Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Hauts Grades

Lettre initiatique 19°,20°,21°,22° et 23° degré

2 Avril 2012 , Rédigé par Jean MOURGUES 33° Publié dans #Rites et rituels

19ème GRADE : GRAND PONTIFE ou SUB \ ÉCO\ DE LA JÉRUSALEM CÉLESTE.

Il y a beaucoup de réflexion à faire sur la dénomination de Grand Pontife.

Faut-il admettre que ce titre fut institué en mémoire D'HORATIUS COCLES ?

Mais comment est-on passé de l'acte héroïque à la Souveraineté religieuse ?

Pouvons-nous nous représenter l'importance d'une rivière ou celle d'un fleuve, pour les anciens habitants d'une région ? La protection que le cours d'eau représente ou la sécurité ou aussi bien l'obstacle ? La plupart des villes situées sur un cours d'eau se sont développées à partir de gués ou de ponts. Mais est-ce si aisé de connaître un gué, et les moments où la rivière est guéable ? Est-il facile de construire un pont, et de le bâtir à l'épreuve des crues ?

J'ai toujours eu quelque complaisance à l'idée d'une science toute empirique, et cependant efficace, qui, inspirée par l'observation des animaux et des saisons, a conduit les hommes peu à peu vers la maîtrise de leur milieu.

Les constructeurs de Ponts devaient être précieux, et des architectes un peu au-dessus des autres quant à l'importance de leurs fonctions. Faut-il imaginer toutes les craintes que les bâtisseurs de Ponts eurent à surmonter ? Sans-doute le progrès fut du petit ruisseau aux grandes rivières. Mais l'audace, et la volonté, et l'emprise sur les hommes ?

Qui ne sait que les Ponts demeurent dans la mémoire des habitants d'un pays comme des repères sacrés. On parle ici et là d'un pont Génois, ou d'un pont Romain. Et ce ne sont pas les étonnantes passes arachnoïdiennes qui enjambent les étendues portuaires de Sidney ou de San Francisco qui détournent l'admiration des rampants que nous sommes.

Les connaissances semblent avoir défini la supériorité religieuse. Et peut-être est-ce là la leçon de l'histoire. Les savants sont après tout l'objet d'une certaine révérence, encore que leur étoile soit aujourd'hui obscurcie par les inquiétudes que leurs possibilités soulèvent. Mais la crainte a toujours été liée à la religion, et peut-être la religion de demain sera-t-elle nourrie des fantasmes que les nouveaux passeurs-les astronautes- éveilleront dans l'esprit des peuples.

Reste que les traditions compagnonniques attachent une importance aux arches du Pont Saint Esprit, près d'Avignon, suggérant que les dernières confréries de bâtisseurs romains eurent là un témoin de leur déclin.

L'ordre des grades faisant précéder le Grand Pontife du Royal Arche, et Grand élu de la voûte sacrée, faut-il en conclure que la Voûte a précédé le pont ?

Ou qu'elle l'a permis ?

C'est aux professionnels de l'histoire des Arts à le dire.

Je ne pense pas que quelqu'un puisse jamais se plaire à ce titre de « Sublime Ecossais » qui répond à celui de « Grand Pontife. » Surtout avec le déterminatif: de la Jérusalem céleste. Mais c'est une occasion de s'interroger sur les raisons qui ont poussé les rédacteurs de rituels à conserver de pareilles dénominations.

Il faut y voir, cela va de soi, le goût de l'époque pour les « Turqueries » et autres « Mystères. » Mais cela ne suffit pas à justifier le terme, d'Écossais, et moins encore peut-être le nom de la Jérusalem céleste.

En matière d'hypothèse on peut avancer la fidélité des rapports entre le royaume de France et l'Écosse, et la garde Écossaise de nos rois. On peut même supposer la relation politique entre les Stuarts et le Roi de France, qui ne fut pas un mystère dans le cours du 18èmesiècle. Il est même permis de considérer, dans la confusion des grades et leur prolifération, que le souci de donner à la Franc-Maçonnerie une coloration catholique n'est pas étranger à cette faveur accordée à l'Écosse.

