histoire de la FM

Mardi 16 septembre 2008

La Légende d’HIRAM

racontée par Gérard de Nerval

dans son ouvrage “ Voyage en Orient ”

 

Histoire de la Reine du matin et de Soliman, Prince des Génies.

 

Chapitre XII. Macbénach

 

(...) Le temps était bas, et le soleil, en pâlissant, avait vu la nuit sur la terre. Au bruit des manteaux sonnant l'appel sur les timbres d'airain, Adoniram, s'arrachant à ses pensées, traversa la foule des ouvriers rassemblés ; et pour présider à la paye il pénétra dans le temple, dont il entrouvrit la porte orientale, se plaçant lui-même au pied de la colonne Jakin.

Des torches allumées sous le péristyle pétillaient en recevant quelques gouttes d'une pluie tiède, aux caresses de laquelle les ouvriers haletants offraient gaiement leur poitrine.

La foule était nombreuse ; et Adoniram, outre les comptables, avait à sa disposition des distributeurs préposés aux divers ordres. La séparation des trois degrés hiérarchiques s'opérait par la vertu d'un mot d'ordre qui remplaçait, en cette circonstance, les signes manuels dont l'échange aurait pris trop de temps. Puis le salaire était livré sur l'énoncé du mot de passe.

Le mot d'ordre des apprentis avait été précédemment JAKIN, nom d'une des colonnes de bronze ; le mot d'ordre des autres compagnons, BOOZ, nom de l'autre pilier ; le mot des maîtres JÉOVAH.

Classés par catégories et rangés à la file, les ouvriers se présentaient aux comptoirs, devant les intendants, présidés par Adoniram qui leur touchait la main, et à l'oreille de qui ils disaient un mot à voix basse. Pour ce dernier jour, le mot de passe avait été changé. L'apprenti disait TUBALKAÏN ; le compagnon, SCHIBBOLETH ; et le maître, GIBLIM.

Peu à peu la foule s'éclaircit, l'enceinte devint déserte, et les derniers solliciteurs s'étant retirés, l'on reconnut que tout le monde ne s'était pas présenté, car il restait encore de l'argent dans la caisse.

"Demain, dit Adoniram, vous ferez des appels afin de savoir s'il y a des ouvriers malades, ou si la mort en a visité quelques-uns."

Dès que chacun fut éloigné, Adoniram vigilant et zélé jusqu'au dernier jour, prit, suivant sa coutume, une lampe pour aller faire la ronde dans les ateliers déserts et dans les divers quartiers du temple, afin de s'assurer de l'exécution de ses ordres et de l'extinction des feux. Ses pas résonnaient tristement sur les dalles : une fois encore il contempla ses oeuvres, et s'arrêta longtemps devant un groupe de chérubins ailés, dernier travail du jeune Benoni.

"Cher enfant !" murmura-t-il avec un soupir.

Ce pèlerinage accompli, Adoniram se retrouva dans la grande salle du temple. Les ténèbres épaissies autour de sa lampe se déroulaient en volutes rougeâtres, marquant les hautes nervures des voûtes, et les parois de la salle, d'où l'on sortait par trois portes regardant le septentrion, le couchant et l'orient.

La première, celle du nord, était réservée au peuple ; la seconde livrait passage au roi et à ses guerriers ; la porte de l'Orient était celle des lévites ; les colonnes d'airain, Jakin et Booz, se distinguaient à l'extérieur de la troisième.

Avant de sortir par la porte de l'occident, la plus rapprochée de lui, Adoniram jeta la vue sur le fond ténébreux de la salle, et son imagination frappée des statues nombreuses qu'il venait de contempler évoque dans les ombres le fantôme de Tubal-Kaïn. Son oeil fixe essaya de percer les ténèbres ; mais la chimère grandit en s'effaçant, atteignit les combles du temple et s'évanouit dans les profondeurs des murs, comme l'ombre portée d'un homme éclairé par un flambeau qui s'éloigne. Un cri plaintif sembla résonner sous les voûtes.

Alors Adoniram se détourna s'apprêtant à sortir. Soudain une forme humaine se détacha du pilastre, et d'un ton farouche lui dit :

"Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres."

Adoniram était sans armes ; objet du respect de tous, habitué à commander d'un signe, il ne songeait pas même à défendre sa personne sacrée.

"Malheureux ! répond-il en reconnaissant le compagnon Méthousaël, éloigne-toi ! Tu seras reçu parmi les maîtres quand la trahison et le crime seront honorés ! Fuis avec tes complices avant que la justice de Soliman atteigne vos têtes."

Méthousaël l'entend, et lève d'un bras vigoureux son marteau, qui retombe avec fracas sur le crâne d'Adoniram. L'artiste chancelle étourdi, par un mouvement instinctif, il cherche une issue à la seconde porte, celle du Septentrion. Là se trouvait le Syrien Phanor, qui lui dit :

"Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres !

- Tu n'as pas sept années de campagne ! répliqua d'une voix éteinte Adonirm.

- Le mot de passe !

- Jamais !"

Phanor, le maçon, lui enfonça son ciseau dans le flanc ; mais il ne put redoubler, car l'architecte du temple, réveillé par la douleur, vola comme un trait jusqu'à la porte d'Orient, pour échapper à ses assassins.

C'est là qu'Amrou le Phénicien, compagnon parmi les charpentiers, l'attendait pour lui crier à son tour :

"Si tu veux passer, livre-moi le mot de passe des maîtres.

- Ce n'est pas ainsi que je l'ai gagné, articula avec peine Adoniram épuisé ; demande-le à celui qui t'envoie."

Comme il s'efforçait de s'ouvrir un passage, Amrou lui plongea la pointe de son compas dans le coeur.

C'est en ce moment que l'orage éclata, signalé par un grand coup de tonnerre.

Adoniram était gisant sur le pavé, et son corps couvrait trois dalles. A ses pieds s'étaient réunis les meurtriers, se tenant par la main.

"Cet homme était grand, murmura Phanor.

-Il n'occupera pas dans la tombe un plus vaste espace que toi, dit Amrou.

- Que son sang retombe sur Soliman Ben-Daoud !

- Gémissons sur nous-mêmes, répliqua Méthousaël, nous possédons le secret du roi. Anéantissons la preuve du meurtre ; la pluie tombe ; la nuit est sans clarté ; Éblis nous protège. Entraînons ces restes loin de la ville, et confions-les à la terre."

Ils enveloppèrent donc le corps dans un long tablier de peau blanche, et, le soulevant dans leurs bras, ils descendirent sans bruit au bord du Cédron, se dirigeant vers un tertre solitaire situé au-delà du chemin de Béthanie. Comme ils y arrivaient, troublés et le frisson dans le coeur, ils se virent tout à coup en présence d'une escorte de cavaliers. Le crime est craintif, ils s'arrêterent ; les gens qui fuient sont timides... et c'est alors que la reine de Saba passa en silence devant des assassins épouvantés qui traînaient les restes de son époux Adoniram.

Ceux-ci allèrent plus loin et creusèrent un trou dans la terre qui recouvrit le corps de l'artiste. Après quoi Méthousaël, arrachant une jeune tige d'accacia, la planta dans le sol fraîchement labouré sous lequel reposait la victime.

Pendant ce temps-là, Balkis fuyait à travers les vallées ; la foudre déchirait les cieux, et Soliman dormait.

Sa plaie était plus cruelle, car il devait se réveiller. (...) le bruit du meurtre d'Adoniram s'étant répandu, le peuple soulevé demanda justice, et le roi ordonna que neuf maîtres justifiassent de la mort de l'artiste, en retrouvant son corps.

Il s'était passé dix-sept jours : les perquisitions aux alentours du temple avaient été stériles, et les maîtres parcouraient en vain les campagnes. L'un d'eux, accablé par la chaleur, ayant voulu, pour gravir plus aisément, s'accrocher à un rameau d'acacia d'où venait de s'envoler un oiseau brillant et inconnu, fut surpris de s'apercevoir que l'arbuste entier cédait sous sa main, et ne tenait point à la terre. Elle était récemment fouillée, et le maître étonné appela ses compagnons.

Aussitôt les neuf creusèrent avec leurs ongles et constatèrent la forme d'une fosse.

Alors l'un d'eux dit à ses frères :

"Les coupables sont peut-être des félons qui auront voulu arracher à Adoniram le mot de passe des maîtres. De crainte qu'ils n'y soient parvenus, ne serait-il pas prudent de le changer?

- Quel mot adopterons-nous ? objecta un autre.

- Si nous retrouvons là notre maître, repartit un troisième, la première parole qui sera prononcée par l'un de nous servira de mot de passe ; elle éternisera le souvenir de crime et du serment que nous faisons ici de le venger, nous et nos enfants, sur ses meurtriers, et leur postérité la plus reculée."

Le serment fut juré ; leurs mains s'unirent sur la fosse, et ils se reprirent à fouiller avec ardeur.

Le cadavre ayant été reconnu, un des maîtres le prit par un doigt, et la peau lui resta à la main ; il en fut de même pour un second ; un troisième le saisit par le poignet de la manière dont les maîtres en usent envers le compagnon, et la peau se sépara encore ; sur quoi il s'écria : MAKBÉNACH, qui signifie : LA CHAIR QUITTE LES OS.

Sur-le-champ ils convinrent que ce mot serait dorénavant le mot de maître et le cri de ralliement des vengeurs d'Adoniram, et la justice de Dieu a voulu que ce mot ait, durant des siècles, ameuté les peuples contre la lignée des rois.

Phanor, Amrou et Méthousaël avaient pris la fuite ; mais reconnus pour de faux frères, ils périrent de la main des ouvriers, dans les États de Maaca, roi du pays de Geth, où ils se cachaient sous les noms de Sterkin, d'Oterfut et de Hoben.

Néanmoins, les corporations, par une inspiration secrète, continuèrent toujours à poursuivre leur vengeance déçue, sur Abiram, ou le meurtrier... Et la postérité d'Adoniram resta sacrée pour eux ; car longtemps après ils juraient encore par les fils de la veuve, ainsi désignaient-ils les descendants d'Adoniram et de la reine de Saba.


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Dimanche 17 août 2008

 

Cinquante personnes instruites, pieuses, et raisonnables, s'assemblent depuis un an tous les dimanches dans une ville peuplée et commerçante : elles font des prières, après lesquelles un membre de la société prononce un discours ; ensuite on dîne, et après le repas on fait une collecte pour les pauvres.
Chacun préside à son tour; c'est au président à faire la prière et à prononcer le sermon. Voici une de ces prières et un de ces sermons. Si les semences de ces paroles tombent dans une bonne terre, on ne doute pas qu'elles ne fructifient.

Prière

Dieu de tous les globes et de tous les êtres, la seule prière qui puisse vous convenir est la soumission : car que demander à celui qui a tout ordonné, tout prévu, tout enchaîné, depuis l'origine des choses ?
Si pourtant il est permis de représenter ses besoins à un père, conservez dans nos coeurs cette soumission même, conservez-y votre religion pure ; écartez de nous toute superstition : si l'on peut vous insulter par des sacrifices indignes, abolissez ces infâmes mystères ; si l'on peut déshonorer la Divinité par des fables absurdes, périssent ces fables à jamais ; si les jours du prince et du magistrat ne sont point comptés de toute éternité, prolongez la durée de leurs jours ; conservez la pureté de nos moeurs, l'amitié que nos frères se portent, la bienveillance qu'ils ont pour tous les hommes, leur obéissance pour les lois, et leur sagesse dans la conduite privée ; qu'ils vivent et qu'ils meurent en n'adorant qu'un seul Dieu, rémunérateur du bien, vengeur du mal, un Dieu qui n'a pu naître ni mourir, ni avoir des associés, mais qui a dans ce monde trop d'enfants rebelles.

Sermon

Mes frères, la religion est la voix secrète de Dieu, qui parle à tous les hommes ; elle doit tous les réunir, et non les diviser : donc toute religion qui n'appartient qu'à un peuple est fausse. La nôtre est dans son principe celle de l'univers entier, car nous adorons un Être suprême comme toutes les nations l'adorent, nous pratiquons la justice que toutes les nations enseignent, et nous rejetons tous ces mensonges que les peuples se reprochent les uns aux autres.
Ainsi, d'accord avec eux dans le principe qui les concilie, nous différons d'eux dans les choses où ils se combattent. Il est impossible que le point dans lequel tous les hommes de tous les temps se réunissent ne soit l'unique centre de la vérité, et que les points dans lesquels ils diffèrent tous ne soient les étendards du mensonge. La religion doit être conforme à la morale, et universelle comme elle : ainsi toute religion dont les dogmes offensent la morale est certainement fausse.
C'est sous ce double aspect de perversité et de fausseté que nous examinerons dans ce discours les livres des Hébreux et de ceux qui leur ont succédé.
Voyons d'abord si ces livres sont conformes à la morale, ensuite nous verrons s'ils peuvent avoir quelque ombre de vraisemblance. Les deux premiers points seront pour l'Ancien Testament, et le troisième pour le Nouveau.

