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Hauts Grades

Petits Mystères et Grands Mystères

8 Novembre 2012 , Rédigé par PVI Publié dans #spiritualité

La lecture de ce titre fait immédiatement penser à René Gué­non. On sait qu'il a développé l'idée de degrés dans l'initiation, en distinguant Petits Mystères et Grands Mystères.

Aux Petits Mystères, il faisait correspondre l'initiation à tout ce qui se rapporte au développement de l'état humain, celui-ci étant considéré dans son intégralité. L'objectif est la restauration de l'état primordial. C'est dans ce contexte que Guénon situait les initiations de métier, dont la nôtre.

Quant aux Grands Mystères, il leur donnait (ou reconnaissait) comme finalité de conduire à la Délivrance finale, à l'Identité suprême ; une telle démarche ne pouvant s'opérer qu'à travers des états « supra-individuels ».

Ainsi la transformation de l'initié se fait-elle tout d'abord — par les Petits Mystères — dans le sens de l'épanouissement de toutes les facultés normales de l'homme, facultés dont cer­taines ne sont qu'en puissance.

Mais des initiés peuvent aller au-delà et accéder à une véri­table déification, à travers les Grands Mystères. Un tel état dé­borde l'aptitude normale de l'homme, mais lui est néanmoins natu­rel parce que l'homme a le privilège de pouvoir connaître d'autres états que son état humain proprement dit. D'ailleurs — toujours selon Guénon — pour qualifier cet ultime épanouissement de la démarche initiatique il ne convient même plus de parler d'un « état », car l'initié est parvenu au-delà de tout état conditionné quel qu'il soit.

L'initiation apparaît ainsi comme étant non seulement un éveil mais une accession à des états supérieurs. Ceci permet de mar­quer la différence qu'il y a, selon Guénon, entre Initiation et reli­gions au sein de l'unique tradition, de la Tradition.

N'oublions pas la nécessité, souvent rappelée par Guénon, d'une transmission de l'influence spirituelle. Celle-ci doit être reçue par le canal d'une « chaîne initiatique » régulière et ininter­rompue. Ce qui revient à dire que le rite n'a pas d'efficacité en soi, et qu'il faut une influence « proprement non humaine » (1).

On sait que René Guénon a évoqué l'existence de centres spirituels, dont toute initiation régulière procèderait directement ou indirectement. Ces centres, eux-mêmes secondaires, relève­raient d'un Centre suprême qui conserverait le dépôt immuable de la Tradition, telle qu'elle était en son état primordial.

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Ces quelques rappels ne rendent qu'imparfaitement compte du rigoureux déploiement logique de l'ceuvre de Guénon. Cette logique prend son départ dans la métaphysique de l'Un. Celle-ci affirme qu'il n'y a qu'une Réalité. Elle est l'unique réalité. Et le peu de réalité que nous avons nous-mêmes, nous le lui empruntons. Thèse panthéiste, a-t-on dit, en se référant notamment à la vision de l'hindouisme qui est couramment admise. Thèse moniste plutôt, répliquent ses partisans les plus éclairés... En tout cas, thèse inadmissible par le courant judéo-chrétien et par l'Islam ortho­doxe (2). En effet les « religions du Livre » ont toujours lutté farouchement contre toutes les infiltrations panthéistes, qu'elles aient été réelles ou seulement apparentes.

Pour ce courant jaloux de préserver la transcendance divine, Dieu est bien la seule Réalité, mais il n'est pas simplement une sorte de tout qui ressemble plus à un magma qu'à un Dieu. Il est vivant, et capable de créer ex-nihilo d'autres réalités qui sont elles-mêmes des réalités dans leur ordre d'existence. Alors ce Dieu des « Sémites » devient le Dieu de l'Election (Judaïsme), le Dieu de l'Amour (Christianisme) et de la Miséricorde (Islam). Et cette sorte de passion, que Dieu a pour l'homme, va jusqu'à faire de chacun de nous une réalité unique en soi. Ainsi à une métaphysique un peu glacée — celle de la Connaissance — s'ajoute une incommensurable dimension d'Amour.

En définitive, Guénon conduit son lecteur jusqu'à une option fondamentale. Et le système guénonien — outre son indiscutable rigueur logique — vaut ce que vaut l'option faite... Tout dialogue ou discussion avec les tenants d'une autre option (ou révélation) fondamentale ne peut que tourner court. Guénon en a fait l'expé­rience au cours de sa rencontre avec Maritain, rencontre sans lendemains.

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Inopérante également serait toute mise en parallèle de l'ex­posé de Guénon et des thèses « scientistes », voire de l'acquis des sciences profanes. Tout en sachant que Guénon a évoqué d'autres courants initiatiques — l'alchimie chinoise notamment — nous n'examinerons ici que l'acquis historique concernant les Mystères antiques.

