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Hauts Grades

Théurgie (I) - Essai de définition avec Charles Mopsik

18 Novembre 2012 , Rédigé par A Valle Sancta Publié dans #spiritualité

L’idée derrière de ce billet est de mieux cerner la théurgie martinésienne (évoqués sur ce blog). Pour approcher ce but, nous devons passer successivement par trois étapes :

  1. Essayer de définir la notion de théurgie
  2. Essayer de savoir si le mot théurgie correspond aux pratiques coëns
  3. Essayer de comprendre les raisons, et donc l’objectif, du recours à ces pratiques

J'essaierais, dans de prochains billets, d'apporter mon point de vue sur chacune de ces trois étapes et je commence d'ores et déjà par la première : un essai de définition de la notion de théurgie sans, dans un premier temps, la situer dans un contexte martiénsien.

Cet essai de définition se base sur les écrits de
Charles Mopsik qui a publié en 1993 un ouvrage intitulé Les grands textes de la cabale sous titré Les rites qui font Dieu dans lequel il étudie les rites théurgiques que la tradition juive présente explicitement depuis le moyen âge européen dans le cadre de ce qu’on appelle la cabale. En introduction à son ouvrage, l’auteur délimite les sujets de son analyse dans un premier chapitre intitulé : "Théurgie, magie et religion : les mots et les choses". Mopsik essaie dans cette introduction de définir la notion de théurgie notamment dans son rapport à la religion et dans sa distinction d’avec la notion de magie.

Je vais donc essayer de rapporter dans les lignes ci-dessous le raisonnement que tient Mopsik pour définir la théurgie. Puisse cette présentation synthétique inciter les cherchants à mieux comprendre la notion de théurgie et ainsi à mieux l’appréhender telle qu’elle fut pratiquée dans l’Ordre des élus coens au XVIIIè siècle.

L’antiquité finissante vit apparaître le christianisme comme nouvelle religion d’empire qui, de pourchassée, allait bientôt elle-même traquée les restes du paganisme. Ce dernier effectuera une dernière tentative de survie dans l’alliance de plusieurs phénomènes : la philosophie (néoplatonicienne principalement) réévalua le système religieux païen et l’intégra dans son propre système en y incluant à la fois la théologie et les mystères païens. Parallèlement le christianisme lui-même, pour mieux se présenter aux païens, a dû exposer systématiquement sa compréhension de sa propre théologie et ses propres mystères ou sacrements.

Chez les païens, c’est Proclus qui systématisa avec le plus de vigueur la théurgie. Chez les chrétiens, Denys conceptualisa les sacrements.

En milieu juif, on ne connaît pas de corpus littéraire comparable à l’œuvre de Proclus ou à celle de Denys, mais, selon Mopsik, c’est probablement en raison de la transmission orale du sens des pratiques traditionnelles. Cette transmission se faisait dans les synagogues et maisons d’études.

Pour rendre compte du sens donner aux pratiques traditionnelles, deux notions reviennent souvent : magie et théurgie. La distinction n’a pas toujours été bien faite et Mopsik cite Pierre Hadot :

A la différence de la magie, la théurgie n’exerce pas de contrainte sur les dieux, pour les forcer à apparaître, mais au contraire, elle se soumet à leur volonté en accomplissant les actes qu’ils veulent. Et il ajoute :

Or ce qui distingue précisément la théurgie de la magie, c’est l’absence de véhémence, de contrainte, de menace, la docilité et la soumission à la volonté des dieux.

Il explique cependant :

On peut parler d’une utilisation par la théurgie de certaines pratiques magiques, mais elles sont intégrées à une démarche radicalement différente de la magie. Car la théurgie est une opération dans laquelle ce sont les dieux qui donnent l’efficacité divine à l’action humaine, en sorte que l’action humaine reçoit son sens en raisons d’une action et d’une initiative divines.


Et Mopsik de comparer cette distinction théurgie/magie chez Hadot à celle plus ancienne de Mauss entre rite religieux et rites magiques. Mauss complète ce premier critère interne formel basé sur le caractère coercitif ou non des pratiques par un second critère plus sociologique : la religion a un caractère officiel, licite voir obligatoire alors que la magie de son côté est marginale voir extra-sociale.

