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Hauts Grades

Liberté et Écossisme

14 Octobre 2014 , Rédigé par AMHG Publié dans #Planches

La liberté est affaire de compromis. Compromis entre l’exercice volontaire de ses choix, le respect d’autrui et celui de la loi. Le libre arbitre est affaire de jugement, éclairé par la conscience, sur des choix et des actes, au regard de l’éthique. Ainsi, le choix, qui relève du libre arbitre, semble être circonscrit à la liberté de trouver un compromis, celui de réaliser ses désirs selon sa conscience, dans le respect de la loi et d’autrui. Sur un plan social, on a coutume de dire que trop de liberté creuse les inégalités, que trop d’égalité obère la liberté, et qu’en principe la fraternité permet le juste partage... Mais a-t-on tout dit pour autant ? Que convient-il de s’accorder à soi-même et de tolérer aux autres pour une liberté réciproque raisonnable ? Derrière ce que nous croyons être notre liberté se cachent le mensonge et l’aveuglement à nous même, la permissivité à notre égard, l’indifférence aux autres et l’ignorance ou la transgression de la loi. En fait, la liberté nécessite, de manière consubstantielle, une aptitude à se commander qui devrait s’acquérir tout au long de la quête. Si l’éthique maçonnique, dans sa transmission orale, invite à un humanisme de bon aloi, les rituels de l’Écossisme, quant à eux, marquent des progressions et des régressions, des tentatives bénéfiques et des échecs qui se veulent pédagogiques et qui n’ont d’autre but que de mettre en exergue les faiblesses humaines pour en faire l’expérience. Ainsi, les sensations de liberté sont-elles tour à tour guidées par les émotions, les instincts, l’empathie ou la loi morale selon les grades. Et les actions sont conduites par impulsion, intérêt, bienveillance ou devoir. Alors, comment concilier désirs, nécessité, croyances, altérité et humanisme ?

Le grade d’Apprenti, au-delà de la contrainte du silence et de l’euphorie de la découverte, met le Maçon au pied du mur qu’il doit édifier. L’espoir de la construction d’un monde meilleur demeure le moteur du devenir. Tout est à refaire, comme pour conjurer les frustrations profanes qui ont conduit en Maçonnerie. Un projet est en route.

Le grade de Compagnon, dans le prolongement du grade précédent, bâtit un véritable espace de liberté par l’apport essentiel du travail comme outil d’émancipation, et pour une œuvre collective à dimension humaine et solidaire. Chacun tient la juste place symbolique qu’il doit occuper, selon ses qualités et ses qualifications, sous l’autorité incontestée de Maîtres reconnus. Tout paraît aller de soi, dans un monde harmonieux. Il n’y a plus ici de contraintes apparentes, hormis celles d’une discipline salutaire. L’Art est la joie des hommes libres, dira un rituel.

Le grade de Maître déstabilise cet édifice en mettant en scène la face sombre du visage humain. En sortant de leurs prérogatives et des règles établies, les Compagnons abusent de la liberté qui leur a été donnée parce qu’elle ne leur correspond pas. Cette prise de pouvoir meurtrière engendre désordre, doutes et iniquités. Tout est à refaire.

Les deux premiers grades sont-ils un leurre au regard du troisième et des suivants ?

Au 4e grade, le Maître Secret met en exergue son libre arbitre pour tenter de reconsidérer l’usage des valeurs, pour percevoir une vérité qui se veut différente de celle admise communément, pour apprendre à penser par lui-même, se dégager des contingences, des faux-semblants et de l’idolâtrie. Il s’agit de tirer les leçons du passé, de voir le monde autrement, par devoir et raison, et discerner les vrais leviers d’action.

Au 5ème grade, le Maître Parfait, en ne gardant que le meilleur du Maître défunt, entreprend le dépassement de ce qui est maintenant révolu et poursuit ainsi son propre affranchissement, son émancipation par rapport à la tutelle de pseudo maîtres à penser.

Au 6e grade, le Secrétaire intime, par son implication, sa responsabilité et la réconciliation qu’il réalise, favorise une plus grande intelligence sociale et se libère des divisions. Un nouvel ordre est en marche, actif et participatif.

Au 7e grade, les Prévôts et Juges, qui possèdent les plans de l’édifice, montrent leur aptitude à commander, à se commander, avec justice et justesse, ordre et concorde, pour éviter tout abus. Un pouvoir régulateur, qui s’exerce aussi sur soi-même, s’instaure et s’affirme ici.

Au 8e grade, l’Intendant des bâtiments entretient et perpétue l’ouvrage pour étayer et pérenniser ce nouvel équilibre libérateur. Tout est maintenant à sa juste place.

