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Hauts Grades

Vengeance et Justice

9 Juillet 2012 , Rédigé par R.L.Seynave Publié dans #symbolisme

Introduction

Dans toutes les cultures les plus anciennes du Moyen Orient et de la Grèce, il est entendu que la vengeance ne saurait appartenir qu’à la divinité. Il s’agit de la colère divine quand les humains se comportent d’une manière orgueilleuse, sans mesure, et menacent ainsi ce que les auteurs de textes antiques considèrent être le propre du seul pouvoir divin. Dans la mythologie grecque, c’est la Némésis, fille de Zeus, qui est chargée de rabattre les hommes qui croiraient avoir atteint pouvoir ou bonheur suprême et devenir intouchables. C’est l’hubris qui est puni par la vengeance divine. Chez les Hébreux, l’idée est clairement double : Jéhovah exerce sa vengeance soit à l’égard de son peuple s’il a fauté en ne respectant pas les lois qu’il lui impose, soit au contraire, contre les ennemis de ce peuple à qui il assurera la victoire. Dans ces temps d’origine, les notions sont très proches puisque vengeance et justice appartiennent à la seule divinité, mais aussi, évidemment, aux hommes qui s’instaurent les seuls interprètes indiscutables de la pensée de Dieu. Déjà, dans la Genèse, après l’assassinat de son frère Abel il ajustera la peine réservée à Caïn qui de plus lui ment en feignant d’abord d’ignorer où est son frère. Il pardonne devant le repentir de Caïn alors même que son sang répandu « crie vengeance ». Chez Sophocle, la justice, « lente et boiteuse », doit bien finir par arriver, par bienfait de Dieu ou par volonté humaine (Tragédies d’Antigone et d’Electre). Enfin, l’évangile selon Mathieu évoque aussi la justice mais le texte de la Vulgate pose une problème de traduction dans la qualification de « ceux qui ont faim et soif de justice.

On va donc se limiter à étudier comment la Justice, comme progrès moral, va dans les sociétés humaines progressivement l’emporter sur la vengeance. Le Franc-maçon puise lui aussi ses racines et sa transcendance dans des légendes qui constituent son cheminement initiatique jusqu’au Chevalier KDS . On verra ensuite dans un passage au monde profane, la place de la vengeance puis de la Justice), sans méconnaître leurs dangers, leurs défaillances ou leurs faiblesses.

 

Première partie : vengeance et Justice dans le cheminement initiatique du Franc-maçon.

 

Dans le Rite Ecossais Ancien et Accepté, la Vengeance apparaît avant la Justice en tant qu’allégories et symboles. Leur assimilation joue un rôle capital dans le cheminement initiatique du Maçon.

 

11. L’idée de vengeance jusqu’au 29e grade.

 

11 .1 Les grades de vengeance

 

Dans le rituel de l’exaltation à la Maîtrise, il n’est pas question de vengeance. On sait seulement que le corps du maître Architecte a été retrouvé. Certes, c’est terrible que la Parole ait été perdue, mais puisque le Maître Architecte vient de renaître dans le nouveau Maître, nul doute que sa recherche finira par produire ses effets. Du reste, avant même les idées de Sigmund Freud, ne fallait-il pas symboliquement « tuer » le père pour que le destin du nouveau Maître, son disciple, puisse s’accomplir ?

Ce n’est qu’au 9e grade qu’apparaît le mot de vengeance. Il reviendra au 10e, d’où le nom de grades de vengeance qu’on donne parfois à ces deux grades. Le Roi Salomon a réuni les maîtres pour répartir le travail de reconstruction du Temple. L’avenir de cette tâche étant assurée, il convient de se saisir des coupables de l’assassinat d’Hiram. Présidant une assemblée des Maîtres, il apprend que la cachette des trois mauvais compagnons est connue. Il fait choisir par le sort parmi les 90 maîtres présents, les 9 qui iront capturer les coupables, d’où le nom du grade : « Maître Elu des Neuf ». L’un d’eux, Jaoben, pris d’un grand zèle avance plus vite et arrive avant les autres à la caverne où se réfugient les assassins. Il poignarde l’un d’eux, nommé Ab-Hiram qui meurt en criant « Nekam », qui veut dire vengeance Les autres Elus, voyant cela, lui firent remarquer qu’il avait transgressé les ordres du Roi. Au retour, Salomon lui fit les reproches appropriés. Il lui pardonna cependant, l’horreur du crime excusant le besoin de vengeance tant la perte du Maître Architecte Hiram était lourde de conséquences.

La suite se déroule au 10e grade. Les deux autres compagnons, encore vivants, s’étaient enfuis. Le Roi va envoyer 15 Elus les prendre en charge chez le roi de Garh, qui lui était tributaire. D’où le nom de ce grade, « Maître Elu des Quinze ». Les meurtriers furent traduits en jugement devant un tribunal, condamnés, puis décapités. Les têtes de trois compagnons seront exposées aux portes des points cardinaux, sauf le nord.

Il faut noter enfin qu’au grade suivant, le11e, « Elu des Douze ou Sublime Chevalier Elu », c’est la première fois dans son cheminement initiatique que le maçon est appelé Chevalier.

