histoire de la FM

Samedi 9 août 2014 6 09 /08 /Août /2014 08:16

Juste pour divertir un peu nos vacances - parfois intellectuellement ternes - voici une petite information estivale de la franc-maçonnerie anglaise qui donne à réfléchir : le service religieux annuel, dans la cathédrale (anglicane !) de Gloucester, ayant rassemblé, le 5 juin dernier, plusieurs centaines de Frères de la région, accueillant en grande pompe leur Grand Maître, l'inoxydable Duc de Kent.

Le cousin de la reine, Grand Maitre depuis 1967 - et réélu annuellement depuis - état accompagné du Lord Lieutenant de Gloucestershire, Dame Janet Trotter, et des dignitaires locaux de la Grande Loge Provinciale ainsi que de plusieurs édiles - francs-maçons ou non.

On ne peut pas réellement comprendre la franc-maçonnerie anglaise, britannique en général - ni saisir ce que pouvait être la franc-maçonnerie des origines - si l'on ne réalise pas à quel point l'institution maçonnique est profondément liée aux coutumes et mœurs anglaises dans tous les domaines. Pas seulement sur un plan purement formel ou administratif, mais par la mentalité, je dirais presque, l'image du monde...

Chaque année, la Grande Loge fait ainsi célébrer des services religieux dans les églises de la religion "établie" et les Frères en décors y participent avec joie. Quel étonnement - voire quel scandale ! - pour nombre de maçons français, pénétrés de l'idée que la franc-maçonnerie est avant tout une institution laïque, "gardienne de la République" !

Et pourtant, les Anglais n'ont rien à nous envier en matière de défense des droits individuels (l'habeas corpus a été inventé par eux et n'existe toujours pas en France), de démocratie représentative (leur Parlement est doté de droits réels depuis le début du XVIIIe siècle) et de respect de la liberté de conscience (aucune religion ne s'impose aux autres depuis 1689). Simplement, les Anglais ont intégré toute leur histoire - et elle fut mouvementée- sans jamais rien rompre ou éradiquer : ils ont un jour décapité leur roi...avant de rétablir son fils sur la trône douze ans plus tard; à la monarchie absolue a succédé la monarchie parlementaire - sans qu'aucune Constitution n'ait jamais été adoptée !

Les Anglais, à la différence des Français, ont cette capacité unique d'embrasser tout leur passé sans rien en retrancher. Marc Bloch exprimait sans doute un regret autant qu'un conviction lorsqu'il écrivait : « il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération ». Oui, certes, mais combien de Français sont-ils vraiment capables de double devoir de mémoire ?

Pour un Britannique, on doit être tolérant en matière de religion - ils l'ont été bien avant nous ! - , mais on ne peut pas ne pas avoir d'appartenance religieuse - et cela avec la plus grande délicatesse et un savoir-vivre extrême, qu'il faut constater pour en mesurer l'ampleur. Les francs-maçons anglais ne sont d'ailleurs pas atypiques dans leur pays, car la grande majorité des sujets de sa Gracieuse Majesté partagent encore cette vision du monde.

Certes, le tempe passe, lui aussi, en Grande-Bretagne comme ailleurs : selon des sondages récent on y dénombre à présent environ 25% d'athées ou d'agnostiques déclarés. Une évolution comparable se produit aussi en Écosse.

Les institutions anglaises ne sont cependant pas figées ni "passéistes" comme on le croit parfois sottement en France, ce qui conduit certains à en sourire niaisement. Elles intègrent le passé dans le présent. Le Duc de Kent n'a pratiquement aucun pouvoir - beaucoup moins que ses "collègues" français en tout cas - au sein d'une Grande Loge qui est en fait gouvernée par le Board of General Purposes, dont les membres sont très majoritairement élus par les loges. De même, l’assistance en corps au service religieux annuel est, pour les francs-maçons anglais, une façon de célébrer publiquement, et tout ensemble, leur attachement aux vieilles traditions du pays, mais aussi leur affection pour leur loge, leur fierté de voir à leur tête le cousin de la reine, et enfin - que les laïques français ne s'en émeuvent pas ! - leur tolérance religieuse, car ils n'ont jamais fait de l’Église d'Angleterre celle de la Grande Loge, mais cette Église, ils ne l'oublient pas, celle des "libertés anglaises", est aussi celle de l'État, elle fait partie d'un patrimoine national dont ils ne veulent rien retrancher.

En Angleterre, j'ai entendu les Frères chanter, avant la tenue, l'hymne national - certains le font après, au début des agapes - et j'ai chanté God save the Queen avec eux. En retour, et contre mon attente, ils ont entonné deux couplets de La Marseillaise pour me faire honneur : un spectacle indescriptible et inoubliable, mais combien émouvant ! Et je me suis demandé combien de francs-maçons français, si volontiers donneurs de leçons, seraient capables, sans ironie, de leur rendre la pareille...

On pourrait bêtement sourire ou s'offusquer de cette image de la cathédrale de Gloucester, par inculture à la fois historique et maçonnique. J'ai parfois constaté cette réaction de la part de francs-maçons français qui ont oublié de réfléchir et de se documenter avant de juger à l'emporte-pièce. Et je me suis dit, parfois aussi, que mes Frères et amis anglais sont sans doute plus "libéraux et adogmatiques" que certains maçons français qui ont fait de la laïcité leur religion...

La France n'est pas l'Angleterre, l'histoire des relations entre les Églises et l’État, notamment, n'y fut pas du tout la même, et cela explique beaucoup de choses, en dehors même de la franc-maçonnerie. Mais au moment où l'on se préoccupe, péniblement semble-t-il, de "recomposer" le paysage maçonnique français où la maçonnerie "régulière "- à laquelle je n'appartiens pas, je le rappelle - a sa place légitime, il ne faut surtout pas se leurrer, ni jouer avec les mots, ni se payer d'illusions. La maçonnerie anglo-saxonne est un bloc, avec une parfaite cohérence intellectuelle et religieuse - ce qui n'empêche ni les nuances ni la diversité, mais ses "principes de base" sont sans équivoque. Feindre de l'ignorer tout en prétendant la rejoindre - fût-ce par "la main gauche" - est une voie sans issue.

Je ne suis pas "officiellement" reçu dans les loges anglaises, mais je ne peux oublier que méconnaître la franc-maçonnerie de tradition britannique, c'est se tout simplement se condamner à ne rien comprendre à la franc-maçonnerie en général.

Et, pourquoi ne pas le dire, ce spectacle de l'Annual Church Service de la Grande Loge Unie d'Angleterre, qui peut laisser incrédules ou choquer certains maçons français - et qui est d'ailleurs impensable en France, même dans la maçonnerie dite régulière ! - , me parait au contraire respectable et émouvant.

En tout cas, et au même titre que toute la maçonnerie anglaise en général, il mérite mieux que l’indifférence ou l'hostilité, et encore moins la duplicité...

 

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/

 

Par Roger DACHEZ - Publié dans : histoire de la FM
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Vendredi 1 août 2014 5 01 /08 /Août /2014 06:48

Lyon, le 12/18 août 1821.

J'ai reçu le 8 courant, mon très cher ami et bien-aimé Frère, votre chère lettre du 4, qui répond à la mienne des 5-15 juillet dernier ; j'ai été surpris de la recevoir le 5, jour de la date, car je ne croyais pas Altorff si près de Strasbourg, Je partage bien les nouvelles peines que vous éprouvez pour l'arrangement de vos affaires de famille et les embarras dont vous êtes menacé pour les terminer, par l'avidité d'un avocat qui devient un dangereux conseil. Il est dur quand on a fait les sacrifices que l'amour de la paix nous demandait de se voir arrêter par de nouveaux obstacles imprévus ; c'est ici qu'il faut vous armer de courage, user de toute votre prudence pour lutter efficacement contre les ruses de l'Ennemi du genre humain qui vous suscite de nouvelles persécutions, lorsque vous avez si à coeur de vous rendre tranquille et indépendant ; vos devoirs envers votre famille sont de vrais devoirs d'état, et il faut les remplir. Mais mettez-vous en état de le faire avec tout le calme d'esprit que vous pourrez vous procurer : pour cela, acceptez devant Dieu et du fond du coeur toutes les peines et les tracasseries de quelle espèce qu'elles soient et toutes celles qu'il lui plaira qu'il vous survienne encore jusqu'à la fin. Acceptez-les en esprit d'expiation de vos fautes. Remerciez-le de vous fournir quelque occasion de pouvoir y satisfaire volontairement, et demandez-lui la grâce de cette persévérance dans votre résignation jusqu'à la fin du combat : Voilà, mon ami, le meilleur, le plus grand remède à vos peines, sans rien négliger de ce que la prudence si recommandée vous conseillera pour lutter avec fruit contre les méchants qui vous troublent et vous attaquent. Acceptez de même les distractions qui viennent vous assaillir dans vos méditations, les difficultés que vous éprouvez à comprendre telle ou telle chose. C'est une peine expiatoire pour des faits passés, ou une épreuve pour le présent et l'avenir ; dans tous les cas acceptez tout avec soumission et résignation la plus entière, et Celui qui vous entend et qui voit tout, voue tiendra compte de tout en son temps et viendra à votre secours quand il sera nécessaire, si vous êtes persévérant ; n'en doutez pas.

Revenant sur votre ancienne question relative au retour des Anges rebelles, pour motiver cette pensée, vous employez une expression dont je ne suis pas content, disant que la Miséricorde infinie dépasse encore la Justice. Je ne vous fais pas querelle sur cette expression, la considérant plutôt comme impropre et déplacée que comme erronée ; mais dans le fait rien d'infini ne peut dépasser un infini, sans quoi l'un des deux resterait fini.

Vous me faites toujours le plus grand plaisir lorsque vous me donnez des nouvelles les plus fraîches possible de la santé et de vos rapports avec notre cher Landgrave Charles (1) ; il est sans cesse présent à ma pensée, il m'a donné tant de preuves de son amitié et de sa confiance que je ne l'oublierai jamais. J'admire sa résignation à la volonté en toute chose de N.-S., et je vénère ses précieuses vertus et qualités chrétiennes. Témoignez-le-lui, je vous prie, de ma part, à la première occasion que vous en aurez, en le remerciant pour moi de ce qu'il vous a chargé de me dire de sa part. Si mes forces se soutenaient ou reprenaient comme depuis quelques semaines, je pourrais bien n'être pas encore sitôt à mon terme, car quelques jours de fraîcheur me remettent toujours sur pied.

Vous paraissez craindre, mon ami, que nous nous entendions difficilement avec le cher Landgrave sur quelques points chatouilleux de doctrine. Ne craignez rien ; j'ai habituellement pour maxime d'éviter toute discussion quelconque avec ceux qui ont sucé le lait d'une croyance différente de la mienne, et auxquels, bon gré mal gré, justement ou injustement, je serais toujours suspect. Ainsi dans tous ces cas, le plus prudent est toujours celui qui sait le mieux se taire. Sans cela, il serait trop dur de se voir exposé à être jugé sur des pensées ou des desseins .que l'on n'a pas, comme cela m'arrive quelquefois.

Croyez-vous par exemple, mon ami, que je puisse vous approuver quand je vous vois dire dans votre dernière ; « mais je n'imiterai pas l'exemple des Stolberg, Senft et Haller parce que... etc., etc. » comme si déjà quelqu'un à vos trousses vous sollicitait déjà de le suivre. Quoi ! un chrétien qui ne connaît point encore la volonté de son Dieu, qui dit n'en vouloir point faire d'autre, être pleinement résigné à la Sienne, ose cependant dire qu'il fera ou ne fera pas telle chose ! Cela fait pitié. Pesez toutes ces inconséquences et voyez qu'elles n'ont cependant d'autre but qu'une prévision ou quelque léger soupçon contre quelqu'un. Je suis tout à fait étranger à cette question et c'est pourquoi je l'ai relevée avec plus de chaleur. En général, je n'ai jamais été approbateur des abjurations publiques ; je les ai même quelquefois empêchées quand cela a dépendu de moi, et n'ai voulu y prendre aucune part, parce que je les blâmais. Je blâme tout autant les efforts du faux zèle de quelques-uns des nôtres imbéciles ou cagots, pour en obtenir quelques-unes, et en faire ensuite des trophées aussi éphémères qu'ils sont ridicules. Ce ne sont point là les abjurations que Dieu demande ; elles doivent avoir d'autres caractères. En général un homme de bon sens n'en fait pas sans avoir pris avis et conseil réfléchi d'un homme de bien, éclairé et instruit, qui sache bien en apprécier la nécessité, les convenances et les inconvénients présents, prochains et futurs. Le conseiller de son côté doit se borner à donner le conseil qui lui est demandé et ne jamais se charger du rôle de solliciteur, s'il ne veut pas charger d'un gros poids sa conscience. Voilà mes principes sur cette question délicate. Je ne connais que de nom et de réputation le M. Haller dont il s'agit ; il annonce une âme forte et solide, éprouvée dans l'ombre depuis bien des années et qui force l'estime des hommes pensants, Quant à Messieurs les hauts seigneurs rie Berne qui choisissent si mal leur temps pour diffamer leur concitoyen et rient aujourd'hui, il faut savoir s'ils riront demain, si aussi leur joie et leur omnipotence dureront autant que leur vie. Vous me faites, cher ami, dans votre dernière, sept ou huit questions sur des points de doctrine auxquels je vais tâcher de répondre :