Ce que nous en savons vraiment est assez mince. Le secret initiatique a été bien gardé. Aussi les historiens sont-ils bien loin d'avoir la vision limpide des Mystères qui est celle de Guénon. Ce que l'historien connaît le mieux concerne surtout les prélimi­naires aux Mystères car ils se déroulaient en public.

Les hellénistes savent que les termes mêmes de Grands Mystères et de Petits Mystères nous viennent d'Eleusis, dont le culte a une longue histoire (3). La croyance éleusinienne est centrée, comme on le sait, sur le thème de l'enlèvement de Coré par le dieu des morts ; la légende décrit le désespoir de sa mère Déméter (la Cérès des Latins), la menace de Déméter de rendre la terre infertile si sa fille ne lui est pas rendue, et enfin l'arbi­trage de Zeus qui décide que Coré passera chaque année quatre mois chez son époux et le reste auprès de sa mère. Déméter et Coré étant des divinités agraires, la légende illustrait ainsi l'alter­nance des saisons, associée initialement à un culte de la fécon­dité (4).

Quant aux Mystères éleusiniens, on est allé jusqu'à les ana­lyser en quatre ou cinq phases :

- la muésis ou initiation préalable : elle incluait en particulier une purification par l'eau (et peut-être aussi la période de jeûne souvent évoquée dans les textes antiques) ;

- les Petits Mystères : ils étaient célébrés en février-mars. Ils étaient le préambule obligatoire à l'initiation aux Grands Mys­tères. On suppose que les Petits Mystères consistaient en des représentations de la légende de Déméter et aussi de celle de Dionysos, qui fut tardivement associé au culte des deux déesses ;

- les Grands Mystères : ils étaient célébrés en septembre- octobre. On suppose que, à l'intérieur de rites complexes, se déroulait un jeu scénique auquel l'initié participait, et qui lui donnait le sentiment d'une réelle présence des déesses ;

- l'époptie : elle était, semble-t-il, un degré encore supérieur.

Elle ne pouvait être postulée qu'un an après. Le terme époptie indiquant la contemplation, on suppose qu'elle impliquait le dévoilement de certains objets ayant un caractère hautement sacré.

L'ensemble de la célébration de septembre se terminait par une libation à l'intention des morts, puis par des festivités avant de se séparer.

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La réflexion historique laisse supposer une certaine évolution de ces Mystères, à l'intérieur du thème fondamental. Evolution, comme le suggère la confusion, à partir d'une certaine époque, entre Coré « la Fille du blé » et Perséphone qui était la Reine des enfers. Evolution, comme l'indique aussi l'adjonction tardive de Dionysos, qui était à Athènes une sorte de dieu des âmes. Sur le thème du cycle de la végétation, ou plus particulièrement celui des céréales, s'est greffée une démarche existentielle s'inspirant du tragique de la condition humaine (naissance, fécondité, mort, angoisse de l'au-delà) (5).

Le mystère du grain qui « meurt », en vue d'une plus grande fécondité moyennant certains soins, a pu illustrer l'espoir qu'il peut en être de même pour l'homme après sa mort, s'il reçoit les protections divines nécessaires. En effet, selon la vision antique traditionnelle, l'au-delà n'était que désespérance pour l'homme ordinaire : il était condamné à y errer, lamentablement anonyme au sein de foules sombres et confuses. C'est la possibilité d'échap­per à ce sort que l'on venait chercher à Eleusis. Et le « projet initiatique » ne semble pas avoir dépassé cette aspiration à deve­nir un « heureux habitant des Champs-Elysées ». On est loin des déploiements de la thèse de Guénon (6).

On peut d'autre part considérer comme certain que l'initié acquérait le sentiment de la présence effective des déesses. Il s'agissait beaucoup moins d'un progrès dans la Connaissance que d'une sorte de sacrement d'Amour. C'était d'ailleurs dans la logique du contexte historique : on note en particulier que les divinités du panthéon gréco-latin — jadis si familières avec les hommes, ainsi que Homère l'a décrit — n'apparaissaient plus que comme de froides allégories ; les Mystères apportaient à nouveau le senti­ment d'une véritable présence divine, présence protectrice pou­vant se continuer dans l'Au-delà.

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Le peu que nous allons dire des Mystères d'Isis et d'Osiris ne peut que le confirmer (7). Là aussi il s'agit d'obtenir la pro­messe de se trouver « brillant parmi les ténèbres de l'achéron D. Pour obtenir un viatique pour l'Au-delà, il fallait « disposer de tous les rites dont Osiris avait bénéficié le premier » (Chr. Des- roches Noblecourt).

Là aussi on note un affinement spirituel progressif. A l'origine, Osiris et Isis, divinités agraires (8), étaient des formes fécon­dantes peu préoccupées de délicatesse morale. Mais sous la pression de fidèles eux-mêmes — de plus en plus sensibles au problème moral de la rétribution — l'éloge de la rectitude des mœurs, de l'effort personnel, etc., a nettement teinté l'enseigne­ment initiatique... autant qu'on peut le savoir.

