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Hauts Grades

Lumière maçonnique et illumination de la pensée

25 Août 2012 , Rédigé par A.U Publié dans #Conférences

 

En prélude à la planche que je vais développer Lumière maçonnique et illuminations de la pensée, je voudrais vous donner lecture d’un poème (à mes yeux emblématique) de Joachim du Bellay, un sonnet « pétrarquisant » extrait de son recueil L’Olive, publié en 1549, et de facture nettement platonicienne :


Si notre vie est moins qu'une journée
En l'éternel, si l'an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,

Que songes-tu, mon âme emprisonnée,
Pourquoi te plaît l'obscur de notre jour,
Si, pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l'aile bien empennée'?

Là est le bien que tout esprit désire,
Là le repos où tout le monde aspire,
Là est l'amour, là le plaisir encore.

Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
Tu y pourras reconnaître l'Idée
De la beauté, qu'en ce monde j'adore.
(L'Olive, CXIII)

Sur le sujet dont je vais vous entretenir - auquel j'ai donné pour titre « Lumière maçonnique et illumination de la pensée » - il n'est pas directement dans mon propos de rappeler que le siècle dit des Lumières fut aussi celui des Illuminés (de Bavière, d'Avignon et autres lieux).

Dans le milieu maçonnique il y a un débat très ancien - et non conflictuel, du moins au sein de notre obédience - entre le rationalisme et l'illuminisme d'une part (comment maintenir leur équilibre dans notre réflexion et dans nos travaux ?); d'autre part entre la voie philosophique et la voie purement initiatique de l'Eveil. Aussi ai-je recherché le profit que nous pourrions tirer d'une comparaison entre le renouveau spirituel résultant de l'initiation maçonnique et le processus mental activé par les découvertes d'ordre philosophique, scientifique, voire artistique ou littéraire. Je me suis fondé sur l'analogie - perçue au travers de mon expérience personnelle - entre l'image d'Archimède s'écriant «Eureka !» dans son bain, et le sentiment qui s'empare du néophyte franc-maçon au sortir de ses épreuves initiatiques qui sont autant d'immersions dans «l'élémentaire» : l'apprenti nouvellement initié revient, de ce que nous désignons par les termes de «séjour» et de «voyages» dans les quatre éléments, avec d'étranges certitudes désormais chevillées dans son cœur. «Eureka!» : nous avons tous trouvé, en nous faisant admettre dans la fraternité maçonnique, ce que souvent nous avions cherché sans en avoir la claire conscience, sans oser ni sans pouvoir le formuler et qui demeure, au-delà de notre réception, un défi permanent à notre capacité de le «dire».
De même, l'homme de science, le philosophe, le poète ou l'artiste, s'est vu un jour franchir le seuil de ses propres doutes, pénétrer enfin - ne serait-ce que de façon toute fugace et provisoire - dans la chambre centrale de sa théorie, de son système, de son esthétique, de sa trouvaille. La raison qui avançait jusque là tâtonnante est à l'instant de son illumination à la fois submergée et soutenue, jetée en avant par une sorte de sublime ivresse, impulsée par la joie... Dionysos est pour quelques minutes, quelques heures ou quelques jours l'hôte privilégié d'Apollon, son parfait et habituel antagoniste si l'on en croit les pages où Nietzsche, dans Naissance de la tragédie, oppose à travers les figures de ces divinités un principe d'émotion - le dionysiaque - pouvant aller jusqu'à l'extase communielle avec le cosmos, et un principe d'individuation - l’apollinien - favorisant la genèse des formes claires et distinctes, l'apparition de la mesure et de la rationalité sous la sereine et vigilante garde du dieu lumineux en lequel on se plaît aussi à voir un des symboles de la beauté.
La joie d'une découverte capitale pour le développement d’une œuvre ou d'une pensée peut être vue comme un moment d'équilibre entre ces deux tendances que Nietzsche avait analysées pour rendre compte du «miracle grec» au Ve siècle avant J.C., à l'époque des triomphes d'Eschyle et de Sophocle. Ainsi la «raison» déborde de beaucoup la rationalité, et sa réputation de froideur. Avant que Hegel ne proclame que «rien de grand ne s'est jamais fait sans passion», Condorcet ( à qui je devais bien quelque politesse, lorsque je prononçais ces mêmes paroles dans l’enceinte du Cercle Condorcet-Brossolette) Condorcet montre dans sa fameuse Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain que, véritable «volcan sous la neige», selon l'appellation dont son ami d'Alembert gratifiait ce héros de la pensée des Lumières, la raison est capable par ses hardiesses de faire advenir ce qui est incroyable au regard du simple bon sens. La «raison» n'est pas nécessairement médiocre, au sens d'amateur du juste milieu : nous examinerons plus loin autour de ce thème, le portrait d'un Descartes peu ressemblant à l'image qu'en a donnée le cartésianisme.
Je voudrais montrer que les grandes avancées de la conscience humaine qui s'opèrent par le moyen des esprits les plus éclairés en leur temps - ils se nomment, selon les époques, Platon, Aristote, Thomas d'Aquin, Descartes, Pascal, Spinoza, Leibnitz, Montesquieu, Rousseau, Kant, Hegel, Auguste Comte... ; plus près de nous Husserl, Bergson, Simone Weil, le Père Teilhard de Chardin... - les pas effectués par notre intelligence en ses meilleurs représentants sont guidés par une lumière dont l'initiation maçonnique nous fait appréhender la source.
Que l'on m'entende. bien : il n'est pas question de laisser croire un instant que tout Franc-maçon, de par sa qualité d'initié, serait en droit de s'égaler au génie ! Quoique visant l'amélioration et l'«édification» de l'espèce humaine, la Franc-Maçonnerie n'accomplit pas, hélas, de tels miracles. On voudra bien, seulement, lui faire crédit du soin avec lequel elle est censée recruter ses membres, sur des critères qui ne sont d'ailleurs jamais réductibles à la seule dimension intellectuelle des individus cooptés. Sur la question du choix des auteurs dont j'ai cité les noms, sans prétention à l'exhaustivité, je me sens le devoir d'excuser un européocentrisme philosophique qui trace les limites de mon horizon culturel... Sans doute les trésors de la sagesse indienne ou chinoise, ou (et, en quelque manière à l'opposé) les textes hautement spéculatifs de certains physiciens modernes élargiraient-ils mon argumentation et confirmeraient (ou infirmeraient !) ma démarche. Mais l'objet de ce travail m'est apparu comme au centre des interrogations qui, depuis la philosophie grecque originaire jusqu'à la phénoménologie de la perception et à l'existentialisme contemporains, sont orientées vers le problème de la connaissance.
J'envisagerai donc la transformation qui me semble résulter, pour notre faculté de connaître, de la lumière reçue dans le temple maçonnique, mais j' éclairerai (si je puis dire) cette lumière même en me tournant vers les œuvres et les vies philosophiques qui témoignent d'un bouleversement « illuminatif » de la pensée comparable à celui opéré par notre initiation, et je m'efforcerai alors de comprendre la signification de ces métamorphoses intellectuelles en les interprétant, en les ramenant au plan de la spiritualité.

