pour ce qu’on se proposait d’exiger, une résistance décidée, on s’arrêtait ou revenait sur ce qui avait été dit : on déclarait que ce qui avait choqué, n’était qu’une plaisanterie, una truffa[

 

C’est un troisième fait, que de tous ceux qui restaient ou qu’on laissait ainsi en arrière, nul n’était admis aux chapitres généraux, toujours tenus dans le plus grand secret ; tandis que les autres, ceux qui montraient les dispositions voulues, y étaient admis rapidement: ce qui leur donnait un grand crédit dans l’Ordre[

.C’est un quatrième fait, que la réception était accompagnée, d’ordinaire ou très souvent, d’un acte d’adjuration ; acte que la plupart des récipiendaires refusaient d’abord d’accomplir, mais qu’après quelques paroles, quelques soupirs ou quelque épouvante, ils accomplissaient, en vertu de leurs serments déjà prêtés, et qu’ils prétendaient avoir accompli ore non corde.

 

C’est un cinquième fait, que cet acte n’avait pas pour objet d’en faire des athées, qu’il ne s’agissait pas de renier Dieu ou de nier son existence, mais de renier Jésus-Christ en sa qualité de Dieu et de Rédempteur.

 

Ce fait, d’une importance tout à fait majeure, est un de ceux qu’on a peut-être le moins remarqués, et il ne peut être apprécié que dans sa connexion avec les doctrines dont nous faisons l’histoire.

 

En effet, la plupart des dépositions parlent du reniement de Dieu, comme s’il s’agissait d’un acte absolu, comme si l’on eût exigé que les chevaliers ne crussent plus en Dieu. Le fait est, je crois, qu’il s’agissait d’autre chose, du reniement de Dieu le Fils, le Sauveur crucifié et mort sur la croix. Que d’ordinaire les témoins ne parlent que de Dieu, cela se comprend selon le langage du temps et selon celui de notre siècle. Mais ce qui est certain c’est que l’acte de reniement toujours accompagné d’un autre, d’un outrage impie fait à la croix, au crucifix offrant l’image de Jésus-Christ. Cet acte de répulsion pour Jésus-Christ mort sur la croix est toujours exigé, et plusieurs témoins disent formellement qu’on parlait de Jésus sans autre désignation[14]. Il est évident que, si l’on avait voulu faire abjurer la croyance en Dieu le Père, ainsi qu’en Dieu le Fils, on aurait fait abjurer aussi celle en Dieu le Saint-Esprit. Or, de cela nulle déposition ne fait mention, et cette circonstance est capitale.

 

M. Raynouard, dont l’esprit était d’ailleurs si élevé, et dont la critique est si judicieuse, fait remarquer l, dans le système d’une apologie absolue, que la déposition de GALCERANT DE TEUS, le seul Espagnol qui ait chargé l’Ordre, « renferme des extravagances qu’il sera utile de faire connaître »[15].

 

TEUS rapporta l’explication qui lui avait été fournie de l’absolution donnée à la fin du chapitre, par le chef qui le présidait, absolution donnée en tes termes : « Je prie Dieu qu’il vous pardonne vos péchés, comme il les pardonna à Sainte-Marie Magdeleine et au larron qui fut mis en croix. »

 

M. Raynouard donne cette explication. Elle consistait à considérer Jésus-Christ lui-même pour celui auquel Dieu pardonna ; et Jésus obtint grâce par la raison qu’au moment de mourir sur la croix il avait reconnu ses torts, et s’était repenti de s’être appelé Dieu.

 

Quant à Magdeleine, ajoutait le chevalier, ses péchés lui furent pardonnés par le vrai Dieu, qui est dans les cieux.

 

Tout cela est sans doute bien extravagant ; mais cela mérite attention. Il y avait là tout un système, et qui n’était pas de l’invention de GALCERANT, qui était conforme à tout ce qui se passait dans les réceptions, mais qui était emprunté par l’Ordre aux sectes contemporaines.

