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Hauts Grades

Rosicrucianisme et Franc-maçonnerie : Les sources égyptiennes, esséniennes et templières

18 Novembre 2012 , Rédigé par Christian Rebisse Publié dans #Rose-Croix

Avec la guerre de Trente Ans, le Rosicrucianisme se fait discret. En Allemagne, ses partisans se réfugient dans la mouvance alchimique qui connaît alors un grand développement. En Angleterre, les Rosicruciens se fondent dans la Franc-Maçonnerie naissante. Ils réapparaîtront au grand jour au milieu du XVIIIe siècle, en se prévalant d'une origine antérieure à la Franc-Maçonnerie et au christianisme, et en revendiquant une filiation remontant aux Égyptiens.

Rose-Croix et Francs-Maçons

La Franc-Maçonnerie naît en Angleterre au XVIIIe siècle, dans un " terreau " préparé par le Rosicrucianisme. Certains auteurs, comme J. G. Buhle en 1804 ou Thomas de Quincey en 1824, voient en elle une émanation de la Rose-Croix. Dès 1638, les relations entre les deux mouvements sont évoquées dans The Muses, un poème d'Adamson publié à édimbourg. Ce texte indique : " Car nous sommes des Frères de la Rose-Croix ; nous possédons le mot de Maçon et la double vue. " Quelques années plus tard, le 10 octobre 1676, le Poor Robin's Intelligence publie une notice indiquant que " l'Ancienne Fraternité de la Rose-Croix, les Adeptes de l'Hermétisme et de la Compagnie des Maçons Acceptés, ont décidé de dîner ensemble ". Ce lien sera encore souligné dans un article du Daily Journal du 5 septembre 1730 qui indique : " Il existe une Société à l'étranger, de laquelle les Francs-Maçons anglais […] ont copié quelques cérémonies, et s'efforcent de persuader le monde qu'ils en sont issus et lui sont identiques. On les appelle Rosicruciens. "

Le Frère I.O.

 Il est frappant de constater que les deux plus anciennes références relatant des initiations maçonniques, concernent des hommes ayant été en relation directe ou indirecte avec le Rosicrucianisme. La première se rapporte à sir Robert Moray. Elle mentionne que le 20 mai 1641, il fut initié à la Maçonnerie dans la loge Mary's Chapel d'édimbourg. Il est intéressant de noter que Robert Moray, l'un des membres fondateurs de la Royal Society, passionné d'alchimie, est le protecteur de Thomas Vaughan (1622-1666). Or, ce dernier, sous le pseudonyme d'Eugenius Philalethe, est l'auteur de The Fame and Confessio (1652), la traduction anglaise de la Fama Fraternitatis et de la Confessio Fraternitatis.La seconde référence se rapporte à Elias Ashmole (1617-1692), qui fut admis dans une loge maçonnique à Warrington, le 16 octobre 1646. Six ans plus tard, il publie le Theatrum Chemicum Britannicum (1652), un volume qui regroupe une importante collection de traités alchimiques. Or, dès les premières lignes de ce livre, Elias Ashmole se réfère à la Fama Fraternitatis. Il rappelle que le premier Manifeste rosicrucien indique la venue en Angleterre d’un des quatre premiers compagnons de Christian Rosenkreutz, le " Frère I.O. ". D'autres éléments montrent qu'Elias Ashmole éprouvait un intérêt tout particulier pour la Rose-Croix. En effet, on a retrouvé dans ses archives une copie autographe des Manifestes rosicruciens, ainsi que le texte d'une lettre dans laquelle il demandait son admission dans la Rose-Croix. Un peu plus tard, Nicolas de Bonneville ira jusqu'à dire que la Franc-Maçonnerie a emprunté toutes ses allégories, symboles ou paroles aux Rose-Croix (La Maçonnerie écossaise comparée avec les trois professions et Le Secret des Templiers du XIVe siècle, 1788). Certes, il serait abusif de déduire de ces éléments que la Franc-Maçonnerie trouve son origine dans la Rose-Croix. Cependant, force est de constater que les premiers Francs-Maçons s'inscrivent dans la mouvance rosicrucienne anglaise du XVIIIe siècle.