La «Lumière maçonnique»    

«Les fils de la lumière» : cette commune - et flatteuse - appellation des Francs-Maçons exalte un principe essentiel de notre symbolisme. «Fils de la lumière» disons-nous? Certes, mais aussi, selon une autre appellation, complémentaire de la précédente, «Enfants de la veuve», d'après la légende, d'origine biblique, qui désigne un architecte du Temple de Salomon, Hiram, spécialisé (selon le Livre des Rois) dans le travail du bronze, comme le « fils d’une veuve de la tribu de Nephtali » : aussi savons-nous également ce que nous devons aux ténèbres; un dualisme très ancien, très zoroastrien (celui que Mozart évoque dans la maçonnique Flûte Enchantée) ne nous fait pas négliger le risque, encouru en permanence par chacun de nous, de recommencer à errer par des chemins d'ombre. Il y a probablement en nous un morceau de nuit sans étoiles. La lumière que nous avons reçue en dénonce et en dessine la noirceur, comme d'un trou au centre de l'être, mais repéré, sinon reconnu : nous pourrions partir de cet effet pour comprendre l'efficace de sa révélation.
Nos rites mettent constamment en évidence cette lumière que nous avons «cherchée», lorsque nous frappions en profanes à la porte du temple; cette lumière qui nous a été «donnée» lorsque le bandeau a été levé qui voilait nos regards, qui recouvrait notre âme; cette lumière que nous «cherchons » encore à chacune de nos réunions en loge. La mise en place, j'allais dire «la mise-en-scène », de nos assemblées s'entend à en évoquer l'apparition physique et sa présence en qualité de symbole. Une de nos trois Grandes Lumières (l'expression est ici complètement métaphorique) est, avec l'équerre et le compas, le volume de la Loi sacrée représenté par la Bible dans le rite écossais ancien et accepté qui se pratique à la Grande Loge de France; or, aux trois premiers degrés de la Maçonnerie (apprenti, compagnon, maître), ce Livre est ouvert au prologue de l'Evangile selon Saint-Jean, dans lequel on trouve ces phrases, que tout le monde connaît, où le Verbe du commencement absolu, initiateur de la création, est successivement identifié à Dieu, à la vie et à la lumière :

«En lui était la vie
et la vie était la lumière des hommes».


