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Hauts Grades

Malte, les chevaliers et la Franc-maçonnerie (2)

8 Juin 2012 , Rédigé par Pierre Mollier Publié dans #histoire de la FM

Les liens maçonniques sont continus entre Malte et les grands ports français de la Méditerranée : Toulon et Marseille. Entre 1760 et 1780, les chevaliers de Ligondès, du Boscage, de Vintimille, de Seillons, de La Tour du Pin, de Pontévès et de Chabriant maçonnent entre Toulon et Malte. Pendant la même période les loges de Marseille au premier rang desquelles Saint Jean d’Ecosse, verront régulièrement sur leurs colonnes les commandeurs de Malte : La Durane de Piolin, Hana, Vincencini Foresta et Vilhena , quant au jeune apprenti de la loge, Torring,… il est « à Malte ». Le cas le plus singulier qui est resté dans les annales est celui de la loge de Narbonne animée par les Chefdebien d’Armissan. L’aîné des fils est initié à Malte pendant ses « caravanes », lorsqu’il revient à Narbonne il y crée une loge avec ses frères (les baron, abbé et chevaliers de Chefdebien), qui ne compte pas moins de treize chevaliers de Malte sur les quarante-huit membres de l’atelier. Chefdebien est un maçon passionné en contact avec son cousin d’Aigrefeuille qui, lui, correspond avec les Frères les plus avertis dans les mystères de l’Ordre – maçonnique – à Paris, Lyon et même en Allemagne.

Alain Blondy rapporte aussi le cas Saint Jean de Jérusalem qui, entre Saône et Rhône, autour du commandeur Tulle de Villefranche, réunit plusieurs chevaliers à tel point que les Frères de Lyon ne l’appellent que « la loge de Malte ». Le 13 décembre 1766, nous retrouvons à Strasbourg, le jeune chevalier Karl von Zinzendorf que nous avions laissé maçonner à Malte. Il participe alors aux travaux de la loge La Candeur où il a été introduit par un autre chevalier de Saint Jean de Jérusalem, le Frère Flachslanden, second surveillant de l’atelier. La Candeur est une véritable plaque tournante vers l’Allemagne et l’Europe centrale

Lorsque la loge Saint Jean du Secret et de l’Harmonie se reforme en 1788, elle se montre très soucieuse d’établir de solides relations avec l’Angleterre. La correspondance multiplie les formules d’allégeance à la Grande Loge de Londres. Les Frères mettent en avant le « Révérend.me frère Comte de Kollowrat [… qui nous a] déterminé à reprendre sous le régime de la Suprême Loge d’Angleterre nos travaux ». C’est lui qui est chargé de présenter et de défendre le dossier devant les anglais avec lesquels il semble avoir un contact privilégié. Mais le Frère de Kollowrat n’est pas seulement le garant de l’axe Londres-Malte, il entretient aussi des relations étroites avec d’autres foyers maçonniques européens. Ainsi, quelques années auparavant il a été un acteur d’un événement important pour les Maçonneries française et allemande. On a en effet la surprise de découvrir sur le « Tableau des députés composants le Convent Général des Francs-maçons réunis sous le Régime rectifié assemblés à Wilhelmsbad depuis le 16 juillet jusqu’au 1er septembre 1782 […] Le Rev. Fr. Comte de Kolowrat Liebstein, Chambellan de S.M. Impériale, in O. Fr. Franciscus Eq. Ab Aquila fulgente, muni des pleins pouvoirs du Chapitre de St. Hypolite à Vienne & de Hermandstadt en Transylvanie »

Introduit auprès de la Grande Loge d’Angleterre, le Frère chevalier Kollowrat est aussi un familier de la Maçonnerie germanique. Mais les contacts internationaux de la loge maltaise ne vont pas se limiter là. Au moment même où les Frères tentent de s’établir sous la protection anglaise, quelques-uns des membres les plus éminents de l’atelier maçonnique en constitution créent parallèlement, à Rome, une autre loge sous l’obédience, cette fois, de Paris. On trouve en effet dans les archives du Grand Orient de France le dossier de La Réunion des Amis Intimes dont le Vénérable en 1789 est… le bailli Abel de Loras et qui compte parmi ses membres le comte de Kollowrat et le chevalier Guillet de Monthoux, neveu et fils adoptif de Loras.