Pour ce qui est de la Jérusalem céleste, il y a là une double finesse: le royaume qui n'est pas de ce monde, bien sûr, mais aussi la Cité charnelle de la résurrection.

En quelque sorte, nous entrons là dans le cours du développement d'une figuration éclectique où tout ce que la tradition véhicule de conceptions figuratives est repris et proposé. Je ne crois pas qu'il faille voir dans le choix des grades autre chose qu'une volonté pédagogique.

Cette volonté était certes, politique, en ce sens qu'elle « éduquait les esprits » et préparait des évolutions. Mais la méthode était si communément utilisée que la prolifération des grades en résultait.

Pourquoi donc alors ces grades, et particulièrement celui de Sublime Ecossais subsistèrent-ils après la refonte de 1803, qui donna à la maçonnerie française sa nouvelle orientation ?

Je ne pense pas qu'il faille chercher d'autres raisons que celles qui tiennent à la vitesse acquise, à l'existence de ces grades, à la prudence des rédacteurs, et à un certain nombre de réactions qui vont de : on ne sait jamais, à cela peut-être utile.

Et en effet, la notion de « Pont » est particulièrement précieuse quand on entend rapprocher ce qui naturellement se trouve séparé. L'Écosse de la France, (à travers ou par dessus le Royaume Uni), la France et les Etats-Unis. (à travers, ou par dessus l'Océan), la Tradition (au-delà du hiatus de la Révolution française.)

Mais d'une façon beaucoup plus directe, rien n'est plus noble que la fonction de bâtisseurs de Ponts.

C'est l'imagination qui jette des Ponts sur l'avenir ou qui lance l'esprit dans la voie des découvertes. La vocation du Grand Pontife est dite, dans certains rituels, se manifester en dehors de toute lumière artificielle. Est-ce là une indication sérieuse ?

N'oublions pas que les travaux précédents se sont souvent passés de la lumière du jour. A peine parfois percevait-on cette lumière par un soupirail ou une ouverture située en haut de la voûte.

Or, le temple, au l9° est de bleu parsemé d'Étoiles d'Or. Nous sommes là dans le monde vrai, celui que les loges bleues nous ont permis de connaître. Pas celui de l'erreur ou de la peur, ni celui de la passion ou de la douleur, mais celui de la connaissance.

Les lettres, Alpha et Oméga, qui symbolisent tout ce que l'homme peut savoir, et la référence à Saint-Jean, l'Evangéliste du Verbe et de la Lumière nous fournissent les indications qui nous sont nécessaires pour conforter l'idée que nous formons du Grand Pontife.

Le Grand Pontife est celui qui sait, mais qui sait à la clarté du jour. Il n'est pas le maître de toutes choses, il n'est pas le maître des puissances obliques. Il est celui qui par le secours des anges (c'est-à-dire des Hommes de bonne volonté) entend ordonner la Cité céleste. La Ville telle que les Hommes la conçoivent dans leurs élans généreux et purs.

Car le désintéressement est la loi des Maçons. Il n'est pas nécessaire de posséder des richesses, ni des titres pour être admis dans les grades philosophiques. C'est le domaine de la spéculation.

Curieux d'ailleurs que le propos habituel, quand il s'agit des grades philosophiques, soit de les considérer comme les Grades de l'action.

L'attention doit être attirée sur cette contradiction apparente. Elle naît, certes de la tradition concernant les Grades de Vengeance, et la figuration Templière, mais elle est liée également à la relation nécessaire entre l'action et la pensée.

La plupart des actes que nous commettons sont purement instinctifs ou réactionnels, ce sont les effets de l'irritation et de la mobilité des sensations. La véritable action est création spirituelle. (Cela se discute en fait, mais nous sommes au niveau du 19èmegrade). L'idée est la source d'où jaillit l'acte.

