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Hauts Grades

Sociétés secrètes en Chine

25 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet

Evoquer les sociétés secrètes chinoises, ne serait-ce pas nous éloigner de la réalité actuelle, pour vouloir nous réfugier encore dans les images pittoresques qui se trouvaient associées au « Céleste Empire » à la Belle Epoque ?

Images tantôt « roses », comme dans la fameuse opérette de Franz Lehar : Le pays du sourire ; tantôt noires, comme dans ce classique de l'érotisme cruel qu'est Le jardin des supplices, d'Oc­tave Mirbeau.

Ce portrait, tantôt joli et nostalgique, tantôt inquiétant et per­vers, de I' « âme chinoise » vue par l'Occidental, n'est pas sans avoir laissé des traces profondes dans la littérature et au cinéma.

Le second versant, le côté « noir » de cette image stéréotypée de la vieille Chine a volontiers recoupé le thème des redoutables sociétés secrètes du Céleste Empire, parées d'une fascination si tenace pour l'imagination à la suite de la guerre des boxeurs (dont nous parlerons tout à l'heure).

Il existe une prolifération de romans d'aventures et fantastiques qui mettent en scène de mystérieuses sociétés secrètes chinoises, dirigées par des magiciens aux pouvoirs redoutables, n'hésitant pas à se venger par des supplices horribles et raffinés. Il y a surtout la série si célèbre, écrite naguère par un auteur anglo-saxon, Sax Rohmer : les romans où apparaît la figure du mystérieux Doc­teur Fu-Manchu. Ces oeuvres ont été portées à l'écran.

La fascination éveillée en Occident par ces images noires, autour d'une Chine de fiction, s'est poursuivie jusqu'à l'heure pré­sente. Ne vient-on pas d'adapter au cinéma « Le jardin des sup­plices » ? Citons aussi le film « Les sept vampires d'or », tourné en 1974, et où l'on voit le thème de la terrible société secrète chinoise interférer avec ce sujet favori des films anglo-saxons d'épouvante : les histoires de vampires. Ce film, d'ailleurs fort habilement mené, met en scène le professeur Laurence Van Helsing en personne, c'est-à-dire le vainqueur même du Comte Dracula (1).

Est-ce à dire que l'étude des sociétés secrètes chinoises ne soit qu'un domaine fort pittoresque et anecdotique, mais volontiers fallacieux, sans consistance face à la Chine ?

En 1912, un Français ayant longtemps vécu en Extrême-Orient, Albert de Pouvourville (qui avait adopté le pseudonyme Matgioï à lui donné par son instructeur taoïste), écrivait ces lignes : « Depuis une dizaine d'années, la Chine, pays de toutes les traditions, est devenue le pays de toutes les surprises. » Mais, justement, les sociétés secrètes n'y auraient-elles pas joué un rôle déterminant ?

En 1970, l'éditeur parisien François Maspero a publié un impor­tant volume collectif (groupant les travaux de spécialistes chinois, français, anglo-saxons et soviétiques) intitulé : Mouvements popu­laires et sociétés secrètes en Chine au XiXe et XXe siècles. Mais qu'est-ce donc qu'une société secrète ? C'est — définition valant d'ailleurs pour tous les pays et toutes les époques — un groupe­ment fermé qui détient des rites symboliques, soigneusement dérobés à la vue des profanes.

On s'y agrège par une cérémonie d'initiation, que suit un ser­ment solennel.

Mao Tsé-toung est mort le 9 septembre 1976. Nul ne saurait nier le rôle prodigieux, tant pour la Chine que sur la scène inter­nationale, joué par cet homme d'exception.

Il existe pour tenter de comprendre l'homme et son oeuvre, pour essayer d'apprécier les visages de la Chine nouvelle, d'excel­lents ouvrages. Nous nous contenterons de citer, récemment paru chez Stock, l'excellent et copieux ouvrage de Han Suyin.

Mais, pensera-t-on immanquablement, évoquer l'ceuvre de Mao, n'est-ce pas nous éloigner singulièrement d'un voyage à travers les sociétés secrètes chinoises, même celles qui ne sont pas de pure fiction ?

Et pourtant, on pouvait lire, en lui laissant évidemment la res­ponsabilité de son information, un article de Jean Léger paru dans le numéro 232, 15 septembre 1976, page 3, de l'hebdomadaire parisien Nostra, et intitulé : Mao connaissait le secret des « Maîtres inconnus » du monde.

Nous verrons en conclusion ce qu'il faut penser de cette affirmation qui semblerait, au premier abord, bien sensationnelle ; il conviendra au préalable de nous mieux reconnaître parmi les sociétés secrètes chinoises réelles avec leurs jeux d'intrigues, leurs entrecroisements complexes dans les étapes du réveil natio­nal de l'ancien Céleste Empire.

Mais il conviendrait de rappeler au préalable quelques notions essentielles sur les trois traditions chinoises dont on retrouverait l'impact, diversement orienté, dans l'héritage de la plus fameuse des vieilles sociétés secrètes : la Triade, et bien que celle-ci se soit située au-delà des traditions religieuses. Vous savez tous ce qu'étaient les trois religions de l'ancienne Chine : le confucianisme, le taoïsme, le bouddhisme.

