Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Hauts Grades

Libre et de bonnes mœurs

25 Novembre 2013 , Rédigé par É\ F\ Publié dans #Planches

N’entre pas en maçonnerie qui veut ; il faut y être admis.
Un des critères d’admission est que le candidat soit « Libre et de bonnes mœurs ».
Si j’ai voulu traiter de ce sujet, c’est que m’est apparu, qu’une fois admis au sein de la loge, si le maçon se targuait d’être « libre dans une loge libre », on n’entendait plus parler de ses « bonnes mœurs ». Comme les métaux, les maçons laisseraient-ils leurs « bonnes mœurs » à l’entrée du temple ?
Sur les tout premiers textes de la maçonnerie opérative, il était noté qu’un maçon devait être « né libre et de bonnes humeurs ».
Les humeurs, pour la médecine antique, c’étaient les liquides du corps. Dans cette théorie, la santé (de l'esprit ou du corps) varie en fonction de l'équilibre des quatre humeurs :
- la pituite ou flegme ou lymphe : elle est rattachée au cerveau, elle apporte le caractère lymphatique,
- la bile noire ou atrabile, venant de la rate, donne le caractère mélancolique,
- le sang, qui est produit par le foie et reçu par le cœur : il donne le caractère sanguin, jovial, chaleureux ;
- la bile jaune : venant également du foie, elle procure le caractère bilieux, c'est-à-dire anxieux,
Ces humeurs correspondent aux quatre éléments, eux-mêmes caractérisés par leurs propres qualités : la terre (c’est le froid), l’eau (c’est l’humide), l’air (c’est le chaud) et le feu (c’est le sec).
Selon leur prédominance, ces éléments vont déterminer les quatre tempéraments fondamentaux :
· Le flegmatique (froid et humide), se dit de l'homme calme et imperturbable, qui garde son sang-froid,
· l'atrabilaire (froid et sec), se dit de celui qu'une bile noire rend triste et chagrin,
· le sanguin (chaud et humide), celui en qui le sang prédomine sur les autres humeurs, il est d'humeur gaie,
· le bilieux (chaud et sec), est enclin à la colère »[].

Être « de bonnes humeurs », voilà une astucieuse façon indirecte, habile, d’exiger une bonne santé physique des maçons opératifs afin qu’ils puissent travailler sur les chantiers.
Avec le symbolisme, le mot « humeurs » sera remplacé par « renom » : Libre et de bon renom.
Enfin, pour insister sur les valeurs morales, « renom » cèdera la place à « mœurs ».

La Franc-Maçonnerie s’implante en France autour de 1725.
Le Grand Orient de France institue le Rite Français et l’imprime sous la forme d’un recueil intitulé « Le Régulateur du Maçon », qui sera en vigueur entre 1783 et 1801. Dans ses préalables, il précise :
« Nul profane ne peut être admis avant l’âge de vingt et un ans, il doit être de condition libre et non servile, et maître de sa personne. […] On ne doit recevoir aucun homme professant un état vil et abject. » À l’époque du Régulateur, l’esclavage existe encore. L’esclave est, par définition, celui qui ne s’appartient pas lui-même, mais appartient à un autre, le maître ; l’esclave est privé de droit. Pas question d’admettre en loge un esclave. À cette époque, même un domestique ne peut être reçu qu’au titre de « Frère servant ». Il est aussi précisé que « Rarement on admettra un artisan », que « jamais on n’admettra les ouvriers ».
Dans le Recueil Précieux de la Maçonnerie Adonhiramite de 1786, nous lisons :
- Que fait-on à la loge de Saint-Jean ?
- On y élève des Temples à la vertu et l’on y creuse des cachots pour les vices.
- Dites-moi ce que c’est qu’un maçon ?
- C’est un homme libre, fidèle aux lois, le frère et l’ami des hommes vertueux.
Au 18ème siècle étaient exclus de la franc-maçonnerie :
les esclaves, les borgnes, les bossus, les boiteux, les domestiques, les employés,
les juifs (pour le motif d’incompatibilité de religion), les comédiens (parce qu’ils faisaient un métier immoral), … et bien entendu les femmes.

