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Hauts Grades

Martinez de Pasqually et la Kabbale

15 Avril 2012 Publié dans #spiritualité


Aux hommes de désir, aveugles ou lucides, tous.

INTRODUCTION

LA CHOSE, L'HISTOIRE ET L'URGENCE

Tout relève de la chose, par l'histoire et dans l'urgence. Telle est la formule
de la réintégration en cours. Une science la développe et l'applique, autour de
ce mot clef. Science de l'homme assurément, et qui comble seule notre plus haut
désir. Elle est science divine, en effet, et l'homme est homme-Dieu. Où étudier
cette science aux techniques efficaces, avant de maîtriser son objet, sinon dans
le Traité sur la réintégration, par Martines de Pasqually ainsi déclaré ? Voici
donc ce traité, en première édition authentique et apprêtée. En s'y lançant à
tête et à coeur perdus, le lecteur finira par comprendre ses désirs et vivre son
désir, jusqu'à en jouir pour l'éternité. De crainte d'un excès de malentendus et
que, par conséquent, notre livre ne déroute ou, pis, ne laisse en plan, au lieu
de stimuler, tâchons d'en expliquer un peu le triple thème : la chose,
l'histoire et l'urgence.


LA CHOSE

La chose est la présence, la parole et la geste de l'Eternel. Sagesse, la vraie
science et le vrai culte y tiennent, au point de mériter, sous plusieurs
aspects, le même nom. Le Traité que la chose inspire et fonde n'a d'autre souci
que d'y convoquer, afin qu'on l'évoque à soi. La chose est, au premier chef,
l'affaire de l'homme, puisqu'elle est l'affaire de Dieu. Cernons donc cette
chose complice : à la garde ! Elle frappe d'un motif suprême.

1 - Clin d'oeil théosophique

Le Traité de Martines de Pasqually est un midrach judéo-chrétien. Juifs,
Samaritains et chrétiens ont pratiqué, sous le nom de midrach, tantôt un
commentaire de la Bible, tantôt l'art de l'homélie, mais souvent le même ouvrage
combine les deux exercices en un récit, augmenté et annoté avec une grande
liberté, d'épisodes scripturaires. Ainsi en est-il du Traité, qui réveille la
tradition judéo-chrétienne du midrach.

Dans sa lecture du Traité sur la Réintégration, le lecteur ne saurait refuser
l'aide de la Figure universelle, appelée aussi Tableau universel. Ce dessin fixe
l'image de notre monde en son état présent. Cet état s'insère dans une suite et
lui-même est dynamique. La force en oeuvre, osons la qualifier historiosophique,
car la Sagesse a réglé le jeu où participent Dieu, les esprits, l'homme et
l'univers.

ayons donc attention qu'au moment de la figure, les esprits, humains et autres,
sont répartis de manière accidentelle. La prévarication de certains esprits a,
en effet, inauguré le temps et l'espace que détaille le Tableau universel. Dieu
a exclu les anges rebelles de sa cour divine, de son immensité. L'univers,
qu'encerclent les esprits de l'axe feu central, est le lieu de leur exil. Il
provient d'une création effectuée par des esprits restés fidèles. Sur l'ordre de
l'Eternel, ces esprits créateurs ont accompli leur tâche en proférant, dit
Martines, la parole du fils huiténaire. (Huiténaire sera, en conséquence, la
puissance confiée au premier mineur.)

A quoi bon pour l'homme savoir ce dispositif dont le schéma aura entrouvert sur
la complexité ? A agir et à vaincre. A opérer la réintégration, but ultime, et
mission de l'homme émané pour ce but. La réintégration fera rentrer tous les
êtres dans l'éternité de l'amour divin. Cependant la postérité dAdam n'est plus
en mesure d'accomplir sa mission immédiatement. La chute du père a rendu
nécessaire leur réconciliation préalable. Le chemin de cette réconciliation,
c'est l'initiation.

Adam est le premier homme, nous le sommes aussi en même temps que le dernier.
L'ancien Adam se renouvelle en Christ, second Adam. L'homme d'un désir assumé,
traduirons-nous dans la mouvance de Martines, s'en remet à sainte Sophie, Jésus
notre Mère, qui est le Christ, et possédant ainsi la chose, possédé par elle,
l'homme, ou l'homme-Dieu, imite en perfection relative l'homme-Dieu absolument
parfait, ou l'homme-Dieu et divin. Emprunterons-nous le langage des Pères de
l'Eglise en soutenant que l'homme devient par grâce, non pas ce que Dieu est,
mais ce que le Christ est par nature : Dieu ? Cela est vrai, cela peut se
déduire du Traité et même le doit, en vérité. Mais cela n'y est point formulé,
même en d'autres termes. Les langues sémitiques n'emploient pas le verbe être
pour copule ; la pensée sémitique non plus.

Le Traité de Martines exhorte le disciple à la théurgie cérémonielle qui
effectue la nécessaire réconciliation de l'homme et la réintégration
universelle. Cette théurgie est le rituel grâce auquel l'homme travaille sur le
monde angélique et, par conséquent, sur le monde matériel et communique avec
Dieu - ou travaille sur lui en même temps que pour lui. Une Nouvelle instruction
coën, tire la pratique de la réconciliation dans un sens ascétique et mystique,
sans trahir la doctrine, sans même exclure et en frayant même une voie adjacente
d'exercice secret, que Martines estimait la voie principale, sinon idéale.
C'est, écrit l'auteur anonyme qui ressemble à Fournié, un «traité de
résurrection».

2 - Le siècle et l'éternité

«Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont
avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser.» «Si l'homme était heureux,
il le serait d'autant plus qu'il serait moins diverti, comme les saints et
Dieu.» Bref, «la seule chose qui nous console de nos misères est le
divertissement, et cependant, c'est la plus grande de nos misères.» Pensées de
Pascal, et Saint-Martin louait Pascal d'avoir été le plus avancé d'entre ceux
qui n'ont pas possédé la clef, à savoir la vérité plénière de la réintégration.

Vous voyez marcher toutes sortes de gens dans la rue ; eh bien, ces gens-là ne
savent pas pourquoi ils marchent, mais vous, vous le saurez». Par ces mots
Martines invita Pierre Fournié à entrer dans l'ordre des élus coëns. Vous
saurez, lui disait-il, en somme, pourquoi l'homme marche et pourquoi il doit
marcher, quel est son désir et quel est l'objet de son désir dont il tâche à se
distraire, en marchant dans la rue, par exemple.

«Vous devriez venir nous voir, ajoutait Martines à l'abbé Fournié, nous sommes
de braves gens. Vous ouvrirez un livre, vous regarderez au premier feuillet, au
centre et à la fin, lisant seulement quelques mots, et vous saurez tout ce qu'il
contient.» Et vous aurez le secret des marcheurs qui est votre secret. Le livre
à feuilleter, c'est l'homme, en effet, l'homme livre vivant et livre de vie. La
science du Traité sur la réintégration analyse ce livre, car Martines ne traite
jamais que de l'humain essentiel ; le sens de ma vie, c'est-à-dire sa
signification et sa direction, son orientation, ou sa conduite vers l'Orient. Le
Traité s'adresse désormais à tous les hommes sans exception. Il n'est point
d'homme que Dieu ne désire et qui ne désire lui-même, fut-ce dans l'énigme, de
satisfaire en Dieu son désir fondateur. Nul homme qui ne révèle ainsi ce désir.
Mais, selon le mot de Saint-Martin, il n'y a rien d'aussi courant que les désirs
et d'aussi rare que le désir. Moyennant quoi, l'échappatoire est une impasse :
oui, tous les hommes sont hommes de désir et capables, dignes, à quelque degré,
du Traité sur la réintégration.

Martines veut ramener les «hommes du siècle» de l'incertitude de leurs
recherches vers la vraie science. Il introduit sa gnose dans la problématique
des Lumières. Sa théosophie est en conflit radical avec le philosophisme et
l'athéisme de son siècle. Sa science est «certaine et vraie parce qu'elle ne
vient pas de l'homme». Si Martines expose cette science dans son Traité, manuel
de l'Ordre des élus coëns, ce texte n'était pas destiné à l'édition. Il était
réservé aux titulaires du grade supérieur de l'Ordre des élus coëns, les
réaux-croix. Ce n'est qu'en 1899 que ce texte connaîtra une première édition
(aux mille défauts). La présente édition, réalisée d'après le manuscrit
autographe de Louis-Claude de Saint-Martin, veut rendre justice et service,
enfin. Le fait rejoint le droit.

3 - La réintégration

En la théurgie résident le vrai culte et la vraie loi, fondées sur la vraie
science, pour la cause - la chose - de la réconciliation humaine et de la
réintégration universelle - la chose encore, fin et moyen. La théurgie
cérémonielle est manière compliquée d'invoquer l'Eternel. Comment invoquer
l'Eternel ? Martines, dans son Traité (§ 84) propose comme grand ancêtre le
prophète Enoch. Ce saint homme choisit dix sujets pour l'assister dans ses
travaux théurgiques « listiques chaotiques ». Hélas, Martines n'explique nulle
part le sens de « ces deux mots, qui appartiennent aux sciences spirituelles
divines ». (Il y comptait, pourtant.) Une autre version du Traité procure la
variante « listiques catholiques », Lapsus ? « Listique » n'est pas français, ni
portugais, ni italien, mais on peut y lire un hispanisme, induit par «listo»,
habile et capable, brillant et magistral. Ou bien «listique» serait-il une forme
abrégée, par erreur ou par tactique, de «kabbalistique» ? L'hypothèse, nous le
verrons plus loin ne serait pas incongrue, pourvu qu'on prît l'hypothèse
supposée sous-jacente dans un sens large. Mais, assurément, les travaux de
théurgie sont listiques et «chaotiques», car ils travaillent à rétablir l'ordre
dans le chaos qui menace depuis l'origine de la matière.

Rétablir l'ordre ordonné à la réintégration universelle, telle est la grande
affaire de l'homme de désir. La chose en est la fin et le moyen. Ce terme
étrange, ,la chose», Martines l'utilise fréquemment même s'il ne figure pas dans
le Traité, il est important d'en esquisser les contours. Pour Martines, la chose
est l'ordre initiatique qu'il a fondé et les élus coëns sont les élus de la
chose. Cet ordre n'a d'autre sens que de servir la chose, c'est-à-dire d'amener
ses membres au but qui est le motif même de son existence. Ainsi la chose
désigne l'attachement à l'Ordre et le désir que ses membres doivent cultiver
pour «progresser dans la chose». La chose est aussi l'enjeu de l'Ordre, c'est la
grande affaire, la réintégration, le retour de tous les êtres dans le Principe.