L’arrêt de la construction depuis le 3e degré, sa déconstruction structurée et son entretien méthodique ensuite, contribuent à porter ici un libre jugement sur l’œuvre.

Au 9e grade, le Maître Elu cherche à se libérer d’une partie de lui-même par la force justicière. En assouvissant une vengeance symbolique nécessaire contre le mal enfoui en lui, il tente de se vaincre, de se surmonter, en vue de se forger une liberté et obtenir la clémence de sa conscience pour la brutalité de la méthode.

Au 10e grade, l’Illustre Elu des 15 poursuit la libération violente de ce qui pèse sur sa conscience, par un châtiment public démonstratif. Si les méthodes et les règles de vie sont encore disproportionnées, l’animalité semble symboliquement vaincue.

Au 11e grade, le Sublime Chevalier Elu institue une gouvernance libératrice du poids des iniquités et des contraintes passées en répartissant les responsabilités. Cette partition, au-delà de la division apparente, n’a pour but que de mettre en place des relais de pouvoir pour un équilibre régulateur. Le processus de justice est en marche. Mais quelle est la latitude réelle de l’impétrant dans ces 3 grades d’Elu, où la sélection s’opère successivement par tirage au sort, par désignation et par élimination ?

Au 12e grade, changement de registre : le Grand Maître Architecte développe sa volonté pour se libérer des contingences par la création. Les institutions étant en fonction et la vengeance étant assouvie, un nouveau projet peut redémarrer. On se tourne ici délibérément vers le devenir et l’universalisme. Chacun peut participer : les portes ne sont plus gardées. Mais rien n’est pérenne. La liberté dépend aussi des autres. Les sociétés, les édifices, aussi bien construits fussent-ils, ne résistent pas au destin et aux luttes des civilisations. Le Temple, convoité parce que symbole de puissance, est détruit.

Au 13e grade, le Chevalier de Royal Arche, esclave de la matérialité, en explorant les ruines du passé, mais aussi ses propres sous-sols pour chercher d’antiques vérités, côtoie les limites de sa connaissance, de sa culture et de son entendement pour trouver l’horizon de son propre être, la mesure de lui-même, de sa propre liberté, celle de se mouvoir dans son espace intérieur, celle de dire selon sa pensée et son langage. Des portes s’ouvrent par le hasard des mots, comme par leurs vertus, sur l’indicible et l’impossible.

Au 14e grade, le Grand Elu de la Voûte Sacrée, Parfait et Sublime Maçon, fort de ses trouvailles, affirme son identité. Mais il doit retourner, dénué d’illusions, parmi ses congénères, en captivité à Babylone, cité de l’esclavage à un autre pouvoir, symbole du paraitre et de l’illusion, monde de servitudes. Cependant, il est censé avoir démystifié la culture communément admise et pris la mesure du possible. Il s’est pourfendu sans complaisance pour s’affirmer. Il sait qu’il est toujours prisonnier de sa condition, de sa culture, de son passé, de lui-même et de ses semblables (le centre de l’idée demeure entre le mot indicible et un vain symbole), qu’il est pleinement responsable de sa soumission, de son assujettissement, par nécessité souvent, par compromis parfois aussi. La parole qu’il prononcera sera sans aucun doute libératrice, car à travers les grades de perfection, il a pu entrevoir les faiblesses de ses pensées et de ses actions, le sens de leur finitude et de leur temporalité.

Au 15e grade, les Chevaliers d’Orient et de l’Epée sont libérés par leur geôlier, Cyrus, qui, effrayé par les prédictions entrevues dans un songe qu’il aurait fait, les a instruits dans l’art de la guerre pour les laisser partir reconstruire le Temple. Il y aurait long à en dire sur le plan psychanalytique : le bourreau est celui par qui la liberté peut advenir. Mais rien n’est acquis puisqu’ils devront combattre face à l’ennemi pour passer le pont qui mène au monde promis. Cette Liberté De Passer est une conquête collective mais temporaire, dans la mesure où les constructeurs doivent encore lutter pour reconstruire le temple, la truelle d’une main et l’épée de l’autre. Ici, liberté de passer rejoint liberté de penser et de vivre ensemble, mais dans la confrontation et l’adversité. Le triangle émotionnel et dramatique mis en scène à ce grade (Cyrus dominateur, Zorobabel victime et Samaritains boucs émissaires), où le rôle de sauveur passe des mains de Cyrus à celles de Zorobabel et ses troupes, donne au développement du thème de la liberté un visage nouveau et complexe, bien au-delà de la simple liberté de passer essentiellement évoquée à ce grade. La relation entre les protagonistes, auxquels chacun peut s’identifier tour à tour, devient ambiguë et quelque peu perverse au fur et à mesure du récit. Cependant chaque parti semble y trouver son intérêt, exceptés les Samaritains, nouvel ennemi, usurpateurs de l’identité initiale, coupables de représenter le soi ancien, duquel les héros cherchent à se séparer à tout prix, obnubilés par la reconstruction. A ce grade, on a dépassé le divin, le mystique et la magie, puisés dans le passé et les ruines des deux degrés précédents, pour adopter une tactique, une stratégie guerrière de reconquête, y compris dans la réédification du Temple. Le Maçon devient Chevalier. Armé, il entre dans une logique de l’honneur et du combat.

