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Hauts Grades

Un rite maçonnique en 4 grades

17 Janvier 2011 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #Rites et rituels

Depuis 1813, la Franc-maçonnerie s'est progressivement imposée un modèle hiérarchique en trois grades : apprenti, compagnon et maître. Mais ce modèle n'a pas toujours été prédominant et en tout cas, il existe encore aujourd'hui des modèles alternatifs qui méritent d'être appréhendés.
La Franc-maçonnerie telle qu'on la connaît aujourd'hui est née dans les îles britanniques : quelque part part entre Edimbourg (1598) et Londres (1717). Elle se structurera assez vite selon un modèle en deux puis trois grades le troisième ayant ouvert la porte à plusierus dizaines de grades qu'on qualifie en général, et parfois à tort, de "hauts grades". La structure en deux grades est celle des origines et un troisième grade lui fut adjoint durant le premier tiers du XVIIIè siècle. Sur ce troisième garde, on pourra lire le livre de Roger Dachez récemment paru chez Vega : Hiram et ses frères. On en trouvera une esquisse ici (Renaissance Traditionnelle, n° 129).
Dachez a également suggéré dans l'une de ses études que le grade de maître pouvait être considéré comme le premier des hauts grades. On notera que ce troisième grade a une dimension mythologique que n'ont pas le premier et le deuxième gardes (mythe d'Hiram et la mise en scène qui s'en suit). Ce point le rapproche plus des grades qualifiés habituellement de "hauts" (mythologie des croisades, mythologie vétéro-testamentaire de la reconstruction du Temple, etc.).
Mais n'allons pas très loin dans l'étude du grade de maître et passons à ce qui le caractérise dans la franc-maçonnerie actuelle. En effet, depuis 1813, le grade de maître est considéré comme le sommet de la graduation maçonnique mais les choses sont moins simples qu'il n'y paraît...
Rappelons d'abord qu'en 1751, à Londres, est apparue une Grande loge qui s'est elle-même qualifiée d' "ancienne" par opposition à la Grande loge de 1717 que les "anciens" ont qualifié, à dessein bien sûr, de "moderne". Les modernes pratiquaient une maçonnerie en trois grades que le grade d'Arc royal (également appelé "Arche royale") complétait sans que cela soit dit officiellement. Les Anciens pratiquaient ces mêmes quatre grades mais nous pouvons noter, en résumant l'affaire,  que les Anciens pratiquaient l'Arc dans le prolongement du garde de maître et sans rupture entre les deux derniers grades de leur maçonnerie alors que les Modernes laissaient l'Arc en dehors de leur graduation officielle. Lorsqu'Anciens et Modernes fusionnèrent leurs deux obédiences en 1813 (15 novembre et 27 décembre), sous l'impulsion du Duc de Sussex pour constituer la Grande loge unie d'Angleterre, l'Acte d'union présenta la graduation maçonnique de manière très... anglaise !
Voici le texte précis :

[...] pure Ancient Masonry consists of Three Degrees and no more, namely those of the Entered Apprentice, the Fellow Craft and the Master Mason including the Supreme Order of the Holy Royal Arch.

Ce qui signifie :

La pure ancienne maçonnerie consiste en trois degrés et rien de plus, nommément ceux d'apprenti entré, de compagnon du métier et de maître maçon incluant l'ordre suprême du saint arc royal.

L'un des points de discorde a donc été tranché sans réellement l'être puisque le grade d'Arc royal est devenu une sorte de complément de la maîtrise qui l'inclut tout en ne l'incluant pas puisque ce sont des organismes distincts qui le confèrent (chapitres) et qui se regroupent entre eux le tout en dehors de la Grande loge (grands chapitres provinciaux et nationaux).
Malgré la formulation diplomatique de l'Acte d'union on voit bien que tout montre que l'Arc royal est bel et bien un quatrième grade en bonne et due forme :

  • mots, signes et attouchements connus des seuls adhérents à ce grade
  • organisation interne distincte : trois officiers principaux, etc.
  • organisation externe distincte : chapitres et grands chapitres autonomes vis à vis des loges et grandes loges

Tout cela c'était en 1813 et ça l'ait encore aujourd'hui dans nombre de contrées où la franc-maçonnerie s'est développée sous l'influence anglaise (cf note 1 infra).

Mais avant 1813, plus précisément en 1778 pour la France et en 1782 pour le reste de l'Europe, le régime écossais rectifié s'était déjà construit autour de quatre grades :

  • Apprenti
  • Compagnon
  • Maître
  • Maître écossais de saint André

Le quatrième grade est une sorte de couronnement de la graduation maçonnique rectifiée :

  • il est assez différent des trois premiers grades dans sa structure et son contenu
  • on y trouve une forme de synthèse et même d'explication des trois premiers gardes
  • on y dit explicitement au candidat que "le quatrième grade, [...] complète et termine [son] initiation maçonnique dans les classes des symboles."

Le régime écossais rectifié a connu une histoire mouvementée l'ayant mené en Suisses durant le XIXè siècle pour revenir en France au début du XXè siècle et s'étendre ensuite à la fin du XXè notamment au Portugal, en Belgique ou encore en Espagne. L'éclipse du XXè siècle a imposé au régime rectifié une forme d'adaptation par inculturation.