Dans les opérations théurgiques, la chose se manifeste par des effets
illuminatifs, lumineux, ou encore auditifs et tactiles qui cautionnent et
guident les coëns dans leurs opérations. La chose est l'être spirituel qui se
manifeste, elle est la sagesse non pas seulement en tant que vraie science et
vrai culte, mais la Sagesse comme principe de la vraie science et du vrai culte,
leur cause. Dans une Explication secrète, Martines brille par la clarté : «Noé
fut juste devant l'Eternel qui rendit réversible sur lui l'esprit saint d'Hély,
autrement appelé la Sagesse, qui marchait devant l'Eternel, lorsqu'il
manifestait sa puissance en créant l'univers, et qui, à chaque acte de création,
s'écriait : "Tout est bon".»

Présageant une théologie surprenante en son temps et au nôtre, une théologie
archaïque, Martines déclare la personnalité complexe de la chose, où nous ont
conduits les approches précédentes : la chose est la Sagesse personnifiée.
Mieux, elle est la Sagesse personnelle, que Philon nommait déjà le Logos, et
elle l'est dans un rapport spécial avec le Christ. Martines, chrétien primitif
et judaïsant, hésite entre les personnes et les attributs ou les fonctions, et,
pour lui, Dieu prend, d'un point de vue, rang parmi les anges, comme font tant
de messagers humains. Parfois, la même personne angélique tient d'un prophète et
de l'Eternel spécifié. Martines pense et sent comme un chrétien, deux cents ans
avant le concile de Nicée.

La chose est l'esprit saint (les capitales initiales gauchiraient la pensée et
le sentiment de Martines), l'esprit saint d'Hély est l'esprit saint du Christ,
car Hély, prophète, ange et Dieu, est le Christ. Le Christ, Ange du Grand
Conseil, au nom suréminent et tacite comme de besoin, agit par l'esprit saint
sous le nom mystérieux d'Hély (ou Rhély). Et c'est la Sagesse ou la sagesse ; la
chose qu'on est tenté d'écrire la Chose. Nous y résisterons, par souci de
l'équivoque.

La chose est un être, cet être est une personne et cette personne a un nom chez
les chrétiens : Jésus, dit Jésus-Christ, et souvent le Christ, puisqu'il est, du
même mot, mais en hébreu, le Messias, Martines le répète-t-il assez ? Or, en ne
nommant pas la chose autrement que par ce substantif d'apparence si vague, en
appelant chose la cause de tout, la chose par excellence, s'esquisse l'un des
autres sens du mot «chose», à savoir ce qu'on ne peut ou ne veut pas nommer. Le
Traité omet le mot, parce qu'il lui substitue des synonymes déterminants, au
profit des initiés, mais qu'ils soient plusieurs et interchangeables ne
prouve-t-il pas que le nom de la chose reste ineffable, ou que l'ésotérisme
d'aucun de ses noms échappe à la parole charnelle ? La chose, Saint-Martin dans
son premier ouvrage l'appelle la «cause active et intelligente». L'activité de
la chose commence avec la création et ne cessera pas avec la grande
réconciliation ou réintégration. Dans l'intervalle, la chose fait le Réparateur,
puis il fera le constant Améliorateur.

Le rapport avec la chose en Jésus-Christ-Sagesse signifie aussi la présence au
monde, médiatrice à son degré, des anges autres que l'Ange du Grand Conseil et à
lui subordonnés. La Sagesse ou la Gloire, la chose est la forme sous laquelle
Dieu se rend présent, se communique et sous laquelle il veut que l'homme le
cherche. Martines enseignera que c'est par le moyen de la théurgie cérémonielle.
Saint-Martin, après quelques années de pratiques théurgiques, préconisera de
chercher la chose par l'interne. S'il ne nie pas la valeur de la théurgie, il en
dénonce les dangers et insiste sur son caractère facultatif.

Les théophanies antérieures à l'Incarnation sont des manifestations divines du
Fils, nous en avons gagné conscience. La cause commune des théophanies, y
compris celle de la chose - qui est être et personne - est donc, pour Martines
de Pasqually, l'esprit saint d'Hély, le Christ en Sagesse, le Christ en Gloire.
La réintégration est le sujet de notre Traité ; elle se fait dans la chose, par
la chose et avec la chose. Elle est la chose en ce sens, de même qu'au sens de
la grande affaire de l'homme, cet aboutissement de plus en plus urgent de
l'histoire universelle.

Connaître l'Etre suprême et aussi ce qu'il en est de la réalité et de
l'apparence, telle est la vraie sagesse. Connaissance de la matière et de son
origine, de ses essences constitutives et de sa décomposition fatale.
Connaissance de l'Etre suprême et des voies qu'il a ouvertes pour la
réintégration de l'âme active en l'homme par lui émané, connaissance du but de
cette réintégration. Connaissance enfin des différents esprits auxiliaires
également émanés de Dieu mais antérieurs à l'homme. La connaissance utile à
l'homme concerne l'homme d'évidence, comment ne serait-elle pas connaissance de
l'homme en soi ? Connaissance, donc, de la matière et de l'Etre suprême, mais
aussi, par conséquent, de l'esprit humain. Cette connaissance vise la
réintégration de la matière et de l'âme passive de l'homme, qui ne lui est pas
essentielle ni exclusive; elle vise encore l'âme spirituelle active dont la
réintégration possède un tout autre sens, positif, conforme à son essence
divine. Connaissance enfin de l'esprit mauvais et légion au-dehors et au-dedans.
L'homme réintégré reprendra son rang en aspect de la Divinité ; dans l'attente
et, pourvu qu'il soit réconcilié, à l'issue d'une ascension à travers les
sphères planétaires - autant d'étapes psychiques, morales et spirituelles -, il
se reposera, auprès de son premier père et des élus d'auparavant, dans le cercle
de Saturne.


L'HISTOIRE


Dans le Traité, Martines de Pasqually raconte, de l'intérieur, une histoire
toute sacrée, blanche et noire, dont le vecteur est saint. C'est l'hagiographie
du judéochristianisme. C'est une messiologie, une christographie. Elle a pour
ressort, en effet, cette cause active et intelligente, qui est la chose, où Dieu
et l'homme s'épousent, en vue de la réintégration des êtres.

1 D'où sort ce Traité ?

Martines se dit né à Grenoble, en 1727. Sa famille paternelle était,
supposons-le, d'origine juive espagnole marrane, ou plus exactement,
demi-marrane, car des croyances chrétiennes sont partie intégrante de sa foi et
de sa connaissance. Il semblerait que la famille de Martines eût conservé depuis
trois cents ans une tradition ésotérique juive. Mais le judaïsme en question est
un judéo-christianisme qui remonte plus haut que la famille de Martines. Le
judaïsme et la judéité de Martines posent le problème des sources du Traité sur
la réintégration.

La Chine pour Martines n'est pas une source mais un thème symbolique. C'est en
Orient, dans le berceau de l'histoire sainte, qu'il convient de chercher
l'origine de la philosophie de Martines. Là naquit la théosophie juive puis
chrétienne, c'est-à-dire judéo-chrétienne, avant d'émigrer, kabbale, en
Provence, en Espagne et en Italie, et, hassidisme, en Pologne.

Selon Willermoz, Martines avait succédé « à son père, homme savant, distinct et
plus prudent que son fils, ayant peu de fortune et résidant en Espagne. »
Martines parle de connaissances que « ses prédécesseurs lui ont transmises »,
des « papiers et des instructions secrètes » qui lui ont été confiés. Mais il
avoue aussi que sa science est le fruit d'un travail de réflexion et d'ascèse.
La sagesse elle-même m'a enseigné, écrit-il dans le Traité ; la Sagesse
elle-même.

La société que dirige Martines est un «saint ordre religieux», dont les formes
extérieures sont maçonniques. Une patente, authentique ou apocryphe ou encore
arrangée, permettait à Martines de travailler à l'installation des élus coëns,
avant la lettre. Pourtant, les loges de Bordeaux et la Grande Loge de France ne
l'entendaient pas ainsi et les débuts maçonniques de Martines furent difficiles.
Puis il constitua l'Ordre en France.

Martines y présidait comme « l'un des sept chefs souverains universels ». Sa
direction personnelle comprenait l'Europe. Du chef suprême de l'Ordre, il
n'avait droit de parler « qu'allégoiiquement. » L'Ordre des élus coëns a-t-il
reposé uniquement sur Martines de Pasqually ou le grand souverain d'Occident
était-il en personne « un de ces sept bons esprits dont on ne peut comprendre la
vraie nature qu'en lisant le livre des Macchabées, esprits qui sont invisibles
comme les tribus disparues d'Israël, mais qui continuent à agir de leur asile
invisible sur le monde profane » ? La seconde hypothèse est de Fournié ; il y
croyait.

Le Traité sur la réintégration est un midrach. Martines possède donc la Bible,
c'est-à-dire, en l'espèce, l'Ancien et le Nouveau Testament. Seule, la partie
vétérotestamentaire de ce midrach a vu le jour, et encore fort incomplète. Mais
des épisodes du Nouveau Testament y sont souvent allégués. Martines n'ignore pas
les multiples midrachim antérieurs, indemnes de toute référence chrétienne, même
s'il ne s'y asservit pas. Les compléments qui enrichissent les récits du Traité
courent souvent dans la littérature talmudique, rabbinique et kabbalistique. Il
n'est guère téméraire de penser qu'ils en proviennent, directement ou
indirectement. Maints détails relèvent de ce qu'on peut appeler l'ésotérisme
chrétien, au sens le plus traditionnel et, par conséquent, du christianisme
primitif, du judéo-christianisme.

Martines de Pasqually est un philosophe religieux et un théurge, son système
possède une affinité évidente avec le fonds général de la kabbale et
particulièrement avec certains mouvements kabbalistiques.

Dans la première moitié du XIX' siècle, l'historien maçonnique, Claude-Antoine
Thory, repère trois sources de Martines : le Calendarium naturale magicum
perpetuum, de Tycho-Brahé, gravé en 1582, l'Umbra Idealis Sapientiae generalis
d'Esprit Sabbathier, en 1679, et la Carte philosophique et mathématique
accompagnée du Calendrier magique et perpétuel, par l'occultiste contemporain
Touzay-Duchanteau. La similitude de ces trois ouvrages avec certains éléments de
la théurgie des élus coëns est frappante, en effet, quoique ces tables
combinatoires ne soient pas alléguées dans les textes coëns. Du même genre sont
la Virga aurea, la Stéganographie de Trithème et la Philosophie occulte de
Corneille Agrippa, plus rédigée et encore que ce dernier favorise davantage le
perfectionnement personnel, que le soin du cosmos confié aux élus coëns avec
celui de leur réconciliation individuelle et corrélative.