Au 16e grade, le Prince de Jérusalem est à nouveau obligé de solliciter le dominant étranger, Darius, l’autre, le puissant, pour obtenir la liberté de construire ensemble dans la légitimité du pouvoir. Les illusions d’un monde où la place de chacun paraissait acquise tombent une nouvelle fois, y compris au sein de sa propre ethnie. Jérusalem symbolise ce qui fût perdu et qu’il importe encore ici de retrouver à ce stade de l’initiation : l’âge d’or, l’idéal du grade de Compagnon. Mais les conditions ont bien changé. Une autorité de justice sociale institutionnalisée donne une patente pour œuvrer et, de fait, le pouvoir de commander. Légitimité, liberté, autorité et commandement vont de pair. La lutte continue. La répression et les lois (fussent-elles illusoires) maintiennent la croyance en un avenir meilleur.

D’une certaine façon, les 13e, 14e, 15e et 16e grades forment un tout cohérent où chaque acteur tient un rôle particulier, qui évolue entre nécessités, besoins, désirs et fantasmes.
Nabuchodonosor, représente le conquérant, le puissant, le rival agressif et destructeur, mégalomane et envieux des fastes du Temple, de ses avantages et de sa gloire. Il symbolise la frustration, la convoitise et le pouvoir. Sa force conduit le peuple des israélites à l’épreuve de l’exil, comme punition d’avoir su réaliser un tel édifice.
Cyrus apparaît aux yeux des israélites comme le libérateur, le sauveur. En réalité, rongé par le remords et la peur de la perte de son pouvoir à la suite d’un songe prémonitoire dans lequel il voit Nabuchodonosor enchaîné, il entre dans une phase de négociation, de séduction, de manipulations, de chantage et d’échanges avec Zorobabel, qui, par ailleurs s’avèrent infructueux. S’il initie le peuple à l’art de la guerre pour reconquérir Jérusalem, c’est parce qu’il estime vraisemblablement que le Temple en ruines ne vaut plus un clou au regard de sa déchéance probable ! Ses motivations n’ont rien d’altruistes…
Darius incarne une autorité légitime qui parachève l’épisode et permet un nouveau projet de vie par la loi, le décret. Son intérêt est convergent avec celui des Israélites.
Le peuple symbolise les initiés. D’abord vaniteux, puissant et fort d’un Temple si majestueux aux yeux des autres, il attire les envieux qui le combattent et le conduisent en exil. Puis, soumis et asservi, il apparaît quelque peu masochiste, n’existant que dans la souffrance et se sentant responsable de sa culpabilité. Il va évoluer au fil des grades. Conduit par le mage Guibulum dans les voutes souterraines du Temple pour retrouver ses racines, tenter de découvrir les mystères du passé et mesurer les limites de son moi, il prend désormais pour chef guerrier Zorobabel « de la tribu de Juda, prince de sang de David, le premier parmi les égaux, libre par état, et captif par disgrâce » dit le rituel, qui va résister au feu et passer les eaux… Zorobabel, incorruptible, résistant à la tentation des richesses et du pouvoir dans un premier temps, va conduire le peuple à la victoire, en chef de guerre, mais sans gloire. Il échoue d’abord dans son combat par les armes, et n’obtient finalement la liberté de passer qu’en abandonnant à ses adversaires la délégation de pouvoir (bagues et rubans) que Cyrus lui avait conférée. Mais surtout il va désormais assouvir sa volonté de puissance par la reconquête et la reconstruction du Temple en ruines. De victime, il devient à son tour dominateur, persécuteur et harceleur des Samaritains, estimant être investi de la mission et du devoir de reprendre le bien de ses ancêtres. Acharnement, volonté délibérée, ou victime de la manipulation de Cyrus dans le piège duquel il est tombé à son insu ? Enfin, n’ayant pas réussi par la truelle qui cimente et l’épée qui défend, il s’en remet au pouvoir et à la loi de Darius pour œuvrer, comme si la force seule était inopérante. Nouvel échec personnel ou bien réussite totale à tout prix ?
Les Samaritains, quant à eux, sont les boucs-émissaires du scénario. Dans la légende, ils ne sont pas des ennemis ancestraux. Habitants de la Samarie, ils représentent 10 des 12 tribus d’Israël dont il est question au 11e grade, hors Juda et Benjamin (mots prononcés lors de l’attouchement du 15e grade) et ont contribué jadis à la construction du temple en transportant les cèdres du mont Liban. Selon Esdras 4, 1 à 3, ils proposèrent même à Zorobabel et les siens de reconstruire le Temple ensemble. Ces derniers, possessifs et fiers, refusèrent. C’est à partir de là que les Samaritains cherchèrent à entraver la construction. Ils résistent à l’épée au 15e degré pour plier, sous l’effet d’une pseudo légitimité étrangère, au 16e, car le Temple, vassalisé, reste propriété de Babylone… (Notons qu’ils ne sont pas cités dans le rituel du 15e de Bordeaux, et qu’ils sont les ennemis à combattre sur le pont de l’Euphrate dans le rituel du site de la juridiction du REAA.) Alors, ce peuple et ses leaders auxquels l’initié maçon est censé s’identifier, sont-ils victimes des autres ou victimes d’eux-mêmes ? Sont-ils bourreaux d’eux-mêmes ou bourreaux des autres ? Quelle marge de manœuvre les rituels leurs laissent-ils ? On dit que les rites servaient à préserver la paix dans les sociétés primitives, mais qu’ils ont pour vocation de conditionner le peuple dans nos sociétés dites civilisées ! Sont-ils alors l’objet de leur destin, de leur acharnement à construire et reconstruire un Temple qu’ils ont par trop sacralisé ? Sont-ils manipulés par leur entourage, la société et ses lois ? L’art de la guerre, le maniement des armes auquel ils ont été initiés, leur ont-t-ils réellement servi ? Etape initiatique nécessaire, répondront d’aucuns, comme pour éprouver leur sens guerrier…