 

C’est, d’ailleurs, un sixième fait que ce reniement et cette insulte faite à Jésus crucifié, loin d’être des actes d’athéisme, étaient, au contraire, accompagnés d’un acte spécial d’adoration ; que l’objet de ce culte était une tête, une idole très variée de forme et d’expression, comme de matière et de couleur, mais que de cette idole il existait un grand nombre de copies ; que des Templiers en tenaient dans leurs coffrets[16], qu’on en trouva quatre en Angleterre[17]; qu’on en présenta une à la commission de Paris, et que cet exemplaire portait le numéro 58[18]. Dans les chapitres généraux, cette tête figurait à côté du président, et on recommandait de n’avoir confiance qu’en celui qu’elle représentait[19].

 

C’est un huitième fait, que le mot arabe d’Allah ou la désignation arabe et mahométane de Dieu, était prononcée dans l’acte d’adoration qui se rattachait à l’image barbue[20], et que le nom de Mahomet lui-même, sous la forme altérée de Baffomet, était articulé quelquefois dans ces cérémonies.

 

En effet, il est reconnu aujourd’hui que toutes les étymologies grecques de Baphomet ont été avancées inutilement, le changement de la labiale M en B et de l’aspirée h en ph, offrant l’explication la plus naturelle de ce mot si longtemps considéré comme un mystère[21].

 

C’est un neuvième fait, que les prêtres de l’Ordre étaient accusés d’omettre, dans certaines circonstances, en lisant le canon de la messe, les mots hoc est corpus meum. Or ce retranchement qui, sans doute, ne fut pas général, s’accorde trop bien avec le reniement du Sauveur crucifié qui ne fut pas générai non plus, pour être qualifié de pure invention de la part des témoins

 

C’est enfin un dixième fait, que les tendances de l’Ordre étaient anti sacerdotales ; qu’on y élevait autel contre autel ; qu’on s’y dispensait volontiers de certaines pratiques prescrites, mais que dans certaines circonstances les chefs, même laïques, prétendaient donner l’absolution

 

Or, quand je considère le mouvement général des esprits à partir de l’époque des croisades, et surtout du commencement du douzième siècle, l’avidité avec laquelle on se précipite vers toutes sortes de doctrines ; le penchant qui éclate sur tous les points de l’Occident pour les vieilles erreurs des Pauliciens, des Manichéens et des Gnostiques ; l’opposition qui se manifeste partout, même parmi ceux qui ont fait les croisades, pour les doctrines et les institutions de l’Église qu’ils viennent de défendre ; l’attrait que le Mahométisme semble avoir offert à un grand nombre de croisés, et surtout aux Templiers, dont plusieurs doivent avoir embrassé cette doctrine ; le penchant pour les hérésies du temps que montrèrent tous ceux qui se trouvèrent en conflit avec le sacerdoce, et notamment Frédéric II, qui s’exprimait d’une manière si libre sur les auteurs des trois religions principales et la naissance de Jésus-Christ 1 – quand je considère toute cette révolution intellectuelle et morale, et que j’en rapproche cette masse de dépositions et de pensées d’hérésies que les tortures auraient bien pu arracher, mais qu’elles n’auraient pas créées dans les intelligences des chevaliers, je suis forcé d’admettre ces inductions :

 

1° Que les Templiers eurent des rapports plus intimes qu’il ne convenait avec le Mahométisme et les doctrines dissidentes de leur temps.

 

2° Que l’acte d’abjuration qu’on exigeait des récipiendaires concernait Jésus-Christ, considéré comme Dieu crucifié et Rédempteur ou Sauveur de l’humanité.

 

3° Que des Templiers contestaient la mort expiatoire, « l’homme Jésus n’étant mort que pour ses péchés » et l’efficacité réconciliatrice de la sainte cène considérée comme renouvellement de sacrifice, et qu’ils niaient le dogme de la transsubstantiation qu’y rattachait l’Église.