La théurgie rapproche Martines de la kabbale et surtout des écoles
kabbalistiques d'Espagne. Parmi les nombreux textes dans lesquels la théurgie ou
la magie occupent une place importante : le Séfer ha-Bahir, le Séfer de l'ange
Raziel, le Séfer ha-Razim, le Séfer ha-Meshir, la Clavicula Salomonis, ou Séfer
Maftéah Chelomo, simples exemples. Tous ne sont pas d'origine juive, certains
combinent des éléments chrétiens et arabes, de l'hellénisme en arrière-plan
souvent.

Sous Alphonse le Sage, les pratiques occultes se fortifient à Tolède, il fait
traduire en latin le Séfer Raziel, ainsi que le Ghayat al-Hakimi, ou célèbre
Picatrix. L'ouvrage, très lu et mis en oeuvre aux XV' et XVI' siècles, est, au
demeurant, plus magique que théurgique, mais la théurgie ne remploie-t-elle pas
les facteurs magiques et n'est-elle pas une magie sublimée ?

Après un XIV' siècle kabbaliste, les persécutions du XV' et l'Expulsion des
Juifs d'Espagne. Les Juifs espagnols répandent la kabbale autour du Bassin
méditerranéen. Ils se dispersent, quelques-uns, au Portugal, aux Pays-Bas, en
Grande-Bretagne et en Italie. Avec Cordovero, et Isaac Louriah, espagnols, ce
mysticisme juif revit à Safed de Galilée et en Afrique du Nord.

Dans la Florence de la Renaissance, la magie va connaître un développement
particulier. Ficin développe un amalgame magique de néo-platonisme, d'hermétisme
et de christianisme, mais point de kabbale. Pic de la Mirandole et Reuchlin, à
la fin du XVe siècle, forgent une kabbale chrétienne et pratiquent une magie
angélique. Agrippa, Trithème suivront dans cette voie. Pic, en parallèle avec le
Juif Yohanan Alemano, s'occupe des anges et des séfirot, qu'il identifie les
unes avec les autres, Dieu même. Le pape Alexandre VI s'accordera avec Pic de La
Mirandole pour concilier même pratiquement cette magie kabbalistique originale
avec le christianisme. La kabbale dite chrétienne est autorisée par l'hermétisme
que justifie lui-même une prisca theologia oecuménique où voisinent les
prophètes Pythagore et le Trismégiste, Platon et Orphée, Zoroastre et Moïse. La
rencontre, l'interaction avait eu lieu, néanmoins, en Espagne, dans la
génération précédant l'Expulsion, christianisante serait-on tenté de dire, d'un
pré-martinésisme.

Si la kabbale italienne penche vers la philosophie, la kabbale espagnole est
avant tout théosophique et théurgique, elle travaille à restaurer l'unité
divine. Nous sommes plus proches qu'il n'y paraît de la réintégration selon
Martines. La kabbale magique en Espagne au XV' siècle anticipe la kabbale
lourianique. Cette magie, où la théurgie sert le messianisme, va au-delà de
l'obéissance des commandements légaux du judaïsme rabbinique.

Après la Renaissance, les deux lignes, qui s'étaient croisées, divergeront de
nouveau : d'une part la magie liée à la kabbale chrétienne et au néo-platonisme,
d'autre part la magie et la théurgie juives. Impossible de situer Martines de
Pasqually ici ou là. Mais le repérage de ces deux lignes ne saurait être
indifférent à l'étudiant en martinésisme.

La particularité magico-théurgique de Martines s'analyse par rapport à la
kabbale. Sa théurgie comme sa théosophie ne sont pas spécifiquement
kabbalistiques, de plus elles s'expriment dans un contexte chrétien inaliénable.
Une influence par résonance de la kabbale n'est toutefois pas à exclure, voire
l'influence directe de certains ouvrages.

En kabbale comme chez Martines, priment les thèmes théosophiques de la descente
et de la remontée ; de la chute, de la dispersion et de la restauration, de la
réintégration. Le gilgul kabbalistique des âmes, c'est-à-dire leur circulation,
depuis la fragmentation de l'âme d'Adam, est-il si éloigné de la récurrence
prophétique chez Martines, quand il s'exemplifie dans le passage de l'âme de
Seth en Moïse, avant qu'elle ne se manifeste dans le Messie ? Enfin, les
techniques de méditation et d'union extatique, les visions surnaturelles
rapprochent la kabbale et le système des élus coëns, et la magie et la théurgie,
qui souvent se fréquentent.

Au point d'incertitude où la personnalité sociale de Martines nous fige,
avançons, dans la mouvance du fondateur de la kabbale chrétienne, Pic de La
Mirandole, la nouvelle interprétation tout à l'heure alléguée de ces mots
étranges par quoi le Traité qualifie les travaux des élus coëns et de leurs
prédécesseurs : «listiques chaotiques». Une variante, on l'a vu, lit
«catholiques» au lieu de «chaotiques». Si «listiques» n'était que
«kabbalistiques», amputé volontairement ou par mégarde, le second adjectif,
«catholiques», prendrait le même sens que chez Pic dans «philosophie catholique»
(c'est-à-dire universelle, au sein de l'Eglise romaine dont le catholicisme, ou
l'universalité, serait ainsi réalisé). L'expression martinésienne désignerait de
même une espèce de kabbale spéculative. Et Martines y adjoindrait une théurgie,
comme Pic une magie à sa kabbale, encore que de la kabbale pratique, ou de ses
analogues entrent en composition dans la théurgie de Martines beaucoup plus et
beaucoup mieux que dans la magie de Pic.

2 - Au singulier rameau d'une branche réprouvée

Martines est chrétien en même temps que juif, en deçà de la division. Avait-il
accompli cette synthèse lui-même ou celle-ci existait-elle déjà dans sa famille
? Il est impossible de répondre, car l'unité judéo-chrétienne préexistait à
l'Espagne originelle (sauf erreur) de Martines. La théorie de Martines a pour
abrégé le midrach du XVIIIème qu'est le Traité sur la réintégration. Le genre
auquel appartient ce texte surprendra le lecteur peu instruit du judaïsme et du
christianisme du ler siècle pour deux raisons: parce que c'est un midrach et
qu'il est judéo-chrétien. Lisez l'épître de Jude, le frère du Seigneur et de
Jacques le Juste, et vous constaterez que Martines n'est ni aberrant ni isolé.
L'Eglise de Jude est l'Eglise de Jacques, premier évêque de Jérusalem. Martines
se place dans la continuité de cette Eglise officiellement disparue.

Martines était-il juif ? Cette question troubla ses contemporains. Sa mère, que
son père avait épousée à l'église, n'était pas juive. Il était baptisé, s'est
marié à l'église et a montré à plusieurs reprises les preuves de son attachement
à l'Eglise. Pourtant, il gardait, dirait-on, une sensibilité juive. S'il
admirait les vertus des premiers patriarches, il méprisait les chefs du judaïsme
moderne. Il reprochait aux Juifs d'avoir refusé de reconnaître le Christ.
Martines est juif en même temps que chrétien, et ce trait essentiel le rattache
à une forme de christianisme et de judaïsme très ancienne, primitive.

Qu'est-ce que le judéo-christianisme ? Les vrais Juifs sont chrétiens, faut-il
dire de vrais chrétiens, sans cesser d'être Juifs, et les premiers chrétiens
étaient des Juifs. Au cours des cinquantes dernières années, le progrès des
études relatives aux origines du christianisme fut sans précédent. Il en appert
que le panorama du judaïsme au Ier siècle est d'une richesse et même d'une
variété insouçonnées ; que le Nouveau Testament, qui appartient au christianisme
primitif, et l'Ancien Testament dans l'histoire duquel le Nouveau s'inscrit,
s'incrivent tous deux dans le contexte de la religion gréco-romaine de l'époque
; que la variété des communautés chrétiennes ne le cède en rien à celle des
écoles juives avec qui des analogies s'avèrent. Il existe donc une espèce
judéo-chrétienne du genre juif comme du genre chrétien, mais le
judéo-christianisme lui-même n'est pas un monolithe. Le judéo-chritianisme de
Martines en est, au XVIII' siècle, l'une des espèces. Ces espèces se distinguent
par leur degré de judaïsme et de christianisme qui se mesure à l'aune de la
christologie ; la croyance minimale étant celle de la messianité de Jésus le
Nazaréen, et la croyance maximale admettant la déité ou la divinité indécise ? -
du Christ, de Jésus-Christ soit éternelle, soit innée - soit acquise, par
exemple, au baptême de Jean -, qui, en tout cas, n'implique pas le dogme strict
et définitif, définitivement vérace, de la Sainte Trinité.

Les chrétiens d'origine juive ont, dès le début du christianisme et pendant
plusieurs siècles, constitué, à l'intérieur de l'Eglise, des groupes
particuliers, conservant l'observance de rites juifs. Tel fut le cas de la
communauté de Jérusalem présidée par Jacques, le frère du Seigneur et de Jude.

Le judéo-christianisme illustre l'analogie entre la diversité du judaïsme et la
diversité du christianisme, au Ier siècle, en se situant sur la ligne des écrits
intertestamentaires. Sur cette ligne, le Fils de l'Homme qui pourrait n'être
qu'un homme quelconque et qui est l'homme par excellence, espoir et paradigme de
l'homme quelconque, selon son désir essentiel, nostalgique du passé et du futur,
les cieux, les bons et les mauvais anges, l'esprit et les prophètes (en étendant
ce terme à des personnages de l'Ancien Testament qui ne l'ont pas toujours
porté), le combat des ténèbres contre la lumière, l'eschatologie du perpétuel
aujourd'hui et du demain sans lendemain.

Des textes de Qumran annoncent le futur Séfer ha-Razim et les textes
magico-théurgiques du Ier siècle de notre ère, tout en se rattachant, par leur
côté mystique, où le Char se met en marche, à la kabbale et au mysticisme juif
des temps modernes. Mais c'est de magico-théurgicomystiques qu'il faudrait
qualifier tous ces textes, et tous textes congénères jusqu'au rituel coën,
n'importe leurs haut-reliefs respectifs et au risque que le qualificatif
souffrît d'un pléonasme, ou d'un double pléonasme. On a souligné que ce courant
du judaïsme avait ça et là pénétré le christianisme, mais dès le début, il avait
été assimilé par le judéo-christianisme.

