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Hauts Grades

Martinesisme et Saint Martinisme : une querelle inutile

25 Octobre 2012 , Rédigé par X Publié dans #histoire de la FM

En 1778, consécutivement à une initiative de Louis-Claude de Saint-Martin, motivée par les meilleures intentions mais néanmoins porteuse de germes de discorde, apparaissait une querelle dont le Temple Coen de Versailles fut le théâtre particulier.

Les évènements survenus dans ledit Temple ainsi que les motifs de cette querelle sont exprimés dans différents courriers du Parfait Maître Salzac du Temple de Versailles conservés dans les anciennes archives Villareal. Il est ainsi intéressant de publier la lettre de Salzac à Frédéric Dishrelatant la visite de Saint-Martin au Temple de Versailles. Dans ce courrier, Salzac se plaint des agissements de Saint-Martin qui, tout en étant toujours dans l'Ordre, tend à éloigner les frères du Temple des pratiques de l'Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coens de l’Univers. Voici dans son intégralité cette lettre datant de mars 1778 :

« Très Haut, Très Respectable et Très Puissant Maître, voici du travail de M. l'abbé, qui pourra vous présenter quelque intérêt. On ne sait encore quel volume cela aura, à cause du développement que l'on peut donner à une telle matière. Vous m'en donnerez votre avis et, si cela vous agrée, je pourrai vous faire passer quelque autre chose avec les instructions du 45.

Je vous renvoie le billet de M. de Las Cases ; il a sa place marquée chez vous, tout de même que les petites histoires que je vous ai envoyées de Londres. Je n'en avais aucune explication quand M. de Saint-Martin est venu me voir, ce dont il faut que je vous fasse le conte. Comme il n'a pas cru devoir me confier qui l'a poussé dans ces vues, non plus qu'au frère Mallet qui était présent, je vous serai reconnaissant de nous instruire là-dessus, si toutefois je ne vous apprenais rien.

Il parait d'après ce T. P. M. que nous sommes dans l'erreur et que toutes les sciences que Don Martinès nous a léguées sont pleines d'incertitudes et de dangers, parce qu'elles nous confient à des opérations qui exigent des conditions spirituelles que nous ne remplissons pas toujours. Le frère Mallet a répondu que, dans l'esprit de Don Martinès, ses opérations étaient toujours de moitié pour notre sauvegarde, soit deux contre deux, pour parler comme notre maître, et que par conséquent si peu que nous fissions pour remplir la cinquième puissance que l'adversaire ne peut occuper, nous étions assuré de l'avantage. Mais le T. P. M. de Saint-Martin se tient à cette dernière puissance et néglige le reste, ce qui revient à placer le coche devant les quatre chevaux.

Nous lui avons fait observer que rien n'autoriserait jamais des changements semblables ou plutôt suppressions; que nous avions toujours opéré ainsi avec Don Martinès lui-même, a et que pour le présent nous n'avions qu'à nous louer de ses instructions. Je vous fais grâce du reste et des remarques peu aimables du frère Mallet.

M. de Saint-Martin ne donne aucune explication; il se borne à dire qu'il a de tout ceci des notions spirituelles dont il retire de bons fruits; que ce que nous avons est trop compliqué et ne peut être qu'inutile et dangereux, puisqu'il n'y a que le simple de sûr et d'indispensable. Je lui ai montré deux lettres de Don Martinès qui le contredisent là-dessus, mais il répond que ce n'était pas la pensée secrète de D. M.; que la lumière se fera en nous sans qu'il soit besoin de tout cela et que nos bonnes intentions sont les plus surs garants de sécurité.

Qu'objecter à cela sinon ce qu'a toujours dit le Grand Souverain, ce qu'il nous a prouvé par ses actes et ce que nous prouvent tous nos travaux. Pour conclure nous lui avons fait entendre que nous étions peu déterminés à le suivre dans sa voie. Au bout de quatre heures il est parti fort mal content. »

Il est une autre lettre du 3 février 1779 au même Frédéric Dish, beaucoup plus critique à l'encontre de Saint-Martin, dont voici un extrait :

« … En attendant, c'est avec une satisfaction bien vive que j'ai appris qu'il n'y avait rien de vous dans les propositions du T. P. M. de Saint-Martin. Il y a trois mois que j'ai reçu confirmation du P. M. de Calvimont et de quelques autres frères de L... que ce T. P. M. n'avait aucun droit ni pouvoir à cet égard. Ces frères sont très attristés de la méchante posture où les mettent depuis deux ans des nouveautés que j'ai toujours jugées peu convenables à notre bien.