Premier point

Vous savez, mes frères, quelle horreur nous a saisis lorsque nous avons lu ensemble les écrits des Hébreux, en portant seulement notre attention sur tous les traits contre la pureté, la charité, la bonne foi, la justice, et la raison universelle, que non seulement on trouve dans chaque chapitre, mais que, pour comble de malheur, on y trouve consacrés. Premièrement, sans parler de l'injustice extravagante dont on ose charger l'Être suprême, d'avoir donné la parole à un serpent pour séduire une femme, et perdre l'innocente postérité de cette femme, suivons pied à pied toutes les horreurs historiques qui révoltent la nature et le bon sens. Un des premiers patriarches, Loth, neveu d'Abraham, reçoit chez lui deux anges déguisés en pèlerins ; les habitants de Sodome conçoivent des désirs impudiques pour les deux anges ; Loth, qui avait deux jeunes filles promises en mariage, offre de les prostituer au peuple à la place de ces deux étrangers. Il fallait que ces filles fussent étrangement accoutumées à être prostituées, puisque la première chose qu'elles font après que leur ville a été consumée par une pluie de feu, et que leur mère a été changée en une statue de sel, c'est d'enivrer leur père deux nuits de suite pour coucher avec lui l'une après l'autre : cela est imité de l'ancienne fable arabique de Cyniras et de Myrrha ; mais, dans cette fable bien plus honnête, Myrrha est punie de son crime, au lieu que les filles de Loth sont récompensées par la plus grande et la plus chère des bénédictions selon l'esprit juif, elles sont mères d'une nombreuse postérité.
Nous n'insisterons point sur le mensonge d'Isaac, père des justes, qui dit que sa femme est sa soeur, soit qu'il ait renouvelé ce mensonge d'Abraham, soit qu'Abraham fût coupable en effet d'avoir fait de sa soeur sa propre femme ; mais arrêtons-nous un moment au patriarche Jacob, qu'on nous donne comme le modèle des hommes.
Il force son frère, qui meurt de faim, de lui céder son droit d'aînesse pour une assiette de lentilles ; ensuite il trompe son vieux père au lit de la mort ; après avoir trompé son père, il trompe et vole son beau-père Laban : c'est peu d'épouser deux soeurs, il couche avec toutes ses servantes ; et Dieu bénit cette incontinence et ces fourberies. Quelles sont les actions des enfants d'un tel père
Dina sa fille plaît à un prince de Sichem, et il est vraisemblable qu'elle aime ce prince, puisqu'elle couche avec lui ; le prince la demande en mariage, on la lui accorde à condition qu'il se fera circoncire, lui et son peuple. Ce prince accepte la proposition ; mais, sitôt que lui et les siens se sont fait cette opération douloureuse, qui pourtant leur devait laisser assez de forces pour se défendre, la famille de Jacob égorge tous les hommes de Sichem, et fait esclaves les femmes et les enfants. Nous avons, dans notre enfance, entendu l'histoire de Thyeste et de Pélopée ; cette incestueuse abomination est renouvelée dans Juda, le patriarche et le père de la première tribu : il couche avec sa belle-fille, ensuite il veut la faire mourir. Ce livre, après cela, suppose que Joseph, un enfant de cette famille errante, est vendu en Égypte, et que cet étranger y est établi premier ministre pour avoir expliqué un songe. Mais quel premier ministre qu'un homme qui, dans un temps de famine, oblige toute une nation de se faire esclave pour avoir du pain ! Quel magistrat parmi nous, dans un temps de famine, oserait proposer un marché si abominable ? ; et quelle nation accepterait cet infâme marché ? N'examinons point ici comment soixante et dix personnes de la famille de Joseph, qui s'établirent en Égypte, purent, en deux cent quinze ans, se multiplier jusqu'à six cent mille combattants, sans compter les femmes, les vieillards et les enfants : ce qui devait composer une multitude de près de deux millions d'âmes.
Ne discutons point comment le texte porte quatre cent trente ans, lorsque le même texte en a porté deux cent quinze. Le nombre infini de contradictions, qui sont le sceau de l'imposture, n'est pas ici l'objet qui doit nous arrêter.
Écartons pareillement les prodiges ridicules de Moïse, et des enchanteurs de Pharaon, et tous ces miracles faits pour donner au peuple juif un malheureux coin de mauvaise terre, qu'ils achètent ensuite par le sang et par le crime, au lieu de leur donner la fertile terre d'Égypte où ils étaient.
Tenons-nous-en à cette voie affreuse d'iniquité par laquelle on le fait marcher.
Leur Dieu avait fait de Jacob un voleur, et il fait des voleurs de tout un peuple; il ordonne à son peuple de dérober et d'emporter tous les vases d'or et d'argent, et tous les ustensiles des Égyptiens. Voilà donc ces misérables, au nombre de six cent mille combattants, qui, au lieu de prendre les armes en gens de coeur, s'enfuient en brigands conduits par leur Dieu. Si ce Dieu leur avait voulu donner une bonne terre, il pouvait leur donner l'Égypte ; mais non : il les conduit dans un désert. Ils pouvaient se sauver par le chemin le plus court, et ils se détournent de plus de trente milles pour passer la Mer Rouge à pied sec.
Après ce beau miracle, le propre frère de Moïse leur fait un autre dieu, et ce dieu est un veau. Pour punir son frère, le même Moïse ordonne à des prêtres de tuer leurs fils, leurs frères, leurs pères ; et ces prêtres tuent vingt-trois mille Juifs, qui se laissent égorger comme des bêtes. Après cette boucherie, il n'est pas étonnant que ce peuple abominable sacrifie des victimes humaines à son dieu, qu'il appelle Adonaï, du nom d'Adonis, qu'il emprunte des Phéniciens.
Le vingt-neuvième verset du chapitre 27 du Lévitique défend expressément de racheter les hommes dévoués à l'anathème du sacrifice, et c'est sur cette loi de cannibales que Jephté, quelque temps après, immole sa propre fille.
Ce n'était pas assez de vingt-trois mille hommes égorgés pour un veau, on nous en compte encore vingt-quatre mille autres immolés pour avoir eu commerce avec des filles idolâtres : digne prélude, digne exemple, mes frères, des persécutions en matière de religion.
Ce peuple avance dans les déserts et dans les rochers de la Palestine.
Voilà votre beau pays, leur dit Dieu ; égorgez tous les habitants, tuez tous les enfants mâles, faites mourir les femmes mariées, réservez pour vous toutes les petites filles. Tout cela est exécuté à la lettre selon les livres hébreux; et nous frémirions d'horreur à ce récit si le texte n'ajoutait pas que les Juifs trouvèrent dans le camp des Madianites 675.000 brebis, 72.000 boeufs, 61.000 ânes, et 32.000 pucelles. L'absurdité dément heureusement ici la barbarie ; mais, encore une fois, ce n'est pas ici que j'examine le ridicule et l'impossible; je m'arrête à ce qui est exécrable. Après avoir passé le Jourdain à pied sec, comme la mer, voilà ce peuple dans la terre promise.
La première personne qui introduit par une trahison ce peuple saint est une prostituée nommée Rahab. Dieu se joint à cette prostituée ; il fait tomber les murs de Jéricho au bruit de la trompette ; le saint peuple entre dans cette ville, sur laquelle il n'avait, de son aveu, aucun droit, et il massacre les hommes, les femmes, et les enfants. Passons sous silence les autres carnages, les rois crucifiés, les prétendues guerres contre les géants de Gaza et d'Ascalon, et le meurtre de ceux qui ne pouvaient prononcer le mot Shiboleth. Écoutons cette belle aventure : un lévite arrive sur son âne, avec sa femme, à Gabaa dans la tribu de Benjamin; quelques Benjamites voulant absolument commettre le péché de Sodome avec le lévite, ils assouvissent leur brutalité sur la femme, qui meurt de cet excès ; il fallait punir les coupables: point du tout. Les onze tribus massacrent toute la tribu de Benjamin ; il n'en échappe que six cents hommes ; mais les onze tribus sont enfin fâchées de voir périr une des douze, et, pour y remédier, ils exterminent les habitants d'une de leurs propres villes pour y prendre six cents filles qu'ils donnent aux six cents Benjamites survivants pour perpétuer cette belle race. Que de crimes commis au nom du Seigneur !
Ne rapportons que celui de l'homme de Dieu, Aod. Les Juifs, venus de si loin pour conquérir, sont soumis aux Philistins ; malgré le Seigneur, ils ont juré obéissance au roi Églon : un saint juif, c'est Aod, demande à parler tête à tête avec le roi de la part de Dieu. Le roi ne manque pas d'accorder l'audience ; Aod l'assassine, et c'est de cet exemple qu'on s'est servi tant de fois chez les chrétiens pour trahir, pour perdre, pour massacrer tant de souverains.
Enfin la nation chérie, qui avait été ainsi gouvernée par Dieu même, veut avoir un roi ; de quoi le prêtre Samuel est bien fâché. Le premier roi juif renouvelle la coutume d'immoler des hommes : Saül ordonna prudemment que personne ne mangeât de tout le jour pour mieux combattre les Philistins, et pour que ses soldats eussent plus de force et de vigueur, il jura au Seigneur de lui immoler celui qui aurait mangé : heureusement le peuple fut plus sage que lui ; il ne permit pas que le fils du roi fût sacrifié pour avoir mangé un peu de miel.
Mais voici, mes frères, l'action la plus détestable et la plus consacrée : il est dit que Saül prend prisonnier un roi du pays, nommé Agag ; il ne tua point son prisonnier ; il en agit comme chez les nations humaines et polies.
Qu'arriva-t-il ? Le Seigneur en est irrité, et voici Samuel, prêtre du Seigneur, qui lui dit: « Vous êtes réprouvés pour avoir épargné un roi qui s'est rendu à vous » ; et aussitôt ce prêtre boucher coupe Agag par morceaux. Que dirait-on, mes frères, si, lorsque l'empereur Charles-Quint eut un roi de France en ses mains, son chapelain fût venu lui dire : " Vous êtes damné pour n'avoir pas tué François Ier ", et que ce chapelain eût égorgé ce roi de France aux yeux de l'empereur, et en eût fait un hâchis. Mais que dirons-nous du saint roi David, de celui qui est agréable devant le Dieu des Juifs, et qui mérite que le messie vienne de ses reins ? Ce bon roi David fait d'abord le métier de brigand : il rançonne, il pille tout ce qu'il trouve ; il pille entre autres un homme riche nommé Nabal, et il épouse sa femme. Il se réfugie chez le roi Achis, et va, pendant la nuit, mettre à feu et à sang les villages de ce roi Achis son bienfaiteur : il égorge, dit le texte sacré, hommes, femmes, enfants, de peur qu'il ne reste quelqu'un pour en porter la nouvelle. Devenu roi, il ravit la femme d'Urie, fait tuer le mari ; et c'est de cet adultère homicide que vient le messie, le fils de Dieu, Dieu lui-même : ô blasphème ! Ce David, devenu ainsi l'aïeul de Dieu pour récompense de son horrible crime, est puni pour la seule bonne et sage action qu'il ait faite.
Il n'y a pas de prince bon et prudent qui ne doive savoir le nombre de son peuple, comme tout pasteur doit savoir le nombre de son troupeau.
David fait le dénombrement, sans qu'on nous dise pourtant combien il avait de sujets, et c'est pour avoir fait ce sage et utile dénombrement qu'un prophète vient de la part de Dieu lui donner à choisir, de la guerre, de la peste, ou de la famine.
Ne nous appesantissons pas, mes chers frères, sur les barbaries sans nombre des rois de Juda et d'Israël, sur ces meurtres et sur ces attentats, toujours mêlés de contes ridicules ; ce ridicule pourtant est toujours sanguinaire, et il n'y a pas jusqu'au prophète Élisée qui ne soit barbare.
Ce digne dévot fait dévorer quarante enfants par des ours, parce que ces petits innocents l'avaient appelé tête chauve.
Laissons là cette nation atroce dans sa captivité de Babylone, et dans son esclavage sous les Romains, avec toutes les belles promesses de leur dieu Adonis ou Adonaï, qui avait si souvent assuré aux Juifs la domination de toute la terre. Enfin, sous le gouvernement sage des Romains, il naît un roi aux Hébreux, et ce roi, mes frères, ce Shilo, ce messie, vous savez qui il est : c'est celui qui, ayant d'abord été mis dans le grand nombre de ces prophètes sans mission, qui, n'ayant pas le sacerdoce, se faisaient un métier d'être inspirés, a été, au bout de quelques centuries, regardé comme un Dieu. N'allons pas plus loin ; voyons sur quels prétextes, sur quels faits, sur quels miracles, sur quelles prédictions, enfin, sur quel fondement est bâtie cette dégoûtante et abominable histoire.

