Lettre initiatique 15°,16° et 17° degré

Publié le par Mourgues 33°

15ème GRADE - CHEVALIER D'ORIENT ou de L'ÉPÉE.

Le quinzième grade du R\E\A\A\ est dit le premier des grades capitulaires. C'est une dénomination qui mériterait d'être comprise et sans doute nuancée dans son application.

Il faut bien comprendre que l'on ne travaille pas à tous les degrés. Il faut donc distinguer les ateliers, des degrés que l'on étudie. En réalité, c'est une convention qui impose les décisions en fonction du nombre et des affinités.

La plupart du temps, peu de travaux s'effectuent réellement, en dehors des Loges de Perfection, des Chapitres et des Conseils, quand ces ateliers travaillent, ce qui n'est pas toujours le cas. Il arrive fréquemment que la cérémonie de passage, où le candidat reçoit les enseignements de son nouveau grade soit la seule occasion de réunion des frères.

Est-ce que cela a une importance ?

Sur le plan symbolique, on peut considérer que le chapitre rassemble les frères qui ont atteint la plénitude de leur conditionnement maçonnique. Ce sont selon les termes de la tradition des Maçons accomplis ou des Maçons finis. Ils ont reçu les indications qui leur permettent de situer à sa place la détermination initiatique dont ils ont pris connaissance depuis leur entrée dans l'ordre.

Ils savent donc, qu'en gros, I'initiation, c'est la démarche progressive par laquelle chacun apprend ce qu'il lui faut savoir pour vivre et pour mourir.

Cette définition ne privilégie pas les voies maçonniques, et de fait ces voies n'ont pas à être privilégiées. Les enseignements de la vie, de l'Art et de la religion, ajoutés à ceux de la connaissance scientifique contribuent de façon suffisante à l'édification de ceux qui cherchent.

On s'initie, c'est-à-dire que l'expérience sur laquelle on établit la démarche par laquelle on prend conscience de l'unité et de l'identité de la personne est insignifiante si on ne l'assimile pas.

On s'initie, comme l'on se trompe. Le verbe est révélateur. Se tromper n'est pas être trompé. S'initier n'est pas être initié. Recevoir n'est rien si l'on ne fait pas sien l'apport extérieur, si l'on n'est pas le constructeur de soi.

Au 15e Grade, la légende évoque la construction du Deuxième Temple celui qui est reconstruit après la captivité de Babylone.

Les juifs ont certes des ennemis. Mais ils ont refusé que d'autres qu'eux-mêmes soient autorisés à travailler à la construction de leur Temple. La Bible ici fait allusion à un recours au Roi de Babylone pour que seuls les Israélites soient autorisés à édifier le Temple.

D'où les menaces, d'où les dangers, d'où une défense vigilante.

On ne devine que trop bien les raisons qui ont pu déterminer les Juifs à garder leur identité. Et il est vrai que le drame de toutes les nations c'est qu'elles se perdent dans la construction de l'édifice commun. Les chantiers sont de véritables creusets au cœur desquels s'élaborent d'autres identités par l'échange, I'amalgame, la confusion et l'alliance.

Les villes sont ces creusets, où chacun tend à conserver une identité qui se délite, et se montre agressif précisément parce qu'il la sent se défaire.

Le fait est connu. Est-il compris, est-il vécu? La nécessité de travailler, la truelle dans une main et l'épée dans une autre a dû être celle de tous les défenseurs d'une société naissante. Tant dans la période du Moyen Age commençant, que dans les années de marche vers l'ouest en Amérique. Les préhistoriens diront sans doute également que les conflits entre les sédentaires et les nomades se réglèrent de façon analogue, les constructions s'élevant toujours plus ou moins comme un défi à la vie sous la tente.

Il y a là un double mouvement dont il faut comprendre la complexité: les constructions solides apparurent d'abord comme une rupture de la communauté nomade. Une sorte de refus et une orientation nouvelle de la relation sociale. Oui, mais la ville en même temps attira par son marché, et constitua une autre forme de communauté. Laquelle est la vraie?