La Constitution d'Anderson

Si les activités de la Franc-Maçonnerie débutent au XVIIIe siècle, il est généralement admis que l'acte fondateur de cette société date de 1717. C'est à ce moment qu'est fondée la Grande Loge de Londres. Mais le moment qui marque le mieux la fondation de la Franc-Maçonnerie est celui qui voit la publication de la Constitution d'Anderson (1723) par le duc de Wharton, son Grand Maître à l'époque. Ce texte, présenté comme une refonte et une correction de " vieilles archives " maçonniques, fut rédigé par James Anderson, Jean-Théophile Désaguliers et Georges Payne. Les archives en question sont les Old Charges, ou Anciens Devoirs, textes appartenant aux anciennes confréries de tailleurs de pierres, les guildes, dont les textes les plus anciens remontent au XIVe siècle (ex. : Regius, 1390, et Cooke, 1410). Mais plutôt que de descendre directement des anciennes guildes de maçons opératifs, la Franc-Maçonnerie est une société de penseurs ; on parle de Maçonnerie " spéculative ". Elle se place dans une descendance remontant à Adam et revendique l'héritage des Arts Libéraux, sciences qui furent jadis gravées sur les deux colonnes rescapées du Déluge.La Constitution d'Anderson, outre l'histoire légendaire de la Franc-Maçonnerie, donne les règlements de l'Ordre, ainsi que quelques chansons destinées à agrémenter les réunions de loge. D'une manière générale, on peut dire que le projet de la Constitution est plus social que spirituel. A une époque marquée par les divisions engendrées par la Réforme et la Contre-Réforme, elle se contente d'indiquer à ses membres d'être " de la religion dont tous les hommes conviennent, et qui consiste à être des hommes bons, équitables, dignes et honnêtes, quelles que soient les dénominations ou croyances par lesquelles ils peuvent se distinguer "

Hiram et Rosenkreutz

Au XVIIIe siècle, la Franc-Maçonnerie n'a pas l'organisation que nous lui connaissons aujourd'hui. Elle ne prend sa structure de base, composée de trois degrés — Apprenti, Compagnon et Maître (Maçonnerie bleue, ou Craft Degrees pour les anglo-saxons) — qu'après quelques années. Elle ne comportait initialement que deux grades, ceux d'Apprenti-entré et de Compagnon. Un troisième, dit de Maître, apparaît vers 1730. Il faut attendre la seconde édition de la Constitution d'Anderson, celle de 1738, pour trouver une référence officielle à ce degré, et patienter jusqu'en 1760 pour que la symbolique qui lui est attachée, celle du mythe d'Hiram, soit vraiment admise en Angleterre (2). Sous certains aspects, comme celui de la symbolique liée à la découverte du tombeau du Maître, Hiram reprend des traits de Christian Rosenkreutz. Faut-il voir dans Hiram, comme l'indique Antoine Faivre, un fils de Christian Rosenkreutz ? " Fondateur mythique lui aussi, le premier serait alors un Christian réduit à la relative abstraction dans la galerie des grandes figures hiératiques de la " Tradition " .A ses débuts, la Franc-Maçonnerie ne se présente pas véritablement comme une société initiatique. Ses cérémonies sont d'ailleurs qualifiées de " rites de réception ". Le terme " initiation " n'apparaît dans ses textes que vers 1728-1730, et il ne deviendra officiel en France qu'à partir de 1826 Même si les rituels propres à la Maçonnerie confèrent un aspect mystérieux à ses réunions, les loges sont essentiellement des lieux où l'on pratique la philanthropie et où l’on cultive les beaux-arts. Ce n'est que progressivement qu'elle va développer un aspect initiatique et ésotérique