Voilà ce que figure le grade, avec la Ville carrée, aux trois portes, au cœur de laquelle pousse l'Arbre aux douze feuilles. Comprenne qui voudra, mais il y a là à la fois un symbolisme humain, très étroitement organique, et une ouverture sur la véritable action, qui ne peut résulter que de la connaissance et de relation.


20ème GRADE : VÉNÉRABLE GRAND MAITRE DE TOUTES LES LOGES.

Je me demande l'intérêt d'un grade qui conjugue au moins trois dénominations: Grand Maître ad vitam, Vénérable Grand Maître de toutes les loges régulières, Souverain Prince de la Maçonnerie.

Sans doute pour comprendre la raison qui a poussé les compilateurs à maintenir ce grade faut-il se dire qu'il était tout de même utile dans l'énumération aboutissant aux 33 grades symboliquement souhaités, qu'il pouvait avoir un aspect régulateur, que les conseillers de l'Ordre assument aujourd'hui-ce que le ruban jaune, bordé de bleu peut permettre de supposer, et enfin qu'il réduisait sans doute plusieurs grades symboliques en un seul.

Son contenu, en dehors du signe d'Aaron, qui est celui de l'hommage au souverain, genou en terre, coude en équerre, et qui conjugue le signe chevaleresque avec le signe maçonnique de l'équerre, ne parait pas indispensable par son originalité.

A quoi reconnaît-on le Grand Maître? A son zèle pour rebâtir le temple sans doute, mais ces voyages, neuf fois répétés sont-ils des voyages d'instruction ou des voyages d'accompagnements ?

Il semble bien que ce soit la dernière hypothèse qu'il convienne de retenir.

Sont évoquées sans doute par ces voyages les longues caravanes du retour de Babylone à Jérusalem. Il est possible de supposer que les convois de migrants, allant aux U.S.A., vers les terres promises de l'Ouest devaient être conduits par de pareils cavaliers.

Le doute naît du fait que les travaux sont présidés par le Roi ou l'Empereur Assyrien, et que finalement, I'un des convoyeurs fut chargé de gouverner la communauté à Jérusalem. Il est vrai que les peines du voyage, le fer et le feu, I'aide accordée aux entreprises des convoyeurs peuvent justifier la fonction de Grand Maître comme instructeur. « Je dois éclairer mes frères de jour comme de nuit, ainsi que font les astres brillants que je porte » dit-on, dans une instruction. Au reste, le Prince et le Prêtre, Zorobabel et Josué, sont censés se partager le gouvernement.

Bref, il faudrait sans doute pratiquer ce grade pour élaborer son sens à la clarté d'une fonction. Quelle peut-être cette fonction, dans la Maçonnerie Moderne, si non celle de suivre les jeunes Maîtres dans leur approche du propos maçonnique, et de les aider à parcourir les étapes sans découragement excessif.

Le 20èmeGrade a du moins cet intérêt qu'il reprend dans ses instructions la distinction déjà présentée au cours de certaines initiations au grade d'apprenti, entre les Petites Lumières et les Grandes Lumières.

Je me suis toujours proposé de comprendre ce que signifiaient les symboles en refusant d'admettre la sottise ou l'aberration des esprits qui s'étaient attachés à leur conservation. Je crois même, que le symbole est au départ un fait concret ou un objet dont l'intérêt frappe l'observateur, et qui, suscitant la réflexion et les commentaires successifs, prend tout le sens dont il est capable, aux divers niveaux de la relation intelligible.

Ainsi, je veux bien que les petites lumières désignent le Soleil, la Lune, et le Vénérable, que les Grandes Lumières désignent le volume de la Loi Sacrée, I'équerre et le compas. J'accepte que l'on veuille au 20èmeGrade désigner par Grandes Lumières, le Soleil, la Lune et l'Etoile flamboyante, et que l'on fasse des transpositions dans toutes les directions.