Il y a fort à parier que les Temples sont les premières institutions d'un système où le capital, I'épargne, la prévision et la sécurité furent envisagés par la communauté comme des moyens nécessaires à l'élaboration d'une vie nouvelle.

La civilisation du désert est riche de sa vérité vécue. La civilisation sédentaire est riche d'attente et de promesse.

Le passage de l'une à l'autre est en quelque sorte le passage de la nécessité à la convention. Dans le désert, où dans le cours des errances, la pression des éléments, et la production naturelle sont les contraintes déterminantes

Dans la ville, la protection est assurée et la division du travail et du temps provoque des évolutions. Il faut y régler la vie de façon plus abstraite que dans les vastes étendues, où le soleil et la lune, le vent, la pluie, la soif, la faim pèsent sur tous.

Est-ce que la civilisation urbaine est venue de l'Orient? Est-ce le mythe solaire qui a été à l'origine de la dénomination des chevaliers au 15e Grade?

Le fait est que l'Orient a toujours joué un rôle attractif, alors qu'il faut observer curieusement que les populations semblent s'être déplacées, en Europe et en Amérique tout au moins, toujours de l'Orient vers l'Occident. Comme si les hommes avaient fui l'Orient.

En réalité, les religions, les épices, les richesses métalliques sont venues de l'Orient précisément parce que les civilisations y ont eu leur berceau. Mais les exilés furent peu à peu obligés de chercher d'autres sources de vie, sans se défendre de la nostalgie des origines.

Est-ce finalement une mythologie utile?

Le mirage de l'Orient a été une source de fantaisie et de fausse sagesse. Les hommes ont besoin pour vivre d'une expérience acquise sur le terrain, et dans les pratiques quotidiennes, I'observation, la réflexion et la patience jouent plus que l'imitation de ce que l'on ne comprend pas. Si l'orient est une mine de tout premier ordre pour l'historien des religions, il n'y a pas de recettes miracles pour la vie nouvelle qui peu à peu se développe sur d'autres bases. Le retour aux sources est utile à condition qu'on en mesure la difficulté. Ceux qui veulent vivre comme les anciens doivent accepter aussi leurs épreuves et leurs solutions. Par contre, ceux qui affrontent le monde nouveau doivent savoir transposer les acquis de l'humanité disparue.

 

16ème GRADE - PRINCE DE JÉRUSALEM.

 

La fascination exercée par Jérusalem est un des grands traits de la civilisation occidentale.

Est-ce en raison de sa position géographique, est-ce à cause de la qualité de l'air, du sol ou des forces magnétiques qui s'y croisent ? La réponse n'est peut-être après tout qu'une question de rayonnement mystique. Jérusalem est la patrie d'une certaine spiritualité ardente et subtile dont le rayonnement s'est étendu à l'Europe et au Nouveau Monde.

Jérusalem est un centre. Il y a d'autres centres de part le Monde et le seul aveuglement des occidentaux fait obstacle à une vision correcte de phénomène. Si l'on compte les fidèles, comme longtemps l'Église catholique s'est plu à le faire pour impressionner les sots, il doit y avoir plus de vertu dans les eaux du Gange que dans celles de Lourdes.

Et si l'on conçoit la relation entre le nombre et la vérité comme la preuve d'une supériorité quelconque, on peut dire assurément que les foules chinoises, et Indiennes témoignent.

En réalité l'allusion à Jérusalem est plutôt de caractère indicatif. Nous avons un passé et une tradition. Et les responsables de la vie culturelle, les « Princes de Jérusalem » ont pour mission de préserver cette tradition.

Les allusions à la géométrie, dans les grades précédents constituaient une référence à la Grèce, et le nom de Pythagore se présentait comme celui de Jérusalem en signe de reconnaissance.

Toutefois il faut constater que la mythologie grecque est totalement absente de la symbolique maçonnique. Et c'est là une des considérations qui méritent attention. Pourquoi donc cette mythologie n'a-t-elle pas été intégrée alors que les filiations juives et chrétiennes sont marquées si nettement ?

Sans doute y a-t-il eu une occultation dont les croisades sont l'origine vraisemblable. Sans compter une volonté délibérée sans doute de sous-estimer l'apport des byzantins en matière de spiritualité. La coupure du Monde Romain est une de ces querelles fratricides dont l'histoire porte les traces plus vives que de bien d'autres conflits.