Deuxième point

O mon Dieu ! si tu descendais toi-même sur la terre, si tu me commandais de croire ce tissu de meurtres, de vols, d'assassinats, d'incestes, commis par ton ordre et en ton nom, je te dirais : « Non, ta sainteté ne veut pas que j'acquiesce à ces choses horribles qui t'outragent; tu veux m'éprouver sans doute ».
Comment donc, vertueux et sages auditeurs, pourrions-nous croire cette affreuse histoire sur les témoignages misérables qui nous en restent ? Parcourons d'une manière sommaire ces livres si faussement imputés à Moïse ; je dis faussement, car il n'est pas possible que Moïse ait parlé de choses arrivées longtemps après lui, et nul de nous ne croirait que les Mémoires de Guillaume, prince d'Orange, fussent de sa main, si dans ces Mémoires il était parlé de faits arrivés après sa mort. Parcourons, dis-je, ce qu'on nous raconte sous le nom de Moïse.
D'abord Dieu fait la lumière qu'il nomme jour puis les ténèbres qu'il nomme nuit, et ce fut le premier jour. Ainsi il y eut des jours avant que le soleil fût fait.
Puis le sixième jour, Dieu fait l'homme et la femme ; mais l'auteur, oubliant que la femme était déjà faite, la tire ensuite d'une côte d'Adam. Adam et Ève sont mis dans un jardin d'où il sort quatre fleuves; et parmi ces quatre fleuves il y en a deux, l'Euphrate et le Nil, qui ont leur source à mille lieues l'un de l'autre.
Le serpent parlait alors comme l'homme ; il était le plus fin des animaux des champs ; il persuade à la femme de manger une pomme, et la fait ainsi chasser du paradis. Le genre humain se multiplie, et les enfants de Dieu deviennent amoureux des filles des hommes. Il y avait des géants sur la terre, et Dieu se repentit d'avoir fait l'homme : il voulut donc l'exterminer par le déluge ; mais il voulut sauver Noé, et lui commanda de faire un vaisseau de trois cents coudées de bois de peuplier. Dans ce seul vaisseau doivent entrer sept paires de tous les animaux mondes, et deux des immondes ; il fallait donc les nourrir pendant dix mois que l'eau fut sur la terre. Or vous voyez ce qu'il eût fallu pour nourrir quatorze éléphants, quatorze chameaux, quatorze buffles, autant de chevaux, d'ânes, d'élans, de cerfs, de daims, de serpents, d'autruches, enfin plus de deux mille espèces. Vous me demanderez où l'on avait pris l'eau pour l'élever sur toute la terre, quinze coudées au-dessus des plus hautes montagnes ?
Le texte répond que cela fut pris dans les cataractes du ciel.
Dieu sait où sont ces cataractes. Dieu fait, après le déluge, une alliance avec Noé et avec tous les animaux ; et, pour confirmer cette alliance, il institue l'arc-en-ciel. Ceux qui écrivaient cela n'étaient pas, comme vous voyez, grands physiciens. Voilà donc Noé qui a une religion donnée de Dieu, et cette religion n'est ni la juive ni la chrétienne. La postérité de Noé veut bâtir une tour qui aille jusqu'au ciel ; belle entreprise ! Dieu la craint ; il fait parler plusieurs langues différentes en un moment aux ouvriers, qui se dispersent. Tout est dans cet ancien goût oriental. C'est une pluie de feu qui change les villes en lac ; c'est la femme de Loth changée en une statue de sel ; c'est Jacob qui se bat toute une nuit contre un ange, et qui est blessé à la cuisse ; c'est Joseph vendu esclave en Égypte, qui devient premier ministre pour avoir expliqué un rêve. Soixante et dix personnes de sa famille s'établissent en Égypte, et en deux cent quinze ans se multiplient, comme nous l'avons vu, jusqu'à deux millions. Ce sont ces deux millions d'Hébreux qui s'enfuient d'Égypte, et qui prennent le plus long pour avoir le plaisir de passer la mer à sec. Mais ce miracle n'a rien d'étonnant ; les magiciens de Pharaon en faisaient de fort beaux, et ils en savaient presque autant que Moïse : ils changeaient comme lui une verge en serpent ; ce qui est une chose toute simple. Si Moïse changeait les eaux en sang, ainsi faisaient les sages de Pharaon. Il faisait naître des grenouilles, et eux aussi. Mais ils furent vaincus sur l'article des poux ; les Juifs, en cette partie, en savaient plus que les autres nations. Enfin Adonaï fait mourir chaque premier-né d'Égypte pour laisser partir son peuple à son aise. La mer se sépare pour ce peuple, c'était bien le moins qu'on pût faire en cette occasion ; tout le reste est de la même force.
Ces peuples errent dans le désert. Quelques maris se plaignent de leurs femmes ; aussitôt il se trouve une eau qui fait enfler et crever toute femme qui a forfait à son honneur. Ils n'ont ni pain ni pâte ; on leur fait pleuvoir des cailles et de la manne. Leurs habits se conservent quarante ans, et croissent avec les enfants ; il descend apparemment des habits du ciel pour les enfants nouveau-nés.
Un prophète du voisinage veut maudire ce peuple, mais son ânesse s'y oppose avec un ange, et l'ânesse parle très raisonnablement et assez longtemps au prophète. Ce peuple attaque-t-il une ville, les murailles tombent au son des trompettes, comme Amphion en bâtissait au son de sa flûte. Mais voici le plus beau : cinq rois amorrhéens, c'est-à-dire cinq chefs de village, tâchent de s'opposer aux ravages de Josué ; ce n'est pas assez qu'ils soient vaincus et qu'on en fasse un grand carnage, le seigneur Adonaï fait pleuvoir sur les fuyards une grosse pluie de pierres. Ce n'est pas encore assez; il échappe quelques fugitifs, et pour donner à Israël tout le temps de les poursuivre, la nature suspend ses lois éternelles : le soleil s'arrête à Gabaon, et la lune sur Aïalon. Nous ne comprenons pas trop comment la lune était de la partie, mais enfin le livre de Josué ne permet pas d'en douter, et il cite, pour son garant, le livre du Droiturier. Vous remarquerez, en passant, que ce livre du Droiturier est cité dans les Paralipomènes ; c'est comme si l'on vous donnait pour authentique un livre du temps de Charles-Quint, dans lequel on citerait Puffendorf. Mais passons.
De miracles en miracles nous arrivons jusqu'à Samson, représenté comme un fameux paillard, favori de Dieu ; celui-là, parce qu'il n'était pas rasé, défait mille Philistins avec une mâchoire d'âne, et attache par la queue trois cents renards qu'il trouve à point nommé. Il n'y a presque pas une page qui ne présente de pareils contes : ici, c'est l'ombre de Samuel qui paraît à la voix d'une sorcière ; là, c'est l'ombre d'un cadran (supposé que ces misérables eussent des cadrans) qui recule de dix degrés à la prière d'Ézéchias, qui demande judicieusement ce signe. Dieu lui donne le choix de faire avancer ou reculer l'heure, et le docte Ézéchias trouve qu'il n'est pas difficile de faire avancer l'ombre, mais bien de la reculer. C'est Élie qui monte au ciel dans un char de feu ; ce sont des enfants qui chantent dans une fournaise ardente. Je n'aurais jamais fait si je voulais entrer dans le détail de toutes les extravagances inouïes dont ce livre fourmille ; jamais le sens commun ne fut attaqué avec tant d'indécence et de fureur.
Tel est, d'un bout à l'autre, cet Ancien Testament, le père du Nouveau, père qui désavoue son fils, et qui le tient pour un enfant bâtard et rebelle : car les juifs, fidèles à la loi de Moïse, regardent avec exécration le christianisme, élevé sur les ruines de cette loi. Mais les chrétiens, à force de subtilités, ont voulu justifier le Nouveau Testament par l'Ancien même. Ainsi, ces deux religions se combattent avec les mêmes armes ; elles appellent en témoignage les mêmes prophètes ; elles attestent les mêmes prédictions. Les siècles à venir, qui auront vu passer ces cultes insensés, et qui peut-être, hélas ! en renverront d'autres non moins indignes de Dieu et des hommes, pourront-ils croire que le judaïsme et le christianisme se soient appuyés sur de tels fondements, sur ces prophéties ?
Et quelles prophéties ! Écoutez : le prophète Isaïe est appelé par le roi Achaz, roi de Juda, pour lui faire quelques prédictions, selon la coutume vaine et superstitieuse de tout l'Orient, car ces prophètes étaient, comme vous le savez, des gens qui se mêlaient de deviner pour gagner quelque chose, ainsi qu'il y en avait encore beaucoup en Europe dans le siècle passé, et surtout parmi le petit peuple. Le roi Achaz, assiégé dans Jérusalem par Salmanazar, qui avait pris Samarie, demanda donc au devin une prophétie et un signe. Isaïe lui dit : voici le signe. « Une fille sera engrossée, elle enfantera un fils qui aura nom Emmanuel ; il mangera du beurre et du miel jusqu'à ce qu'il sache rejeter le mal et choisir le bien ; et avant que cet enfant soit en cet état, la terre que tu as en détestation sera abandonnée par ses deux rois ; et l'Éternel sifflera aux mouches qui sont sur les bords des ruisseaux d'Égypte et d'Assur; et le Seigneur prendra un rasoir de louage, et fera la barbe au roi d'Assur; il lui rasera la tête et le poil des pieds
Après cette belle prédiction, rapportée dans Isaïe, et dont il n'est pas dit un mot dans le livre des Rois, le prophète est chargé lui-même de l'exécution.
Le Seigneur lui commande d'abord d'écrire, dans un grand rouleau, qu'on se hâte de butiner : il hâte le pillage, puis, en présence de témoins, il couche avec une fille, et lui fait un enfant ; mais au lieu de l'appeler Emmanuel, il lui donne le nom de Maher Salal-has-bas. Voilà, mes frères, ce que les chrétiens ont détourné en faveur de leur Christ : voilà la prophétie qui établit le christianisme.
La fille à qui le prophète fait un enfant, c'est incontestablement la Vierge Marie ; Maher Salal-has-bas, c'est Jésus-Christ; pour le beurre et le miel, je ne sais pas ce que c'est. Chaque devin prédit aux Juifs leur délivrance, quand ils sont captifs; et cette délivrance, c'est, selon les chrétiens, la Jérusalem céleste, et l'Église de nos jours. Tout est prédiction chez les Juifs ; mais chez les chrétiens, tout est miracle, et toutes ces prédictions sont des figures de Jésus-Christ. Voici, mes frères, une de ces belles et éclatantes prédictions : le grand prophète Ézéchiel voit un vent d'aquilon, et quatre animaux, et des roues de chrysolite toutes pleines d'yeux, et l'Éternel lui dit : Lève-toi, mange un livre, et puis va-t'en.
L'Éternel lui commande de dormir trois cent quatre-vingt-dix jours sur le côté gauche, et ensuite quarante sur le côté droit. L'Éternel le lie avec des cordes; ce prophète était assurément un homme à lier : nous ne sommes pas au bout. Puis-je répéter sans vomir ce que Dieu ordonne à Ézéchiel ? Il le faut. Dieu lui ordonne de manger du pain d'orge cuit avec de la merde. Croirait-on que le plus sale faquin de nos jours pût imaginer de pareilles ordures Oui, mes frères, le prophète mange son pain d'orge avec ses excréments : il se plaint que ce déjeuner lui répugne un peu, et Dieu, par accommodement, lui permet de ne plus mêler à son pain que de la fiente de vache. C'est donc là un type, une figure de l'Église de Jésus-Christ. Après cet exemple, il est inutile d'en rapporter d'autres, de perdre notre temps à combattre toutes les rêveries dégoûtantes et abominables qui font le sujet des disputes entre les juifs et les chrétiens : contentons nous de déplorer l'aveuglement le plus à plaindre qui ait jamais offusqué la raison humaine ; espérons que cet aveuglement finira comme tant d'autres ; et venons au Nouveau Testament, digne suite de ce que nous venons de dire.

Troisième point

C'est en vain que les Juifs furent un peu plus éclairés du temps d'Auguste que dans les siècles barbares dont nous venons de parler ; c'est en vain que les Juifs commencèrent à connaître l'immortalité de l'âme, dogme inconnu à Moïse, et les récompenses de Dieu après la mort des justes, comme les punitions (quelles qu'elles soient) pour les méchants, dogme non moins ignoré de Moïse. La raison n'en perça pas davantage chez le misérable peuple dont est sortie cette religion chrétienne, qui a été la source de tant de divisions, de guerres civiles et de crimes, qui a fait couler tant de sang, et qui est partagée en tant de sectes ennemies dans les coins de la terre où elle règne. Il y eut toujours chez les Juifs des gens de la lie du peuple qui firent les prophètes pour se distinguer de la populace : voici celui qui a fait le plus de bruit, et dont on a fait un dieu ; voici le précis de son histoire en peu de mots, telle qu'elle est rapportée dans les livres qu'on nomme Évangiles. Ne cherchons point dans quel temps ces livres ont été écrits, quoiqu'il soit évident qu'ils l'ont été après la ruine de Jérusalem. Vous savez avec quelle absurdité les quatre auteurs se contredisent ; c'est une preuve démonstrative de mensonge. Hélas ! nous n'avons pas besoin de tant de preuves pour ruiner ce malheureux édifice ; contentons-nous d'un récit court et fidèle. D'abord on fait Jésus descendant d'Abraham et de David, et l'écrivain Matthieu compte quarante-deux générations en deux mille ans ; mais, dans son compte, il ne s'en trouve que quarante et une, et dans cet arbre généalogique qu'il tire des livres des Rois, il se trompe encore lourdement en donnant Josias pour père à Jéchonias. Luc donne aussi une généalogie ; mais il y met cinquante six générations depuis Abraham, et ce sont des générations toutes différentes.
Enfin, pour comble, ces généalogies sont celles de Joseph, et les évangélistes assurent que Jésus n'est pas fils de Joseph.
En vérité, serait-on reçu dans un chapitre d'Allemagne sur de telles preuves de noblesse ? et c'est du fils de Dieu dont il s'agit ! Et c'est Dieu lui-même qui est l'auteur de ce livre ! Matthieu dit que, quand ce Jésus, roi des Juifs, fut né dans une étable dans la ville de Bethléem, trois mages ou trois rois virent son étoile en Orient, qu'ils suivirent cette étoile, laquelle s'arrêta sur Bethléem, et que le roi Hérode, ayant entendu ces choses, fit massacrer tous les petits enfants au-dessous de deux ans : y a-t-il une horreur plus ridicule ? Matthieu ajoute que le père et la mère emmenèrent le petit enfant en Égypte, et y restèret jusqu'à la mort d'Hérode. Luc dit formellement le contraire : il marque que Joseph et Marie restèrent paisiblement durant six semaines à Bethléem, qu'ils allèrent à Jérusalem, de là à Nazareth, et que tous les ans ils allaient à Jérusalem. Les évangélistes se contredisent sur le temps de la vie de Jésus, sur les miracles, sur le jour de la cène, sur celui de sa mort, sur les apparitions après sa mort, en un mot, sur presque tous les faits. Il y avait quarante-neuf évangiles faits par les chrétiens des premiers siècles, qui se contredisaient tous encore davantage : enfin l'on choisit les quatre qui nous restent ; mais quand même ils seraient tous d'accord, que d'inepties, grand Dieu ! que de misères ! que de choses puériles et odieuses ! La première aventure de Jésus, c'est-à-dire du fils de Dieu, c'est d'être enlevé par le diable : car le diable, qui n'a point paru dans le livre de Moïse, joue un grand rôle dans l'Évangile. Le diable donc emporte Dieu sur une montagne dans le désert ; il lui montre de là tous les royaumes de la terre. Quelle est cette montagne d'où l'on découvre tant de pays ? Nous n'en savons rien.
Le Diable propose tout uniment à Dieu de l'adorer ! Concevez-vous, mes frères, un blasphème plus ridicule ? Jean rapporte que Jésus va à une noce, et qu'il y change l'eau en vin ; qu'il chasse du parvis du temple ceux qui vendaient des animaux pour les sacrifices ordonnés par la loi. Cette superstition misérable était adopté déjà par un peuple ignorant, qui n'ayant point de médecins croyait comme les sauvages que la plupart des maladies étaient causées par des esprits malins.
On les exorcisait avec la racine barath et la clavicule de Salomon.
Il délivre donc en passant un possédé qui avait une légion de démons, et il fait entrer ces démons dans un troupeau de cochons, qui se précipitent dans la mer de Tibériade ; on peut croire que les maîtres de ces cochons, qui apparemment n'étaient pas Juifs, ne furent pas contents de cette farce.
Il guérit un aveugle, et cet aveugle voit des hommes comme si c'étaient des arbres.
Il veut manger des figues en hiver, il en cherche sur un figuier, et, n'en trouvant point, il maudit l'arbre et le fait sécher; et le texte ne manque pas d'ajouter prudemment : car ce n'était pas le temps des figues.
Il se transforme pendant la nuit, et il fait venir Moïse et Élie ...
En vérité, les contes des sorciers approchent-ils de ces impertinences ?
Cet homme, qui disait continuellement des injures atroces aux pharisiens, qui les appelait races de vipères, sépulcres blanchis, est enfin traduit par eux à la justice, et supplicié avec deux voleurs ; et ses historiens ont le front de nous dire qu'à sa mort la terre a été couverte d'épaisses ténèbres en plein midi, et en pleine lune : comme si tous les écrivains de ce temps-là n'auraient pas parlé d'un si étrange miracle. Après cela il ne coûte rien de se dire ressuscité, et de prédire la fin du monde, qui n'est pourtant pas arrivée. La secte de ce Jésus subsiste cachée, le fanatisme l'augmente ; on n'ose pas d'abord faire de cet homme un Dieu, mais bientôt on s'encourage.
Je ne sais quelle métaphysique de Platon s'amalgame avec la secte nazaréenne : on fait de Jésus le Logos, le Verbe-Dieu, puis consubstantiel à Dieu son père.
On imagine la Trinité, et, pour la faire croire, on falsifie les premiers évangiles.
On ajoute un passage touchant cette Trinité, de même qu'on falsifie l'historien Josèphe, pour lui faire dire un mot de Jésus, quoique Josèphe soit un historien trop grave pour avoir fait mention d'un tel homme. On va jusqu'à supposer des vers des sibylles ; on suppose des Canons des apôtres, des Constitutions des apôtres, un Symbole des apôtres, un voyage de Simon Pierre à Rome, un assaut de miracles entre ce Simon et un autre Simon prétendu magicien. En un mot, point d'artifices, de fraudes, d'impostures, que les nazaréens ne mettent en oeuvre : et après cela on vient nous dire tranquillement que les apôtres prétendus n'ont pu être ni trompés ni trompeurs, et qu'il faut croire à des témoins qui se sont fait égorger pour soutenir leurs dépositions.
O malheureux trompeurs et trompés qui parlez ainsi ! quelle preuve avez-vous que ces apôtres ont écrit ce qu'on met sous leur nom ? si on a pu supposer des canons, n'a-t-on pas pu supposer des évangiles ?
N'en reconnaissez-vous pas vous-mêmes de supposés ?
Qui vous a dit que les apôtres sont morts pour soutenir leur témoignage ?
Il n'y a pas un seul historien contemporain qui ait seulement parlé de Jésus et de ses apôtres.
Avouez que vous soutenez des mensonges par des mensonges ; avouez que la fureur de dominer sur les esprits, le fanatisme et le temps dut élevé cet édifice qui croule aujourd'hui de tous côtés, masure que la raison déteste, et que l'erreur veut soutenir. Au bout de trois cents ans, ils viennent à bout de faire reconnaître ce Jésus pour un dieu ; et, non contents de ce blasphème, ils poussent ensuite l'extravagance jusqu'à mettre ce dieu dans un morceau de pâte ; et tandis que leur dieu est mangé des souris, qu'on le digère, qu'on le rend avec les excréments, ils soutiennent qu'il n'y a pas de pain dans leur hostie, que c'est Dieu seul qui s'est mis à la place du pain, à la voix d'un homme. Toutes les superstitions viennent en foule inonder l'Église ; la rapine y préside ; on vend la rémission des pêchés, on vend les indulgences ainsi que les bénéfices, et tout est à l'enchère. Cette secte se partage en une multitude de sectes : dans tous les temps on se bat, on s'égorge, on s'assassine. A chaque dispute, les rois, les princes, sont massacrés. Tel est le fruit, mes très chers frères, de l'arbre de la croix, de la potence qu'on a divinisée. Voilà donc pourquoi on ose faire venir Dieu sur la terre ! pour livrer l'Europe pendant des siècles au meurtre et au brigandage. Il est vrai que nos pères ont secoué une partie de ce joug affreux ; qu'is se sont défaits de quelques erreurs, de quelques superstitions ; mais, bon Dieu, qu'ils ont laissé l'ouvrage imparfait ! Tout nous dit qu'il est temps d'achever et de détruire de fond en comble l'idole dont nous avons à peine brisé quelques doigts.
Déjà une foule de théologiens embrasse le socinianisme, qui approche beaucoup de l'adoration d'un seul Dieu, dégagée de superstition.
L'Angleterre, l'Allemagne, nos provinces, sont pleines de docteurs sages qui ne demandent qu'à éclater; il y en a aussi un grand nombre dans d'autres pays: pourquoi donc attendre plus longtemps ? pourquoi ne pas adorer Dieu en esprit et en vérité ? pourquoi s'obstiner à enseigner ce qu'on ne croit pas, et se rendre coupable envers Dieu de ce péché énorme ? On nous dit qu'il faut des mystères au peuple, qu'il faut le tromper. Eh ! mes frères, peut-on faire cet outrage au genre humain ? Nos pères n'ont-ils pas déjà ôté au peuple la transsubstantiation, l'adoration des créatures et des os des morts, la confession auriculaire, les indulgences, les exorcismes, les faux miracles, et les images ridicules ?
Le peuple ne s'est-il pas accoutumé à la privation de ces aliments de la superstition ? Il faut avoir le courage de faire encore quelques pas : le peuple n'est pas si imbécile qu'on le pense ; il recevra sans peine un culte sage et simple d'un Dieu unique, tel qu'on nous dit qu'Abraham et Noé le professaient, tel que tous les sages de l'antiquité l'ont professé, tel qu'il est reçu à la Chine par tous les lettrés. Nous ne prétendons pas dépouiller les prêtres de ce que la libéralité des peuples leur a donné ; mais nous voudrions que ces prêtres, qui se raillent presque tous secrètement des mensonges qu'ils débitent, se joignissent à nous pour prêcher la vérité. Qu'ils y prennent garde, ils offensent, ils déshonorent la Divinité, et alors ils la glorifieraient. Que de biens inestimables seraient produits par un si heureux changement ! les princes et les magistrats en seraient mieux obéis ; les peuples, plus tranquilles; l'esprit de division et de haine, dissipé. On offrirait à Dieu, en paix, les prémices de ses travaux ; il y aurait certainement plus de probité sur la terre, car un grand nombre d'esprits faibles qui entendent tous les jours parler avec mépris de cette superstition chrétienne, qui savent qu'elle est tournée en ridicule par tant de prêtres même, s'imaginent, sans réfléchir, qu'il n'y a en effet aucune religion : et sur ce principe ils s'abandonnent à des excès. Mais lorsqu'ils connaîtront que la secte chrétienne n'est en effet que le pervertissement de la religion naturelle ; lorsque la raison, libre de ses fers, apprendra au peuple qu'il n'y a qu'un Dieu ; que ce Dieu est le père commun de tous les hommes, qui sont frères ; que ces frères doivent être, les uns envers les autres, bons et justes ; qu'ils doivent exercer toutes les vertus ; que Dieu, étant bon et juste, doit récompenser ces vertus et punir les crimes : certes alors, mes frères, les hommes seront plus gens de bien, en étant moins superstitieux.
Nous commençons par donner cet exemple en secret, et nous osons espérer qu'il sera suivi en public. Puisse ce grand Dieu qui m'écoute, ce Dieu qui assurément ne peut ni être né d'une fille, ni être mort à une potence, ni être mangé dans un morceau de pâte, ni avoir inspiré ces livres remplis de contradictions, de démence et d'horreur; puisse ce Dieu, créateur de tous les mondes, avoir pitié de cette secte de chrétiens qui le blasphèment !
Puisse-t-il les ramener à la religion sainte et naturelle, et répandre ses bénédictions sur les efforts que nous faisons pour le faire adorer !
Amen.