Je ne peux m'empêcher de chercher au plus près de l'homme et de l'intelligence des rapports avec le monde cette justification que les symbolistes proposent quelques fois, entre des objets analogues.

Comment interpréter ces deux degrés de lumières ?

Il y a naturellement le mythe de la Caverne qui vient à l'esprit: la lumière des idées et celle des formes. J'entends bien que dans le mythe, elles sont aussi figurées l'une par le soleil, I'autre par le reflet qui découpe les ombres, mais faut-il aller bien loin pour comprendre que le sens ne s'éclaire vraiment que lorsque les sensations sont ordonnées et situées par rapport à un ensemble ?

En réalité, rien d'immédiat n'a de sens en soi. Tout prend sens par relation avec ce qui l'entoure, avec l'ensemble dont il fait partie, avec les fins qui le déterminent. Il ne s'agit pas seulement de dire, c'est, mais on ne peut dire de quoi que ce soit, c'est, qu'en fonction de l'environnement, et de la fonction, voire, de la finalité.

Les petites lumières nous signifient que pour vivre, il nous convient de faire ce qui nous est nécessaire et directement imposé, mais les grandes lumières nous situent à un autre niveau, celui des relations avec les idées et d'une façon générale avec le Sens.

Ce que je vois ce sont des objets et des êtres. Mais que signifient ces choses et ces êtres si nulle conception ne les situe par rapport au monde, comme par rapport à moi-même et aux autres ?

Ce symbolisme de la lumière est inépuisable. Et il est important de le voir repris à ce niveau car il passe non pas inaperçu, mais globalement quand il est signalé au grade d'apprenti.

Certes, il est aisé de remarquer l'opposition ou la complémentarité des regards et de l'idée. Ce que je vois par les yeux, ce que je vois par l'esprit, ce sont là deux niveaux de l'intelligence du monde.

Toutefois, reprenant le propos au plan de l'ouvrier et du maçon, on conçoit parfaitement qu'une première connaissance soit celle de l'usage des outils. Une autre, est celle de l'objet que l'on est destiné à produire. Une autre encore est la figuration de l'usage de cet objet.

Puis successivement, de l'objet et de sa fonction, on passe à la relation entre le créateur et l'usager, entre les conditions de la vie des uns et des autres, et en définitive, nous nous trouvons portés à considérer le sens de l'univers.

Mais c'est à vrai dire une dimension qui nous échappe. Et le grade de Grand Maître nous rappelle le Culte, et la Loi, qui sont les moyens de « maintenir par tous les moyens justes possibles le droit de tous les hommes à l'égalité devant l'équité, etc… », conseils que je trouve dans le recueil de Roger BONGARD soulignés d'un point d'ironie que j'aurais doublé volontiers pour faire la mesure exacte.

Sans doute sommes-nous, au début de cette dimension philosophique donnée à l'instruction maçonnique, au niveau de la vie spirituelle.

Mais cette dimension est d'abord morale, si le rôle du Grand Maître, comme du Maçon est de soutenir par l'exemple, I'autorité et l'instruction, la volonté des frères. Le dévouement ne suffit pas, il faut aussi l'ordre, I'autorité et la connaissance. Pourquoi ? Parce que rien ne se fait par l'homme si le regard ne s'élève pas au-dessus des contingences immédiates.

Il s'agit d'assurer un travail dont les effets élèvent et apaisent, ordonnent et libèrent. C'est la Gloire, la Grandeur, et la Beauté de la mission des hommes les plus nobles, et cette mission, qui implique, dignité, respect et vertu de la part de ceux qui s'y consacrent n'est rien d'autre en fait que d'enseigner aux hommes à vivre en harmonie dans la cité.

Jérusalem, oui, fermée aux autres, qui ont également leur cité. Et l'on se prend à songer, entre cette cité ceinte de murailles, et la Babel antique ou moderne, que la tâche n'est pas facile d'accorder les hommes entre eux.


