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Hauts Grades

Un rituel libéré ? Chiche ! Le rituel de Blois

17 Mai 2012 , Rédigé par Cyrille Publié dans #Rites et rituels

Au Rite Français du Grand Chapitre Général du Grand Orient de France les Souverains Chapitres sont "souverains". Ils ont la liberté d'élaborer leur rituel, quitte à respecter les valeurs fondamentales du Rite et celles du Grand Orient de France. Ayant pratiqué comme beaucoup de frères du Grand Orient de France le rite français en loge bleue et le rite écossais ancien et accepté dans les "hauts" grades puisqu'il n'y avait alors que cette possibilité, nous avons assisté à la fin du XXème siècle à la résurrection du Rite Français pour les grades "dits de Sagesse". D'abord avec une relative indifférence et ensuite avec un prudent scepticisme parce que la rumeur des parvis faisait courir l'idée que ce Rite Français était autant sinon plus " christique " que le Rite Ecossais Ancien Accepté.

Lorsque nous avons eu la curiosité d'accéder aux textes, ce sont d'abord les ressemblances entre les deux rites qui ont retenu notre attention : même fond légendaire, même présence de la bible dans la structure intime du rituel avec de surcroît un aspect farce relevant des Monty Python qui, pour être amusant peut-être, semblait conduire le symbolisme aux limites du simplisme et aux frontières d'un ridicule meurtrier. C'est dire que cela ne correspondait à aucune de nos attentes et ne donnait aucune raison de changer de rite pour tomber de Charybde en Scylla.


Nos attentes

A force d'observer le fonctionnement du Grand Orient De France, en participant à ses activités dans le respect de ses traditions et de son histoire et dans la culture de ses valeurs, nous étions venus, comme beaucoup de frères, à rêver d'un rituel qui serait libéré de sa gangue religieuse, biblique, judéo-chrétienne. Ce rituel idéal serait dégagé de ses prétentions chevaleresques qui - pour être supposées traditionnelles - n'en sont pas moins obsolètes. Il serait aussi nettoyé de ses référents à des moyens de violence - épées, poignards - dont sans doute la force de l'habitude empêchait de voir l'inanité ou le ridicule.


Pour être plus explicite


Il nous semblait urgent que la franc-maçonnerie se libère de la tutelle biblique hébraïsante, chrétienne et catholico-protestante et que, dans ses structures institutionnelles au niveau du rituel, elle s'ouvre naturellement vers toutes les sources de tradition, toutes les formes et tous les moyens de la connaissance pour en explorer les corrélations, les apports et les démarches et s'approcher de leurs secrets. Il nous semblait urgent de libérer les symboles de leur personnalisation judaïque (Hiram, Salomon, Zorobabel, Temple de Jérusalem …) qui les étrécit en les réduisant à une localisation géographique, hébraïque occidentale : celle-ci a pu avoir une justification historique ou politique dans le passé mais elle semble aujourd'hui abusivement réductrice.


D'autre part il nous semblait utile d'affranchir le rituel du poids de ses ambitions chevaleresques qui relèvent d'une tradition parfaitement datée historiquement, sociologiquement et politiquement et de ce fait évidemment obsolète. Et s'il fallait proposer des modèles, porteurs de valeurs fortes qui servent de parangon mobilisateur, ouverts sur l'avenir, nous suggérerions de promouvoir le "chevalier" en "Citoyen". De fait le citoyen bénéficie de deux siècles de promotion dans notre république laïque, révolutionnaire à vocation démocratique. Il constitue le peuple souverain source légitime de tous les pouvoirs. Il porte des valeurs aussi "nobles" que celles de la chevalerie. Il a de nombreuses fois démontré sa pugnacité, son dévouement dans la défense de la nation, son sens de l'honneur, du courage et de la fidélité ainsi que celui du sacrifice.

Enfin il nous semblait urgent - profitant du mouvement - d'éliminer l'arme blanche (épée, poignard….) de l'arsenal de notre société de pensée initiatique qui prétend l'utiliser comme support, symbole et moyen de notre recherche philosophique et spirituelle. L'érection de cet instrument en outil symbolique de notre démarche sur les chemins de la connaissance relève bien sûr du leurre : on argue que l'épée peut être présentée comme un symbole de l'Egalité datant d'une époque aristocratique où la noblesse tenait le haut du pavé avec le privilège de porter les armes pour défendre la société. Au XVIIIème siècle l'aristocratie aurait octroyé ce privilège à la roture qui fréquente la loge pour casser la tradition ségrégationniste, fondement de la société féodale aristocratique inégalitaire.


Dans cette perspective ce symbole - si symbole il y a - est donc fortement connoté historiquement (XVIIIème siècle) et de plus censément dépassé depuis que l'Egalité est inscrite dans la Constitution de nos Républiques et aux frontons des édifices publics. On observe aussi que l'idée de "désarmer" les loges passe aux yeux de certains de nos frères pour une manifestation de naïveté répréhensible face aux dangers qui menacent la société : on ne voit pas cependant qu'on aie jamais érigé en symbole la plume ou le crayon.