Au judéo-christianisme appartient l'ébionisme, avec sa christologie basse. Les
ébionites sont proches de Qumran, ils cultivent l'angélologie et
l'adoptionnisme. Ils refusent l'identité d'être entre Dieu et l'homme Jésus :
pas plus que de naissance surnaturelle, la préexistence ou la déité. Jésus est
un homme qui devint Christ et Fils. L'ébionisme est l'ancêtre de l'élkessaïsme,
une communauté très proche des ésséniens et des thérapeutes. Pour les
elkassaïtes, le Christ est Dieu, mais dans un sens restreint, et Jésus se
réincarne perpétuellement. Ebionistes et elkessaïtes sont les héritiers dévoyés
du groupe apostolique.

Le judéo-christianisme fut relégué par la Grande Eglise au IV' siècle. Il se
métamorphose dans le manichéisme (au pays des Parthes ... ) et dans l'islam,
cependant quelques groupes subsisteront et c'est de ce côté encore peu exploré
qu'il faut peut-être chercher l'ascendance religieuse, théosophique et
théurgique de Martines dans l'histoire.

Parmi les écrits judéo-chrétiens, les ouvrages du Pseudo-Clément nous offrent
une transition littéraire entre le judéo-christianisme et le Traité de Martines.
Homélies et Reconnaissances portent trace d'un courant de l'époque apostolique
hostile à Paul. Leur dogme fondamental : Dieu et son prophète - prophète vérace
et vrai, Verus Propheta -, récurrent à travers les âges, d'Adam à Jésus en
passant par Moïse. Ses piliers fondamentaux sont les deux Testaments et la loi ;
les anges et les démons et toutes âmes, tous engagés dans la lutte de la lumière
contre les ténèbres. La mort et la résurrection de Jésus-Christ ne sont pas au
centre, mais la Sagesse régulatrice est l'âme et la main de Dieu. L'Ordre de
Martines florit au singulier rameau d'une branche reléguée, réprouvée.

3 - Le bon sens

Martines se scandalise de trois personnes en Dieu. Pour lui, Dieu est un, et son
essence est quaternaire. Cette quaternité, Dieu la manifeste par l'émanation des
premiers êtres en quatre classes. Martines dénonce le dogme de la Trinité, mais
voit en Dieu trois modalités d'expression, la pensée, la volonté et l'action.
Cette trinité d'opération s'exerce par des esprits, plus tard elle sera aussi
l'apanage de l'homme. Les anges (qui sont et qui ne sont pas les esprits chez
Martines) jouent tant de rôles à l'endroit de Dieu et de l'univers ! Martines
montre dans son Traité comment de ces êtres émanés ont trahi, et l'histoire
commença. Cette rupture a exigé la création matérielle destinée à servir aux
rebelles de maison de correction. L'homme est alors émané pour diriger
l'univers. En compagnie des anges restés fidèles, il doit oeuvrer à la
réunification de tous les êtres. Les bons anges sont à l'égard de l'homme des
organes nécessaires. Le travail imparti à l'homme, le culte véritable, consiste
donc pour lui à se mettre en rapport avec ces agents intermédiaires. Les anges
sont comme des pseudopodes du médiateur suprême. Leur efficace tient à leur
subordination au Réparateur, Médiateur universel, Christ ou Messie, Sagesse, la
chose.

Adam est le premier élu appelé à opérer la réintégration. Il est le réau,
l'homme roux, fait de terre rouge. Il est roi de l'univers, homme-Dieu très fort
en sagesse, vertu et puissance. Adam est homme-Dieu, il est émané à l'image et à
la ressemblance de Dieu. Image de Dieu, il porte le sceau quaternaire, Martines
le nomme «mineur quaternaire». A la ressemblance de Dieu, il possède trois
facultés d'expression, pensée, volonté et action.

Adam vit d'abord hors de la dimension temporelle et spatiale, dans la
méta-histoire, bien que sa mission l'oblige à se fabriquer un corps glorieux
pour oeuvrer dans le monde créé. Sa propre chute le condamnera à l'exil
terrestre. Il conserve, enfouie en lui, l'image de Dieu, mais de la ressemblance
il ne garde que les facultés de volonté et d'action, car il s'est coupé de la
pensée de Dieu. L'homme doit se réconcilier pour retrouver sa triplicité
d'opération ; en l'état, il a besoin des autres esprits pour penser. Par sa
volonté il lui incombe de néanmoins choisir entre les pensées des bons esprits
et celles des mauvais qui cherchent à l'égarer. Privé du soleil suprême, il a un
guide pour flambeau, un «bon compagnon», son ange gardien.

Même exilé, l'homme conserve son statut et il continue d'occuper le centre de
l'univers où sa mission doit s'exercer. Dieu ne laisse cependant pas l'homme
seul dans sa mission. Il lui envoie ou choisit parmi l'humanité des élus, soit
des hommes qui ont en eux de l'angélique et du divin. Beaucoup sont prophètes et
sont choisis pour maintenir le vrai culte parmi les hommes. Ces élus, que
Martines classe en trois catégories, il en dresse la liste : Hély (non pas
Elie), Enoch, Melchisédech, Ur, Hiram, Elie, et le Christ (ou Messias). Une
autre liste comprend, Abraham (parfois Adam et Abel), Enoch, Noé, Melchisédech,
Josué, Moïse, David, Salomon, Zorobabel et le Messie.

A travers tous ces élus circule, à des degrés divers de présence, un seul et
même esprit, le prophète récurrent, le Messias coexistant avec et dans
l'humanité en voie de réintégration. Un nom domine celui de ces élus, Hély. Il
est omniprésent dans le Traité, et son rôle est essentiel dans le sauvetage des
hommes.

Martines différencie Hély (qu'il écrit parfois Rhély) d'avec Elie. Elie est
après Moïse la plus grande figure de l'Ancien Testament. Comme Enoch et plus
tard le Christ lors de l'ascension, il monte au ciel, lui sur un char de feu.
Son retour est annoncé pour les temps messianiques. Pour certains, Elie, tel
Melchisédech, est un ange incarné. D'autres ont prétendu qu'après son enlèvement
il était devenu l'ange Sandalphon, de même qu'Enoch était devenu l'ange
Métatron. La tradition juive fait d'Elie le précurseur du Messie et le
Pseudo-Clément discerne en lui le prophète récurrent. Martines fera de même.
Juifs, judéo-chrétiens, chrétiens de la Grande Eglise s'accordent sur la figure
messianique du prophète Elie. Les Juifs tiennent que l'Esprit non seulement
inspire Elie, mais qu'il lui est associé. Dans le bas-judaïsme, l'Esprit est
donné au Messie. La tradition judéo-chrétienne restaure cette dernière tradition
sans négliger la première. Elie devient quasi-Messie, parfois Messie sacerdotal.
Martines participe à l'imbroglio, parce qu'Hély a à voir avec l'Esprit.

A l'époque de Jésus, on s'interrogeait pour savoir s'il était Elie. Les cercles
judéo-chrétiens ou gnostiques enseignaient que l'esprit ou l'Esprit, qui avait
été, des siècles auparavant, sur Elie, l'esprit d'Hély fit, lors du baptême au
Jourdain, sa jonction avec Jésus, lequel serait devenu ainsi Christ,
c'est-à-dire Messie en grec. Martines s'était formé, ou avait reçu cette
conception judéo-chrétienne faisant de Jésus Hély, mais dès sa naissance, ce
semble, ou plus tôt.
Retenons, au regard du Traité et d'autres témoins du judéo-christianisme, la
récurrence d'Elie, typologie conjointe, en liaison avec le messianisme, avec le
Messie, et en raison de la liaison avec l'Esprit, selon la tradition rabbinique
et judéo-chrétienne, avec Jésus-Christ et sa Sagesse, Jésus-Christ-Sagesse ;
l'Esprit et Jésus-Christ-Sagesse associé eux-mêmes ou conjoints, selon la
tradition judéochrétienne. L'Esprit qui est aussi l'Hély de Martines ;
Jésus-Christ-Sagesse qui est la chose. Il y faut sans cesse revenir, nous n'y
manquerons pas. Ni d'admirer Rhély.

Hély est le Christ, inséparable de l'esprit, un être pensant, le nouvel Adam.
Hély est le Christ toujours présent par son esprit et sa vertu chez les
prophètes. Ces prophètes sont le Prophète qui revient, le Messias toujours
présent parmi les hommes, sous différents noms. Pour Martines, répétons-le, Hély
est le Verbe et l'Esprit, la Sagesse qui marchait devant l'Eternel lors de la
création, le Verus Propheta, le chef des anges. La permanence divine n'exclut
pas la progression prophétique. Hély est primordial, il est le plus fort ; le
Christ est le dernier, qui arrange et clôt tout. Martines passe sans gêne
d'Hély, le saint esprit, au Christ, le Messias. L'un et l'autre, quand on
distingue, animent la chaîne des prophètes dont ils sont, dont il est, en noms
propres et respectifs, aux deux extrémités. Tous prophètes sont figures du
Christ et supports d'Hély que nous appelons Christ, éminemment.

Mâchîah, l'oint, transcrit Messias et traduit par Christos en grec, revient
quelque quarante fois dans l'Ancien Testament. Il s'applique à des personnages
consacrés pour une fonction sainte, roi, prêtres ou prophètes. Le Christ est le
réconciliateur universel, le réparateur universel. Le Christ ou le Messias ne se
limite pas à la personne de Jésus qui seule l'embrasse, et il a toujours été
avec les enfants des hommes. Incognito, c'est aussi une tradition sérieuse des
Juifs et des judéo-chrétiens.

Au Christ reviennent trois actes majeurs. Par le premier, sous le nom d'Hély, il
réconcilia Adam après la chute. Par le second, son incarnation en Jésus, il
réconcilia l'ensemble du genre humain. L'heure du troisième sonnera à la fin des
temps, lors de la réintégration finale. Le Christ a laissé une Eglise et une
liturgie qui incorpore des éléments de tradition très ancienne. Martines le
soutient et identifie cette religion avec le catholicisme romain qu'il professe,
mais au prix de quelques arrangements et de quels malentendus !