Partant de ces mots suggestifs, je voudrais insister sur l'aspect verbal de la «lumière maçonnique». Les hautes paroles qui résonnent le soir de notre initiation dans l'enceinte du Temple nous redonnent, si nous l'avions perdue, une sorte de confiance dans le langage. Au point où nous en arrivons de notre quête, et d'un engagement qui ne peut lui-même être garanti que par l'acte suprême du parler que constitue le serment, aucune hésitation n'est alors plus de mise, bien qu'elle soit à tout instant permise : puisque nous ne subissons les épreuves initiatiques que si nous le voulons bien, que si nous prenons la responsabilité de leurs conséquences. Le sentiment du sacré que la cérémonie éveille en nous réside pour une part dans les obligations nouvelles librement contractées à l'égard du monde et de notre propre personne. Nous décidons de nous reconstruire à la clarté des « instructions » et des conseils que dispensent les maîtres aux apprentis sur le chantier. Les Maîtres eux-mêmes s'appuient sur la Tradition, venue du fond des âges, transmise par la voie (V.O.I.E.), en même temps que la voix (V.O.I.X.), des symboles, des mythes et des rites. Leurs paroles anciennes produisent à l'oreille du néophyte l'effet d'une complète et bouleversante nouveauté. Quelque chose lui est confié, qu'il prend en charge et qui part, et qui parle, de l'Origine.
« Parole, flèche vertébrale », ai-je noté voici plus de vingt ans dans un carnet, au lendemain de ma réception dans l'Atelier Stella Maris de la Grande Loge de France à Marseille. Ensuite j’ai écrit un poème que j’ai envie, ce soir, de vous lire - n’y voyez aucune présomption - et s’il vous paraît hermétique, veuillez croire que c’est par un effet de la science d’Hermès, le « saint patron », pourrait-on dire de notre « Art royal ». Ce poème s’intitule « Argonautes en plongée » (« Argonautes », par allusion aux marins chercheurs de la Toison d’or, et « en plongée » à cause de la perpendiculaire qui régit le voyage à l’intérieur de soi du jeune apprenti. Voici ce texte :

Leur cécité ne les arrête pas. Nécessité
d’aller au levant de soi attise un rougeoiement
en leur courage charbonneux.

A mains amies se confie leur dérive - étoiles charnues
dans l’obscurité mère : avaient-elles jadis au caducée
conduit des ombres pèlerines vers l’Hadès ?

Un masque simplifie leur souffle.
Candidats à la transparence, ils doivent perforer
l’épaisseur du sommeil ;

se mouvoir sur de hauts fonds amniotiques,
considérer sans peur de pulsantes forêts,
et verticales ressentir les routes de Colchide.

Or, qui les exhorte, la voix
accroît leur sang, amasse leur vigueur :
Parole, flèche vertébrale.

A l’espère de leurs cœurs forgerons
s’offre l’aurore aux dardantes épées :
le bandeau de leur âme aujourd’hui est levé.

