Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Hauts Grades

Martinesisme et Martinisme

14 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

Le culte

Cette doctrine qui, on l'a noté, forme un tout et englobe tout, de Dieu jusqu'à l'homme et à l'univers matériel, n'est pas seulement, n'est pas principalement pour la theoria , elle est pour la praxis . Il s'agit, pour chaque mineur-homme, entré en possession de tous les arguments de la cause, d'opérer, d'abord pour son propre compte, mais aussi pour le compte de la création universelle, cette réconciliation et cette réintégration, laquelle, conformément à l'étymologie, sera le retour à l'intégrité première, à l'unité première.

Telle est la finalité que Martines assigne à son Ordre, d'abord intitulé « Ordre des Elus Coens de Josué », puis « Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coens de l'Univers ». Ordre maçonnique ? Ordre chevaleresque ? De pure apparence. Assurément pour des raisons d'opportunité : pour se ménager des accès dans ce monde en ébullition de chercheurs insatisfaits - du moins ceux qui cherchent autre chose que des amusements pour une curiosité frivole, et ils ne sont pas légion ; et pour présenter à leur quête un but spirituel vrai et qui leur procure, comme devait l'écrire Willermoz quand ce but lui fut révélé, « cette paix intérieure de l'âme, le plus précieux avantage de l'humanité, relativement à son être et à son principe ». Mais cette tentative d'implantation sur le champ maçonnique français fut, on le sait, un échec, tant le fond différait des apparences.

La finalité de l'Ordre, Martines l'exposait ainsi à Willermoz : « Je ne suis qu'un faible instrument dont Dieu veut bien, indigne que je suis, se servir de moi pour rappeler les hommes mes semblables à leur premier état de maçon, qui veut dire spirituellement homme ou âme, afin de leur faire voir véritablement qu'ils sont réellement homme-Dieu, étant créés à l'image et ressemblance de cet Etre tout-puissant ». - On est bien loin de « l'aimable sociabilité » dans laquelle communiaient les loges de l'époque !

Dans le titre de l'Ordre, deux termes sont à retenir : « élus » et « coens ». « Elu » ne rappelle que superficiellement les innombrables grades d'« élus » inventés à foison alors et plus tard ; ce à quoi il réfère, c'est au phénomène spirituel de l'« élection divine », par laquelle l'Eternel choisit et met à part quelqu'un - homme ou peuple - en vue d'une mission que Lui-même lui assigne. Ce choix est souverain, gratuit, et souvent incompréhensible aux hommes, mais Dieu n'a de compte à rendre à personne. Si l'on scrute l'Histoire sainte, on constate qu'Il agit toujours ainsi : il y a un « peuple élu », Israël ; et il y a, au cours des temps, des élus, depuis Noé, en passant par les patriarches : Abraham, Isaac et Jacob ; Moïse ; les prophètes, dont Elie, et saint Jean Baptiste le Précurseur ; l'apôtre Paul, et tant d'autres. Ce n'est pas un hasard si ces noms figurent tous dans les cérémonies de l'Ordre. En vérité, Martines revendique pour celui-ci une origine aussi ancienne que l'univers, donc bien antérieure à la Maçonnerie : « Souviens-Toi , Seigneur, de cette Société que Tu as formée et possédée dès le commencement », dit une invocation.

L'autre terme essentiel est « coen », qui veut dire prêtre. De quel culte ? Certes le mot est hébreu ; mais un Coen n'est pas un Cohen , les Coens ne sont pas des Cohanim, ces prêtres du culte mosaïque célébré au Temple de Jérusalem et qui a disparu en même temps que le Temple pour être remplacé par les cérémonies synagogales. Or, si l'on en croit l'Evangile - et les Coens croient à l'Evangile - cette disparition est définitive. Le culte que célèbrent les Coens est tout autre : c'est « le culte primitif confié par l'Eternel à Adam et perpétué par les mineurs élus jusqu'à nos jours dans l'Ordre des Coens, qui s'identifie avec l'Ordre des Elus de l'Eternel ou au Haut et Saint Ordre dont parle Jean-Baptiste Willermoz dans les Instructions qui n'ont plus de secrètes que le nom » (Laurent Morlet) : « le vrai culte cérémonial a été enseigné à Adam après sa chute par l'Ange réconciliateur, il a été opéré saintement par son fils Abel en sa présence, rétabli par Enoch qui forma de nouveaux disciples, oublié ensuite par toute la terre et restauré par Noé et ses enfants , renouvelé ensuite par Moïse, David, Salomon et Zorobabel, et enfin perfectionné par le Christ au milieu de ses douze apôtres dans la Cène » (99e leçon de Lyon). - Comme on voit, Salomon et Zorobabel, figures bien connues des Maçons, sont insérés là dans une perspective radicalement autre.