1° Adam a-t-il péché seul ? - Réponse : Adam a été émané dans l'immensité surcéleste avec une multitude innombrable d'intelligences humaines formant jusque-là l'universalité de sa classe : je dis l'universalité et non pas toutes parce que le Créateur, étant infini, a pu et peut encore quand il lui plaît, émaner de lui de nouvelles intelligences humaines postérieures aux premières pour former ensemble la classe des intelligences humaines. On ne peut y comprendre l'Ame humaine de Jésus-Christ qui toute seule fait une classe à part, ni peut-être aussi celle de la Vierge Marie qui est une Ame humaine toute privilégiée. - Adam fut le premier et le seul émancipé de son Cercle pour venir habiter le centre des Quatre Régions Célestes de l'Univers créé, y connaître et y exercer la mission divine dont il allait y être chargé, y restant en correspondance de pensée et de volonté avec les autres êtres de la classe qui ne pouvaient pas être encore en correspondance d'action avec eux, puis qu'ils n'étaient point encore émancipés pour opérer librement et sciemment aucune action, et ne pouvaient l'être qu'après avoir obtenu de Dieu à leur tour leur émancipation temporelle, lorsque Adam la lui aurait demandée à leur tour pour venir l'aider dans ses fonctions. Adam, tenté et séduit par le Démon, pêche grièvement par ses facultés de Pensée, de Volonté et d'Action. La multitude innombrable de sa classe en acquiert au même instant connaissance et pêche autant qu'elle en est capable. Les uns la repoussent de toute leur Volonté, d'autres y adhèrent plus ou moins, d'autres aussi y adhérer de tout leur Vouloir. Ne pourrait-on pas voir dans les premiers les Justes ou les Prédestinés ou les Bénis de mon Père, dans les seconds la tourbe des humains entraînés par les plaisirs et les séductions du Monde et dans les troisièmes les plus grands coquins, les plus grands scélérats des divers siècles ? Toute la classe est donc souillée par la prévarication de l'homme, les plus justes restent chargés d'une grande solidarité pour les plus coupables, et il faudra que tous en acquittent leur part par leur séjour plus où moins prolongé dans l'incorporisation matérielle et dans la mort corporelle qu'ils devront y subir, comme dans les peines expiatoires et purificatoires que la Miséricorde leur destine après leur mort.

2° Cette part a-t-elle été égale pour tous ? - Rép. : Non ; elle est différente pour les uns et pour les autres, et presque nulle pour quelques autres On a répondu à celle-là par la première.

3° Quelles étaient les trois actes particuliers de puissance qu'Adam opéra devant le Créateur ? - Rép. : Voyez le Traité parag. 17, 18 et 19. Vous y trouverez la réponse.

4° Quel était le quatrième acte qu'il devait opérer seul ? - Rép. : Il avait le privilège de créer à sa volonté une forme glorieuse impassible, semblable à la sienne, pour ses semblables dont il demanderait à Dieu l'émancipation temporelle pour venir lui aider dans ses fonctions, et il l'a opérée tout contrairement aux desseins de Dieu en suivant pour cela les conseils et le plan de son Séducteur, et n'en a retiré qu'une masse informe de matière inanimée. Confus du résultat, il a osé sommer le Créateur d'accomplir la promesse qu'il lui avait faite d'animer spirituellement son ouvrage : le Créateur sommé par son immutabilité l'anima en effet spirituellement : Inde omnia.

5° Rép. : Cette cinquième question et la réponse qui y est faite sont les conséquences naturelles de la quatrième précédente et n'ont pas besoin d'autre explication.

6° Le premier pas de la Prévarication provenu d'un orgueil secret etc. Rép. : L'Esprit Bon lit dans toutes les pensées de l'Esprit Bon qui est uni â Dieu, mais l'Esprit Mauvais ne peut lire dans le Bon tant qu'il est Bon, mais il lit .dans le Bon à I'instant même que ce Bon conçoit où adopte la moindre pensée mauvaise ; c'est ce qui est arrivé à Adam.

7° Rép. : La Prévarication d'Adam consiste donc à avoir opéré ce qu'il avait pouvoir d'opérer conformément aux conseils démoniaques et contrairement aux ordres que Dieu lui avait donnés.

S° Les Eléments de toute Corporisation quelconque ont été primitivement renfermés dans le Chaos ; au moment de son explosion et par le ministère des Agents secondaires qui y ont inséré un Principe de Vie passive, ils sont devenus les trois Eléments de la Matière Feu, Eau et Terre, ayant une destination future que l'homme a anticipée, Voilà les Ténèbres qui proviennent de la Matière et ne sont point dans aucun cas une Lumière, car tout Esprit bon ou mauvais porte avec lui sa propre Lumière tant qu'il n'est point incorporisé dans la Matière où il la perd, ce qui expose l'homme égaré ou mal instruit à tant d'erreurs et de méprises dans ses visions. Ainsi quand on parle des Ténèbres qui obscurcissent l'homme on veut parler des Ténèbres et de l'Obscurcissement de son intelligence et nullement de ce qu'on entend vulgairement par Ténèbres ou Lumière.

Oui, j'ai beaucoup entendu parler du prince Alexandre Hohenlohe, prêtre à Wurtzbourg, et de ses guérisons miraculeuses par la foi en Jésus-Christ ; j'ai vu aussi copie authentique d'une lettre écrite par le Prince Royal de Bavière qui atteste la guérison, quoique un peu moins caractérisée, d'une ancienne surdité personnelle, à Munich. (Ce qui me touche spécialement, c'est le soin du Prince-Prêtre de se faire accompagner souvent auprès de ses malades par un jeune paysan fort pieux auquel il défère l'honneur des guérisons qui sont déjà fort nombreuses. Quelle modestie ! J'ai régalé de cette nouvelle quelques mécréants autour de moi qui n'osent pas encore en rire ; mais patience, cela viendra avec le temps. Il paraît que les forts de la cour de Rome qui n'osèrent pas lui accorder l'évêché de Bade que vous désiriez pour lui, lorsque vous étiez auprès d'elle, ne sont pas si crédules, quoique fort complaisants dans certains cas.

Je reviens avec vous sur l'article de Pascualy  et de son manuscrit sur lesquels on vous a fait tant d'historiettes, comme sur l'ouvrage de Saint-Martin qui est, dit-on, tiré littéralement des Parthes, et qui en sort comme j'en suis sorti. J'ai connu très anciennement un Monsieur Kuhn, de Strasbourg : il était alors un curieux empressé auquel je n'avais pas grande confiance, Quelle que soit la prétendue origine chaldéenne, arabe, espagnole ou française que l'on veuille donner au Traité de la Réintégration de Pascualy, je puis dire que je l'ai vu commencer en France et en mauvais français par lui-même, et ce travail a été encore mieux vu et suivi par mes amis intimes, M. le chevalier de Grainville, Lieutenant-colonel du régiment de Foix, et M. de Champoléon, alors capitaine des Grenadiers du même régiment, qui allaient passer tous leurs quartiers d'hiver auprès de lui, et se mettaient en pension chez lui pendant six mois pour travailler sous lui et corriger ses défauts de style et d'orthographe sur chaque feuille à mesure qu'il les avait tracés. Ils prenaient ensuite la peine de copier pour moi de petits cahiers qu'ils m'envoyaient ensuite après qu'il les avait approuvés, car il les chicanait souvent sur certains mots qu'ils jugeaient plus français et il les rayaient sous leurs yeux comme contraires au sens qu'il voulait exprimer. Voilà les faits dont je suis certain. Tirez-en les conséquences que vous jugerez convenables. M. de Saint-Martin, officier dans le même régiment où M, le duc de Choiseul, voisin de son père, l'avait placé, reçu dans les hauts grades de l'Ordre, très longtemps après ces deux Messieurs et deux ans après moi, a tenu habituellement la même marche, et s'établissait pensionnaire de Pasqually pendant tout le temps d'hiver qu'il ne donnait pas à son père. Ayant quitté le service avec le blâme de son père et de M. de Choiseul, il vint à Lyon et vint d'amitié loger chez moi qui demeurais alors aux Brotteaux où il a composé son livre des Erreurs et de la Vérité . Il aurait voulu y dire beaucoup de choses importantes, mais lié comme moi et les autres par des engagements secrets, il ne le pouvait pas. Désespéré de ne pouvoir pas se rendre par cet ouvrage aussi utile qu'il le désirait, il le fit mixte et amusant par le ton de mystère qui y régnait. Je ne voulus y prendre aucune part, Deux de mes amis et principaux disciples et littérateurs lui persuadèrent enfin de refaire son ouvrage, Il le refit avec eux sous mes yeux tel que vous le connaissez. Aux hautes connaissances qu'il avait acquises de Pasqually, il en joignit de spéculatives qui lui étaient personnelles. Voilà pourquoi tout n'y est pas élevé et qu'il s'y trouve quelques mélanges ; voilà aussi comment cet ouvrage est venu des Parthes ! Risum teneatis.

Comme vous désirez connaître Pasqually en long et en large sur tout ce qui le concerne, voici à son sujet une anecdote connue de moi seul et qui ne doit pas devenir publique. Etant à Paris, au jour qu'il avait choisi pour me conférer mes derniers grades, il m'assigna pour les recevoir un jour suivant à Versailles ; il y assigna en même temps quelques autres Frères de degrés inférieurs et les plaça aux angles de l'appartement où ils restèrent jusqu'à la fin en silence ; lui debout au centre et moi seul à genoux devant lui, aucun autre ne pouvant rien entendre de ce qui se passait entre lui et moi. Avant la fin du cérémonial il me tombe tout subitement les bras sur les épaules et son visage collé contre le mien, il m'inonde de ces larmes, ne pouvant pousser que de gros soupirs. Tout étonné, je lève les yeux sur lui et j'y démêle tous les signes d'une grande joie. Je veux l'interroger ; il me fait signe de garder le silence. L'opération terminée, je veux le remercier de ce qu'il vient de faire pour moi, et j'en étais tout ému. - « C'est moi, me dit-il, qui vous dois beaucoup et beaucoup plus que vous ne pensez. Vous avez été pour moi l'occasion du bonheur que j'éprouve. J'étais depuis un certain temps tombé dans la disgrâce de mon Dieu pour certaines fautes que le Monde compte peu, et je viens de recevoir la preuve, le signe certain de ma Réconciliation. Je vous la dois, parce que vous en êtes la cause et l'occasion. J'étais malheureux ; je suis maintenant bienheureux. Pensez quelquefois à moi, je ne vous oublierai jamais. » Et en effet, depuis lors, j'ai reçu de lui beaucoup de preuves d'amitié et de grande confiance. La somnambule de Lyon, qui ne connaissait pas le moindre mot de mes rapports avec lui, m'a parlé la première de cette scène particulière, en m'assurant qu'il m'aimait toujours bien.

Je trouve de temps en temps dans vos lettres certains mots comme ceux-ci : ... Magie... Connaissances magiques... Opérations magiques forcées... et autres équivalentes… que je ne comprends point du tout. Par exemple, dans votre dernière, vous me dites, me parlant de Pasqually, avoir eu toujours l'idée d'après des amis sûrs qui vous l'affirmaient qu'il' avait des connaissances magiques et les a mises en pratique. Dans votre précédente du 9 juin, me parlant du cher Landgrave Charles, vous me disiez : « Il croit que la Messe n'est point Eucharistie mais une Opération magique forcée, ce qui est prouvé par la sonnette et l'encens. » Qu'entendez-vous donc par ce mot Eucharistie, et en quoi consiste cette opération magique qui la remplace ? Comme ces mots traînent toujours après eux quelques signes, quelque idée de mysticité et d'obscurité que je n'aime guère quand on veut se faire entendre, j'ai sans doute négligé trop volontairement l'étude de ces mots singuliers. Je vous prie donc, cher ami, de m'expliquer nettement et clairement la signification propre de ces mots dans les diverses applications qui en sont faites communément. Je comprendrai mieux les questions qui me seront adressées et les réponses que j'aurais à y faire.

Je saisis l'occasion, puisqu'elle se présente, de vous demander aussi si notre cher Landgrave a été élevé dans la communion luthérienne ou calviniste. Je mets une grande différence entre l'une et l'autre, les premiers sont bien plus rapprochés des catholiques que les seconds qui en sont fort éloignés.

Le cher \ a Ponte-Alto arriva hier de Nevers où il était allé faire un voyage d'affaires. A son retour de Beaucaire, je lui ai communiqué votre dernière et ma réponse. Il me charge de vous témoigner combien il est sensible à votre cher souvenir et combien il désire l'occasion de pouvoir faire votre connaissance personnelle. Je crois, cher ami, avoir répondu à tout ce que vous me demandiez. Je finis donc la présente en vous assurant de ma grande et sincère amitié avec laquelle je suis,

Mon Respectable et B. A. Fr., inviolablement votre tout dévoué Ami et Fr.

Ab EREMO.