 

11.2 La réapparition de la vengeance aux grades ultérieurs ;

 

La justice l’emporte sur la vengeance, même si on ne sait de quelle forme de justice il s’est agi. La seule appréciation du Roi ? Les coupables ont-ils eu droit à un défenseur ? La vengeance elle-même a paru excusable par réaction impulsive légitimée par le caractère inouï du crime.

Au 23e grade, la tenue figure l’exercice d’un sacrifice offert à Jéhovah. Son enseignement est que les élites doivent lutter contre la superstition des masses avec patience et habilité. En fin de tenue, le sacrifie est clos en « l’offrant au souvenir de la vengeance prise sur les assassins d’Hiram ».

Le 25e grade est celui de « Chevalier du Serpent d’airain ». Il y aurait beaucoup à dire sur l’importance de ce symbole que saint Jean utilise pour rapprocher le Christ de Moïse. Le postulant s’engage à « venger la patrie ».

Le 30e enfin est-il réellement un grade de vengeance, au sens accordé à ce classement pour les 9e et 10e grades ?

Pour répondre à cette question qui paraît évidente à première vue, puisqu’il s’agit de la tradition des Templiers, et de la vengeance contre ceux qui en ont injustement condamné le grand Maître. Jacques de Molay aurait maudit les Abominables que le KDS aurait pour devoir de venger. Mais une étude historique et, d’autre part, l’articulation avec les bases du 29e , Grand Ecossais de Saint André sont susceptibles de relativiser l’idée de vengeance et de la rapprocher de celle de Justice,

 

11.3 Le 29e grade, Grand Ecossais de Saint André

 

Il faut donc en revenir au 29e : « Grand Ecossais de Saint André d’Ecosse, Patriarche des Croisades, grand Maître des Lumières ». On connaît l’origine classique de la maçonnerie, avec le passage des ouvriers bâtisseurs des cathédrales, de l’opératif au spéculatif. Il en est une autre, que développe le Chevalier Ramsay, inspirateur de la maçonnerie écossaise, c’est l’Ordre de Chevalerie créé au temps des croisades. Son objet était d’implanter, d’entretenir, de reconstituer les communautés, de reconstruire et de protéger les églises chrétiennes reconquises sur les musulmans. Tel est le fondement du 29e degré, reconnu lors de son intégration dans le R.E.A.A. , en 1786, en tant que préparation au 30e.

Cet ordre mythique sera vite confondu avec l’Ordre des Templiers. Le mot sacré du 29e est Nekam, (vengeance), déjà rencontré au 9e. Selon l’une des diverses versions après l’explosion de l’Ordre des Templiers en France, des Chevaliers français se seraient établis en Ecosse ou auraient rejoint dans ce pays un Ordre de Chevalerie, qui serait devenu la Loge Mère de Kilwinning.

On peut cependant douter que ce grade soit un nouveau grade de vengeance, si on se réfère aux quatre devoirs que le rituel impose au Grand Ecossais de Saint André, pour le préparer à devenir le Chevalier KDS : vénérer la raison pure, servir la vérité, privilégier la vertu, combattre pour le droit.

Ces termes datent d’une époque où la pensée prenait, du fait de la tradition religieuse très prégnante, une forme dogmatique. En langage plus moderne, on va mieux percevoir à quel point la notion de vengeance est surmontée. On a donc : donné à la raison la maîtrise finale, mais sans l’idolâtrer, car on sait maintenant que toute idolâtrie, fût-ce de la Raison conduit aux mêmes atrocités que les autres dogmatismes impératifs, servit la vérité, non comme un absolu acquis une fois pour toutes, mais par la recherche, d’où la reconnaissance des vérités multiples, pas toujours faciles à concilier dans le monde réel, protégé la vertu, ce sera donner l’exemple d’agir en fonction des valeurs humaines, défendu l’état de droit dans une société, c’est une façon d’institutionnaliser le respect de l’Autre, à travers la règle du jeu établie et admise par la grande majorité des personnes, tant qu’on n’a pas jugé nécessaire de la changer, si bien que même ceux qui ne l’approuvent pas peuvent la respecter tout en la combattant pour la modifier.

 

1.2 Le dépassement de la vengeance par la justice

 

12.1 Le 30e grade et l’affaire des Templiers.

 

Le mythe qui semble le plus fortement rattacher le 30e grade est l’affaire des Templiers.

Pour la resituer dans l’histoire, il faut repartir du 10e siècle. La papauté vit une crise terrible. Le siège romain est disputé par des familles, convoitant les revenus qu’assure la position. La corruption et tous les genres d’immoralité règnent. La renaissance se fera à partir de la foi du peuple et des moines qui défrichent et développent les cultures au profit des monastères et des paysans. Au cours du 11e siècle, ce sera la Renaissance romane, qu’on peut appeler ainsi car elle est marquée par l’édification d’un grand nombre d’Eglises de style roman à travers toute l’Europe occidentale. Sous une pression à la fois spirituelle et matérielle, un trop plein d’énergie est disponible A la fin du siècle et au début du suivant, elle sera détournée vers la délivrance des lieux saints du Christianisme, tombés aux mains des musulmans. Non seulement, la première croisade sera un succès, mais un royaume de Jérusalem est créé sous l’autorité d’un prince chrétien. En 1118, un Ordre du Temple sera fondé, dont le nom se réfère à l’Ancien Testament. D’abord les Templiers se consacrent à la protection des pèlerins. Parce que le transport de l’argent est très dangereux, ils se feront vite leurs agents de change. Comme tous les banquiers de tous les temps, ils sont en mesure d’accumuler des richesses, d’autant qu’ils seront donataires de nombreux domaines en France et en Espagne. La richesse de l’Ordre suscite d’âpres convoitises. Quand Philippe le Bel eut besoin d’argent, il n’aura de cesse que de confisquer les biens du Temple après avoir été le premier souverain de France à opérer une dévaluation en diminuant la quantité de métal précieux des pièces de monnaie. L’ancien archevêque de Bordeaux, Bertrand de Got, devenu Pape sous le nom de Clément V qui est aussi le premier à résider à Avignon, va condamner pour hérésie le dernier Grand Maître de l’Ordre du Temple. Abandonné au bras séculier, Jacques de Molay sera livré au bûcher, en 1314. A partir de là, la légende s’empare de des Chevaliers du Temple.