Les Mystères d'Égypte

Contrairement à ce qui s'était produit à la Renaissance, les références à l'Égypte avaient pratiquement disparu au XVIIe siècle. Il demeure malgré tout quelques exceptions comme Gerhard Dorn, un disciple de Paracelse. Portant un regard critique sur l'ésotérisme de son époque, il indiquait que la révélation primordiale, jadis confiée à Adam et portée à la perfection par les égyptiens, avait été déformée par ceux qui nous l'avaient transmise, à savoir les grecs. Le jésuite Athanasius Kircher (1610-1680), un savant passionné d'archéologie, de linguistique, d'alchimie et de magnétisme, est une autre exception. Durant de nombreuses années, il s'est efforcé de pénétrer les secrets des hiéroglyphes égyptiens. Dans son livre Œdipus Ægyptiacus (1652), il indique que ces mystérieux caractères cachent ce qu'il reste de la connaissance confiée par Dieu aux hommes avant le Déluge. Il voit donc dans l'Égypte le berceau de toutes les connaissances(6). Avant que Champollion ne découvre le sens des hiéroglyphes (1822), ses ouvrages sur l'Égypte feront référence. Un ouvrage témoigne du renouveau de l'intérêt pour l'ésotérisme égyptien : Séthos, histoire ou vie tirée des monuments, anecdotes de l'ancienne Égypte (1731) de l'abbé Terrasson (1670-1751). Il s'agit d'un roman dans lequel l'auteur évoque l'antiquité égyptienne, sa religion, son organisation, son intérêt pour les sciences, au nombre desquelles il faut compter l'art de la transmutation dont Hermès Trismégiste connaissait les secrets. Son livre nous fait assister à l'initiation d'un prince égyptien, dans les temples secrets de Memphis. Comme l'indique Boucher de la Richardière, " il donne un tel degré de vraisemblance à la manifestation des mystères d'Isis, réputés jusqu'alors impénétrables, qu'on croirait qu'ils lui ont été révélés par l'un des initiés ou l'un des prêtres égyptiens ". Ce livre va remettre l'Égypte à la mode, comme en témoigne l'opéra-ballet de Jean-Philippe Rameau, La Naissance d'Osiris (1751). Bientôt Wolfgang Amadeus Mozart donnera La Flûte enchantée (1789), un opéra qui mêle initiation maçonnique et tradition égyptienne.

La religion noachite

Le livre de l'abbé Terrasson va stimuler l'imagination de nombreux francs-maçons dans la création de nouveaux grades qui vont bientôt apparaître. En effet, quelques années plus tard, la structure hiérarchique des grades maçonniques s'enrichit. Le 26 décembre 1736, le chevalier André-Michel Ramsay (1686-1747), disciple de Fénelon et de Mme Guyon, prononce à la loge parisienne du Louis d'Argent, un discours qui entraîne l'apparition de ce que l'on appelle les " hauts grades " (Écossisme ou Side-Degrees pour les anglo-saxons), c'est-à-dire les degrés supérieurs à celui de Maître (9). Dans son discours, Ramsay présente la Franc-Maçonnerie comme étant la résurrection de la " religion noachite ", une religion primordiale, universelle et sans dogmes. Il ajoute que c'est par les Croisades que ce Saint Ordre a été ramené en Grande-Bretagne avant de se répandre dans le reste de l'Europe. Bientôt, les légendes relatives aux Templiers, à la Chevalerie, à l'Ancien Testament, vont éveiller l'intérêt des fondateurs des hauts grades . L'Égypte, les sciences occultes comme l'alchimie, l'astrologie, la kabbale et la magie vont aussi être intégrées à ces transformations. Entre 1740 et 1773, les hauts grades vont proliférer avec une certaine anarchie. C'est parmi eux que réapparaît la Rose-Croix, sous la forme d'un haut grade. Ce dernier jouit très rapidement d'une aura prestigieuse ; on voit en lui le grade terminal, voire le nec plus ultra de la Franc-Maçonnerie (11).Cependant, certains systèmes de hauts grades se constituent en Ordres indépendants. C'est le cas en France, vers 1754, avec l'Ordre des Chevaliers Maçons Élus-Cohens de l'Univers de Martinès de Pasqually (1710?-1774), ou en Allemagne à la même époque, avec la Stricte Observance Templière du baron Carl von Hund (1722-1776). C'est à ce moment que le Rosicrucianisme reprend sa liberté pour se constituer en Ordre autonome.