Cette lettre porte de la main de l'auteur l'indication suivante : « Copie de ma réponse au Fr. Baron de Turkheim (a Flamine), du 12-18 août 1821. Partie le 18 pour Strasbourg. »

Source : www.misraim.free.fr

Par JB Willermoz - Publié dans : histoire de la FM
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Mardi 29 juillet 2014 2 29 /07 /Juil /2014 07:01

…La comtesse Marie-Louise de Monspey, dite Églé de Vallière (1733-1813) est l’une des filles de Joseph-Henri, marquis de Monspey, comte de Vallière, chevalier de Malte et de Saint-Louis et de Marie-Anne-Livie de Pontevès d’Agoult, dernière descendante de la branche des marquis de Buous en Provence. Situé au carrefour des XVIIIe et XIXe siècles, le personnage témoigne des temps bouleversés où s’effondre une lignée monarchique avec toutes ses valeurs et où de nouveaux savoirs prennent leur essor. Au centre de ces bouleversements, le corps devient un enjeu capital.

Madame de Vallière a plusieurs identités dont certaines ont été tardivement découvertes grâce au patient travail de quelques historiens. La comtesse est une mystique ardente en un siècle où cette voie devient presque illégitime. Son frère aîné, Alexandre de Monspey, chevalier de Saint-Louis, commandeur de l’Ordre de Malte, s’engage dans la franc-maçonnerie spiritualiste. Il rejoint la loge La Bienfaisance, fondée à Lyon en 1771 par le négociant Jean-Baptiste Willermoz. Au début des années 1780, Alexandre révèle à sa sœur l’existence de ce cénacle où se rassemblent les hommes de la meilleure société, tous férus d’alchimie, de kabbale et de rites chevaleresques. Ils viennent de découvrir la médecine magnétique de Mesmer.

Commence alors le destin de celle qui se fit appeler « l’Agent inconnu » et qui devint, comme nous allons le voir, à la fois initiatrice, écrivain et thérapeute. Elle déploie un travail d’écriture qui fascine le théosophe Louis-Claude de Saint-Martin, dit « le Philosophe inconnu ». Les écrits de ce dernier sur la psychographie interrogent en effet un phénomène dont il fut à la fois le contemporain bouleversé et le fidèle copiste. Ces écritures de l’âme, dans leur modernité, correspondent à une mutation spirituelle : ce n’est plus Dieu qui écrit par le vecteur inspiré d’une mystique entransée ; c’est la Vierge Marie qui prend la plume et défend son rôle de femme. La comtesse de Monspey, par cette voie, entend prendre place au sein des hommes influents de sa société, en particulier dans le milieu de la maçonnerie lyonnaise.

En 1784, le marquis de Puységur découvre le somnambulisme. Un an plus tard, Saint-Martin commence à recopier les dialogues échangés entre des comtesses magnétisées et le prélat qui les interroge. Sur leurs lèvres, le fluide magnétique se décline comme une « rosée bienfaisante », une « pluie d’or ». Les symboles alchimiques pénètrent profondément ces échanges qui, pour une part assez catholiques, s’aventurent vers les dimensions mythiques d’autres spiritualités. Dans les esprits du lieu, se manifeste l’empreinte d’un personnage haut en couleurs, le chevalier Martinez de Pasqually. Ce mage d’origine juive marrane, muni d’un « certificat de catholicité », se pique de savoir soigner et de correspondre avec les anges des plus hauts degrés. Il entraîne les frères maçons de Lyon dans la quête d’une transmutation des âmes. Afin de retrouver l’état originel de l’homme-Adam au corps diaphane exempt de toute maladie, il préconise aux frères maçons des rituels accompagnés de jeûnes et de privations.

La comtesse de Monspey, femme érudite et tout entière à l’écoute des « nouvelles sciences »transmises entre « frères » sous le sceau du secret, va parmi ces hommes trouver son propre destin.

En 1776, à l’âge de quarante-cinq ans, elle est célibataire et sans enfants. Elle possède les seize quartiers de noblesse qui lui permettent de devenir chanoinesse du chapitre de Remiremont en Lorraine. Elle entre dans cette institution, où ses sœurs l’ont déjà précédée. Il s’agit du chapitre noble le plus renommé d’Europe par son ancienneté et sa richesse. Dès le XIVe siècle, les moniales ont abandonné la règle bénédictine et sont libres de tout vœu. Le Chapitre recrute les dames de la haute noblesse issue de France, d’Alsace, de Lorraine et du Saint-Empire romain germanique. Celles qui parviennent à la distinction de doyenne prennent le titre de « Princesse-Abbesse ». Placé sous l’autorité du Pape et non sous celle de l’évêque de Toul, Remiremont jouit d’un statut particulier ; son territoire dépend directement de l’Empire.

Les chapitres nobles des dames de Lorraine prennent modèle sur les grandes abbayes nobles de l’empire germanique. Ce sont des maisons d’éducation pour les jeunes filles qui, la plupart du temps, vivent dans leur demeure familiale et peuvent se marier quand elles le désirent. Les femmes prestigieuses, politiquement influentes ou douées d’un brillant intellect ne manquent pas dans cet établissement, et l’émulation doit y être forte. Parmi les contemporaines de notre chanoinesse, le chapitre de Remiremont compte dans ses rangs Christine de Saxe, princesse royale de Pologne, et Adélaïde de Bourbon-Condé.

Malgré ses distinctions, Marie-Louise de Monspey n’a pas d’avenir dans les voies du pouvoir politique. Son inclination va aux personnages qui ont fait les riches heures de la chrétienté, à ces profils exceptionnels dont elle peut lire le destin dans les manuscrits de la bibliothèque de Remiremont. Plusieurs modèles ont dû concourir à former ses élans mystiques et à guider son expressivité, mais certainement le plus remarquable est celui de Hildegarde von Bingen. Cette abbesse érudite connut des états de ravissement au cours desquels elle recevait des révélations qu’elle dicta tout d’abord à un jeune moine, avant de commencer à écrire par elle-même à partir de 1411. Poétesse, femme de science, médecin, musicienne, elle inventa également une langue qu’elle seule parlait et écrivait, la Lingua Ignota.

Le chapitre de Remiremont, où se transmettent les plus hautes traditions de la chrétienté, est également un lieu où sont discutées les plus récentes découvertes scientifiques. Les sœurs Monspey sont des femmes cultivées. Elles s’intéressent aux sociétés initiatiques, à la botanique, à la médecine et aux expériences de physique. À Lyon, la rencontre entre le milieu spiritualiste des francs-maçons et la nouvelle médecine de Franz Mesmer va ouvrir des horizons inattendus.

Frères d’armes, frères maçons, zélés magnétiseurs

Je n’aborderai pas ici la médecine magnétique de Mesmer, analysée par Jean-Pierre Peter dans le présent numéro. Je me bornerai seulement à faire quelques rapprochements.

Dans la treizième proposition de ses Mémoires, Mesmer décrit le fluide magnétique comme « une matière dont la subtilité pénètre tous les corps sans perdre notamment de son activité ». Cette matière subtile ne nécessite pour Mesmer aucune métaphysique. Il met en garde contre toute interprétation spiritualiste de son système. Cependant, la société parisienne de l’Harmonie, dans laquelle dès 1786 il choisit de développer son enseignement, demande à ses membres une profession de foi en Dieu et en l’immortalité de l’âme. Mesmer lui-même n’est pas matérialiste mais il considère comme aliénation de l’esprit tout ce qui – apparitions, extases et visions – se produit dans le sillage des pratiques magnétiques. Il se plaint dans son second mémoire (1799) de la confusion entre « magnétisme »et « somnambulisme ». Il est clair que cette remarque vise le somnambulisme artificiel découvert par le marquis de Puységur.

En cette fin de XVIIIe siècle, Mesmer est doublé, pour ainsi dire, par l’essor du somnambulisme puységurien. L’usage des « sommeils » se développe rapidement dans les milieux maçonniques toujours en quête de nouvelles expériences. Dans cette dérive magnétique, Puységur est un personnage-pivot. Il est lui-même franc-maçon, affilié à la loge La Candeur de Strasbourg. En 1784, il publie le résultat des cures qu’il a opérées en son domaine de Buzancy, et fonde à Strasbourg en 1785 la Société Harmonique des Amis Réunis. Son ami Saint-Martin, bouleversé par les cures de Buzancy, devient l’émissaire du somnambulisme dans les milieux maçonniques. La médecine de Mesmer entame sa transformation ésotérique.

Elle va pénétrer plusieurs milieux. Le lien important entre élite militaire, franc-maçonnerie et magnétisme animal reste encore aujourd’hui méconnu. Les loges sont en effet le vivier social dans lequel se rencontrent les personnages qui nous intéressent. L’élite militaire, en particulier les Chevaliers de l’Ordre de Malte, est fortement présente dans les loges où se rassemblent les aristocrates. Ceux-ci aspirent à rejoindre les hauts grades de la franc-maçonnerie. D’autre part, les uns et les autres voyagent beaucoup à travers la France. Un des motifs de voyage est le désir de comparer les diverses pratiques du magnétisme animal qui se développent dans les sociétés harmoniques créées par les maçons. Comme nous allons le voir, ceux qui développent le courant spiritualiste du somnambulisme sont à la fois frères d’armes et frères maçons hautement initiés. Ce courant persistera jusqu’au milieu du XIXe siècle et s’intégrera dans les thérapies magnétiques des médiums spirites.

Seule la forte densité de Chevaliers de Malte dans les loges explique l’implication des francs-maçons dans la fondation de sociétés magnétisantes. Depuis le XVIIe siècle, les Chevaliers hospitaliers, engagés dans l’assistance aux malades, ont développé un savoir médical pointu. Ils ont fondé de nombreux hôpitaux, des écoles d’anatomie et de chirurgie. À partir de 1783, nombreux sont ceux qui s’initient au magnétisme. Alexandre de Monspey, commandeur de l’Ordre, les rejoint. Maître de camp de cavalerie, aide-major de la compagnie écossaise des Gardes du corps du roi, il appartient à la loge La Bienfaisance où le Lyonnais Willermoz l’initie à l’Ordre des Élus-Coëns. Il s’agit d’un système de hauts grades de la franc-maçonnerie élaboré par Willermoz à partir des enseignements de Martinez de Pasqually.

Pasqually, officier du roi d’Espagne, avait quitté la carrière militaire pour se consacrer dès 1761 à la fondation de l’Ordre des Élus-Coëns, destiné à recueillir et pratiquer son enseignement. Il en rédige l’essentiel dans le Traité de la Réintégration des êtres où il développe la grande thématique biblique de la Chute de l’homme. Des copies circulent à partir de 1771, mais le Traité, l’un des textes les plus importants de l’ésotérisme chrétien, ne sera officiellement édité qu’en 1899.

Le mythe central de cet ouvrage appartient au christianisme primitif : Dieu, par pure bonté, a engendré des créatures libres ; mais l’une d’entre elles, Lucifer, désire par orgueil engendrer à son tour des créatures. Pour le punir et l’engager à se racheter, Dieu l’enferme dans le monde matériel et lui accorde l’homme pour gardien. Mais Lucifer entraîne l’homme et la nature dans sa chute. Pasqually enseigne que seuls quelques élus ont transmis à travers l’histoire les connaissances secrètes qui leur permettront de sauver l’humanité. Les Coëns font partie d’une longue chaîne d’initiés qui doivent se soumettre à une vie ascétique, afin que leurs prières, jointes à l’aide des anges éclairés, rachètent la faute originelle.

Le drame cosmique de cette théosophie séduit de nombreux frères maçons. Saint-Martin, sous-lieutenant du régiment de Foix en garnison à Bordeaux, est un des premiers à être admis dans l’Ordre Coën. En 1768, il rencontre Pasqually et quitte la carrière militaire trois ans plus tard pour devenir son secrétaire. Au début des années 1770, Willermoz s’engage à son tour dans le système des Coëns et reçoit son grade de Réau-Croix. Il prend contact avec le baron de Hund, fondateur de la Stricte Observance Templière (S.O.T.), système de hauts grades de la maçonnerie allemande auquel appartient Franz Anton Mesmer. Deux loges très liées entre elles vont alors jouer un rôle important dans l’intégration de la Stricte Observance à la maçonnerie française : La Candeur de Strasbourg, à laquelle appartient le marquis de Puységur, colonel commandant du régiment d’artillerie de cette ville ; et La Bienfaisance de Lyon. Ces deux loges sont en étroit contact avec l’Allemagne, et sont affiliées à la S.O.T. Willermoz fera fusionner l’enseignement des Coëns et celui de la S.O.T., créant ainsi le Rite Écossais Rectifié (R.E.R.).

Saint-Martin est choisi pour dispenser l’enseignement Coën aux frères de La Bienfaisance. Revenu de Buzancy, il leur décrit les expériences de Puységur. Tous sont frappés par le fait que les malades « voient » l’intérieur de leur corps et les maladies. Le chevalier de Barberin, capitaine d’artillerie de l’armée royale, Alexandre de Monspey et le chirurgien Dutreich, viennent d’ouvrir à Lyon la société Harmonique La Concorde. Les Coëns appliquent désormais la méthode de Puységur. Sous influence du mythe pasquallien, Saint-Martin interprète l’apparente extase des somnambules de Puységur comme un retour de l’homme à son état originel. Pour lui, seul le sommeil artificiel peut ouvrir la voie au rachat de la faute adamique. La nature, entraînée avec l’homme dans la Chute, attend sa rédemption. Ces interprétations, dont Saint-Martin est un des acteurs essentiels, auront au XIXe siècle un impact majeur sur la formation des courants romantiques allemands.