Tout est venu confirmer mes craintes, en ce que la reprise de leurs anciens travaux ne leur a donné aucun des fruits qui faisaient autrefois leur joie : bien au contraire. Je n'ose écrire que nous avons été la risée de nos ennemis ; mais il me faut bien rendre à l'évidente. Il semblerait que leur conduite ait profondément irrité nos majeurs et que les liens qui nous unissaient aient été rompus.

Voici donc la belle besogne de M. de Saint-Martin. Ils ont été dans cette malheureuse affaire les victimes de leur confiance dans un frère dont tous nous louons la vertu, mais dont les grands avantages d'esprit prévalent trop sur une juste estimation de nos besoins et sur une naturelle équité. Aujourd'hui il est notoire que les séduisantes propositions de ce T. P. Maître n'étaient que les fruits d'un esprit mieux intentionné que mûri, et que les intelligences qu'il en avait reçues n'étaient qu'une nouvelle machination de notre ennemi. Latet anguis in herba, et il a toujours une astuce prête, comme dans le récit que vous me faites si agréablement de votre cordeau dont j'aurais préféré une division par huit, ou par quarante-huit, ce qui est encore mieux à mon avis.

Pour conclure ils sont conseillés de s'adresser au Grand-Souverain, qui doit être de retour si j'en crois des nouvelles de Rouen, car le P. M. Substitut n'a rien voulu faire.

Pensez à moi pour votre cordeau.

Votre très fidèle et dévoué frère.

Salzac. »

Les choses s'envenimaient donc entre Louis-Claude de Saint-Martin et les émules du temple de Versailles. Alors nous nous posons la question : pourquoi une telle querelle entre hommes de désir?

Pour répondre à cette question, il nous faut établir clairement quels étaient les griefs et mises en garde de Saint-Martin vis-à-vis des pratiques Coens et si ces mises en garde étaient vraiment opportunes.

Louis-Claude de Saint-Martin prétend donc « que nous sommes dans l'erreur et que toutes les sciences que Don Martinès nous a léguées sont pleines d'incertitudes et de dangers, parce qu'elles nous confient à des opérations qui exigent des conditions spirituelles que nous ne remplissons pas toujours.» Quand nous étudions de près les exigences préparatoires et l’ascèse que demandait Martinès à ses émules, exigences parfaitement connues de Saint-Martin, il est pour le moins paradoxal de lire une telle mise en garde. En effet, Saint-Martin et Martinès concordent parfaitement sur l’impérative nécessité d’une ascèse morale et spirituelle qui pour le premier permet d’opérer la purification d’un cœur encore impur afin de le rendre digne un jour d’accueillir le Christ en ami, et pour le second d’opérer les opérations de réconciliation en toute sérénité et sans crainte des attaques ennemies. Pour Martinès, cette ascèse passe en effet par une observance de règles corporelles – ce qui lui confère un caractère vétérotestamentaire mais pas exclusivement pour autant, l’Eglise du Christ ayant conservé quelques unes de ces règles – mais aussi par la prière suivant une forme proche de la liturgie latine, par l’observation des rites de l’Eglise de Rome ainsi que par la participation à ses sacrements. Et que peut-on demander de mieux à un chrétien que la participation régulière aux saints sacrements de l’Eglise ? Quelle meilleure préparation que celle qui permet de recourir aux grâces et forces de l’Esprit-Saint et à la participation au Christ ? Les prières préparatoires de pénitence, d'action de grâce et de demande, la participation a la liturgie et au sacrément de l'eucharistie, les différents offices liturgiques dont celui du Saint Esprit ne sont pas nécessaires au recouvrement de l'image déjà rétablie par le baptême dans la Nouvelle Alliance. Non, mais ils sont indispensables à bien ancrer en l'homme cette image, à la nettoyer de toute scorie, à l'entretenir et à l'amener progressivement vers la ressemblance. Alors dans cet état le Coen peut prétendre à opérer ses travaux de réconciliation. L'âme de l'homme à été blanchie et nettoyée par le sacrifice du Christ qui par son sang à lavé une fois pour toutes notre sang. Et c'est pour cela que si nous respectons une ascèse de vie et spirituelle qui permet de conserver cette blancheur et redonner à l'âme un peu de son éclat original nous pouvons prétendre d'entrer dans le Sanctuaire et nous approcher sans crainte du Saint des Saints. Cette ascèse est donc pour les émules un véritable jeûne corporel et spirituel.