Au 17e grade, changement de décor : le Chevalier d’Orient et d’Occident incarne le juste, en conscience avec lui-même, celui qui pense et agit sans erreur ni écart, celui qui a rectifié maintes fois, et qui peut ainsi juger en toute sérénité parce qu’il s’est libéré de ses contingences individuelles. Il est libre et assez fort pour accepter toutes les destructions. « Il y aura toujours devant (lui) une porte ouverte et que personne ne pourra fermer » dit le rituel. Les vérités scellées du livre intérieur à soi (mystères du ciel, énigmes des origines, perspectives insondables de l’avenir : fin des temps, jugement dernier des hommes, avènement d’un temps nouveau) s’ouvrent dans un fracas apocalyptique que les êtres libres, purs et forts sont capables de surmonter, alors que les impies seront symboliquement châtiés. La liberté est mise à l’épreuve de la destruction. Mais changer l’homme n’est pas changer le monde. Dérèglements et iniquités perdurent. Les Temples sont à nouveau démolis et, pire, les outils dispersés. Il convient d’en tirer un nouvel enseignement et apprendre à vivre autrement, sans temple, et bientôt dans l’errance et le nomadisme. Ainsi va la vie.

Au 18e grade, le Chevalier Rose+Croix n’a plus besoin d’espace sacré : le temple est détruit, l’espace est (enfin) ouvert et ne se refermera plus ensuite. La liberté semble tout entière dans la libération du carcan et dans l’abandon (provisoire !) de l’obsession croissante qu’est devenu le Temple au fil des grades, car il n’est pas une fin en soi, fut-elle symbolique. Et nul doute que le Temple mystique, prophétique ou extatique de substitution, révélation subite et vision spirituelle éthérée, ne soit qu’une impasse pour beaucoup d’entre nous. La carapace nécessaire au processus initiatique pour la réalisation d’une acculturation par rapport au monde profane n’est plus utile. Tout devient transparent, l’ouverture brise les barrières entre l’intérieur et l’extérieur. La liberté intérieure rend disponible et permet l’altérité. Une loi nouvelle, plus humaniste et plus forte, ouvre les perspectives d’un monde nouveau. Mu par la foi, porteur d’une parole d’espoir, libéré de lui-même, le Chevalier pourra peut-être œuvrer pour l’amélioration de la société. Mais, quelle part de liberté reste-t-il aux Maçons qui gardent de ce grade une vision sacrificielle et doloriste, malgré la devise « j’ai ce bonheur » ? Liberté de se sacrifier ou bien simple exercice du devoir ? A quel moment le devoir devient-il sacrifice ? L’affranchissement progressif vécu au cours de ces 4 degrés chapitraux donne toute sa qualité à l’Initié qui, du « bien bon maçon » reconnu dans les Loges de Perfection, devient le Franc Maçon, le Maçon affranchi, promis par le cursus maçonnique au 18e degré. On a abandonné (provisoirement) la force pour magnifier l’altérité, l’altruisme et l’agapè. Mais l’empathie et l’action altruiste sont-elles suffisantes pour la construction d’un monde meilleur et plus éclairé ? Si cette étape chapitrale demeure le cœur du processus, nul doute que la suite de l’initiation sera nécessaire pour développer la méthode symbolique indispensable à l’action individuelle et sociale. Des voies multiples vont s’ouvrir, qu’il faut aussi connaître pour en faire de justes usages.