Les écritures de l’Agent inconnu

Je poursuis depuis quelques années la lecture de cet étrange manuscrit qui s’ouvre sur le titre : « Crises somnambuliques. Livre des Initiés. Recueil fait sous plusieurs crisiaques depuis 1785 jusqu’en 1787 ». Ce manuscrit, réalisé par Saint-Martin pour l’enseignement des Élus Coëns, comporte les notes prises lors des séances magnétiques du chevalier de Barberin, ainsi que la copie d’une partie des écritures de l’Agent inconnu. Le recueil devait circuler entre les Coëns de plusieurs villes.

En 1785, les Coëns lyonnais endorment leurs somnambules à la façon de Puységur. Mais ils les entourent de prières protectrices avant de les interroger sur la vérité des sommeils et les secrets de la maçonnerie. Une de leurs patientes, Jeanne Rochette, commence à révéler la vraie doctrine du magnétisme. Dans le « pur sommeil », dit-elle, « l’âme se rapproche de son état originel et devient susceptible d’une communication avec son ange gardien par lequel elle apprend la vérité des choses qu’elle ignore dans son état naturel ».

La même année, le soir du 18 avril, de nouvelles révélations parviennent à Willermoz. Alexandre de Monspey lui apporte plusieurs cahiers de petit format, couverts d’écritures, graphes et dessins dont l’auteur désire rester anonyme. L’ensemble est adressé au « pasteur des Coëns ». Ce que Monspey décrit comme de « miraculeuses missives venues du Ciel » est dicté, dit-il, par des esprits purs.

Au moment où arrivent ces cahiers, la franc-maçonnerie est déchirée par des dissensions internes et Willermoz a délaissé ses activités de réformateur. Il a renoncé à obtenir les signes d’une communication angélique attendue depuis tant d’années. Son guide, Pasqually, est parti à l’étranger où il a été emporté par la fièvre. On ne sait s’il a lu l’opuscule du philosophe Emmanuel Kant avertissant des dangers que courent les exaltés dont Swedenborg est le prototype. Mais il désire toujours accomplir sa mission, régénérer l’humanité. Il espère trouver « la » science, celle qui, comme disait Martinez, « ne vient pas de l’homme » et appartient à l’histoire secrète du monde.

La vérité arriverait-elle par la voie de l’Agent inconnu ? Un cahier intitulé « Livre de la Truth » décline un credo spécifique et désigne onze membres à choisir, qui doivent être conduits par Jésus. Pour recueillir l’enseignement de l’Agent, Willermoz fonde la Loge Élue et Chérie de la Bienfaisance à laquelle se joignent les Coëns les plus fidèles.

J’ai décrit ailleurs l’effet vertigineux que produit la lecture de ces écritures dont le fil croise sans s’arrêter les domaines les plus variés : histoire des ordres monastiques, religion, éducation, relations homme-femme, justice, médecine, anatomie, botanique. Outre le flux ininterrompu, le caractère dense et enchevêtré du propos, la langue contient des termes inventés dont la consonance émaille les pages d’un accent prophétique. Les âpres sonorités des involox et voloug évoquent le mal et vont jusqu’au fluide murmure des amiel et uriels.

Ceux qui déchiffrèrent les écritures, déjà versés dans l’étude des textes occultes, établirent le « Lexique de l’Agent inconnu », qui relevait selon eux de la langue primitive. Le début du Livre des Initiés s’adresse sans équivoque aux « maçons d’Écosse » et les frères commencèrent l’étude de cet univers mythique. De nombreux aspects étaient en accord avec l’enseignement de Pasqually. Mais l’Agent annonçait l’avènement d’une « voie inconnue », d’une « loi d’amour » qui donnerait consolation à ce monde inversé.

Malgré les protestations d’obéissance à un ordre supérieur, le ton reste autoritaire. L’Agent affirme devoir écrire la « Science en son unité » afin d’établir la vraie doctrine de la maçonnerie. Les frères élus sont chargés de réconcilier le genre humain avec Dieu qui depuis Adam « dégrada les coupables en loi inverse ». Entre la main divine et la main de l’Agent, le lien est intime car « c’est Marie qui tient la plume ». Par son intermédiaire les maçons, définis comme « prêtres sans sacerdoce », doivent retrouver l’assistance des esprits purs et l’intercession de la Vierge.

La comtesse devient ainsi une sorte de messie féminin. Elle donne à Marie un rôle inattendu. Désignée comme « chef du séjour inaccessible des formes réintégrées, agent de la réparation », la Vierge scelle la réintégration de l’homme dans le sein divin. Mère voilée du Christ, elle oriente les maçons vers son fils et leur demande de vivre selon la loi évangélique. Elle seule peut guider les élus vers « l’amour expiatoire ».

Les écritures inspirées

Pour comprendre la façon dont les écritures de la comtesse furent reçues, il faut les situer dans le fil d’une histoire qui reste encore à faire, celle des écritures inspirées. Madame de Monspey n’ose pas se dévoiler comme écrivain, auteur des mots que trace sa plume. Son âme mystique lui dit que le message à livrer ne provient pas d’elle-même. Entre la tradition chrétienne des écritures mystiques et les vocations des écritures médiumniques qui naîtront au milieu du XIXe siècle, la plume de l’Agent inconnu tisse des relations subtiles. Elle interroge les nouveaux modèles de légitimité et offre aux historiens une précieuse transition.

En effet, à quels savoirs la comtesse peut-elle prétendre accéder ? Comment peut-elle authentifier son action ? Elle écrit : « L’Agent met son espoir en inconnu travail où il ne sait jamais un mot que lorsqu’il l’a tracé ». En ce qui concerne le contenu, on peut imaginer qu’Alexandre de Monspey avait dévoilé à sa sœur l’enseignement de Pasqually. En revanche, le genre des écritures inspirées appartient à une tradition que la comtesse a pu découvrir au cours de ses lectures dans la bibliothèque du chapitre. Ce genre, qui offre à Hildegarde von Bingen sa « langue inconnue », est familier aux courants prophétiques de visée messianique dont Guillaume Postel est une figure héroïque. La vocation de ce dernier découle d’une expérience d’illumination à la fois spirituelle et corporelle à l’issue de laquelle il prit la plume d’une façon frénétique, attribuant ses écrits à l’intervention de puissances surnaturelles.

En outre, la comtesse ne peut avoir ignoré les « vies » de saintes et de prophétesses comme sainte Brigitte. Cette grande aristocrate suédoise du XIVe siècle consigna par écrits ses visions et rédigea les Révélations Célestes dont le ton prophétique est très comparable aux accents de l’Agent inconnu. Brigitte donne à la Vierge un rôle important : elle seule peut intercéder en faveur des pécheurs. Pour la première fois dans l’histoire religieuse de l’Occident se manifeste un lien étroit entre prophétie et mariophanie. Brigitte affirme que le monde, perdu par Ève, doit être régénéré par une femme que Dieu a choisie. La Vierge devient, avec le Christ, coauteur du salut du monde. La comtesse de Monspey reprend cette voie.

Nous pouvons donc situer les écritures inspirées de l’Agent inconnu entre la tradition ancienne des écritures mystiques et la pratique moderne de l’écriture automatique. En effet, au cours des années 1780, les cas d’écrivains inspirés se multiplient. Ils annoncent une apocalypse, la fin du royaume. Plus tard, au cours des années 1850, les écritures d’inspiration prophétique se poursuivent parmi les médiums-écrivains. Ces derniers sont encadrés par Léon Hippolyte Rivail qui, sous le pseudonyme d’Allan Kardec, publie en 1861 le Livre des médiums dans lequel il donne aux spirites les règles à suivre. La communication ne se fera plus seulement avec les esprits angéliques mais davantage avec les désincarnés.

Par ailleurs, le somnambulisme médiumnique se développe dans les milieux ésotériques dès 1784. L’écriture inspirée, comme toujours, passe par un corps souffrant ; la souffrance et l’écriture sont accueillies comme « preuves » de l’intervention surnaturelle.

Pour ce qui est de notre comtesse, exaltée, de santé fragile, elle connut des états extrêmes au cours desquels elle ressentait des tressaillements violents dans tous ses membres. L’écriture apparut dans ces conditions qu’elle dévoile à Willermoz des années après : « Où ai-je appris à écrire ? Dans le silence d’une retraite, accablée d’une longue maladie et ne considérant qu’un dépérissement prochain. J’ai cru à la batterie qui me surprit et effraya ma raison. Seule et en présence du tout-Puissant, j’ai invoqué mon ange gardien et la batterie m’a répondu. Voilà le commencement ».

Ces coups frappés dans son corps précèdent les débuts de l’écriture, Madame de Vallière décrit alors la plume « courant à bride abattue ». Même emprisonnée lors du siège de Lyon en 1793, elle continuera à recevoir des « messages ». La polygraphe rédigera cent soixante-six petits cahiers dont deux sont parvenus jusqu’à nous. Prophète, médium, initiatrice, thérapeute, elle jouera tous les rôles, quitte à déchirer sur le tard ces identités. Elle finira par trouver sa voie en osant écrire par elle-même, et se fera connaître par son ouvrage LaPhilosophie publié en 1825…

Source : http://rh19.revues.org/3867

Par Christine Bergé - Publié dans : histoire de la FM
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Mercredi 16 juillet 2014 3 16 /07 /Juil /2014 08:10

La revue Alpina, "magazine maçonnique suisse" qui est édité par la Grande Loge Suisse Alpina (GLSA), m'a demandé de répondre à quelques questions. Cet entretien est publié dans le numéro 06/07-2014 qui vient de paraître. En voici le texte intégral : 

"Nous respecter mutuellement dans nos différences"

L’historien et chercheur français Roger Dachez connait notre pays. Il y est notamment venu donner des conférences dans le cadre du Groupe de Recherche Alpina (GRA). Ses livres connaissent un vif succès dans l'espace francophone et au-delà. Interview. 

Alpina : Pour beaucoup d'entre nous la notion de maçonnologie semble floue, qu'en est-il exactement ?

Roger Dachez : Le mot n’est pas très beau – et d’ailleurs, il est  étymologiquement bancal – mais il est aussi consacré par l’usage. En revanche ce qu’il recouvre est désormais assez bien défini. Pour tenter de l’éclairer, on peut faire référence à la double approche que, dans les sciences linguistiques et humaines, on désigne par emic et etic. La perspective emic est celle qui tente de comprendre « de l’intérieur » une démarche, une activité, un comportement, un code. C’est la langue qu’on parle, quand on est un locuteur naturel de cette langue ; le rite qu’on accomplit quand on ne s’interroge pas sur une tradition venue « du fond des temps » et qu’on met simplement en œuvre ; le geste qui s’impose à nous dans une situation émotionnelle donnée et qui nous a été légué par notre éducation et fait partie de notre « schéma corporel ».  C’est, en quelque sorte, la vie saisie dans la spontanéité de son déroulement. La perspective etic, c’est « l’arrêt sur image ». Le cliché ou l’enregistrement pris par l’ethnographe, document désormais pétrifié – pour le bon motif – et qui devient objet d’étude, s’offre à la déconstruction, à la comparaison distanciée, à l’analyse structurale. Elle n’abolit pas la vie (l’emic) mais elle lui adjoint une grille d’interprétation possible, détachée de tout a priori. On voit quelle application nous pouvons en faire : le travail en loge, c’est l’emic de la franc-maçonnerie, et la maçonnologie sera son etic… Au confluent de  l’histoire, de la sociologie, de la philosophie, des sciences religieuses  et de l’anthropologie, la maçonnologie s’efforce ainsi de saisir les invariants de la pensée maçonnique et de décrire ses structures jusque dans leur actualité, sans jamais s’y impliquer. 

A trop analyser la franc-maçonnerie, notamment son histoire et sa sociologie, ne risque-t-on pas de  présenter ses aspects "profanes" alors que l'intuition et la sensibilité personnelles jouent un si grand rôle dans le parcours de l'initié ?

On a dit cela de l’histoire critique des origines du christianisme, à la fin du XIXème siècle : Renan, Loisy et tous les autres ont été voués aux gémonies parce qu’ils allaient « casser le mythe ». En fait, qu’est-il arrivé ? Tout le contraire ! La perspective de l’histoire critique a enrichi et renouvelé la démarche chrétienne. Je crois qu’il en sera de même avec la franc-maçonnerie. Il y a certes, dans la franc-maçonnerie, une aventure intérieure qui s’appuie sur des symboles et des rites qu’il faut s’approprier. Cela, en un sens, ne s’apprend pas mais se vit. Nous sommes tous d‘accord sur ce point. Mais, là encore, quand on découvre l’origine de ces rites, les sources de ces symboles, quand on acquiert quelques lumières sur les circonstances et les raisons de leur introduction dans le champ maçonnique, quand on scrute leur intention fondatrice ainsi que  leur évolution – car le rituel maçonnique, dans la longue durée, est tout sauf intangible ! – on se donne des instruments nouveaux et très utiles pour approfondir et revisiter un patrimoine traditionnel d’une complexité inouïe. Je ne crois donc absolument pas que l’approche « éclairée » – je préfère le dire ainsi plutôt que de parler « d’aspects profanes » –  s’oppose à l’approche « intuitive. » En fait, la véritable cause d’une certaine hostilité à la maçonnologie est le plus souvent d’une autre nature, il faut avoir le courage de le dire et surtout l’honnêteté de le reconnaitre : c’est une réelle et trop fréquente paresse intellectuelle… 

Tu présides l'Institut maçonnique de France (IMF), quels sont les buts et activités de cet organisme ?