Saint-Martin appelle quant à lui à la naissance du Christ dans le cœur de l’homme par la prière. Martinès de son côté appelle à cette présence réelle par le sacrement de l’Eucharistie, sacrement reçu en toute pureté par des émules pratiquant une prière quotidienne et une véritable pénitence du cœur et de l’esprit. Rien de mieux, sauf à remettre en doute l’efficacité et la réalité des sacrements et la nécessité du culte liturgique, points que Saint-Martin abordera effectivement plus tard et qui n’est pas notre sujet.

Notons, que si Martinès exige la fidélité à l'église de Rome c'est qu'il ne connaissait vraiment que cette seule église à l'exception peut-être de celles issues de la Réforme et dont le décharnement sacramentel et rituélique ne pouvait d'évidence pas lui convenir alors qu’il entrait plus en résonnance avec les visions de Saint-Martin. L'Eglise d'Orient n’était pas non plus familière à Martinès, voire même sa théologie inconnue. Willermoz dont la culture religieuse était beaucoup plus affirmée tiendra compte des différentes sensibilités et confessions bien que ne cachant pas son attachement à Rome.

Saint-Martin estime donc que les opérations théurgiques des Coens sont dangereuses. Interrogeons-nous alors sur le type de danger que de telles opérations peuvent faire courir et la façon dont nous pouvons les prévenir.

Relativement à la prévention, le point a été soulevé et traité au niveau de la préparation. Nous n’y revenons donc pas. Relativement au danger qu’encourrait un homme préparé, la réponse du frère Mallet est la suivante : «dans l'esprit de Don Martinès, ses opérations étaient toujours de moitié pour notre sauvegarde, soit deux contre deux, pour parler comme notre maître, et que par conséquent si peu que nous fissions pour remplir la cinquième puissance que l'adversaire ne peut occuper, nous étions assuré de l'avantage. Mais le T. P. M. de Saint-Martin se tient à cette dernière puissance et néglige le reste, ce qui revient à placer le coche devant les quatre chevaux. » Ce passage nécessite à l’évidence quelques commentaires. Pour l’éclairer, reportons-nous au Traité de la Réintégration dans lequel, Martinès disserte sur les cinq doigts de la main de la façon suivante :

« Par la puissance du commandement, l'homme pouvait encore plus les [mauvais démons] resserrer dans la privation en leur refusant toute communication avec lui ; ce qui nous est figuré par l'inégalité des cinq doigts de la main, dont le doigt médium figure l'âme, le pouce, l'esprit bon, l'index, l'intellect bon ; les deux autres doigts figurent également l'esprit et l'intellect démoniaques. Nous comprendrons aisément par cette figure, que l'homme n'avait été émané que pour être toujours en aspect du mauvais démon, pour le contenir et le combattre. La puissance de l'homme était bien supérieure à celle du démon, puisque cet homme joignait à sa science celle de son compagnon et de son intellect, et que, par ce moyen, il pouvait opposer trois puissances spirituelles bonnes contre deux faibles puissances démoniaques ; ce qui aurait totalement subjugué les professeurs du mal, et par conséquent, détruit le mal même.»