Voltaire

 


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 14 août 2008

T. P. M,

Pénétré du sentiment et du zèle que vous avez jusqu'à présent en faveur de la Chose, m'est un garant qu'elle ne vous sera plus longtemps cruelle ; vous ne devez point douter que je sois aussi pénétré de sensibilité que vous l'êtes à cet égard, mais ce qui me rassure que moyennant le soin particulier que je me propose de prendre pour votre conduite à ce sujet, j ose me flatter que par le secours de l'Ordre je parviendrais à faire mettre fin à votre privation etc. Il n'est pas douteux que votre exemple et votre exactitude dans l'Ordre que vous professez avec nous, ne soit un exemple frappant pour tous les membres de la Chose, aussi je pense que quoique vous soyez de ce côté là le dernier d'entre vos frères et vos égaux, vous ne deveniez le premier, avec une vraie résignation et une persévérance opiniâtre,   Je ne doute d'un seul instant de ce que je vous avance, et j'ose même vous le promettre quand je dus moi-même faire le voyage de Bordeaux à Lyon ;  Je ne vous cacherais point que le P. M. Caignet ainsi que moi, de même que tous les membres qui composent le Grand Tribunal Souverain. de mon G. O. ont été surpris et même étonnés lorsqu'on a vu votre nom dans un paquet imprimé qui traite de loge nationale de France, et que l'on fasse mendier une somme d'argent à titre de don gratuit à des Seigneurs de distinction à tous égards aux différentes loges du Royaume, sous prétexte de faire construire un Temple pour l'installation de Mr. le duc de Chartres. Comment concilier cette conduite de demande d'argent gratuit, par des personnes d'aussi haute considération dont leur état personnel annonce une richesse et une opulence infinie ; est-ce qu'une pareille démarche ne fait pas soupçonner qu'il y a quelque dessous de cartes et que c'est un coup d'argent que l'on veut faire. Il est même scandaleux pour les personnes qui pensent devoir que des personnes de noms et de la plus haute considération se soient prêtées à une pareille Chose, ce que cependant on ne croit point ici, il semble dans cet imprimé que le M. de La Chevalerie soit à la tête de ce nouvel établissement et le frère l'abbé Rosier un agent indifférent, mais il y est pour quelque Chose, l'ordre chez nous ne retient personne de ses sujets chez lui de force au contraire, il les laisse comme il les a pris ils ont toujours leur liberté car autrement il n'aurait point de mérite de faire le bien au préjudice du mal ; expliquez-moi comment votre nom se trouve mis dans cet imprimé que le P. M. Caignet a reçu de Paris et un second volume pareil qu'on lui a encore adressé ces jours passés, qui a eu le même sort que le premier qui a été inconsidéré.

J'écris une grande lettre d'instruction au sujet de votre retard de correspondance avec la Chose au P. M. de Saint-Martin et lui enjoint d'en faire lecture à haute et intelligible voix au centre de la colonne d'orient de votre temple, tous les membres assemblés ; si au cas le P. M. de Saint Martin n'était plus à Lyon à l'arrivée du paquet qui est à votre adresse, vous l'ouvrirez et le lirez vous-même en présence des membres de votre grand Temple ; vous enregistrerez cette lettre et vous ferez passer l'original au P. M. de Saint Martin, vous admettrez M. Provensal votre sœur temporelle à cette assemblée ; il est inconcevable les progrès que font les membres du T. S. dans la Chose ; la plus grande partie de toutes les loges qui étaient dans cette colonie sont entièrement tombées, il ne reste plus dans celle du port au prince que quelques sujets que les statuts généraux et secrets excluent a perpétuité de la Chose, étant surtout marqué à la lettre B de naissance et entre autre les bâtards, et les sang mêlés. La lettre que j'écris au P. M. de Saint-Martin et signée par l'hiéroglyphe du G. S. et de celle du Souverain Substitut d'outre mer et signée en plein du sous-secrétaire général dudit T. b. S.   ne doute point T. P. M, de mon zèle et de mon exactitude à récompenser vos mérites et vos œuvres spirituelles et temporelles que vous avez opérées en faveur de la Chose et en celle de son chef temporel, Je fais les mêmes offres à tous les membres de votre G. Temple mais un petit peu de patience avec le secours de l'Eternel et de la Chose nous viendrons à bout de tout ce que nous désirons. Le P. M. Substitut doit vous écrire à la première occasion, il me charge de vous dire bien des Choses de sa part, tous les membres du T. S. vous assurent de même que tous les membres de votre grand temple de leurs inviolables attachement, nous avons reçu le tableau général de votre Grand Temple, le tribunal Souverain vous fera passer sous peu le sien ; à Dieu T. P. M. je vous quitte en priant l'Eternel qu'il vous ait ensemble avec tous vos chers disciples sous sa sainte protection et digne garde pour un temps immémorial.

amen. a. a. a.


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 14 août 2008

Je ne sais, Monsieur, ce que l'on a pu vous répéter. d'alarmant pour l'Ordre des Elus Coëns et particulièrement pour ma gloire - il est vrai, j'ai parlé de la science de Martines et de sa friponnerie, mais des secrets de l'Ordre je n'ai rien révélé, il s'en trouve beaucoup plus d'écrit dans l'Encyclopédie à l'article Rose-Croix que je n'en ai dit aux personnes à qui j'en ai parlé.

Je ne suis ni enthousiaste, ni parjure, j'ai été effrontément trompé par un fripon, insulté par d'honnêtes gens, sur la foi de ce même fripon, connu d'eux pour tel : j'ai voué mon indignation au premier, il l'a emportée au tombeau, et ma pitié aux derniers.

Il me reste un profond mépris. En outre, pour tout ce qui était illusoire dans ce qui m'a été montré quoique je conserve une pente à croire qu'en effet il existe quelque réalité dans la science dont ce coquin de Martines s'était établi professeur et cette entreprise ne rendait qu'à l'orgueil humain.

Quant aux serments qu'on a exigés de moi sans connaissance de cause, j'ai été forcé de les apprécier par le mépris que Martines en a fait lui-même par celui que vous et les autres R. + en avez fait.

Mais je n'ai point à me reprocher d'y avoir manqué. J'en ai cent fois moins dit que Martines en une seule conversation n'en a dit à des profanes, à des femmes, entre autres à Mme la Comtesse de Lusignan.

J'ai pu parler des invocations, mais n'ai prononcé ni aucun mot de puissance, ni aucun de nos formes. Je n'ai fait aucun usage de l'autorité qui m'a été confiée, que je conserve parce que nulle créature humaine peut me la ravir ; que des hommes aveugles et livrés à un instant d'inconséquences ont crû trop légèrement, que j'avais perdue. J'ai souffert sans aigreur et sans murmure les effets de leur faiblesse, mais je ne souffrirais pas de même que l'on me taxât de manquer à mes engagements. Ceci exige un long commentaire. Je ne réponds à votre lettre que sommairement, mais quand vous le voudrez, nous donnerons toute l'extension lit ma réponse dont elle est susceptible.

J'aime, je reconnais, et je respecte la franchise avec laquelle vous m'avez parlé, mais je plains l'aveuglement qui vous a rendu ainsi que les autres injuste envers moi.

Je vous embrasse mon cher Willermoz, de tout mon cœur.

ADDITIF sur la succession de Martinez de Pasqualy :

Selon M. René Philipon , Bacon de La Chevalerie fut destitué par Martines, en 1772, peu avant son embarquement et fut remplacé par De Serre. Une information toute différente est donnée par. le Prince Chrétien de Hesse-Darmstadt (in ordine Christianus Eques a Cedro Libani), dans son carnet de notes autographes où il reproduit une note qu'il avait écrite le 12 janvier 1782 dont voici la traduction de la partie se rapportant à ce fait :

"Ayant décidé un voyage, il (Martines) élut pour son successeur un nommé Bacon de La Chevalerie et au-dessous de lui cinq autres.

1. Saint-Martin, qui est devenu célèbre par le livre Des Erreurs et de la Vérité. Il vit à Paris, près de la marquise de La Croix qui le maltraite assez durement, ce qu'il subit avec patience pour pouvoir toucher sa pension du Roi.

2. Willermoz est le second. Il vit à Lyon et a une bonne tête, mais il se tourmente le jour et la nuit pour augmenter ses revenus : il ne possède plus de proches parents et ne compte pas parmi les marchands vendant bon marché. En outre, il a un esprit très despotique, mais il est d'une vertu stricte. Il a introduit l'ordre de Martines dans la Franc-maçonnerie et en a caché l'origine réelle.

3. Desert ou Deserre, officier d'artillerie est le troisième, il vit à part. Il a eu dans sa jeunesse des querelles avec son frère cadet et, à cause de ces différents, préfère distribuer sa fortune à ses amis, plutôt que de la laisser à ses neveux.

4. Du Roi d'Auterive est le quatrième. Celui-ci a (dit-on) prétendu le 10 pour cent (c'est-à-dire qu'il pratiqua l'usure). Mais ce fait n'est pas complètement prouvé. Il vit, du reste, honnêtement et est toujours jovial. Il donne beaucoup aux pauvres, et sans faire montre d'une vertu austère, il est profondément pieux.

5. Le cinquième (de Lusignan) ne m'est pas encore connu d'une façon certaine pour que je puisse en parler.

Ces cinq personnages n'ont pas voulu reconnaître Bacon de La Chevalerie comme chef, parce qu'il est encore très inconstant dans la vraie discipline de la vie .

Le Prince poursuit :

Le fils de Pasqualis est à peu près dans sa quinzième année ; on l'élève de façon à ce qu'il puisse être un jour le successeur de son père. L'abbé Fournié qui reçoit une pension de la Loge des Amis réunis, est son instituteur.

D'où le Prince Chrétien a-t-il tiré ces informations ?

Il le dit lui-même dans une lettre, rédigée en français, au Grand Profès Metzler, sénateur de Francfort-sur-le-Main :

Dans une conférence que j'eus avec le Marquis de Chef de Bien d'Armissan, eques a capite galeato 1753- 1814, à Strasbourg, au mois de janvier 1782, j'appris que Don Martines Pasqualis était le Chef de cette secte ; qu'elle avait un tout autre but que la Franche Maçonnerie et qu'elle y avait été entée par l'inconsidération d'un des chefs de cette secte. Pasqualis prétendait que ses connaissances venaient d'Orient, mais il était à présumer qu'il les avait reçues de l'Afrique. Avant de quitter la France, Pasqualis institua pour son successeur Bacon de La Chevalerie et sous lui cinq supérieurs. (Suivent les cinq noms rapportés dans le carnet de notes.)

Dans les communications du marquis de Chef de Bien transpire son animosité contre tout ce que l'on peut appeler "Martinisme ". Cela peut même être considéré comme une preuve de la vérité du récit. Enfin, la façon d'écrire les noms s'accorde bien avec le fait qu'ils ont été communiqués de vive voix.

Il se pourrait fort bien que Martines n'ait pas du tout destitué son substitut général Bacon de La Chevalerie, mais qu'avant de s'embarquer, il ait renforcé son Tribunal Souverain.

 

 


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 14 août 2008

8 juillet 1781

Pour pouvoir faire mieux connaître à V.A.S. sur quoi je fonde moi-même ma propre opinion, je devrai remonter à des définitions générales, telles que je les connais dans cette matière.