Longtemps et suite à la confiscation du trésor par le Roi et à l’imprécation du Grand Maître à son encontre, les chevaliers sont commis à la vengeance du Grand Maître injustement traité. On appelle abominables le Roi et son homme lige, le Pape, dont les Chevaliers du Temple, réfugiés en Espagne et en Ecosse ont la charge de tirer vengeance.

Les créateurs du 30e grade se saisiront de la légende pour en étayer la symbolique sur le fondement des vertus de la Chevalerie. Mais les symboles du grade recourent à des sources syncrétiques, car d’autres symboles interfèrent. L’aigle bicéphale, noir et blanc, symbole de l’esprit de même que, à certains égards, le Dieu de la double devise : Deus meumque jus (Dieu et mon droit) et Ordo ab chao (l’ordre hors du chaos). L’achèvement de l’œuvre créatrice de l’Eternel est confié à l’homme. Le chevalier, par ses vertus est chargé de mener les peuples vers la Lumière.

 

12.2 Origine et philosophie du 30e grade

 

Quelle trace reste-t-elle de la vengeance à assurer pour le mal fait à l’Ordre des Templiers ? Selon Paul Naudon, le premier des 7 échelons de la double échelle mystérieuse est Tsedakah qui signifie « Justice », ce qui montre qu’aucune progression ne peut se fonder que sur elle. L’amour du prochain, peu compatible avec la vengeance, est rappelé sur un des montants.

L’histoire du grade est complexe.

Rattaché à la construction du Temple par son Architecte légendaire, Hiram, injustement assassiné par trois mauvais compagnons, le Franc-maçon transpose et sublime la vengeance qui existait dans les 9e et 10e grades dans cette action de réparation que doivent accomplir les Chevaliers dans la tradition templière. C’est du moins ce que pensent certains Grands Maîtres au 18e siècle. Ils renouvellent le passage du compagnonnage opératif des bâtisseurs de Cathédrales à la Maçonnerie spéculative en faisant à un niveau plus élevé dans le cheminement initiatique, la même transition de la vengeance d’Hiram à celle de Jacques de Molay. Cela peut paraître simpliste, mais Naudon a peut-être raison de supposer que le seul mot de temple ait pu servir de fil conducteur.

C’est l’époque où un Grand Commandeur appelle l’attention du nouveau Chevalier sur le fait qu’il a juré de « porter une haine implacable aux Chevaliers de Malte ». Pourquoi ? On ne l’indique pas. Il est probable que c’est parce qu’ils ont recueilli la succession de l’Ordre du Temple, avec l’accord des abominables. Entré dans le R.E.A.A. au début du 19e siècle, d’abord comme 29e grade, puis très vite, comme 30e, le Chevalier Kadosch sera longtemps suspect. Son rituel connaîtra de nombreuses réécritures. Actuellement, les mots suivants guident la philosophie du grade : « connaissance, sagesse éclairée, science, conscience, vérité, refus…de tout asservissement de la personne, de la pensée, réparation des maux issus des excès de pouvoir ».

On peut encore voir dans cette dernière recommandation une suite de l’affaire des Templiers, mais l’ensemble fait bien voir une marche vers la Justice. Au reste, écoutons le rituel. Les officiers qui surveillent les colonnes ne se nomment-ils pas Grands Juges ? Au moment de l’allumage des flambeaux, le 1er Grand Juge n’appelle-t-il pas à combattre l’injustice ? Lors de la clôture des travaux, le 1er Grand Juge ne recommande-t-il pas de rechercher de justes lois pour la société humaine et de réparer les injustices ? Le lieu des tenues au 30e grade ne s’appelle-t-il pas Aréopage, lieu éminent où se rend la Justice ?

Et pourtant, on doit noter aussi que le mot sacré du grade (Nekam Adonaï) se réfère au Dieu Vengeur, et le mot de passe est encore Nekam, qui veut dire vengeance. Tant il est vrai qu’au niveau symbolique aussi, la résistance de l’idée de vengeance persiste encore dans la notion de justice, quels que soient les progrès faits ou à faire.

Le Chevalier KDS est bien un soldat. Il est armé de vertus chevaleresques, pour combattre l’injustice. Mais il n’est plus orienté vers la vengeance. Car il est passé par le 18e grade, celui de l’amour « agapê ». Il doit défendre la justice au nom du bon droit, et de la protection des faibles.

