Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Hauts Grades

Symbolisme bouddhiste et symbolisme maçonnique

5 Novembre 2012 , Rédigé par Jean-François Gantois Publié dans #spiritualité

Le symbolisme est très important en tant que véhicule d’une voie progressive intérieure, c’est-à-dire initiatique

Je vais tenter, après mes illustres prédécesseurs, de vous parler des convergences et des différences entre ces deux traditions spirituelles et initiatiques que sont le bouddhisme et la franc-maçonnerie avec le risque de redire moins bien ce qui a été dit précédemment.

La franc-maçonnerie et le bouddhisme sont des traditions spirituelles initiatiques.

Dans l’une comme dans l’autre, l’initiation et le symbolisme jouent des rôles importants quoique différents. Nous allons tenter de relever les convergences et les divergences sur ces deux aspects étroitement liés que sont l’initiation et le symbolisme.

Dans le bouddhisme tantrique, l’initiation (ouang) signifie transmission de pouvoir au sein d’une lignée ininterrompue depuis le Bouddha Sakyamouni. Cette initiation consiste en une cérémonie au cours de laquelle le disciple reçoit personnellement l’influence spirituelle du Maître mais à condition qu’il s’y prépare intérieurement pour entrer dans le mandala (un symbole sur lequel nous reviendrons), c’est-à-dire l’univers ou l’environnement d’un yidam. Un yidam est la représentation d’une qualité particulière de la nature de Bouddha. Mais il n’est pas une simple figure symbolique dans la mesure où, d’un être ayant parfait ce yidam, on dit qu’il en devient indifférencié, ce qui ne signifie pas évidemment qu’il a quatre, six ou mille bras ! Un yidam est au-delà de la notion de l’être ou du non-être.

Le disciple doit aussi suivre la visualisation décrite par le maître initiant, lequel touchera des points particuliers de son corps, chakras ou mains en général, avec des objets symboliques, attributs du yidam, eux-mêmes chargés de bénédictions.

La transmission est comme une graine placée dans l’esprit du disciple. A lui de préparer le terrain en éliminant les mauvaises herbes ou émotions conflictuelles. Quelques précision sont ici nécessaires. Dans le bouddhisme, deux types de méthodes sont utilisés. Celles qui s’attaquent aux conséquences de l’ignorance, les émotions conflictuelles et les voiles de l’esprit, et celles qui s’attaquent aux causes mêmes de l’ignorance en s’appuyant sur la nature de Bouddha que possède potentiellement tout être.

Les pratiques méditatives tantriques sur les yidams relèvent du second type en faisant appel à la clarté-luminosité (sambhogakaya) dans la phase de création du yidam et de son mandala et à la vacuité (dhannakaya) dans la phase de dissolution. Le monde lui-même, ainsi que le méditant, est finalement une simple projection de l’esprit, ordinairement impure car fondée sur l’ego avec tout son cortège de désir/attachement, haine/aversion et stupidité. La méditation substitue à ces projections égotiques une création pure, émanation de notre nature potentielle de Bouddha, transmise sous cette forme par le Bouddha Sakyamouni ou des maîtres éveillés. Toutefois, la graine étant semée dans un terrain favorable, il faudra encore l’entourer de soins, l’arroser, la protéger dans sa croissance jusqu’à ce qu’elle soit un arbre si solide qu’aucune tempête ne la puisse plus déraciner. Une pratique complète doit être accomplie 111.111 fois pour offrir une certaine garantie d’efficacité. Encore, faut-il ajouter que, si chacune de ces pratiques peut mener à l’éveil, à elle seule, et en une seule vie, ce n’est que sous la condition qu’elle ait été accomplie parfaitement depuis sa préparation jusqu’à son achèvement. C’est pourquoi, il est recommandé de refaire ces pratiques complètes encore et encore. Il faut enfin signaler que la pratique formelle d’un yidam doit s’accompagner d’une attitude conforme dans sa vie quotidienne, sans relâche.

Il est toutefois admis qu’un disciple puisse recevoir une initiation d’un grand maître sans s’engager à en faire la pratique complète, comme une sorte de bénédiction, une influence spirituelle positive, ou simplement une bonne connexion qui pourra s’épanouir ultérieurement, en cette existence ou en une suivante.