Je dirai donc d’abord qu’il me paraît essentiel de ne pas confondre la vraie Maçonnerie avec la Maçonnerie symbolique. L’une renferme en elle une science très vaste dont elle est le moyen, l’autre est sous une dénomination conventionnelle l’école dans laquelle on étudie d’une manière préparatoire cette science voilée sous des figures. L’une doit être, sous différents noms, aussi ancienne que l’existence même de l’homme dégradé ; l’autre est beaucoup plus moderne, quoique déjà fort ancienne, et sa dénomination actuelle paraît devoir être nécessairement postérieure à la dernière révolution qu’à subi le temple de Jérusalem, qui est devenu son type fondamental. Cette école étant née dans le silence du mystère et du secret, l’époque de sa naissance reste perdue dans l’obscurité des siècles qui se sont écoulés depuis le dernier saccagement du Temple. Je ne pense pas que l’on puisse jamais parvenir à lui assigner incontestablement une époque fixe. Je ne pense pas non plus à persuader que les Chev. T. les instituteurs de la vraie maçonnerie ni même de la symbolique, soit à l’époque de la fondation, soit à celle de la destruction de leur ordre, cette assertion sans preuve étant démontrée par les Annales maçonniques anglaises, lesquelles quoique contestées, aussi sans preuves, seront toujours d’un grand poids contre elle. Mais je ne répugne point de croire, sans cependant en être persuadé, que cette institution secrète, déjà existante avant eux, ait été la source d’eux ; qu’elle ait même servi, si l’on veut, de base à leur institution particulière ; qu’ils aient cultivé et propagé par elle pendant leur règne la science dont elle était le voile et qu’ils se soient ensuite couverts de ce voile même pour perpétuer parmi eux et leurs descendants la mémoire de leurs malheurs et essayé par ce moyen de les réparer. Tout cela, quoique dénué de preuves suffisantes, ne répugne pas néanmoins à la raison, et pourrait être admis au besoin comme plus ou moins vraisemblable. Les annales anglaises déjà citées font mention d’une grande loge nationale tenue à York l’an 926, c’est-à-dire environ deux siècles avant la fondation de l’Ordre des prétendus instituteurs de la Maçonnerie ;  Elles avouent aussi qu’il existait des maçons avant cette époque en France, en Italie et ailleurs, et certainement l’amour-propre national anglais aurait supprimé cette anecdote si elle n’avait pas quelque fondement réel. Il est donc vraisemblable que l’ordre du T. institué au commencement du XII° siècle et dans le pays même qui est réputé avoir été le berceau des principales connaissances humaines, ait pu participer à la science maçonnique, la conserver et la transmettre indépendamment des autres classes d’hommes qui ont pu en faire autant. En un mot, si le prochain congrès général est d’avis de conserver des rapports maçonniques avec l’ancien Ordre du T., je ne vois nul inconvénient à présenter cet Ordre comme ayant été dépositaire des connaissances maçonniques et conservateur spécial des formes symboliques ; mais j’en verrai beaucoup à le présenter comme instituteur, parce que l’on pourrait trouver toujours et partout des contradicteurs très incommodes.

Je reviens donc au fond de la question. Je pense qu’il existe pour l’homme actuel une science universelle par laquelle il peut parvenir à connaître tout ce qui se rapporte à son composé ternaire d’esprit, d’âme et de corps dans les trois mondes créés, c’est-à-dire dans la nature spirituelle, dans celle animale (1) temporelle et dans celle élémentaire corporelle. Je ne fais point ici mention du quatrième monde, le divin, parce qu’il n’est plus donné à l’homme dans son état actuel d’y lire immédiatement, et si parfois il y lit encore, ce n’est plus que subsidiairement. Par cette science il peut espérer de s’approprier les vertus des trois mondes et de s’en procurer les fruits. La science universelle, embrassant les trois natures, se subdivise aussi en trois classes ou genre de connaissances naturelles et relatives ; et chacune de ces classes est encore susceptible de subdivisions particulière, ce qui multiplie beaucoup les branches des connaissances humaines. Mais comme les deux natures inférieures (2) sont pour ainsi dire confondues en une seule qui est dénommées nature sensible, il en résulte que toutes les connaissances qui s’y rapportent sont aussi confondues en un seul et même genre qui embrasse plusieurs espèces, d’où il résulte que ceux qui en suivent spécialement une espèce ne s’entendent pas toujours avec ceux qui en suivent une autre, quoique du même genre.

Je diviserai donc la masse entière des connaissances en deux genres seulement, et pour les distinguer je nommerai l’un supérieur et l’autre inférieur, mais, comme l’un et l’autre sont exclusivement du domaine de l’être intellectuel ou actif de l’homme, et nullement du ressort de sa nature inférieure passive, le premier peut augmenter son bien-être temporel par le secours des deux genres et multiplier par eux les jouissances propres à sa nature et à son état actuel mixte. (3)

Cependant la première espèce sera toujours supérieure relativement à son but qui est tout spirituel. Par elle l’intelligence, se dégageant en quelque sorte du sensible auquel elle est liée, s’élève à sa plus haute sphère, et je suis fondé à croire que dans celle-là se trouve la connaissance du vrai culte et du vrai ministère sacerdotal, par lequel le ministre offre son culte à l’Eternel par la médiation de notre divin seigneur et maître J.-C. pour la famille ou la nation qu’il représente. C’est aussi dans celle-là seulement (4) que j’ai reçu des lumières et des instructions et dans laquelle j’ai eu le bonheur d’acquérir quelques preuves qui feront toujours la consolation de ma vie. Peut-être aussi ai-je trop négligé les occasions de m’instruire de ce qui concerne la classe que je nomme inférieure ; du moins je me le suis reproché depuis que j’ai eu lieu de me persuader que les connaissances de celle-ci peuvent servir d’échelons pour arriver à la première et peut-être aussi de moyens pour y opérer plus virtuellement, mais j’ai été longtemps combattu par la crainte d’être trop attiré par l’appât des succès dans la sensible et d’être par là excité à m’arrêter au milieu de ma route comme cela est arrivé à plusieurs autres ; de sorte que m’étant toujours efforcé de planer au-dessus du sensible et ayant été toujours soutenu dans mes efforts par quelques succès rares à la vérité, mais certains, je n’ai vu que les superficies des connaissances qui s’y rapportent et je n’en ai point sondé la profondeur, ce qui fait que je suis peu en état de les bien dessiner et de bien déterminer ni leur espèce ni leur étendue, et par cette raison je me suis déterminer à chercher de nouveau et à saisir les occasions que j’ai négligées ci-devant de m’instruire dans les connaissances de celle-ci. Si j’y parviens, ce sera alors seulement que je pourrai juger plus sainement l’ensemble du tout et apprécier chaque partie ; peut-être aussi devenir plus utile à d’autres que je ne puis l’être à présent.

Je ne doute donc pas que la 2è classe ne renferme des connaissances très précieuses pour l’homme et si je la nomme inférieure, c’est seulement par comparaison à l’objet à l’objet unique de la première car dans la nature tout est grand, utile, majestueux et sublime pour celui qui y cherche avec une intention pure. Mais aussi on y voit plusieurs systèmes très différents qui ont néanmoins beaucoup d’analogie entre eux dans leurs buts ou dans leurs moyens. Je n’entends parler ici que de ceux qui peuvent conduire à quelques connaissances des sciences naturelles, et nullement de ceux qui n’ont aucun rapport direct avec celles-là. Je ne veux même pas faire mention de la science de l’évocation des esprits que quelques-uns, surtout en Allemagne, ont appliquée à la maçonnerie, parce que ce qu’il y a de bon dans cette science appartient à une classe plus élevée et ce qui s’y trouve de mauvais devrait être toujours ignoré ; je ne citerai même que les principaux de ceux qui en ce genre sont venus à ma connaissance.

L’un prétend que la maçonnerie enseigne l’alchimie ou l’art mercuriel de faire la pierre philosophale et voudrait voir les Loges meublées de fourneaux et d’alambics.

L’autre, dédaignant l’art mécanique des souffleurs et même l’or qu’ils cherchent avec tant d’ardeur, donnent un sens plus relevé à la science hermétique et paraît employer pour son œuvre d’autres moyens. Il fait espérer qu’en retrouvant la parole perdue que cherchent les maçons, on obtiendra une panacée universelle par laquelle on guérira toutes les maladies humaines et on prolongera la durée ordinaire de la vie.

Un autre enfin, prenant un vol encore plus élevé prétend qu’on enseigne aux vrais maçons l’art unique ou la science du grand œuvre par excellence par laquelle selon lui l’homme acquiert la sagesse, opère en lui-même le vrai Christianisme pratiqué dans les premiers siècles de l’ère chrétienne et se régénère corporellement en renaissant par l’eau et par l’esprit selon le conseil qui fut donné à nicodème qui s’en effraya. Celui-ci assurant qu’il connaît la vraie matière de l’œuvre ainsi que les vrais vases, fourneaux et feu de la nature par lesquels il l’opère, assure aussi que par la conjonction du soleil et de la lune et en pratiquant exactement ce qui est indiqué emblématiquement par les trois premiers grades symboliques, il sera produit un enfant philosophique, par les vertus duquel le possesseur prolongera aussi ses jours, guérira les malades et spiritualisera pour ainsi dire son corps, s’il a eu assez de courage et assez de confiance pour aller chercher la vie jusque dans les bras de la mort. Je m’arrêterai là, ces systèmes et surtout les deux derniers embrassent généralement ce que tous les autres n’indiquent que partiellement.

Je ne puis savoir encore auxquels de ces systèmes celui du Cher Frère baron Haugwitz (5) se rapporte le plus. L’explication qu’il donne des mots Jakin et Boaz, et ce qu’il indique relativement aux propriétés du 3è grade paraît assez ce rapporter à ce que je connais des deux derniers que j’ai cités. De plus, il m’est parvenu par diverses voies que sa Loge à Goerlitz en Silésie a pour but spécial la science hermétique, mais je crois devoir suspendre en tout mon jugement jusqu’à ce que j’ai reçu la traduction dont V.A.S. m’annonce qu’il veut bien s’occuper pour moi.

Quoi que je n’aie aucune notion fixe sur les voies par lesquelles ces connaissances aussi anciennes que le monde se trouvent unies au christianisme et ont même été perfectionnées par lui, je ne répugne point d’admettre la possibilité que Saint Jean l’Evangéliste, qui a traité avec tant d’énergie et de sublimité de l’essence du sacré Verbe divin, ait réuni les anciens professeurs des sciences naturelles  et ait perfectionné leurs connaissances par la lumière de l’Evangile, lesquelles sont ainsi parvenues jusqu’à nous ; mais une telle filiation qui ne serait démontrée que par une simple vraisemblance sera-t-elle de grand poids pour ceux qui cherchent la vérité, surtout si on y fait intervenir sans titre réel l’Ordre des Templiers ? Je crois cependant que tout cela pourrait s’arranger assez convenablement si on ne donne que pour vraisemblable ce qui ne pourrait être prouvé, et non comme certain. Tout dépendra donc du genre de preuves ou de probabilité que le cher Frère baron d’Haugwitz serait en état de produire.

Mais je pense que le point le plus essentiel dans la conjoncture présente, si on veut établir une fois pour toutes dans le régime une base fixe et invariable, est de ne présenter, en ce moment, de réforme aux maçons qu’un but réel et possible dans son espèce et dont l’effet puisse devenir certain pour ceux qui, ayant été suffisamment préparés et éprouvés, suivront fidèlement les moyens qui seraient indiqués par le système même. Si on ne les nourrissait à l’avenir comme par le passé que de principes vagues de théorie, sans leur garantir la certitude du succès de manière de manière à ce qu’ils puissent s’attendre à recevoir indubitablement par la pratique même les effets qui leur seraient promis, il est à craindre que, lassés déjà par bien des promesses illusoire que leur fait en général la Maçonnerie, ils ne s’en lassent tout à fait.

Le système de l’Ordre des Grands Profès diffère essentiellement des précédents en ce que, ne promettant aucun résultat physique et n’annonçant qu’un but spirituel moral à la portée de tous ceux qui y sont admis, il remplit parfaitement le but. Mais si à ce premier on en joint un autre, ainsi qu’il me paraît possible, qui promette quelques succès physiques dans la science naturelle, avant de l’annoncer on doit, ce me semble, s’être assuré de pouvoir donner au Elus des moyens certains de se procurer la preuve de la vérité.

 

(1)   c’est-à-dire, dans la langue de l’époque : qui se rapporte à l’âme.

(2)   La nature corporelle et la nature animale.

(3)   Actuel par opposition à originel, mixte car mi-sensible et mi-spirituel. Provient directement des thèses de M. de P.

(4)   Réau-Croix des Elus Coëns

(5)   Animateur d’une société maçonnico-mystique, les Frères de la Croix et fort prisé par le Prince.

octobre 1781

 

Le Prince avait transmis à Willermoz cinq questions formulées par le baron d'Haugwitz. Elles ont été probablement à peu près les suivantes

1. Qui est l'auteur et, rédacteur des instructions secrètes des grades de Chevaliers Profès et Grands Profès ?

2. Qui est le chef ou Maître en chaire de ces deux grades ?

3. Quel est le but et la constitution de l'Ordre des Elus Coëns ?

4. Quel est le but des instructions des deux grades de Chevaliers Profès et Grands Profès ?

5. Cette fraternité, formée à Lyon possède-t-elle le vrai degrés des Elus ?

Willermoz y répond par une longue épître emplie de détails sur sa propre vie, mais aussi très importants pour l'Histoire de Martines. En voici quelques passages.

 

Lyon, ce 12 octobre

"Pour répondre sommairement aux questions que me propose Votre Altesse Sérénissime, je lui confesse que je suis le seul auteur et le principal rédacteur des deux instructions secrètes de Profès et de Grand Profès qui lui ont été communiquées ainsi que des Statuts, formules et prières qui y sont jointes, et aussi d'une autre instruction qui précède ces deux-là, laquelle est communiquée sans mystère et sans engagement particulier à presque tous les chevaliers le jour même de leur vestition ou seulement quelques jours après ad libitum ; celle-ci qui contient des anecdotes fort connues et aussi une délibération du convent national de Lyon, fait le complément de la réception et prépare de loin aux deux autres qui restent secrètes et dont le susdit convent national n'eut aucune connaissance...

"Au commencement de l'année 1767 j'eus le bonheur d'acquérir mes premières connaissances dans l'Ordre dont j'ai fait mention à V. A. S. ; celui qui me les donna étant favorablement prévenu pour moi par ses informations et examen, m'avança rapidement, et j'obtins les 6 premiers degrés. Un an après, j'entrepris un autre voyage dans cette intention et j'obtins le septième et dernier qui donne le titre et le caractère de chef dans cet Ordre ; celui de qui je les reçus (en fait il est reçu par Bacon de la Chevalerie) se disait être l'un des sept chefs souverains universels de l'Ordre et a prouvé souvent son savoir par des faits : en suivant ce dernier je reçus en même temps le pouvoir de conférer les degrés inférieurs en me conformant pour cela à ce qui me fut prescrit. Cependant je n'en fis nul usage pendant quelques années que j'employai à m'instruire et à me fortifier, autant que mes occupations civiles purent me le permettre ; ce fut seulement en 1772 que je commençai à recevoir mon frère médecin, et peu après les frères Paganucci et Périsse du Luc que V. A. S. aura vus sur le tableau des Gr. Prof. et ces trois sont devenus depuis lors mes confidents pour les choses relatives que j'ai eu la liberté de confier à d'autres.

"Il est essentiel que je prévienne ici V.A.S. que les degrés, du dit Ordre renferment trois parties. Les trois premiers degrés instruisent sur la nature divine, spirituelle, humaine et corporelle ; et c'est spécialement cette instruction qui fait la base de celles des Gr. Profès que V.A.S. pourra le reconnaître par leur lecture ; les degrés suivants enseignent la théorie cérémonielle préparatoire à la pratique qui est exclusivement réservée au 7e et dernier. Ceux qui sont parvenus à ce degré, dont le nombre est très petit sont assujettis à des travaux ou opérations particulières qui se font essentiellement en mars et septembre. Je les ai pratiqués constamment et je m'en suis très bien trouvé... Quoique les premiers des dits grade; soient enveloppés de quelques formes maçonniques qui sont abandonnées dans les grades plus élevés, je reconnus bientôt que cet Ordre avait un but plus élevé que celui que l'on attribuait à la maçonnerie...