Cette situation illustre à la fois la mobilité des hauts cadres de Malte dans l’Europe des Lumières et la manière dont le nouveau réseau maçonnique double et complète l’ancien réseau maltais. A la fin des années 1780 la – principale ? – loge de Malte, qui semble une sorte d’annexe d’une partie de la direction de l’Ordre, est donc en contact avec les centres maçonniques de Londres, Paris et Rome, avec quelques connexions en Allemagne et en Autriche. Là encore il faut se garder de toute surinterprétation. Cependant on ne peut s’empêcher de noter que Loras et Kollowrat sont, au sein de Malte, les chefs du parti qui souhaitent soustraire l’Ordre de l’influence directe et prédominante de Versailles.

Le Grand Maître en était venu à ne plus prendre une décision de quelque importance sans l’aval du ministère français. Les adversaires du « parti français » souhaitaient redonner un peu de liberté à l’Ordre en rééquilibrant les influences des puissances auxquelles il était soumis notamment en tentant de préserver ses relations avec la cour de Naples, avec en arrière-plan l’Espagne, et en faisant rentrer dans le jeu méditerranéen de nouveaux acteurs comme la Russie ou… l’Angleterre. Ainsi il est fort probable que le rattachement de Secret et Harmonie à Londres à l’initiative de Kollowrat ne réponde pas seulement à des motifs maçonniques.

L’affaire va cependant mal finir. Loras est à Rome en 1789, il représente alors l’Ordre auprès du Pape comme « Chargé d’Affaire ». Il aspire d’ailleurs à être nommé ambassadeur de Malte en titre. Certes, la double condition de représentant de l’Ordre Souverain de Saint Jean de Jérusalem auprès du Saint-Siège et de Vénérable Maître en chaire d’une loge du Grand Orient pouvait poser problème aux esprits chagrins. Mais c’est surtout ses relations avec Cagliostro qui le perdront. Cité en bonne place dans l’enquête que l’Inquisition mène sur le « Grand Cophte » de la « Maçonnerie Egyptienne », il est obligé de fuir de nuit à Naples où il se réfugie. Il rejoint ensuite Malte où il essaye, avec un succès mitigé, de revenir en grâce auprès du Grand Maître Rohan.

 

2 - Trois bonnes raisons de maçonner pour les chevaliers

 

Le cosmopolitisme auquel les chevaliers étaient, en quelque sorte, prédisposés, est un des facteurs qui explique leur relatif engouement pour la Franc-maçonnerie mais il n’est pas le seul. Il y a aussi l’esprit du temps et Alain Blondy a raison de souligner que la qualité maçonnique d’un chevalier de Malte au XVIIIe siècle n’a finalement… pas de signification particulière. Les chevaliers sont simplement comme les jeunes gens aisés de tous les temps qui ont des loisirs pour s’intéresser aux nouveautés de leur époque. Certes ils ne pouvaient pas ignorer la condamnation pontificale mais force est de constater qu’elle n’effrayait plus grand monde. « La bulle que le Pape a donné contre les Francs-maçons ne suffira peut-être pas pour abolir cette confrérie, s’il n’y a pas d’autre peine que la crainte de l’excommunication. La cour de Rome applique si souvent cette peine qu’elle est aujourd’hui peu capable de retenir » répondait sans illusion le Cardinal Fleury à son ambassadeur à Rome!