Au 19e grade, le Grand Pontife ne se bat plus sur des ponts, mais il les construit pour relier deux rives, deux mondes. C’est lui qui donne maintenant la liberté de passer. C’est un passeur qui ouvre des voies vers une spiritualité, mais, n’en doutons pas, la Jérusalem céleste du rituel, édifice mystique pour d’aucuns, ne remplacera pas les ruines de l’ancien temple. Elle ne demeurera qu’une espérance, une promesse, une croyance, une idéologie, une illusion supplémentaire. Mais elle fait aussi partie de notre imaginaire anthropologique, culturel et cultuel.

Au 20e grade, le Maître Ad Vitam semble avoir l’éternité de la maîtrise devant lui. Est-ce un leurre, une illusion, la réminiscence des pratiques du début du 18ème siècle, ou bien une possibilité acquise par la sagesse ? S’il porte en lui les lumières de ses ancêtres comme le dit le rituel, il serait fâcheux qu’il prenne la liberté d’en abuser. Rien n’est pérenne, tout n’est que tentative et impermanence, mais ces tentations de puissance existent.

Au 21e grade, le Chevalier Prussien subit l’échec d’avoir voulu construire une tour qui mène jusqu’aux portes du ciel (comme il s’était fait refouler de la porte de son infini au 14e grade), pour se retrouver gisant dans les mines de sel prussiennes. La liberté a ses limites, dans les profondeurs comme dans l’élévation, mais il faut oser les explorer pour prendre la mesure du possible, au risque de la dispersion et de l’exil.

Au 22e grade, le Prince du Liban, armé d’une Royale Hache, tranche les cèdres car ils ne peuvent s’élever jusqu’au ciel. Leur utilité est bien sur la terre, pour étayer et bâtir… Il rompt ainsi les liens avec l’illusoire, se débarrasse de l’inutile pour s’en libérer et trouver le juste usage.

Au 23e grade, le Chef du Tabernacle voit les limites de sa raison et perd une partie de sa liberté dans la mesure où il lui préfère des sacrifices et des offrandes qui relèvent indubitablement de croyances incantatoires. Ce retour en arrière, dans la traversée du désert, évoque bien l’empreinte dont est marqué l’esprit et sa part d’irréfléchi, prête à des pratiques idolâtres que l’on croyait oubliées. Notre inconscient est aussi notre destin et il nous mène souvent sans que nous le sachions.

Au 24e grade, le Prince du Tabernacle, prêt à sanctifier le Temple, s’égare dans les mêmes errements superstitieux face à l’attitude déviante de l’indétrônable Salomon, susceptible de mettre l’institution en péril. Non seulement des limites sont posées, mais des régressions sont toujours possibles. L’initié en sortira cependant grandi, libéré de l’idolâtrie qu’il vouait à l’image du « juge étalon » dont l’emblématique sagesse est déchue vers la fin de ses jours. Tout passe. On ne voit plus avec les mêmes yeux.

Au 25e grade, le Chevalier du Serpent d’Airain est libéré de ses chaînes qui sont une entrave à sa liberté, pour effectuer son ascension sur la montagne et rencontrer le reptile qui guérit des morsures de la vie. Mais, le talisman qu’il érige avec le serpent autour du Tau ne doit pas devenir un nouveau gri-gri, une nouvelle superstition qui enfermerait encore… Puissant symbole de vie et d’espoir nécessaire ou bien petitesse et déréliction de l’esprit fétichiste à qui il faut des amulettes pour béquilles ?