En vérité, « l'Ordre est sacerdotal » (R. Amadou). Sa raison d'être est d'opérer ce culte primitivement confié à l'Homme, et qui ne lui a pas été retiré ; simplement, ses modalités, notamment cérémonielles, ont changé. Ce culte actuellement est « quatriple » ou quadruple : de sanctification, correspondant à la Pensée divine, ou au Père ; de réconciliation, correspondant à la Volonté divine, ou au Verbe ; de purification, correspondant à l'Action divine, ou au Saint-Esprit ; d'expiation, correspondant à l'Opération divine, ou à l'Homme. Mais « l'Homme dans son premier état n'avait à opérer pour lui qu'un culte de sanctification et de louange. Il était l'agent par lequel les esprits qu'il devait ramener » - les esprits pervers, prévaricateurs - « devaient opérer les trois autres. Etant tombé, il faut qu'il les opère pour lui-même ».

L'Ordre étant sacerdotal, les réceptions à ses divers grades ne sont pas des « initiations », à la différence de ce qui se trouve dans les Systèmes maçonniques, mais des « ordinations ». Chacune de ces ordinations imprime, nous explique Serge Caillet, sur celui qui la reçoit, « un sceau spirituel, marque caractéristique de l'élection divine, qui fait du Coen un prêtre de ce culte originel ». Et ce sont les esprits qui, selon leur classe - esprits dénaires, huiténaires, septénaires, en correspondance respectivement, on s'en souvient, au Père, au Fils et au Saint-Esprit - qui confèrent au récipiendaire la réalité de son ordination. Par eux, celui-ci est mis en jonction, on peut même dire en communion, avec l'Elu de l'Eternel, patriarche ou prophète, qui préside à la classe où lui-même est admis, c'est de cet Elu « qu'il reçoit le nom, l'influx spirituel, le sceau de son élection propre » (Laurent Morlet). Les élections successivement reçues au sein de l'Ordre sont placées chacune sous le patronage actif et efficace d'un de ces Elus de l'Eternel : Adam, Abraham, Moïse, Zorobabel, Jésus-Christ... Cet Elu avec qui l'Elu Coen est conjoint coopérera désormais sympathiquement avec lui dans ses opérations cérémonielles, dès lors que celles-ci remplissent les conditions exigeantes auxquelles elles sont soumises ; mais toujours par l'intermédiaire ou l'intercession des esprits - des anges - véhicules des influx ou énergies divines.

D'où les « passes », aussi fameuses qu'incomprises. Ces « glyphes lumineux » ne sont en rien le but des cérémonies coens, contrairement à ce que l'ignorance a cru et propagé. La visée de ces cérémonies transperce le plan phénoménal, elle porte bien au delà : le plan de l'être même de l'homme. Les « passes » sont des manifestations sensibles qui vérifient que cet « homme de désir » désire justement, en esprit et en vérité, et cela en lui témoignant des marques de la faveur divine. Cette faveur divine est une manifestation de la grâce divine ; elle est donc gratuite et inconditionnée, comme toute grâce.