La symbolique du yidam a été transmise par les tantras. Emanant du Bouddha Sakyamouni, elle part d’une lettre tibétaine (ou sanscrite à l’origine) jusqu’au développement de tout un univers. Chaque couleur, attitude, rayonnement, objet a une signification précise. Ces visualisations, parfois complexes, font intervenir plusieurs yidams, eux-mêmes tenant de nombreux objets symboliques. Le méditant se visualise comme étant lui-même le yidam, -parfois double, en yab youm, ou union sexuelle, ce qui heurte notre habitude prise depuis des temps sans commencement de nous identifier à notre corps unique. Le mandala représente tout l’univers indissociable de lui-même, ou lui-même étant au-delà des limites que lui imposent son identification égotique. Il y a donc implicitement une notion de macrocosme-microcosme. Quant aux éléments symboliques : couleurs, rayonnements, objets, etc., leur sens précis n’est souvent qu’évoqué lors de l’indispensable instruction précédant la pratique. Leur sens est enrichi par leurs associations ( dorjé + cloche = union de la méthode ou moyens habiles et de la sagesse ; aux 5 chakras et aux 5 sagesses correspondent 5 couleurs ; etc. ) et ils obéissent à des canons bien définis que l’on peut voir dans les thankas, supports et aide-mémoire de la méditation.

Les symboles ne sont pas l’objet de spéculations intellectuelles, l’important étant de les mettre en oeuvre en soi-même pour amener la transformation interne souhaitée.

Les textes disent et redisent : l’étude, la réflexion et la méditation. L’étude du Dharma est supposée commencée pour être admis à recevoir une initiation. Un enseignement est toutefois requis avant n’importe quelle initiation, évoquant à la fois son origine, sa transmission, les succès qu’elle a permis et ses détails techniques indispensables. Suit nécessairement une certaine réflexion qui se poursuivra tout au long de la pratique complète. Mais la méditation est, de loin, la phase la plus importante, même si les deux précédentes sont indispensables. Il s’agit aussi d’une sorte de transmutation alchimique, c’est-à-dire spirituelle, de l’énergie engagée dans une émotion perturbatrice en une énergie de sagesse.

Une initiation tantrique ne peut avoir d’efficacité que si l’initiant l’a pleinement réalisée, car on ne peut transmettre que ce que l’on a. On peut observer d’ailleurs que n’importe quel lama n’est pas habilité à transmettre n’importe quelle initiation. Remarquons enfin que l’initiation tantrique n’est pas une cérémonie magique transformant le récipiendaire par sa seule vertu mais que l’effort personnel est indispensable. Le pouvoir transmis n’est que celui de pratiquer le yidam.

L’initiation maçonnique présente des similitudes et des différences importantes. D’abord les similitudes.

Il s’agit aussi d’un point de départ (initium signifie, en latin, commencement) et non une opération magique mais d’une sorte d’introduction dans le monde symbolique et spirituel révélé graduellement au fil des années et des cérémonies à ceux qui ont prouvé par leur travaux et leur comportement qu’ils avaient assimilé les connaissances requises et étaient donc aptes à recevoir de nouveaux enseignements symboliques. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », a énoncé notre ancêtre Rabelais.

L’effort personnel est aussi exigé. Il passe par l’étude des symboles, principes et maximes de chaque grade et leur intégration spirituelle, autant qu’il puisse en être jugé dans la mesure où ils s’apprécient à la fois dans l’évolution du comportement et dans la capacité de chacun à l’exprimer non comme une simple retransmission d’un savoir objectif, extérieur à soi-même, mais comme intégré dans sa vie. Toutefois, ce degré d’exigence est évidemment proportionnel à la qualité des membres de la loge.

Avant chaque cérémonie initiatique, le récipiendaire est invité à se recueillir –aussi, dans la franc-maçonnerie traditionnelle, avant d’entrer en loge- à faire retour sur lui-même et donc à préparer le terrain avant de recevoir la graine, pour poursuivre la métaphore végétale.

Dans les deux cas, bouddhisme et franc-maçonnerie, la méthode est très importante. Il n’y a pas de dogme mais une quête vers la réalisation des qualités potentielles de l’esprit.

Il n’est pas requis de croyance particulière mais plutôt une foi fondée sur la confiance en la validité de la méthode et confirmée par l’expérience, ainsi qu’une foi profonde, dans la maçonnerie traditionnelle, en la transcendance. (Les Constitutions d’Anderson, texte historique de base de la franc-maçonnerie spéculative de 1723, stipule que « le franc-maçon, de par sa tenure et s’i1 connaît bien l’art, ne sera jamais un athée stupide ni un libertin irréligieux »).

Dans les deux cas, le symbolisme est très important en tant que véhicule d’une voie progressive intérieure, c’est-à-dire initiatique. Mais là s’arrêtent sans doute les convergences car l’usage même du symbolisme dans nos deux traditions est différent.