Fondé il y a douze ans, l’IMF a pour but d’être un lieu neutre et indépendant où toutes les sensibilités maçonniques peuvent concourir à des événements communs qui mettent en valeur et font mieux connaitre l’histoire et le patrimoine culturel de la franc-maçonnerie. Et cela sans querelles de rites ni rivalités d’obédiences. Ses réalisations les plus remarquables sont les Salons maçonniques du livre qui ont fleuri un peu partout en France. Celui de Paris connaîtra sa 12ème édition en novembre prochain. Le précédent a attiré près de 5000 personnes en deux jours, dont un tiers de profanes ! 

La question de la reconnaissance maçonnique va-t-elle selon toi, à court et à moyen termes, rester en l'état actuel ou évoluer vers une autre forme ?

Le paysage maçonnique change toujours, son histoire l’a montré, mais assez lentement. Je ne crois pas du tout que la maçonnerie anglo-saxonne modifiera sensiblement ses critères fondamentaux de reconnaissance avant longtemps. J’ai le sentiment que, par méconnaissance du sujet, ou parce qu’ils prennent parfois leur désirs pour des réalités, beaucoup se font des illusions à ce sujet. Le seul changement qui pourrait intervenir à court terme serait l’abandon de la « clause de territorialité » – qui n’est d’ailleurs pas incluse dans les Basic Principles de 1929 mais qui a, de facto, toujours été observée. Cela veut dire que dans l’avenir, la Grande Loge Unie d’Angleterre – et sans doute aussi les Grandes Loges américaines – pourraient reconnaitre dans un même pays deux ou plusieurs obédiences qui n’auraient pas nécessairement de liens entre elles. Cela peut ouvrir des voies nouvelles. 

Comment vois-tu l'évolution de la franc-maçonnerie en France, toutes obédiences confondues, des rapprochements ou au contraire des crispations et des replis ?

Ce problème ne se pose que dans les pays latins où la maçonnerie « non reconnue » (par les Anglo-Saxons) est à la fois majoritaire et très morcelée. En France notamment, pour dire les choses clairement ! Il y a dans notre pays une obédience « régulière et reconnue » depuis un siècle, cela fait partie du paysage. Ce sont les passages d’une culture à l’autre qui sont souvent problématiques : on l’a vu en Belgique avec la Grande Loge, reconnue en 1959 puis « déreconnue » en 1979. On peut tout envisager, mais à condition de ne pas jouer sur les mots et de ne pas se mentir à soi-même – sans parler de mentir aux Anglais. Je dirais volontiers qu’en ce domaine, il y a peut-être des obédiences qui n’ont pas les moyens de leurs ambitions... En fait, je pense que l’unité maçonnique, en France, n’est pas pour demain et que ce n’est pas un drame. L’essentiel est de nous respecter mutuellement dans nos différences : c’est un principe maçonnique, non ?  

La prolifération d'obédiences à laquelle on assiste actuellement dans certains pays est-elle à ton avis un phénomène positif ou non ?

Je crois surtout qu’il faut en rechercher les causes. Les dérives administratives, autoritaires ou simplement médiatiques de certaines « grandes » obédiences, les conflits larvés que quelques-unes entretiennent entre elles, sans parler des gesticulations de certains dignitaires, tout cela peut expliquer la lassitude de certains francs-maçons. Si cette culture ne se corrige pas, l’émiettement est inévitable et il se poursuivra...  

L'individualisme allant croissant dans les sociétés modernes, l'engagement associatif perd du terrain. Serait-ce un phénomène irréversible ?

Un sociologue comme Michel Maffesoli rétorquerait que c’est aussi le temps des « nouvelles tribus » : on cherche, par affinités électives, à reproduire le « cocon » primitif dans de petites communautés fraternelles. La loge ressemble pas mal à cela, à condition qu’elle recouvre une bonne part de son autonomie, souvent perdue dans nombre de cadres obédientiels, surtout en France, pays de tradition « jacobine » et donc très centralisateur !  

On assiste souvent dans nos rangs à des idées plus ou moins convenues lorsqu'on aborde des thèmes philosophiques. Comment “booster“ la pensée des Frères hors des sentiers battus ?

Je ne  suis pas certain qu’il s’agisse d’un problème spécifiquement maçonnique. Je crois plutôt à une baisse inquiétante du niveau de culture générale des générations les plus récentes. J’enseigne à l’Université depuis trente ans et j’en suis le témoin navré ! J’en reviens donc à la maçonnologie : sans un peu de (vrai) travail intellectuel, et pour le dire clairement, sans quelque connaissance des humanités classiques, on ne va pas très loin, pas plus en maçonnerie que partout ailleurs dans la vie.  

Quels seraient aujourd'hui les principaux enjeux pour assurer l'avenir de la franc-maçonnerie en Europe et dans le monde ?

1. Lutter contre la baisse dramatique des effectifs dans le domaine anglo-saxon. 2. Juguler les conséquences néfastes d’une croissance incontrôlée des effectifs dans les pays latins ! Cela peut sembler contradictoire, mais je me demande parfois si ce ne sont pas les deux facettes d’un même problème. La solution ? Peut-être un juste équilibre entre le formalisme rituel et le travail intellectuel en loge : pour exorciser le premier et discipliner le second. 

Voilà 600 ans, Jacques de Molay périssait sur le bûcher. La commémoration va-t-elle “rallumer“ le débat entre partisans et opposants de la filiation Templiers - franc-maçonnerie ?

Je pense que rien n’empêchera jamais les naïfs, les rêveurs  et les gogos de gober ces histoires à dormir debout. On a beau avoir écrit des tonnes de littérature montrant qu’il n’y a aucun lien d’aucune sorte entre l’Ordre du Temple et les origines de la franc-maçonnerie spéculative, rien n’y fera, j’en ai peur. C’est l’inévitable part du rêve…qui rapporte d’ailleurs pas mal d’argent à certains auteurs ! 

Il y a également «le thème chevaleresque dans l'imaginaire maçonnique» dont tu as récemment traité dans une anthologie (voir rubrique Books de l'Alpina 5/2014). Pourquoi un certain nombre de maçons ont-ils de la peine à admettre l'arbitraire voire la fantaisie dans les textes et rites de notre ordre ?

Peut-être parce qu’ils ne font pas suffisamment la part de la métaphore, qui est le ressort essentiel de franc-maçonnerie. Par ma culture protestante – c’est un trait extrêmement minoritaire en France – je suis familier d’un abord interprétatif et critique – au sens positif : trouver un sens cohérent – des textes « sacrés ». Je ne crois pas du tout que les rituels maçonniques soient des textes sacrés, mais le parallèle me parait valable. Ce sont des jeux, mais des jeux sérieux. Si l’on comprend cela, de nombreux horizons peuvent s’ouvrir où les uns et les autres pourront cheminer côte à côte, pas nécessairement avec la même vision du but, mais sans pour autant s’affronter stérilement. 

As-tu actuellement un livre en chantier ou en voie de publication ?  

Non...j’en ai trois ! Tout d’abord, pour la rentrée prochaine, un troisième opushistorico-maçonnico-policier, avec mon fraternel « complice », le criminologue Alain Bauer : ce roman se situera à Washington, au temps de George Washington. Pour la fin de l’année une Histoire illustrée du Rite Ecossais Rectifié, et puis une grandeNouvelle histoire des francs-maçons en France qui devrait paraitre en 2015.

 Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/archive/2014/07/15/une-interview-dans-alpina-5410762.html

Par Roger Dachez - Publié dans : histoire de la FM
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Lundi 30 juin 2014 1 30 /06 /Juin /2014 07:18

Sans avoir jamais eu, en Europe de l’Est, l’influence qu’elle a exercée en Occident, la franc-maçonnerie avait connu, en Russie, en Pologne, en Hongrie et en Tchécoslovaquie notamment, un essor remarquable. Brisé par les régimes communistes, qui pourchassèrent les francs-maçons accusés d’être des « ennemis de classe ». Depuis la chute du mur de Berlin (1989), on assiste à une timide renaissance des différentes obédiences occidentales. Mais les nouveaux maçons doivent faire face à l’incompréhension, aux nationalismes et aux mafias.
Pas plus que les Eglises ou les Etats, les francs-maçons n’ont pu ou su empêcher les drames ethniques qui ont martyrisé les nations d’Europe centrale et orientale, notamment dans les Balkans, où ils étaient pourtant très présents. Et le grand enthousiasme qui a porté les obédiences maçonniques vers l’Europe orientale au lendemain de la chute du mur de Berlin est, lui aussi, retombé. Car c’est avec ravissement que les francs-maçons avaient vu s’effondrer, en 1990, le régime communiste qui les avait bâillonnés pendant plus de soixante-dix ans en URSS, plus de quarante dans les « démocraties populaires ».
A vrai dire, la maçonnerie n’avait jamais eu, en Europe de l’Est, une influence comparable à celle qu’elle avait exercée en Amérique du nord, où de nombreux présidents des Etats-Unis, de George Washington à Franklin D. Roosevelt, s’en réclamaient ; en Amérique du Sud, où Simon Bolivar tout comme Salvador Allende faisaient partie des « frères ». Selon André Combes, spécialiste de l’histoire maçonnique, cette faiblesse à l’Est s’explique parce que la franc-maçonnerie y « a toujours été vivement combattue par divers courants religieux ou politiques, en particulier antisémites ».
Le poids des francs-maçons y a donc connu des hauts et des bas, comme le prouve l’exemple russe. Le rétablissement de la franc-maçonnerie en Russie, en 1802, lui avait valu un essor étonnant ; Saint-Pétersbourg comptait alors quelque 10 000 frère . L’écrivain Pouchkine est le maçon le plus célèbre de cette période. Le début du XXe siècle a vu un regain, sous l’appellation « maçonnerie de la Douma », initiée par le Grand Orient de France et dont étaient membres Alexandre Kerenski et la quasi-totalité de son gouvernement menchevik, en 1917.
Faute de démocratie, les traversées du désert ont été encore plus longues : l’échec du complot décembriste, auquel avaient participé, en 1825, nombre de maçons pour obtenir du tsar Nicolas Ier les réformes indispensables, valut à la maçonnerie russe d’être interdite pendant le reste du XIXe siècle. A partir de 1920, Léon Trotski élabora une critique de plus en plus violente contre ce mouvement « bourgeois » ; en 1922, il fit interdire la double appartenance au Parti communiste et à la maçonnerie, désignée comme représentant de l’« ennemi de classe ». L’élimination physique qui en résulta s’étendit à la Hongrie. Les régimes autoritaires en place en Bulgarie ou en Roumanie se mirent à pourchasser les obédiences, anticipant les persécutions du fascisme et du nazisme.
On avait dénombré jusqu’à 7 000 maçons hongrois et 1 700 tchécoslovaques. Au sortir de la seconde guerre mondiale et avec l’établissement des démocraties populaires, il n’en est plus resté. Le « coup de Prague » communiste qui, en 1948, préluda au départ du président (maçon) de la République, Edouard Benès, ouvrit une période de glaciation de quarante ans.

« Rallumer les feux »