Au 26e grade, l’Écossais Trinitaire, Prince de Mercy, cherche à se libérer de sa peur morale et physique alors qu’il choisit de s’élancer dans le vide, mais il perçoit clairement sa dépendance au monde matériel lors de l’ascension de l’échelle des vertus théologales qui mène vers un troisième ciel parfait, ouvert, mais qui reste à explorer. Cependant, la Vérité statufiée en palladium à ce grade, si elle peut délivrer de l’erreur, ne doit pas confiner à une autre idolâtrie, pas plus que les ailes dont est affublé le récipiendaire ne lui permettront l’envol... Il reste sanglé pendant le saut, attaché à la vie, mais peut-être un peu plus fort face à son destin. Le troisième ciel est-il de ce monde ? Ces 4 degrés ajoutés au rite de Perfection, issus de l’Ordre des Ecossais Trinitaires, confinent pour partie à un fétichisme lié à des cultes anciens qu’il convient de relativiser.

Au 27e grade, le Grand Commandeur du Temple aura les mains libres de ses entraves alors qu’il lui sera annoncé : « je vous délie du joug de la servitude des hommes, vous ne serez plus soumis à aucun frère, tous vous respecteront, il n’y a que votre souveraine Cour qui vous égale ». Egalité, respect, liberté, et devoirs réciproques, sont les valeurs cardinales de ce grade qui réunit autour d’une table ronde.

Au 28e grade, le Chevalier du Soleil, se libère de ses dernières illusions, par un retour aux Lois de la Nature, là où « le mal et ses manifestations font partie de l’harmonie universelle » et ou « toute harmonie se renouvelle sans cesse par le jeu des forces contraires », (même si ces notions on été introduites tardivement). C’est pour cela que certains rituels laissent la liberté nécessaire d’entrevoir la même action selon deux points de vue opposés (l’un intéressé et vil, l’autre humaniste et sage), comme descente du piédestal édénique sur lequel l’humain se place trop souvent. Il faut bien se résoudre à voir le monde et les hommes tels qu’ils sont. Pas d’angélisme, une simple remise en place lucide de la perfectibilité de l’homme, fonds de commerce de la Maçonnerie. La violence semble inscrite dans nos gènes et la Vérité est tout entière contenue dans notre cœur, là où elle s’est réfugiée par crainte de ce que les hommes en ont fait. Elle ne se manifeste que si on sait l’y trouver et la délivrer, par delà le bien et le mal.

Au 29e grade, le Grand Ecossais de Saint André, chevalier bâtisseur, commet l’erreur de vouloir imposer sa vérité dans des lieux orientaux habités par d’autres mœurs, d‘autres croyances. Infiltrés par l’ennemi, les Chevaliers reviennent pourtant, accueillis en vainqueurs en Ecosse. Des limites à la liberté sont à nouveau posées, là où les croyance ou la raison deviennent dogme. « Vénérer la raison pure, servir la Vérité, protéger la Vertu, combattre pour le Droit », crédos du grade, ne sont universalisables que dans la mesure du respect des autres cultures. Il faut ainsi savoir revenir d’où on est issu après les nécessaires voyages, qui ne doivent pas se confiner à des guerres idéologiques, saintes ou colonialistes (ou à des conquêtes mercantiles, pourrait-on ajouter aujourd’hui). Ce 3e point de rebroussement (après celui des 13e et 21e degrés) ne sera pas le dernier du processus, le haut de l’échelle du grade suivant en sera un autre.

Au 30e grade, le Chevalier Kadosh, qui clame « Fais ce que dois, advienne que pourra », semble conquis par une liberté totale, celle d’un justicier, qui cherche réparation à partir d’un camp itinérant. La progression initiatique, avec ses connaissances acquises, ses vertus éprouvées et ses vices réprouvés, pourrait ainsi permettre l’action en opposition aux « puissances du mal ». Le Chevalier Kadosh, qui cherche « la lumière de la liberté pour ceux qui n’en abusent pas », ne se contente pas d’être soumis à une législation, il s’érige en législateur. En « soldat de l’universel », il se prescrit la loi à laquelle il obéit pour accomplir sa liberté. Car la liberté ne peut être en dehors de toute loi. Par la raison comme juge de la morale, l’homme a la faculté de se donner la loi qu’il ne peut trouver ailleurs qu’en lui. Sa conscience lui donne de surcroît l’autonomie de sa propre détermination par rapport à cette loi, pour son bon usage dans l’action. Mais comment le Chevalier Kadosh, dans sa croisade et son combat réparateurs, dans sa conjuration des maléfices, peut-il se prévaloir de la suffisance de son devoir, de l’innocence de son intention, de la justesse de son action et de l’impunité des conséquences de ses actes, même si ses armes pures peuvent aussi se retourner contre lui ? La conviction, fut-elle lucide, suffit-elle à justifier l’action ? Et ce nec plus ultra, qui domine les connaissances, les valeurs et les vertus de l’échelle, est-il le sommet de la conscience du Maçon Ecossiste, ou bien l’abîme de sa déréliction ?