Le confucianisme, c'est-à-dire l'héritage de K'ong Fou-tseu (lit­téralement : « Le Maître K'ong ») (2), philosophe qui vécut de 551 à 479 avant Jésus-Christ, se posait comme une sagesse exaltant l'homme (Jen) véritable, pleinement équilibré, libéré des passions et qui a pu atteindre l'invariable milieu, où règne la Paix profonde. Ambiguë sera l'attitude de la Triade, exaltant cet idéal de « l'Homme véritable » mais condamnant le respect aveugle des traditions familiales et sociales. (Nous aurons l'occasion de constater cet aspect révolutionnaire de la Triade).

Le taoïsme, qui se réclamait d'un autre sage, Lao-tseu, lequel aurait été de cinquante années l'aîné de Confucius, constitue une tradition ésotérique complexe, avec sa symbolique spéciale.

Rappelons deux symboles traditionnels importants. Celui du Dragon, emblême de l'Empire du milieu, mais symbolisant la maî­trise sur les deux chemins (la droite et la gauche). Celui, ensuite, que la Corée a pris comme emblème national, qui symbolise l'union indissoluble (sans laquelle nulle manifestation ne pourrait se pro­duire) des deux principes cosmiques appelés Yin et Yang ; le Yin, c'est le principe féminin et le Yang, le principe masculin.

On remarquera que les deux principes ne sont pas seulement indissolublement juxtaposés par un tracé en spirale ; mais que dans la partie blanche se trouve un point noir, dans la partie noire un point blanc. Ce qui veut dire que, dans la perpétuelle lutte cosmique entre la lumière et les ténèbres, la victoire de l'un ou de l'autre des deux principes à telle phase d'un cycle terrestre ne pourrait être totale, éliminer l'autre.

Le Tao, c'est la voie qui régit les transformations et mutations de toutes choses, le Ce mystérieux qui se manifeste dans et par l'affrontement dans les apparences sensibles des deux polarités, opposées mais complémentaires.

Dans les traditions taoïstes, on trouve une recherche alchi­mique de l'immortalité. On y rencontre aussi un mode traditionnel de divination, appelé Yi-King. Nous en donnerons la définition qu'en présente Louis Pauwels dans le livret explicatif joint au Jeu de Yi-King de Paul I-Ki (Paris 1972, chez l'auteur : 18, rue Paul-Bert, 75017 Paris).

« Qu'est-ce que le Yi-King ? Le Yi-King, ou « livre des muta- tiens », est un ensemble où toutes les situations où un être humain peut se trouver placé sont méticuleusement recensées. C'est une méthode qui permet de découvrir quelle est la vraie situation où l'interrogateur se trouve au moment où il interroge celui-ci. »

Ce mode divinatoire se pratique par l'étude des tracés obtenus, le plus souvent, par de petites baguettes lancées : c'est la méthode la plus pratique, par référence aux pa-koua, c'est-à-dire aux tri­grammes (on les attribue à l'Empereur légendaire Fo Hi) obtenus par la combinaison de trois lignes parallèles, chacune d'elles pou­vant être soit continue soit séparée en deux.

Les 64 combinaisons possibles de figures — obtenues par le jet des baguettes divinatoires, ou encore par le tracé automatique au pinceau ou à la plume — renfermeraient toutes les possibilités (bénéfiques ou néfastes suivant les situations) que peut rencontrer la destinée d'un individu isolé ou celle d'un groupe, d'une col­lectivité.

Quant au bouddhisme, et bien qu'il s'agisse d'une tradition apparue d'abord dans l'Inde (le Bouddha lui-même était indien), il s'est tellement implanté, incorporé aux vieilles coutumes chi­noises qu'on ne pouvait que le ranger parmi les trois grandes traditions chinoises. Le Lotus blanc, l'une des deux grandes sociétés secrètes chinoises (l'autre étant la Triade) peut être considéré, bien que l'aspect religieux y soit, là aussi, dépassé, comme une forme ésotérique de bouddhisme, axé sur l'attente messiani­que de l'avènement d'un Bouddha futur : Maitreya. Mais, dans la Triade, qui n'est peut-être d'ailleurs (nous aurons à l'envisager) qu'un alter ego du « Lotus blanc », on retrouve aussi tout un trésor de symboles empruntés à l'ésotérisme bouddhiste.

Le problème d'interactions entre les sociétés secrètes et des éléments extérieurs aux trois traditions nationales nous obligerait à faire entrer trois choses en ligne de compte.

Tout d'abord, l'influence du manichéisme (appelé en Chine la « Secte de Mani », Manijiao), avec sa doctrine sur le mélange, la lutte cosmique entre la Lumière et les Ténèbres.

Ensuite, l'influence de certaines formes messianiques de chris­tianisme, tout à fait patente (nous le constaterons) dans la révolte des Taï-Ping, au siècle dernier.

Troisième point, les historiens spécialisés ont remarqué des similitudes entre certains rites et symboles de la Triade et ceux de la Franc-Maçonnerie. A ce sujet, le Bulletin du Grand Orient de France publiait en septembre 1864, une note, dans laquelle le Frère de Rosny — à l'occasion de l'initiation à la Loge parisienne La Jérusalem des Vallées égyptiennes d'un Chinois nommé Ting Tien-ling, membre de la Triade — faisait remarquer l'étrange similitude existant entre l'un des attouchements maçonniques et un signe de reconnaissance des membres de la Triade.