En 1990, la franc-maçonnerie est à reconstruire en Europe orientale, et c’est avec passion que les différentes obédiences occidentales vont s’efforcer de « faire refleurir l’acacia » à l’orient du Vieux continent. Bien des nationalités s’y attellent : en tête, les Français, mais aussi les Allemands, les Belges, les Italiens, les Grecs, les Finlandais, les Autrichiens et les Amé ricains. On retrouvera, sur le terrain, les deux grandes familles maçon niques : la « régulière », qui fait obligation de croire en un Dieu révélé ; et la « libérale », qui professe la liberté absolue de conscience.
Le mécanisme est, en général, le suivant : la création de loges et le « rallumage des feux » ont lieu à l’Ouest parce qu’il n’existe sur place ni maçon patenté, ni temple, ni rite. La colonie polonaise du nord de la France renoue ainsi des contacts et crée les premières loges en 1991, à Lille, comme Nadjega (L’Espoir) du Grand Orient de France (GODF) qui réveille, la même année, L’Etoile du nord à Moscou. La Grande loge de France (GLF) n’est pas en reste et implante, elle aussi en 1991, à partir de la loge parisienne Pouchkine, la loge Nicolas-Novikoff dans la capitale russe. La Grande loge féminine de France (GLFF) initie, à partir de la loge parisienne La Rose des vents, des sœurs hongroises qui créent, en 1992, la loge Napraforgo (Tournesol) à Budapest. La Grande loge nationale de France (GLNF) consacre, la même année, la loge moscovite Astrée.
La démarche des Occidentaux suppose une aide matérielle à des frères démunis. M. Yves Trestournel, grand secrétaire de la GLNF, se souvient d’une « tenue » dans une école maternelle de Saint-Pétersbourg meublée de chaises lilliputiennes. M.André Combes, à l’époque grand secrétaire aux affaires extérieures du GODF, rappelle que le temple de Bucarest était une HLM de banlieue. M. Alain Sède, ancien président du Droit humain (DH), estime que son obédience devait « une aide logistique et matérielle à des loges très, très pauvres », dépourvues de livres ou d’objets du rituel. Le GODF, lui, a voté une contribution de près de 800 000 francs par an. La GLF a dégagé 300 000 francs.
Mais ce renouveau maçonnique se fait dans la précipitation. La concurrence entre les obédiences incite celles-ci à initier des apprentis et à conférer les grades de compagnons et de maîtres en une seule journée alors que cette progression prend normalement trois ans. Une « guéguerre » s’ensuit entre les obédiences pour recruter le plus grand nombre et les meilleurs. Certes, le GODF et la GLF s’entendent pour s’implanter en Hongrie ou en Tchécoslovaquie ; le Droit humain et le GODF font cause commune en Roumanie. Mais, dans l’ensemble, chaque obédience épaule « ses » filles et tente de débaucher celles des autres. Le GODF perd son premier Vénérable russe au profit de la GLNF, qui lui subtilise également la loge Le Sphinx de Saint-Pétersbourg. La loge Zora (Aurore) de Belgrade passe de la GLF au GODF, et les Lettons abandonnent la maçonnerie française pour l’allemande. Autrement dit, l’universalisme maçonnique se mue en esprit de clocher.
Les avis sont partagés sur le danger mafieux. Certains estiment qu’il est fantasmatique. D’autres le jugent très réel : « Nous avons été contactés par des groupes politico-affairistes, raconte un ancien responsable. En 1993, l’un d’eux nous a offert, dans un grand hôtel parisien, un chèque de 100 000 francs "pour nos pauvres" en échange de lettres d’implantation dans leur pays. Nous avons déchiré le chèque. »
Infiniment plus redoutable est la tentation de l’ethnocentrisme. En effet, l’imbrication des peuples suscite des réflexes d’exclusion même chez les francs-maçons. « En 1994, nos frères roumains ne voulaient pas accueillir de Tziganes, attitude contre laquelle je me suis insurgé, explique M. Jean-Michel Ducomte, ancien grand secrétaire aux affaires extérieures du GODF. Six mois plus tard, ils m’ont téléphoné pour savoir comment nous avions, en France, géré nos différences ethniques. En 1996, ils initiaient un Tzigane. »
Autre handicap : l’absence de références symboliques, faute de culture biblique. « Il nous a fallu expliquer des concepts évidents pour nous, comme le soleil ou l’équerre, affirme Mme Marie-France Coquart, ancienne grande maîtresse de la GLFF. Ils ignoraient qui étaient le roi Salomon et son architecte Hiram. Ils ne comprenaient pas ce que voulait dire la construction de soi-même.» M. Gilbert Schulsinger, ancien grand secrétaire aux affaires extérieures de la GLF, confirme ce vide culturel : « A Varsovie, en 1991, j’ai fait un discours sur la liberté auquel ils n’ont rien compris. Après tant d’années de lavages de cerveau, notre vocabulaire leur paraissait vraiment abscons ! »
Des décennies de communisme ont donné aux maçons orientaux un goût immodéré pour la liberté qui leur fait oublier égalité et fraternité, les deux autres valeurs maçonniques que la propagande soviétique avait galvaudées. L’Amérique et sa franc-maçonnerie régulière apparaissent donc souvent - notamment en Russie - comme mieux capables d’étancher cette soif de liberté.
Les maçons d’Europe de l’Est n’ont pas la vie facile. Il leur a fallu accepter d’anciens apparatchiks, ce qui n’est pas allé sans grincements de dents. Dans beaucoup de pays, ils sont confrontés à un réveil de l’anti-maçonnisme, bien qu’ils soient peu influents dans les milieux d’affaires (sauf la maçonnerie régulière, à laquelle appartiennent la GLNF et la Grande loge d’Angleterre) ou politiques. Certes, on en trouve dans l’entourage du maire de Moscou, et plusieurs députés yougoslaves de tous bords appartiennent à une obédience. Dans l’ensemble, ils font partie de l’élite intellectuelle et sont professeurs, ingénieurs, artistes, comédiens ou journalistes. Le président tchèque Vaclav Havel n’en est pas, à la différence de son père.
Malgré cette réserve et malgré l’usage de rituels écossais se référant à des textes religieux, de vieilles hostilités réapparaissent, par exemple en Pologne, où certains ont réédité les élucubrations écrites par Léo Taxil en 1886 et prêtant à la maçonnerie des penchants sataniques.

Dix mille « frères »

IL n’est pas aisé de chiffrer le nombre des francs-maçons en Europe orientale, car à leur discrétion s’ajoutent une rotation élevée de leurs membres et des « schismes » qui brouillent les comptes. Les ateliers regroupent moins de membres qu’en Occident, entre quinze et cinquante en général. Le GODF semble l’obédience la mieux implantée. De façon fort approximative, on peut avancer le chiffre de moins de dix mille francs-maçons de toutes obédiences dans l’ensemble des pays autrefois d’obédience soviétique. La Yougoslavie, avec environ un millier de frères, détiendrait le ruban bleu. C’est peu en comparaison des cent mille maçons français ou des quatre millions de frères américains !
« Toutes les familles maçonniques ont éprouvé l’envie de faire revivre à l’Est ce qui nous est cher, conclut M. Claude Charbonniaud, grand maître de la GLNF. Nous devons constater qu’il n’y a pas eu de rush vers la franc-maçonnerie. Allons-y prudemment pour ne pas attirer des gens sans idéal. » Même circonspection chez M. Jean-Claude Bousquet, grand maître de la GLF : « Les résultats obtenus sont modestes, dit-il. Mais nous ne sommes pas partisans du recrutement à tout- va qui attirerait des maçons tièdes ou tentés par l’affairisme. Nous devons être très prudents pour participer au recul du totalitarisme sans galvauder nos valeurs initiatiques. » Le triomphalisme, qui eut un temps, n’est plus de mise.

Source : http://www.kalinka-machja.com/

Par Alain FAUJAS - Publié dans : histoire de la FM
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Samedi 21 juin 2014 6 21 /06 /Juin /2014 08:30

Je publie une liste de 20 obédiences maçonniques avec leur nombre de frères et de sœurs. C’est une première. Le total est de 174 058 frères et sœurs (dont 32 457 sœurs soit 18,6%).  Il s’agit bien sûr de chiffres déclarés. Et il y a donc UNE question qui fera nécessairement débat : ces effectifs officiels sont-ils authentiques ?

1. Grand Orient de France (GODF) : 50 000 frères (dont 2,6% de sœurs).

2. Grande Loge de France (GLDF) : 33 000 frères.

3. Grande Loge nationale française (GLNF) : 25 500 frères.

4. Fédération française du Droit humain (FFDH) : 17 000 frères (dont 67% de sœurs).

5. Grande Loge de l’Alliance maçonnique française (GLAMF) : 14 700 frères.

6. Grande Loge féminine de France (GLFF) : 14 000 sœurs.

7. Grande Loge mixte de France (GLMF) : 4 900 (dont 45% de sœurs).

8. Grande Loge traditionnelle symbolique Opéra (GLTSO) : 4 700 frères.

9. Grande Loge européenne de la Fraternité universelle (GLEFU) : 2 400 frères (dont 22,5% de sœurs).

10. Grande Loge mixte universelle (GLMU) : 1 400 frères (dont 52% de sœurs).

11. Grande Loge féminine de Memphis-Misraïm (GLFMM) : 1 300 sœurs.

12. Ordre initiatique de l’Art royal (OITAR) : 1 200 frères (dont 50% de sœurs).

13. Grande Loge traditionnelle de France (GLTF) : 1 100 frères.

14. Grand Prieuré des Gaulles (GPDG) : 1 000 frères.

15. Grande Loge des cultures et des spiritualités (GLCS) : 900 frères (dont 30% de sœurs).

16. Grande Loge française de Memphis-Misraïm (GLFrMM) : 500 frères (dont 25% de sœurs).

17. Loge nationale de française (LNF) : 350 frères.

18. Grande Loge indépendante de France (GLIF) : 300 frères.

19. Grande Loge initiatique souveraine des rites unis (GLSRU) : 280 frères (dont 45% de sœurs).

20. Grande Loge nationale indépendante et régulière pour la France, les DOM et les TOM(GLNR) : 100 frères.

Petits commentaires sur l’évolution constatée sur 5 ans. Les effectifs ont progressé globalement de 9%. La proportion de sœurs n’a augmenté que d’1 point, passant de 17,6% à 18,6%. Les variations pour chaque obédience sont tellement différentes que cela en est troublant : GODF +1,6%, GLDF : +11,3%, GLNF:  -39% (scission), FFDH : +7,6%, GLFF : +9,4%, GLTSO : +17,5%, GLMF : +49%, GLMU : -3,4%, GLFMM : +8,3%. Et la LNF, sans changement.

Source : http://blogs.lexpress.fr/lumiere-franc-macon/2014/06/19/49475/

François Koch

Par François Koch - Publié dans : histoire de la FM
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Samedi 14 juin 2014 6 14 /06 /Juin /2014 08:35

Très Chers et Bien Aimés Frères,

La joie a ceci de particulier qu’elle se multiplie en se partageant. C’est une grande joie, une joie décuplée que j’ai le bonheur de partager avec vous : à l’occasion de leur réunion trimestrielle, la Grande Loge d’Irlande, la Grande Loge Unie d’Angleterre et la Grande Loge d’Écosse, viennent de renouer officiellement leurs relations d’amitié avec la GLNF, suspendues, puis rompues, en 2012, lors de la terrible crise que notre obédience a traversée.

En cette année de centenaire, la reconnaissance de notre Grande Loge Mère, la Grande Loge Unie d’Angleterre, prend une signification et un relief tout particuliers. Les tout premiers mots que m’inspire cette reconnaissance sont des mots de gratitude.

Gratitude envers chacun d’entre vous, pour l’attitude exemplaire que vous avez manifestée dans les heures difficiles. Dignité, humilité, discrétion et, surtout, Fraternité, nous ont conduits vers l’harmonie, vers la sérénité et la paix. Que chacun en soit remercié.

Gratitude envers nos Frères britanniques qui ont su écouter le fond de nos cœurs.

Gratitude envers l’équipe qui depuis des mois, chacun à sa place, œuvre sans relâche au renouveau de notre GLNF et à sa reconnaissance. Qu’il me soit permis de remercier devant vous notre Très Respectable Grand Maître Honoraire Jean-Claude Tardivat, lequel a engagé résolument au service de notre cause son énergie et le très grand crédit dont il jouit dans la maçonnerie régulière internationale. Qu’il me soit permis également de remercier notre Très Respectable Député Grand Maître Jean Boissière pour l’appui qu’il m’a donné. Qu’il me soit permis enfin de distinguer le travail exemplaire réalisé par l’équipe de la Chancellerie autour de notre Très Respectable Assistant Grand Maître et Grand Chancelier Jean-Pierre Rollet, lequel a préparé et conduit avec moi les conversations délicates ayant facilité ce résultat.

D’une façon plus large, le travail réalisé par mon collège de Grands Officiers autour de la réussite de notre centenaire, comme autour de la rénovation de notre Règlement Intérieur, la participation et l’appui unanime que vous leur avez apporté, le climat d’égrégore que vous avez su partager, tout cela nous conduit à la joie que nous partageons aujourd’hui.

Je sais pouvoir compter sur vous pour que cette joie ne soit pas ternie par des sentiments d’orgueil.

Soyons bienveillants envers tous nos Frères. Soyons heureux, ayons la sagesse de nous en rendre compte et de marquer ce jour exceptionnel et historique par les témoignages que vous jugerez utiles dans vos Loges ou dans vos Provinces. Pour autant, restons vigilants. Sachons garder au fond de nos cœurs l’amour de nos devoirs, l’attachement à notre Tradition et à l’esprit des Landmarks, qui inspire notre Fraternité.

Ce sont ces lignes directrices essentielles qui nous valent la reconnaissance dont nous sommes honorés.

L’harmonie, la simplicité, la Foi, le désir de faire des progrès en Sagesse, doivent rester les piliers de notre édifice personnel et de notre édifice commun. Restons unis et soyons attentifs à toujours contenir, de toutes nos forces, les germes de la division.

Soyons heureux mes Bien Aimés Frères.

Recevez l’assurance de ma fraternelle affection.

Par JP Servel - Publié dans : histoire de la FM
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Vendredi 25 avril 2014 5 25 /04 /Avr /2014 06:46

Les lecteurs de ce blog le savent car je l’écris souvent dans ces colonnes, de même que je l’ai souvent dit dans les conférences que je propose en France à l’étranger depuis déjà d’assez nombreuses années : la franc-maçonnerie, c’est un sujet qui s’étudie…

La maçonnerie, ça ne s’apprend pas ?

En effet, je ne crois pas que l’on puisse acquérir une maîtrise un tant soit peu sérieuse, profonde et fructueuse de l’univers maçonnique, sans y consacrer un certain effort intellectuel. Ce n’est pas un gros mot ! Le franc-maçonnerie ne vient pas de n’importe où. Elle s’est constituée dans des circonstances historiques, culturelles, sociales et religieuses qui éclairent ses structures, son esprit et ses symboles. Ignorer tout ce contexte fondateur, c’est courir un risque majeur de passer à côté de ses significations essentielles et de commettre, à leur sujet, d’énormes contresens. Du reste, le spectacle de la franc-maçonnerie en France, depuis des décennies, en apporte la preuve parfois affligeante.