Il n'empêche que ceux-ci ont toujours été les instruments de la pensée qui se libère et de réflexion qui avance sur le chemin des vérités. Mais on voit bien au contraire que Moïse a éliminé à l'arme blanche trois mille des siens parce que ceux-ci ne pratiquaient pas la bonne religion de la bonne manière, à son retour du Mont Sinaï, d'où il rapportait les Tables de la Loi. La maîtrise des armes n'a guère servi dans l'histoire qu'à assurer la domination de ceux qui les détiennent pour la seule justification qu'ils en sont les détenteurs. Quant au peuple qui est assujetti par ces armes, il n'y trouve pas le moyen de sa liberté alors qu'on lui interdisait de lire et écrire pour le maintenir dans l'assujettissement. Convenons que pour nos usages, la règle, l'équerre et le maillet se révèlent des substituts autrement efficaces pour notre approche de la vérité et du centre de l'idée.

Nous appellerions ce rituel par dérision "rituel libéré" pour le distinguer des rituels français dits "Modernes", du Régulateur des chevaliers maçons de 1801. Car, à discuter avec des initiateurs de la résurrection du Rite français dans les années 1990, nous avions découvert que chaque Souverain Chapitre avait la liberté de son rituel, quitte à respecter les " fondamentaux " du Rite Français au sein du G.O.D.F.

C'est cette liberté qui nous a engagés à faire le pas, à mettre au point notre rituel et à créer à Blois le Souverain Chapitre " Je Doute " en mars 2002. Nous avons simplement tranché tous les liens qui renvoient impérativement ou insidieusement sur les livres de la Bible (Ancien et Nouveau Testament). Et cela suffit à faire apparaître la richesse fondamentale d'un Rite ouvert dès lors dans sa structure sur l'entier des hommes.


Concrètement :

Le nom d'Hiram est effacé : il nous reste le concept de l'Architectequi construit, conçoit, dirige le chantier. C'est dire le Maître par définition. Ce n'est plus le constructeur du seul Temple de Salomon. C'est peut-être Dédale, ou le constructeur anonyme des pyramides, des ziggourats ou des cathédrales. C'est librement chaque frère qui reprend le flambeau et construit son temple intérieur.

Le nom de Salomon est effacé : il nous reste le
Souverain, c'est-à-dire la source fondamentale des pouvoirs. Le souverain n'est plus réduit à une incarnation historique et biblique. Il s'incarnera selon les époques dans tel type de monarque, de roi … Ou aujourd'hui dans le "Peuple" source de toute légitimité qui n'est soumis à personne, à aucune autorité supérieure et génère la loi humaine, sociale, politique ...

Zorobabel évincé : il nous reste le franc-maçon persécuté. L'histoire du XXème siècle est suffisamment tragique pour le franc-maçon (Allemagne, Espagne, France ..) pour y trouver à nourrir cet aspect du mythe. Joaben, l'Elu tiré au sort, devient l'Ouvrier
qui œuvre à l'édification de la justice pour dépasser la vengeance. Alibalq se réduit au Meurtrier. (Meurtrier du père).

Le "chevalier" expulsé est promu en "Citoyen." La réalité concrète du rôle du chevalier dans l'histoire de la société occidentale ne permet pas de justifier sa présence dans la mythologie maçonnique comme parangon de valeurs morales exemplaires alors même que le peuple citoyen a conquis sa liberté et sa dignité et peut travailler en conscience à promouvoir ses valeurs lui-même.

L'arme blanche (épée ou poignard) est rangée au placard pour être avantageusement remplacée par la Règle, l'Equerre ou le Maillet. Accessoirement nous avons aussi éliminé l'aspect farce Monty Python des têtes coupées fichées sur un pieu et maculées de sang. On préserve la symbolique en exposant simplement les outils des trois mauvais compagnons associés à leur devise.


Tout le système légendaire des "hauts" grades reste donc intact. Mais il est débarrassé de sa chape de plomb biblique hébraïsante et peut révéler son infinie richesse. Ainsi libéré, il élargit son champ d'interprétation et permet de nourrir toutes les directions de recherche sans s'étrécir sur une seule source obligée enkystée dans sa structure.


Depuis sa création, l'atelier se montre exigeant quant au respect du rituel qui crée un lieu et un espace-temps rigoureux au sein desquels la réflexion se libère de ses carcans, s'ouvre à tous les champs de la tradition et s'examine dans sa propre genèse. Le fond légendaire est intégralement présent. Il sert de support et de catalyseur à la recherche des frères qui s'appuient sur l'apport de nos anciens pour entrer librement dans un présent ouvert sur l'avenir. Comme il se doit la symbolique est soumise au libre examen de chacun sans être contraint à de subreptices renvois institutionnels et dogmatiques vers les livres bibliques.