- III -

L'URGENCE

D'urgence, la chose qui est essentielle et l'histoire qui est perpétuelle
requièrent l'homme afin qu'en esprit et en vérité il sollicite la chose et
boucle l'histoire : agir, en sachant, pour vaincre.

1 - Théurgie nécessaire et diverse

Molester les esprits pervers et les amener au culte de l'Eternel, communiquer
avec le saint ange gardien en collaboration avec tous les bons anges, progresser
moralement en même temps qu'initiatiquement, en son coeur comme dans le cosmos,
pour la réconciliation personnelle préalable à la réintégration de tous les
êtres, telle est la théurgie selon Martines, d'un mot qu'il n'emploie pas mais
qui est le bon. A la connaissance des sciences spirituelles divines, l'homme de
désir, dont la persévérance lui aura valu d'être habilité, joindra les « travaux
listiques catholiques » ou « chaotiques ». Ces travaux, en effet, la théurgie
des coëns, de même que les sciences corrélatives, touchent à Dieu, à l'homme et
à l'univers. L'Ordre est un institut religieux.

Le mot coën signifie «incorporisation de l'être spirituel mineur», à savoir
l'homme, et sa jonction avec le principe corporel de sa forme. Il fait allusion
à l'âme spirituelle incorporée dans son temple particulier, car le corps est un
temple. Cela, qui était vrai quand Adam possédait un corps de gloire, reste vrai
après la chute qui épaissit le corps d'Adam. Coën signifie aussi les pâtiments,
ou les souffrances, dus à une union contraire à sa nature. L'homme ne peut
recouvrer ses facultés que grace à d'autres êtres. Notre être propre doit, à
cette fin, être lui-même purifié. Reconnaissons donc d'abord, en vrais coëns,
notre indignité, puis veillons à rendre continuel le désir de notre âme de se
rapprocher de son principe par l'offrande continuelle de notre volonté et de
notre libre arbitre, entre toutes facultés. Ce sacrifice de justice obtiendra la
jonction de l'esprit bon qui rétablit l'homme. Alors, celui-ci pourra offrir le
culte sacrificiel ou de propositions. Notre jonction, par la force de notre
volonté, de notre désir et de notre prière, avec ces êtres spirituels bons, en
aspect du principe divin, nous communique les influences et les bénédictions
spirituelles divines qu'ils reçoivent et que nous ne pouvons plus recevoir
directement mais seulement par eux.

La théurgie coën est issue du changement des lois cérémoniales d'opération, que
la chute d'Adam nécessita. C'est «un cérémonial et une règle de vie pour pouvoir
invoquer l'Eternel en sainteté». Ce culte fut inspiré à Adam par notre divin
maître Jésus-Christ, sous le nom d'Hély. Abel, que Caïn singea, Seth opérèrent à
leur tour. A proprement parler, Enoch est à l'origine du «cérémonial et règle de
vie». La théurgie, qui est le culte des élus coëns, commence, en tant que tel,
avec Enoch. Mais tout, en l'espèce, a été transmis par l'esprit.

La théurgie, le rituel maçonnico-théurgique de Martines de Pasqually emprunte au
culte juif, tout en déclarant celui-ci perverti et «dépassé». Il ne s'identifie
pas au culte catholique romain, tout en tenant celui-ci pour valide et quasiment
allant de soi, irremplaçable assurément. Martines en a suivi les rites et les a
recommandés, sinon imposés à ses disciples.

Dans l'Ordre des élus coëns, seuls les réaux-croix ont qualité pour recevoir
dans son intégralité la théorie et la pratique du culte théurgique. Selon
Martines, réau désigne l'homme par excellence, du fait que ce mot signifie ni
plus ni moins qu'Adam même, Adam, le rouge ou le roux, Adam au corps d'adamah,
soit de terre argileuse.

Le coën ne doit satisfaire à aucun critère ethnique ni tribal. Même si elles
furent peu nombreuses, mais les coëns ne l'étaient guère non plus, quelques
femmes furent admises au degré de réau-croix.

Le théurge s'imposera une hygiène de corps, d'âme et d'esprit rigoureuse. Vous
ne mangerez plus, de votre vie durant, lui enjoint Martines, «du sang de pas une
espèce d'animaux [..] vous jeûnerez soigneusement les temps qui vous seront
ordonnés». L'élu coën sera pieux. Par exemple : «Vous n'oublierez non plus de
dire le Miserere mei, au centre de votre chambre, le soir avant vous coucher,
ayant la face tournée vers l'angle qui regardera vers soleil levant ; ensuite
vous direz le De Profundis, les deux genoux en terre et la face prosternée par
terre. [...] Vous observerez pendant les 3 jours d'opérations de dire le matin
votre office du Saint-Esprit, le soir dans la chambre vous travaillerez les sept
psaumes et les litanies des saints.»


S'il paraît bien que la théurgie coën remonte au judéo-christianisme primitif,
quand elle reprit une théurgie en fait judéo-hellénique, tout incite à croire
que, de là au XVIII' siècle, des apports magico-théurgiques juifs et chrétiens,
c'est-à-dire d'un hellénisme et peut-être d'un judaïsme renforcés, ont grossi,
réformé une tradition dont le corps et le coeur, consistent, selon la plus haute
probabilité, en un ésotérisme judéo-chrétien, théorique et pratique, et pourquoi
ne pas dire en une kabbale judéo-chrétienne - ni kabbale juive, ni kabbale
chrétienne, sauf toutes interactions imaginables - dont la famille de Martines
aurait eu, entre autres, le dépôt, marrane avant le marranisme, en somme, puis
deux fois marrane. L'hypothèse ne préjuge en rien de l'appartenance ethnique ou
communautaire de Martines. Celui-ci repose, sans trop de confort mais avec
assurance, sur son rameau singulier.

L'incroyance, l'immoralité, la tiédeur spirituelle invalident la théurgie. La
magie de Martines réclame une religion et une religion des plus spirituelles. La
Nouvelle Instruction coën, tient les deux bouts de la chaîne, mais elle inverse
le rapport non pas hiérarchique (car Martines sans doute eût préféré d'avoir en
grand la mystique) mais réellement applicable : c'est l'interne qui est premier,
un peu par tactique, beaucoup par conviction ; la théurgie indispensable, mais
seconde. Ce dont Martines était nostalgique et que Saint-Martin insinuait en
partie dans ses leçons avant de le proclamer sans retenue, la Nouvelle
Instruction coën en propose une version mitigée. La mystique s'accompagne de
cérémonies théurgiques, la théurgie est inhérente à la mystique que l'ascèse
autorise. La mystique enseignée est une mystique chrétienne. Elle tourne toute
autour de Jésus-Christ. C'est même une mystique catholicisante, voire catholique
romaine conformiste, dans un contexte doctrinal fort rassurant, quoiqu'il garde
de Martines du vocabulaire et des idées.

Or, si parmi les travaux préparatoires, la théurgie cérémonielle n'est pas
évoquée (elle l'est ailleurs dans le texte), il semble que d'autres, tout aussi
mystérieux, y soient compris, on les dirait aujourd'hui «voies internes» qui
visent à instituer, dès cette vie, le corps de gloire, par la transmutation du
corps de matière. Le manuscrit de ce texte, dont il à été retrouvé un exemplaire
dans les papiers de Saint-Martin (fonds Z), est incomplet. Il s'interrompt,
déchiré, et le reste, dont rien ne permet de supputer la longueur, est perdu.
Hélas, car, s'il n'est pas sûr que la Nouvelle Instruction coën s'accorde en
tous points avec ce qu'eût été le midrach martinésien du Nouveau Testament, on
peut estimer que ce document exceptionnel parfois révèle un Martines authentique
et méconnu, toujours s'efforce de concilier, au-delà des particularités
catholiques romaines, la théurgie coën et le christianisme orthodoxe.

Que les apprentis sorciers se le tiennent pour dit le rituel coën n'a de sens et
de puissance qu'au sein de l'ordre des élus coëns, il ne va point sans un
travail intérieur, et au double titre de rituel et de chemin de perfection, agir
en théurge signifie être coën et c'est un état avec sa discipline. Martines
pensait, toutefois, que le travail intérieur n'était pas suffisant et que depuis
la chute, la théurgie cérémonielle était devenue indispensable. Il faut bien,
dira-t-il à Saint-Martin, se contenter de ce qu'on a.

Jean-Baptiste Willermoz ne l'a pas crue indispensable et, une fois l'Ordre des
élus coëns disparu, il choisit de confier à l'Ordre des chevaliers bienfaisants
de la Cité sainte (1778/1782), le dépôt de la doctrine transmise par Martines.
Mais cet ordre-là ne souffle mot de la théurgie cérémonielle.

Louis-Claude de Saint-Martin rejettera les rites théurgiques, et les rites
maçonniques, comme inutiles et dangereux. Le Philosophe inconnu croit, il sait
que nous avons davantage que ne le déplorait Martines : nous avons l'interne qui
enseigne tout et protège de tout, le coeur où tout se passe entre Dieu et
l'homme, par la médiation unique du Christ et les épousailles de la Sagesse. La
rencontre avec la chose devient mystique.

Tenons, exhorte Saint-Martin, plus à la marche des principes et des agents
supérieurs qu'à celle des principes inférieurs et élémentaires. Défions-nous
donc du sidérique, encore appelé astral, ou céleste, et surtout de sa branche
active. Quand on ouvre toutes grandes les portes, on ne sait qui va entrer et,
même si, contre la vraisemblance, toutes précautions étaient prises, les formes
théurgiques, comme toutes formes, risqueraient de détourner plus que de soutenir
l'homme de désir qui possède tout en lui, pourvu que Dieu y vienne et, par
conséquent, qu'il ait nettoyé et orné la salle du festin, poli le miroir dont la
pureté permet l'assimilation du reflet au reflété. La pensée de Saint-Martin
repousse même les formes religieuses, notamment les sacrements de l'Eglise, sauf
à les priver de toute forme, voire de l'Eglise. Mais nul disciple du théosophe
d'Amboise ne se croit contraint à refuser l'Eglise et ses sacrements. Il
apprendra, au contraire, ce que Martines et Saint-Martin ignoraient, ce qu'est
l'Eglise et ce que sont les sacrements.