 

4° Que ceux qui étaient initiés dans la véritable pensée des chefs professaient la doctrine du Père éternel, en rejetant celle de Dieu le Fils, soit à l’exemple du Mahométisme, qui faisait de l’homme Jésus le plus grand des prophètes, soit à l’exemple des Cathari, des Bogomiles et des Pauliciens, dont les doctrines sur Jésus-Christ étaient à peu près celles des anciens Gnostiques.

 

En effet, c’était dans toutes ces sectes une croyance caractéristique et invariable, que le vrai Dieu était le Père inconnu, le Dieu supérieur ; que toute la mission de Christos (Éon ou Fils de Dieu, mais non pas fils aîné), s’était bornée à révéler le Père suprême ; mais qu’il n’était pas mort sur la croix et que le dogme de la rédemption n’était qu’une erreur prêchée par ceux qui n’avaient pas compris sa mission spirituelle, qui étaient demeurés dans les idées les plus grossières du Judaïsme et de ses sacrifices d’expiation.

 

Or, n’est-ce pas à cet ordre d’idées que se rattachait aussi, outre le reniement d’un Dieu crucifié, le culte « du véritable Sauveur, de celui qui est dans les cieux et qui seul peut pardonner les péchés, qui seul peut bénir, donner des richesses ; et préserver de périls », suivant les dépositions de plusieurs membres égarés de l’Ordre ?

 

En effet, ne serait-ce pas Dieu le Père, l’Éternel, que l’on aurait vénéré sous la grossière image de l’idole barbue ?

 

Cette représentation était, suivant les Pauliciens, celle du Père. C’était donc à Dieu le Père seul qu’après avoir fait renier le « crucifié mort pour ses pêchés ; » l’on invitait les initiés à donner leur foi. C’était lui qui pouvait accomplir leurs espérances ; lui seul qui pouvait les sauver, comme il avait sauvé la Magdeleine et le larron.

 

Il paraît même que, dans quelques provinces ou dans quelques réceptions, on allait beaucoup plus loin dans l’imitation de cette hérésie figurée.

 

D’après de nombreuses dépositions, l’objet de ce culte secret était varié : c’était tantôt une idole offrant une tête barbue, tantôt une autre offrant une tête sans barbe ou une tête de femme, ou deux têtes ou trois têtes.

 

Cela, disons-nous, allait plus loin que l’adoration de Dieu le Père, vénéré seul et à l’exclusion du Fils. Mais quel sens, ce culte — s’il faut l’admettre d’après tant de dépositions et en dépit de toutes les apologies les mieux faites et les plus désirables — quel sens le culte de ces objets pouvait-il avoir ?

 

Je ne prétends pas donner d’explication qui réponde à tout et force les convictions de tous.

Mais j’en demande à l’histoire du temps, et je trouve que les Pauliciens représentaient le second fils de Dieu, Jésus — Christ, sous les traits d’un homme de l’âge mûr, et qu’ils peignaient sous ceux d’un jeune homme le Saint-Esprit, que dans les sectes gnostiques on appelait la Pneumo-femme.

 

La tête sans barbe, et la tête de femme trouvée chez les Templiers et que l’on crut être une des onze mille vierges, s’expliqueraient-elles, par hasard, d’une manière naturelle par tes simples rapprochements ?

 

Je m’objecte bien au sujet des idoles ou de ce qu’on nomme ainsi, les dépositions relatives à l’apparition d’un chat au milieu des Templiers assemblés en chapitre. Ces dépositions sur le chat ne pouvant être fondées, dit-on, celles qui sont relatives à l’image ne sauraient l’être davantage.