Dans une instruction du Rite écossais Ancien et Accepté de 1875, on peut lire :
- Qu’a-t-on exigé de vous pour vous faire maçon ?
- Que je fusse libre et de bonnes mœurs.
- Comment libre ? […]
- […] tout homme est libre, mais il peut être soumis à des empêchements sociaux qui le privent momentanément d’une partie de sa liberté, et d’un autre côté, il ne tombe que trop souvent dans l’esclavage de ses passions ou des préjugés de son enfance ou de son éducation, et c’est de ce joug surtout que tout néophyte doit être affranchi. […]
Nous avons là une première indication de ce que pourraient être des critères moraux de sélection. Ce qui ne nous dit cependant pas par quels moyens on pourrait les éprouver…
La notion de bonnes mœurs varie avec le temps et l’espace où elle est appliquée.
Ainsi l’avortement, crime abominable, est devenu légal. De même, l’homosexualité, bannie au début du XXème Siècle, est aujourd’hui entrée dans nos tolérances avec les lois concernant le PACS. Elle fait partie des mœurs de ce nouveau siècle ; aujourd’hui les homosexuels ne sont plus mis en marge de la société, même s’ils ne peuvent pas encore se tenir par la main dans la rue sans se faire agresser.
Les bonnes mœurs ne sont ni universelles et ni intemporelles. Les règles morales de la société, tel le balancier d’une horloge, font des allers et retours entre permissivité et répression. Nous faisons cependant le parallèle entre : « Libre et de bonne mœurs » et « Droits et devoirs » : « Être libre » semble être du domaine des droits ; « De bonne mœurs » nous apparaît comme étant du domaine des devoirs. Tout comme « Droits et devoirs » ne peuvent pas être dissociés, « libre et de bonnes mœurs » ne pourraient pas l’être non plus.
Mais qu’est-ce qu’être libre ?
La notion de liberté est d’émergence tardive.
Dans l’antiquité, on ne s'interrogeait pas pour savoir si l'individu pouvait disposer de son agir. Eleutheria, le mot grec qui désignait la liberté, avait un sens purement juridique : il désignait d’une part la condition de l'homme libre - opposée à celle d'esclave -, d’autre part celle de l'indépendance politique de l’état.
C’est épictète qui reconnaît à l’homme le pouvoir d’échapper à toute contrainte qui pèserait sur ses décisions, pouvoir qui repose sur la liberté intérieure de jugement. En effet, l’homme, même menacé, peut dépasser sa peur pour agir selon sa conscience, en toute liberté.
Au moyen-âge, on parle de « libre-arbitre ». L’homme est libre parce qu’il peut choisir.
Sous l’influence des philosophes, la liberté est devenue un état naturel, caractéristique et constitutif d’une essence universelle : l’humanité. Cependant, si théoriquement tous les hommes sont libres, juridiquement certains ne l’étaient toujours pas : les esclaves, les étrangers, les handicapés, les juifs, les femmes, etc. ; ici la non-liberté n’est pas une privation de la liberté, mais une aliénation, c’est-à-dire une incapacité à user de sa Raison.
Pour les philosophes, la liberté est une notion métaphysique et morale : on ne naît pas libre, mais apte à le devenir ; c’est la conquête morale de son autonomie qui conduit l’homme à la liberté. Pour la psychanalyse, l’homme n’est pas libre, il est assujetti au signifiant. Certes il n’est pas prédéterminé par les signifiants maîtres, mais surdéterminé : c’est-à-dire que si les grandes lignes de sa vie sont tracées dès l’enfance, il lui reste quand même quelques marges de manœuvre, donc de responsabilité. En maçonnerie, « libre » se traduit souvent par « franc », afin d’insister sur le sens d’ « affranchi ». Être libre, c’est en premier lieu avoir une totale liberté de choix, sans subir de domination arbitraire. Cette liberté nous permet de décider et implique la possibilité de refuser. Nous sommes libres de prendre ou non notre engagement de maçon. Cette vraie liberté, celle de la conscience, s’acquiert par la volonté, et se conserve par la persévérance.
« Un maçon libre dans une loge libre », c’est le principe essentiel de l’Ordre Maçonnique tout entier. C’est pourquoi il faut être majeur pour devenir maçon.
Mais comment s’assurer de la non-aliénation de quelqu’un, de sa santé mentale ? La question n’est pas anodine, j’ai récemment croisé deux maçons pervers (au sens nosographique). Que sont les mœurs ? C’est d’une part les habitudes de vie, c’est-à-dire les coutumes et usages du double point de vue collectif et individuel, et d’autre part les habitudes (d’une société, d’un individu) relatives à la pratique du bien et du mal.
Il s'agit d'une notion juridique ; en effet, on en trouve trace dans le droit romain : à Rome, les boni mores, c’est l’ensemble de principes impératifs de conduite se rattachant au droit.
Cette notion a été par la suite introduite dans le droit canonique après que les moralistes chrétiens l'aient reprise à leur compte. Ainsi, au Moyen-Âge, le droit canonique exigeait des clercs qu'ils aient de bonnes mœurs ; par exemple, dans les statuts établis par l'archevêque de Toulouse pour son diocèse en 1452, on trouve des prescriptions concernant la tenue morale exigée des clercs : obligation du célibat, de se vêtir convenablement, de ne pas porter la barbe, de ne pas s'enivrer, de ne pas porter d'armes.