Outre l’esprit du temps – « tout le monde en est » écrivait Marie-Antoinette à sa sœur – il y a deux autres facteurs, plus inattendus, qui expliquent l’engagement maçonnique des chevaliers de Malte. Le premier touche aussi, bien que dans un autre registre, à la mentalité de l’époque. Certaines loges huppées sont simplement des carrefours de la sociabilité nobiliaire du XVIIIe siècle. Ainsi, la Société Olympique émanation de la loge L’Olympique de la Parfaite Estime compte neuf princes, treize ducs, cinquante-cinq marquis, cinquante-sept comtes, dix-neuf vicomtes, treize barons… dont dix-sept chevaliers de Malte, parmi lesquels le grand Suffren. Les loges La Candeur très liée aux Orléans ou Le Contrat Social alignent aussi leur lot de Maltais.

On découvrirait des situations similaires en province, certes sur un moindre pied. Ainsi à Toulouse, si l’on trouve plusieurs chevaliers de Malte sur les colonnes de la loge La Vérité Reconnue, c’est d’abord parce qu’elle est un point de rencontre de l’aristocratie locale. Elle est en effet « de loin la plus exclusive des loges de la ville puisque son tableau ne comprenait que magistrats, militaires et gentilshommes, qu’elle ne comptait aucun roturier et que la noblesse d’épée y avait nettement le pas sur la noblesse de robe. »

Un troisième, un dernier motif, plus subtil, voire plus mystérieux, explique encore la présence des chevaliers en loge : l’intérêt manifeste de certains pour l’illuminisme et l’ésotérisme chrétien. On ne reviendra pas ici sur les relations de Loras avec Cagliostro. Mais il est aussi singulier de noter la relative sur-représentation des Maltais dans les loges professant le Régime Ecossais Rectifié : Chefdebien à Narbonne, Aigrefeuille à Montpellier puis à Paris, du Bourg et Guibert à Toulouse, Virieu et La Croix de Sayve à Grenoble, Monspey à Lyon… Quant à Kollowrat, il participe, mais Chefdebien et Virieu y étaient aussi, à l’événement fondateur du Régime : le Convent de Wilhelmsbad. Or le Régime Ecossais Rectifié et son Ordre des Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte se veulent une restauration de la vraie chevalerie au service des mystères les plus essentiels du christianisme. Ses structures sont celles d’un Ordre de chevalerie ; ses cérémonies et ses instructions sont censées expliquer les relations entre Dieu, l’homme et l’univers par la médiation de Jésus-Christ et des esprits intermédiaires. C’est donc une maçonnerie très typée que pratiquent ces chevaliers de Malte.

Les travaux du Convent de Wilhelmsbad apportent d’ailleurs un témoignage intéressant sur les spéculations ésotériques de certains chevaliers de Malte. Lors des débats autour de la question de savoir si les Templiers étaient détenteurs de connaissances occultes, le Frère Willermoz fait un parallèle avec l’Ordre de Malte et évoque le cas de chevaliers versés dans ces questions. L’argument qui est alors discuté est la présence dans la structure même de l’Ordre du Temple d’éléments qui renvoient à la symbolique des nombres si importante dans la Franc-maçonnerie en général et dans la gnose professée par ces maçons théosophes en particulier :

 « On observe qu’à l’époque de sa plus grande splendeur, il a été divisé en neuf Provinces, gouvernées chacune par un Chef Provincial, que le nombre de ces neuf chefs, correspondant à celui des fondateurs, complète avec son Grand Maître Général le nombre dix, & quelques-uns attribuent à ce nombre d’exprimer de grandes choses : cette observation, assez indifférente à mon sujet, sera peut-être méprisée & persiflée par quelques-uns, & peut-être elle fixera aussi l’attention de quelques-autres ; quant à moi, je l’abandonne à chacun selon le sens qu’il y voudra attacher, en remarquant seulement que lorsque l’on veut vérifier l’origine et le but d’un Ordre ou d’une Société, on ne doit négliger aucune des clefs qui peuvent aider à cette vérification ; en remarquant encore que l’Ordre de Malte, qui a pris naissance dans le même lieu & presque à la même époque, paraît institué sur la même base qu’il conserve encore, quoiqu’il y ait des langues de cet Ordre qui ont cessé d’être en activité, & qu’aujourd’hui même, il est représenté à Malte par 9 piliers ou chefs d’Ordre sous différentes dénominations, lesquels avec leur Gr. Maître donnent 10 &, dans les Chapitres Généraux, par 27 représentants, qui avec le même Gr. Maître complètent 28, ce qui revient au même ; cette conformité paraît intéressante, & peut-être pourrait-on parvenir à en trouver dans les anciennes archives de cet Ordre quelques causes plus intéressantes encore, je connais plusieurs de ses membres qui en sont persuadés ».