Rose-croix d'or et Rose rouge

C'est d'abord sous les auspices de l'alchimie que la Rose-Croix réapparaît. En effet, au cours des années 1700-1750, l'art d'Hermès connaît un grand développement. De nombreux cercles d'alchimistes se forment en Saxe, en Silésie, en Prusse, en Autriche et en Bavière. On rapporte qu'à Vienne, on comptait alors plusieurs milliers d'alchimistes . La plupart d'entre eux se réclament du rosicrucianisme, comme par exemple ceux de la Société Alchimique de Nuremberg. Selon certains auteurs, G. W. Leibniz (1646-1716) aurait été le secrétaire de cette société.En 1710, soit sept ans avant la publication de la Constitution d'Anderson, Sincerus Renatus (Samuel Richter), un pasteur luthérien à tendance piétiste, qui se disait disciple de Paracelse et de Jacob Boehme, publie La vraie et parfaite préparation de la Pierre Philosophale de la Fraternité de l'Ordre de la Croix d'Or et de la Rose-Croix, appelée aussi Rose-Croix d’Or. Il s'agit d'un traité d'alchimie qui comporte des pratiques de laboratoire et donne en appendice les cinquante-deux règles qui régissent l'Ordre de la Rose-Croix d'Or. Ce règlement indique que l'Ordre ne doit pas se composer de plus de soixante-trois Frères, et qu'il est dirigé par un Imperator élu à vie. Dans sa préface, Sincerus Renatus précise que ce texte n'est pas son œuvre propre, mais celle d'un " Professeur de l'Art " dont il ne peut révéler l'identité. Il indique que l'Ordre possédait deux centres, l'un à Nuremberg et l'autre à Ancone, mais que depuis quelques années, ses membres ont quitté l'Europe pour les Indes afin de pouvoir vivre plus tranquillement.Ce livre de Sincerus Renatus s'inspire de l'Écho de la Fraternité, […] de l'illustre Ordre R.C. (1615) de Julius Sperber, ainsi que du Témis d'or (1618) de Michael Maier. Il reprend aussi certains règlements de l'Ordre des Inséparables, un ordre alchimique fondé en 1577. En fait, l'Ordre décrit par Sincerus Renatus ne semble pas avoir existé. Notons au passage qu'il reprend un nom, celui de Rose-Croix d'Or, que Petrus Mormius avait déjà utilisé en 1630 dans son Arcanes très secrètes de toute la nature dévoilée par le collège rosarien. Ce dernier est l'auteur d'une légende qui veut que Frédéric Rose, qui aurait vécu dans le Dauphiné, ait fondé en 1622 une société secrète de trois membres : la Rose-Croix d'Or. Quoi qu'il en soit, le terme de " Rose-Croix d'Or " va connaître une certaine fortune et quelques-uns de ses règlements se retrouveront plus tard dans les instructions du grade maçonnique-rosicrucien des Princes Chevaliers Rose-Croix.

La Toison d'Or

Dans les années qui suivent, un Ordre rosicrucien va voir le jour. En 1749, Hermann Fictuld publie son Aureum Vellus, dans lequel il évoque une Société des Rose-Croix d'Or qu'il présente comme l'héritière de l'Ordre de la Toison d'Or fondé par Philippe le Bon en 1492. Vers 1757, il crée un rite maçonnique à tendance alchimique et piétiste, composé d'un ensemble de grades rosicruciens : la Societas Roseæ et Aureæ Crucis ou Fraternité des Rose-Croix d'Or. Cette Société essaime dans plusieurs villes comme Francfort-sur-le-Main, Marburg, Kassel, Vienne et Prague. Elle semble s'éteindre vers 1764. En réalité, elle se réforme grâce à Schleiss von Löwenfeld et Joseph Wilhelm Schröder. Finalement, elle donne naissance à un autre rite maçonnique rosicrucien qui apparaît entre 1770 et 1777 en Bavière, en Autriche, en Bohême et en Hongrie. Il est d'abord adopté par une loge maçonnique de Ratisbonne, la Croissante aux Trois Clefs. En 1771, il est adopté également par une loge de Vienne, L'Espérance, qui donne naissance à celle des Trois Épées. Cette loge devient la pépinière de ce rite maçonnique rosicrucien qui cultive l'alchimie et la théurgie.