De telles rencontres peuvent certes, être fortuites; le problème d'éventuelles interactions pourrait néanmoins se poser à propos de certains personnages, par exemple d'un homme comme Sun Yat-sen, fondateur de la première République chinoise : il était dignitaire de la Triade et il avait également reçu (aux Etats-Unis) le 33» degré du Rite Écossais ancien et accepté.

Nous allons maintenant tenter de retracer l'histoire de ta mieux connue des sociétés secrètes chinoises : la Triade.

Pour tenter de comprendre son importance et son rôle, rappe­lons ce précepte fort judicieux qu'énonçait Mao, dans son fameux Petit livre rouge : « Si nous considérons l'histoire, nous constatons que tous les mouvements, à quelque type qu'ils appartiennent, ont tous trouvé leur origine dans l'union d'un certain nombre de gens.

Plus le mouvement doit être grand, et plus l'union doit être grande. »

Mais reportons-nous à une centaine d'années en arrière.

Que constatons-nous ? Un Empire immense — le fameux « Céleste Empire » ou « Empire du Milieu » — mais dont le rôle sur la scène internationale n'était alors nullement à l'échelle de son étendue et de son peuplement. Depuis 1644, l'Empire n'était plus dans les mains d'une dynastie nationale : des envahisseurs, les Mandchous, avaient imposé leur joug politique aux Chinois. La fameuse natte, popularisée par l'imagerie d'Epinal, n'était nulle­ment une coutume chinoise mais un signe de servitude imposé par les conquérants.

Ce point capital ne doit pas être perdu de vue pour comprendre l'histoire contemporaine de la Chine : le fait d'avoir été, pour cet immense pays, gouverné de 1644 à 1911 (année de l'instauration de la première République chinoise) par une dynastie étrangère imposée par une minorité, celle des Mandchous, cantonnés aujour­d'hui dans leur pays d'origine : la province chinoise de Mandchou­rie, mais qui avaient été au XVIle siècle des conquérants redoutables. L'âme de la révolte contre la dynastie mandchoue sera constituée justement par les grandes sociétés secrètes chinoises.

Avant de nous interroger sur leur rôle dans le réveil moderne de la Chine, il convient donc de nous pencher sur elles. Nous nous permettrons de renvoyer, pour une étude moins sommaire que dans le cadre d'un simple article, au livre de Serge Hutin, paru chez Robert Laffont en 1976 : Les sociétés secrètes en Chine (col­lection « Les portes de l'étrange ».)

Mais, si l'on parle si volontiers des vieilles sociétés secrètes chinoises, lesquelles conviendrait-il d'étudier ?

A première vue, les sociétés secrètes chinoises sembleraient innombrables, prodigieusement diverses. En fait, c'est une impres­sion fausse : une étude tant soit peu attentive permet de se rendre compte que (pour user d'une métaphore théâtrale) les acteurs sont certes fort nombreux sur la scène et en coulisse, mais que... la pièce jouée est toujours la même, compte tenu d'innombrables variantes.

En fait, un tri laisserait finalement subsister deux grandes sociétés secrètes chinoises : le Lotus blanc et la Triade. L'association du Lotus blanc (Pai Lien-houei) se présentait sous la forme d'une secte bouddhiste comportant un culte secret ; ses tendances étaient messianiques : il s'agissait pour ses affiliés de hâter — au besoin par la conspiration et par les armes — l'avènement du Bouddha futur, Maitreya. L'un des chefs de l'insurrection, qui, le 18 juillet 1813, réussira — mais cette conquête sera éphémère — à s'emparer de la Cité interdite, fera, après sa capture, les aveux que voici : « Notre secte (le Lotus blanc) est au début de celle des Trois Yang ou Song Yang : le Ts'ing Yang, « Yang bleu », le Hong Yang, « Yang rouge » et le « Pai Yang », « Yang blanc n. Ces cou­leurs — le bleu, le rouge, le blanc — désignant les trois étapes de la nouvelle dispensation. Le même chef de la révolte du Lotus blanc — un certain Lin Ts'ing, natif de la province du Hou-nan et qui s'était proclamé « Souverain du ciel » (c'est-à-dire Empereur), révé­lait le mantra (formule magique) communiqué au point culminant de la cérémonie d'initiation : Chen Kong Kia Hiang Wou Cheng, littéralement : « Père et Mère éternels au sein du Vide immaté­riel. »

L'autre grande socété secrète, celle de la Triade, est connue sous toute une série de noms : Société des aînés et des anciens, Société ciel-terre-homme, Société Hong, bien d'autres appelations encore. En 1912, l'ésotériste français Matgioï (pseudonyme taoïste adopté par Albert de Pouvourville) écrira : « De cette société (la Triade) partent tous les mouvements qui tendent à rendre la Chine à elle-même. » Nous constaterons que de telles paroles n'avaient rien d'arbitraire, bien au contraire.

Les spécialistes de l'étude des sociétés chinoises estiment à juste titre que le Lotus blanc (lui-même issu de sociétés secrètes bien plus anciennes, comme les Turbans jaunes) et la Triade au­raient en fait une filiétion commune et même qu'il s'agirait des deux branches du même arbre, le Lotus blanc (3) se présentant simplement sous une allure plus directement bouddhiste alors que la Triade — que divers auteurs ont comparé, à cet égard, avec la Franc-Maçonnerie — se place délibérément au-dessus des pers­pectives religieuses, malgré l'usage de symboles bouddhistes.