Voyons donc les différences.

La transmission tantrique est effectuée par un maître, éventuellement assisté par d’autres maîtres qu’il a lui-même formés et éventuellement, mais éventuellement seulement, même si c’est pratiquement toujours le cas en Occident, au cours d’une cérémonie dans un temple. Mais l’histoire rapporte des transmissions directes, dans la nature, d’un maître à un disciple, surtout pour les plus grands : de Marpa à Milarepa, de Milarepa à Gampopa, de Tilopa à Naropa, etc. Ce qui est impensable en franc-maçonnerie qui exige un cadre rituel, même si celui-ci peut être mobile et provisoire. Cela souligne l’importance et la qualité du Maître.

Un maître tantrique est un être réalisé dont la sagesse lui évitera toute erreur quant à l’opportunité de la transmission à tel ou tel disciple.

Le Vénérable Maître, comme tous ses frères (et/ou soeurs dans les loges mixtes ou féminines) sauf exception que mon absence de sagesse ne me permettrait même pas de discerner, n’est qu’un initié virtuel, élu généralement pour trois ans à une charge que la plupart seront amenés à exercer au cours de leur vie maçonnique. D’ailleurs, pour lui ramener les pieds sur terre, c’est-à-dire dans sa condition impermanente et interdépendante, dans la plupart des rites et plus particulièrement dans le rite le plus répandu (le REAA), le Vénérable Maître descendant de charge est amené à occuper l’office le plus humble : celui de couvreur.

C’est pour cette raison que l’absence vraisemblable de réalisation spirituelle du maître de loge exige de multiples précautions : cadre rituel précis, élection par ses frères et engagement de respecter les lois maçonniques, contre-pouvoir d’un officier appelé orateur en cas de transgression, formalités pour l’examen du candidat, le tout étant plus ou moins collectif.

En outre, si les deux traditions spirituelles ont en commun de n’être pas dogmatiques mais de comporter une méthode progressive dans le but de développer le progrès intérieur, la franc-maçonnerie ne s’appuie que sur quelques principes alors que le bouddhisme se fonde sur une doctrine très structurée et élaborée, même s’il importe de ne pas y adhérer sans expérience intime, sur la seule autorité de maîtres. La franc-maçonnerie dit, de son côté, par Oswald Wirth : « En initiation, rien ne compte hors ce qui s’accomplit intérieurement. » Mais elle n’a que des principes. Tels que l’homme est perfectible : sans cela, comment espérer progresser ? Ou la vertu. Et, du moins dans la franc-maçonnerie traditionnelle : la foi en la transcendance. En raison de ses origines judéo-chrétiennes, la franc-rnaçonnerie exigeait la croyance en un Dieu créateur et en l’immortalité de l’âme. Mais la franc-maçonnerie traditionnelle, sous ses différentes formes obédentielles, accepte en son sein des bouddhistes, comme vous pouvez le constater, et même au R.E.R. qui est un rite spécifiquement chrétien. Il faut d’ailleurs considérer que la franc-maçonnerie, d’origine plus ancienne que le christianisme, puisqu’elle remonte aux collèges de constructeurs romains, comme l’a démontré Paul Naudon, historien de la franc-maçonnerie, a été christianisée. Il est confonne à sa vocation qu’elle s’ouvre aux grandes spiritualités de son temps et de sa géographie qui est aujourd’hui pratiquement mondiale.

Enfin, parmi les grands principes maçonniques : la bienfaisance, parfois malheureusement abaissée en solidarité, qui implique réciprocité, alors que la bienfaisance, comme le don bouddhiste (la première pararnita), est gratuite, sans attente de retour. Notre frère Henri Dunant, par application de ce principe et par compassion envers les blessés des champs de bataille, fonda la Croix Rouge. Bienfaisance, comme don, est un premier pas vers la sagesse.

La méthode maçonnique est, certes, une méthode de progrès spirituel, mais elle ne définit pas le but. Elle fait appel à l’étude et à la réflexion ainsi qu’à la pratique de la vertu, bien que, sur ce point, elle n’ait pas de remède particulier pour combattre chaque vice, comme le bouddhisme pour les émotions conflictuelles. Disons qu’elle s’en remet à la pratique religieuse (ou philosophique) de ses membres. Elle n’a pas non plus de méditation, au sens oriental du tenne. Tout juste peut-on évoquer que le récipiendaire est invité à penser à la mort et à l’impermanence et à faire un retour sur lui-même dans le cabinet de réflexion (ou chambre de préparation, au RER, où l’on retourne à chaque augmentation de salaire).