La réalité divine agissante et bienfaisante qui s'épiphanise ainsi, Martines, et ses disciples après lui, l'appellent mystérieusement « la Chose ». Qu'est-ce que la Chose ? On a beaucoup glosé là-dessus, et beaucoup erré. Selon Robert Amadou, interprète autorisé, « la Chose n'est pas la personne de Jésus-Christ (...), la Chose n'est pas Jésus-Christ, c'est la présence de Jésus-Christ », comme la Shekinah était la présence de Dieu dans le Saint des Saints. Ce que l'on n'a guère remarqué, et que signale Laurent Morlet, c'est que le terme hébreu pour dire « chose » est DaBaR, lequel signifie premièrement « parole » ou « verbe », secondement « chose », et troisièmement « cause ». Il appert donc que la Chose n'est autre que le Verbe Créateur, ce Verbe que les Instructions coens qualifient par ailleurs de Médiateur, bref le Christ Jésus. Ce n'est certes pas pour rien que l'Ordre était primitivement l'Ordre des Elus Coens de Josué : en hébreu, Josué et Jésus, c'est tout un.

Pour un lecteur de saint Paul, le Christ est « force de Dieu et sagesse de Dieu » (1 Corinthiens 1 ; 24) ; pour un lecteur de saint Irénée, c'est le Saint-Esprit qui est sagesse de Dieu ( cf. Adversus Haereses, en particulier au livre IV). Mais il n'y a là nulle contradiction : le Fils et l'Esprit sont du Père et ont en partage tout ce qui est au Père et du Père. Ce qui est en « cause », ce qui entre en jeu, c'est la Sophia, cette Sagesse incréée qui révèle d'Elle-même : « J'ai été établie dès l'éternité et dès le commencement, avant que la terre fût créée» ; ajoutant : lorsque l'Eternel posa les fondements de l'abîme et forma le monde, la terre, les cieux, les fleuves... « j'étais avec Lui et je réglais tout, j'étais chaque jour dans les délices, me jouant sans cesse devant Lui, me jouant dans le monde : et mes délices sont d'être avec les enfants des hommes » (Proverbes 8 ; 23 à 31, traduction Lemaistre de Sacy). Cette même Sagesse qui « est la vapeur de la vertu de Dieu et l'effusion toute pure de la clarté du Tout-Puissant, (...) l'éclat de la lumière éternelle, le miroir sans tache de la majesté de Dieu et l'image de sa bonté », Elle qui « forme les amis de Dieu et les prophètes » (Sagesse 7 ;25 à 27, même traduction). Cette Sagesse, enfin, que chante la Grande Antienne du « premier Nom divin », la semaine précédant Noël, en combinant un verset de l'Ecclésiastique (24 ; 3) et un verset du Livre de la Sagesse (8 ; 1) : « O Sagesse, Toi qui es sortie de la bouche du Très-Haut, qui atteins avec force depuis une extrémité jusqu'à l'autre et qui disposes tout avec douceur ».

Aussi le Coen est-il « un partisan de la véritable Sagesse », comme le proclame Martines, qui affirme sans ambages que cette même Sagesse lui a « dicté » « la science (qu'il) professe ». La Sophia préside à l'Ordre et à toutes ses œuvres, raison pourquoi elles sont, comme on l'a dit, théosophie, anthroposophie, cosmosophie, chronosophie et liturgie sophianique.

Pour en revenir aux « passes », elles ont une autre utilité : ce sont des signaux, et même des signatures, des esprits qui « actionnent » en coopération avec le célébrant. Celui-ci est muni d'un recueil de 2400 tracés et d'autant de noms (en hébreu) d'anges - mis au jour par Robert Amadou et publié par lui sous le titre judicieusement choisi d' Angéliques - tracés permettant d'identifier quels anges sont à l'œuvre. Bref, le cérémonial coen est, sous le signe de la Sophia, une véritable liturgie concélébrée par des anges et des hommes.

Comme la liturgie ecclésiale ? Oui et non. Oui pour la concélébration (affirmée dans le Canon eucharistique de tous les rites chrétiens), non pour la nature du sacerdoce qui opère. Dans la liturgie de l'Eglise chrétienne - de toute Eglise chrétienne apostolique - agit le sacerdoce de Celui qui est « prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech » : le Christ ; dans la liturgie coën, agit le sacerdoce cosmique primitif dont fut doté l'Homme premier en tant que roi, prêtre et prophète de l'univers. C'est au culte primitif tendant à la réconciliation de l'homme et de la création - de l'homme avec Dieu, de l'homme avec la création, et de la création avec Dieu - qu'est voué le Coen. Et, pour ce faire, le Réau-Croix, identifié à la fois au premier Adam, déchu, et au Christ, nouvel Adam, Rédempteur et Réparateur universel, récapitule en lui-même et travers lui-même l'étape de la chute et de la « privation », celle du repentir et de la pénitence, celle enfin de la réconciliation et de la réintégration. Le culte coen ne concurrence donc pas le culte ecclésial, il ne se substitue pas à lui, il ne le surpasse pas : il le suppose et il concorde avec lui. Raison pourquoi les Coens doivent, d'obligation, pratiquer les cérémonies et recevoir les sacrements de l'Eglise.