Au 31e grade, le Grand Inspecteur Inquisiteur Commandeur acquière la liberté de juger dans le Grand Tribunal du monde, mais avec équité et responsabilité, sans pour autant prononcer de sentence. La liberté du grade consiste à interpréter la loi, aveugle aux cas particuliers, pour gommer les inégalités. Mais exercer sa faculté de juger, c’est aussi savoir discerner dans la limite de l’entendement, selon une grille de lecture éthique de la vie et des valeurs morales de référence. Aussi, la liberté est-elle subordonnée aux principes judicatifs inhérents aux mœurs, et plus encore, à l’humain. Le maçon retrouve une place apaisée à ce grade où la loi et la justice se substituent aux combats tragiques de la liberté contre la fatalité. L’ordre est symboliquement rétabli. Il en est fini de la vengeance, du châtiment, de la justice archaïque, salomonienne ou divine, qui faisaient office de destinée. Une fonction nouvelle de régulation et de modération se met en place.

Au 32e grade, le Vaillant et Sublime Prince du Royal Secret pratique un art de vivre sous-tendu par un idéal de liberté raisonnable, car savoir-faire et savoir-quoi-faire vont de pair. Mais, si le rituel évoque une convergence solidaire et un ralliement de circonstance, c’est pour poursuivre un combat pour « le droit à la liberté de conscience » dans le camp du rendez-vous, destination finale, où l’on se tient prêt à assiéger le Temple initial devenu citadelle, car reconstruit, fortifié et occupé par d’autres communautés de pensées aux convictions différentes, ennemies ancestrales. La lutte continue et la guerre n’aura d’issue que pour ceux qui mourront. « J’ai été ce que vous êtes, vous serez ce que je suis » rappelle utilement le rituel. L’homme semble être condamné à veiller et guerroyer pour sa survie, mais aussi pour des croyances, voire des idéologies, auxquelles il s’identifie. La Maçonnerie fonde sa méthode initiale sur le thème de la construction d’un édifice solidement ancré, puis de son appropriation, par tous les moyens, en vue d’une possession sédentaire qui s’avère illusoire, pour finir, d’exils en destructions, de reconstructions en échecs, en une errance nomade, réparatrice d’abord, justicière ensuite et combative enfin. Est-ce là la destinée du Maçon ? Libérer ses frustrations ou son agressivité dans l’impermanence, se battre pour ou contre quelque chose, c’est forcément détruire, détruire ce que d’autres ont bâti, détruire (volontairement ou non) ce que l’on a soi-même construit, quoi qu’il en coûte. Cette analyse schématique vient-elle borner l’espoir de liberté de l’initié, héros tragique sur le chemin du devenir ?

Au 33e grade, le Souverain Grand Inspecteur Général est partagé entre le sentiment d’accomplissement d’un parcours achevé et celui de la perspective d’un cycle à recommencer sans cesse dans un monde ouvert. Le grade invite à regarder avec lucidité le cheminement maçonnique pour s’apercevoir qu’un grade ne vient pas en écraser un autre. L’attachement à l’Ordre incite à les pratiquer tous simultanément, comme si un front qui contient passé et présent avançait dans la temporalité, pour un avenir prometteur. La libération, si tant est qu’elle se réalise, ne se pratique pas par l’oubli, même si le cursus invite à épurer les connaissances.