Ou encore que la très grande discipline de la loge exige l’immobilité de celui qui à été autorisé à parler, les signes d’ordre évoquant les lieux de certains chakras ou même les gestes que l’on retrouve dans la représentation de certains yidams. Ou enfin, le silence de l’apprenti pour lui apprendre à faire taire son petit moi jacasseur et à s’ouvrir à la transmission initiatique.

Il y a en, franc-maçonnerie, quelques éléments de la méditation, mais rien de comparable ni à chiné, ni à chiné-lhaktong, ni aux méditations sur les yidams. Il n’existe aucune visualisation en franc-rnaçonnerie. Mais la mise en scène des réceptions, ouvertures et fermetures des travaux, peut s’apparenter -d’assez loin parce qu’elle n’est pas intériorisée- à une certaine forme de visualisation avec ténèbres, lumière plus ou moins dense, batteries, invocations et prières, dans des temples qui évoquent le macrocosme avec leur voûte ou dais étoilé et, dans certains rites, la représentation du Soleil et de la Lune.

On peut donc dire que la franc-rnaçonnerie prépare ou incite à l’éveil (ou au salut) mais n’est pas suffisante pour y mener et ne le prétend d’ailleurs pas. Elle se situe plutôt en complément d’une voie spirituelle, lui apportant éventuellement, comme cela fut si souvent nécessaire dans notre dans notre Occident ou Proche-Orient monothéiste, la tolérance, la liberté dans la recherche de la vérité, la relativité des croyances et des rites par rapport à l’ultime, le respect des diverses formes

spirituelles et religieuses.

Je voudrais relever un point commun dans les débuts du bouddhisme et de la franc-maçonnerie : le Bouddha Sakyamouni a admis dans la sangha des disciples de toutes castes et des hors-castes. De même, la franc-maçonnerie d’Ancien Régime a admis en son sein et, sur un pied d’égalité, des sujets des trois Ordres : noblesse, clergé et tiers-état. Ce qui implique leur universalité et leur bienveillance profonde envers tous les humains.

Après ces aperçus sur l’initiation tantrique et maçonnique (mais rassurez-vous, je ne me prends pas pour René Guénon), je voudrais évoquer l’usage si fondamental, mais différent du symbolisme dans les deux traditions.

Le symbole le plus emblématique de la franc-maçonnerie est la construction du temple, soit de Salomon, soit de l’humanité, selon les rites. Dans cette construction, le franc-maçon est, à la fois, la pierre d’abord brute et inutilisable en l’état qu’il doit tailler grâce aux outils qui lui ont été confiés, et le temple lui-même. Il s’agit de s’améliorer soi-même pour améliorer ensuite la société. La franc-maçonnerie est donc un chantier aux dimensions infinies et de caractère spirituel et social, à la fois microcosme et macrocosme. Le compagnon opératif est d’ailleurs appelé à exécuter son chef d’oeuvre en soumettant sa volonté égotique à celle du Créateur, atteignant ainsi l’hannonie parfaite, à l’image de la création divine.

N’est-il pas lui-même créature et créateur ?

Le but général de la franc-maçonnerie, évoqué par ce symbole central, suscite un rapprochement fondamental avec le bouddhisme : la construction d’un mandala. Le mandala ou cercle représente un univers pur selon la vision de l’éveil. Créer un mandala, c’est se mettre en harmonie avec l’univers, dépasser la saisie dualiste. Etre introduit dans le mandala d’un yidam, lors d’une initiation tantrique, c’est substituer sa propre saisie d’un moi illusoire à l’environnement harmonieux et pur du yidam afin d’en acquérir les qualités. En effet, il existe trois aspects dans l’élaboration d’un mandala : le mandala extérieur, le mandala intérieur et le mandala secret. Ces trois mandalas font référence à la vision du monde, du corps et de l’esprit du constructeur. Ils sont fondés sur les cinq éléments : terre, air, eau, feu et espace qui composent à la fois le monde, le corps et l’esprit. La notion de centre est fondamentale dans les deux traditions. En maçonnerie, il est dit qu’il faut rassembler ce qui est épars, ce qui s’entend. à la fois sur le plan social, sur celui de la maçonnerie où doivent être réunis les hommes de haute valeur morale qui, sans elle, s’ignoreraient, et enfin sur le plan intérieur, trouver son propre centre qui est sa nature ultime, son essence, sa potentielle bouddhéité. Les enseignements comparent d’ailleurs souvent cette nature potentielle à l’huile qui est présente dans la graine mais qui n’apparaît pas tant que celle-ci n’a pas été pressée. En maçonnerie, on évoque parfois Dieu comme étant un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Ce qui souligne à quel point le rapprochement est riche avec le mandala ou cercle avec une importante notion de centre qui est aussi le centre du méditant. Enfin, dans les initiations maçonniques, la purification par les quatre éléments est omniprésente. Le cinquième élément, jamais nommé mais suggéré, n’est-il pas ce centre, Dieu en nous, dont le centre est partout et la circonférence nulle part ?

