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Hauts Grades

Moi, Yves Le Meur, Capitaine Négrier et Franc-Maçon

11 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

La scène se passe à Nantes dans les années 1845, dans l’immeuble de la rue de Gigant, où la loge Mars et les Arts se réunit deux fois par mois, dans le Temple du premier étage[1].

 

Le Vénérable Maître

 

- Frère Maître des Cérémonies, veuillez quérir sur la Colonne du midi notre Frère Yves Le Meur, et le mener à l’Orient, au plateau de l’Orateur… Mon Frère Yves, nous vous écoutons…

 

Le Frère Le Meur

 

- Vénérable Maître, Officiers et Dignitaires, et vous tous mes Frères en vos Degrés et Qualités. Il n’est pas facile pour un homme, quel qu’il soit, parvenu au soir de son existence, de décrire l’une des expériences les plus horribles qu’il ait pu faire au cours de sa vie. Notre loge comprend à ce jour près de cent cinquante membres dont vingt-six capitaines au long cours, pratiquement tous absents ce soir pour cause de navigation lointaine. Je le regrette, car presque tous auraient pu appuyer mon récit de leur propre expérience, et je suis convaincu que comme moi, le cœur leur aurait pesé lourd à l’écoute du récit que je vais vous faire.

 

(Le Frère Le Meur est visiblement ému. Le Vénérable le laisse retrouver ses esprits quelques secondes, puis...)

 

Le Frère Le Meur

 

- Vénérable Maître et vous tous mes Frères, il faut tout d’abord que je vous rappelle les origines de ce honteux trafic que l’on a appelé « triangulaire » puisqu’il reliait les côtes africaines à l’Amérique et aux Antilles, au départ principalement de notre port, mais également des autres ports de Bordeaux à Ostende en Flandres. Nantes s’est hélas tristement distinguée en battant des records indignes mais rémunérateurs[2], ce qui ne pourra jamais, aux yeux de l’Histoire, effacer ses responsabilités dans le trafic du « bois d’ébène », comme disent sans vergogne ceux qui en faisaient métier.

 

Mon père, originaire du Morbihan, était patron pêcheur à Haïti et c’est là-bas que je suis né en 1781. Il m’emmenait souvent avec lui et je me suis rapidement amariné. Après la révolte des esclaves et le climat insurrectionnel qui régnait, il a du fuir en catastrophe, abandonnant tous ses biens, et s’est réfugié à Cuba. Ma mère était morte depuis plusieurs années et je me souviens qu’il m’a emporté dans ses bras – j’avais alors onze ans - sur le lougre d’un de ses amis. Nous avons été bien accueillis à Santiago de Cuba par des Frères d’une loge militaire irlandaise qui s’y étaient installés en 1762. Mon père et son ami étaient francs-maçons de longue date et ont rapidement pensé à créer une loge francophone sur place. Ils sont à l’origine de la franc-maçonnerie cubaine et bien évidemment, le jour de mes vingt-et-un ans, j’ai été initié par la loge Persévérance et Concorde. Nous étions alors en 1802. Sept ans plus tard la guerre franco-espagnole a contraint mon père à quitter Cuba mais son ami est resté ; il a acheté deux navires avec lesquels il s’est lancé dans le honteux trafic du bois d’ébène. Il m’a proposé de m’associer avec lui et j’ai accepté d’emblée, ne voyant que l’aspect financier des choses et ne réalisant en aucune façon l’abominable aventure dans laquelle je m’engageais. A l’époque, me disait-il, les revenus des capitaines basés aux Antilles étaient trois fois plus importants que ceux de leurs confrères européens, pouvant atteindre six cents francs par mois[3], et parfois plus si la traversée s’était déroulée sans perdre trop d’esclaves. Ce chiffre paraissait exorbitant au jeune homme que j’étais alors et en 1815 je me suis vu confier mon premier commandement. En 1820 mon associé est décédé. J’étais alors jeune marié et mon épouse voulait quitter les Antilles dont elle ne supportait plus le climat. Nous avons décidé de nous installer à Nantes où elle avait des parents. C’est ainsi que je suis entré chez le plus important armateur négrier nantais où mon expérience m’a valu d’être nommé rapidement capitaine. Il m’a suffi de faire valider mon brevet à l’École d’hydrographie[4]. J’y suis resté vingt ans. Je gagnais moins d’argent qu’à Cuba, mais les primes au rendement nous mettaient à l’abri du besoin.