 

Je crois toutefois que cette argumentation pêche. D’abord on conçoit que d’une tête barbue et chevelue d’un aspect très — saisissant, on ait fait cet animal qui a passé longtemps dans la symbolique du peuple pour être une des métamorphoses de Satan  Je comprendrais donc que les dépositions relatives à l’apparition de cet animal fussent dénuées de fondement, tandis que celles qui se rapportent à l’idole ne le seraient pas. Je remarque ensuite, entre les unes et les autres, de grandes différences: celles sur l’idole sont très précises, très nombreuses, et de toutes les époques ; celles sur le chat sont très vagues, très rares et très restrictives, puisqu’il ne s’agit plus de ces apparitions après une certaine période de temps ; J’ajouterai, d’ailleurs, que des emblèmes vivants ont figuré plus d’une fois dans les réunions secrètes des sectes du moyen âge ; qu’on parle souvent de chiens et de crapauds qui se seraient montrés dans ces assemblées, et que, si ces récits doivent être examinés avec une défiance extrême, ils ne doivent pas toutefois être rejetés légèrement. En effet, si l’on rejetait, au sujet de certains Gnostiques, la présence de serpents à leurs cérémonies secrètes, on se heurterait contre les témoignages formels des historiens qui ont vu de ces serpents, et les ont fait tuer.

 

Je me fais une autre objection. À la supposition que l’image barbue représentait Dieu le Père, et était le symbole d’un Monothéisme imité des Musulmans, semble s’opposer le nom de Baphomet [Mahomet], qui est donné quelquefois à l’idole.

 

En effet, si cette image fut celle du faux prophète, elle nous jette dans un tout autre ordre d’idées. Mais évidemment ce n’est pas le prophète qu’on représentait ou qu’on adorait ainsi. Les Mahométans eux-mêmes n’adoraient pas le fondateur de leur religion ; ils le traitaient d’envoyé de Dieu, mais ne l’invoquaient pas. Ainsi, dans le langage des Templiers, le nom de Baffomet donné à l’idole ne peut pas avoir signifié, image de Mahomet ; il n’a pu signifier que ceci, image du Dieu professé par Mahomet. C’est ainsi que Raimond d’Agiles emploie le mot de Baffamuria pour désigner, non pas une mosquée où était adoré Mahomet, mais une mosquée où l’on adorait le Dieu de Mahomet.

 

Le même historien dit dans un sens plus spécial encore : In eeclesiis autem magnis Baffamurias habebant.[24]

 

Ce qui fait de cette argumentation, non pas une démonstration, mais une explication complète, c’est le mot d’Allah, qu’on faisait prononcer à ceux auxquels on recommandait l’adoration. C’était donc Dieu, ce n’était pas Mahomet que représentait cette image empruntée aux Pauliciens ou à d’autres sectes chrétiennes mêlées aux Mahométans.

 

Enfin, comme s’il ne devait pas rester de doutes à cet égard, l’un des Templiers entendus à Florence, où le fisc et la politique ne dictaient pas les dépositions, affirme expressément qu’en lui montrant le symbole en question, on lui dit : Ecce Deus vester, voilà votre Dieu.

 

Il ajoute ces mots, et rester Mahomet, qui n’offrent pas de sens. C’est qu’il a mal entendu ou qu’on lui a mal dit. Ce qu’on avait dû lui dire, c’était évidemment les mots: Ecce Deus vester, et Deus Mahometi.[25]

 

Ou bien, serait-il plus raisonnable de rejeter cette déposition que de la rétablir ?

 

Je conclus, et je dis, qu’abstraction faite des mœurs de l’Ordre que j’ai laissées en dehors de ces recherches, pour ne pas les étendre au-delà des proportions que permet ce livre, mais qui trouveraient peut-être leur explication la plus naturelle dans des rapprochements autorisés avec celles des Pauliciens et celles de plusieurs partis gnostiques, la doctrine secrète de ceux des Templiers qui étaient initiés complètement, se résumerait ainsi :

 

1° Monothéisme ou croyance en un seul Dieu, conformément au Mahométisme, qui taxait d’idolâtrie la théologie chrétienne ou la doctrine de la Trinité ;

 

2° Rejet de la divinité de Jésus-Christ et de l’œuvre de la Rédemption, conformément à la doctrine des sectes contemporaines issues du Gnosticisme ;

 

3° Rejet du dogme de la Transsubstantiation, comme conséquence de l’opinion précédente ;

 

4° Antipathie pour le sacerdoce de l’Église et quelques-unes de ses pratiques.