Certes, je ne méconnais pas l'argumentation (?) qu’on oppose généralement à ce discours : la franc-maçonnerie n’est pas une école du soir, ni une académie ou une société savante. Le savoir est d’ordre intellectuel, alors que la franc-maçonnerie vise à la connaissance qui se déploie dans le registre initiatique et spirituel, etc. Vieille antienne post-guénonienne qui, du reste, comporte évidemment une part notable de vérité, mais quelle conséquence pratique en tire-t-on ?

Dans n’importe quel domaine de l’activité humaine – y compris dans la pratique d’une religion ! – on ne peut rien faire sans une certaine compétence. Entendons par là qu’on a pris la peine de reconnaître le terrain, de situer les enjeux, de récapituler l’histoire du domaine dont on s’occupe. Ce sont là des évidences que tout le monde partage. Or, en franc-maçonnerie, rien de tel : tout est permis, y compris les délires les plus échevelés. On peut y parler de tout, sur tous les tons, y compris quand on n’a jamais pris la peine d’y réfléchir vraiment ou de se documenter.

Me dira-t-on que « le secret de l’initiation est  incommunicable » ? Sans doute, mais la franc-maçonnerie réside pourtant dans des rituels et des symboles qui s’originent dans la culture religieuse, philosophique et anthropologique de l’occident chrétien. Cela fait plaisir ou non, c’est un autre sujet, mais ne pas la reconnaître, ou mieux (pire ?), décider de l’ignorer, cela porte un nom : le révisionnisme historique. Ne pas l’intégrer – avec la liberté d’examen que chacun conserve – cela conduit tout droit  à la confusion intellectuelle. 

Vous avez dit « maçonnologie ? »

C’est pour cette raison que depuis quelques décennies, une discipline a tenté de voir le jour : la maçonnologie. Je n’aime pas beaucoup le mot, mais il est désormais consacré par l’usage. Que désigne- t-il au juste ? Qu’on me pardonne de citer ici la définition que j’ai suggéré d’en donner dans le « Que sais-je ? » Les 100 mots de la franc-maçonnerie - c’est même la dernière définition proposée dans ce petit livre publié il y a quelques années avec Alain Bauer : 

100. Maçonnnologie 

Pendant longtemps, l’histoire maçonnique fut sinon exclusivement, du moins principalement écrite par des auteurs plus ou moins bien formés à la méthode historique, adversaires ou au contraire partisans  résolus de l’institution.

Depuis les années 1970, une « histoire laïque » de la franc-maçonnerie a pu naître. Entendons par là une histoire fondée sur les méthodes et les instruments de l’érudition classique.  Bien des mythes ont été détruits, bien des découvertes passionnantes ont aussi été faites sur les vraies sources intellectuelles de la franc-maçonnerie.
De ces recherches est née une discipline plurielle : lamaçonnologie. Au confluent de  l’histoire, de la sociologie, de la philosophie, des sciences religieuses  et de l’anthropologie, elle s’efforce de saisir les invariant de la pensée maçonnique et de décrire ses structures jusque dans leur actualité, sans jamais s’y impliquer.

Regard distancié et critique sur une institution complexe et souvent mal connue, elle est aujourd’hui enseignée en divers lieux universitaires, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique, en Espagne et en Italie… mais toujours pas en France. A noter, cependant, la création réussie de l’Institut Maçonnique de France (IMF), structure associative indépendante qui accueille depuis 2003 les chercheurs de toutes les horizons maçonniques français. 

Démarche souvent incomprise et parfois peu appréciée. C’est notamment celle que nous menons, avec toute l’équipe de la revue Renaissance Traditionnelle, depuis tant d’années, et qui fut saluée par les érudits maçonniques anglais : elle a été placée en tête des publications maçonnologiques actuelles, anglo-saxonnes comprises, lors d'un congrès en 2007 de la Cornerstone Society et elle a été également citée comme la plus importante dans son domaine selon la revue Freemasonry Today en octobre 2007. 

Cette démarche procède surtout  d’un changement de perspective qui oppose l’etic à l’emic

De l’emic à l’etic

Initialement empruntée aux études linguistiques, cette alternative de consonance bizarre est aujourd’hui largement utilisée dans le champ des sciences humaines. Eclairons-là en quelques mots – fût-ce au risque de la schématiser un peu.

La perspective emic est celle qui tente de comprendre « de l’intérieur » une démarche, une activité, un comportement, un code. C’est la langue qu’on parle, quand on est un locuteur naturel de cette langue ; le rite qu’on accomplit quand on ne s’interroge pas sur une tradition venue « du fond des temps » et qu’on met simplement en œuvre ; le geste qui s’impose à nous dans une situation émotionnelle donnée et qui nous a été léguée par notre éducation et fait partie de notre « schéma corporel ».  C’est, en quelque sorte, la vie saisie dans la spontanéité de son déroulement.

La perspective etic, c’est « l’arrêt sur image ». Le cliché ou l’enregistrement pris par l’ethnographe, document désormais pétrifié - pour le bon motif - et qui devient objet d’étude, s’offre à la déconstruction, à la comparaison distanciée, à l’analyse structurale. Elle n’abolit pas la vie (l’emic) mais elle lui adjoint une grille d’interprétation possible, détachée de tout a priori.

On voit quelle application nous pouvons en faire : le travail en loge, c’est l’emic de la franc-maçonnerie, et la maçonnologie sera son etic

Un séminaire

J’ai donc le projet, peut-être déraisonnable, de poser les bases d’une séminaire de maçonnologie, le tout premier du genre en France, et dont l’objet, au-delà de tout coloration obédientielle – une préoccupation qui m’est radicalement étrangère – et sans référence spécifique et encore moins exclusive à aucun Rite, proposerait des itinéraires documentés pour explorer les fondamentaux de la tradition maçonnique, en dehors de toute clôture idéologique – les « spiritualistes » contre les « adogmatiques », ou les « traditionalistes » contre les « libéraux » : toutes oppositions factices qui nous font perdre notre temps, nous éloignent des vrais sujets, et ne sont que des prétextes pour telle ou telle structure, de se présenter, selon une vieille obsession maçonnique, comme la plus ancienne, la plus authentique, la plus régulière, etc.

Je souhaiterais établir de séminaire sur un modèle académique, en mettant en œuvre deux types d’approche : 1. le contact et l’échange directs par des conférences « in real life » destinées à des groupes de travail, sur des thématiques précises balayées systématiquement pendant des mois – suivant une périodicité réaliste à fixer – 2. la mise à disposition sélective de textes et de documents de travail par le canal de ce blog ou d’un site dédié à mettre en place. Ces documents seraient accessibles par des mots de passe à ceux et celles qui auraient pris un engagement minimum de travail.

Comme tout séminaire, il pourrait comporter des activités complémentaires, des études « sur le terrain ». Au risque de déplaire ou de heurter certains - mais tel n’est pourtant pas mon but ! -  je ne pourrai proposer autre chose que des visites libres et sans engagement dans les Loges d’études et de recherches de la LNF où je poursuis, avec d’autres, ces travaux très spécifiques depuis des années.

Je comprends que de telles  procédures puissent rebuter certains et je respecte ce point de vue. Je ferai aussi observer que la maçonnerie américaine, dont on proclame souvent, avec un peu de condescendance, l’irrémédiable déclin et le faible niveau intellectuel, a créé dans certains États, un processus de « certification » qui s’apparente à celui de l’acquisition de diplômes universitaires : un programme de travail et des contrôles qui conduisent à une certification finale.

J’imagine sans peine les commentaires ironiques – voire offusqués -  de certains : « Comment ? Maintenant il faut passer des examens pour faire de la maçonnerie ? » Encore une fois, je ne cherche pas à convaincre quiconque ne souhaite pas l’être ! Je dis simplement que si la maçonnerie veut préserver sa dignité, sa profondeur, et finalement son avenir, elle ne peut demeurer « l’auberge espagnole » où l’on ne trouve que ce qui traîne ici ou là.

Si cette suggestion recueille l’intérêt d’un nombre suffisant de Frères et de Sœurs sincères et attachés à la franc-maçonnerie au point de lui consacrer quelques efforts sérieux et un peu de temps utilisé avec rigueur, alors nous pourrons peut-être voir naitre ce séminaire.

N’hésitez pas à me faire part de vos réactions (Bouton « Me contacter »)…et ne m’en veuillez pas si je ne réponds pas tout de suite. En fonction des opinions qui s’exprimeront, et dont j’effectuerai la synthèse, je pourrai ou non concevoir un projet plus précis et plus structuré.

Pendant ce temps le voyage continue : bonne navigation sur Pierres Vivantes  !

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/archive/2014/04/13/un-seminaire-de-maconnologie-5346239.html

Par Roger DACHEZ - Publié dans : histoire de la FM
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Dimanche 20 avril 2014 7 20 /04 /Avr /2014 09:36

Parmi les "mystères" qui peuplent l'histoire du Régime Écossais Rectifié (RER), la Grande Profession, classe invisible et et supposée secrète qui devait dominer le système tout entier sans révéler l'identité de ses membres, n'est pas le moindre. Les fantasmes qu'elle a suscités - et suscite encore ! - mais aussi les polémiques ou les aigreurs - sont sans nombre.

Voici quelques repères pour comprendre. 

1. Une équivoque fondatrice

Voici ce que Willermoz écrivait en 1812 à l'un des ses correspondants : 

« Celui qui reçoit le grade de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte apprend par l'instruction qui le termine, que ce grade qui est une conclusion très satisfaisante est le dernier terme du Régime, qu'il n'a rien de plus à lui demander ni à en attendre. Malgré cette déclaration, quelques uns par ci, par là, se plaisent à penser qu'au-delà de ce grade, existent encore quelques grades ou instructions d'un ordre et d'un genre plus élevé. Mais si cette conjecture était fondée, il n'en résulterait pas moins que quelque chose qui serait au delà, n'étant ni annoncée ni avouée, c'est-à-dire ni reconnue par les Directoires et les Régences, personne n'a le droit de le leur demander et que toute sollicitation serait inutile et déplacée. »

Willermoz, alors âgé de 82 ans et qui est considéré par tous à cette époque comme un « saint homme », se livre pourtant ici à un mensonge par omission partielle. Il nous dit en substance que quand on reçoit le grade de CBCS, on n’a plus rien d'autre à attendre au sein du RER. Cela paraît clair. Néanmoins, il ajoute que s’il y avait « quelque chose » d'autre, comme personne ne le reconnaît ou n'en parle, il est sans utilité de l’évoquer ou de poser la moindre question à ce propos.

Cela signifie-t-il qu'il y ait quelque chose ou qu'il n'y ait rien ? La formulation de Willermoz, on le voit sans peine, est extrêmement ambiguë. Or, elle l’est délibérément.

Tout le problème de la Profession et de la Grande Profession repose en fait sur cette ambiguïté.  Du reste ce principe présentait une certaine ancienneté dans le vocabulaire interne de l’Ordre. Comme pour les structures, équivoques et ambivalentes, les grades de l’Ordre intérieur, dans la SOT, pouvaient déjà susciter certaines confusions.

C’est ainsi que parmi les chevaliers, on distinguait déjà  deux classes : Chevalier Templier et Chevalier Profès. Mais en réalité cela n'avait rien à voir avec ce que sera plus tard la Grande Profession du RER ; c'était une simple copie des pratiques de nombres d’ordres religieux où l'on est d'abord novice puis profès quand on a accompli ses vœux définitifs. Le Chevalier du Temple – dans la SOT – était donc Templier à titre provisoire et le Chevalier Profès l’était à titre définitif.

2. Naissance des Grands Profès

Lors de la réforme opérée à Lyon, en 1778, les classes de l’Ordre intérieur avaient été simplifiées. En particulier, la distinction entre le Chevalier « ordinaire », si l’on peut ainsi s’exprimer, et le Chevalier Profès, avait été supprimée.

Toutefois, au-delà des réformes rituelles officiellement approuvées par le Convent et la rédaction des deux textes fondamentaux du Régime (le Code maçonnique des Loges réunies et rectifiées et le Code général des règlements de l’Ordre des CBCS), une innovation bien plus considérable, mais nulle part documentée dans les Actes du Convent, avait été introduite : l’Ordre des Grands Profès. 

Réservée à un tout petit nombre d’élus, parmi lesquels Willermoz introduisit tout d’abord son cercle rapproché, cette classe suprême fut d’emblée conçue comme le cénacle choisi où serait préservée la doctrine coën appliquée à la maçonnerie, et où se constituerait la phalange secrète qui, sans paraître en tant que telle, s’assurerait de la pérennité des principes spirituels du Régime, à tous les niveaux de l’Ordre rectifié.

En divers lieux où le RER était établi, un « Collège Métropolitain » de Grands Profès était ainsi créé. Chaque Collège  comprenait trois officiers : le Président, le Dépositaire – gardien des rituels et des instructions – et le Censeur – chargé de sélectionner les candidats. Avant la Révolution, il y eut ainsi des Collèges à Lyon, Strasbourg, Chambéry, Grenoble ou Montpellier.

La réception en elle-même, telle que se pratiqua dès l’origine, n'a rien de mystérieux puisqu’on en trouve les manuscrits à la bibliothèque municipale de Lyon, dans le fonds Willermoz. Ces textes ont d'ailleurs été publiés une première fois avant la dernière guerre dans un ouvrage de Paul Vuilliaud,  Joseph de Maistre Franc-Maçon [1]  , pour le texte de la Profession et, pour le texte de la Grande Profession, une transcription a été publiée en appendice du grand livre d'histoire du RER de Le Forestier, dans l'édition procurée par Antoine Faivre en 1970.