Si je vous disais que beaucoup ont compris ce poème, ce serait beaucoup mentir. Néanmoins une personne qui le critiquait, à tous les sens que peut avoir ce verbe, me disait, sans savoir ma qualité de maçon, qu’il fallait être un peu initié pour le comprendre.
L'initiation, voulais-je dire, nous redresse, nous fait renaître à une moralité, et conséquemment à un «moral» que l'on ne pensait pas devoir récupérer de sitôt, du temps où l'on contemplait avec amertume le désordre du monde ou de sa propre vie. Nous ne craignons pas d'avouer que notre pessimisme a d'ailleurs de multiples raisons de se maintenir si nous réfléchissons un tant soit peu au «négatif» qui accable les destinées individuelles ou collectives. Nous approuvons l'impitoyable diagnostic d'un écrivain comme Cioran, moderne La Rochefoucault, dénonciateur de toutes nos vanités, de toutes nos fuites devant le réel. J'ai dit plus haut que nous avons conscience de nos ténèbres et de nos possibilités d'errements; c'est cela peut-être qui nous fait demeurer « optimistes » : sur un mode totalement paradoxal ! Et je veux tenter d'expliquer ce paradoxe en considérant la métaphore visuelle de la «gloire», à laquelle nous a habitués le symbolisme religieux traditionnel, et qui se rencontre aussi dans nos rites, en tant que symbole visuel et auditif.
Une gloire, au sens lumineux du terme, apparaît le plus souvent comme l'affirmation d'un triomphe, éventuellement comme son signe mystique, mais plus certainement comme la marque d'un éclat mondain et d'une volonté d'en imposer (ou de s'imposer) à toutes les consciences. Ce qui est alors triomphant dans la gloire, c'est le Dogme. Lorsque, avec le temps de l'Histoire, s'en obscurcit la face et le rayonnement - quel que soit le dogme considéré, religieux, politique, artistique... etc - des esprits qui n'ont pu évoluer, asservis qu'ils étaient par son empire, se retrouvent esseulés, éperdus, voués au chagrin de leur perte - un chagrin qui prend souvent l'allure, et se charge de toute la négativité du plus vil ressentiment. Les ténèbres qui se répandent dans le cœur de tels croyants sont celles que provoque l'éclipse du dogme entré dans la phase du doute.
Si la foi est par définition une «confiance», on admettra que ceux-là ne sont pas de vrais fidèles qui se jugent incapables de rester dans l'intimité et dans la joie de l'Esprit, lorsque la Lettre qui l'accompagne et prétend le traduire s'est trouvé altérée (phénomène qui se produit nécessairement dans le domaine du langage, même sacré, comme dans toutes les autres formes, nées du Temps et changeantes sous sa gouverne). Les yeux du Franc-Maçon, ouverts sur la lumière qu'il recherchait, ne sont pas éblouis par une vaine «gloire» au sens mondain que l'on doit parfois (pas toujours) attribuer à ce mot. «La lumière est le premier aspect du monde informel», remarque un auteur (André Virel cité dans le Dictionnaire des symboles de Chevalier et Gheerbrant), analyste de l'image et du rêve. «En s'engageant vers elle, écrit-il, on s'engage dans un chemin qui semble pouvoir mener au-delà de la lumière, c'est-à-dire au-delà de toute forme, mais encore au-delà de toute sensation et de toute notion ». Si telle est bien la signification de la lumière comme symbole, on comprend que notre obédience, et quelques autres, sinon la totalité des Francs-maçons de par le monde, se refusent à déterminer ou à identifier le principe supérieur auquel ils croient, grâce auquel ils sont assemblés, et qu'ils invoquent en le nommant « Grand Architecte de l'Univers », commodité verbale inspirée par le métier de bâtisseur. Oui, nos travaux sont rituellement ouverts « à la gloire du Grand Architecte de l'Univers », formule dans laquelle le mot « gloire » indique à la fois l'hommage que nous rendons au Principe, qu'il soit originaire ou final, l'alpha ou l'oméga de la construction du monde, et l'orientation de notre regard vers l'éclat qui émane de lui, qui a son image dans l'Infini et qui reste indéfinissable.