2 - Vérifier le système

Martines de Pasqually se dit, en mainte occasion, catholique romain. Aucune
raison de mettre en doute la sincérité du propos. Mais sa véracité ? Le système
de Martines sur la réintégration n'est-elle, comme le prétend Le Forestier, qui
n'y comprend rien, une «doctrine chrétienne que de nom» ? Elle est chrétienne de
nom et, si l'on exclut, en toute équité, l'hypocrisie, le christianisme enseigné
par Martines n'est point commun. Non seulement il semble peu catholique, au sens
romain du terme, nonobstant l'appartenance confessionnelle sincèrement
revendiquée, mais encore ce christianisme s'analyse en thèses métaphysiques et
théologiques dont frappe souvent l'étrangeté, qui dépasse celle des mots, et
même l'hétérodoxie patente. En est-il conscient ? Voici un homme, un chrétien
des deux premiers siècles, un judéo-chrétien - on l'a bien vu - mais il ne le
sait pas, ou il le sait mal. Judéo-chrétien, il tente de s'accorder avec la
théologie post-tridentine de l'Occident latin.

Martines n'admet pas le dogme de la Trinité, car Dieu est un et son essence
quaternaire. Lorsqu'il nomme le Père, le Fils et le Saint-Esprit, ce sont pour
lui trois fonctions en trois facultés - respectivement l'intention, la pensée et
l'action -, non point des hypostases (pour utiliser le synonyme technique de
Personnes). Il personnifie les trois fonctions de la Divinité, mais en
catégories et en termes d'angélologie, la démarche est typique du
judéochristianisme.

Le Christ est Dieu, dans le Traité, il est homme divin et homme-Dieu par
excellence, tout humain étant homme-Dieu, en dépit du crime primitif, et il est
le nouvel Adam. Il est même Fils de Dieu, mais c'est encore dans un contexte
trinitaire archaïque, qui renvoie à l'usage vétéro-testamentaire du titre : Fils
de Dieu que les anges, Israël, le roi qui siège sur le trône de David, un juge,
un juste. Martines va plus loin dans le sens de la déité, sans doute, mais nous
sommes toujours au crépuscule, ou au seuil de l'aube. Le Christ, pour Martines
est éminemment le Messie et celui-ci se distingue mal ou ne se distingue pas du
Prophète. Que Jésus fût un prophète, même sans être le Prophète des
judéo-chrétiens, les Juifs contemporains de Jésus étaient aussi prêts à
l'admettre, puisque le retour de la prophétie était un autre signe de la
proximité des derniers temps, que les païens à le voir en magicien. Dans la
Grande Eglise les autres titres du Christ relégueront celui de prophète, et le
Christ de Martines tient aussi du magicien (tel le rabbin du Talmud). Les
faiblesses du concept martinésien tiennent à l'immaturité de sa christologie.

De même la théologie martinésienne de la Rédemption est embryonnaire, plus
verbale que réelle. Certes, davantage que la mort du Christ, importe sa venue en
chair et sa Transfiguration. Martines s'apparente sur ce point à l'orthodoxie,
mais n'est-ce pas surtout formellement ? L'ambiguïté retourne. Ainsi Martines
accepte la naissance virginale de Jésus, mais, en privant Jésus des souffrances
physiques de la Passion, par exemple, ne succombe-t-il pas au docétisme ?

On se tromperait en inculpant le système de la réintégration du chef de
gnosticisme hétérodoxe. Les gnostiques hétérodoxes évacuent l'histoire au profit
de la mythologie, tandis que l'orthodoxie chrétienne est historiciste, et elle
discerne dans l'histoire une typologie. L'école d'Alexandrie versera dans un
goût immodéré de l'allégorie, Antioche s'attachera fermement à la lettre
historique. Martines est plus proche d'Antioche et sa typologie très étendue
s'apparente au symbolisme syrien dont saint Ephrem, au VI' siècle, sera le
chantre inégalable. Au coeur de la typologie martinésienne, cependant, le
Prophète récurrent. Martines affirme l'importance fondamentale de la réalité
historique autant que cette réalité elle-même. Le Christ n'est pas un Messias
comme les autres, et son rapport essentiel, ou substantiel, à Dieu n'est pas
celui d'aucun autre prophète.

Le dogme de la Sainte Trinité, tel que les conciles oecuméniques l'ont défini,
de même que celui de l'Incarnation, Martines n'en a pas connaissance. Ce n'est
point qu'il manque à apporter sur la personne et l'histoire de JésusChrist des
lumières authentiques et étranges, en effet, autant que les mots qui les
projettent, mais ces lumières ne comblent ni ne compensent les zones d'

ombre,
qui appartiennent elles aussi à l'espace dogmatique vital.

Le docétisme en christologie passe pour un trait caractéristique des
gnosticismes. Ce rejet d'une compromission entre l'esprit, le divin et la
matière, veut que le Christ n'ait eut que l'apparence d'un être humain fait
d'une autre substance. Ainsi, le Jésus qui fut crucifié, soit aurait été un
double du Sauveur lequel aurait ri des spectateurs dupés, selon l'Apocalypse de
Pierre et selon Basilide (d'après Irénée), soit l'unique Jésus eût été
impassible. Cette dernière thèse s'est trouvée chez Martines. Il serait
cependant excessif, ici encore, de qualifier Martines de gnostique hétérodoxe,
car le docétisme existait avant que ne se formassent les grands gnosticismes,
depuis le II' siècle. Comme l'observait Harnack, ce n'est pas le docétisme qui
caractérise le gnosticisme chrétien, mais une doctrine embarrassée des deux
natures qui discrimine Jésus et le Christ, de sorte que le Rédempteur, en tant
que Rédempteur, ne soit pas devenu homme. Cette doctrine ne semble pas avoir
laissé Martines indemne, quoiqu'il accorde au Christ un corps de matière. Le
Christ spirituel descendit sur Jésus au Baptême et le quitta selon Martines à la
crucifixion : cette thèse de Valentin, quelques indices s'en lisent chez
Martines.

Dans la doctrine du Traité, l'émanation s'entend au sens le plus vague, pas
forcément hérétique, et l'irréalité essentielle de la matière souillée par
accident n'y oblitère pas, grâce aux opérations du Nouvel Adam, la résurrection
des corps et la métamorphose du monde en nouveaux cieux et nouvelle terre. Pas
de dualisme ontologique, pas de démiurge bête ou méchant, pas de congénialité de
l'homme et de Dieu et l'humanité-divinité d'Adam n'a rien qui déborde la
doctrine commune, pas de chute métaphysique dans la Divinité ni de la Divinité ;
enfin la gnose de Martines, qui couronne la foi et les oeuvres, n'a pas de place
ni de fonction douteuses, seules ses applications théurgiques peuvent inquiéter
l'orthodoxie. En somme, quelques éléments réclament d'être modifiés et quelques
tendances inversées ou détournées. Le développement du dogme dans l'Eglise
fondée par le Christ et guidée par l'Esprit-Saint a rendu impératif, inévitable
une correction du judéo-christianisme de Martines de Pasqually. Mais ne nous
privons pas des ressources conservées par le judéo-christianisme, au cas
particulier des enseignements judéochrétiens spéciaux transmis par Martines de
Pasqually, après qu'il les eut élaborés en forme d'ésotérisme.

J. Harold Ellens, étudiant Alexandrie, son école et sa bibliothèque, en déduit
que la tradition théologique de l'Eglise chrétienne n'est plus la tradition
biblique, mais consiste en fait dans une mythologie philosophico-religieuse
grecque et plonge en fait ses racines pas même dans les écrits pauliens mais
dans le judaïsme hellénistique de Philon et le néo-platonisme christianisé des
Il' et V' siècles. La thèse pèche par excès et par simplisme. Mais il est vrai
que la rencontre providentielle du christianisme et de la pensée grecque a
provoqué l'éclipse, soit partielle, soit totale des prolongements immédiats du
judaïsme dans le christianisme. Même partielle, l'éclipse de certaines notions,
telles qu'on les retrouve adaptées par Martines, appauvrit la théologie
chrétienne, quoique la tradition de la Grande Eglise ne les ait ni toutes
entièrement ignorées et que cette tradition enrichisse l'autre à son tour.

Ceux-là même qu'on nomme Pères de l'Eglise sont nos pères dans la foi. En
pratique, c'est à eux que recourra une rectification, principalement par
complément, du système de la réintégration. Par exemple Origène, manié avec
précaution, saint Maxime le Confesseur, pour la vérité sur la dimension cosmique
de l'activité humaine sous tous ses aspects, en particulier, religieux,
liturgiques, mystiques, sur la transfiguration et la divinisation.

Sans préjudice de tous les Pères, depuis les temps apostoliques jusqu'à saint
Grégoire Palamas, deux auteurs paraissent du secours le plus grand et le plus
immédiat à notre dessein. L'un et l'autre relèvent de l'Eglise héritière de la
communauté primitive, le premier ayant assimilé le legs de l'hellénisme. De
saint Denys l'Aréopagite la Théologie mystique, la Hiérarchie céleste et la
Hiérarchie ecclésiastique apportent un trésor à l'étudiant martiniste. Unité,
Procession, Retour. A la métaphysique néo-platonicienne Denys joint l'exégèse
biblique et l'interprétation littérale pour décrire l'échelle qui va de l'homme
à Dieu, telle une grande chaîne des êtres. Les êtres humains reflètent la
structure du monde phénoménal et du monde intelligible ; l'homme racheté et
renouvelé en Christ est un microcosme. Outre l'âme de l'homme qui est une
véritable Eglise, il en est deux autres : l'Eglise céleste et l'Eglise
terrestre. Entre la vie pneumatique et la vie institutionnelle, de même qu'entre
le métaphysique et l'historique, la tension ne doit tourner à la rupture, mais à
l'harmonie dans la réciprocité. Point d'initiation ni d'ascension spirituelle
sans mystagogie. Celle-ci, où les anges et les prêtres interviennent, est le
monopole de l'Eglise terrestre. Le monde de Denys est la nouvelle création de
l'Eglise. Bien des flottements du Traité en matière de philosophie religieuse et
de philosophie occulte trouveront leur équilibre stable, grâce à la méditation
des oeuvres de Denys l'Aréopagite.

Grâce à la théologie poétique de saint Ephrem le Syrien, le lecteur du Traité
trouvera un second appui et c'est la spéculation judéo-chrétienne qui en gagnera
son aplomb. L'Eglise syrienne, dont le siège est à Antioche, n'a pas son origine
dans le christianisme des Gentils, mais dans le christianisme palestinien, le
judéo-christianisme. L'Eglise syrienne est l'église idéale de Martines de
Pasqually et l'Eglise normale des adeptes du Traité sur la réintégration. Le
royaume de Dieu y est aussi le royaume des cieux : il est individuel et il est
collectif. L'ascension transfigurante qui y mène et s'y opère est affaire
d'Eglise où chacun reçoit l'énergie incréée et qui est l'humanité et le cosmos.
Elle a le Christ pour grand prêtre éternel.