On dit que les Princes de Jérusalem portaient le titre de Chef des Loges. Sans doute veut-on par là indiquer l'importance du grade. Mais la pratique en est désuète. Et la portée initiatique bien faible si on comprend bien la signification du mythe: s'appuyer sur la puissance pour réduire les oppositions et obtenir le tribut des étrangers.

17ème GRADE - CHEVALIER D'ORIENT ET D'OCCIDENT.

Quand les ethnologues constatent que les peuples ont toujours suivi dans les migrations la tendance d'Est en Ouest on est tenté de leur opposer les Croisades, et les tentatives de l'Ordre Teutonique. Mais assurément ces exemples confirment l'échec de toute tentative d'Ouest en Est. Est-ce le fait de la marche du Soleil et donc de la rotation de la terre? Sans doute y a-t-il là quelque force encore mal définie mais déterminante dont nous sommes les acteurs et les témoins, sans être en mesure de l'affronter.

On dit que les Croisés eurent la volonté d'ouvrir la route des épices fermée par l'invasion musulmane. On dit que le tombeau de Jésus devint un enjeu. On dit que la papauté avait besoin de discipliner la chevalerie désœuvrée. On dit également que le souci de défendre la richesse de la spiritualité occidentale contre la barbarie arabe inspira à des milliers de Francs, et de catholiques l'ambition de s'installer au Moyen Orient.

Tout cela est de l'ordre de la mystification historique. C'est-à-dire que tout cela est justifiable, mais ne constitue ni une certitude démontrée, ni même une réalité utilisable sur le terrain de l'analyse objective.

Dans quelle mesure le monothéisme Arabe justifiait l'assaut des tenants du monothéisme chrétien, et les Arabes n'étaient-ils pas des Sémites comme les Juifs ? Dans quelle mesure peut-on prétendre que la civilisation occidentale était plus riche de potentialités que la civilisation musulmane ? Dans quelle mesure la Chevalerie Européenne n'était pas colonisatrice et partante tout à fait déterminée à conquérir d'autres domaines que ceux que lui offrait l'occident ? Enfin, le souci de domination territoriale ne l'a-t-il pas emporté sur la sauvegarde des lieux saints ?

Je ne crois pas plus d'ailleurs qu'il puisse être démontré que la route des épices fut coupée par les Musulmans et rétablie par les Croisés.

Les échanges sans doute furent ce qu'ils pouvaient être en fonction des moyens du temps et des situations de fait.

Il n'empêche que légende, il y a, et légende dont le retentissement sur les esprits marque encore notre temps. La constitution d'un courant de conquête de la France et de l'occident vers le Moyen Orient, ainsi que la reconquête Espagnole fut sans doute une sorte de moyen de défense des occidentaux contre une invasion venue du Sud. L'affrontement du Nord et du Sud autour de la Méditerranée ne peut être c'est vrai passé sous silence, puisqu'il est toujours d'actualité.

Les Chevaliers d'Orient sont-ils ceux qui furent créés sur les champs de bataille de Palestine par les croisés déjà armés en Occident? Etaient-ils ceux que l'on a distingués de leurs homologues restés en Europe alors qu'eux revenaient des pays du Moyen Orient ?

Ce que l'histoire assure, c'est que l'Ordre du Temple fondé par les chevaliers de Champagne, et qui servirent de sauvegarde aux croisés et de négociateurs, voire de garants financiers constitua une organisation remarquable en son temps.

La lutte entre le pouvoir royal et le pouvoir sacerdotal se noua à propos des Ordres chevaleresques comme elle se manifesta dans la querelle des investitures et dans les conflits de juridiction qui ne cessèrent de nourrir l'histoire de l'Europe.

Pas plus que des Croisades, nous ne pouvons faire abstraction d'un passé mythique dont la geste occupa plus de cinq cents années nos ancêtres. N'oublions pas qu'il n'y a pas plus de siècles qui nous séparent de la condamnation de Molay par Philippe le Bel, qu'il n'y en a qui séparent cette condamnation de la bataille de Poitiers où les Francs se heurtèrent aux musulmans dans la plaine de Poitevine.