 

12.3 La Flûte enchantée, réponses de Zarastro.

 

Même si «Die Zauberflöte » n’est pas une démarque de la maçonnerie, elle s’en inspire largement. Ce conte montre les vertus que l’initié doit acquérir. Au moment où Pamino va être intégré au monde des initiés, quelqu’un dit, voyant son courage et sa prestance : « C’est un Prince ». Zarastro, le Mage, qui préside la cérémonie, rétorque : « Non, c’est un homme ». Ainsi en va du Chevalier KDS. Il est un homme en société, solidaire de tous les autres, mais unique et, du même coup, il est paré des vertus auxquelles il s’efforce d’accéder, ce qui fait de lui un Prince. Tout Etre humain a vocation à être un Prince. Tous ont le même droit à la Justice[15]  , ce qui exclut la vengeance.

Zarastro va plus loin encore. Quand on lui demande comment il va se venger de la Reine de la nuit, qui a armé le bras qui devait le tuer, le Sage répond : « vous allez voir comment je vais me venger ».

C’est l’amour qui va unir les ennemis. La fille de la Reine de la nuit épouse celui qu’elle aime, disciple de Zarastro. Pamina et Pamino sont réunis. Papagéno, qui n’a pas su se taire comme on le lui avait ordonné, va quand même trouver l’amour d’une « belle » à quoi il aspirait. Papagéna de petite vieille se transforme en une jeune et jolie compagne. Le symbole est magnifique. Il signifie que tout être aimé est beau, précisément parce qu’il suffit pour cela qu’il soit regardé avec amour.

Il est venu le temps de transférer dans le monde profane la Lumière reçue dans le Temple. Que voit le Chevalier KDS, armé et prêt à accomplir son devoir, en regardant ce qui se passe dans le monde profane?

 

Deuxième Partie :La vengeance, comme sentiment de justice réalisée

 

S’il existe un besoin si fort de faire subir une peine à celui qui a .causé une première violence, c’est que la vengeance apparaît comme une justice à peu de frais, nécessaire et immédiatement réalisée. Mais cela ne semble pas mener à l’apaisement.

 

2.1 La souffrance des offensés

 

Riche ou pauvre, érudit ou dépourvu de références culturelles, chevalier aux nobles vertus ou vil roturier, tous les humains s’avèrent des apprentis désorientés devant les coups du sort. Il est impossible de ne pas ressentir l’injustice de la perte d’un être aimé et, en même temps, une culpabilité, violente et diffuse. Il faut la rapporter à quelque chose et, mieux encore, à quelqu’un. Le soulagement d’un transfert va se produire dans le subconscient, qui sera vite rationalisé. Un ancien de la guerre d’Algérie raconte comment des objecteurs de conscience avaient été en quelques heures transformés en combattants sauvages. On les avait envoyé faire un transport de vivres pour des civils au travers d’une zone connue par leurs chefs comme étant sous le feu des rebelles. Ils n’étaient pas armés et faisaient œuvre de service. Sur dix, deux furent tués. Les huit survivants devinrent d’impitoyables soldats. Il faut beaucoup d’héroïsme pour résister au besoin de vengeance, sous le coup de la piqûre de l’offense faite aux valeurs les plus sacrées

Quelle vengeance ?

C’est une peine infligée à l’individu ou à la collectivité, qu’on a définie comme auteur ou responsable de la douleur ou même de la souffrancereçue par soi ou par celles ou ceux de son cercle de sympathie ou d’empathie. Aspirer à exercer une vengeance, c’est imaginer que celle-ci apaisera la souffrance et contribuera à dissiper le sentiment de culpabilité diffuse qui est tapie au fond de cette souffrance.

 

2.2 Le travail de deuil

 

L’idée est récente si la chose ne l’est pas. Sénèque l’évoque dans ses « Consolations », admettant qu’il faut d’abord accorder un aliment à la peine avant de tenter de l’atténuer ou de la rendre supportable. Car à ce moment, les paroles ne servent à rien, mais la vengeance, dans ses divers degrés, donne l’illusion d’adoucir la peine. Comme le dit un personnage d’une comédie célèbre de Michel Audiard, « Je sais pas si c’est juste, mais ça soulage ».

Le travail de deuil va consister à donner au temps, la capacité d’adoucir, ou du moins d’assumer sinon d’accepter l’insupportable peine de l’irrémédiable. Temps de douleur où l’individu doit s’efforcer de résister à l’attirance du vide.

Certes, c’est un vrai travail, au sens étymologique du terme. Mais cela ne justifie pas de le déguiser en exigence de découverte d’un coupable, d’un procès et de préférence d’une condamnation sévère pour que les proches de la victime puissent commencer leur prétendu travail de deuil. Quel est le vrai rapport entre une évolution si personnelle, si intime et la démarche sociale de justice ? Il s’agit plutôt de déguiser en une forme plus décente, plus correcte, en apparence plus civilisée, un banal désir de vengeance, ancestral et inscrit dans une culture millénaire. La chose se prête bien aux dramatisations de nos sociétés à la recherche du spectacle dans le quotidien. On la comprend moins facilement que la vengeance immédiate, exercée sous le coup d’une intense émotion et d’un instinct que la raison n’a pas eu le temps de maîtriser. C’est beaucoup plus difficile à intégrer dans une société où tout est fait depuis la nuit des temps pour apaiser les conflits et faire retour à la paix sociale, indispensable ciment du groupe.