Dans les deux cas, il s’agit bien d’un chantier, avec son caractère impermanent et interdépendant, car les corps de métiers sont solidaires de l’oeuvre. Il est dit aussi que ce temple n’est jamais achevé. Il est en perpétuel devenir jusqu’à l’avènement de la Jérusalem céleste, tout comme le méditant tantrique se met à l’oeuvre pour vider le samsara. Hiram et Tchenrézi, même combat ! Au sujet de ce symbolisme de la pierre et du temple, on peut dire aussi que, comme lorsque l’état de

Bouddha est atteint, le un et le multiple sont transcendés.

De nombreux éléments appelleraient une analyse comparative :

le cube, symbolisant la matière ou le monde, notamment dans le tableau du premier degré du rite Emulation, et la forme cubique de l’étage inférieur des stoupas évoquant le corps d’émanation des Bouddhas ;

l’équerre et le compas avec la cloche et le dorjé ;

le sens de circulation dextrocentrique autour des temples et des stoupas comme autour du pavé mosaïque ; le centre très présent dans la réception du RER et dans plusieurs degrés de perfection du REAA, associé à la lumière et la nature de Bouddha potentielle de tout être ;

l’épée aux significations diverses en maçonnerie mais évoquant, notamment, les potentialités spirituelles de chacun et l’épée avec laquelle les yidams coupent la saisie de l’ego, etc.

Ces innombrables rapprochements ne doivent pas surprendre. Le symbolisme maçonnique est issu de la tradition judéo-chrétienne et l’ultime qu’il suggère ne peut évidemment être différent de l’éveil. Car il ne peut y avoir qu’un ultime, par définition, seules les méthodes pour l’atteindre étant différentes.

Les outils symboliques du maçon méritent aussi d’être rapprochées des moyens habiles que sont les vertus. Le symbolisme maçonnique accorde d’ailleurs une valeur morale aux outils, même si leur hiérarchie diffère. Toutefois, le don, la générosité, première vertu transcendante (paramita) en ce qu’elle attaque la saisie égotique, n’est pas sans rapport avec les outils de l’apprenti : le ciseau et le maillet qui sacrifient la pierre brute à la réalisation du grand oeuvre. Dans cette idée de chantier, enfin, est aussi contenue implicitement cette notion de vacuité, courant continu dépourvu d’existence propre. Le chantier maçonnique est donc marqué par les trois sceaux du bouddhisme -impermanence, interdépendance et vacuité-, que l’on peut rapprocher des trois temples ou des trois degrés de la construction spirituelle maçonnique : la pierre brute à tailler, le temple où l’on travaille qui est orienté, analogue au temple de Salomon et la Jérusalem céleste, temple spirituel dont les dimensions infinies le rendent semblable à l’espace où règne la vraie lumière, association remarquable de l’espace et de la clarté-luminosité des deux premiers kayas.

Dans le bouddhisme, le symbolisme s’exprime sur les thankas (supports de méditation), sur les yidams, la statuaire, les monuments. Les objets rituels que tiennent les yidams, leurs couleurs, les lettres racines, leur développement, leur mandalas, font appel à. des notions bien définies, doctrinales, qui sont ainsi appelées à. être mises en oeuvre en soi, intégrées au lieu d’être simplement saisies par le mental. Elles dépassent le mental, expression dans son agitation ordinaire de la clarté-luminosité de l’esprit en tant que nature de Bouddha en essence. La méditation sur les yidams est un exercice spirituel qui, sous diverses formes, vise à. vaincre l’illusion de l’ego. La connaissance du sens de chaque symbole, des points doctrinaux auxquels ils font référence, sont d’une grande utilité mais moins importante que leur intégration.