Le titre du souverain chapitre "Je Doute" implique chacun dans son intime : s'il n'interdit pas les convictions, il retient de les asséner comme des vérités. Chaque frère poursuit sa démarche à son pas, dans la direction qui s'ouvre à lui. Il fait part de ses découvertes bien persuadé qu'il ne s'agit que d'étapes nouvelles dont la remise en cause lui permettra d'aller plus loin, s'il peut trouver une lumière occasionnelle dans les contributions de ses frères.


Pas de maître à penser. Pas de guide. Ni gourou, ni prêtre, ni pasteur, ni rabbin. Aucun imam. Aucune autorité de référence. Aucun pouvoir de l'un sur l'autre. Aucune sujétion. Ni devoir d'obéissance et de fidélité. Chacun rencontre en soi-même ses propres exigences sans se trouver jamais justifié d'imposer à qui que ce soit des rigueurs fantasmatiques. Seulement des francs-maçons, maîtres souverains, citoyens libres sur le chemin de l'à-venir. Des frères sceptiques à qui l'on essaie d'expliquer notre démarche de libération vis à vis de toute référence religieuse et de la bible eurent cette remarque : "Mais alors il ne reste plus rien ?". Amusant !… Comment mieux justifier l'urgence de notre démarche ?

Du Crayon et de la plume comme outils de la pensée -

 

Pourquoi ce poignard dans le temple ? Pourquoi ces épées dans la franc-maçonnerie ? Que viennent faire ces armes blanches dans nos confréries qui se veulent affranchies des servitudes du profane ? Tout est symbole, dit-on. Tout n’est que symbole ? Ce symbole n’en porte pas moins sens. Si tout symbole est libre d’interprétation par chaque frère, il n’empêche que l’épée porte en elle son pouvoir, sa charge de signification que l’on ne peut nier.

 

Poignards, épées sont des armes qui blessent et tuent et font couler le sang. Ce sont les instruments d’une violence, que celle-ci soit légitime ou criminelle : à quoi sert une épée ? à quoi sert le poignard ? Et ces têtes coupées, fichées sur leurs piques, exposées à l’orient converti en pilori.

 

Exemples de la vengeance accomplie : justice est faite ! Pour être crédible, la justice accomplit la vengeance ! Si elle n’épuise pas l’énergie de la vengeance, elle ouvre la porte à tous les ressentiments. Et la Justice punit. Et châtie bien : prison peut-être, exécution capitale parfois. Couper la tête du criminel, l’exposer au pilori. Justice est faite. Le sang punit le sang. Le sang couvre la dette.

 

Et je devrais vivre tranquille. Dormez bonnes gens. Dormez mes frères. La Justice inflexible règle les comptes et apure les dettes. Le rituel du chapitre "Je Doute" a jeté le poignard aux oubliettes. Rangé l’épée au placard. Parce que l’épée et le poignard ne sont pas des instruments de la pensée, les outils de la réflexion. Encore moins les moyens de l’Utopie.

 

Quelle est cette justice qui rend le sang pour le sang, l’œil pour l’œil, la dent pour la dent, au fil des ornières de l’histoire depuis des milliers d’années. Par sa violence calculée, elle justifie la violence criminelle et lui donne de la crédibilité. Pour punir le crime, la justice n’aurait pas trouvé d’autre moyen que de recourir à l’instrument du crime. Ce faisant elle le légitime aux yeux du criminel. Si le meurtrier tue, elle le justifie d’avoir semé la mort en le condamnant lui-même à mort.

 

La justice est-elle accomplie en exposant à l’orient les têtes coupées des trois mauvais compagnons ? La justice consiste-t-elle à éliminer par un moyen ou un autre, le coupable ? La victime s’en trouverait-elle satisfaite ? Les frères trouvent-ils la sérénité dans cette conception de ce qui est juste ?

 

N’y a-t-il pas lieu d’examiner cette conception ? Est-il possible de la faire évoluer ? La sanction du crime passe-t-elle nécessairement par une répression simpliste qui prend, dans ses moyens, modèle sur le crime ? *** La franc-maçonnerie qui se veut force de proposition et se prétend prospective, ne pourrait-elle pas imaginer et proposer des formes plus humaines, plus matures, plus civilisées, de prise en compte du délit et du crime. Le poignard et sa symbolique sont-ils à jamais la forme du recours ? Alors même que, au profane, l’institution judiciaire s’interdit aujourd’hui l’exécution capitale et prévoit des peines de substitution pour limiter l’incarcération dans des prisons reconnues indignes de la République.

 

En supprimant le poignard et l’épée de son paysage symbolique, le Chapitre "Je Doute" s’est libéré du poids et des ornières d’un passé qui orientaient a priori la réflexion et l’ankylosait. Sur cette table rase, il lui reste le crayon, la plume pour tout examiner librement. Et faire des propositions pour l’avenir, dignes de cette Utopie que la franc-maçonnerie affectionne.

 

Source http://srv07.admin.over-blog.com/

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