 

Oui, Vénérable Maître et vous tous mes Frères, moi, Yves Le Meur, Maître maçon de longue date, j’ai commandé plusieurs navires négriers… Oh ! Je n’étais pas le premier. Nous avions tous entendu parler du capitaine rochelais Crassous, qui avait été initié en 1765 à L’Union Parfaite de la Rochelle[ ce qui ne l’a pas empêché de se conduire comme un sauvage puisque il marquait lui-même au fer rouge de ses initiales les esclaves qu’il embarquait sur la côte[ (Il s’arrête à nouveau, sort un grand mouchoir à carreaux de la poche de sa redingote, se mouche bruyamment avant de s’essuyer discrètement les yeux). Je n’ai quand même jamais fait ça ! Je vous demande pardon, Vénérable Maître, mais l’émotion m’étreint au souvenir de ce que j’ai vécu…

 

Pour planter le décor, il nous faut nous reporter en 1444, lorsque six caravelles portugaises parties de Lagos, parvinrent à l’île des Hérons, sur la côte saharienne de ce qui est aujourd’hui la Mauritanie. Les marins s’emparèrent aussitôt de cent soixante cinq autochtones, après en avoir massacré autant, les embarquèrent de force et les ramenèrent au Portugal où ils furent vendus sur le marché dès leur arrivée, en août[ Ainsi l’un des tout premiers découvreurs du monde, Henri le Navigateur le fut aussi du trafic honteux que nous évoquerons ce soir. Lui dont la devise était « Talent de bien faire », fut le véritable initiateur en Europe du commerce de la honte… En 1518 Charles-Quint officialisa la traite, imité en 1642 par Louis XIII ; l’année suivante le navire La Paix, premier négrier nantais, appareillait de notre port pour l’Afrique. Le cycle infernal débutait ; en 1749, Nantes vit partir quarante-quatre navires !

 

Aujourd’hui nous nous cherchons des excuses : l’Église ne condamnait pas le trafic, on a même vu des curés bénir un navire en partance… Nous nous donnions l’apparence d’hommes d’affaires puisque nos armateurs nous laissaient la responsabilité de l’organisation matérielle des expéditions ; recrutement des équipages, achat des matériels d’armement et des vivres etc. Le recrutement était cependant difficile ; il nous fallait trouver une cinquantaine d’hommes en bonne santé, des officiers expérimentés, un ou deux chirurgiens car l’examen médical des esclaves prenait du temps…

 

Et puis on partait, par n’importe quel temps, de Nantes ou de Paimbeuf selon la marée, en direction de Bonny ou de la côte de Calabar où nous attendaient les négriers chargés de l’approche des convois d’esclaves, mais aussi les navires de la concurrence, surtout anglais et portugais. Il fallait gréer les chaloupes et faire d’innombrables allers et retours car on mouillait généralement très au large à cause des barres ou des fonds instables. Chaque embarcation amenait à terre les marchandises de troc, armes, alcool, vêtements, tissus etc. et repartait avec son plein de nègres[9] que les chirurgiens prenaient en charge aussitôt à bord. Ceux qui étaient refusés pour cause de maladie, d’infirmités, de vieillesse, les femmes enceintes, étaient refoulés et renvoyés à terre par la prochaine chaloupe.

 

On appareillait alors vers Cuba ou Saint-Domingue, et l’enfer commençait. Les pauvres gens étaient parqués sur des payolles séparés de moins d’un mètre, construits par le charpentier. Ils devaient y rester couchés, souvent tête-bêche, empilés comme harengs en fûts, dans l’obscurité, sans ventilation, dans la promiscuité la plus abjecte. Les maladies ne tardaient pas à faire leur apparition : fièvres, dysenteries, oedèmes pulmonaires, scorbut et maladies vénériennes car même si, en théorie, les femmes étaient séparées, l’homosexualité était fréquente. La mortalité pouvait atteindre vingt pour cent.

 

(Étreint par l’émotion, le F:. Yves doit à nouveau s’arrêter. Puis, après quelques secondes…)

 

- Et le capitaine, face à cette abominable misère ? Eh bien il faisait le travail pour lequel il était payé, sans état d’âme, c’est-à-dire qu’il devait amener à destination le maximum d’esclaves présentables donc vendables et dans la moins mauvaise forme possible ; son avenir personnel en dépendait. Combien de confrères ai-je vu licenciés ou dégradés au retour pour avoir connu trop de pertes en cours de voyage, s’être vus refuser des centaines d’esclaves par les acheteurs et avoir donc été contraints de les abandonner sur une plage puisque personne n’en voulait, les condamnant à mourir de faim à moyen terme…