"Au commencement de 1778, il s'éleva de grands troubles dans les provinces d'Occitanie et d'Auvergne ; la 1ère n'y voulut prendre aucune part ; la seconde offrit sa médiation : les troubles furent un peu apaisés, mais pour en détruire le germe, la province de Bourgogne désira un congrès national qui peut établir une reforme dans l'administration reconnue défectueuse. Son chancelier le R.f. a Flumine s'adressa à moi pour en faire goûter le projet à celle d'Auvergne ; je crus trouver là l'occasion que je cherchais depuis longtemps : je la saisis , mais ne voulant. pas absolument être reconnu pour l'auteur des instructions secrètes qui paraîtraient, il me fallait des coopérateurs discrets pour m'aider à les produire. Je communiquai donc mon projet à unes confidents susmentionnés et aussi au digne frère Salzmann qui se trouvait à Lyon depuis longtemps et que je venais de recevoir dans les premiers degrés de l'Ordre. Ils l'approuvèrent tous et m'encouragèrent à l'exécuter sans délai. Ils furent aussi d'avis que pour faciliter l'exécution il était indispensable de mettre aussi dans la confidence le Fr. a Flumine de Strasbourg dont on m'assura la discrétion. Je me conformai à cet avis et je mandais au dit fr. a Flumine que toute réforme maçonnique qui serait destituée de bases fixes et lumineuses ne produirait jamais que des effets éphémères, que j'étais dépositaire de quelques connaissances qui pouvaient s'adapter à la maçonnerie, au cas qu'elles ne lui eussent, appartenu primitivement ; que j'étais prêt à favoriser de tout mon pouvoir son projet de reforme d'administration et des rituels de l'Ordre intérieur, si de son côté il voulait s'engager à favoriser le mien pour la partie scientifique sur ce point, m'assurer de sa discrétion pour toujours sur ce point et soutenir le voile qui cacherait l'auteur de ses instructions ; que sans cela je ne pouvais pas me résoudre à prendre part à rien me trouvant excessivement lassé d'occupations si considérables et si infructueuses. Il accepta ma proposition, nous convînmes des 3 classes de l'Ordre : le symbolique, intérieur et prof. Il se chargea de préparer tout le travail de l'Ordre intérieur je me chargeai de la révision des grades symboliques et de tout ce qui concernerait la nouvelle classe secrète des Grands Profès. Je fus aidé dans la réforme de la symbolique par le fr. Saltzmann et par mes autres confidents. Je penchais beaucoup à supprimer des dits grades, tout ce qui se rapportait essentiellement aux évènements particuliers de l'Ordre des Templiers et gênait d'autour en liaison des choses plus essentielles, mais on objecta que par cette suppression on rompait toute liaison de la symbolique avec l'Ordre intérieur et tout rapport entre les loges françaises et les loges allemandes. On jugea aussi qu'il conviendrait de conserver dans le 4e grade les principaux traits caractéristiques des divers écossismes de la maçonnerie française pour servir un jour de point de rapprochement avec elle, ces différentes combinaisons reconnues nécessaires alors ; gênèrent excessivement les unes que je me proposais qui se rapportaient toutes à un seul objet; mais on crut devoir attendre qu'un convent général de l'Ordre entier eut prononcé sur la continuation ou la suppression des rapports maçonniques avec l'Ordre des Templiers pour pouvoir prendre à cet égard un essor plus libre.

"Quant aux instructions secrètes mon but en les rédigeant fut de réveiller les maçons de notre régime de leur fatal assoupissement ; de leur faire sentir que ce n'est pas en vain qu'on les a toujours excités à l'étude des symboles, dont par leur travail et un plus de secours ils peuvent espérer- de percer le voile. De les ramener à l'étude de leurs propres natures ; de leur faire entrevoir leur tâche et leur destination. Enfin de les préparer à vouloir devenir hommes. Lié d'une part par mes propres engagements, et retenu de l'autre par la crainte de fournir des aliments à une frivole curiosité ou de trop exalter certaines imaginations si on leur présentait des plans de théorie qui annonceraient une Pratique, je me vis obligé à n'en faire aucune mention et même à ne présenter qu'un tableau très raccourci de la nature des êtres, de leurs rapports respectifs ainsi que des divisions universelles.

"Tout ce que j'y ai inséré concernant la partie scientifique n'est du tout point de mon invention ; je l'ai puisé dans les connaissances que j'ai acquises dans l'Ordre que j'ai cité déjà plusieurs fois à V.A.S. ainsi que les rapports généraux du Temple de Jérusalem avec l'Homme général lesquels je suis autorisé à croire fondés sur la vérité et sont essentiellement du ressort de l'ancienne maçonnerie dont ce temple est la base fondamentale. L'histoire du feu sacré sous Néhémie se trouvant consignée dans des anciens grades maçonniques estimés bons, on se détermina par cette raison à la conserver dans les nouveaux ; mais comme je n'en puis garantir l'authenticité je ne m'opposerais pas à sa suppression si elle répugne ailleurs.

"Quant à la partie historique de la maçonnerie, elle est fondée sur les notions que j'ai pu acquérir par les recherches les plus exactes en ce genre, j'y ai donc inséré celles qui m'ont paru être les plus justes et les plus probables, dont quelques-unes sont rectifiées par mes propres connaissances dont j'ai cité la source, mais je ne pourrais point offrir de garants authentiques des autres.

"Pendant que je m'occupais de cet ouvrage, le frère Turckheim dont le génie est très actif et qui était plus maître que moi de son temps, avait mis le sien en état d'être délibéré. Aussitôt il pressa extrêmement le terme du congrès national projeté. Il fallut le convoquer et me dépêcher de finir mon travail qui se ressentit malgré moi de la précipitation avec laquelle il fallut le terminer. Je me flattai de pouvoir le réviser ensuite pour en faire usage dans quelques occasions privées et, même d'y joindre l'explication des nombres dont j'ai parlé ci-devant. Mais le loisir nécessaire pour un ouvrage si abstrait et qui exige une liberté d'esprit entière m'a toujours manqué, depuis vraisemblablement me manquera encore longtemps.

"Le congrès étant assemblé et ma rédaction étant à peu prés finie, dans laquelle je fus aidé pour les choses de style et d'arrangement par un de mes confidents très versé en ce genre (le frère Périsse du Luc) et aussi l'un des plus avancés dans les connaissances fondamentales ; mes dits confidents qui se trouvèrent en même temps chargés de députations au congrès, y proposèrent qu'il fut formé une commission spéciale qui serait chargée de requérir et de revoir les divers renseignements qu'il serait possible de se procurer sur la partie scientifique relative à la maçonnerie primitive.

"Les chanceliers d'Auvergne et de Bourgogne furent chargés de ce soin et autorisés par le congrès de former un comité de conférences avec tous ceux qui fourniraient quelques éclaircissements sur ces matières ; il s'engagea pour laisser une plus grande liberté aux coopérateurs de ne point exiger la communication des papiers originaux qui pourraient être produits dans ce comité, ni de connaître quels seraient les frères qui les produiraient s'ils ne voulaient pas être connus ; on annonça même que l'on avait déjà reçu préliminairement de la part de quelques frères étrangers qui ne voulaient pas être nommés des papiers très importants sur cet objet, à la traduction desquels on allait travailler de suite : c'est ce qui est cause que presque tous les Grands Profès de Lyon et des autres collèges établis depuis lors ailleurs, sont persuadés qu'ils possèdent sont venues originairement d'Allemagne ou d'Italie et le vrai auteur n'est point connu. Le congrès se réserva seulement d'avoir connaissance, du résultat des conférences du comité, ce qui donna lieu à l'instruction préliminaire ostensible dont j'ai parlé plus haut et dont on fait actuellement une copie pour VV. AA. SS. Le but particulier de cette instruction approuvée par le congrès fut de réveiller l'attention des nouveaux chevaliers sur des choses essentielles de l'Ordre et de préparer aux frères Grands Profès la liberté de ternir des conférences privées entre eux sans donner aucun ombrage aux autres membres des chapitres ce qui a parfaitement réussi jusqu'à présent.

"Ce travail ainsi consommé, les deux chanceliers qui avaient présidé le comité admirent aux grades de Profès et de Grands Profès ceux des dignitaires et officiers des chapitres qui se trouvaient alors à Lyon et on leur présenta les instructions secrètes, comme étant des papiers importants adressés par des frères étrangers qui avaient annoncé au congrès, et dont on venait d'achever la traduction ; après ceux-là seulement que le comité secret avait reconnu digne de cette communication, on procéda à la réception de ceux qui avaient été les confidents de ma rédaction ; au moyen de quoi tout soupçon de connivence entre eux et, moi fut absolument écarté...

".....De plus quoiqu'il existe ici depuis dix à neuf ans une petite société composée de ceux que j'ai reçu à divers degrés dans l'Ordre que je professe, laquelle n'est connue que de ceux qui la forment, maçons et autres, cependant quelques frères qui sont aujourd'hui Grands Profès présumaient depuis longtemps que j'avais acquis quelques connaissances sur ces matières dont j'aimais à m'entretenir avec quelques amis particuliers. Je n'ai donc point répugné de déclarer au collège métropolitain que je trouvais les principes et doctrines contenues dans les instructions des Grands Profès conformes à ceux dont j'avais antérieurement acquis la connaissance ailleurs. Cet aveu a déterminé une confiance plus grande en moi et en ceux que j'ai dénommé et m'a donné plus de liberté pour expliquer dans les conférences journalières les sens obscurs de quelques passages des dites instructions.

"La marche qui a été tenue et qui m'avait parue nécessaire pour le principe de cet établissement aurait été pénible à soutenir longtemps : elle a aussi, j'en conviens, bien des inconvénients, mais ils vont en diminuant à mesure que la mémoire des moyens qui furent employés pour la fondation s'affaiblit et ils sont bien récompensés par les grands biens qui en sont résultés. On peut dire avec vérité que la maçonnerie a totalement changé de face depuis deux ou trois ans partout où les nouveaux grades symboliques ont été adoptés et les collèges secrets établis, surtout à Lyon, Grenoble, Turin, Naples, je pourrais même dire aussi à Strasbourg par les soins du frère Saltzmann, mais les effets n'ont pas été si marqués qu'ailleurs parce que ce digne frère n'a pas été bien secondé et a rencontré beaucoup d'obstacles...

" .... Je m'aperçois aussi que je n'ai pas répondu à la 5ème question, savoir cette fraternité formée à Lyon possède-t-elle le vrai degré des Elus ? Pour répondre à cette question il faudrait que le Frère Haugwitz voudrait bien me dire nettement, et sans aucun voile en quoi consiste son vrai degré des élus ? Quel en est le but et le terme présent et futur ? Enfin, quel sens il attache à ces mots ? et c'est en cela que je lui demande à mon tour une preuve de sa confiance... il faut commencer par s'entendre clairement, sur l'objet. Le 7ème grade que je possède, est vraiment le degré des Elus dans cette classe, puisqu'on y trouve des preuves évidentes de sa vérité. Quelques-uns de mes frères s'en sont rapprochés, mais ne la possèdent pas encore..."


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 14 août 2008

Extrait d'une lettre de Willermoz à Türkheim (juillet 1821)

 

" Je remplirai tant ce que je pourrai ce que je vous ai offert pour faciliter l'intelligence du Traité, de la réintégration des Etres de Don Martines de Pasqualis, dont vous allez vous occuper.

Vous me demandez à son sujet s'il était Juif, comme on vous assure. Je réponds non, il ne l'était pas et ne l'a jamais été. Comme initié dans la haute science secrète de Moïse il était grand admirateur des vertus des premiers Patriarches Juifs, mais il ne parlait qu'avec mépris des chefs modernes de cette nation, qu'il ne considérait plus que comme plein de mauvaise foi.

 Ses inconséquences verbales et ses imprudences lui ont suscité des reproches et beaucoup de désagréments, mais il était plein de cette foi vive qui les fait surmonter. Dans son Ministère il avait succédé à son père homme savant, distinct et plus prudent que son fils, ayant peu de fortune et résident en Espagne.

Il avait placé son fils Martines encore jeune dans les gardes Wallonnes où il eut une querelle qui provoqua un duel dans lequel il tua son adversaire ; il fallait s'enfuir promptement et le père se hâta de le consacrer son successeur avant son départ. Après une longue absence le père sentant approcher sa fin, fit, promptement revenir le fils et lui remit les dernières ordinations.

Je n'ai connu le fils qu'en 1767 à Paris longtemps après la mort du père. Il y était venu pour solliciter la croix de Saint Louis pour ses deux frères cadets domiciliés à Saint Domingue qu'il venait d'obtenir. Il prit pour moi beaucoup d'amitié et une grande confiance qui s'est soutenue jusqu'à sa mort. Il prolongea de quelques mois son séjour à Paris pour m'avancer plus rapidement dans les hauts grades et me mit, à la porte du dernier, réservé pour lui seul comme chef.

Veuf, sans enfants, il retourna à Bordeaux pour se remarier avec une femme vertueuse et se donner par elle un successeur. Il fit baptiser celui-ci solennellement par le curé de la paroisse. Au retour de l'Église, il s'enferma seul avec l'enfant et quatre de ses amis avancés en connaissances et là fit avec eux la première consécration de son fils ce qui fut remarqué et donna lieu à bien des propos contre lui. J'avais été prévenu par lui et invité avec plusieurs frères des hauts grades, quoique absents et éloignés, pour y assister. - Quelque temps après il partit pour St. Domingue où il est mort (en 1774) avancé en âge. Au moment de sa mort il fit à 1000 lieues de là un salut d'adieu à sa femme occupée d'un ouvrage de broderie, et traversant (la chambre ?) en ligne diagonale du levant au couchant d'une manière si frappante qu'elle s'écria devant plusieurs témoins : "Ah, mon Dieu, mon mari est mort !" Fait qui a été vérifié et confirmé.

La mère a donné pendant bien des années des soins maternels à l'éducation de son fils et s'est remariée à un capitaine de vaisseau marchand. La révolution survenue ne m'a pas permis de savoir ce qu'est devenu le fils, et j'ignore s'il est mort ou vivant. - J'ai appris depuis par une autre voie sûre (la somnambule) que Don Martines a expié dans l'autre monde par des souffrances pendant plusieurs années ses fautes et imprudences humaines et qu'il a ensuite été récompensé de sa grande foi et élevé à un haut degré de béatitude, où il a été vu en portant sur la bouche le signe respectable qui caractérise le sacerdoce et, l'épiscopat. Voilà, mon ami, ce que je puis dire de plus certain de ce prétendu Juif dont vous me parlez, de cet homme extraordinaire auquel je n'ai jamais connu de second. Vous connaîtrez bien par les lectures du Traité que souvent l'auteur était dicté et dirigé, par un agent invisible. "

Lettre de Willermoz à Türckheim du 12 août 1821

 

" Je reviens avec vous sur l'article de Pasqually et de son manuscrit sur lesquels on vous a fait tant d'Historiettes, comme sur l'ouvrage de Saint-Martin qui est, dit-on, tiré littéralement des Parthes, et qui en sort comme j'en suis sorti. J'ai connu très anciennement un Monsieur Kuhn, de Strasbourg : il était alors un curieux empressé auquel je n'avais pas grande confiance. Quelle que soit la prétendue origine chaldéenne, arabe, espagnole ou française que l'on veuille donner au Traité de la Réintégration de Pasqually, je puis dire que je l'ai vu commencer en France et en mauvais français par lui-même, et ce travail a été encore mieux vu et suivi par mes amis intimes, M. le chevalier de Grainville, lieutenant-colonel du régiment de Foix, et M. de Champolëon, alors capitaine des Grenadiers du même régiment, qui allaient passer tous leurs quartiers d'hiver auprès de lui, et se mettaient en pension chez lui pendant six mois pour travailler sous lui et corriger des défauts de style et d'orthographe sur chaque feuille à mesure qu'il les avait tracés. Ils prenaient ensuite la peine de copier pour moi de petits cahiers qu'ils m'envoyaient ensuite après qu'il les avait approuvés, car il les chicanait souvent sur certains mots qu'ils jugeaient plus français et il les rayait sous leurs yeux comme contraires au sens qu'il voulait exprimer. Voilà les faits dont je suis certain. Tirez-en les conséquences que vous jugerez convenables.