Ceci explique sans doute cela. Au demeurant, faut-il souligner que la légende se perpétue aux U.S.A. avec les groupements maçonniques dit de Molay ? Comme si la légende était devenue un fait politiquement déterminant !

Il est aussi évident que la Chevalerie figura une conception de l'Ordre dont on peut avec raison trouver la correspondance dans les tentatives toujours renouvelées de constituer une légion de serviteurs éclairés et responsables autour du pouvoir établi.

Grouper des équipes de serviteurs dévoués, voilà la tâche de tout ambitieux, voilà le devoir de tout chef responsable, voilà l'entreprise de toute communauté déterminée à assumer la responsabilité de l'Ordre public. Est-ce que les francs-maçons répondent vraiment à cette vocation ou sont-ils destinés à une autre hauteur de la relation spirituelle et morale entre membres de la communauté humaine ? C'est une question que chacun de nous doit se poser.

La chevalerie fut une grande idée. Elle demeure vivante parce qu'elle touche au plus profond de l'âme humaine. Elle concilie la nécessité et l'équité, la maîtrise et la générosité, la détermination et la responsabilité.

La pratique l'exige ! Cette discipline du dressage dont les films nous ont rappelés les rites n'est pas du tout imaginaire. Le cavalier doit d'abord se dresser.

La position l'inspire ! Le cavalier voit les choses de haut. Il n'est pas attaché à la terre comme le piéton, et peut se rire des obstacles mineurs. Remarquons d'ailleurs que le symbolisme terrestre ne figure pas au 17ème Grade, mais bien celui de l'eau et du sang. L'eau nécessaire à la bête et à l'homme, le sang symbole du combat comme de la vie.

Enfin, la vision la situe ! Celui qui peut prendre du recul, observer plusieurs pratiques, juger des diverses réponses aux exigences de la vie communautaire, et qui peut le faire sans avoir à lutter pied à pied, celui là prend conscience de la relativité des formes et des mœurs.

Il y a dans le fait même de dominer la bête et de dominer le paysage, comme de réduire les distances, une conjugaison de vertu qui confère noblesse et rigueur tempérée. La formation du cavalier est une des voies initiatiques les plus universellement reconnues.

Que valent les intentions modératrices de la religion dans cette génération d'une noblesse responsable ? On peut se le demander, car un équilibre finit toujours par s'établir en fonction des moyens dont disposent les diverses parties composant la communauté.

La praxis, comme disent les techniciens de la vie sociale est le fondement de toute théorie, et les justifications d'une pratique, sur quelque idéologie qu'elles s'appuient, constituent en réalité les moyens de perpétuer une situation en dépit des évolutions de fait.

La codification de la Chevalerie, par l'Église, et la formulation d'une mystique chevaleresque furent assurément des moyens de perpétuer le système, beaucoup plus que des propositions originales.

Il est bon de songer à cette image de l'homme maître de lui maître de la bête, et régulateur des rapports sociaux. Même si cette image n'est qu'une illusion rétrospective.

Le code chevaleresque implique le serment, la loyauté, le courage, I'humilité, la reconnaissance de l'autre, la reconnaissance par les autres, la détermination désintéressée, le sacrifice de la vie et somme toute, la foi en la valeur suprême de l'homme.

Mais ce qui est remarquable, c'est que le serment, comme la loyauté, le courage, comme l'humilité ne se définissent que par rapport à soi. Le serment, c'est la libre disposition de soi en fonction d'un engagement reconnu et accepté.

La loyauté, c'est la fidélité à l'égard de soi, dans la constante préoccupation de ne pas renier la souveraineté intime, qui nous a fait disposer de nous même.

L'humilité s'impose à qui se sait dans la dépendance des nécessités quotidiennes, que la bête rappelle, mais que les éléments nous obligent à considérer.

Enfin, le courage qui n'est que l'acceptation de soi face aux vicissitudes de la vie, répond à l'indispensable fidélité, au serment, à l'engagement, et à la condition humaine.

Ce que le Chevalier ajoute à ces vertus, c'est la vocation sociale. Il est déterminé à la sauvegarde des faibles et à la défaite des méchants.