La liberté de l’Ecossisme est avant tout engagement et responsabilité dans un monde improbable en marche, et tous les grades comportent leur part de vérité. En effet, si la majorité des grades met en perspective une liberté sous-tendue par la conscience d’une volonté raisonnable, ils sont entrecoupés par d’autres, moins humanistes, mais tout aussi humains (trop humains peut être !), qui mettent en scène la satisfaction de besoins immédiats, souvent par la force et la violence. Ces derniers, dont l’origine peut être attribuée aux nécessités, mais sans doute aussi essentiellement aux croyances, se soldent souvent par des échecs formateurs qui relancent l’épopée de l’Ecossisme. D’autres, dont le fondement a trait à la conscience d’un monde plus grand que soi, mettent en exergue l’ouverture d’esprit et l’altérité. D’autres, enfin, exacerbent la nécessaire expression de l’ego et l’horizon de sa finitude dans laquelle la liberté est circonscrite. Le cursus maçonnique du REAA, à travers son symbolisme, ses mises en situation et ses mythes, fait apparaître ainsi les facettes d’une Liberté complexe, non monolithique et sans cesse remise en question. Et pourtant, le sens philosophique du parcours laisse à penser que le Maçon a la vocation d’être un juste, un faiseur de lois, qu’il est censé créer en avançant sur le chemin de la vie. En contrepoint, la posture du Maçon dans les Consistoires, derniers espaces de travail du REAA, donne l’impression que le parcours initiatique, loin de le changer, lui fournit au contraire les outils et les armes nécessaires pour le conforter dans ses convictions initiales. Seul son regard sur lui-même et sur le monde change, mais son for intérieur semble immuable. Mieux outillé et mieux armé, aguerri à l’art de la rhétorique, souvent caparaçonné dans un prêt à penser maçonnique, il saura user de l’éloquence nécessaire pour expliquer ce qu’il est, ce en quoi il croit, avec des références culturelles acquises en Loge, mais son fonds éthique, celui qui a permis sa cooptation initiale au sein de l’Ordre, parait demeurer le même. En effet, dès que le consensus humaniste de forme est dépassé dans le discours en Loge, chacun reste campé sur ses positions. Rares sont les conversions, qu’elles soient progressives ou cathartiques. L’adage « On ne devient ce que l’on est que parce que l’on est ce que l’on devient », semble ici se vérifier. Les croyances de chacun sont finalement le moteur de l’existence, ce qui reste permanent en soi, sans que l’on sache vraiment pourquoi.

Alors, la Maçonnerie est-elle un alibi pour se donner une bonne conscience humaniste ?

La vie est une lutte permanente, contre l’entropie pour tous, mais aussi contre la peur pour certains, (moins chanceux ?), qui se battent contre eux-mêmes et contre les autres pour exister. Combats nécessaires ou bien vaines gesticulations, combats médiocres ou bien sentiment d’exister ? Et pourtant, c’est à ce prix que les libertés se conquièrent. Un être qui perd son énergie vitale perd sa place parmi ses congénères ; c’est la dure loi de l’évolution des espèces. Aussi, on peut estimer, faute d’autres explications, qu’il existerait un instinct salvateur, souvent belliciste, supérieur à la légalité, qui transparaît dans les mœurs et qui échappe à la cognition, parce que nécessaire à la survie. Les luttes nous confirment que nous vivons, et la maçonnerie n’échappe pas à ces combats. Théoriquement non inféodé, le Maçon se doit cependant de défendre ce que l’on appelle l’Ordre, notion au demeurant maçonniquement floue, au risque de compromettre une part de sa liberté. Ainsi, les luttes sont immorales au 3e degré pour acquérir un pouvoir illusoire, vengeresses aux 9e et 10e degrés pour retrouver un équilibre psychologique, à la fois guerrières, salvatrices et illusoires aux 15e et 16e degrés, pour trouver une liberté tant attendue et pouvoir continuer à bâtir, réparatrices au 30e degré, conquérantes aux 29e et 32e degrés, mais sont-elles légitimes pour autant ? Curieuse destinée que celle de l’homme, qui se croit libre mais ne fait que « danser dans ses chaînes »… Seuls sa conscience et son libre arbitre peuvent être ses guides. Mais quelle latitude, quelle liberté espérer dans la pourtant nécessaire décision et dans l’action contingente ? Avons-nous la liberté de nos choix ? Freud répond à ce questionnement par un pessimisme réaliste, sans aucun doute partial, mais qui pousse à la réflexion : « le libre arbitre c’est le choix de la névrose ». Cette idée de libération dans la contrainte montre somme toute que l’homme, prisonnier de sa condition, ne sait la dépasser qu’à la hauteur du mythe et de la culture qu’il génère, et dans l’épaisseur du langage, qui s’oppose bien souvent à la recherche de la parole vraie, à la délivrance du sens emprisonné. « Sans sol, sans ordre, sans origine, l’être n’est pas, dit Heidegger, il lui faut une histoire ». « La vie, quand elle n’est pas souffrance, est jeu » déclare Emil Cioran et, quel que soit le moyen employé (ordre, violence, force, altruisme, amour), la liberté demeure située entre croyance, désir et nécessité. La sagesse n’est-elle pas finalement qu’une acceptation, un compromis, voire une compromission avec le destin, en même temps que la discipline des désirs ? Il semble bien, qu’en revendiquant notre liberté de penser, pourtant dotés de raison et d’esprit critique, de volonté et de détermination, nous soyons simplement condamnés à espérer

Source : http://www.amhg.fr

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