Le vocable même de Triade est révélateur du rôle capital joué, dans cette très importante société secrète, par le nombre trois.

La Triade, que symbolise le triangle, c'est le ternaire des trois pouvoirs de la Nature : le Ciel, la Terre et l'Homme ; le rôle tradi­tionnel de l'Homme étant d'établir l'équilibre entre le Ciel et la Terre. Mais d'autres nombres jouent un rôle dans le rituel de la Triade : les nombres 5, 12, 72 et 108.

Si les réunions de la Triade se tinrent à l'origine en plein air, en des régions de jungle ou de montagne, elles eurent lieu à partir du XVllle siècle dans des loges spécialement aménagées, appelées Cités des Saules.

Nous allons relater maintenant la légende traditionnelle sur l'origine de la Triade, telle qu'elle se trouve racontée aux nouveaux initiés.

En 1674, dit la première partie de cette légende, sous le règne du second empereur mandchou, la Chine est envahie par les féroces tribus mongoles des Eleuthes, qui mettent le pays à feu et à sang. L'Empereur, ses armées vaincues les unes après les autres, lance un appel désespéré à tous les vaillants. L'abbé du monastère de Chao Lin (dans le Fou-Kien) vient à la tête de 108 de ses moines (remarquer ce nombre symbolique, que nous retrou­verons plusieurs fois) se mettre au service de l'empereur. Marchant contre les envahisseurs, ils tirent leurs sabres, non pour se battre mais pour l'accomplissement des rites magiques. Ceux-ci s'avè­rent prodigieusement efficaces : un terrible ouragan s'élève, le ciel s'obscurcit, un déluge de pierres et de sable s'abat sur l'armée des Eleuthes qui, aveuglés et affolés, s'entretuent ; les quelques survivants s'enfuient.

A l'Empereur, les moines, avant de retourner à leur monastère, ne demandent comme récompense que l'anneau de jade et le sceau impériaux.

Mais la légende comporte une suite. En 1784, sous le règne de YoUng Tcheng, fils de l'empereur K'ang Hi, le mandarin Ching, qui convoitait la bague et le cachet impériaux, accuse faussement les moines d'inciter le peuple à la révolte. Ayant réussi à en convaincre l'Empereur, il fait cerner le monastère par des soldats, et ordonne d'incendier les bâtiments. Les moines vont tous périr, quand Bouddha fait un miracle : d'un nuage épais il forme un pont, grâce auquel dix-huit moines peuvent s'échapper par dessus les flammes. Mais ils sont poursuivis avec acharnement et seuls cinq d'entre eux réussissent à sauver leur vie. Au moment où ils vont être rejoints par les soldats, nouveau miracle de Bouddha : enveloppés d'un nuage, ils sont enlevés au ciel, sains et saufs ; ils retournent sur le site du monastère incendié. Alors se situe, près de la tombe d'un ancien étudiant du monastère, Tcheng Kioun-ta, que le traître (qui avait tenté de séduire sa sœur et son épouse) avait fait condamner à se suicider, la découverte de deux objets :

1° Un encensoir de porcelaine blanche, avec l'inscription ven­geresse Tan Ts'ing Pouh Ming (chassez les Mandchous — la dynas­tie usurpatrice) ; rétablissez les Ming (dernière des monarchies nationales, renversée en 1644) ;

2° Une épée en bois de pêcher, qui portait, gravée, la même inscription, accompagnant l'image de deux dragons.

Les cinq moines, se piquant avec une épingle acérée, laissent chacun tomber quelques gouttes de leur sang dans une coupe remplie d'eau et prêtent le serment de réaliser le programme révélé : renverser les Mandchous, rétablir les Ming ; et, pour cela, d'aller recruter des affiliés sur tout le territoire de l'Empire.

Des soldats font irruption, mais la femme et la sœur de l'in­fortuné Tcheng Kioun-ta saisissent l'épée magique, et les soldats s'enfuient de peur.

Sont alors recrutés les tout premiers membres de la confrérie : un ancien haut fonctionnaire, plus cinq meneurs de chevaux (daï­ma). Il s'agit en fait non de maquignons mais, dans le langage symbolique de la Triade, d'initiateurs : l'expression Fang ma (litté­ralement » lâcher les chevaux ») ne veut-elle pas dire : tenir une réunion, avoir une tenue de loge ?

Ces tout premiers affiliés recruteront, à leur tour, 108 braves (encore ce chiffre symbolique).

La légende qui prétend relater la formation de la Triade doit-elle être interprétée comme nous relatant — compte tenu certes de l'intervention d'éléments fabuleux — des faits historiques réels ? Chose curieuse, il s'avère impossible — malgré le caractère tardif de la datation — de découvrir l'existence effective des faits racontés (4).

On penserait donc alors à un récit construit, inventé de toutes pièces dans un but politique précis : renverser la dynastie mand­choue pour la remplacer par la dynastie légitime des Ming.

En fait, tout se passe pourtant comme si l'affabulation politique s'était greffée sur une légende symbolique qui, elle, était bien plus ancienne. La Triade existait d'ailleurs bien avant l'avènement de la dynastie mandchoue en 1644 et le rêve de rétablir les Ming.

Dans l'excellent chapitre sur la Triade de son livre Les sociétés secrètes mènent le monde (Albin Michel, 1973), Pierre Mariel met (p. 142) ces paroles dans la bouche d'un instructeur s'adressant à son disciple :

« Il faut être un vrai frère, chercher toujours plus loin que les apparences, mon fils. Ts'ing signifie aussi l'obscurité et Ming la lumière.