Mallet objecte ainsi dans sa réponse que les opérations sont toujours « de moitié pour notre sauvegarde, soit deux contre deux. » Nous retrouvons-donc bien ici l’enseignement de Martinès relativement à l’opposition entre l’esprit bon compagnon et son intellect bon et l’esprit de prévarication et son intellect mauvais. Ainsi, les opérations des esprits sont-elles bien deux contre deux et de moitié au bénéfice du mineur spirituel donc pour la sauvegarde de l’homme. Mallet oppose aussi à Saint-Martin que « si peu que nous fissions pour remplir la cinquième puissance que l'adversaire ne peut occuper, nous étions assuré de l'avantage » signifiant par là le rôle qui est celui de l’opérant qui par sa force d’âme et sa puissance retrouvée, et avec le soutien des esprits bénins, parvient à soutenir l’action des esprits mauvais. Même si cette puissance d’âme du mineur n’est plus l’égale de celle dont il disposait à son origine, celle-ci existe toujours. Et justement, le Coen doit travailler inlassablement au renforcement de cette puissance et au recouvrement de la science qui était la sienne et qui restaure en lui l’image en la rendant de plus en plus semblable à son modèle. Ainsi, si peu que cette image divine soit restaurée dans l’homme, celle-ci lui donne l’avantage nécessaire. Ne mettons donc pas, comme le dit Mallet, le coche devant les chevaux et ne doutons pas de l’aide que peut nous apporter notre bon compagnon et qui nous rend ainsi supérieur aux esprits malins. Placer le coche avant les chevaux revient pour l’homme à penser qu’il doit agir prioritairement à toutes les autres créatures spirituelles, qu’il est le seul maître de sa restauration et que les forces spirituelles qui sont auprès de lui pour l’aider et le servir sont indépendantes voire impuissantes tant qu’il n’aura pas opéré sa réconciliation, qu’il ne peut les diriger et qu’il ne peut que subir leurs actions et réactions. Tout au contraire, les forces angéliques sont au service de l’homme ici et maintenant et oeuvrent de concert avec lui à sa réhabilitation. La pure intention de l’âme de l’homme, sa demande ferme, persévérante et sincère sont les outils sûrs par lesquels le mineur spirituel obtiendra les aides nécessaires de l’Esprit-Saint et de son bon compagnon qui lui permettront de se présenter en supériorité devant les forces spirituelles ennemies.

Ce point étant analysé et éclairci, nous devons bien constater qu’à lui seul il ne peut entretenir une telle controverse. En effet, il n’y aurait point de querelle si les seules différences s’arrêtaient à la forme que prend pour chacun la préparation nécessaire et les dangers éventuels d’une mauvaise préparation.

Non, ce qui opposera Saint-Martin et les Coens se concentre principalement autour de la forme théurgique que prennent les travaux des Elus Coens. En effet, Salzac nous rapporte le fond de la pensée de Saint-Martin qui explique « que ce que nous avons est trop compliqué et ne peut être qu'inutile et dangereux, puisqu'il n'y a que le simple de sûr et d'indispensable.» Il n'est pas surprenant que Saint-Martin, dont la sensibilité piétiste s'affirmera de plus en plus avec l'étude de Jacob Böhme - jusqu'à rejeter toute forme rituelle ainsi que l'Eglise et ses sacrements[3]  - ait eu une telle réflexion. En fait, Saint-Martin s’oppose à la forme rituelle des travaux, opposition naissante qu’il avait déjà formulée à son maître Martinès de Pasqually dans cette question : « Maître, comment, il faut tout cela pour prier le bon Dieu ! » le Grand Souverain répondant : « Il faut bien se contenter de ce que l'on a.»

Cette question concentre encore aujourd’hui les critiques de certains saint-martinistes envers les pratiques Coens. Mais les martinésistes doivent considérer la réponse donnée par le Grand Souverain qui dépasse la portée de la question et sous-tend tout le fondement externe de l’approche opératoire. En effet, s’il faut tout cela à l’homme actuel pour opérer son culte, c’est que l’homme reste, du fait de la chute, et malgré la rédemption opérée par le Christ, un mineur spirituel enfermé dans une forme corporelle. Et donc, le culte de louanges et d’actions de grâce qu’il devait opérer originellement doit maintenant obligatoirement être adapté à cette nouvelle condition de l’homme déchu. Ainsi de tout spirituel qu’il était, ce culte est devenu spirituel-temporel. Martinès exprime ceci très clairement dans le Traité :