Ils doivent plus. De même que les prêtres de l'Eglise, outre les cérémonies du culte, doivent nécessairement s'adonner à la prière personnelle, spontanée mais aussi régulière au sens propre, c'est-à-dire rythmée par une règle (offices des « heures » monastiques ou canoniales, lecture du bréviaire et des Saintes Ecritures), de même ces prêtres d'une nature particulière que sont les Coens sont astreints à des prières de six heures en six heures calquées sur ces mêmes offices (moyennant adaptations), sans compter différents autres offices à célébrer en fonction du calendrier (jours de la semaine, phases de la lune, saisons...) Ils sont en outre astreints à des prescriptions alimentaires (jeûnes) et à une véritable ascèse morale et mentale.

En résumé, le Coen est un prêtre et la règle de vie coen une ascèse. Et la doctrine coen, qu'on peut sans abus nommer une théosophie et une anthroposophie, est ordonnée à cela : mettre le Coen, dans son état accompli qui est celui de Réau-Croix, en pleine capacité d'opérer à la réconciliation universelle. On est bien au-delà, bien au-dessus de la Maçonnerie ordinaire, que Martines qualifiait, on saisit pourquoi, d'« apocryphe » : « rassembler ce qui est épars », c'est réunir ce que la chute a brisé, réunifier ce qu'elle a dispersé, réconcilier tout, réintégrer dans le Tout. Immense et exigeant programme, qui tenta peu d'adeptes, mais de quelle qualité !

 

L'héritage

Les destinées, apparemment peu fructueuses, de l'Ordre des Elus Coens sont décrites ailleurs : peu de membres, une sorte d'ostracisme officiel ; et pourtant il ne cessa d'intriguer et d'exciter la curiosité, comme à l'occasion du Convent des Philalèthes (1785 et 1787). Significatif aussi est l'intérêt que lui porta durablement, quoique par éclipses, Bacon de la Chevalerie, Maçon pourtant plus intrigant que mystique, que Martines avait nommé son Substitut universel mais qui « avait une âme de traître » (Robert Amadou dixit ). Willermoz qui, de l'avis unanime, était le véritable conservateur de l'Ordre, était assailli de demandes indiscrètes, sans pouvoir les écarter toutes.

 

C'est qu'en vérité Willermoz parvint à préserver pour un temps l'héritage du maître qu'il s'était donné et auquel il resta fidèle jusqu'à sa mort, même si ce fut d'une manière toute différente de celle de Martines et que ce dernier eût sûrement désapprouvée. Convaincu à juste titre que son Système, à dire vrai crypto-maçonnique plutôt que maçonnique, était, tel quel, voué à l'échec, il le mit à l'abri au sein et au cœur du Système mixte, à la fois maçonnique et chevaleresque, que lui-même élabora : le Régime Ecossais Rectifié. L 'Ordre des Elus Coens de l'Univers n'est pas à l'intérieur du Régime Ecossais Rectifié, il n'en fait pas partie ; mais il est en son cœur, et même il en est « le cœur » (Robert Amadou). Le Régime le protège comme un « conservatoire » (R. Amadou) ou un reposoir. Il enseigne la même doctrine, la même « science de l'homme », sans du tout pratiquer de cérémonial liturgique, ni même en parler, sauf, à mots couverts, aux Grands Profès. Comme l'écrit Robert Amadou : « Le Régime Ecossais Rectifié ne vit que par la doctrine de la réintégration et pour la réintégration, comme l'Ordre des Elus Coens. Ici et là, diffère le modus operandi ». Et encore : « La doctrine de ce Régime est la réintégration coen laïcisée, je veux dire réduite, et les membres du Régime réduits, à l'état laïc ». Autrement   dit : dans le Régime, des Maçons et des Chevaliers, mais pas de prêtres autres que ceux de l'Eglise. Si de ces prêtres du sacerdoce primitif que sont les Coens sont présents dans le Régime, ils n'y sont pas ès-qualités, ils sont inconnus.