Comme à Eleusis, le sentiment de la présence effective des divinités semble avoir joué un rôle déterminant au cours des Mystères. Il suffit de lire la fin des Métamorphoses d'Apulée, pour constater combien Lucius — revenu de sa scabreuse méta­morphose en âne — entretient un véritable commerce spirituel avec Isis (apparition, songes, etc.), car, en échange de sa promesse d'immortalité, la déesse exige un culte et des sacrifices person­nels.

En définitive les Mystères antiques ne semblent pas avoir apporté la révélation de quelque sagesse primordiale, invariante quoique plus ou moins voilée. Issus des cultes archaïques des premières sociétés agraires, ils se sont spiritualisés dans le sens des aspirations de leur propre clientèle, beaucoup plus qu'ils n'ont dirigé ces aspirations. Et une étude plus approfondie ferait appa­raître une tendance croissante au syncrétisme (nous en avons vu un exemple, concernant l'entrée de Dionysos dans le culte d'Eleu­L-is). On est loin de la vision que nous donne René Guénon.

Des remarques de ce genre ternissent-elles la limpidité de l'analyse de Guénon concernant les Mystères ? On n'est manifes­tement pas dans le même plan. Et la thèse de Guénon donne très vite le sentiment qu'elle a conquis une existence autonome.

Guénon ne situe pas son analyse au plan de l'histoire, même s'il en évoque parfois quelques aspects (en ayant un peu tendance à choisir ou présenter ses exemples pour les besoins de la cause, il faut le dire franchement). Sa référence est ailleurs ; elle est dans une « vérité unique, éternelle et immuable, transcendant tous les langages, toutes les philosophies, tous les symboles mêmes » (Paul Sérant).

On sait la place que la synthèse guénonienne a prise dans le panorama maçonnique. A propos des Mystères, son analyse concernant la Franc-Maçonnerie (insertion dans les Petits Mys­tères, société initiatique dégénérée, etc.), a eu un impact consi­dérable dans ce milieu... Mais l'arrêt rendu par ce juge impassible n'a de valeur que si l'on reconnaît la validité de la loi qui le fonde.

On revient ainsi au problème de la validité de l'option fon­damentale faite par Guénon. Les tenants de la métaphysique de l'Un la déclarent totalement démontrable, donc exempte de tout postulat. Ses adversaires lui reprochent son simplisme réducteur. Alors ?... Le Franc-Maçon, qui est toujours dans la crainte de sacrifier à quelque dogme au cours des Travaux, doit savoir tout cela quand il se réfère à Guénon.

Jh. Le Roch - Morgère.

(1) Guénon note que c'est aussi le cas des rites religieux.
(2) La restriction réserve le cas de certains penseurs, dont des soufis. Ce n'est pas le lieu d'examiner l'hypothèse d'une certaine « contamination d'une fraction de l'Islam par l'Hindouisme.
(3) L'Hymne à Déméter — dit « homérique = en raison de sa métrique — remonte au Vile siècle avant notre ère, il évoque déjà des rites d'initiation enseignés par la déesse aux familles nobles d'Eleusis. Le culte s'y perpétua jusqu'à la destruction du sanctuaire par Alaric, en 396.
(4) La tendance générale est de faire revenir Coré sur terre pendant toute la belle saison (Coré étant alors vue comme une déesse de la végéta­tion, parmi tant d'autres) mais on peut faire une lecture différente : Coré étant « la Fille du blé = repartirait sous terre dés la fin de la récolte, à l'instar du grain que l'on enfermait alors dans les ténèbres des jarres.
(5) L'initiation qui, à l'origine, consistait en la révélation de techniques agraires à garder secrètes, et aussi probablement en des rites de fécondité, est devenue ainsi une démarche et un accueil de plus en plus spirituels.
(6) II y a néanmoins un épisode obscur de la légende de Déméter qui pourrait être interprété en ce sens. Cet épisode concerne Déiphon (ou Damo­phon), un marmot royal que Déméter, dans son chagrin, avait nourri de son lait et avait entrepris de rendre divin par la lente épreuve du feu (ce qui échoua du fait de l'incompréhension humaine). Or on sait de façon certaine qu'un grand feu était allumé au cours des Grands Mystères et que certains mystes se sont jetés dedans. Avaient-ils la promesse d'une divinisation ? on ne le saura jamais. Cet épisode ne semble pas avoir retenu l'attention des spécia­listes.
(7) Comme celui d'Eleusis, ce culte a eu une longue histoire, tant en ce concerne l'évolution de la fonction d'Osiris qu'en ce qui regarde le culte lui- même qui se continua de façon certaine, du moins dans la vallée du Nil, jus­qu'en 551.
(8) On peut voir au Louvre, dans la « crypte de l'Osiris a, des moules à l'image du dieu momifié qui contenait du limon ensemencé de grain que des libations incitaient symboliquement à rester en germination dans les tombes.

  

Source : www.ledifice.net

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