« Ce culte, que le Créateur exige aujourd'hui de sa créature temporelle, n'est pas le même que celui qu'il aurait exigé de son premier mineur, s'il fût resté dans son état de gloire. Le culte que l'homme aurait eu à remplir dans son état de gloire n'étant établi qu'à une seule fin, aurait été tout spirituel, au lieu que celui que le Créateur exige aujourd'hui de sa créature temporelle, est à deux fins : l'une temporelle et l'autre spirituelle. Voilà ce qui a produit la prévarication de notre premier père.»

et plus loin :

« Adam, étant devenu impur devant le Créateur par son incorporisation matérielle, ne pouvait avoir qu'une postérité de matière, condamnée, de génération en génération, à opérer un culte mixte du spirituel et du matériel.»

Aussi pour s’accommoder de la forme corporelle de l’opérant ainsi que de toute forme de matière dans laquelle le Coen opère « il faut bien se contenter de ce que l'on a » c'est-à-dire une constitution établie sur une forme corporelle et une vie dans un monde de matière. Et il faut justement utiliser cette matière à notre propre avantage. Car en assignant à l’homme comme nouvelle résidence cet univers matériel, créé à l’origine pour préserver les régions surcélestes de toute souillure et ainsi contenir l’action des esprits de prévarication, l’Eternel n’a pas uniquement exercé sa justice envers l’homme mais lui a aussi donné les moyens de sa réconciliation. Car c’est par l’observation des lois naturelles et par effet d’analogie que l’homme accède aujourd’hui à la connaissance de lois et de vérités d’un ordre bien supérieur. C’est par la nature et la création générale et universelle que se rétablit aussi en partie la communication entre Dieu et l’homme. Ainsi l’homme doit-il opérer sa réconciliation avec et grâce aux moyens matériels qui lui sont donnés – et qui ne sont donc pas que des épreuves à son encontre – et doit aussi œuvrer à la restauration et la re-sacralisation de cet univers souillé par l’action des esprits déchus et aujourd’hui sa propre action. La matière est ce que nous possédons aussi et ce par quoi nous devons donc agir.

En fait, pour couper court à la querelle, Salzac finit par conclure dans sa lettre de mars 1778 que la vérité sur toutes ces choses s’imposera d’elle même comme un fruit des travaux. Et pour les frères du Temple de Versailles la vérité est donc dans ce qu’a toujours dit le Grand Souverain, « ce qu'il nous a prouvé par ses actes et ce que nous prouvent tous nos travaux. »

Quelles furent alors les conséquences pour le Temple de Versailles de cette controverse et de la tentative de réforme de Louis-Claude de Saint-Martin ? Des éléments de réponse nous sont donnés dans la lettre suivante du 3 février 1779. Le trouble ayant été installé au sein du Temple, et des modifications ayant été introduites dans la forme et le fond des opérations, les travaux se trouvèrent altérés et perturbés. Les résultats ne furent plus au rendez-vous et les frères se trouvèrent quelque peu désemparés. Et Salzac d’écrire : «Ces frères sont très attristés de la méchante posture où les mettent depuis deux ans des nouveautés que j'ai toujours jugées peu convenables à notre bien. » constat qui eut dû être considéré comme le résultat d’une tentative regrettable, une maladresse de jeunesse par celui-là même qui écrivit de fort belle manière quelques vingt ans plus tard : « J'ai désiré faire du bien, mais je n'ai pas désiré faire du bruit, parce que j'ai senti que le bruit ne faisait pas de bien, et que le bien ne faisait pas de bruit. » (De l’esprit des Choses)

Ce constat de maladresse Salzac le fit quand, relatant le dénouement de cet épisode de la vie du temple, il ne condamna aucunement Saint-Martin qui est alors toujours son frère dans l’Ordre. En effet, il conlut sur Saint-Martin en le décrivant comme « un frère dont tous nous louons la vertu, mais dont les grands avantages d'esprit prévalent trop sur une juste estimation de nos besoins et sur une naturelle équité. Aujourd'hui il est notoire que les séduisantes propositions de ce T. P. Maître n'étaient que les fruits d'un esprit mieux intentionné que mûri, et que les intelligences qu'il en avait reçues n'étaient qu'une nouvelle machination de notre ennemi. »