 

Je suis loin de croire qu’aucune de ces inductions soit désormais invariablement acceptée, et que j’aie pu les justifier suffisamment dans un chapitre si peu étendu ; mais je crois néanmoins que tout ce grand débat, toutes ces dépositions si nombreuses, si monstrueuses et si contradictoires, recevraient un jour nouveau d’un examen dirigé sous les points de vue que j’y viens d’appliquer.

 

En général, il ne faut plus se flatter de résoudre toutes les difficultés qui se présentent et de faire tomber toutes les objections que fera naître cette immense question. Le procès des Templiers aura toujours de commun avec tous les grands procès inscrits dans l’histoire, d’être débattu selon deux systèmes extrêmes et beaucoup de systèmes intermédiaires.

 

Quant aux objections morales, il en est deux qu’on ne fera jamais tomber entièrement.

 

Comment, si l’Ordre ne fut pas coupable, expliquer la conduite d’un pontife doux et humain, pieux et honnête, qui en prononça la dissolution, et le flétrit, comme il fait .dans la bulle de suppression ?

 

Si l’Ordre fut coupable, comment expliquer son héroïque constance dans la défense de la cause chrétienne contre ces Musulmans dont quelques-uns de ses chefs admettaient le dogme fondamental, le Monothéisme ?

 

On peut affaiblir la première de ces objections, en représentant Clément V comme dominé par le roi de France.

 

On peut affaiblir la seconde, en faisant considérer que la guerre contre les infidèles était la mission et l’existence de l’Ordre, la source de sa puissance et de sa richesse ; que d’ailleurs peu de ses membres étaient initiés à ses opinions hérétiques ; que, s’il y en eut un certain nombre qui poussèrent l’amour du monothéisme mahométan jusqu’à l’embrasser ouvertement en passant à l’ennemi, l’immense majorité pour laquelle on se bornait à un acte de reniement taxé au besoin de truffa, suivait naturellement avec plus ou moins de régularité et de ferveur les croyances et les pratiques dans lesquelles elle était élevée.

 

Mais quelle est la critique qui osera se dire complètement satisfaite de rune ou de l’autre de ces explications ?

 

Dans tous les cas le procès des Templiers est donc à revoir encore et sous des points de vue nouveaux.

 

En effet, le système de l’apologie absolue et celui de l’accusation générale ne sont que deux extrêmes, réduits l’un et l’autre, pour se soutenir, à rejeter un ensemble de dépositions qui ne peuvent être l’effet de la violence ou de la peur.

 

Pour nous-mêmes cette question se reproduira d’ailleurs tout entière dans l’examen des Monuments du Gnosticisme ; et je pense qu’elle se présentera plus pure, les textes ayant dès à présent, sinon fourni la preuve, du moins autorisé l’induction, que l’Ordre, dans la personne des initiés, professait réellement des doctrines contraires à celles du Christianisme pur.

 

Ici je ne poursuivrai pas plus loin les derniers vestiges du Gnosticisme ; je ne me décide pas, avec d’autres, à en retrouver jusque dans Jacques Boehme, M. de Schelling et Hegel. Ce n’est qu’en abusant des mots qu’on a pu confondre ainsi les doctrines des premiers siècles de notre ère avec celles des derniers. Qu’il me suffise d’avoir suivi avec quelque détail l’enseignement des Gnostiques dans celui des docteurs dissidents du moyen âge, où il était à peine entrevu jusqu’ici.

 

De nouvelles découvertes dans les dépôts de nos manuscrits nous conduiront peut-être un jour à quelques chapitres de plus sur l’histoire de la Gnose

 

Source : esoblog.net

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