   21ème GRADE : NOACHITE.

Le terme de Noachite, attesté déjà au temps d'Anderson présente un intérêt dans la mesure où le grade est semble-t-il reconnu dans la plupart des rites, et où la qualification de « Chevalier Prussien » évoque un aspect significatif des relations entre états au 18èmesiècle.

La Franc-Maçonnerie a semble-t-il constitué une communauté de l'élite Européenne, en marge et se substituant peu à peu à la noblesse de tradition. Rien n'est prouvé, en l'état des recherches, mais les indications connues sont des signes difficilement négligeables.

La Prusse, comme l'Angleterre, et d'ailleurs comme toute la communauté réformée rayonna de façon diffuse dans une Europe vouée depuis des siècles à l'hégémonie catholique. Une culture et une conception nouvelles de l'ordre politique se cherchaient. Le monde industriel n'était pas encore mais l'ordre féodal avait terminé son cycle.

Le patriarche Noé est le symbole d'une résurrection, d'un renouveau, d'un recommencement. Il est celui qui a reçu une Nouvelle Loi, même si cette Nouvelle Loi ne diffère au fond que très peu de l'ancienne.

Toutefois, se mêlent tant de signes et d'intersignes dans ce rituel qu'il apparaît plus comme un carrefour que comme un Grade constitué dans le cadre d'un seul rite.

Le thème de la construction est présent avec l'architecte de la tour de Babel, le thème de la mort, avec SALIX (La cité des Saules, selon NAUDON, et le « boisseau de riz », selon R. BONGARD), le thème de la Prusse, et l'amorce de la symbolique du Saint Empire, le tribunal des Francs Juges et la Sainte VEHEME. (Vehme.)

En réalité, quelles directives reçoivent les francs-maçons reçus à ce grade ?

La réception s'opère à la pleine lune. Faut-il voir là le symbole d'une vérité sous jacente, d'une société souterraine, ou clandestine, réparant les erreurs et les injustices de la société profane, la provenance des chevaliers, du Nord et du Sud, de l'Est et de l'Ouest signale-t-elle l'universalité du besoin de défense contre l'oppression ?

Curieux d'ailleurs à observer le contraste entre le Nord, riche ou pauvre mais libre, et le Sud, esclave, superstitieux, barbare et ignorant.

Y a-t-il là une allusion aux peuples Latins et catholiques en opposition aux peuples anglo-saxons ?

Quant à l'Est:, injustice et privilège, et à l'Ouest, Liberté, faudrait-il y voir une prophétie, où déjà l'effet de la liberté offerte aux sectes réformées par les terres de l'Amérique ?

Il est à peu près acquis que la décoration du chapitre de Noachite prépare celle du Conseil des Chevaliers Kadosh. Le cordon noir, la réunion de nuit, le qualificatif de chevalier sont des indications.

La prudence aussi, qui fait répondre à la question : qui êtes-vous ? Posée par le Commandeur Lieutenant, dites-moi qui vous êtes ? Par le chevalier Inspecteur.

Déjà les frères ne sont plus dans un rapport de subordination, mais dans une relation à la fois de reconnaissance mutuelle et de réserve prudente.

Comment en effet ne pas constater que dans la plupart des cas, nous ne savons guère à qui nous avons affaire dans ce monde ou règne la confusion.

Les hommes ne peuvent atteindre à la perfection, qui participe d'une prétention orgueilleuse. Celui qui prétend réussir la gageure de rapprocher tous les hommes indistinctement et sans règle doit s'attendre à créer le chaos, et son échec, évident, lui inspire l'humilité salutaire.

Ce n'est pas pour autant qu'ils doivent cesser de travailler à la construction du Temple. L'humanité et les hommes sont ce qu'ils sont, mais le renoncement est pire que l'échec, car il est l'abandon de toute espérance.