Aussi les Francs-maçons ne sont-ils pas liés par la peur de voir s'écrouler un jour quelque Tour de Babel dogmatique. Nos principes et nos constitutions sont, sans ironie, incroyablement simples. Nous ne risquons pas d’être rongés par un doute lancinant à l'égard de dogmes illusoires. Délivrés de ce côté-là, mais assurés de l'existence de la Lumière, dont nous nous sentons désormais en quelque façon «responsables», nous connaissons aussi, évidemment, l'incertitude et l'angoisse, lot inévitable de l'humanité entière. Notre optimisme n'est pas «naïf» comme d'aucuns seraient contents de pouvoir le penser (sauf, si « naïf » et « natif » gardent quelque chose de leur matrice étymologique commune). Une certaine lucidité, propre à la méthode maçonnique, s'exerce d’ailleurs à notre détriment: un doute continue à nous préoccuper, concernant la part d'ombre irréductible que j'évoquais plus haut comme le centre dépressif, le «trou noir» de notre personnelle galaxie. S'il s'agit de faire en sorte que la « pierre philosophale » qui symbolise la quête de soi dans l'alchimie de la personne soit conquise en traversant « l'œuvre au noir », première phase du Grand Œuvre, on doit admettre que les épreuves, les attentes, les retours, les errances psychologiques ne soient pas plus épargnées au Franc-Maçon qu'au reste de l'humanité souffrante. Cependant le principe lumineux grâce auquel nous dirigeons notre marche demeure à notre esprit comme l'admirable ciel étoilé au-dessus de la conscience de Kant. Rappelons cette véritable profession de foi par laquelle le philosophe de Kœnisberg conclut sa Critique de la raison pratique : « Deux choses remplissent le cœur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi... »
Une vérité aussi originaire que celle qui éblouit Kant, doctrinaire pourtant du rationalisme, emporte, dans le mystère de l'initiation, notre adhésion par le cœur, si elle ne satisfait pas d'emblée aux exigences de notre raison «raisonnante» : la raison en effet réclame d'asseoir ses convictions sur des preuves, et l'initiation n'en procure pas. Le verbe initiatique est lumineux par lui-même, hors de toute démonstration conceptuelle comme est aussi le langage poétique et, en règle générale, celui de tous les arts. En sollicitant les termes du côté de leur origine, je n'hésiterai pas à dire enfin que les paroles de l'initiation - et le langage gestuel qui les complète ou les souligne - constituent une « poésie » au sens où ils sont également une « poiesis » (vocable grec désignant, comme vous savez, le processus d'une fabrication ou d'une production). Par la «poiesis » initiatique le néophyte se trouvera, presque à son insu, recréé, accédera au statut (avec droits et devoirs) de «fils de la lumière». Cette lumière, on l'a bien compris, est une source de transfiguration située au-delà ou en amont du phénomène lumineux dans sa manifestation physique. Lumière «scyalythique», comme pourraient dire les chirurgiens, elle ne fait pas d'ombre. Toutefois si elle aide à mieux voir et à mieux vivre, elle-même tend à se soustraire, par l'éblouissement qu'elle provoque, à notre capacité de saisie rationnelle. Acceptons alors, résignons-nous d'abord à cette perte de contrôle intellectuel, comme le suggère la parole d'un poète italien contemporain, Piero Bigongiari, qui écrit dans un de ses recueils (Col dito in terra, 1986)
«Voir clair signifie aussi que l'on accepte l'énigme de la clarté, quelquefois plus énigmatique encore que l'obscurité».
A ce point de ma tentative pour vous parler de l'ineffable «lumière maçonnique», j'aurai maintenant recours à celle de la philosophie.
Les illuminations de la pensée