Peu importe d'ailleurs si ces faibles l'ignorent ou le craignent, et si les méchants ne sont que des chevaliers comme eux, mais avides d'autres protections à assurer.

Ce qui domine, chez le chevalier, c'est le désintéressement. Et comme tous ceux qui se vouent à la défense d'autrui, et abandonnent à d'autres le soin de pourvoir à leurs propres besoins, il est inéluctable que le chevalier finisse par faire peser sur ceux qu'il défend le poids de charges de plus en plus considérables.

Tout système se dégrade. Aussi, est-il intéressant de constater combien Cervantès est pénétrant, en donnant à Don Quichotte cette auréole de la pauvreté. Comme il combat les moulins à vent, vain combat contre des chimères, le Quichotte est également sans fortune, témoignage de sa folie.

Car les Chevaliers entendaient bien s'assurer en réalité les biens de ce monde, acceptant à ce prix les éventuels sacrifices.

C'est pourquoi il faut ajouter à toutes les conditions de la noblesse, I'exigence de pureté.

Les chevaliers d'Orient et d'Occident sont reçus après « ablution de l'eau » et « effusion de sang. »

Ces deux aspects de la purification qui certainement sont d'expérience courante. Plonger dans l'eau, laver son corps, soumettre ses membres las à la fraîcheur d'un bain voilà qui n'a pas dû échapper à ceux qui vivant sous un climat tempéré ont eu l'occasion de jouir des bienfaits d'une source, d'un étang, ou d'une rivière.

On voit mal les esquimaux prôner les bienfaits d'une purification rituelle à partir de l'eau. Non qu'il y ait là une impossibilité abstraite, mais parce que toute pratique rituelle, quelle que soit la signification qui en est donnée est d'abord une pratique vécue.

Le sang versé apaise les esprits et les cœurs. Tous ceux qui eurent conscience de leur état après une blessure durent reconnaître l'effet d'une perte de sang. Il est vraisemblable d'ailleurs que la nourriture abondante requérait les mêmes soins qu'au temps de la saignée systématique. Quant à la disette ou même à la frugalité occasionnelle, elle était ressentie sans doute comme nécessité, non comme condition du salut.

Le plus difficile à admettre c'est la forme pratique de la purification. Les chrétiens l'ont codifiée dans le baptême. Il y en a de différents sans doute selon les sectes, mais tous se rapportent à la purification par l'eau.

Le chevalier au 17° n'est purifié que tout symboliquement, c'est-à-dire que de la même façon qu'il était dépouillé de ses métaux, au grade d'apprenti, on lui demande de renoncer maintenant à toute pensée envieuse, à toute intention cupide, à tout intérêt matériel.

La purification, c'est en somme le moyen de la disponibilité. Ce terme, que l'on trouve rarement dans les rituels, si même on l'y trouve, traduit pour l'homme du 20ème siècle le sentiment de liberté qui est toujours ambigu dans le langage moderne. Le chevalier est libre, c'est-à-dire disponible, parce qu'il est purifié, c'est-à-dire débarrassé de toutes préoccupations matérielles et partisanes. Il combat pour la Justice et pour la Vérité. C'est-à-dire pour l'Ordre et pour la Paix.

Il y a quelque chose d'apparence excessive dans les déclarations rituelles au 17ème grade. « Je suis prêt à verser mon sang pour la Franc Maçonnerie », voilà ce que l'on fait dire au nouveau chevalier.

Ces phrases, qui ne signifient rien dans leur sens littéral sont cependant de portée symbolique. Si l'on n'est pas prêt à verser son sang, sans doute n'est-on jamais digne du beau nom de chevalier.

La question est: faut-il verser son sang pour une cause ? Du moins, il peut apparaître que la question se pose ainsi. Mais en fait, I'on verse son sang malgré soi. Ce ne sont jamais les maçons connaissant bien l'Art qui entreprennent les combats sanguinaires. Ils en sont seulement les victimes.

Je voudrais que l'on mesure bien la gravité de cette condition de l'esprit: elle est toujours subordonnée à la souffrance et au sang versé. En cela, il est ridicule de prononcer des phrases dérisoires. Et toute phrase est dérisoire à laquelle on ne croit plus.