La Rose-Croix d'Or d'Ancien Système

A partir de 1776, des membres de la loge des Trois Épées, Johann Rudolf von Bischoffswerder (1714-1803), officier prussien, puis ministre de la guerre à la mort du grand Frédéric, et Jean Christophe Wöllner (1732-1800), pasteur, instaurent un nouvel Ordre maçonnique rosicrucien : l'Ordre de la Rose-Croix d'Or d'Ancien Système. La loge des Trois Globes de Berlin devient le centre de ses activités. Cet Ordre adopte une hiérarchie de neuf grades : Juniores, Theoretici, Practici, Philosophi, Minores, Majores, Adepti Exempti, Magistri et Magi, dont les aspects symboliques sont présentés dans les textes de la Réforme adoptés lors de la Convention que l'Ordre tient à Prague en 1777.Comme l'indique René Le Forestier, les enseignements des Juniores reproduisent cent dix pages de l'Opus mago-cabbalisticum et theosophicum (1719) de Georg von Welling, (livre avec lequel Goethe s'initiera bientôt à la pensée rosicrucienne). L'instruction et le rituel des Theoretici reprennent le Novum laboratorium medico-chymicum, de Christophe Glaser (1677). Quant aux opérations alchimiques enseignées aux Magistri, elles sont empruntées à deux livres de Henri Khunrath : la Confessio de Chao Physico-chemicorum catholico (1596) et l'Amphiteatrum sapientiæ æternæ (1609). Les rituels et les enseignements de cet Ordre sont donc nettement orientés vers l'alchimie .C'est dans cette mouvance, où se mêlent Alchimie, Rosicrucianisme et Franc-Maçonnerie, que naît le célèbre livre des Symboles secrets des Rosicruciens des XVIe et XVIIe siècles (Altona, 1785 et 1788) .Composé essentiellement de traités alchimiques magnifiquement illustrés, il est souvent présenté comme le livre rosicrucien le plus important après les trois Manifestes.

Esséniens et Templiers

 L'Ordre maçonnique de la Rose-Croix d'Or d'Ancien Système (nous précisons ici " maçonnique " afin de distinguer ce mouvement de groupes récents qui utilisent le même nom sans avoir pourtant de lien avec ces rosicruciens du XVIIIe siècle), possède une caractéristique qui le différencie du Rosicrucianisme du XVIIe siècle : il revendique une filiation remontant à Ormus, ou Ormissus, un prêtre égyptien baptisé par saint Marc. Ormus aurait alors christianisé les Mystères de l'Égypte et aurait fondé l'Ordre des Ormusiens en lui donnant pour symbole une croix d'or émaillée de rouge. En 151, les Esséniens se seraient joints à eux et cet Ordre aurait pris le nom de Gardiens du Secret de Moïse, Salomon et Hermès.Après le IVe siècle, l'Ordre ne compta jamais plus de sept membres. Au XIIe siècle, il admit des Templiers, et lorsque les chrétiens perdirent la Palestine en 1118, les membres de l'Ordre se dispersèrent dans le monde. Trois d'entre eux seraient venus s'installer en Europe et auraient fondé l'Ordre des Constructeurs d'Orient. Raymond Lulle aurait été admis dans cet Ordre dans lequel il initia bientôt Edouard Ier. Par la suite, seuls les membres de la maison d'York et de Lancaster furent les dignitaires de l'Ordre ; c'est la raison pour laquelle on ajouta à la croix d'or, utilisée comme symbole de l'Ordre, la rose qui figurait dans les armoiries des deux familles.