 

On ne dira jamais assez l'importance de cette creation de Willermoz, sous-estimée gravement par les autres disciples marquants de Martines, savoir Louis-Claude de Saint-Martin et Jean-Jacques du Roy d'Hauterive, les deux répétiteurs, avec Willermoz lui-même, des indispensables Leçons de Lyon (cf. l'entrée Martines) . Tous deux se replient sur eux-mêmes : Hauterive sur son petit groupe de Toulouse, qui « dé-maçonnise » les cérémonies coens pour les désencombrer et les réduire à l'alchimie spirituelle la plus pure ; Saint-Martin sur son for intérieur, d'une richesse il est vrai exceptionnelle, et où la prière prend le pas, comme méthode de réalisation spirituelle, sur toutes les formes cérémonielles. Déjà, alors qu'il côtoyait Martines, il avait contre elles une certaine prévention. On connaît sa fameuse interrogation au maître : « Faut-il vraiment tant de formes pour prier Dieu ? » ; on connaît moins la réponse, faite pour donner à penser : « Il faut se contenter de ce qu'on a ». Néanmoins Saint-Martin demeura toute sa vie convaincu de la vérité de la doctrine martinésienne, qu'il ne cessa d'approfondir de son chef, même après sa découverte à partir de 1788, de Jacob Boehme, qui lui en apprit tant sur la Sophia : son travail fut alors de « marier », comme il disait, ses deux maîtres. Cette doctrine, il s'en fit le propagateur efficace, non seulement comme co-rédacteur, en tant que secrétaire, du Traité sur la Réintégration , ainsi que de quantité de documents, rituels et instructions, nécessaires à la vie de l'Ordre ; non seulement comme didascale autorisé, en privé à l'occasion des Leçons de Lyon (1774-1776), et en public comme auteur, voilé sous l'appellation intrigante de Philosophe Inconnu , de ces exposés doctrinaux que furent Des erreurs et de la vérité (1775) et le Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, l'homme et l'univers (1782), mais aussi et surtout parce que sa pensée est, dans son fond, le reflet de celle de Martines, reflet fidèle mais diffracté par sa personnalité propre, et par conséquent empreint d'un mysticisme actif et lyrique où la part de la théurgie tend grandement à se réduire. Et la profondeur, la richesse et la beauté de cette pensée sont telles, sans parler de la ductilité de sa langue qui la rend apte à réussir dans tous les registres : traités et exposés synthétiques, sentences morales, stances lyriques ou épiques, introspection, analyses politico-religieuses, que son œuvre vibrante et vivante est un des meilleurs véhicules qui soient pour la perpétuation de la doctrine.

 

C'est donc par Willermoz, ou par Saint-Martin, ou par leur influence conjointe, que se sont perpétuées jusqu'à nos jours, et la doctrine de la réintégration, et les pratiques qui ont en vue cette dernière. C'est par exemple par référence à Saint-Martin qu'en Russie - où Novikov le traduisit - furent qualifiées « martinistes » les loges « rectifiées » conformément aux décisions du Convent de Wilhelmsbad prises à l'instigation de Willermoz ; et ce n'était pas un non-sens, puisque sur ces loges étaient souchés des chapitres « martinistes ».