Le symbolisme monumental est plus proche dans les deux traditions. Le nombre d’étage, de marches, les formes des différents éléments des temples et des stoupas, leur orientation, ont sensiblement la même valeur dans le bouddhisme et en franc-maçonnerie. Ils font référence, l’un à l’enseignement ou à la vie du Bienheureux, l’autre à des principes de construction analogues du temple spirituel de l’humanité libérée et du temple intérieur du maçon. Ils se rapprochent sans se confondre, justement parce que les monuments bouddhistes ne sont pas des bases de méditation. Ils sont plutôt des sources de bénédiction, des supports matériels de l’influence spirituelle, comme les stoupas, les bannières et les moulins à prière, des rappels et des invitations à la pratique. Ils sont aussi sacrés.

Quant aux temples maçonniques, à l’origine, ils sont simplement nos cathédrales, où leurs constructeurs tenaient leur grandes cérémonies lorsque l’avancement des travaux le permettait. La loge, ou baraque de chantier, où se tenaient les réunions ordinaires, était le lieu de la transmission d’un savoir technique intimement lié à des valeurs spirituelles et morales graduellement enseignées à qui avait fait ses preuves, professionnellement, intellectuenement et spirituellement. La construction des édifices religieux était la méditation en action des francs-maçons opératifs. Ceux-ci étaient, en outre, étroitement associés à des ordres religieux, donc à une doctrine, chrétienne en l’occurrence.

La franc-maçonnerie est devenue spéculative par le nombre grandissant d’acceptés, bourgeois, nobles ou clercs et la disparition des opératifs, soit en raison de l’achèvement d’un chantier, soit, plus généralement, par la régression du nombre d’ouvriers initiés à cause de la raréfaction des commandes d’ouvrage sacrés, voire de chefs d’oeuvre profane, par l’évolution des techniques et du goût, le développement de la production de masse. La franc-maçonnerie spéculative est apparue en France à partir de la fin du XVIle siècle. Il a fallu remplacer les moyens de reconnaissance liés à la pratique du métier par un symbolisme coupé de son exécution matérielle, donc, beaucoup plus mental. Tant que la maçonnerie est restée fidèle à ses sources religieuses, ce symbolisme demeura lié à une pratique spirituelle et conserva une grande valeur, donnant à la religion une dimension d’ouverture et de tolérance, ignorée ailleurs. Elle a très tôt, partout où elle s’est répandue en Europe, réuni catholiques et protestants, même au plus fort des tensions interreligieuses. Il semble que les juifs aient été acceptés en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle. Au XIXesiècle, en tout cas, à partir d’Abdel Kader au moins, les musulmans furent initiés à leur tour. La franc-maçonnerie se répandit ainsi dans certains pays musulmans, Afrique du Nord et Proche-Orient. Au XIXe siècle, en Inde, les loges britanniques reçurent aussi des hindouistes et des sikhs. Des bouddhistes, je ne sais ? L’enseignement du Bienheureux avait presque disparu de l’Inde à l’époque. Actuellement, on n’y compte que six millions de disciples, soit une proportion inférieure à celle de la France !

Je ne sais si les premiers bouddhistes franc-maçons datent de cette seconde moitié du XXe siècle, ils sont relativement nombreux, appartenant aux diverses écoles et à l’origine de la fondation de grands centres autour de maîtres spirituels de premier plan.

Les symboles maçonniques suggèrent mais ne commandent pas. Ils demeurent, dans la franc-maçonnerie traditionnelle, liés à des valeurs spirituelles, ailleurs parfois seulement morales, de caractère humaniste. Mais ils échappent à tout dogmatisme, ne mettant personne en contradiction avec sa propre orthodoxie confessionnelle, en tout cas au plan des principes, mais n’exigeant pas non plus ce genre de fidélité. Ils font appel à une intégration intime, à une compréhension qui, partant de l’étude et de la réflexion, doit si possible être mise en oeuvre dans son comportement et sa vie intérieure.

Toutefois, il est évident que ce symbolisme maçonnique, quoique d’une extrême richesse qui est finalement celle de notre civilisation, n’a pas de méthode d’une efficacité comparable à celle que l’on trouve dans le bouddhisme. N’oublions pas toutefois que la cathédrale gothique était un athanor alchimique où transmuer le vil plomb (l’esprit non maîtrisé, l’être du samsara) en or pur (l’éveil). Il y a donc un rapprochement essentiel, mais dans le cas de la franc-maçonnerie, les méthodes sont devenues théoriques et l’initiation, virtuelle.

Un symbolisme est comme une sorte de miroir de l’esprit. Chacun y voit ce qu’il est capable d’y voir, en fonction de sa culture et de son niveau spirituel. La longue fréquentation des loges ne mène sans doute pas à l’éveil, mais elle apporte, au moins, un autre regard sur soi et sur la société où l’illusion de l’ego n’est sans doute pas vaincue, mais apparaît tout de même comme l’ennemi à vaincre pour qui comprend bien l’art royal.