Cette conclusion met cependant en lumière un autre constat. En effet, si Saint-Martin estime que par leurs opérations les Coens s’exposent aux esprits malins, Salzac répond que par ses agissements Saint-Martin s’est mépris sur ce qu’est la bienfaisance et l’équité. En effet, Saint-Martin a préjugé des moyens qui étaient utiles ou inutiles aux frères ; il a pensé que chacun, à son image, pouvait et devait suivre une voie intérieure, entièrement tournée vers la mystique alors même que par leur condition corporelle les frères avaient besoin de support matériel. L’exigence de la voie de Saint-Martin était-elle alors trop forte pour les frères Coens versaillais ? Peut-être, sûrement même. Et c’est la raison pour laquelle Salzac pense que Saint-Martin a été, malgré lui, l’agent de la volonté perverse du Malin. En surestimant les forces des frères par une exigence trop importante, en leur imposant une voie guidée par une sensibilité qui n’était pas la leur, il finit par détourner les hommes de leur but et par les amener dans une voie dans laquelle ils finiraient par s’épuiser et abandonneraient tous travaux. Ainsi, comme souvent, le Malin pave ses routes de bonnes intentions. Alors, la voie de Saint-Martin était-elle moins délicate, moins dangereuse et escarpée que celle de Martinès ? Nous ne nous prononcerons pas sur ce point, étant particulièrement respectueux de l’une et de l’autre. Les voies mystiques comportent elles aussi leurs écueils et parfois nul ne sait si la contemplation ou l'état extatique qu'une méditation suscite sont guidés par les bons ou mauvais éléments. L’astral n’y est pas étranger et le psychisme peut là aussi jouer de vilains tours.

Les mésaventures de nos frères du XVIIIèmesiècle devraient pour tous les saint-martiniens et martinésistes être considérées comme une leçon de prudence et de fraternité. Cependant, il est curieux et désappointant de voir dans certains échanges sur la toile ou ailleurs, comment ce débat est encore parfois relancé.

Dans les voies qui sont les nôtres chacun aspire, avec ferveur et avec toute la pureté de cœur qui lui est donnée, à un but semblable tout en n'étant pas tout à fait identique. Chacun œuvre à sa réconciliation d'une façon et par des moyens qui sont propres à la voie qu’il aura choisie et qui lui convient le mieux. Les martinésistes pour leur part, fidèles à l'enseignement et les travaux dont ils ont hérité de leur Maître Martinès œuvrent par ce qu’il est convenu d’appeler l'externe ; les martinistes ou plutôt saint-martiniens oeuvrent par l’interne, la voie cardiaque c'est-à-dire une pratique plus mystique dirons-nous pour simplifier.

Malheureusement nous entendons encore trop souvent les critiques de nos amis saint-martiniens qui semblent désirer poursuivre de nos jours cette controverse du XVIIIème siècle. Ces critiques se portant encore sur la forme même et l’inspiration des rituels Coens vont jusqu’à qualifier ceux-ci de magiques et occultistes.