Certes, le monde a besoin de Justice, mais les voies en sont difficiles et cachées. Il n'est peut-être pas heureux en effet de manifester ouvertement pour la Justice, et de provoquer ainsi la conjonction des tyrans et des forces de coercition.

La question se pose de façon immédiate chaque fois qu'il y a une cause à défendre : Est-il plus efficace d'en appeler à l'opinion, c'est-à-dire aux mouvements de foules, souvent maladroits et impuissants en définitive ou à la raison et à une approche prudente, qui permettrait de repérer le mal discrètement ?

On sait ce qu'il en est des campagnes d'opinion. Mais peut-on inspirer le sentiment de l'injustice sans en appeler aux consciences, c'est-à-dire, sans informer et sans solliciter ?

C'est une affaire de tact, et de circonstances. Le moins que l'on puisse dire, c'est que la conjuration pour la défense des faibles et des opprimés est nécessairement discrète, et prudente dans ses démarches.

Au demeurant, il n'est pas impossible que le représentant de la Justice officielle soit de connivence avec les fauteurs d'injustice. D'où une difficile épreuve pour ceux qui travaillent au règne de l'équité.

Ce qui est sûr c'est que l'œuvre du Juste n'est jamais achevée et que de jour ou de nuit il est au travail ou doit y être.


22ème GRADE : CHEVALIER DE ROYAL HACHE.

Il y a dans le titre de ce grade quelque chose de puéril et de tragique à la fois. Chevalier de Royal Hache, quand on pense aux cèdres du Liban, on est enclin à considérer les bûcherons, les hardis défricheurs, on évoque les grandes équipées sylvestres.

Mais le Liban ce n'est pas seulement un pays fertile, aux monts couverts de forêts magnifiques, c'est un carrefour de civilisations et si Jérusalem est un centre, le Liban est plutôt un carrefour où se croisent l'Orient, l'Occident, et les peuples les plus divers que l'histoire a conduits jusqu'aux temps modernes, en les déchéant de leurs gloires, sans leur ôter l'orgueil de leur passé.

Les pays comme le Liban sont le siège des plus cruels affrontements tant en raison de la vitalité de leurs ressortissants, qu'en raison de leur tradition composite. S'il est une terre où la tolérance et la compréhension d'autrui devraient être honorées et pratiquées, c'est bien ce petit pays où d'ailleurs la sagesse court les rues.

Faut-il dire que le mot Hache résonne étrangement, par ailleurs, quand on songe à la mort de Charles 1erd'Angleterre ? Il y a dans le fait historique une source d'inspiration qui peut même échapper aux rédacteurs soucieux de cohérence. Mais y a-t-il un précepte plus grave que celui qui fut donné: « Ne touchez pas à la hache. »

La légende du grade est en définitive très composite malgré ses références bibliques ; le cèdre comme dénominateur commun à l'Arche d'alliance, aux Tables de la Loi, aux poutres du Temple, etc..., en raison de son caractère pratiquement imputrescible.

Mais il est aussi évident que la fabrication de la hache dût être une étape considérable dans l'ascension de l'humanité.

La référence au cercle est-elle une indication nécessaire ? Sans doute chaque grade reprend-il inlassablement les mêmes thèmes sans que l'on sache bien si ces thèmes sont significatifs ou simplement des convenances.

Comment ne pas signaler le « Conseil de la Table Ronde », où siègent les Chevaliers du Royal Hache ?

Et puis quoi, le Royal Hache cela sent fortement le régiment de la monarchie Louis Quinzième.

Y a-t-il des enseignements spécifiques du grade ? Je dirais qu'il y a surtout des indications très importantes qui figurent comme fortuitement, c'est-à-dire, sans raison logique, mais qui prennent une importance considérable en raison de leurs résonances.

Si comme on le pense, il y a eu une Franc-Maçonnerie du bois, le Grade de Royal Hache (Prince du Liban) doit y avoir sa place.