Platon nous est acquis depuis toujours. Nous en ferions volontiers, sans vergogne, un «Maçon sans tablier»... si on ne le savait de longue date introduit aux arcanes du pythagorisme et aux mystères d'Eleusis, d'après Edouard Schuré qui l'évoque parmi Les Grands Initiés. Dans une première phase de l'initiation, nous sommes sortis de terre, un peu à l'étourdie, comme le rat entre les pattes du lion chez La Fontaine n'étions-nous pas semblables à l'aspirant à la sagesse qui dans La République, s'élève à l'entrée de la caverne pour y contempler enfin, après en avoir été aveuglé, le vrai principe de la lumière ? Oui, il fallait nous extraire de la caverne de nos habitudes mentales, de nos préjugés culturels, de nos peurs fantasmatiques. Caverne de la chair où les yeux ne perçoivent que l'immédiat, où la raison reste obsédée par l'utilitaire : c'est le genre de vie que nous menons d'ailleurs, au moins huit heures par jour, et auquel l'enseignement platonicien nous invite à ne pas nous soustraire quand il préconise à l'évadé illuminé de redescendre auprès des captifs de la grotte, pour leur révéler les Vérités d'En-Haut - avec précautions, car il y va de sa bonne renommée, quand ce n'est pas de sa vie - ...Parmi la multiplicité merveilleuse des paysages intellectuels dont il nous offre la contemplation, Platon revient sans cesse à deux sommets en lesquels il est loisible de considérer ou de formidables appuis ou d'indépassables limites.
Premier sommet : toute connaissance vraie procède d'une conversion. Arrachée au monde d'en-bas, de l'intelligence inférieure qui vit sous le régime des opinions changeantes, la faculté de connaître ou de reconnaître les Idées se développe sous la discipline ascétique du refus de toute complaisance (envers soi-même comme envers les autres).
Deuxième sommet : la connaissance vraie n'est envisageable que si des Idées ou des Archétypes éternels garantissent la structure, l'architecture du monde et sa traduction en langage humain. Notre connaissance est suspendue à de l'inconditionné. Le Bien, le Juste, le Sage, le Fort, le Beau sont les valeurs - or, la réserve bancaire conceptuelle qui protège de loin le «café du commerce » des idées familières, qui garde un sens à l'usage quotidien des mots. Sans cette «idéale» ou transcendante protection, nous serions pieds et poings liés livrés aux sophismes de l'Absurde, dont on sait qu'il œuvre en terrain d'élection parmi les contradictions et les ambiguïtés du langage.
Ces deux sommets ne sont-ils pas également observables à l'horizon de notre Franc-Maçonnerie spéculative, de la Franc-Maçonnerie de la Grande Loge de France?
L'initiation en effet convertit notre entendement en lui faisant admirer et admettre des valeurs dont l'universalité ne lui parait plus contestable, si jamais il avait quelquefois douté d'elles: le texte fondamental des Constitutions d'Anderson, véritable charte de la Franc-Maçonnerie moderne, les énonçait en 1723, mettant l'accent sur les thèmes de la perfectibilité humaine, sur la tolérance, la liberté, l'entraide, l'amour de l'humanité... Quant à l'Inconditionné, qui est à notre ordre ce que représente l'Idée architectonique ou le Soleil du Bien dans la philosophie de Platon, il se trouve symbolisé par cette dénomination de Grand Architecte de l'Univers qui, je l'ai déjà dit, veut signifier notre conviction de l'existence d'un ordre régissant le monde, d'un «cosmos» en somme, suivant l'acception la plus «grecque» du terme.
A cet instant de notre enquête, voici que la Franc-Maçonnerie semble se ranger, étonnamment penseront certains, du côté d'une sorte de «mystique»: mais Platon n'est-il pas trop exalté pour fournir la caution rationnelle que nous recherchions ? Nous tournerons-nous vers son cadet, Aristote, plus «scientifique» que son maître, plus attaché à décrire les conditions de la vie terrestre ? Mais, pour positiviste qu'il fût, le disciple n'a pas craint, lui non plus, d'étendre ses investigations dans le domaine que les classificateurs de son œuvre qualifieront après lui de «métaphysique»; et, bien plus tard, l'aristotélisme offrira, à un Saint Thomas d'Aquin, les instruments d'une synthèse entre la foi et la raison. Il faut quitter ces références à la culture grecque du IVe avant J.C. ou chrétienne du Xllle siècle, dans laquelle l'exercice de la rationalité doit cohabiter, de gré ou de force, avec les croyances établies, pour essayer de découvrir, chez des philosophes plus modernes, des comportements intellectuels que nous supposerons a priori moins sensibles à l'influence religieuse environnante.
Il me semble, dans cette perspective, qu'avec Descartes est conduit à son terme un processus de laïcisation de la pensée entamé depuis la Renaissance: siècle d'ostensibles dévotions comme le montre Molière dans Tartuffe, le XVIle est néanmoins aussi celui des Dom Juan libertins, des esprits forts qui se rassemblent sous la bannière de l'empirisme anglais et, justement, du cartésianisme. En bref, et au désespoir d'un Pascal qui fait - magnifiquement - son possible pour ramener les intellectuels dans le giron de la foi sous l'angle de vision du sévère jansénisme, Descartes, malgré sa qualité de chrétien respectueux de son Eglise maternelle, a pris l'initiative d'une complète émancipation à l'égard des dogmes religieux qui pouvaient encore entraver le développement du rationalisme scientifique. Cependant l'évocation de sa personne vivante, qui disparaît un peu sous la figure emblématique qu'elle est devenue, comme tous ceux qui ont donné naissance à de vastes courants idéologiques - qui ont pris visage de «source» - va servir quelques instants mon projet de vous parler de l'illumination propre à la Raison de type philosophique.