Saint Ephrem le Syrien, l'un des plus grands Pères de l'Eglise, est le plus
grand des Pères de son Eglise et le plus grand poète de l'âge patristique. Il
est théologien poète ou poète théologien, d'un double génie égal. Ephrem dénonce
en termes exprès le danger d'un système théologique et il accuse les Ariens qui
niaient la génération éternelle du Fils d'user et d'abuser du poison des Grecs !
Mais il reçut les canons de Nicée 1. La théologie d'Ephrem est une théologie
symbolique. Les deux Testaments et la Nature sont les trois harpes dont le divin
musicien joue pour le bonheur des hommes. La typologie et le symbolisme
expliquent la Thora et la création. Symbolisme et typologie possèdent deux
dimensions, horizontale, par quoi les deux Testaments correspondent et
verticale, par quoi le ciel et la terre se répondent. Pour Ephrem comme pour les
Pères grecs, le but de la vie spirituelle, fin de l'Incarnation, est la
divinisation, la déification. Pour Ephrem comme pour Denys, les anges occupent
une place immense, tous deux considèrent la théurgie comme indispensable, mais
ne la nomment point, alors qu'ils l'exaltent sous le couvert de
l'accomplissement des mystères. Le secret de la sagesse et de la Sagesse tient
dans les trois reflets principaux de la perle : le Christ, Marie, l'Eglise.
L'Eglise au coeur du christianisme et coeur du christianisme, le
judéo-christianisme n'y échappe pas. Mais le judéo-chrétien Martines n'avait
sous les yeux que l'Eglise catholique romaine. Elle ne pouvait le satisfaire et
il ne pouvait se passer d'Eglise. Il aime l'Eglise du Christ dans l'énigme.

Reste à mettre en cause la compatibilité entre le culte théurgique et le culte
liturgique. Chez Martines la théurgie semble prédominer sur la liturgie. Sa
théurgie est un travail rituel, qui met au centre les esprits non incorporisés,
destinés à agir, en synergie, sur Dieu et sur la création, qui au sens large,
comprend le théurge au premier chef. Mais la liturgie est, en droit, primordiale
et la théurgie n'en peut qu'être auxiliaire, à condition de connaître la
liturgie, ce qui n'était pas le cas de Martines (ni de Saint-Martin).

L'appel aux anges, Jésus-Christ en garantit la licéité : «Ne sais-tu pas, dit-il
au disciple qui avait tiré son glaive lors de son arrestation, ne sais-tu pas
que je puis demander à mon Père et qu'il me fournirait aussitôt plus d'une
douzaine d'armées d'anges pour mon aide ? » La liturgie dans les rites orientaux
commande aux anges, Dieu voulant, il va de soi, et par son ordre, l'homme
autorisé y appelle leur service.

La réalité bénéfique de l'intervention des anges est article de foi. Un culte de
dulie, non point d'adoration, leur est dû. Par la prière sans doute, publique et
privée. En veillant à la déviation idolâtrique, au spiritisme avant la lettre et
au néo-spiritisme du Nouvel Age ; en s'interdisant de dire aux mauvais esprits
d'autres paroles que des malédictions et en prenant tous ménagements, dont Dieu
et son Eglise nous instruisent, pour que la fin de la demande soit bonne et bon
le demandeur. Et la forme de la demande, de la commande ? Maintenues les
réserves précédentes, auxquelles l'élu coën est soumis ès qualités, peut-elle
être forme de théurgie, peut-elle être la théurgie enseignée par Martines ?

De la Sophia divine Salomon reçut une sagesse où entre la magie à la fois
naturelle et angélique. Le livre biblique intitulé Sagesse l'atteste, en son
chapitre VII, au mitan d'une longue tradition.



Raphael Patai qualifie magicien, un juif, un chrétien, un musulman qui vit dans
un univers religieux et estime que la magie a une place légitime dans le cadre
de la religion, car des formules et des rites seraient capables de lui
assujettir des êtres angéliques bons et mauvais pour répondre à ses demandes. Au
sein du judaïsme cette magie est permanente depuis les temps bibliques, les
communautés musulmanes d'Afrique du Nord et du Proche-Orient la maintiennent et
ce n'est pas seulement en ses débuts, à Byzance et au moyen âge européen que le
christianisme s'accompagne de la magie.

La théurgie, selon Dodds, est une magie appliquée à des fins religieuses et
fondée sur une révélation à caractère également religieux. Ce spécialiste de
l'irrationnel chez les anciens Grecs se souvient que le philosophe passait pour
le véritable prêtre, à cause du contact qu'il établissait avec le divin, quitte
à recourir, dans le cas typique de Jamblique, à des cérémonies théurgiques, que
Porphyre, fidèle à Plotin, jugeait superflues.

Avec Patai, la théurgie est une technique de l'invisible, mineure et
complémentaire de la technique majeure constituée par les rites spécifiquement
religieux. Avec Dodds, en la théurgie même réside la forme liturgique de la
religion.

Dans le dernier cas, un seul élément, point de conflit. Dans le premier, la
légitimité d'une coexistence, qui ne peut être qu'une association de fait, se
défend en droit, sous des conditions et des garanties simples.

Mais Martines affecte à la théurgie des coëns une ambition plus grande et moins
exclusive. D'où le problème. La théurgie qui remonte à Adam, en deçà d'Enoch,
lui est culte divin et la liturgie de l'Eglise chrétienne aussi. Le Messias,
parfait en Jésus-Christ, a pratiqué à la perfection le double culte, et Martines
impose l'observance de la liturgie aux praticiens des dix espèces de sacrements
théurgiques. Ces praticiens sont des coëns, sans être ni des kohanim juifs ni
des prêtres mandatés par l'Eglise, tels que le Christ ressuscité en ordonna le
soir de Pâques et que l'institution en fut codifiée dans l'Eglise de Jérusalem,
peu avant d'essaimer à Antioche.

Pourtant, Jean-Baptiste Willermoz, fidèle soumis entre tous à son Eglise comme à
son ordre, a trouvé dans celui-ci une connaissance supérieure «qui élève à la
plus haute sphère, où est le ministère sacerdotal véritable, avec le culte vrai
par lequel le ministre offre son culte à l'Eternel par la médiation de Notre
Seigneur et Maître Jésus-Christ pour la famille et la nation qu'il représente».
Ce culte soumet les anges sans doute, mais il établit aussi la communication de
l'homme avec Dieu dont le premier est l'image par la parole et la ressemblance
par la pensée, à titre personnel et à titre de vicaire. Pourtant, Willermoz
attribue trop à la théurgie parce qu'il minimise, de bonne foi, la portée de la
liturgie.

La science applicable des arcana mundi, ou des secrets du monde, engage,
rappelons-le, dans les rapports qui unissent Dieu, l'homme et l'univers, en
toutes combinaisons possibles des trois facteurs. Paradoxalement, peut-être
est-ce cette ambition même qui rend compatibles la théurgie coën et la liturgie
chrétienne, chacune richissime d'implications et de conséquences : l'accord se
trouverait dans un but fondamental et commun, et le mot « réintégration » défini
sans ambages, ne lui messiérait pas.

Inacceptable, en effet, une théurgie qui évincerait l'Eglise et sa liturgie ;
inacceptable une théurgie qui se situerait, serait-ce en situant ses membres,
hors l'Eglise. Inacceptable, et refusé par Martines.

Mais acceptable le culte coën, soit tel quel, soit, de préférence amendé dans le
sens qu'impose une articulation plus solide et plus souple sur le culte divin
que l'Eglise célèbre en ses mystères.
Comment concevoir cette articulation, et d'éventuels amendements qui
consisteraient plutôt en élucidations et en précisions ?

L'Eglise apprend à l'homme qu'il doit être et elle lui apprend à devenir prêtre
et roi de la création, à charge pour lui de la restituer au Créateur, dans la
dignité. La religion cosmique, dit Eusèbe, fut une religion véritable à ne pas
confondre avec l'idolâtrie. Elle est abolie désormais, mais la nature garde sa
fonction révélatrice pour le chrétien, tout en réclamant ses soins. Un parallèle
ou, mieux, une analogie accorde la liturgie cosmique et la liturgie ecclésiale.
La liturgie cosmique qui est, au premier chef (mais point seulement), la
théurgie.

En renfort de la gnose qui couronne la foi dans la contemplation, Clément
d'Alexandrie et Origène témoignent d'une gnose, en quelque sorte méthodique,
instrumentale. Les traditions secrètes des apôtres, dont l'existence est
documentée aux Il' et Ill' siècles, concernent le royaume des cieux, où
adviennent les descentes et les ascensions des âmes et que peuplent les esprits
bons et mauvais. De cette liturgie cosmique, accessoire de la liturgie
ecclésiale, participant à sa divinité sans être nécessaire, mais d'une aide très
puissante, la théurgie coën fournit un exemple privilégié. (La franc-maçonnerie,
dans sa généralité, collabore avec l'Eglise, à la même fin, plus modestement).
En dépit d'une théorie difficile de la matière, la Nouvelle instruction coën
introduit dans le système, ou même en déduit, la transmutation au moins
partielle, au moins temporaire, réalisable dès maintenant, du corps matériel en
corps de gloire.

De nouveau c'est dans la perspective judéochrétienne qu'apparaît le mieux la
compatibilité de la théurgie coën et d'un christianisme pour qui le monde est
dangereux, bel et malheureux.

Les Pères, a-t-on dit, ont su, à l'instar des Hébreux guidés par Moïse, emporter
avec soi les trésors d'Egypte, c'est-à-dire adapter à la culture de leur temps
les catégories religieuses de base qui étaient sémitiques. Rien de plus urgent
que de prendre à la lettre la métaphore - l'Eglise d'Alexandrie est fille de la
Syrie - et de recouvrer, comme en revanche sacrée, ces catégories religieuses de
base et les rites correspondants imposés ou admis par les Eglises sémitiques et
aussi copte et encore arménienne, ces trésors d'Egypte et de Syrie à la lettre.