Mais l'intérêt de ce grade consiste en trois notations : L'invocation du Grand Architecte de l'Univers. La formule : Que sa volonté soit faite ! Et la glorification du Travail.

La glorification du Travail est une indication précieuse: c'est le signe d'un renversement des perspectives. Le travail est une sorte de châtiment imposé aux hommes: par la nécessité d'abord, par la force conquérante ensuite.

De toute façon l'antiquité a tenu le travail pour odieux, et l'esclavage pour nécessaire à la dignité des hommes libres. Il y a de la malédiction du travail des traces que les siècles n'ont pas réussi à effacer, en dépit de l'incontestable libération réalisée depuis les époques serviles.

Il ne sert à rien de maudire les contraintes de l'industrie moderne, il vaut mieux comprendre la condition, non des privilégiés, mais des pauvres ères de l'antiquité. La misère qui règne aux Indes, en Chine ou en Afrique peut nous donner une idée assez correcte de celle qui régnait en Europe avant l'industrialisation. Faut-il retourner à cette ruine permanente ou considérer le progrès des forces humaines comme tendant à affranchir le travail de son caractère maudit ?

Peut-on vivre sans travailler ? Les activités humaines peuvent être nobles, et enrichissantes dès que le seuil de l'étroite nécessité et de la dépendance servile est dépassée.

Sans doute le Grand Architecte de l'Univers fait-il problème, dans la mesure où pour les Catholiques, il fait figure de double, et la Maçonnerie d'institution manichéenne, et où pour les libres penseurs, il constitue un substitut à la divinité qui n'est nullement légitime.

Il y a là des conflits qui n'intéressent pas la Franc-Maçonnerie en tant que telle car il est vrai que le Dieu vivant n'est pas admis par tous, et que le Dieu géomètre et constructeur n'est pas non plus reçu de la part des athées.

La Franc-Maçonnerie ne peut qu'évoquer des croyances, mais non suggérer que l'on y adhère.

Par contre, I'attention doit être accordée à cette formule finale: que votre volonté soit faite. Elle résonne comme une sorte de renoncement, et d'acceptation. Le martyre de Charles 1er(selon les uns), le châtiment populaire à son adresse (selon les autres) doit-il recevoir l'aveu de chacun dans l'impossibilité où nous sommes de régir les rapports humains et l'univers ?

L'allusion est tout de même parlante, et l'on ne cesse pas de constater le syncrétisme maçonnique, du moins dans sa richesse figurative.


23ème GRADE : CHEF DU TABERNACLE.

Il y a quelque chose de lassant dans ces successions de données confuses qui conjuguent les couleurs, les nombres et les mots pour donner le sentiment d'une totalité. Et il est bien vrai que dans la vie même les informations sont fournies dans le désordre et souvent, que leur nombre nuit à leur vertu.

Le monde est un chaos où l'esprit doit rétablir l'ordre.

Dans le cours des grades du R\E\A\A\ nous avions rencontré le sanctuaire, le Saint des Saints. Nous voici maintenant rassemblés autour du Tabernacle.

Sans doute est-ce là une donnée biblique. Sans doute aussi la tradition incite-t-elle à considérer avec respect les « coffres », les « retraits », les boîtes à secrets. L'Arche d'Alliance est placée au-dessus du trône.

A droite l'Autel des Holocaustes, à gauche celui des Parfums.

Nous sommes en fait aux premiers moments de l'histoire. L'humanité prend conscience de la relation entre elle et l'Univers, elle conçoit que le monde est sinon fait pour elle du moins la ressource unique et présente. L'Arche d'Alliance marque l'accord possible, et si les Dieux ou Dieu se montre rigoureux, du moins est-il attentif aux hommes.

Les sacrifices que nous faisons aux puissances suprêmes ne sont pas vains. Et l'encens ou les parfums dont nous nous enivrons nous permettent de retrouver un temps les lieux sacrés des rêves.