On sait que Descartes, véritable héros de l'intellect s'il en fut, a laissé également une réputation d'aventurier, au sens «cape et épée» du terme. Il avait reçu pendant quelque temps l'enseignement très recherché du Collège de la Flèche, tenu par les Jésuites, ces soldats du Christ, avant d'embrasser la carrière militaire et de suivre le train des équipages, en Hollande, au Danemark, en Allemagne. Il lui est donc arrivé d'avoir à se défendre, épée en main, et même de se battre en duel, pour le panache et le cœur d'une dame - à qui il n'aurait pas, de son propre aveu, sacrifié pourtant sa recherche de la vérité. Alain dit admirablement, au sujet de cette anecdote : «Un sage ne se distingue pas des autres hommes par moins de folie mais par plus de sagesse ». Il me plaît de songer, pour construire notre personnage, que le Discours de la méthode constitue pour son auteur une manière de se réfugier dans son être, parmi l'agitation tourbillonnaire d'événements, de voyages et de rencontres qui font le tissu de sa vie. Quoiqu'il conseille et lui-même pratique le doute comme fondement de toute vraie pensée, car pour lui tout ce qui est cru et accepté naturellement est déchu du rang de pensée, Descartes ne nous apparaît nullement comme un sceptique: ni devant l'action, ni devant les idées. Le doute est chez lui presque un pari à la mode pascalienne: il faut douter pour penser et penser pour être, et l'on aboutit au fameux «Je pense, donc je suis». Ainsi le doute est un effet de la volonté, non de l'incertitude. Son pouvoir correspond au libre-arbitre que nous découvrons en nous infini, quoique nous sachions notre entendement limité - mais connaître ses limites, n'est-ce pas déjà tendre à les dépasser? L'infini que nous concevons au travers de l'exercice de notre volonté est comme l'image en nous de l'infini divin. Et nous ne sommes raisonnables que parce que Dieu lui-même est Raison : Dieu est ce «Logos», comme le désigne, après bien d'autres, le texte grec de l'Evangile selon Jean; étant le Verbe, il justifie notre humain langage. Dans son Discours, mais plus encore dans les Méditations métaphysiques, Descartes compose donc, si on veut bien le lire en le distinguant de la méthode qu'il a inventée, l'autoportrait d'un rationaliste mystique. Son dessein de concilier la raison et la foi, comme avait fait jadis St-Thomas d'Aquin (déjà évoqué dans ce propos), est enraciné dans une authentique expérience de visionnaire. Comme un prophète, Descartes reçoit par des rêves, où il se voit entouré d'étincelles (équivalent de la « Nuit de feu » pascalienne) les illuminations qui le mettent sur la voie, avec ses ordres de mission. D'où la décision d'un voyage en Italie pour remercier la Vierge en faisant un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette. Il n'est donc plus tout à fait surprenant que l'on ait supposé l'appartenance de Descartes à la confrérie plus ou moins mythique des Rose-Croix. L'enthousiasme, qui est proprement la «vision en Dieu », soutient toute l'entreprise cartésienne: sa métaphysique, dont Dieu quoique inconnaissable dans son entendement infini - est le centre absolu, est nécessaire à toute sa physique.
La Franc-Maçonnerie qui resurgit spéculative au siècle des Lumières (d'opérative qu'elle fut au temps des chantiers des grandes cathédrales), touche à l'esprit cartésien par l'influence sur elle des philosophes qui en sont pénétrés. (Rassurez-vous, je n'en dresserai pas le catalogue, au demeurant fort connu, donc inutile). Il me suffit de constater que chacun, à sa manière, fait quelque part dans son œuvre allégeance à l'ordre supérieur qui constitue la clé de voûte de toute moralité et de toute signification ici-bas. Par exemple, Montesquieu, initié de la Maçonnerie anglaise lors de son séjour outre Manche en 1730, nous persuade dans l'Esprit des lois, que celles-ci, malgré leur diversité, ne sont pas arbitraires mais engendrées par un principe sous lequel leur apparente irrégularité devient explicable, un peu comme les étrangetés des orbites planétaires résolues par les calculs de Newton. De façon analogue, Voltaire, reçu Maçon tout à la fin de sa vie, fait appel au « Grand Horloger» pour mettre en mouvement cette mécanique céleste. Il y a donc quelque chose de plus fort que le désordre et l'absurde, à la malédiction desquels le contemplateur d'une histoire pleine de bruit et de fureur est naturellement tenté de succomber, pour peu que l'y entraîne autour de lui le type inférieur de l'opinion inconsciente d'elle-même. Le cartésianisme, même au sens le plus étroit, le moins « spirituel » de sa notion, nous fait accéder à un deuxième genre de connaissance, comme affirmait Spinoza dans le droit fil de cet enseignement. Nous apprenons à discriminer les idées claires et distinctes d'une masse confuse de connaissances non vérifiées du premier genre (celui-ci constituant plutôt le domaine de la «méconnaissance» par l'opinion commune, l'ouï-dire, les préjugés). Il serait bon à ce propos de répéter, comme le poète Philippe Jaccottet en des vers qui renouvellent un adage socratique rebattu :