 

C'est par le truchement de Saint-Martin que les conceptions martinésiennes rencontrèrent un écho certain auprès des écrivains romantiques français : Chateaubriand (sur qui, à vrai dire, elles firent peu d'impression), surtout Ballanche, mais aussi Balzac (qui « maria » Saint-Martin à Swedenborg), Nerval...; et allemands : Schelling, Werner, les frères Schlegel...A citer en marge Mercier, auteur, dans les Tableaux de Paris (1783), du premier reportage sur les « martinistes », Mme de Staël avec son De l'Allemagne (1813), puis - plutôt pour l'effet de mode littéraire - Cazotte, Nodier, George Sand, Alexandre Dumas. Et, tout à fait à part, Joseph de Maistre qui, tout catholique romain et papiste qu'il était, présenta dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg (1821), sous couvert d'une controverse pour et contre l'« illuminisme », une assez belle défense et illustration des idées martinésiennes, qu'il n'abjura jamais, au point même que, Jean-Marc Vivenza vient de le prouver récemment, en pleine tourmente révolutionnaire, il procédait régulièrement aux « opérations » de l'Ordre aux moments calendaires propices.

 

C'est enfin par la redécouverte, au bout d'une assez longue éclipse des œuvres de Saint-Martin par Papus que ces mêmes idées - passablement contaminées par l'occultisme du XIXe siècle, surtout celui d'Eliphas Lévi - reparurent au jour sur la scène initiatique avec l'Ordre martiniste fondé par lui.

 

Et c'est enfin par l'action de quelques Chevaliers de la Cité Sainte qui étaient en même temps martinistes, entre autres Georges Bogé de Lagrèze et Robert Ambelain, que fut opérée la « résurgence », en réalité recréation ex nihilo , de l'actuel « Ordre des Elus Cohens de l'Univers » ; d'où une diffusion internationale, par l'entremise des divers Ordres martinistes issus directement ou indirectement de Papus.

 

Quoi qu'il en soi de ces dérivations plus ou moins fidèles à la source originelle, il est certain que ce qu'on appelle globalement « le martinisme », s'il a perdu l'aura littéraire qui était la sienne au XIXe siècle, intéresse toujours, et même de plus en plus, le monde initiatique, et cela bien au-delà des cercles ou Ordres officiellement estampillés « martinistes ». En particulier, la Franc-Maçonnerie s'ouvre de plus en plus largement, y compris dans les milieux réputés peu enclins au spiritualisme, aux idées de Saint-Martin et de Martines de Pasqually, au point de contre-balancer les théories de René Guénon, celles-ci ressenties comme desséchantes car exclusivement métaphysiques, au contraire de celles-là dont le « mysticisme » paraît répondre davantage à l'attente des hommes de  maintenant. Les pratiques cérémonielles coens elles-mêmes semblent connaître un regain de faveur dans un nombre non négligeable de cercles discrets.

 

Tant il est vrai que l'homme, plus que jamais inquiet de ses destinées, et ne trouvant plus dans la croyance à un « progrès » constamment démenti par les faits de quoi apaiser son insatisfaction, porte plus loin ses regards, en avant comme en arrière. La doctrine de la réintégration qui lui est présentée par les héritiers de Martines de Pasqually n'est pas seulement « consolante », comme le notait déjà en son temps Willermoz, elle est de nature à exalter chez cet homme, si c'est un « homme de désir », la vertu - virtus - qui est ce qui fait de l'homme un homme - vir - si du moins il en a la ferme volonté et ensuite qu'il passe à l'acte ; car on n' est pas véritablement homme, on le devient , ou plutôt on le redevient . Et elle le rend alors capable de tous les efforts pour coopérer, par tous ses moyens et par tous ceux qui lui sont donnés par surcroît, à sa réconciliation et à celle de la création, à sa réintégration et à celle de l'univers, à la restauration de l'unité avec et en Dieu.

 

N.B. Les citations sont, sauf mention contraire, extraites du Traité sur la Réintégration



Source : http://www.chroniqueshistoire.fr

Partager cet article

Commenter cet article

mariette cyvard 14/04/2012 19:01


sur les appellations Martinezisme et Martinisme
pour "Martinez" point de martinézisme : il y a les chevaliers élus coëns de l'univers
le Martinisme fut l'appellation accolée à tout ce qui venait de Pasqually à partir de ses émules et notamment de l'énorme succès du livre de Louis-Claude Saint-Martin "des erreurs et de la
vérité", sans Saint-Martin et ses pommes de discorde, sans Saint-Martin et ses travaux point de Martinisme confondant les diverses pratiques issues directement ou indirectement de Martinès de
Pasqually