" M. de Saint-Martin, officier dans le même régiment où M. le duc de Choiseul, voisin de son père, l'avait placé, reçu dans les hauts grades de l'Ordre, très longtemps après ces deux Messieurs et deux ans après moi, a tenu habituellement la même marelle, et s'établissait pensionnaire de Pasqually pendant tout le temps d'hiver qu'il ne donnait pas à son père. Ayant quitté le service avec le blâme de son père et de M. de Choiseul, il vint à Lyon et vint d'amitié, loger chez moi qui demeurais alors aux Brottaux où il a composé son livre des Erreurs et de la Vérité. Il aurait voulu y dire beaucoup de choses importantes, mais lié comme moi et les autres par des engagements secrets, il ne le pouvait pas. Désespéré de ne pouvoir pas se rendre par cet ouvrage aussi utile qu'il le désirait, il le fit mixte et amusant par le ton de mystère qui y régnait. Je ne voulus y prendre aucune part. Deux de mes amis et principaux disciples littérateurs lui persuadèrent enfin de refaire son ouvrage. Il le refit avec eux sous mes yeux tel que vous le connaissez. Aux hautes connaissances qu'il avait acquises de Pasqually, il en joignit de spéculatives qui lui étaient personnelles. Voilà pourquoi tout n'y est pas élevé et qu'il s'y trouve quelques mélanges ; voilà aussi comment cet ouvrage est venu des Parthes ! Risum tenealis ! "

 


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 14 août 2008

Jean-Baptiste Willermoz, né à Lyon le 10 juillet 1730 et mort dans la même ville le 29 mai 1824, fut un Maçon d'une envergure exceptionnelle, comme il ne s'en rencontre pas beaucoup par siècle. C'est indéniablement une des personnalités les plus éminentes et les plus considérables de l'histoire de la Maçonnerie - surtout de la Maçonnerie française, mais pas uniquement d'elle, et qui exerça sur son évolution une influence déterminante. Véritable père fondateur du Régime Ecossais Rectifié, il fut l'architecte en chef d'un édifice qui subsiste encore durablement malgré d'étonnantes vicissitudes. Il a longtemps été de mode d'adopter à son sujet un ton dénigrant et persifleur, qu'on retrouve à l'envi sous la plume de Paul Vulliaud, d'Alice Joly, de René le Forestier, de Pierre Chevallier… Le tournant fut pris en 1973 lorsque, dans son Esotérisme au XVIIIe siècle, Antoine Faivre, le premier, écrivit : « On peut dire qu'il atteignit une haute spiritualité et que sa largeur de vue était peu commune. Il se montra doué autant pour la méditation et l'illumination intérieure que pour l'organisation ou l'administration. La Révolution a failli être fatale à son œuvre ; mais on le considère toujours comme l'un des plus grands personnages de l'histoire maçonnique. » (p. 176). Depuis lors, en particulier avec la remise au jour de nombreux documents d'archives, la grandeur du personnage s'est imposée de plus en plus.

Issu d'une ancienne famille de bourgeois de Saint-Claude (dont le patronyme s'orthographiait originellement Vuillermoz), et qui était, d'après des documents de famille, d'origine espagnole lointaine, son père s'était installé à Lyon comme marchand mercier. Jean-Baptiste, aîné de douze frères et sœurs, fut très jeune projeté dans la vie active : mis en apprentissage auprès d'un commerçant en soieries à l'âge de 14 ans, il monta à 24 ans sa propre manufacture ; peu avant Wilhelmsbad, une notice le décrit comme « fabricant en étoffes de soie et d'argent et commissionnaire en soieries. » Il vendit son établissement en 1782 tout en conservant des intérêts dans la maison de mercerie en gros de son frère Antoine et de son beau-frère Pierre Provensal, époux de sa sœur aînée Claudine.

Même s'il consacra à la Franc-Maçonnerie l'essentiel de sa longue vie, il s'engagea activement dans la vie de la cité en se conformant à l'esprit des règles qu'il avait lui-même édictées pour les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, c'est-à-dire en mettant ses facultés d'organisateur et d'administrateur au service de la religion et de la bienfaisance au sens large du terme : il fut successivement ou simultanément administrateur de l'hôtel-dieu (notamment durant la période périlleuse de la Terreur, en 1793) puis des hospices civils de Lyon, membre du conseil de fabrique (c'est-à-dire du conseil paroissial) de Saint-Polycarpe, conseiller général du département du Rhône, il s'occupa d'instruction primaire, devint agriculteur passionné… Willermoz fut tout sauf un Maçon en chambre.

C'est néanmoins par son œuvre maçonnique qu'il est passé à la postérité. Initié en 1750 à l'âge de 20 ans dans une loge dont on ignore le nom, il franchit très rapidement tous les échelons. Elu Vénérable à peine deux ans plus tard, en 1752, il ressent la nécessité de mettre de l'ordre dans une situation marquée « par des abus qui s'accréditaient de plus en plus » et il contribue à former, en 1760, la Grande Loge des Maîtres Réguliers de Lyon, reconnue en 1761 par la Grande Loge de France. Après en avoir été le Président en 1762-63, il obtient d'en devenir le « Garde des sceaux et archives », fonction qui devait avoir ses préférences dans tous, ou presque tous, les organismes auxquels il appartint car, tirant parti de la correspondance d'affaires qu'il entretenait avec l'Europe entière, il pouvait ainsi se livrer à une de ses activités favorites : recueillir, étudier et comparer les rituels de tous les grades possibles. Et cela indubitablement par goût de collectionneur, mais aussi pour des raisons bien plus profondes, qu'il exposera dans une lettre de novembre 1772 au baron de Hund, le fondateur de la Stricte Observance : « Depuis ma première admission dans l'Ordre, j'ai toujours été persuadé qu'il renfermait la connaissance d'un but possible et capable de satisfaire l'honnête homme. D'après cette idée, j'ai travaillé sans relâche à le découvrir. Une étude suivie de plus de 20 ans, une correspondance particulière fort étendue avec des frères instruits en France et au dehors, le dépôt des archives de l'Ordre de Lyon, confié à mes soins, m'en ont procuré bien des moyens… » Et il constitue, à l'effet d'étudier tous les « hauts grades » dont il se procurait la connaissance et d'en être en quelque sorte le « laboratoire », un chapitre réservé à une « petite société » : le chapitre des Chevaliers de l'Aigle noir, dont il confia la présidence à son frère Pierre-Jacques.

Le but de ces recherches, à savoir le véritable but de la Franc-Maçonnerie, lui fut révélé lorsqu'il fut admis en mars 1767, par Martines de Pasqually en personne, dans son Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l'Univers. Dans une lettre, également de 1772, à un autre dignitaire de la Stricte Observance, le baron de Landsperg, Willermoz s'en explique avec discrétion mais avec netteté : « Quelques heureuses circonstances me procurèrent l'occasion dans mes voyages d'être admis dans une société bien composée et peu nombreuse, dont le but qui me fut développé hors des règles ordinaires me séduisit. Dès lors tous les autres systèmes que je connaissais (car je ne puis juger ceux que je ne connais pas) me parurent futiles et dégoûtants. C'est le seul où j'ai trouvé cette paix intérieure de l'âme, le plus précieux avantage de l'humanité, relativement à son être et à son principe. » De fait, convaincu d'avoir découvert la vérité de la Maçonnerie, Willermoz ne s'en départira jamais et demeurera inébranlablement fidèle, en dépit des apparences, et quoi qu'on ait prétendu, à son initiateur Martines, à sa doctrine et à son Ordre.

Après l'avoir reçu, comme il vient d'être dit, au cours d'une cérémonie empreinte d'émotion (que Willermoz devait relater en 1781 à Charles de Hesse), le Grand Souverain, qui avait décelé ses capacités, le nomma peu après « Inspecteur général de l'Orient de Lyon et Grand Maître du Grand Temple de France ». En mai 1768, le Substitut Universel de l'Ordre des Elus Coëns, Bacon de la Chevalerie l'ordonna Réau-Croix ; bien que cette ordination ait été opérée sur autorisation de Martines, celui-ci éprouva des doutes sur sa parfaite régularité, et il décida de la confirmer deux ans plus tard, en mai 1730, par la « voie sympathique », c'est-à-dire à distance - méthode fréquente pour les opérations des Elus Coëns, notamment les travaux d'équinoxe.

Willermoz prit très au sérieux les fonctions qui lui avaient été conférées et, méticuleux comme il l'était, il fut, parmi les disciples de Martines, le plus pressant pour obtenir de lui des rituels, instructions et autres documents qui faisaient défaut aux Coëns pour travailler ; à cet égard, sa correspondance avec Saint-Martin, lorsque celui-ci fut devenu secrétaire de Martines, est des plus précieuses, de même que les notes que lui-même établit pour la pratique des rituels coëns. Par dérogation à la règle qu'il s'était imposée pour les autres systèmes, y compris le sien, à savoir le Régime Ecossais Rectifié, il tint à conserver la conduite du Temple de Lyon, et il le maintint en effet en activité bien après la désagrégation de l'Ordre des Elus Coëns, jusqu'aux premiers troubles de la Révolution. Preuve du respect révérencieux que Willermoz portait à l'œuvre de son maître, il n'apporta aucun changement, même léger, à l'Ordre des Elus Coëns, qu'il laissa complètement à l'écart de sa grande entreprise de réforme - de rectification - de la Maçonnerie. Enfin, en ce qui concerne l'homme, en dépit des tiraillements ou des agacements réciproques, inévitables de la part de personnes aux natures aussi caractérisées et aussi contrastées, il lui porta toujours la plus grande considération en tant que maître initiateur, écrivant à son sujet, dans son extrême vieillesse, en 1821 : « Cet homme extraordinaire auquel je n'ai jamais connu de second. »

C'est que Willermoz avait adhéré d'emblée, et définitivement, à la doctrine de la réintégration, doctrine dont il estima dès lors qu'elle avait été, et devait être toujours, à la base de la Maçonnerie primitive et authentique ; si elle était absente de tel ou tel système maçonnique, c'était la marque que celui-ci était « futile ou dégoûtant » ou encore « apocryphe », disait-il en empruntant le terme et l'idée à Martines.

La découverte de la doctrine de Martines ne dissuada nullement Willermoz de continuer ses enquêtes sur tous les systèmes maçonniques qui venaient à sa connaissance et de solliciter de ses nombreux correspondants, souvent princiers, tel Charles de Hesse, des échanges de « lumières ». Mais on s'est complètement mépris sur le sens de ces démarches, qu'on a présentées comme une quête incessante et toujours inassouvie de la vérité. Rien n'est plus erroné. Cette vérité, Willermoz était convaincu de l'avoir reçue, et elle le satisfaisait entièrement. S'il continuait à la chercher ailleurs que dans l'Ordre de Martines, c'était dans un tout autre but : celui de réunir en un faisceau tous les systèmes maçonniques authentiques - authentiques parce que, par hypothèse, ils véhiculaient la même doctrine, ou encore, pour reprendre une image qu'il utilisa souvent, pour réunir les branches issues d'un même tronc. Cette « réunion générale de tous les rites et systèmes maçonniques » était une idée qui le poursuivit longtemps et qu'il exposa publiquement devant le Convent de Wilhelmsbad ; et elle trouva son écho dans la titulature officielle des Loges du Régime Ecossais Rectifié, qui est : « Loges réunies et rectifiées de France ».

Ce n'est pas autrement qu'il faut interpréter son adhésion et celle des deux groupes dont il était le principal inspirateur, à Strasbourg et à Lyon, à la Stricte Observance, dite encore Maçonnerie réformée ou rectifiée de Dresde. Cette adhésion se fit sur la base d'un quiproquo complet : lorsque le baron de Weiler, émissaire de Charles de Hund, parlait de « rétablir l'Ordre dans son premier état », il sous-entendait par là le rétablissement de l'Ordre du Temple aboli en 1313, là où Willermoz comprenait le retour à la Maçonnerie primitive telle que Martines l'enseignait ; aussi avoua-t-il plus tard à Charles de Hesse être « tombé de son haut » en ne trouvant dans la Stricte Observance « qu'un système sans bases et sans preuves » et qu'une « profonde ignorance sur les choses essentielles ». La preuve - s'il en était besoin - du prix que Willermoz attachait à la doctrine de Martines est qu'il ressentit la nécessité, après le départ pour Saint-Domingue du Grand Souverain, puis sa mort, d'organiser chez lui, à Lyon, de janvier 1774 à octobre 1776, des « instructions » ou « leçons » auxquelles Saint-Martin, d'Hauterive et lui-même participèrent tantôt comme instructeurs, tantôt comme secrétaires de séance.

Cependant, à quelque chose malheur est bon. La parfaite connaissance que Willermoz avait du panorama maçonnique français et européen l'avait assez vite persuadé que le système de Martines était vraiment trop hétérogène par rapport à la Maçonnerie du temps pour pouvoir s'implanter durablement, a fortiori pour supplanter les autres. Cela tenait, pour le fond, à la doctrine et, pour la forme, au fait qu'il était en vérité une crypto-maçonnerie ou, si l'on peut dire, une « Maçonnerie au-delà de la Maçonnerie ». Or pourtant, selon Willermoz, la doctrine était la seule vraie, la seule à exprimer l'authentique vérité de la Maçonnerie.

C'est alors qu'il eut l'idée géniale de constituer son propre système qui transmettrait, à la fois par l'enseignement et par l'initiation, cette vérité et qui, de surcroît, protègerait en son for intérieur l'Ordre des Elus Coëns. Le résultat fut le Régime Ecossais Rectifié, qui devait être officiellement sanctionné, sur le plan national, par le Convent des Gaules, à Lyon (novembre-décembre 1778) puis, sur le plan international, par le Convent de Wilhelmsbad, en Allemagne (août-septembre 1782).

Ce Régime est doté d'une architecture concentrique, par cercles successifs, qui sont au nombre de trois :

 1)la classe symbolique ou Ordre maçonnique, avec ses quatre grades : Apprenti, Compagnon, Maître, Maître Ecossais ;

 2)l'Ordre intérieur, lequel est chevaleresque, avec ses grades, ou plutôt ses étapes, d'Ecuyer Novice - qui est une période probatoire - et de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte.

Ces deux premiers cercles constituent ce que Willermoz appelle les « classes ostensibles » du Régime. Elles empruntent l'essentiel de leurs formes extérieures aux grades maçonniques et chevaleresques en vigueur en France et en Allemagne (usages de ce qu'on appellera plus tard le Rite français, grades « écossais », Stricte Observance) - moyennant des adaptations non négligeables exigées par la doctrine.

 3)Vient ensuite un troisième cercle, la « classe secrète » de la Profession et de la Grande Profession, innovation majeure de Willermoz, dans laquelle « les Frères des classes inférieures qui en sont jugés dignes sont initiés, après les épreuves requises, à la connaissance des mystères de l'ancienne et primitive Maçonnerie et sont reconnus propres à recevoir l'explication et le développement final des emblèmes, symboles et allégories maçonniques » (art. 1er des statuts).

Ces trois cercles, ou classes, constituent le Régime Ecossais Rectifié. Pourtant, enchâssé, en son cœur, se trouve un quatrième cercle, protégé sous le voile du mystère, et qui est le nec plus ultra : l'Ordre des Elus Coëns. Mais aucune confusion n'est possible : bien que situé au centre du Régime Rectifié, l'Ordre Coën n'est plus le Régime Rectifié ; en passant de l'un à l'autre, on change de monde. En particulier, Willermoz s'attache à proscrire, dans les classes du Régime, tout ce qui pourrait s'apparenter fût-ce à une esquisse de pratiques théurgiques, comme par exemple la kabbale ou l'alchimie, ces pratiques étant l'exclusivité de l'Ordre Coën.

