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Hauts Grades

Proudhon (1809-1865)

17 Décembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #Maçons célèbres

Fils d’un tonnelier du faubourg Battant de Besançon et d’une cuisinière, garçon de cave puis garçon vacher, Proudhon apprend à lire à l’école mutuelle fondée par une dynastie de francs-maçons bisontins (les Ordinaires). À 12 ans, une bourse d’externat lui permet de fréquenter le collège qu’il quitte pour travailler. Il devient, en 1827, typographe, correcteur d’imprimerie : il entreprend son Tour de France puis obtient le baccalauréat car, en 1838, une bourse de l’Académie de Besançon (la pension Suard) lui permet de reprendre des études.

Il se fait connaître par sa réponse sulfureuse en juin 1840, à une question posée par l’Académie de Besançon, même si son mémoire, “La propriété c’est le vol” prend la défense de la petite propriété. Dans deux autres mémoires, Proudhon critique le fouriérisme de Considérant. La propriété lui apparaît alors comme un obstacle à la réalisation de l’égalité dans le domaine économique.

En 1843, devenu commis dans une entreprise lyonnaise de batellerie, il s’initie au mutuellisme, fréquente les milieux révolutionnaires et, au cours de séjours à Paris, se lie avec Herzen, Bakounine et Marx. Il publie, en 1846, Système des contradictions économiquesou Philosophie de la misère, qui provoque une brillante réponse de Marx sous le titre Misère de la philosophie. C’est à cette époque au cours d’un passage à Besançon, le 8 janvier 1847, qu’il est reçu dans une loge de filiation chrétienne, résultant d’une tentative de réveil du Régime Écossais Rectifié, Sincérité, Parfaite Union et Constante Amitié Réunies. Elle professe un déisme d’inspiration évangélique que Proudhon déteste, mais il y est entré parrainé par son oncle, Melchior Proudhon, prêtre constitutionnel défroqué devenu président local du Club des jacobins. Ancien Très Sage du chapitre de La Constante Amitié. 90° du Rite de Misraïm, ce dernier est âgé de 80 ans.

Chaque candidat devant répondre par écrit, avant le déroulement de la cérémonie, à trois questions sur le devoir de l’homme envers Dieu, envers ses semblables et envers lui-même et rédiger un testament, Proudhon répond à la première question : “la guerre”.

Invité à se justifier sous le bandeau, il aurait répondu, selon le procès-verbal :

“Oui, nous devons faire la guerre à Dieu : il se dit le seul parfait. Pourquoi ne parviendrons-nous pas à la même perfection ? Et jusque-là nous devons lui faire la guerre et lui prouver que, par notre travail et nos constants efforts dans la science de la vie, nous devons atteindre au même degré de perfection.”

Bien que cette explication ait été mal comprise, les auditeurs auraient apprécié la vigueur de la réponse.

Installé à Paris en 1847, Proudhon lance avec Charles Fauvety Le Représentant du peuple, un journal qui reprend vie après la Révolution de 1848, et publie le 18 mai, un projet de “banque du peuple”. Ce défenseur passionné du “droit au travail” est élu à l’Assemblée constituante, dans la Seine, le 5 juin 1848.

Il ne prend pas parti pendant les journées de Juin. Son journal est remplacé par Le Peuple, une tribune pour les associations ouvrières qui appelle à voter pour Raspail aux présidentielles de décembre, critique la gauche rolliniste et se préoccupe surtout de la question sociale.

Proudhon assiste en spectateur au coup d’État du 2 décembre 1851 et regrette qu’une alliance n’ait pu se constituer entre la Montagne et le prince-président, mais il sera bientôt déçu par l’orientation cléricale de l’Empire. Il reprend son activité d’écrivain, en 1857, avec Le Manuel du spéculateur à la Bourse où il oppose la féodalité industrielle aux associations ouvrières ou de petits artisans et surtout, en 1858, avec De la justice dans la Révolution et dans l’Église, dédié au cardinal Matthieu, archevêque de Besançon.

Il y précise la nature de son “antithéisme”. S’il ne se prononce pas sur l’inconnaissable, il combat le théisme, c’est-à-dire l’idée d’une intervention divine dans les affaires de l’humanité, d’où ne peut résulter que le mal. Il définit la démocratie comme l’application de la justice aux choses de la politique et le socialisme comme son application à celles de l’économie. Dans le premier des chapitres consacrés au travail, Proudhon insère une réflexion novatrice sur la franc-maçonnerie. Celle des quarante-huitards ne lui convient pas : il considère en effet le déisme rousseauiste comme un “pied-à-terre” provisoire pour ceux qui ont abandonné la foi de leurs ancêtres, que le but de l’institution n’est ni la bienfaisance, ni la tolérance désormais entrée dans le bien public ni un secret bien éventé. Selon lui, elle “n’affirme rien que la raison ne puisse clairement comprendre et ne respecte que l’humanité”, est fondée sur un “rationalisme tolérant”, et substitue “l’idée positive” à la métaphysique. Le Grand Architecte de l’Univers n’exige selon Proudhon ni autel, ni sacerdoce, ni culte. Il suffit pour être maçon, d’aimer la vérité, de pratiquer la justice, de servir ses semblables. En outre, la symbolique maçonnique, devenue celle de la Révolution, est fondée sur l’idée d’équilibre universel matérialisée par le ternaire fil à plomb-niveau-équerre et personnifié par le Dieu des maçons qui, dans l’ordre moral, est la Justice. Il oppose la formulation : “À la gloire du Grand Architecte de l’Univers” au Ad majorem Dei gloriam des jésuites. Cette conception audacieuse répond à l’attente de la nouvelle génération anticléricale et républicaine qui se presse dans les loges quand l’Empire se libéralise. Les thèses de De la justice dans la Révolution et dans l’Église vont être diffusées dans les ateliers et “maçonnisées” par son disciple et exécuteur testamentaire Marie-Alexandre Massol et ses amis du Monde maçonnique qui assignent, comme objectifs à l’institution, la définition d’une morale néo-kantienne indépendante des religions, la défense des prolétaires, la liberté absolue de conscience.

Poursuivi après la publication de cet ouvrage, Proudhon s’exile en Belgique où il aurait encore visité quelques loges. Il rentre en France en 1862, défend en 1863 le principe des candidatures ouvrières et meurt en 1865. La plupart de ses disciples immédiats comme Vabsenter et Duchêne (à l’exception de Darimon) et de nombreux militants ouvriers proudhoniens comme Charles Limousin, Combault ou Fribourg, ont fréquenté les loges sous l’Empire libéral et le courant mutualiste qui se réclame de lui est également bien représenté dans les ateliers. La “clientèle” d’ouvriers qualifiés et d’artisans qui peuple les loges de grandes villes, dans les années 1860-1880 est souvent de filiation proudhonienne.

Le nom du philosophe bisontin est parfois louangé dans des écrits maçonniques pour son audace intellectuelle, comme apôtre de la mutualité, ou comme précurseur de l’anarchie, opposé à Marx dans la recherche d’une voie française du socialisme. Une des loges de Besançon du Grand Orient a ainsi choisi récemment son nom comme titre distinctif.

Encyclopédie de la Franc maçonnerie, Le Livre de Poche, 2000

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