Nous ne devons pas nous le cacher, et les Elus Coens du XVIIIème siècle le savaient[6]  , certaines inspirations des travaux opératoires Coens se trouvent - entre autres - dans Cornelius Agrippa, lui même n'ayant effectué qu'un recensement des pratiques occultistes et ésotéristes du Moyen-Âge et de la Renaissance consignées dans certains ouvrages. Nous citerons à titre dexemple le Pape Léon III et son Enchiridion, Grosschedel ab Aicha et son Calendarium Naturale Magicum (originalement conçu par Tycho Brahé), le Picatrix, le Legemeton ainsi que d'autres sources encore reprises par le R.P. Esprit Sabbathier dans L'ombre idéale de la sagesse universelle. Si Martinès s'inspira donc de façon évidente de certains éléments d'occultisme consignés dans l'ouvrage d'Agrippa De Occultia Philosophia il n'en reprit que certains (sceaux planétaires, caractères des alphabets dits magiques pour l'essentiel) mais ne développa aucunement ni magie naturelle, ni magie céleste et les aspects talismaniques du martinésisme se bornèrent à cette époque à l'utilisation de pentacles protecteurs très chrétiens, à l'image de ceux qu'arborent de façon pertinente les martinistes de nos jours. Notons de plus que si Agrippa fut inquiété d'hérésie du fait de son attachement aux théories de kabbale chrétienne présentées par Reuchlin, il ne fut jamais condamné et triompha de ses accusateurs. Enfin il ne fut ni accusé ni condamné pour magie bien que certains tentèrent de l'amener sur ce terrain. Bien au contraire, dans le Livre III du De Occultia il prit le soin de condamner certaines pratiques dites magiques (goétie, nécromancie, arts divinatoires, magie mathématique) et de mettre en garde sur l’usage de certaines autres (théurgie et cabale) sans préparation et discernement.

Les emprunts de Martinès à l’occultisme médiéval ou de la Renaissance s'arrêtent à peu près là, à l'exception encore de l'Heptameron de Pietro d’Abano qui fut repris sous le titre de De circulo et ejus compositiones dans un manuscrit du Fonds Z de la main de Saint-Martin.

Les textes invocatoires, les prières de bénédiction, les encensements et les exorcismes sont quant à eux très inspirés – quand ils ne sont pas copiés – des rituels de la liturgie romaine.

Enfin, concernant les noms d’esprits du Registre des 2400 Noms leurs origines sont diverses et multiples. Notons cependant des emprunts à la kabbale chrétienne (repris de même dans Agrippa et le Legemeton), à la mystique hébraïque et au Livre d’Enoch ainsi qu’au Sepher Raziel Ha-Malakh. Nous nous arrêterons là, les sources du Regsitre des 2400 noms méritant à elles seules une longue étude.

Ces emprunts donc très limités permettent-ils pour autant, comme se plaisent à le faire certains, de qualifier la théurgie Coen de magie? Certainement pas à notre sens. Car le but des travaux théurgiques martinésiens est très différent de celui de nombreux travaux théurgiques et/ou magiques. Ici l’objet n'est pas pour l’opérant d'acquérir des pouvoirs sur les choses ou êtres matériels et corporels, d’obtenir de « super-puissances » pour son seul profit, en sommant Dieu de les lui accorder ; l’objectif n’est pas de tenter une ressemblance forcée motivée par l’orgueil et l’ambition, mais plutôt, suivant la volonté divine et les pouvoirs reconquis grâce à une ascèse exigeante, d’appeler à lui les bonnes faveurs angéliques et les dons de l'Esprit-Saint afin d’obtenir une certaine illumination mais aussi afin d’opérer sa réconciliation ainsi que celle de toute la création. L’orgueil et l’ambition personnelle sont bien étrangers à cette perspective. Ceci, et il est juste de le rappeler, doit se faire avec la plus grande prudence et ne peut être tenté qu’après s’être préparé par une purification du coeur et de l’âme, ainsi que de celle du corps, préalables nécessaires à de tels travaux. On est donc assez éloigné de l’attitude du mage qui tenterait, sans avoir fait l’effort nécessaire d’expiation et de renoncement, d’obtenir quelques bénéfices personnel lui permettant d’affirmer sa domination sur les choses et les êtres. Notons au passage que la Rose-Croix s'inspira largement, bien avant Martinès, de toutes ces sciences et même bien au-delà en allant aussi chercher son inspiration dans d'autres contrées que l'Europe très chrétienne. Martinès s'inspira aussi de ce mouvement ce qui renforce la compatibilité de sa voie avec la Grande Église.

Nous devons aussi noter que dans ses travaux, l’émule n’opère pas juste dans son cœur, à la différence du saint-martiniste travaillant intérieurement par la prière. Il opère sur et pour tous les hommes, pour l’univers et donc pour la réconciliation universelle. Raison pour laquelle il opère extérieurement, au centre de ce macrocosme et de ses différentes régions figurées par le tracé d’opération, univers dont il est le microcosme.