Chez les païens, les néoplatoniciens, à partir de Jamblique, accordent un caractère licite aux discours théurgiques des Oracles Chaldaïques. Cette théurgie des Oracles étant une voie pour accéder au divin et pour attirer sa présence.

Chez les juifs, l’exégèse rabbinique médiévale tenta de statuer sur le caractère licite ou non de certaines pratiques. Malgré la difficulté de cette tâche, l’exégèse médiévale ne classa pas les "pratiques mentales, verbales ou gestuelles prônées par la cabale et le discours théurgique qui les accompagne, dans le registre des pratiques et des discours suspects. Les seuls auteurs juifs qui ont identifiés la cabale théurgique avec la magie sont des savants modernes" qui n’ont pas de prérogatives dans l’évaluation de ce qui est licite et de qui ne l’est pas. Et Mopsik de conclure que les juristes du judaïsme ont souvent accepté, et parfois même rendu obligatoires certaines pratiques de la cabale. Ce fait à lui seul suffit à exclure ces pratiques de la catégorie des actes et discours magiques.

Dans le cadre des études juives, M. Idel fut parmi les premiers auteurs à utiliser le terme « théurgie » qu’il définissait ainsi :

Le mot théurgie ou théurgique sera utilisé ci-dessous pour désigner des opérations visant à influencer la Divinité, principalement dans son propre état ou sa propre dynamique intérieurs, mais parfois aussi dans sa relation avec l’homme. A l’opposé du magicien, le théurge juif ancien et médiéval concentrait son activité sur des valeurs religieuses acceptées. Ma définition distingue entre théurgie et magie beaucoup plus que le font les définitions usuelles.


A partir de là on distingue bien les deux notions de magie et théurgie, mais qu’en est-il du rapport entre théurgie et pratiques religieuses ordinaires ?

Pour Mauss "la religion est normalement théurgique" et tout rite religieux aurait "une efficacité matérielle". Ainsi la théurgie serait un type de discours religieux visant à expliquer l’efficience des rites.

Au-delà de ces deux problématiques, et dans le cas spécifique du judaïsme et pour que la théurgie s’oppose réellement à la magie, R. Joseph Gikatila identifie la nécessité de l’existence d’un système de pensée capable d’expliquer les mécanismes reliant les pratiques des hommes et leurs effets spirituels. Métaphysique néoplatonicienne et exégèse biblique ont ainsi permis à la cabale théurgique d’apparaître dans l’Europe médiévale.

Selon Mopsik, le mot théurgie définit "un phénomène philosophique et religieux apparu dans les dernières franges païennes de l’Antiquité finissante". Par son étymologie, ce mot signifie "action sur dieu". Il apparaît à l’époque de Marc-Aurèle dans les écrits de Julien le Chaldéen dont il nous reste des fragments dans les Oracles Chaldaïques. Le mot est repris et enrichit plus tard par Jamblique, Proclus et Damascius.

Selon H.D. Saffrey :

théurge, signifie littéralement : "qui travaille les dieux", ou qui "opère à l’aide des dieux".


Pour Joseph Bidez, c’est un :

nom imaginé pour renchérir sur le ‘’théologien’’, et rappeler que le théurge, au lieu de se borner à parler des dieux, sait ‘’agir’’ en conférant une nature divine.


Pour H. Lewy :

la notion de théurgie désigne dans les écrits des derniers néoplatoniciens à la fois une méthode pratique d’union avec les dieux et l’union supra-rationnelle avec l’ordre le plus élevé du divin accessible à l’être humain.


Enfin notons que ce que Mopsik appelle "théurgie juive" est appelé en hébreu "yihoud" (union, unification) ou "tiqoun" (instauration, restauration) "hit’orerout" (éveil, mise en branle).

Pour conclure nous pouvons résumer l’essai de définition tenté par Mopsik en disant que pour que le mot théurgie soit utilisé correctement, les critères suivants doivent être réunis :
• Concordance des pratiques avec les dogmes
• Soumission des pratiques à la volonté divine
• Existence d’un corpus littéraire exposant les pratiques

A partir de là nous pouvons essayer de savoir s’il est judicieux de recourir à ce terme de "théurgie" pour analyser les pratiques coëns qui sont le corollaire de la doctrine martinésienne…

source : http://blog.avallesancta.com

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