Les Frères Initiés d'Asie

 Ainsi serait né l'Ordre maçonnique de la Rose-Croix d'Or. Quoi qu'il en soit de cette filiation mythique, cet Ordre, qui naquit en Allemagne au XVIIIe siècle, se développa essentiellement dans le sillage de la Stricte Observance Templière qui était alors le rite maçonnique le plus important en Allemagne. Il faut souligner que si jusqu'alors le rosicrucianisme n'avait donné naissance qu'à de petits groupes dont on n'a découvert aucun rituel jusqu'à nos jours, l'Ordre maçonnique de la Rose-Croix d'Or d'Ancien Système a laissé de nombreux documents qui attestent de son activité. Il connut d'ailleurs un grand rayonnement en Europe centrale, et de nombreuses personnalités, comme le prince Frédéric-Guillaume ou Nicolaï Novikov en Russie, en furent membres. Il fut mis en sommeil par ses fondateurs en 1787, après avoir donné naissance aux Frères Initiés d’Asie (1779), dont Charles de Hesse-Cassel fut le Grand Maître. C'est sans doute dans cette mouvance qu'il faut situer l'énigmatique comte de Saint-Germain. En effet, à partir de 1778, il s'installe chez Charles de Hesse-Cassel qui devient son élève et son protecteur .

Le grade Rose-Croix

 C’est pratiquement lorsque naît l'Ordre de la Rose-Croix d'Or d'Ancien Système, qu’apparaît le haut grade de Rose-Croix à l'intérieur de la Franc-Maçonnerie. Son existence est attestée pour la première fois en 1757 sous le nom de Chevalier Rose-Croix, dans les activités de la loge des Enfants de la Sagesse et Concorde. Comme nous l’avons vu précédemment, ce grade de Rose-Croix est très vite considéré comme le nec plus ultra de la maçonnerie. Il est le septième et ultime grade du Rite Français de 1786, et le dix-huitième du Rite Écossais Ancien et Accepté. Il présente cependant une spécificité qui va susciter de nombreux débats. En effet, alors que l'ensemble des grades maçonniques insistent sur l'universalité de la sagesse, ce grade est spécifiquement chrétien. C'est la raison pour laquelle certains Francs-Maçons tenteront de le déchristianiser au XIXe siècle en proposant une interprétation philosophique de son symbolisme .Dans son Étoile Flamboyante (1766), le baron de Tschoudy y voit " le catholicisme mis en grade ". Il est vrai que sa symbolique ne renvoie pas aux thèmes que l'on retrouve dans le Rosicrucianisme du XVIIe siècle. Il n'évoque pas Christian Rosenkreutz, mais met en scène le Calvaire au Golgotha, puis la Résurrection du Christ et comporte des agapes où l'on partage le pain et le vin, une cérémonie qui s'apparente à la Cène. Au cours de son initiation à ce grade, le récipiendaire revit l'errance qui suivit la destruction du Temple de Jérusalem. Il cherche la Parole Perdue et son voyage lui permet de découvrir la Foi, l'Espérance et la Charité, trois vertus. Enfin, le sens secret de I.N.R.I. lui est révélé.Les plus anciens rituels du grade de Rose-Croix datent de 1760 (Strasbourg) et 1761 (Lyon), c'est-à-dire juste quelques années après l'apparition de la Societas Roseæ et aureæ crucis de Francfort. Une correspondance échangée en juin 1761 entre les maçons de Metz et ceux de Lyon nous apprend que les lyonnais pratiquent un grade inconnu de leurs frères de Metz, celui de Chevalier de l'Aigle, du Pélican, Chevalier de Saint André ou Maçon d'Heredom, autres désignations du grade maçonnique de Rose-Croix. Le discours qui accompagne une autre version de ce grade évoque l'origine de l'Ordre en se référant aux Sabéens, les Brames, les Mages, les Hiérophantes et les Druides qu'il présente comme les ancêtres des Rosicruciens . Les Rose-Croix y sont montrés comme les héritiers d'une chaîne d'Initiés dont les maillons sont les Égyptiens, Zoroastre, Hermès Trismégiste, Moïse, Salomon, Pythagore, Platon et les Esséniens. Cette lignée rappelle celle qu'évoquait Michael Maier dans le Silentium Post Clamores (1617) en reprenant l'idée de Tradition Primordiale chère à l'Hermétisme de la Renaissance. On retrouvera cette notion dans le Régulateur des Chevaliers Maçons ou les quatre Ordres supérieurs suivant le régime du G... O... (1801).