Le premier statut des fonctionnaires, édicté sous Vichy, prévoyait que le candidat fonctionnaire devait « présenter des garanties de moralité et de bonne tenue ». Pour entrer dans la fonction publique, il fallait avoir une « bonne moralité ». La police mène des « enquêtes de moralité », l'administration pouvant écarter les candidats du fait de leur attitude scandaleuse, ou de leur inconduite notoire, ou en raison de relations compromettantes ou de manquements à l'honnêteté. Si la notion de « bonnes mœurs » appartient au lexique et au champ sémantique du droit, le droit n'en est pas moins incapable de définir cette notion. La référence aux bonnes mœurs est présente dans le code civil dès l'article 6, qui dispose qu'"on ne peut déroger, par des conventions particulières, aux lois qui intéressent l'ordre public et les bonnes mœurs" ; on la trouve ensuite dans le droit des successions, dans le droit des contrats, et encore à propos du contrat de mariage.
Dans l’ancien code pénal, les « attentats aux mœurs » sont constitués de « l'outrage public à la pudeur », « l'attentat à la pudeur », « le viol », « le proxénétisme », « l'excitation à la débauche », « la corruption de mineurs », mais aussi « l'outrage aux bonnes mœurs par la voie de la presse et du livre ». Ainsi, le Droit ne définit jamais ce que sont les « bonnes mœurs », il renvoie aux comportements collectifs ou individuels qui sont conformes à la morale sociale, c’est-à-dire à la conception établie, dominante, du bien et du mal. La qualification des mœurs est donc de nature morale ou religieuse, et non juridique, et basée sur la notion fluctuante de la normalité. En 1992, le nouveau code pénal a supprimé « l'outrage aux bonnes mœurs » : la moralité en tant que composante de l'ordre public s'est muée en « atteinte à la dignité de la personne humaine ». Dans tous les cas, il s’agit d’une violation des tabous sociaux, de valeurs morales intangibles. Cependant, toujours en 1992 - il y a 18 ans -, le nouveau Code pénal a aussi remplacé la notion de « Bonnes Mœurs » par celle de « décence ». Pour un juge, la décence correspond à la « prise en compte de toutes les manifestations d'opinions […] permettant […] de déterminer le niveau moyen des mœurs actuelles ».
Rappelons que les Francs-Maçons ont milité à l’extérieur du temple pour le Planning Familial, et ce dans une période où cette revendication apparaissait immorale, et contraire aux « bonnes mœurs ».
Revenons à la vertu, cette force avec laquelle l’homme tend au bien, cette force morale appliquée à suivre la règle et la loi morale définie par la société voire la religion.
Si les « bonnes mœurs » étaient conformes à la vertu, l’homme de « mauvaises mœurs » -notre Vénérable Maître me le rappelait l’autre jour - c’était le libertin, c’est-à-dire celui qui ne suivait pas les lois de la religion au niveau des croyances et/ou des pratiques… en somme un incrédule, un impie, un irréligieux, un libre penseur, un contestataire, un anarchiste…
Alors, que penser aujourd’hui de ce préalable à l’initiation à la GLMU :
« être libre, de bonnes mœurs et de probité reconnue », la probité étant cette « droiture de
cœur qui porte à l'observationscrupuleuse des règles de la morale sociale et des devoirs imposés par la justice ». Que signifie de devoir fournir un extrait de casier judiciaire, et de plus de devoir « affirmer sur l’honneur […] n’avoir jamais encouru de condamnations, mêmes prononcées avec sursis ou amnistiées » ? La question de départ pourrait se renverser ainsi : « Faut-il être libre et de bonnes mœurs pour pouvoir entrer en maçonnerie », ou alors « Devient-on libre et de bonnes mœurs une fois devenu maçon » ?
La Franc-Maçonnerie ne devrait-elle pas non s’ériger en gardienne discriminante des « bonnes mœurs » mais se faire le miroir dans lequel le maçon peut et doit sans cesse se regarder pour s’assurer qu’il s’efforce d’être un humaniste, non pas accompli, mais toujours en voie d’accomplissement.
Cette question s’actualise pour le compagnon que je suis dans le cadre de visites à des loges éloignées. L’actualité de la mixité des obédiences fait émerger des questionnements et des prises de position qui ne peuvent que nous émouvoir.
Tel ce frère qui s’interroge sur les critères d’admission des femmes à l’entrée au G.O. ; il reconnaîtra très vite qu’il n’y a pas à mettre en œuvre de discrimination positive pour faciliter la mixité.
Ou encore cette loge mixte du bord du golfe, mais à majorité féminine, qui accepte l’admission d’un homme dont les enquêtes et le passage sous le bandeau ont révélé qu’il est raciste et homophobe.
Au terme de cette planche, la question reste pour moi entière des critères d’admission à l’entrée des loges, et aussi de leur mise en œuvre.
Cependant, je crains que la référence obsolète aux « bonnes mœurs » dans notre rituel ne contribue pas à favoriser un dynamisme innovant au sein de nos loges.
Si nous n’y prenons pas garde, dans quelques temps, nos loges ne seraient plus réputées pour leurs « lacs d’amour », mais pour leur « look Damart ».

Source : www.ledifice.net

Partager cet article

Commenter cet article