En réalité, le contenu et les formes du rite ont progressivement été perdus au détriment des us et coutumes de la maçonnerie majoritaire de l'époque (XIXè et une grande partie du XXè siècles). Ainsi le régime écossais rectifié s'est fondu dans la culture maçonnique ambiante et très vite une frontière artificielle est apparue entre le troisième grade et le quatrième. Cela s'est formalisé en France en 1935 lorsque le Grand Prieuré des Gaules (GPDG) régissant le régime en France a remis l'administration de ses loges de saint Jean (trois premiers grades) à une éphémère Grade Loge rectifiée qui ne tardera pas à se fondre dans la Grande loge de France. A compter de 1958, cette décapitation du régime s'accentua puisqu'elle est devenue la norme en France avec la signature d'un accord entre le GPDG et la Grande loge nationale française (GLNF) (cf note 2 infra) :

  • limitant le recrutement du GPDG aux maîtres maçons de la GLNF
  • remettant la gestion des loges de saint Jean (trois premiers grades) à la GLNF
  • remettant la gestion des loges de saint André (quatrième grade) à un organisme intermédiaire (Directoire écossais)
  • laissant la gestion de l'Ordre intérieur (classe chevaleresque presque non-maçonnique) au GPDG

A la suite de cela, et jusqu'en juin 2000, les différentes scissions issues du GPDG, et composant l'essentiel des branches de la maçonnerie rectifiée en France aujourd'hui, établiront cette fracture entre le "bleu" (couleur de la loge de saint jean)  et le "vert" (couleur de la loge de saint André) (cf note 3 infra).

Nous remarquerons que ce nouveau modèle se superpose à souhait avec le modèle anglo-saxon dans la mesure où le Maître écossais de saint André se retrouve administré et conféré par un Directoire écossais tout comme l'Arc royal est administré et conféré (en général) par Grand chapitre dédié à ce degré.

Le problème se pose lorsque l'on sait que la structure du rite rectifié est régit par un Code des loges réunies et rectifiées qui explicite l'enchaînement entre le "bleu" et le "vert". Nous ne détaillerons pas ici l'ensemble des liens organiques entre les deux niveaux de la maison rectifiée (cf note 4 infra), mais notons simplement que les principaux officiers (Vénérable Maître et deux surveillants) doivent être, selon le dit Code, des Maîtres écossais de saint André. Et pour cause, ils sont ceux qui animent la loge, ceux qui instruisent leurs Frères des différents grades "bleus", ceux qui proposent qu'un Maître soit admis en loge de saint André, etc. Comment le feraient-ils s'ils ne sont pas détenteurs de ce "quatrième grade, [qui] [...] complète et termine [l']initiation maçonnique dans les classes des symboles"... Quelle obédience "bleue" admettrait que des représentants d'une autre juridiction (Directoire écossais, par exemple) interviennent ex cathedra dans le déroulement des travaux des loges "bleues" qu'elle administre ? Probablement aucune...
Ainsi, on peut résumer la situation actuelle comme suit :

  1. Beaucoup sont aujourd'hui dans une telle situation où le "bleu" et le "vert" sont littéralement scindés laissant les Frères dans une situation soit (a) "décapitante" où il n'y a pas de lien entre le "vert" et le "bleu" soit (b) malsaine où les choses se font sous le manteau.
  2. Certains ont trouvé une solution intermédiaire où l'obédience "bleue" n'a pas vraiment de consistance initiatique et n'existe en réalité que pour traiter l'administratif et du même coup faire rentrer le rectifié dans le "moule" de la maçonnerie classique.
  3. D'autres enfin ont fait le choix de la clarté : le "bleu" n'existe pas en soi, il n'est que la base qui culmine en se prolongeant dans le "vert". Ce n'est pas un choix simple et cela peut poser des problèmes lors des visites ou des reconnaissances mutuelles, mais c'est un choix qui assure une cohérence pleine avec la logique interne du régime.

Les solutions 2 et, a fortiori, 3 ci-dessus me paraissent tenables sans grandes difficultés. La solution 1, dans sa conséquence (a) et dans sa conséquence (b), me paraît plus laborieuse et difficile à tenir sur le long terme.
J'espère avoir était assez clair dans ce sujet qui n'est pas simple à traiter tant les francs-maçons sont habitués à un fonctionnement standard ne laissant que peu de place aux "exotismes" locaux qui ont pourtant parfois un caractère essentiel.
Notes :

  1. Signalons, les travaux de l'excellente loge de recherche William Preston, de la Loge nationale française,  dédiée à l'étude du rite anglais (dit Emulation).
  2. Sur les différentes filiations rectifiées on pourra consulter notre note publiée ici.
  3. En 2000, la conséquence inattendue, mais ô combien satisfaisante, de la rupture des liens entre GLNF et GPDG permit à ce dernier d'établir sa juridiction sur l'ensemble du régime notamment en remettant le "vert" au sommet de la classe maçonnique de manière formelle...
  4. La double structure administrative et hiérarchique du Régime Ecossais Rectifié en 1778, Eques a Latomia Universa (R. Guilly-Désaguliers), in Renaissance Traditionnelle, n°31, Juillet 1977

source : blog de A Valle Sancta

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