Nous sommes ceux qui dissipons les ténèbres et faisons res­plendir la lumière. Et ce triomphe de la lumière, nous le nommons Yi (l'Ordre, l'Harmonie...)

            Comment se nomme le lieu très secret, très central et très éclairé de notre Temple ?

        La cité des Saules...

-- La cité des Saules (Lon-Yang Tchang) est une figuration de la société humaine quand nous en serons devenus les Maîtres, ce qui ne saurait tarder. Alors règnera la Grande Paix. Alors tous les hommes seront égaux, car ils n'auront plus de désirs. »

On conçoit alors que la Triade ait pu subsister même après la fin du régime impérial, en 1911. Et bien que durant les XVII'', XVllle et XIXe siècles, se soient perpétués les espoirs traditionnellement centrés autour d'une survivance secrète, en Chine du Sud, de l'héritier caché de la dynastie des Ming, longtemps considérée comme nullement éteinte, à l'inverse de l'affirmation courante (5).

Au point de vue recrutement, on remarque un contraste total entre la Triade et les institutions impériales de l'ancienne Chine. Cette société secrète admettait en effet non seulement des hom­mes de toutes origines, mais des femmes et aussi — en parfait antagonisme avec la vénération confucéenne des vieillards — les jeunes gens et jeunes filles, même des adolescents. Nous le cons­taterons tout à l'heure à propos des boxeurs.

Lors de son initiation, le récipiendaire pouvait, en franchissant les « portes » (men) symboliques, lire l'inscription que voici : « Devant le hall de la Loyauté et de la Justice, il n'y a pas de petit. On n'y trompe ni les riches, ni les personnes de rang, ni les pauvres. » Le philosophe taoïste Sioun-tseu (mort en 238 de l'ère chrétienne) avait écrit ces lignes : « La justice dans le partage met les hommes d'accord — alors ils forment une unité, alors ils sont forts, et ont la maîtrise sur toutes les choses. » Ce souci de réaliser la totale justice entre les êtres nous permettrait sans doute de trouver un dénominateur commun entre le programme des vieilles sociétés secrètes chinoises et l'idéal égalitaire marxiste si pleinement adopté par le maoïsme.

Mais il est temps, maintenant, de nous tourner vers les tra­ditions initiatiques de la principale des sociétés secrètes chinoises : lala Tri__

Dans la Triade, la cérémonie d'initiation dure plusieurs heures, bien que, dans certains cas, en des circonstances exceptionnelles les rites puissent être très simplifiés ou abrégés.

Le récipiendaire voit, lorsque le bandeau lui est ôté soudaine­ment des yeux, le temple qui se trouve éclairé seulement par les bougies tandis que des fumées d'encens s'élèvent de deux casso­lettes. Il voit devant lui, trônant sur une estrade, le Président de la Loge (c'est le Phap, « Sage »), et ses deux assistants (dénom­més Taï Ko, « Grand frère », et Ful Ko, « Petit Frère », on peut y voir les analogues des Premier et Deuxième surveillants d'une Loge maçonnique). Ces trois personnages sont vêtus d'une robe blanche, qui est en Chine (précisons-le) la couleur du deuil. Au récipiendaire, le chef de l'avant-garde (Sien Fong) [son rôle recou­perait, pour tenter le parallèle avec l'initiation maçonnique, ceux du Frère Expert et du Maître des Cérémonies] donne cet avertis­sement : Tu es devant tes juges qui ont sur toi droit de vie et de mort. Sur l'autel, se trouve d'ailleurs placé un sabre recourbé de bourreau. Les menaces prononcées contre les parjures et contre les faux frères n'étaient nullement, au sein de la Triade, une clause de style dans l'ancienne Chine. Même la peur, l'appréhension du candidat se trouvaient durement châtiés : lorsque après la première partie de la cérémonie d'initiation, le candidat, interrogé, décidait qu'il renonçait à continuer plus loin, on le faisait sortir par la porte de l'Occident (dite Porte des Traîtres), et il était poignardé. L'ini­tiation comporte un voyage symbolique — accompli d'abord par voie de terre puis sur mer, dans une barque de 21 ponts et 21 cales, 72 voiles et dont les membrures sont fixées par 108 clous. A bord de cette barque, se trouve Kwan Yin, déesse bouddhiste de la compassion. Après escale sur la montagne où poussent 108 plantes sacrées (toujours ce nombre symbolique), le voyage se termine au Port de la « Grande Paix » (Tai-ping), à la Cité des Saules, assimilée au Paradis terrestre, aux Iles fortunées. Donnons un extrait de l'échange verbal entre les questions traditionnelles posées par le Président et les réponses que l'avant-garde souffle au néophyte :

« Quels sont ceux qui vous ont accompagné ?
        Les frères de Hong m'ont accompagné.
        Où sont les frères actuellement ?
        Ils sont actuellement hors de vue, mais en un instant ils peuvent être devant nous. Ils errent dans le monde entier sans résidence fixe, c'est la raison pour laquelle un seul voyage. »