Quand nous regardons de près les arguments parfois avancés par les détracteurs de la voie Coen, nous ne pouvons aussi qu’être surpris de constater une imparfaite compréhension de cette voie que certains qualifient de totalement vétérotestamentaire et ignorante des bienfaits de la Nouvelle Alliance. Surprenante affirmation quand Martinès lui même a écrit que les dernières opérations de réconciliation avaient étaient réalisées par le Christ sur la croix.

Les travaux d’invocation ne relèvent quant à eux nullement des invocations du Grand Prêtre dans le Temple, même si par la forme certaines similitudes se dégagent. Ces travaux ne sont par réservés à un seul Elu agissant sous le couvert du voile du Temple. Ils sont destinés à tous les émules ayant suivi la voie avec sincérité et ayant démontré, par leur assiduité et le résultat que les travaux opèrent graduellement sur eux-mêmes, leur capacité à réaliser une telle œuvre. Les ordinations viennent couronner ces efforts et aider chaque candidat à restaurer en lui les pouvoirs, puissances et vertus qu’il travaille à recouvrer. C’est l’influx nécessaire pour remettre en ordre l’homme déchu et déstructuré afin de l’aider à recouvrer la ressemblance avec son Créateur. Et tout au contraire d’une telle affirmation du caractère vétérotestamentaire de la voie Coen, force est de constater que les œuvres des Elus de l’Ordre ne sont rendues possible que parce que le Christ a opéré une oeuvre de rédemption et de régénération. Et cette oeuvre du Christ restaure en l’homme de désir l’image autrefois déformée par la chute lui permettant ainsi d’opérer de nouveau avec force et puissance sur les régions spirituelles afin de prétendre à la ressemblance du Créateur et à la parfaite réconciliation.

En cela, j’ose le dire, les Coens se différencient de la pensée de Louis-Claude de Saint-Martin qui ne voit souvent que l’état déchu de l’homme et difficilement l’œuvre de restauration déjà effectuée par Notre Seigneur Jésus-Christ par son sacrifice, sa résurrection et le don de l’Esprit que chaque chrétien reçoit dans la sacrement du Baptême. Non, le Christ n’est pas mort pour rien. Par le sang versé, il a circoncis toute l’humanité et opéré le dernier holocauste sanglant. Par sa descente aux limbes il est allé relever les Saints et les Patriarches et leur a ouvert la porte des Cieux. Le sacrificateur sacrifié a ainsi purgé l’homme de ses souillures. A lui de conserver l’éclat de cette nouvelle blancheur et de faire vivre le feu de l’Esprit qui est ranimé en lui.

Je voudrais enfin terminer ce trop long exposé par une simple question que l’on ne manquera pas de nous poser. Toutes les voies sont-elles donc utiles?

En ces domaines, nulle conclusion ne peut être définitive ni applicable à l’ensemble des hommes de désir. Utiles et nécessaires ? Certainement pas pour tout le monde et je dirais à chacun de trouver la sienne sans condamner les autres. Les voies qui mènent à la réconciliation et à l'illumination sont nombreuses et sont le fruit de la divine Providence ; rejeter telle ou telle voie serait se priver des secours que cette même Providence met à notre service ; et opposer les voies entre-elles reviendrait à déclarer que la Providence rentre en contradiction avec elle-même et donc se fourvoie. Ceci est folie car il est folie et blasphème de penser que Dieu est inconstant, changeant et que ses décrets ne sont vrais que temporairement.

Gardons-nous donc d'opposer les hommes aux hommes, les voies aux voies, les saint-martinistes aux martinésistes. Ceci est discours de polémistes, d'hommes de controverses et d'esprits se refermant sur leurs préjugés au lieu de s'ouvrir aux mystères divins. Et rendons plutôt grâce à Dieu pour la multitude des secours qu'il nous accorde à la mesure de nos propres forces, sensibilités et inclinations.

Paix Joie et Bénédictions à toutes et tous.

 

Source : http://reconciliationuniverselle.over-blog.com/

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