Le symbolisme maçonnique et sa mise en oeuvre sont remarquablement plastiques. Ils permettent de comprendre, au-delà des mots connotés confessionnenement, et de rapprocher les frères, de dépasser les clivages, de développer tolérance et respect d’autrui sans lesquels toute pratique spirituelle se sclérose.

Le symbolisme maçonnique est surtout celui de outils de construction auxquels sont accordés des valeurs morales et spirituelles mais jamais réductibles à un simple concept. Ils obéissent au principe de la loi d’analogie : se construire soi-même, c’est construire le temple spirituel de l’humanité, la Jérusalem céleste, selon le principe hermétique, « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, ce qui est à l’intérieur est comme ce qui est à l’extérieur. » Partant de là, la voie maçonnique est tout à fait en harmonie avec toutes les grandes voies spirituelles dans ce qu’elles ont d’essentiel. On y trouve aussi, comme dans nos cathédrales, des symboles d’origine alchimique, kabbalistique et rosicrucienne.

Cette approche des symboles se fait soit en loge, collectivement, par la lecture d’une planche d’instruction ou par l’exposé d’un débutant sur ce qu’il commence à intégrer, soit de maître à apprenti ou compagnon, hors de la loge. Intérieurement, elle se fait par la réception de ces enseignements maçonniques, des lectures, la réflexion et la mise en oeuvre par les cérémonies.

Dans celles-ci, la loge représente l’univers. Les officiers y sont placés avec des différences selon les rites, mais de telle sorte qu’ils représentent le fonctionnement de cette grande horlogerie. Le Vénérable Maître représente le Soleil et siège à l’Orient où il se lève, etc. Les divers officiers, aux charges transitoires et électives, réservées aux maîtres, portent les insignes de leur fonction sur leur sautoir : un instrument de construction ou de travail.

Le secret est avant tout l’apprentissage du silence intérieur et le contrôle de la parole, accessoirement la protection contre les indiscrétions et, dans ce cas, il n’a pas plus de valeur que le mot de passe de la sentinelle.

A souligner une autre forte et étonnante parenté entre les deux traditions sur un terrain fondamental. Les trois sceaux du bouddhisme sont que tous les êtres et phénomènes sont impermanents, interdépendants et vacuité. Malgré la recherche explicite de permanence et les notions de base de Dieu créateur et d’âme immortelle, dans la franc-maçonnerie traditionnelle, notions apparemment opposées à la doctrine bouddhiste, la franc-maçonnerie véhicule, peut-être à son insu, et depuis plusieurs siècles, un enseignement ésotérique et rituel en concordance avec de Dharma, en particulier avec la méditation sur les yidams. En effet, la franc-maçonnerie fait vivre et met en oeuvre un monde symbolique créé par ses membres, avec ses rythmes, ses heures, son fonctionnement propre, entièrement chargé de sens à découvrir et cohérent jusque dans ses moindres détails, créant un autre temps et un autre espace.

Aussi l’ouverture des travaux présente-t-elle une certaine analogie avec la phase de création de la méditation, le déroulement des cérémonies avec la phase de développement et la clôture avec la phase de dissolution. Beaucoup d’éléments rituels et symboliques évoquent 1’impermanence, soit sous forme de mort, soit sous forme de changement constant, ininterrompu. Le temple est toujours à construire, seul le chantier est permanent. Mais qu’y a-t-il de plus changeant qu’un chantier ? Les heures rythment une vie éphémère qui ne s’arrête pas à sa manifestation présente dans la répétition infinie de cette chaîne faite de maillons imperrnanents sans cesse renouvelés.

La différence entre les deux est que, dans le Dharma, la transmission se fait individuellement, de Maître à disciple, même lors de cérémonies collectives, alors qu’en franc-maçonnerie, elle ne peut être s’exercer que collectivement avec un nombre minimal requis de membres pour que le rite puisse être accompli.

J’ai évoqué plus haut cet aspect, soulignant que ce cadre rituel était une sorte d’ersatz pour pallier (en partie seulement) l’absence de réalisation spirituelle, puisqu’en franc-maçonnerie on demeure dans le virtuel. D’ailleurs, en ce cas de réalisation authentique, qui la reconnaîtrait ? Les Maîtres bouddhistes se reconnaissent les uns les autres et chacun sait où il en est, alors qu’en franc-maçonnerie, on n’est franc-maçon que parce que ses frères vous reconnaissent comme tel. La toute petite sagesse d’hommes de bonne volonté et chercheurs sincères de vérité vient se substituer à l’autorité fondée sur une réalisation spirituelle authentique. Quel autre moyen concevoir sans la présence d’un Maître réalisé ?