 

2.3 Les remèdes sociétaux à la vengeance.

 

Les modèles n’en ont pas manqué dans l’histoire de l’humanité. Mais il faut éviter les anachronismes.

Tel est les cas de la fameuse « Loi dite du Talion », qui existait de longue date dans tout le Moyen Orient mais qu’on a coutume de référer à la Bible élohiste : « S’il y a accident, tu paieras âme pour âme, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, plaie pour plaie ». Cette règle juridique, placée pour avoir plus de force sous l’égide de la divinité comme cela se faisait toujours en ces temps anciens, appelle deux remarques. D’une part, elle se dispense des circonstances de l’accident, volontaire ou non, le préjudice s’est produit du fait de quelqu’un, celui-ci doit réparation par un préjudice équivalent. D’autre part, la règle peut nous paraître barbare, mais il faut voir qu’elle apportait un progrès par rapport aux vengeances excessives qui se prolongeaient indéfiniment. Elle ne saurait justifier de nos jours des sanctions militaires où le nombre des victimes est dans la proportion de un à cent en raison d’une disproportion des moyens militaires.

Le second exemple de remède collectif au besoin de vengeance est le Bouc émissaire. Le peuple hébreu ne se conduit pas toujours bien devant Yahvé. Une cérémonie expiatoire aura lieu chaque année. Le Grand Prêtre posera ses mains sur la tête d’un bouc qui sera ensuite lâché (émissaire emportant les péchés) dans le désert. Les péchés sont tout autant ceux des individus que ceux commis par la collectivité à l’égard des autres collectivités voisines. . Beaucoup d’autres civilisations ont fait porter la responsabilité des catastrophes, qu’on croyait dues à des fautes commises eu égard aux règles divines. En Chine, c’était l’Empereur lui-même qui s’entretenait une fois par an avec le Ciel. Toute catastrophe climatique entraînant une famine pouvait lui coûter la vie si on estimait qu’il avait mal correspondu et était le fautif tout désigné.

Le professeur René Girard s’est rendu célèbre en publiant, en 1972, la thèse selon laquelle le bouc émissaire était, de tous temps, le passage nécessaire pour résoudre dans les sociétés et entre les différentes sociétés les tensions susceptibles de provoquer une violence réciproque. Autour de la victime sacrifiée, se résout la violence de tous contre tous en une violence de tous contre un seul. Il est objectif de constater que l’apaisement vient après l’accumulation des horreurs. Mais il est permis de considérer que cette thèse légitime une négation de tout progrès de civilisation. Ce « réalisme », s’il est trop facilement accepté, ne correspond-t-il pas à une régression et à un relâchement dans l’éducation que chaque génération doit aux suivantes ? Il est vrai que jusqu’à présent, les améliorations du comportement des humains a été précédé par des violences terribles.

 

2.4 La vengeance collective.

 

C’est peut-être parce qu’elle est la pire de toutes que Girard cherche à légitimer la permanence du bouc émissaire, comme remède contre la vengeance collective. Mais un moindre mal n’en est pas moins un mal. La vengeance collective consiste à monter un peuple, une foule contre un groupe humain, autre, étranger, mal connu, réputé par définition coupable du malheur survenu. Dans l’Europe occidentale, pendant des siècles, les juifs ont, joué ce triste rôle, ce qui a justifié aux yeux de populations fanatisées et aveuglées, nombre de pogroms, lors de épidémies de peste par exemple. Plus un groupe humain croit posséder une Vérité absolue, et plus il risque de sombrer dans ce type de vengeance, comme en témoigne la pratique du lynchage chez les colons puritains d’Amérique.

Pourtant, le modèle vient de Très Haut et c’est à l’honneur de l’esprit humain de l’avoir contesté dès la Genèse. Abraham n’hésite pas à marchander avec Yahvé la punition terrible que celui-ci entend infliger à Sodome, en raison de ses péchés. Finalement, même s’il n’existe qu’un seul juste, est-il convenable de le châtier, avec les autres, dans une vengeance collective ? Et Abraham de conclure par cette sentence terrible de l’Homme face à Dieu : « Est-ce que celui qui juge toute la terre ne pratiquerait pas la justice ? ».

La vengeance collective prend la forme la plus odieuse qui soit puisqu’elle aboutit à frapper des innocents. La pulsion irrationnelle n’excuse pas tout, car l’être humain, parce qu’il est doté de raison, doit finir par maîtriser ses instincts animaux, si tant est que cela lui soit difficile, quand il se trouve sous le coup de l’émotion.

Le désir de vengeance est un obstacle à la Justice. Mais le besoin de justice ne porte-t-il pas encore des relents de vengeance ?

 

Troisième Partie : L’avènement de la Justice et ses limites

 

Selon Aristote, l’homme est un animal qui ne se conçoit qu’en société. Aussi pour aborder la justice, il préfère définir l’homme injuste comme celui qui est cupide et inéquitable.Ce qui est juste, ce serait donc ce qui est conforme aux normes sociétales. Mais encore faut-il savoir pourquoi des normes et si elles suffisent à assurer la justice, objet de combat des chevaliers qui se vouent à son règne.