 

Mon cœur de franc-maçon se serrait à la vue de toute cette misère, mais je ne pouvais pas agir autrement. Pendant le voyage de retour on s’efforçait d’oublier, mais on savait bien que quinze jours après l’arrivée à Nantes, on devrait repartir et que l’enfer recommencerait. Lorsque par chance je rencontrais au cours de l’escale un autre capitaine, franc-maçon lui aussi, nous osions à peine parler de ce que nous avions vu et de ce que nous avions du faire, souvent à contre cœur. Nos armateurs étaient sourds à nos remarques ; « il fallait rentabiliser à tout prix, disaient-ils, les armements coûtent cher et vous êtes responsables de cette rentabilité ».

 

Voilà, Vénérable Maître et vous tous mes Frères, ce que je voulais vous dire ce soir. J’ai maintenant cessé de naviguer mais dans ma petite maison de Trentemoult, il n’est pas un seul jour, pas une seule nuit, où je ne sois hanté par le passé. Autour de moi le silence s’est établi, plus personne n’ose évoquer la période maudite, la honte indélébile, la rancœur envers une économie perverse qui détruit les hommes sous sa botte de fer et jette dans la géhenne ceux qui se sont livrés à l’ignoble trafic.

 


J’ai dit, Vénérable Maître.

 


Dans le Temple un silence pesant règne, troublé seulement par quelques toux discrètes et quelques reniflements qui cachent sans doute la proximité des larmes.

 

Le Vénérable Maître

 

- Je vous remercie, mon Frère Yves, d’avoir eu le courage et la force morale d’évoquer pour nous ces terribles souvenirs. Nous vous connaissons depuis assez longtemps pour percevoir dans vos propos, au-delà de la sincérité évidente, la détresse morale dans laquelle vous ont plongé vos années de navigation. Soyez persuadé que l’affection de vos Frères vous est acquise et que nul ne vous tient grief de ce que vous avez fait.

 

Mes Frères, je suis prêt à donner la parole à qui aurait des questions à poser à notre Frère Yves.

 

Le Premier Surveillant

 

- Vénérable Maître, un Frère de la Colonne du midi demande la parole !

 

Le Vénérable Maître

 

- Vous avez la parole, mon Frère…

 

- Merci, Vénérable Maître… Je voudrais demander à notre Frère Yves comment il se fait qu’en dépit des diverses décisions abolissant l’esclavage, celui-ci n’a définitivement disparu que tout récemment ?

 

Le Frère Yves Le Meur

 

- L’esclavage avait bien été aboli par la Convention en 1794, après la révolte de Toussaint Louverture, mais Bonaparte l’avait rétabli en 1802, deux mois après la Paix d’Amiens, car les Anglais n’avaient pas interdit la traite et l’économie française aurait souffert de l’abolition. Au retour des Bourbons en 1815, Louis XVIII l’a à nouveau aboli mais les enjeux économiques étaient trop importants, et ce ne fut qu’en 1831 que l’activité négrière cessa, sauf à Nantes et dans quelques autres ports de la côte. L’activité négrière, mais pas l’esclavage ! Et c’est là qu’est toute l’hypocrisie des gouvernements successifs : les colonies demandaient toujours plus d’esclaves. Après 1831 nous croisions parfois le long des côtes de Guinée des navires de guerre qui étaient censés nous arraisonner, mais dans les débuts nous parvenions à passer à travers leurs filets. La traite était effectivement devenue illégale, ce qui n’a pas empêché notre port d’envoyer 305 navires en 1824-1825[!

 

Un autre Frère, autorisé par le Vénérable, prend la parole…

 

- Mon Frère Yves, a-t-on une idée du nombre total d’esclaves qui ont ainsi été déportés, et quelles sont les perspectives d’avenir à court terme ?

 

Le Frère Yves Le Meur

 

- On considère généralement qu’en 4 220 expéditions au départ de France, 80% eurent lieu au siècle précédent le nôtre[ transportant 1 266 000 esclaves dont 40% par des navires nantais[
Et pour répondre à ta dernière question, mon Frère, on dit à Paris que notre Frère Victor Schoelcher qui est sous-secrétaire d’État aux Colonies, va prochainement faire voter la loi abolissant définitivement l’esclavage et donc la traite. Puisse le Grand Architecte le soutenir dans son action[

 

Le Vénérable Maître

 

- Je vous remercie mon Frère Yves. Frère Maître des Cérémonies, veuillez raccompagner notre Frère Yves sur sa Colonne…

 

source : http://www.rllaperouse.org/

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