L’initiation maçonnique est virtuelle par rapport au métier des opératifs et à la réalisation spirituelle. Elle ne peut donc que prévoir des garde-fou, ou des bornes dont la pratique de la vertu -base de toute spiritualité-, la reconnaissance réciproque et une transmission aussi horizontale : échange de témoignages, d’expériences personnelles et enfin la pratique complémentaire d’une religion. Ce dernier point n’est pas vraiment exigé formellement mais, dans la franc-maçonnerie traditionnelle, elle est sans cesse suggérée. Elle allait d’ailleurs de soi jusqu’au XVIIIe siècle. La franc-maçonnerie apparaît donc comme une tradition spirituelle de complément, la transmission verticale étant supposée obtenue dans le cadre religieux avec une autre transmission verticale plus modeste, disons d’ouvrier expérimenté à débutant, et horizontale d’échanges entre pairs. La franc-maçonnerie n’est pas une religion, sans quoi sa vocation à réunir tous les hommes de haute valeur morale appartenant à diverses religions serait absurde. Elle a surtout l’immense mérite d’avoir, à notre époque matérialiste, maintenu dans ses rituels quelques fondements de la spiritualité dans ce qu’elle a d’essentiel, écrin ayant gardé la trace de la splendeur de tel joyau primitif. Malgré ses sources chrétiennes, du moins dans sa partie historique que nous connaissons à peu près, la franc-maçonnerie n’est pas une, pas plus que le message religieux. Elle en rappelle toutefois l’essence et sa mise en pratique dans la vie de métier. Elle n’est pas une voie contemplative mais unit la contemplation et le travail. Elle facilite donc son intégration dans le monde occidental ou tout simplement moderne.

Et j’ajouterai aussi, par expérience, que même les loges les plus éloignées de leurs sources véhiculent une certaine incitation à une quête spirituelle et à une incontestable générosité. Chaque loge, finalement, transmet ce qu’il y a de meilleur en chacun de ses membres et le plus exigeant va souvent chercher ailleurs ce qu’il n’a pas trouvé dans sa loge mère, sans pour autant la renier. Un fort courant, depuis une trentaine d’années, traverse toutes les obédiences, dans le sens d’un retour aux sources et à la redécouverte de la vocation spirituelle de l’ordre qui est la transformation intérieure de l’individu et non la transformation politique, sociale ou économique de la société. Bien évidemment, ce courant est très variable en intensité et en profondeur, mais il est général.

Cette quête commune de vérité, reconnaissant l’ultime, par la religion, mais acceptant de vivre dans la relativité du chantier, chantier du progrès spirituel, de l’échange, de l’amour fraternel, de la communication authentique, voire de la communion spirituelle, c’est la franc-maçonnerie. Telles sont ses limites évidentes mais aussi sa grandeur, sa véritable bienfaisance largement prônée par son histoire et toujours en vigueur, sa profonde utilité.

Son ouverture et sa tolérance ont permis à cette tradition d’inspiration judéo-chrétienne de s’ouvrir aux bonddhistes. Nombreux sont les frères et les soeurs parmi les disciples, les bienfaiteurs du Dharma, voire parmi ceux qui ont aidé à la fondation de grands centres bouddhistes. Il est patent qu’il y a une affinité profonde entre bouddhisme et franc.maçonnerie, ne serait-ce que dans cette quête non dogmatique mais qui respecte aussi les dogmes des uns et des autres. La double appartenance au bouddhisme et à la franc-maçonnerie permet aussi, probablement, à chacun de nous, de continuer à développer sa spiritualité bouddhiste dans un cadre occidental, en accord avec sa culture et sa tradition. Pour Edgard Morin : « L’Occident s’est fait en refoulant son propre Orient, pensée analogique, traditions mystiques, fondées sur le symbole. » Je pense, qu’en large part, les contacts du bouddhisme et de la franc-maçonnerie sont des retrouvailles permettant, sous une forme apparemment nouvelle, de réconcilier conscient et inconscient, raison et intuition, sur un cheminement universel. Cette relation du bouddhisme et de la franc-maçonnerie me semble pleine d’avenir.

Puissé-je, en évoquant l’un et l’autre, malgré mon absence de sagesse et mon faible discernement, n’en avoir trahi aucun mais au contraire avoir contribuer au bien des êtres !

Source : http://www.buddhaline.net/

Partager cet article

Commenter cet article