«Plus je vieillis et plus je crois en ignorance,
plus j'ai vécu, moins je possède et moins je règne»,

L'aveu et l'examen de notre ignorance, préconisés par la démarche initiatique, correspondent au décapage par le doute dans la méthode cartésienne de la réforme de l'entendement. Ainsi l'apprenti en loge est-il invité à se regarder comme une «pierre brute» qu'il lui appartient de dégrossir. Dépouillé de la «fausse science» (notamment sur lui-même) dont il se trouvait alourdi, il s'ouvre peu à peu à la connaissance adéquate de lois cosmiques, déchiffrables dans nos ateliers sous forme de symboles, et comprend qu'il relève lui aussi de ces lois. Je serais tenté de dire que la Franc-Maçonnerie est sous ce rapport une «Physique» (à savoir, donc, une étude des grandes lois d'équilibre architectural de la nature et de notre nature) qui s'épanouit en une Métaphysique. C'est tout à fait ainsi que se présente le système de Descartes, à condition d'en inverser les termes (la Métaphysique légitimant la Physique, mais pour se replier aussitôt vers les hauteurs de Transcendance).
Et l'analogie ne saurait être prolongée, car la Franc-Maçonnerie est en deçà ou au-delà des religions. Si l'on gravit cependant les degrés de la connaissance comme nous y convie Spinoza, on n'aura aucune peine à identifier ce qu'il appelle la «connaissance du 3e genre» comme l'accession à une véritable maîtrise. Par une visée illuminative directe, l'intellect non seulement atteint son objet mais obtient du même coup la certitude de son savoir. L'idée, ainsi révélée dans l'esprit qui la pense, a en commun avec Dieu - ou la Substance, ou la Nature (ces mots sont équivalents pour le philosophe hollandais) - d'être «causa sui », ou « cause de soi ». Sans doute préexistait-elle à son expression. L'homme qui la formule dans son cerveau et dans son cœur la voit avec un œil divinisé qui est l'œil de l'esprit.
Cette connaissance du 3e genre c'est donc l'intuition, ce court-circuit de la connaissance discursive, et qui marche, selon Bergson, dans le sens même de la vie, mais qui va de ce fait à l'encontre de la connaissance du 2e genre déployée dans et par l'intelligence. En sens inverse de l'intuition, dans une direction opposée du travail conscient, l'intelligence se trouverait réglée sur le mouvement de la matière, qu'elle étudie, fouille, dissèque... Car l’intelligence ne se représente clairement que le discontinu, et quand elle analyse le mouvement, c'est en une décomposition d'instants figés. Dans notre univers d'êtres intelligents, (rendus intelligents par notre travail d'adaptation aux nécessités pratiques de l’existence), l'intuition qui, elle, adhère à la vie, fait corps avec elle (au lieu, je le répète, que l’intelligence décompose les problèmes), l’intuition donc ne se ranime et ne se rallume que de loin en loin, précisément lorsque l'intérêt vital est en jeu. C'est alors que l'archer secret que nous portons en nous tire sans faillir au milieu de la cible.
Cette faculté intuitive que j'ai insuffisamment décrite, mais qui semble par nature interdite au trop long discours, m'annonce maintenant qu'il est temps de tirer le trait final, qu'il me faut songer à conclure.
M'inspirant de ce que suggère Bergson, je me représente la maîtrise parfaite, du moins en son régime intellectuel, comme associant à parts égales les deux formes de notre activité consciente. Je crois que les héros de l'esprit dont je viens de parler ont connu ces moments de génie au cours desquels la pensée tout entière s'illumine aux feux croisés de l'intelligence et de l'intuition.
Il m'apparaît aussi qu'une des vertus de l'initiation maçonnique consiste à réactiver, par le moyen des symboles qu'elle donne à vivre et à méditer, le «centre» sensible de l'intuition dont l'organe est l'œil invisible du cœur. Soit dit en passant, s'il arrive qu'un candidat à l'initiation éveille, par son intellectualisme, la méfiance des Francs-maçons réunis pour statuer sur sa demande, c'est en général par la crainte, parfois vérifiée, que la voie, dite «cardiaque», de l'impétrant n'ait été obstruée par une sorte de «cholestérol» cérébral. Dans le Temple, en particulier lors de la cérémonie initiatique, il faut que le côté intellectuel de la personne cesse d'avoir la prérogative et accepte et veuille se lier, par un contrat de confiance, à la partie émotionnelle de son être.
La haute tradition philosophique dont j'ai évoqué la chaîne à travers quelques maillons confirme l'existence de ce couple, apparemment antinomique, en réalité complémentaire qui occupe les deux pôles de toute grande pensée. Cette polarité entre l'intuition (ou l'inspiration) et la raison est physiquement indispensable au jaillissement de la lumière intellective qui portera l'idée du philosophe à son degré d'incandescence et lui permettra d'éclairer autour d'elle les régions du passé et de l'avenir. On s'aperçoit d'ailleurs qu'une philosophie digne de ce nom, loin de rompre avec la tradition qui lui est propre, non plus qu'avec la Tradition que nous nommons «primordiale » (si jamais ces deux traditions étaient vraiment distinctes), la prolonge et la renouvelle et confirme les progrès localisés mais incessants de la spiritualité. La croissance de la «noosphère», ou sphère de l'esprit, comme l'avait baptisée Teilhard de Chardin, indique le mouvement ascendant de l'évolution et autorise à présumer le genre de travail qui s'accomplit sur les plans dessinés on ne sait où ni comment par le Grand Architecte.
Enfin, il en est de la lumière maçonnique comme de cette connaissance du 3e genre, invoquée par Spinoza comme une source de béatitude, puisqu'elle est une connaissance «en Dieu », et qu'elle se désigne elle- même comme vraie, étant la cause et l'index de sa propre vérité. Qui l'a profondément ressentie ne saurait l'oublier: un Franc-maçon peut être déçu par ses Frères, s'éloigner de la Loge, il ne demeure pas moins l'initié, réel ou potentiel, qui a ouvert les yeux à la lumière de l'Esprit. Sa raison en réclamait l'existence, l'initiation lui en a montré la réalité. Au terme de mon propos j'ai le sentiment d'avoir parlé un peu comme ces gens sortis d'un coma profond, qui ont connu une N.D.E (Near Death Expérience) où ils prétendent avoir été aspirés par le vide, en direction d'une lumière que nos yeux de chair n'ont jamais vue. Lorsqu'on demande à certains de ces expérimentateurs d'un état proche de la mort de caractériser cette lumière, ils répondent qu'elle était faite d'Amour.
 
Conférence donnée dans le cadre du cercle Condorcet-Brossolette . Publiée dans Points de vue initiatiques, cahiers de la Grande Loge de France, n° 76, 1er trimestre 1990.

 

Source : http://www.stella-maris-gldf.com/gldf

         

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clovis simard 09/09/2012 21:10


Blog(fermaton.over-blog.com),No-8. - THÉORÈME SACRÉ. - La pensée moderne ?