 

3.1 Encadrer et maîtriser la colère.

 

Le cheminement initiatique, et, pour les croyants, leur formation dogmatique et théologique montrent que le désir de justice est inspiré par un souci moral. En témoigne cet extrait de la règle de la communauté essénienne : « Je ne rendrai à personne la rétribution du mal »[   . Il s’agit de juguler les méfaits de la colère qui provoque le besoin impérieux de se faire justice soi-même, qui est la vengeance.

Le milieu sociétal n’agit pas toujours par l’énoncé de normes, mais par ola pression, puis par le jeu des règles coutumières. Le Kanoun est dans la tradition albanaise. Selon cette coutume, qui s’imposait encore au moins au 20e siècle, celui qui a tué, parfois pour accomplir une vengeance très ancienne, parfois par accident ou suite à une bagarre banale, dispose de 24 heures pour rendre visite à la famille de la victime. Il ne lui sera fait aucun mal. Mais ensuite, il devient un gibier chassé par celui que ladite famille a désigné pour le tuer, dans un jour, dans un an, dans dix ans, il n’y a jamais de prescription. Les choses se répètent ainsi indéfiniment puisque ce meurtre enclenche à nouveau le processus. Courage et honneur imposent l’exécution. Le Kanoun, décrit par Ismaïl Kadaré, est déjà une mise en ordre de la vengeance qui autrement serait sauvage et se traduirait en guerres de clans.

Déjà Sénèque conseillait de ne pas céder à la colère devant les offenses : « …avec votre égal, la lutte est douteuse, avec votre supérieur, une folie, avec votre inférieur, une lâcheté ». Le rapport avec la vengeance est établi par Diderot, qui traduit ira, colère, par vengeance, alors que ce mot ne prend un tel sens qu’au pluriel. La sémantique revêt ici un sens profond. Elle souligne la différence entre la violence immédiate et la vengeance mûrement préméditée. La première est instinctive et brutale. La seconde vient plus lentement, par accumulation de frustrations et de mépris, quand les souffrances développent des colères croissantes.

La clémence du Prince se prendrait comme un progrès vers la justice. Mais ce serait à tort car elle remet la punition entre les mains d’un seul et se fonde sur l’incontrôlé[35]  . Machiavel nous a mis en garde. La clémence du Prince s’accommode aisément de la cruauté du Maître qui en joue comme d’une ruse. Pourtant, l’idée est très ancienne. Dès le 7e siècle avant l’ère commune, Pittacos, législateur de Mytilène, mettait le pardon au dessus de la vengeance[36]  . Ce n’était pas par ruse pourtant, semble-t-il, que l’Empereur Julien aimait à répéter cet adage, lui qui toléra tous les cultes, vingt ans avant que les chrétiens, maîtres de l’Empire avec Théodose, ne détruisent les temples du « Sol Invictus » et ne tourmentent les fidèles du culte de Mithra. Il est vrai que Julien ne régna qu’à peine 4 ans. La détention du Pouvoir pourrait-elle ne pas se passer des ruses d’une institution judiciaire maîtrisée ?

 

3.2 Le sens de l’institutionnalisation

  

L’Etat moderne se dégage progressivement depuis le 16e siècle. Le prince doit garder la haute main sur la justice quand elle s’exerce à l’égard des tenants des pouvoirs politiques et économique.  Mais pour se montrer à l’occasion, « sévère mais juste », il déléguera, la justice ordinaire à des techniciens relativement autonomes. Les philosophes libérateurs des Lumières vont montrer que c’est en devenant citoyen que tout homme devient vraiment humain. L’Etat qui a pris à son compte l’exercice légitime de la violence va, en principe, devoir le faire au nom et dans l’intérêt de tous les citoyens. Du coup, il n’est plus seulement question des violences physiques mais aussi des atteintes aux droits des individus, commerçants, travailleurs, paysans, ce qui va recréer des corporatismes. Mais en même temps, surgit un individualisme croissant jusqu’à l’hypertrophie, ce qui induit le risque d’un retour du désir de se faire justice soi même.

Contre ces déviances, la justice devient une institution à qui est attribué le monopole de l’acte de juger, qui devient une démarche destinée, non plus seulement, à assurer la sûreté des citoyens mais surtout la paix sociale. Il est donc de première importance que cette institution soit équivalente pour tous les membres du groupe sociétal. A défaut le ciment qui unit une société se délite, mettant sa survie en cause. Les citoyens aspirent à une reconnaissance réelle. S’ils ont le sentiment que des règles différentes vont s’appliquer, ils se rebellent, car ils ne sont plus aptes à le supporter comme au temps de Machiavel. Une institution judiciaire abîmée, ligotée, perd son aptitude à assurer la paix sociale ;

Tant il est vrai, les exemples historiques abondent, qu’une société malade, en lent effondrement, ne peut plus fournir aux citoyens une Ecole et une Justice qui échappent au mal généralisé.

Mais l’histoire ne se répète pas car les conditions environnementales, en partie créées par l’homme lui-même, ont changé. Les choses deviennent de plus en plus complexes au moment même où les gens ont de plus en plus de moyens pour s’informer. Comme lors des avancées techniques précédentes, à chaque fois décriées par les conservateurs,[38]   il leur manque la formation nécessaire pour dominer le nouveau moyen technique. La justice formelle, qui était corrigée par l’espérance, et même autrefois la certitude d’une régulation d’abord divine, puis naturelle, est désormais confrontée à la justice humaine. Celle-ci résulte de l’application de principes qui se contredisent, avec une même légitimité. Entre ces principes, il faut trancher dans la réalité. La propriété des biens devra se concilier avec le respect des individus, donc des travailleurs.