La cérémonie de réception était extrêmement simple : les Frères membres du Collège s'asseyaient en cercle, on disait une prière pour l'ouverture des travaux puis on introduisait dans l'assemblée le récipiendaire et on lui délivrait le long discours d'instruction [2]  dont on lui demandait ensuite de prendre une copie unique qu'il ne devait jamais donner à personne d'autre. On pouvait alors fermer le Collège par une autre prière. Les thèmes du discours changeaient entre la Profession et la Grande Profession mais la procédure  d’ensemble demeurait la même.

Avant la Révolution, environ 70  personnes, en France, en Allemagne, en Italie, ont été reçus Profès et Grand Profès – quelques-uns n’ont jamais franchi la seconde étape.  Malgré la modestie relative de ces effectifs, le secret impénétrable où la Grande Profession devait demeurer enclose fut éventé assez tôt…

3. Fonction et destin de la Grande Profession

Mais d’emblée la question importante fut : qui avait écrit ces textes et d'où venaient-ils ? La thèse officielle était que l’on transmettait dans l’Ordre « un extrait fidèle de cette sainte doctrine parvenue d’âge en âge par l’initiation jusqu’à nous ». Mais l’origine réelle de ces textes eux-mêmes est heureusement moins mystérieuse.

Dans une lettre écrite par Willermoz en 1781, voici ce qu'il disait à Charles de Hesse-Cassel :

« Pour répondre sommairement aux questions que me pose votre Altesse Sérénissime, je lui confesse que je suis le seul auteur et le principal rédacteur des deux instructions secrètes de Profès et de Grand Profès qui lui ont été communiquées ainsi que des statuts, formules et prières qui y sont jointes et aussi d'une autre instruction qui les précède laquelle est communiquée sans mystère ni engagement particulier à presque tous les Chevaliers le jour même de leur vestition. Celle-ci contient des anecdotes fort connues et aussi une délibération du Convent national de Lyon. Au commencement de l'année 1767, j'eus le bonheur d'acquérir mes premières connaissances dans l'ordre dont j'ai fait mention [3]  à votre Altesse Sérénissime, un an après j'entrepris un autre voyage et j'obtins le septième et dernier grade de cet Ordre. Celui de qui je l'ai reçu se disait être l'un des sept chefs souverains et universels de l'Ordre et a prouvé souvent son savoir par des faits. En suivant ce dernier, je reçus en même temps le pouvoir de conférer les degrés inférieurs, me conformant pour cela à ce qui me fut prescrit. Cependant je n'en fis nul usage pendant quelques années que j'employais à m'instruire et à me fortifier. Ce fut seulement en 1772 que je commençais à recevoir mon frère médecin et après, un certain nombre d'autres Frères. »

Willermoz explique encore dans cette longue lettre qu'il a rédigé ces instructions en y intégrant la doctrine martinésiste. En d'autres termes, il reconnaît qu'il a créé de toutes pièces  la Grande Profession et que l'objectif qu’il poursuivait ainsi était tout simplement de transmettre à un petit nombre d'élus les connaissances nécessaires pour être les gardiens secrets, les gardiens discrets, les gardiens invisibles mais bien présents de la pure doctrine rectifiée.

Les choses sont allées ainsi jusqu'à la Révolution et puis, nous l’avons vu, le Régime rectifié s'est interrompu comme toute la maçonnerie. Il n'a repris que sous le Consulat, vers 1802. Finalement, vers 1830, Willermoz étant mort depuis plusieurs années et alors qu’il avait fait de Joseph Antoine Pont son exécuteur testamentaire et héritier spirituel, ce dernier, constatant que le RER n'était plus en activité en France, remit ses archives à la Suisse où le RER continua de vivre jusqu'au début de ce XXème siècle où le RER est revenu en France.

Or J.A. Pont, qui dans l'Ordre intérieur s'appelait A ponte alto et avait été reçu à la Grande Profession, était en 1830 le « seul dépositaire légal du Collège métropolitain établi à Lyon » et « seul grand dignitaire de l’Ordre subsistant dudit Collège ». Pendant très longtemps on a pensé que la Grande Profession avait donc disparu avec lui lorsqu’il mourut, en 1838, mais c'était une erreur.

En effet, on doit à Robert Amadou d’avoir publié une lettre de J. A. Pont en date du 29 mai 1830, adressée à des Frères de Genève, dans laquelle il constitue Grand Profès par correspondance plusieurs membres des Préfectures de Genève et de Zürich, et leur confère le droit de maintenir la Grande Profession en un collège des Grands Profès de Genève. Ce qui veut dire que tout au long du XIXème siècle, il a subsisté dans le dernier endroit au monde où l'on pratiquait le RER, un Collège de Grands Profès, dont par nature personne ne devait connaître l'existence et qui n'avait aucune activité ostensible.

A la fin des années 1960, bien plus d’un siècle après ces faits, diverses rumeurs couraient encore à l’occasion, en France, sur la nature exacte et surtout sur l’état de la Grande Profession, certains affirmant qu’elle avait totalement disparu, d’autres soutenant qu’elle n’avait jamais cessé d’exister. C'est alors qu'en 1969, coup de tonnerre dans un ciel serein, dans le n° 391 de la célèbre revue maçonnique Le Symbolisme[4]  , on publia un article assez court signé du pseudonyme de  Maharba et qui s'intitulait : « A propos du RER et de la Grande Profession ». 

Ce texte inspiré, sans commentaires, plongea tout le monde dans l'incertitude : qui était Maharba ? A quel titre parlait-il ? Maharba lui-même a donné indirectement une clé puisque, dans des textes que Robert Amadou rédigea quelques années plus tard pour le Dictionnaire de la franc-maçonnerie dirigé par Daniel Ligou, l’auteur révèle que Maharba lui avait fraternellement confié avoir rédigé le texte de 1969 « sur ordre », ce qui veut dire que Maharba était en fait le porte parole des Grands Profès. La caution de Robert Amadou, en l’occurrence, ne permet pas d’en douter.

Le Grand Architecte de l'Univers, dit notamment Maharba, « n'a jamais laissé s’interrompre » la Grande Profession. Et la fonction de la Grande Profession, si l'on essaye de tirer la substance du texte de Maharba, c'est la commune aspiration de tous les membres du Régime à comprendre le RER, dessein que s’efforcent d’accomplir anonymement les Grands Profès, quelle que soit par ailleurs leur dignité ou leur absence de dignité officielle. Il faut en quelque sorte désincarner la Grande Profession. Maharba précise encore :

« La Grande Profession ne peut être confondue avec un grade maçonnique ni avec un degré chevaleresque et surtout pas avec ces grades et ces degrés qu’elle surplombe […]

" La Grande Profession enchâsse l’arcane de la Franc-Maçonnerie et y participe, quoiqu’elle ne soit point d’essence maçonnique. Ses secrets sont inexprimables et c’est ainsi quelle forme, de soi, une classe secrète. »

Les Grands Profès n'interviennent donc pas dans l'ordre pyramidal du Régime : ils culminent dans la pure spiritualité, sans en tirer de vaine gloire, et ne se préoccupent pas de proclamer ou d'exhiber leur qualité. La question n'est donc pas de savoir s'ils existent ou s'ils n'existent pas, s'il y en a ou s'il n'y en a pas, s'il y en a encore ou s'il n'y en a plus : ce que dit Maharba, c'est qu'il faut dépasser cet aspect purement administratif. Mais ce que l'on doit surtout souligner, c'est qu'à chaque fois qu’un Grand Profès se présente en disant qu'il l'est, on peut être sûr qu'il ne l'est pas. Il en va, sur ce point, de la Grande Profession comme de la franc-maçonnerie elle-même : les contrefaçons pullulent…

4. La Grande Profession en notre temps ?

Le seul Collège dérivant des Grands Profès du XVIIIème  siècle et dont l'existence ait été attestée de façon constante est bien celui de Genève. Depuis des années, il ne se manifeste plus publiquement d'aucune manière – ce qui, naturellement, ne signifie nullement qu’il ait cessé d’œuvrer. Il n'a pas été demandé à quelque « Maharba bis » de produire un nouveau texte en sorte que personne ne sait si ce Collège existe encore ou s'il n'existe pas et, d'ailleurs, cela n'a pas beaucoup d'importance.

On peut, à plus de deux siècle de distance, s‘interroger sur l’initiative de Willermoz : était-ce une bonne idée ? Fallait-il vraiment créer un classe secrète – mais bientôt très connue –, avec tous les malentendus et parfois la jalousie ou les ambitions que cela pouvait susciter ?  L’historien ne peut répondre à cette question mais il doit constater que si la Grande Profession a provoqué quelques discussions et quelques difficultés avant la Révolution, dans un tout petit milieu maçonnique, elle a du moins permis de souligner jusqu’à nos jours que sans la doctrine spirituelle qui le structure, le RER risquerait fort de perdre tout son sens.  

En 2005, on a publié des extraits des carnets personnels de Jean Saunier[5] , maçon rectifié d’importance, auteur dans les 40 dernières années de nombreux articles et ouvrages estimés sur ce sujet. Or, Jean Saunier était membre du Collège des Grands Profès de Genève et il rapporte dans ses carnets des événements résumés par Serge Caillet, éditeur de ces textes précieux. On y apprend qu’au début des années 1970, des maçons rectifiés français parmi les plus éminents s’étaient engagés dans la restauration d'un Collège conforme aux usages de la Profession et de la Grande Profession, mais que leur filiation posait un problème. C'est ainsi qu'en juin 1974, ils sollicitèrent Jean Saunier à qui ils offrirent la présidence de leur Collège. Serge Caillet cite alors les carnets de Jean Saunier :

« Le 3 juillet 1974, fête de la Saint Thomas, me trouvant disposé et désireux de contribuer autant que je le pourrais, par delà toutes les controverses auxquelles j'ai pu et pourrait être mêlé au renouveau de l'Ordre rectifié, j'ai eu connaissance des travaux d'un Collège de Profès et de Grands Profès fondé sur une régularité douteuse mais dont les membres ont su douter eux-mêmes à bon escient. C'est pourquoi j'ai estimé de mon devoir d'accepter la présidence de leur Collège ainsi qu'il me l'ont proposée et de valider pleinement pour autant que j'en aie reçu le pouvoir, tous les travaux des Profès et Grands Profès présents ce jour et dont les noms sont consignés dans le présent cahier à la date de ce jour, de telle manière que les uns et les autres puissent à l'avenir se prévaloir légitimement de la qualité de Profès et Grands Profès. »

Et Serge Caillet de conclure : « Dieu voulant, ce Collège-là s'est maintenu depuis dans le silence qui sied à la Grande Profession depuis toujours. »

L’histoire bégaye, dit-on volontiers. Elle le fait trop souvent pour le pire, nous le savons, mais aussi parfois, on le voit ici, pour le meilleur…

 [1]  Nourry, Paris, 1926 (reprint, Archè, Milan, 1990)

[2]  Une trentaine de pages imprimées pour la Grande Profession…

[3]  C'est-à-dire l'Ordre des Elus Coëns.

[4]  Fondée en 1912 par Oswald Wirth qui la dirigea jusqu’en 1938. Marius Lepage (1902-1972) fut son digne successeur.

[5]  Préface de son ouvrage posthume, rassemblant la plupart de ses contributions sur le RER : Les chevaliers aux portes du Temple : Aux origines du Rite Ecossais Rectifié, Ivoire-Clair, 2005.

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/

Par R DACHEZ - Publié dans : histoire de la FM
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Vendredi 18 avril 2014 5 18 /04 /Avr /2014 14:08

Le premier Convent de la Grande Loge Indépendante de France s’est tenu, samedi dernier, le 12 avril 2014, dans le Grand Temple de Neuilly Bineau, en présence d’une centaine de Frères et de celle du Grand Maitre de la Grande Loge de France, Marc Henry et du Grand Maitre de la Grande Loge de l’Alliance Maçonnique Française, Alain Juillet et leurs délégations. 

Les Délégués des Loges ont renouvelé à l’unanimité le mandat du Grand Maitre, Jean-François Buherne. Celui-ci a remis leurs Chartes à deux nouvelles Loges et a signé le Concordat entre la Grande Loge Indépendante de France et le Directoire National des Loges Ecossaises de Saint André et le Traité de Reconnaissance et d’Amitié Mutuelle avec l’Ordre Intérieur Rectifié Indépendant.grande-loge-independante-de-france-GLIF4-copie-1.jpg

Le Grand Maitre a rappelé dans son allocution que la raison d’être de la création de la Grande Loge Indépendante de France est de recouvrer la reconnaissance universelle et internationale, objectif engagé au sein de la Confédération Maçonnique de France. Il a ajouté que « le développement de la Grande Loge Indépendante de France se poursuivra en privilégiant la qualité à la quantité, la simplicité, la courtoisie et la discrétion ; que cette croissance contrôlée se perpétuera dans la plus grande harmonie en favorisant l’ouverture aux autres Loges ou aux Frères qui frapperont à notre porte, pour peu, bien sûr, qu’ils partagent nos valeurs maçonniques ».

Par GLIF - Publié dans : histoire de la FM
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