Le Tabernacle recèle-t-il un texte, un traité ou simplement est-il le paravent de ce vide essentiel autour duquel se construit toute chose ?

La religion, dans le fond n'est pas du tout rationnelle, mais elle s'élabore à partir de raisonnements. L'ordre des reconnaissances est évidemment différent selon la qualité des individus, mais ils finissent sans doute tous par admettre que leur communauté ne peut s'établir que sur des valeurs idéales.

Que représente donc le Tabernacle ? L'univers, fait-on dire dans certains rituels. Sans doute tout ce qui est symbolise l'Existence. Mais en réalité le Tabernacle est le symbole de toute valeur suprême. C'est la figuration de l'indicible, de l'informulable, de l'incompréhensible, dont cependant l'humanité se conforte et s'accomplit.

Pourquoi chercher au-delà de ce que l'on éprouve, de ce que l'on vit ? Mais parce que l'on n'éprouve rien, et l'on ne vit pas si l'on ne découvre pas au-delà de l'expérience brute le sens caché. Au demeurant, il n'y a pas d'expérience sans l'hypothèse même, c'est-à-dire, sans qu'un sens soit supposé.

Faut-il donc sourire des croyances anciennes ? Sûrement pas, car nous pratiquons de la même façon. Nous avançons dans la vie avec le sentiment renouvelé à chaque moment que nous y faisons quelque chose d'important. Mais quoi ?

Aussi loin que nous poussions nos observations, aussi longuement que nous poursuivions nos études, aussi complète soit notre information, nous ne saisissons pas l'essence, ni la raison des choses. Nous ne perçons jamais le Mystère de l'Etre. Et peut-être d'ailleurs le mieux est-il ainsi. Mais alors, comment justifier nos luttes passionnées pour des vérités incertaines ? Comment admettre les effusions de sang pour des affirmations dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'elles ne reposent que sur des croyances et non sur des vérités ?

En fait, chaque être s'identifie par sa croyance, et se libère par sa foi. Les sectes sont nécessairement attachées à leurs croyances par ce qu'elles y voient le sens même de leur existence et elles accordent leur vie à la conception qu'elles se forment du monde. Comme nous même, comme chacun de nous. Nous essayons de vivre en conformité avec l'ordre que nous reconnaissons dans le monde. Nous formulons des règles, dont la plupart d'ailleurs sont empruntées, mais qui nous paraissent nécessaires à l'assurance de notre conduite.

Et ce n'est peut-être pas la moindre des évidences qu'il n'y a pas de sens à la vie mais que chacun de nous lui en donne un, ne serait-ce que la reconnaissance précisément de cette absence de sens.

Juger le monde absurde, c'est encore poser la référence d'un Ordre sensé. Et donc nier ce que l'on affirme.

Toutefois, il est un niveau de la relation entre l'homme et le monde où la perception d'une relativité généralisée des opinions devient à ce point claire qu'elle s'impose comme une loi intime. Cette conception est présentée avec force dans les écrits des premiers maçons spéculatifs, et elle se traduit par une liberté intérieure absolue, et une complaisance effective à l'égard des pratiques et des croyances en honneur dans les lieux et au moment où nous vivons.

Ce qui importe donc c'est la parfaite disponibilité du maçon, qui doit se tenir prêt à affronter les tâches immédiates, là où elles s'offrent à lui, sans se préoccuper autrement des mœurs et des us dont le pays ou le peuple où il vit fait sa loi.

S'accommoder aux temps et aux lieux, voilà la sagesse, et répondre à ce que les hommes attendent de vous, voilà le devoir.

Comment savoir en effet ce qui est vrai puisque nulle référence ne nous est donnée, si ce n'est ce que contient le Tabernacle. Or, tôt ou tard, ceux qui ont substitué la parole de l'homme à la parole de Dieu se trouvent démentis par les faits. Et ceux qui ont cru connaître la parole de Dieu n'ont été au mieux que de pieux faussaires.


 

Partager cet article

Commenter cet article