Des auteurs vont chercher à préciser les linéaments de la justice moderne.

Pour John Rawls (1971), la justice est la première vertu des institutions sociales. Elle doit donc être présente dans tous les domaines de la vie en société. Il ne peut y avoir de paix sociale sans justice et sans égalité. Mais cette égalité n’est pas « arithmétique » comme la nommait Aristote lui-même, c’est une égalité fondée sur la coopération de chacun dans l’intérêt de tous, et non la domination de tous par et au profit de quelques uns.

Robert Walzer (1983), à contre courant de la pensée néolibérale issue de Hayek et mise en forme par Milton Friedman, insiste sur le caractère distributif d’une vraie justice sociale Mais elle sera vite retournée par le procédé des miettes distribuées, accompagnées d’une communication habile tendant à faire croire qu’elle est maximale et efficace.

La toute récente (2009), celle d’Amartya Sen, tente de faire une synthèse fondée sur un minimum de rationalité équilibrée des conditions de vie concrète entre les peuples et au sein des peuples entre les individus

 

3.3 Les déceptions de la Justice institutionnelle.

 

Les avancées morales d’une justice qui éloignerait la vengeance sont incontestables dans un examen sur le très long terme. Les progrès aiguisent l’appétit. Plus ils sont ressentis et plus les exigences s’accroissent. Or, dans les mentalités, les progrès restent lents. L’individu fut si longtemps écrasé par les impératifs du groupe. Cette discordance entre le sujet qui se veut libre de toute attache et le groupe sociétal qui définit les normes auxquelles devra se référer l’institution judiciaire, est doublement dangereuse.

D’une part, elle permet un retour de la vengeance, sous couvet d’une exigence de Justice. Le poids croissant de la priorité du souci des victimes, de légitime qu’il est, peut revêtir la forme de lois liberticides et de vengeance cruelle. La victimisation est spectaculaire car elle joue sur la compassion. Ainsi en va-t-il du désir d’appliquer la peine de mort dans le cas de crimes particulièrement odieux. Encadré certes, mais rendu officiel, ce retour du droit absolu des victimes devient aveugle et finit par conduire la Justice, comme Saturne, à dévorer ses propres enfants.

D’autre part, des individus isolés, ayant reçu une formation stéréotypée, finissent par adhérer à une idéologie exaltée par le cinéma étasunien, celle du héros solitaire et seul juge de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, de ce qu’il faut sanctionner ou non. Dès lors, il ne manquera pas de s’instituer en vengeur. Il rejoint par là les dérives des « Possédés »[44]  , des nihilistes, de tous ces minis groupes qui prétendent changer le monde par leurs seuls petits moyens.

Ces deux dangers prennent un caractère pernicieux dans la société du spectacle que répandent les médias. Dans une affaire célèbre de pédophilie, le spectacle aura servi deux fois. Il a alimenté l’indignation contre de vilains coupables de maltraitance. Puis, quand après bien des souffrances, ils furent reconnus innocents, les mêmes ont tourné leur caméras vers d’autres, jouant sur la peine de celles et ceux dont ils avaient largement répandu les prétendus méfaits et les mensonges de leurs accusateurs, trois ans plus tôt.

L’indignation est un des ressorts qui permettent à la vengeance tapie au fond des tendances individuelles à prétention collective. Dès que la société ne garantit plus de façon certaine, ou du moins ressentie comme telle, la paix sociétale, la haine et le besoin de vengeance reviennent au galop. La civilisation régresse. Le phénomène n’est pas nouveau. Le progrès moral n’avance pas de façon linéaire. Il ne monte que selon une ligne en dents de scie. Il présente des périodes de recul.

La Justice est un progrès de civilisation sur la vengeance. Mais la vengeance a des ruses qui lui offrent des occasions de ressurgir.

 

3.4 L’hubris du Juste.

 

L’indignation peut conduire à des excès de démesure et d’orgueil qui place celles et ceux qui sont épris de Justice à l’idolâtrer et à en faire un absolu. La cupidité et l’iniquité ne poussent pas les plus lourdement exclus à vouloir changer les règles sociétales. Tout au plus ils se livrent à des révoltes désespérées et sans avenir. Le changement est entrepris par des personnes qui ont les moyens en formation et en information. Ils prennent le temps de sacrifier leur confort pour passer à l’action. Ignorant la raison et la réalité, ces indignés n’interrogent que leurs sentiments pour s’instaurer en justiciers des malheurs des pauvres et des humiliés. Désabusés des religions et des idéologies qui remettent toujours à demain l’avènement de la Justice, ils sont prêts à aller jusqu’au crime pour « punir » les personnes qu’ils ont définies comme responsables des iniquités, même indirectement, puis seulement celles qui en profitent, quelle que soit l’origine de leur aisance, leur seul travail ou le profit fait sur le travail d’autrui.

Il n’est pas niable que de nombreux affronts à l’esprit de justice, tels que les rétributions disproportionnées, les promesses trahies, les partages abusivement inégaux, sont des motifs d’indignation qui finissent par user la patience. Mais, « le mépris, la colère, la vengeance, se rapportent à la haine et sont mauvais », ce qui veut dire qu’ils font tort à tous les humains, ceux qui pratiquent et ceux qui subissent.