Ces propos intéressants ont été tenus en petit comité devant au moins trois chevaliers de Malte : les Frères – en Maçonnerie – Eques a Capite Galeato (Chefdebien), a Circulis (Virieu) et ab Aquila Fulgente (Kollowrat). Qui ne dit mot consent ! Les Maltais cherchaient peut-être aussi dans les hauts grades de la Maçonnerie une chevalerie idéale – rêvée ? – qu’ils pensaient ne plus trouver dans la vie quotidienne de l’Ordre

Sociales ou « ésotériques », quelles que soient les raisons intimes qui les conduisent en loge, les chevaliers maçonnent ensuite un peu partout en Europe. Que les travaux auxquels ils se livrent soient dans l’esprit de l’Encyclopédie ou qu’ils annoncent la quête romantique, l’appartenance à une loge est d’abord pour les chevaliers de Malte une façon d’être dans leur siècle, une modalité qui les relie au présent de leur temps. Mais, en s’inscrivant dans cette nouvelle sociabilité, fille plus ou moins légitime des Lumières, ils participent de fait à une grande mutation des esprits et à une révolution « que tout semblait annoncer et que personne cependant ne prévoyait » selon la juste remarque du Frère de Ségur.

Il faut se garder de tout anachronisme. Si beaucoup de loges du XVIIIe siècle ont une sensibilité aux idées nouvelles, elles ne peuvent en aucun cas être considérées dans leur ensemble comme une aile militante du parti philosophique. Aussi, la qualité maçonnique de nombreux chevaliers de Malte ne doit-elle pas être interprétée comme une conversion aux idées de Voltaire et de Diderot.

Un courant de la Maçonnerie, et il semble bien représenté à Malte, relève plus d’une sensibilité pré-romantique, voire même de ce qu’il faut bien appeler les « anti-Lumières ». L’initiation maçonnique est alors probablement vécue comme une manière de renouer avec la véritable essence chevaleresque de l’Ordre. La forte présence de la Maçonnerie au plus haut niveau de Saint Jean de Jérusalem a suscité, dès les années 1790, des commentaires sur un « complot maçonnique » qui aurait influencé la direction de l’Ordre et finalement entraîné la chute de Malte. C’est lui attribuer une unité de pensée et d’action qu’elle n’a – hier comme aujourd’hui ! – jamais eue. Ainsi, deux des chevaliers Maçons les plus notables, Loras et Dolomieu, se sont durement combattus au point que si la Maçonnerie a pu d’une certaine manière fragiliser l’Ordre c’est plus par des querelles internes que par un mythique complot !

En revanche, on constate que la loge maltaise, avec ses ramifications dans les principales capitales européennes, regroupe des chevaliers qui défendent des positions assez proches au sein de Saint Jean de Jérusalem. Il semble donc bien que la Maçonnerie ait servi à structurer une sorte de « parti » dont les deux figures de proue seraient Loras et Kollowrat, parti qui eut une audience sur le principat de Rohan et tenta de jouer un rôle après 1797. Un temps en effet, c’est « le bailli de Loras qui, ayant subjugué le Grand Maître, dirigeait […] la politique de Malte »

Ainsi, la « loge des chevaliers » eut probablement une influence dont la nature réelle et le poids sont difficiles à évaluer dans les équilibres entre les puissances parmi lesquelles Malte essaya de défendre son rang dans le concert méditerranéen.

 

Source : http://cdlm.revues.org/index1156.html

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