Le néophyte doit décapiter un coq blanc placé sur un billot, et répéter : « Aussi sûrement qu'une âme blanche habite en ce coq blanc, aussi sûrement habitera-t-elle en moi, aussi sûrement que je n'ai pas craint de détacher la tête du coq blanc à l'âme blanche, aussi sûrement que ce coq a perdu sa tête, aussi sûrement perdent la leur tous ceux qui se montreront déloyaux envers la confrérie. » Le néophyte doit alors, se piquant, faire tomber trois gouttes de son sang (qui se mélangeront à celui du coq) dans une coupe rem­plie de vin ou d'eau-de-vie. Le serment prêté, le nouveau membre a sa tête entourée d'un mouchoir rouge formant turban. C'est là une ressemblance curieuse avec les Assacine, c'est-à-dire les dis­ciples du « Vieux de la Montagne », cette société secrète musul­mane avec laquelle, à l'époque des croisades, les chevaliers du Temple nouèrent des contacts. On remarquera que le rouge consti­tuait, bien avant l'apparition du socialisme en Chine, la couleur sacrée de la Triade : l'un des sens de la syllabe Hong est, justement, « rouge ». La chambre ultime de la Loge, celle où les derniers secrets sont dévoilés au nouveau membre, porte l'appellation de pavillon fleuri rouge.

Nous n'avons pas le temps d'étudier toute les traditions symboliques et rituéliques de la Triade. Signalons seulement, outre la présence de l'équerre et du compas (symboles communs avec la Franc-Maçonnerie) : une balance et ses poids ; une paire de ciseaux ; les trigrammes (Pa-Koua) du légendaire empereur Fo-Hi ; une écritoire ; cinq échevaux de soie filée (qui doivent être respectivement des couleurs blanche, jaune, rouge, verte et noire) ; une statue de Kwan Yin (déesse bouddhiste de la compassion) et une du génie taoïste de la Terre ; un autel à la gloire de Kouang-ti (le dieu de la guerre), évoquant la « guerre sainte » qui est le devoir de l'initié.

L'initiation complète de la Triade comporte des passages sym­boliques « dans le Ciel », « dans le Soleil et la Lune ». Sur l'autel principal doit figurer un diagramme de la Cité des Saules (avec ses trois portes), un vaste boisseau de riz, ainsi qu'un papier rouge contenant 108 sapèques (pièces en bronze percée d'un trou) ; c'était la forme de la petite monnaie dans la Chine impériale.

Lorsque le néophyte se trouve admis dans la Triade, le Prési­dent de la Loge lui déclare :

« Puisque tu as bien répondu, tu es digne d'être admis dans notre auguste Fraternité. Désormais, tu seras chez toi dans la Cité des Saules où tu connaîtras la Grande Paix... »

Nous n'avons pas non plus le loisir d'étudier les signes de reconnaissance entre affiliés de la Triade ; certains sont d'une grande complexité. Il existe, par exemple, toute une série de vers qu'il faut réciter par coeur tout en disposant de telle ou telle ma­nière les tasses de thé, dans un restaurant ou une auberge. Les affiliés emploient pour se reconnaître diverses méthodes : des attouchements et poignées de main (on a pu faire des comparai­sons avec l'analogue en Maçonnerie) ; une manière conventionnelle de compter, en commettant volontairement une erreur de trois chif­fres, soit en deçà soit au-delà. Par exemple, à l'interrogation : combien fait 8 multiplié par 3, l'affilié à la Triade devra répondre non pas 24, mais 21 (erreur de 3 en deça) ou 27 (erreur au-delà). Il existe aussi des manières conventionnelles de se saluer ou, par exemple, de porter un parapluie.

L'affilié devait avoir sur lui, sauf au cas où il craindrait d'être fouillé, son diplôme d'initiation avec le cachet de la Loge, un éventail blanc, un fil de soie rouge enroulé neuf fois autour d'un roseau et enfin trois sapèques (petites pièces de monnaie percées d'un trou au centre) de la « monnaie des héros » (Ying-Nav), pièces symboliques qui n'ont jamais eu cours légal.

Au point de vue administratif, bien remarquer que, dans la Triade, la multiplicité des loges locales s'accompagne d'une hiérarchie très centralisée, avec, en plus, un cloisonnement poussé entre les niveaux successifs. Les hauts dignitaires connaissent ainsi tout se qui se passe dans les diverses loges, mais le membre moyen ne pourra jamais arriver, lui, à remonter jusqu'au sommet de la hiérarchie.

A la tête de la Triade, un Grand Maître appelé aussi Guide (on traduit en anglais par leader), « Grand Timonier » ou « Grand Dra­gon ». Il est assisté de trois dignitaires.

L'étude complète des secrets de la Triade nous entraînerait fort loin. On y trouve tout un trésor de symboles et de rites, un maniement consommé de l'ésotérisme. Voici, extrait du chant de la Triade, ce vers traditionnel :

Si le soleil et la lune se lèvent ensemble l'Orient sera clair.

La formule est évidemment symbolique : on y voit, on y pres­sent le retour cyclique final à l'Unité, le terme idéal où se trouverait réalisé le plan de l'Homme primordial, du Grand Architecte qui a organisé les trois mondes. Parmi les secrets de la Triade, il y a la conservation des principes d'un art martial traditionnel : nous le constaterons à propos du mouvement des boxeurs, cette société secrète qui n'était en fait qu'une émanation de la Triade.

Nous allons maintenant parler de deux mouvements qui, dans la Chine du siècle dernier, furent tour à tour très actifs — au milieu en ce qui concerne le premier, tout à la fin pour le second : les Tai-pings et les Boxeurs.