Des groupes se forment, peu nombreux, très actifs, animés d’une croyance forte et sourds à tout raisonnement. Par exemple, dans la période moderne, la Bande à Baader, les Brigades Rouges, ou l’Action Directe. Ils se sont lancés sur cette fausse route, poussés par l’indignation qui n’est pas toujours bonne conseillère, s’il lui manque un cadre rationnel.

Spinoza le notait déjà : « Bien que l’indignation prenne l’apparence de l’équité, on vit cependant sans loi là où il est permis à n’importe qui de juger les actes d’autrui et de venger son droit ou celui d’autrui. »

L’indignation provoque des délires dans des groupes humains, formé d’idéalistes se croyant tout permis au nom de leur cause sacrée, de jeunes dévoyés, de canailles, de manipulateurs, voire de déséquilibrés, qui cherchent des prétextes pour assouvir leur besoin d’héroïsme ou de crime gratuit.

Ce n’est pas par hasard que Camus mettra en scène une adaptation des « Possédés » de Dostoïevski. Il écrira lui-même sur ce sujet, une pièce, Les Justes , créée en 1949. Il la situe chez les étudiants révolutionnaires de 1905, préparant l’assassinat du Grand Duc Alexandre. Ils sont des justiciers atteints de l’hubris irrationnel et sans frein de la Justice, qui renie tous les autres principes humains. « Aimes-tu la justice avec tendresse ? » demande Dora à l’homme qu’elle aime, Kaliayev, qui s’est engagé à tuer ce haut personnage pour venger les malheureux qui souffrent du fait des profiteurs puissants au nombre desquels le Grand Duc appartient. La passion de posséder la vérité au nom de laquelle tout est permis aux justiciers auto proclamés vient de la certitude dont ils sont porteurs mystiques. Comme le lui dit la Grande Duchesse, quand elle le visite en prison après son forfait. : « Tous les hommes prennent la même voix pour parler de la justice ; le Grand Duc disait « cela est juste » et on devait se taire ».

Il faudrait citer toute cette œuvre dont on dit qu’elle n’est pas une grande tragédie, peut-être parce qu’elle est trop riche de pensées. « Je ne tue pas un homme, je tue le despotisme» dit l’un des terroristes, comme s’il suffisait de tuer un dirigeant pour abolir une tyrannie, dès lors que l’éducation n’a pas appris à maîtriser ses passions. Même en matière de Justice, il demeure des limites. «J’ai seulement voulu montrer que l’action elle-même avait des limites » ajoutera Camus en 1955.

Les chevaliers, défenseurs d’une cause supérieure sont en danger de ces dérapages de l’hubris de la Justice déifiée. Les diverses versions médiévales de la Légende du Graal mettent en garde les héros combattant pour leur foi. Les chevaliers qui se dévouent à une grande cause ont pour devoir de veiller à éviter cet hubris, sauf à devenir des terroristes égarés.

Camus est habité par ce thème, particulièrement à cause de son amour charnel pour sa terre natale, l’Algérie. La Justice, la plus noble des raisons de lutter, peut, comme toute chose humaine sombrer dans la démesure et l’orgueil. C’est le sens de la réponse qu’il fera à un interrupteur lors de son remerciement à la remise du Prix Nobel de littérature, en 1957, en substance, : « A cette justice là, je préfèrerai toujours ma mère ».

En passant à des excès incontrôlables, le sens de la Justice, ignorant les autres principes nobles de l’Humanité, ferait glisser, à travers une frontière imperceptible, du progrès de la civilisation, vers une régression allant jusqu’à la barbarie.

 

Conclusion

 

Comme l’avait montré le fécond symbolisme maçonnique, la Justice marque un progrès moral sur la vengeance. L’évêque anglican Desmond Tutu, soulignait, lors de la création des commissions de réconciliation en Afrique su Sud qu’il convient de « condamner le pêché parce qu’il est le Mal, et pardonner au pécheur s’il se repent ». Sans Amour, pas de Justice, mais sans justice, pas de paix et les premières victimes des hostilités, ce sont la vérité, la liberté et l’amour.

Il subsiste toujours quelque relent de vengeance chez celui qui exige la Justice. Il est clair que c’est la haine animale, instinctive, irrationnelle qui l’inspire. L’honneur des humains est de s’en dégager, de vaincre la haine par l’amour alors que la vengeance ne fait que perpétuer la haine. C’est donc qu’il faut tenir compte, dans la mise en œuvre de la Justice, d’autres principes moraux, également indispensables.

Travaillons à la force de la Justice, en sachant, qu’œuvre humaine, elle peut connaître des défaillances, la pire étant la Justice sans Amour. Car le trépied du Rite Ecossais Ancien Accepté se résume en trois verbes : connaître, aimer, agir.

Le Franc-maçon par l’itinéraire initiatique qu’il a suivi, la préparation dans le silence, les voyages, le deuil de leur Maître, le drame de la perte de la Parole, le désir de vengeance, l’amour de l’humanité, l’adoubement de Chevalier, tout montre que, devenu Chevaliers KDS, il est armé pour surpasser la vengeance, combattre l’injustice, ce qui est le capital et, avec équilibre, développer la Justice.

Source : esmp.free.fr/Bbilio.../c40/0048%20-%20vengeance_et_justice.htm

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