Au bout du compte, nul n'est obligé d'être théurge, dans la stricte acception
coën, ni pour lui ni pour autrui. Le lecteur qui adhère, en gros ou en détail,
au Traité sur la réintégration, inquiet d'en vivre l'enseignement sans trahir
son Eglise, se souviendra que, si la théurgie cérémonielle est le mode préconisé
par Martines, sa doctrine débouche sur d'autres chemins il laisse ouvertes les
portes. On peut franchir celles-ci, après interprétation ou rectification
orthodoxe de la doctrine, quoique l'orthodoxie, on vient de le suggérer, puisse
accepter la théurgie cérémonielle après une identique interprétation ou
rectification doctrinale ou rituelle. Jean-Baptiste Willermoz et LouisClaude de
Saint-Martin, franchirent deux de ces portes, après avoir abandonné le culte
extérieur, divin et accessoire, en usage chez les élus coëns.

Pour Martines comme pour l'Eglise, l'axiome reste, dans les termes de
Saint-Martin, alors même qu'il était coën pratiquant : «Nous avons l'autel avec
nous qui est notre coeur, le sacrificateur qui est notre parole et le sacrifice
qui est notre corps.» Mais le culte principal ne s'accomplit que selon la
liturgie ecclésiastique, dont le fidèle a vocation de coën, au sens large, selon
la nuance de son désir.

3 - Fils de la lumière, frères en Abraham

Un midrach découvre, selon la description la plus classique, sinon la plus
ancienne, et la plus complète, quatre sens emboîtés : le sens littéral, pour
l'histoire ; le sens allégorique, pour la typologie ; le sens tropologique, pour
la moralité ; enfin le sens anagogique pour l'eschatologie, c'est-à-dire le
savoir des fins dernières. Le Traité sur la réintégration, midrach en règle,
nous fait donc vivre dans l'apocalypse qui est en même temps révélation,
notamment relative au royaume des cieux, et histoire, où tout conspire à
réaliser le dessein de la Providence. Le mal y est inclus, mais mieux vaut être
du côté du bien et hâter sa victoire.

Les gens de Qumran étaient des militants religieux qui n'excluaient aucune forme
de combat, même militaire. Les coëns sont des combattants, quoiqu'ils cantonnent
leurs actions physiques dans l'invisible. L'invisible ou le fondamental. Tout ce
qui arrive sur la terre reflète en partie ce qui arrive dans les cieux. La chute
circonscrit la lutte des humains et leur vaut directement le souffle d'une force
surhumaine. Même la montée individuelle au paradis s'axe sur le combat des
forces évolutives contre les forces régressives. Dieu n'appelle pas tant l'homme
contre ses ennemis que les hommes ne recrutent Dieu contre leurs ennemis, qui
sont les mêmes. Dieu a son armée de bons esprits ou de bons anges (sous réserve
d'inventaire). L'armée adverse rassemble les esprits ou les anges mauvais.
L'homme choisira son camp et rejoindra ainsi des compagnons d'armes : fils de la
lumière, les uns et les autres, contre fils des ténèbres. (Le sémitisme «fils
de» signifie «celui qui a qualité de», et Saint-Martin expose, à la suite de
Martines, le lien, qu'il tire de l'étymologie, entre le fils et la bénédiction :
«Dieu vous bénisse» égale «le Fils de Dieu parle». Méditez.)

L'eschatologie martinésienne est immanente. Elle devient de plus en plus
imminente. Cette immanence et cette imminence se font sentir, en effet,
davantage à de certaines époques, tout en croissant en intensité d'une époque à
la suivante. Selon le Traité, le temps que le Christ s'incarna était
catastrophique, le siècle de Martines l'était aussi. Martines semble même tenir
le sien pour le pire. Il ne prévoyait pas le nôtre. Aujourd'hui, la faillite des
Lumières et l'échec du marxisme laissent place à percevoir une authentique
eschatologie, plus immanente et plus imminente que jamais. La post-modernité a
désenchanté l'histoire. Le désenchantement, pourtant, est le fruit
multiséculaire et méconnu des trois monothéismes. Le scientisme tenta d'en
profiter et faillit réussir. La postmodernité a laïcisé le résultat, en
stérilisant l'opération. Le monde du judaïsme, du christianisme et de l'islam
n'est désenchanté qu'afin de pouvoir être sanctifié ; d'être transformé sans
doute, mais c'est d'une transfiguration qu'il s'agit, d'une illumination.
Affaire d'ésotérisme, exactement.

L'heure appelle à cris sourds et horribles (comment les entendez-vous ?) un
nouvel âge dont le soi-disant Nouvel Age est la caricature diabolique, une
nouvelle effusion de l'Esprit descendu en personne depuis deux mille ans. Pour
autant que le judéo-christianisme, et singulièrement le martinisme qui le
réhabilite et y ramène, détiennent la clef de cette nouvelle ère, ils apportent
un antidote aux poisons de la post-modernité et aux dommages portés à l'Eglise
par l'Occident.

Du martinisme en règle, dressons l'état en raccourcir

L'Ordre des chevaliers maçons élus coëns opère selon la voie externe, en vertu
d'une filiation spirituelle. Son office demeure, réservé, efficace.

Le Régime écossais rectifié travaille à la réintégration des êtres, comme issu
d'un Saint Ordre primitif, auquel l'ordre de Martines n'est pas étranger non
plus. Les rites maçonniques lui servent de moyen pour la théorie et pour la
pratique. La théorie se donne tout entière dans la grande profession et la
bienfaisance, on le sait, a, dans ce système, une vertu initiatique. Le Régime
écossais rectifié pousse à l'extrême et en manière de théurgie spéciale, le
propos général de Kirk MacNulty : «L'amour fraternel est, pour le franc-maçon,
davantage qu'un but désirable. Pour nous c'est une exigence, une nécessité
technique. En le pratiquant nous nous garderons de nier la divinité dans l'autre
et, par conséquent, en nousmêmes». Le Rite écossais rectifié élabore cette
métaphysique et cette théologie d'une bienfaisance théurgique.

Enfin, Saint-Martin, dont les disciples peuvent tirer profit à s'associer en
ordres martinistes et pour qui aussi l'initiation consiste à se rapprocher de
son principe : «La seule initiation que je prêche et que je cherche de toute
l'ardeur de mon âme est celle par laquelle nous pouvons entrer dans le coeur de
Dieu et de faire entrer le coeur de Dieu en nous pour y faire un mariage
indissoluble qui nous fait l'ami, le frère et l'époux de notre divin réparateur.
Il n'y a pas d'autres moyens pour arriver à cette sainte initiation que de nous
enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de notre être et de ne pas lâcher
prise que nous ne soyons parvenus à en sortir la vivante et vivifiante racine».

Il va de soi que le martinisme de Saint-Martin requiert d'être achevé, mis en
oeuvre par la compréhension et l'usage des saints mystères dont la valeur
liturgique échappait au Philosophe inconnu. (Mais il sait en exalter la
spiritualité, priez donc les dix admirables prières qu'il a-composées.) De même,
le Régime écossais rectifié relève du Temple tributaire de l'Eglise. Ne séparons
pas ce que Dieu a uni.

Jean Bricaud l'a très bien exprimé et très simplement, qui se dévoua au
martinisme : «Le but à atteindre est et sera toujours la spiritualisation des
individus et des sociétés». De tout, en vérité, jusqu'à la réintégration.

S'il n'est pas permis d'être anté-nicéen (comme le fut Martines, sans être
anti-nicéen, et pour cause), rien n'interdit à des chrétiens orthodoxes de
n'être pas, ou pas tout byzantins. Les trésors de l'Egypte...

L'Occident, répétait, un jour de 1930, Jean Maxence, après Nicolas Berdiaeff,
croit au présent, l'Orient ne s'intéresse qu'au duel formidable de la sainteté
et des puissances démoniaques.

Le drame présent est celui des trois monothéismes qui naquirent en Orient,
postérité d'Abraham. Le drame présent est leur drame, le drame du futur exige le
dénouement de leur drame présent. Vers 1800, l'hésychasme et le hassidisme
renaissants commencèrent de revivifier le christianisme et le judaïsme ; ces
deux religions y puisent aujourd'hui une nouvelle renaissance.



Au coeur du dialogue, de la symbiose à la fois actuelle et espérée du judaïsme
et du christianisme, la Sainte Sophie et l'humano-divinité. Le
judéo-christianisme, en creusant à sa façon ces deux réalités théologales, les
manifeste en vérité. Comment l'entente n'en serait-elle pas facilitée ?

Elie est germe d'unité judéo-chrétienne, mais aussi d'unité (gardons-nous du
cauchemar trop humain de l'unification) judéo-christiano-islamique. El-Khidr, le
Verdoyant, ou l'Elie du Coran, est le gardien et l'intendant de la Fontaine de
vie ; il résoud les paradoxes avec l'ésotérisme ; c'est aussi un personnage
eschatologique. Idriss, ou Enoch, et Melchisédech occupent, dans l'islam, une
place et tiennent un rôle qui non seulement interdisent de rejeter la révélation
coranique, irrécusable en soi et relativement, mais confirment l'intuition de
Saint-Martin sur l'islam réconciliateur du judaïsme et du christianisme. La
fécondité appartient à cette triade, qui est centrée sur la loi et sur le
Messie. Elle sera une quand le judéo-christianisme, synthétisant le judaïsme et
le christianisme séparés, reconnaîtra l'héritage d'Agar à ses descendants qui le
joindront à la masse. Pendant huit siècles, l'Espagne des trois religions, qu'il
y a lieu de croire être la patrie de Martines de Pasqually, a comme levé un coin
du voile.

Le Roi est venu, le Royaume est à venir, le Roi reviendra. Le Traité sur la
réintégration compare, § 166, au sort de la postérité d'Enoch, celui des tribus
ismaélites, et il commente : «Voyez par cet enchaînement que toutes les époques
et les élections premières se répètent parmi les hommes et nous font connaître
qu'elles se répéteront jusqu'à la fin des siècles [...] à la fin tout reviendra
comme au commencement.» Non pas le commencement d'avant, qui a raté, mais un
commencement amélioré : la fin interminable, la réintégration dans l'état
primitif toujours plus satisfaisant au désir d'unité, qui est désir de
l'Eternel.

.On n'achève pas un midrach, il s'interrompt. Ainsi du Traité sur la
réintégration (il ne se serait qu'interrompu, en tout cas) ; ainsi de ce petit
midrach du midrach où Martines de Pasqually nous appelle à la chose, nous
déchiffre l'histoire et nous persuade de l'urgence.

 

source : http://fr.dir.groups.yahoo.com/group

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yehezdek 24/03/2013 23:15


Je vois-là ,mon Frère, un Travail Royal. Je ne peux que dire SHALOM ALEIKHEM , ILLAHA ILLA ALLAH, MARANATHA.


Un pauvre exilé spirituel HTE