Mouvements très différents l'un de l'autre, qui nous semble­raient fort opposés même, mais qui, tous deux, n'étaient qu'une émanation — inavouée dans le premier cas, manifeste dans le second — de l'omniprésente Triade. On y verra celle-ci ne pas se borner à la subversion politique mais constituer une force redou­table sur le plan militaire.

Commençons d'abord par les Taï-pings. En 1845, un lettré de Canton, Hong Xiou-tchen, converti au protestantisme, fonde un mouvement messianique destiné, estime-t-il, à régénérer la Chine ; il prend le titre impérial de Roi céleste. Mais ce personnage n'était autre qu'un haut dignitaire de la Triade ; et qui se réclamait en fait, comme Maître spirituel secret, de Tian Té (mort en 1831), le chef suprême de la Triade. On remarquera que le vocable même Taï-ping (« La Grande Paix ») se trouvait emprunté à la Triade.

Par un jeu linguistique favorisé par l'emploi des caractères idéographiques chinois (qui ne se limitent pas à un seul sens pré­cis), les sectaires traduisaient Taï-ping non seulement par « la Grande Paix » mais par « la Grande Prospérité », et aussi « la Grande Egalité ». C'est ainsi qu'il préconiseront l'égalité légale de l'homme et de la femme, attitude véritablement révolutionnaire dans la Chine impériale et qu'ils tenteront de réaliser dans les campagnes une sorte de communisme agraire.

On découvrirait d'ailleurs d'étranges préfigurations ; par exem­ple, dans les troupes des insurgés Taï-ping, les livres du fondateur de la secte étaient distribués aux soldats, lesquels subissaient des séances méthodiques d'endoctrinement.

Ce qui semble le plus extraordinaire à l'Occidental, c'est que les sociétés secrètes chinoises aient pu, au siècle dernier, nourrir d'énormes soulèvements populaires. L'insurrection des Taï-ping, contre laquelle la répression impériale sera féroce (6), sera à deux doigts de triompher. Les autorités impériales ne remporteront la victoire qu'en faisant appel à un corps expéditionnaire franco- anglais, commandé par le général Gordon. La guerre des Taï-pings était donc terminée, mais à quel prix ! Trente millions de per­sonnes (militaires et civils) y avaient trouvé la mort. Précisons que les fameux Pavillons noirs, qui donnèrent tant de fil à retordre à l'amiral Courbet et au commandant Rivière, n'étaient pas des « bandits » ordinaires (comme on le dit si volontiers dans les manuels scolaires) mais des troupes Taï-pings qui avaient pu se réfugier au Tonkin.

Le second des grands mouvements insurrectionnels issus d'une société secrète fut, à ce qu'on nomme la Belle Epoque, celui des Boxeurs (que l'on désigne souvent par l'orthographe anglaise — Boxers — de ce mot). Point du tout un mouvement secondaire, mais une insurrection d'ampleur nationale. On sait que c'est l'épi­sode du siège des Légations européennes à Pékin par les Boxers qui déclencha l'envoi d'une expédition européenne internationale, commandée par le maréchal allemand Waldersee.

Cet épisode du siège des Légations (juin-août 1900) s'est trouvé porté à l'écran et avec une fidélité historique assez grande dans le film Les cinquante-cinq jours de Pékin.

Le nom officiel de la société secrète était celui-ci : le Poing de la Concorde et de la Justice. Il s'agissait en fait d'une branche de la Triade, mais dans laquelle les affiliés recevaient un appren­tissage intensif de la boxe chinoise (d'où l'appellation de Boxeurs), qui n'a guère de points communs avec la boxe anglaise. Il s'agit en fait d'un art martial complet, le Kung-Fu, qui s'est d'ailleurs trouvé récemment popularisé en Occident, vous le savez tous, par les nombreux films spécialisés (ceux de Bruce Lee et bien d'autres aussi).

En outre, les boxeurs subissaient l'ascèse magique destinée, croyaient-ils, à leur procurer l'invulnérabilité. C'est ainsi qu'on verra, lors des « 55 jours de Pékin », des milliers d'adolescents et de jeunes filles (les boxeurs recrutaient principalement dans la jeunesse) se ruer contre le feu des armes automatiques, sans se laisser impressionner par le spectacle de leurs camarades décimés comme des mouches.

L'insurrection des boxeurs illustrait l'habileté de l'impératrice douairière Tseu Hi, qui avait réussi, par ses intrigues rusées au sein des loges de la Triade, à détourner un temps la colère des sociétés secrètes contre la dynastie usurpatrice. Au vieux cri de guerre : Mort aux Mandchous et aux étrangers ! elle avait réussi à faire substituer, chez les boxeurs, le cri simplifié de : Mort aux étrangers !

Pour ouvrir une parenthèse, il est faux de considérer (comme on le fait si souvent encore) la xénophobie comme une réaction soi-disant « naturelle » des Chinois. Il suffit de relire, même dans un manuel d'histoire assez élémentaire, le récit de la série des interventions militaires occidentales en Chine pour se rendre compte que des réactions xénophobes étaient inévitables. Nous ne rappellerons que deux épisodes odieux particulièrement célèbres. Tout d'abord, en 1839, ce qu'on appelle la guerre de l'opium, ainsi désignée parce que l'Angleterre, furieuse contre un édit impérial proscrivant cette drogue (dont la majeure partie consommée dans le pays venait non seulement de la Chine mais de l'Inde, sous contrôle britannique) déclare la guerre au Céleste Empire. Et aussi, lors de la première intervention française en Chine (1860), le sac du Palais d'Eté dont on a pu dire, en exagérant à peine, qu'il avait permis d'approvisionner en belles « chinoiseries », des années durant, les grands antiquaires et brocanteurs parisiens.