Chevalerie Spirituelle

 Les éléments que l'on trouve dans ces grades maçonniques rosicruciens trouvent sans doute leurs origines dans un manuscrit découvert à Strasbourg en 1760. Ce texte, intitulé De la Maçonnerie parmi les Chrétiens, aborde les origines de la Franc-Maçonnerie d'une manière singulière. Il fait des maçons les descendants des Chanoines du Saint-Sépulcre, qui seraient des Rose-Croix dépositaires des Esséniens. Ces chanoines auraient ensuite confié leurs enseignements secrets aux Templiers.Avec ces grades maçonniques-rosicruciens se mettent en place des références à l'Égypte, aux Esséniens et aux Templiers comme source de l'initiation. Ils tentent de relier le Rosicrucianisme avec des Sages appartenant aux religions antiques et à un Christianisme originel souvent idéalisé à travers les Esséniens et les Templiers . En fait, ils posent à nouveau le problème des sources de la Tradition et des rapports qui existent entre les différents courants initiatiques.Certes, la manière dont ils nous peignent ces origines ne doit pas être prise à la lettre, et Henry Corbin reproche à René Le Forestier de s'être contenté de n'avoir étudié les choses que sous cet angle. Peu importe qu'un personnage comme Ormus ait réellement existé. Pour Henry Corbin, c'est au-delà de l'historicisme qu'il faut entendre cette filiation. Les Esséniens, les Chanoines du Saint-Sépulcre, ou les Templiers doivent essentiellement être considérés comme des symboles renvoyant à une réalité supérieure. On soulignera donc ici le ridicule auquel se livrent un certain nombre d'Ordres qui se prétendent héritiers des Templiers en reprenant des rites et des accoutrements qui n'ont plus lieu d'être. Comme le disait Joseph de Maistre, dans son Mémoire au duc de Brunswick, l'initiation existait avant les Templiers et elle continua de se perpétuer après eux.Henry Corbin voit dans les mythes se rapportant aux Ordres que nous venons d'évoquer, des éléments renvoyant à une filiation spirituelle à travers une Chevalerie Spirituelle. Cette Fraternité de Lumière œuvre depuis les origines mêmes de la Création à l'élévation de l'humanité vers le Temple spirituel, c'est-à-dire aux retrouvailles entre l'homme et le Divin. Comme il le précise, la " continuité de cette tradition ne relevant pas d'une causalité historique immanente, elle ne peut s'exprimer qu'en symboles. Ses transmetteurs s'exhaussent au rang de personnages symboliques ". La filiation des mouvements qui œuvrent à cette tâche n'est pas à rechercher dans l'histoire visible, mais dans la hiérohistoire, l'histoire sacrée, et dans ce sens, il n'est pas faux de voir une filiation entre ces différents mouvements, pourvu qu'on ne prenne pas celle-ci à la lettre. On notera cependant qu'à l'époque que nous venons d'étudier ici, la Rose-Croix aura souvent été présentée comme le joyau de cette chevalerie spirituelle.

Lumière et illuminisme

 Avec le XVIIIe siècle, on a donc assisté à la création d'une multitude d'Ordres initiatiques. Nous n'avons évoqué ici que ceux qui se rapportent directement ou indirectement à la Maçonnerie Rosicrucienne. Ajoutons cependant que le rosicrucianisme continua d'évoluer secrètement, en dehors des mouvements que nous venons d'évoquer. La prolifération de ces Ordres a engendré beaucoup de confusion dans le monde de l'ésotérisme. Déjà, en leur sein s'opposent les positivistes partisans des Lumières et les spiritualistes favorables à l'illuminisme. Avec la campagne napoléonienne, la fascination pour l'Égypte va augmenter, et l'ésotérisme occidental va être secoué par une découverte ouvrant vers de nouvelles directions : le Magnétisme.

Extrait de la revue Rose+Croix n° 199 - automne 2001

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