Aller dire à un frère quelconque : es-tu prêt à mourir pour l'Ordre ? C’est provoquer le sourire.

Or, en réalité, nous vivons et mourons tous pour assurer à l'homme sa liberté. Sans doute ne suivons nous pas tous les mêmes voies. Mais le pire, dans les guerres, c'est que le sang coule toujours pour ceux qui croient avoir la justice avec eux.

Le fanatique n'est pas quelqu'un d'insincère ou quelqu'un de méchant au sens de cruel. Il est au contraire convaincu de sa mission et de sa vérité. On n'a pas entamé la lutte contre le fanatisme tant que l'on n'a pas mesuré ce qu'il y a de tragique dans le sentiment de la Vérité.

Il y a quelque chose de cette conviction chez beaucoup de maçons. Ce qui les distingue de tout espèce de fanatisme, c'est que leur conviction est de douter que quelque idée que ce soit mérite que l'on meure, que l'on cherche la mort pour la soutenir. Les maçons peuvent payer de leur sang la liberté de conscience, sans pour cela souhaiter ou rechercher la persécution. Les martyrs sont des objets tragiques dont les habiles font leur sauvegarde publique.

Que tous les hommes libres qui ont été sacrifiés sur l'autel de la liberté reçoivent le témoignage de notre respect. N'ayons pas la prétention de prendre leur place. Il nous faudrait être digne de persécution pour avoir quelque risque à courir.

Y a-t-il quelque chance que nous soyons dignes des aspirations auxquelles prétendent les francs-maçons ? Les vertus sont des pratiques quotidiennes et rien n'est plus difficile à soutenir que la constance, quand on est homme.

Les devoirs du Chevalier d'Orient et d'Occident sont définis selon les structures héritées de la tradition: les 3, les 5, les 7 sont des chiffres symboliques dont l'application au discours facilite l'analyse. Il n'y faut voir rien de mystérieux, mais seulement des figurations structurées.

Pourquoi sept devoirs pour le chevalier ? A cause des sept péchés, ou des sept vertus (les trois théologiques et les quatre cardinales ?).

En réalité, on peut lire sur certains rituels: Travailler et méditer. Espérer et croire. Veiller sur la Franc-Maçonnerie. Aider les nécessiteux. Enseigner la Vérité maçonnique. Aimer l'humanité, mépriser la mort.

Y a-t-il sept devoirs ou plus ? En réalité, c'est là une énumération puérile, et sans intérêt si ce n'est critique.

J'admets parfaitement le travail et la méditation comme moyen de perfection. J'admets l'espérance comme secours, et la croyance comme pis aller. Quand j'entends demander à un homme de veiller sur l'Ordre, je commence à m'interroger. Cela signifie et ne peut signifier qu'une chose: veiller à vivre selon les principes auxquels il adhère en son âme et conscience.

Cela ne peut vouloir engager en un combat douteux, la défense exigeant l'attaque, et la guerre exigeant des soldats obéissants et aveugles. Le franc-maçon ne peut s'engager qu'à témoigner en sa personne des vertus d'un maçon.

Et cet engagement est affaire de soi à soi, de soi à l'estime de ses frères, de soi au principe de sa foi.

Mais quant à enseigner la Vérité Maçonnique, comme s'il y avait d'autres vérités, c'est se placer dans une situation irrémédiablement fausse. S’il y a Une vérité, il faut la connaître avant de l'enseigner. S’il y a plusieurs vérités, le maçon ne peut en privilégier aucune, en raison même de sa position d'éclaireur et de défenseur de l'Ordre humain.

Il faut songer à l'ambiguïté des termes et se demander si prises à la lettre, les formules comme celles là n'ont pas des relents douteux de volonté de puissance, de fanatisme ou tout simplement de sottise.

Il est sans doute bon d'aimer l'humanité et salutaire de mépriser la mort, mais chacun fait ce qu'il peut sur cette voie sans toujours être fier du résultat. Faut-il établir un palmarès ? Les fanatiques y ont leur place.

Publié dans Rites et rituels

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