Nous toucherons, pour terminer, à un problème capital : celui du rôle joué par la Triade, principale des sociétés secrètes chi­noises, dans le réveil contemporain de la Chine.

Au début du XiXe siècle, les membre du Lotus blanc (cette autre grande société secrète chinoise, se reliant en fait à la même source première que la Triade) prêtaient un serment, dont la résonance nous semble singulièrement moderne : « Renverser le gouvernement actuel de la Chine (7), établir l'égalité entre les hommes [point à souligner], et considérer la fraternité comme la base du système politique. »

Or, quel fut, en 1911, l'artisan de la révolution qui mit à bas la monarchie mandchoue pour établir la première république chi­noise ? Le dodcteur Sun Yat-sen (1866-1925). Non seulement il avait été initié en 1886, lors de ses années d'étudiant à Canton, à une « Cité des Saules », c'est-à-dire une Loge de la Triade, mais, au sein de cette puissante société secrète, il parvint à un rôle de tout premier plan. Mais la question se poserait de savoir ce qu'il en est si l'on se reporte au triomphe du communisme en Chine. Faut-il considérer que la Triade ait joué ensuite un rôle profondé­ment rétrograde ? Il faudrait méditer à ce propos ces lignes de Jean Chesneau (p. 39 du volume collectif sur les sociétés secrètes chinoises publié en 1970 par François Maspero).

Cet éminent spécialiste de la Chine contemporaine y souligne « une remarquable aptitude des sociétés secrètes chinoises à se nourrir de l'actualité du moment même de l'histoire, et à en inté­grer les éléments dans une vision traditionaliste du monde ».

Assurément, le décret de 1951 sur la liquidation des éléments contre-révolutionnaires incluait parmi eux divers mouvements secrets d'extrême droite. Est-ce à dire que la rupture ait été complète entre la Chine de Sun Yat-sen et celle de Mao ?

Nous ne le pensons pas ! Il ne faudrait quand même pas oublier que la veuve même de Sun Yat-sen occupa, des années durant après le triomphe de Mao, le numéro 2 dans la hiérarchie politique chinoise du nouveau régime.

Remarquons, à titre de parenthèse pittoresque, que le fameux « costume Mao », cette volonté de voir les Chinois marquer leur égalité totale par le port d'un vêtement identique, était (ce sera, certes, le régime maoïste qui la réalisera) une idée de Sun Yat-sen.

Pour conclure, nous rappellerons le mot célèbre prononcé par Napoléon exilé à Sainte-Hélène : Lorsque la Chine s'éveillera, le monde tremblera. Il serait intéressant de remarquer que l'empereur avait, parmi les domestiques attachés à son service, plusieurs Chinois cultivés avec lesquels il aimait s'entretenir. Rien n'em­pêche de penser qu'ils aient été des membres de la Triade ou du Lotus blanc.

Assurément, la Chine s'est bel et bien « réveillée »

Est-ce à dire que le monde doive « trembler » ? Le thème du péril jaune, qui se trouvait particulièrement développé après la guerre des Boxers, a fait l'objet d'une série de romans d'aventures à grand tirage ; citons (bien oubliée depuis, mais qui fut l'un des best sellers de l'époque) l'Invasion jaune du « Capitaine Danrit » (alias lieutenant-colonel Driant). Le thème n'a pas complètement disparu aujourd'hui, comme le montre, mais certes traité sur un mode humoristique, le roman de Robert Beauvais (porté à l'écran par Jean Yanne) : Les Chinois à Paris.

Est-il bien sûr en fait, que le monde doivent vraiment trembler (pour reprendre le mot de Napoléon) devant le réveil de la Chine ?

Si le rôle de la Chine est appelé à se développer de plus en plus sur le plan international, est-on vraiment obligé de le conce­voir sur le modèle d'une invasion militaire, d'une conquête vio­lente ?

C'est la remarque optimiste sur laquelle nous concluerons cet exposé.

 
(1)   Cf. François Ribadeau Dumas « A la recherche des Vampires » (Biblio­thèque Marabout, 1976, pp. 241-44).
(2)   Ce sont les Jésuites établis en Chine qui useront de la transcription Confucius.
(3)   Avec lequel certains Jésuites missionnaires en Chine se seraient trouvés en rapport au XVIII° siècle.
(4)   Le monastère bouddhiste du Fou-Kien n'a jamais existé — pas plus que l'invasion des Eleuthes.
(5)   On pourrait hasarder un parallèle avec les espoirs de certains ésoté­ristes français monarchistes actuels ; ceux d'un surgissement triomphal du; Roi perdu, identifié au Grand Monarque
(6)   Un fait significatif : en 1855, en huit mois, le vice-roi de Canton fera procéder à 70 000 décapitations publiques sur la place des exécutions.
(7)   C'est-à-dire le vieux régime impérial.  


Publié dans le PVI N° 29 - 2éme trimestre 1978

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