En revanche, ce que les deux, Ordre Coën et Régime Rectifié, ont en commun, c'est la doctrine de la réintégration, cette « science de l'homme », pour reprendre la formule de Joseph de Maistre, que la Maçonnerie a pour fonction d'enseigner et de mettre en œuvre initiatiquement. Sa substance initiatique, et par conséquent, son rituel initiatique, sont entièrement fondés sur : 1) la chute de l'homme de son état originel glorieux, et 2) son retour, sa réintégration par l'initiation dans cet état primitif, laquelle initiation, pour pouvoir opérer, exige l'intercession et l'action du « Grand Réparateur », qui est le Christ.

Ce thème, Willermoz l'a reçu des enseignements de Martines. Mais il l'a reçu aussi de la lecture des Pères de l'Eglise. En effet, ce que l'on sait peu, c'est que Willermoz avait une solide culture religieuse ; il avait été élève des Jésuites et, en dépit de son activité professionnelle précoce, il ne cessa jamais de chercher à s'instruire, ce qu'il pouvait aisément, puisqu'il y avait plusieurs prêtres dans sa propre famille, sans parler de son entourage maçonnique. C'est ainsi que le fonds maçonnique de Lyon conserve de ses notes de lecture sur des Pères de l'Eglise, en particulier les Pères grecs (dont les traductions étaient moins rares qu'on le croit communément). Or le thème de la chute et de la réintégration est ce que les Pères, depuis saint Irénée de Lyon, ont exprimé par le thème de l' « image et ressemblance » : l'homme a été créé à l'image de Dieu et selon sa ressemblance ; la chute lui a fait perdre la ressemblance mais l'image, empreinte divine, demeure inaltérée ; reste à réacquérir ou à reconquérir la ressemblance. Tel est l'objet et le but de l'initiation : le retour de la difformité à la conformité, de l'état déchu à l'état d'avant la chute.

Tout le système élaboré par Willermoz, c'est-à-dire le Régime Ecossais Rectifié, est modelé, et ses formes, adaptées, pour permettre à l'initiation d'opérer de cette façon-là.

En outre, Willermoz, convaincu que l'intelligence est un talent reçu de Dieu - talent que, selon la parabole évangélique, l'homme a le devoir de faire fructifier - double le processus initiatique par un processus pédagogique : il rédige une série d' « instructions » qui se succèdent de grade en grade afin d'exposer de plus en plus clairement et complètement cette doctrine de la réintégration dans tous ses aspects, non seulement anthropologiques, mais cosmologiques et théosophiques. Ces instructions culminent dans l'Instruction secrète des Grands Profès, où éclate son génie métaphysique, comme d'ailleurs aussi dans celles des « leçons de Lyon » qui sont de son cru ; car il y donne de la métaphysique de Martines une présentation particulièrement lumineuse.

Les mêmes qualités : logique, clarté, sens des nuances, qualité de l'expression, caractérisent le Préavis, véritable discours-programme qu'il prononça devant le Convent de Wilhelmsbad le 29 juillet 1782 afin de présenter à la fois le Régime et son inspiration. Willermoz était véritablement aussi doué pour les concepts et pour l'écriture que pour l'organisation ; c'était à l'évidence un esprit de premier ordre.

Ce qu'il importe néanmoins de souligner avec force, c'est que, si Willermoz s'est toujours défendu d'être le véritable auteur des instructions dont il était le rédacteur, il a également cru sur parole Martines lorsque celui-ci affirmait, lui aussi, ne faire que transmettre une très ancienne tradition, quasiment immémoriale. En fait, pour l'un comme pour l'autre, cette tradition, c'est-à-dire à la fois la doctrine, qui est science de l'homme, science de la réintégration de l'homme, et l'initiation qui va avec, sont le fait d'un unique « Haut et Saint Ordre », dont l'origine est aussi ancienne que le monde, et dont aussi bien l'Ordre des Elus Coëns que le Régime Ecossais Rectifié sont des manifestations temporelles, d'où leur harmonie en quelque sorte préétablie. Haut et Saint Ordre dont la fonction est de rétablir le vrai Temple, le temple de l'Homme où réside l'Esprit, par et dans le Christ - autre manière de décrire la réintégration.

Lorsqu'il mourut en 1824 à l'âge vénérable de 94 ans, peut-être Willermoz eut-il le sentiment que son œuvre s'éteindrait avec lui, voire qu'elle s'était déjà éteinte avant lui. On sait qu'il n'en fut rien, et que le Régime Ecossais Rectifié, dans toutes ses classes, reprit plus tard vigueur, sans parler de l'Ordre des Elus Coëns. Cela excède le champ de la présente étude. Cependant, on peut maintenant dire - ce qui n'était pas forcément vrai il y a seulement cent ans - que l'œuvre de Willermoz est toujours, et même plus que jamais, d'actualité.

Jean-François Var


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mercredi 13 août 2008

Le convent fut effectivement ouvert à Wilhelmsbad le 16 juillet 4782, sous la présidence du duc Ferdinand de Brunswick (eques a victoria) grand-maître du système templier. La direction centrale de l'Ordre intérieur avait été obligée de céder aux nombreuses demandes des provinces, mais elle comptait pouvoir vaincre aisément, grâce aux antagonismes qui se manifesteraient au sein de l'assemblée, et grâce à l'avantage que lui donnait la présidence. Tous les points qui devaient être adoptés avait été délibérés à l'avance pendant les douze mois d'atermoiement qui précédèrent l'ouverture du convent, et la direction centrale était résolue à arriver à son but par tous les moyens.

Pour ne rien négliger, elle commença par éliminer systématiquement tous ceux qui lui parurent venir au convent avec des intentions opposées aux siennes. C'est ainsi qu'on refusa l'entrée du convent aux députés de la Mère Loge de la Croissante aux trois clefs, de Ratisbonne, et au marquis de Chefdebien, député des Philalèthes, et qu'on s'efforça autant que possible de ne recevoir que les délégués des divers directoires. D'ailleurs la Grande Loge de France et celle d'Angleterre, le Grand Orient de France et la Grande Loge Nationale d'Allemagne, non plus que la Suède, ne se firent point représenter au convent. La Grande Loge aux Trois Globes terrestres de Berlin ou plutôt les membres d'une de ses loges, celle de Frédéric au Lion d'Or, se contentèrent d'envoyer un mémoire dans lequel ils offraient de démasquer les Supérieurs Inconnus, de communiquer le véritable rituel de la haute maçonnerie, et concluaient à une association avec les Rose-Croix. Mais cet écrit fut simplement joint aux actes et le convent décida, qu'ayant renoncé à tous Supérieurs Inconnus, il serait passé â l'ordre du jour sur cette proposition. Ainsi fut tranchée une des questions posées au convent, savoir: « La Maçonnerie a-t-elle des Supérieurs Inconnus ; quels sont-ils; quelles sont leurs attributions ; consistent-elles à commander ou à instruire ? » Les autres questions ne devaient pas trouver pareille unanimité. La présidence en fit passer un grand nombre sous silence, mais elle dut cependant s'arrêter à celle qui était le principal objet du convent, savoir : « L'Ordre de la Stricte Observance descend-il des Templiers ? »

Cette question agita l'assemblée pendant près de vingt séances. Le frère Ditfurth de Wetzlar déclara tout à fait insuffisantes les preuves produites dans le but d'établir que l'Ordre descendait des Templiers. « Il serait parfaitement ridicule et inopportun, ajoutait-il, de ressusciter l'Ordre templier à une époque où un monarque éclairé (Joseph II) s'occupe à en faire disparaître les derniers vestiges. » Le frère Bode (eques a lilio convallium), homme d'une intelligence très active, auquel la Stricte Observante devait la meilleure partie de ce qu'il y avait de bon en elle, proposait, de son côté, que l'on remaniât tous les grades autres que les trois premiers dans un sens plus libéral et que l'on mît fin à des fables qui n'avaient aucun fondement : « En notre temps d'une confusion presque générale, disait-il, confusion qui a donné si beau jeu à plus d'un apôtre inconnu, il apparaît qu'ils n'ont pas porté la paix, mais le glaive. Et surtout ils ont répandu une défiance si générale qu'elle porte sur la base de l'Ordre même. Je veux dire que la certitude est devenue presque commune que le système de l'Ordre, tel qu'il a été cultivé depuis dix-huit ans, n'était qu'une pure invention d'Ab Ense (de Hund), et que Ab Ense, n'ayant reçu à sa réception qu'une partie de l'histoire de la véritable origine de la Franc-Maçonnerie, avait négligé les vrais moyens qu'il avait de s'instruire:et avait été assez inconsidéré pour prononcer de lui-même et pour suppléer à l'histoire et à l'explication des hiéroglyphes, en inventant un système qui excitait les soupçons de tous les gouvernements. » Presque tous les frères furent d'avis qu'il fallait effectivement réformer les hauts grades et l'organisation générale de l'Ordre, mais ils différèrent sur le sens de cette réforme. De Beyerlé demandait que l'on annulât tous les grades supérieurs aux trois premiers degrés y compris l'ordre intérieur templier, et que les loges fussent rendues libres de s'administrer comme bon leur semblerait et de disposer de leurs deniers; Ditfurth, que l'on ajoutât simplement aux trois premiers grades un quatrième grade où serait enseigné tout ce qui a trait à la franc-maçonnerie ; il demandait aussi que les juifs fussent admis à l'avenir. Ses propositions furent soutenues par Knigge. Willermoz était d'avis que l'ont maintint l'ordre intérieur, mais que l'on légitimât les rectifications du convent de Lyon en acceptant d'une façon générale le Chevalier de la Bienfaisance. Roth et Diethelm Lavater, que l'on ménageât les diverses confessions chrétiennes, etc., etc.

Les diverses propositions de tous ces frères furent soutenues et combattues tour à tour par la foule des députés suisses, français, italiens, allemands et russes; et l'assemblée fut quelque peu orageuse, car la direction centrale de Brunswick, qui regardait comme séditieuses toutes les demandes d'éclaircissement et de réforme, n'avait garde de la calmer par des concessions humiliantes pour les chefs du système. Cependant, comme il fallait arriver à une solution et que la discussion menaçait de s'éterniser, le frère Bode proposa d'abandonner le fond de la question et de se contenter de décider des modifications conformes à l'esprit du siècle et avantageuses à toutes les religions. Cette proposition fut le signal d'une sorte de transaction à laquelle souscrivit la direction centrale qui avait escompté la fatigue de l'assemblée. Dans cette transaction, par laquelle on s'efforça de contenter tout le monde sans arriver d'ailleurs à satisfaire personne, on arrêta, en faveur de Bode, de Knigge et de Beyerlé, que les loges garderaient leur administration intérieure; mais on décida, en faveur de Ditfurth, que les trois grades symboliques travailleraient sous la surveillance du quatrième grade, celui de maître écossais que, pour contenter Willermoz et Diethelm Lavater, l'on transforma en celui de chevalier de la Bienfaisance, pratiqué en France et en Suisse depuis 1778, en décrétant cependant que, si des motifs particuliers le requéraient, il serait loisible à toutes les provinces et préfectures de ne point faire usage de ce grade. Enfin la direction centrale et les partisans templiers reçurent satisfaction, en ce que le grade de Chevalier de la Bienfaisance comporta désormais un enseignement historique dans lequel était établie la connexion des trois premiers grades avec l'ordre templier représenté par l'ordre intérieur et ses deux grades : le Novice et le Chevalier templier, subdivisé en quatre degrés : eques, armiger, socius et profes.

Le tout fut rédigé dans la capitulation suivante que signa le duc Ferdinand de Brunswick, prenant le titre d'éminence en sa qualité de Grand Maître

« Aux trois grades symboliques de la Maçonnerie on n'ajoutera qu'un seul grade, celui de Chevalier de Bienfaisance. Ce grade doit être considéré comme le point de communication entre l'ordre extérieur et l'ordre intérieur.

L'ordre intérieur doit se composer de deux grades de Novice et de Chevalier. Les officiers des loges peuvent former le comité de la loge, et y préparer les objets 'a traiter. On n'examinera pas s'ils sont revêtus de grades écossais. Dans chaque district, la loge écossaise doit exercer une surveillance immédiate sur les loges symboliques. Les décorations de l'ordre intérieur doivent être. conservées. »

Ainsi, comme l'a fait remarquer Eckert, le résultat réel du convent de Wilhelmsbad fut une transaction intérimaire entre les divers systèmes. Tout en laissant au système de la « Stricte Observance» la direction générale, on accorda au système de la « Late Observance » l'indépendance d'administration des loges. On comprendra alors difficilement que la plupart des auteurs aient pu supposer que le convent avait décidé de détruire la Stricte Observance templière, alors qu'il ressort de l'examen des opérations de ce convent que l'on évita de résoudre la question templière et que la direction de Brunswick se contenta d'accorder quelques réformes administratives. Si le système templier fut presque détruit, ce fut parce que la plupart des frères quittèrent le convent très peu satisfaits et inquiets de l'attitude des directeurs, alors qu'en Suisse la république de Berne proscrivait déjà la Stricte Observance et en fermait toutes les loges. Beaucoup d'entre eux, et en particulier les frères De Virieu et de Haugwitz, revinrent du congrès en disant qu'il existait une conspiration sourde à laquelle la religion et l'autorité ne résisteraient pas. Le premier se contenta de ne plus faire partie de la Stricte Observance, mais le second devait attaquer violemment plus tard toutes les Sociétés maçonniques. Un grand nombre de membres furent affiliés par Knigge aux Illuminés de Weisshaupt, entre autres Ditfurth, sous le nom de Minos, et Bode sous le nom d'Amelius. De Beyerlé quitta ouvertement la Stricte Observance pour entrer chez les Philalèthes en faveur desquels il écrivit son fameux « De Conventu latomorum apud aquas Vilhelminas prope Hanoviam oratio » ouvrage dans lequel il se livrait à la critique des opérations du convent.

Ce fut une vaste désorganisation. Plusieurs provinces refusèrent d'adopter les conclusions du convent. Les loges de Pologne et de Prusse pratiquèrent, les premières, le rite écossais rectifié de De Glayre, les secondes, les systèmes de Zinnendorf ou de Wölener. Les loges de Hambourg et du Hanovre adoptèrent le système de Schröder et celles de la Haute Allemagne se rangèrent dans le système éclectique établi par Ditfurth ou contractèrent des alliances avec les Illuminés de Weisshaupt. La Russie se partagea entre les divers systèmes suédois, anglais ou de Mélesino. Le prince du Gagarin, qui y avait accepté la présidence de la. loge directoriale, se vit obligé d'autoriser l'emploi de l'ancien et du nouveau système de la Stricte Observance, en laissant aux frères le soin de démêler lequel des deux était le meilleur.

En résumé, le nouveau régime templier rectifié ne fut réellement adopté à l'étranger que par la province de Lombardie (1783-1784), par les deux directoires helvétique (1783), par celui de Hesse Cassel et par une loge de Danemark (1785); car nous avons lieu de croire que la loge centrale de Brunswick (Charles à la colonne couronnée), celle de Dresde, celle de Prague et celle de Bayreuth continuèrent à suivre l'ancien système.

En France, les provinces d'Auvergne et de Bourgogne seules pratiquèrent le nouveau système. Des deux autres provinces, l'une, celle d'Occitanie n'existait plus; quant à l'autre, celle de Septimanie, réduite aux huit membres de la loge de Montpellier, qui, en 1781, avait passé un traité avec le Grand Orient de France, il y a apparence dans les documents qui nous restent qu'elle ne pratiqua plus ni l'ancien ni le nouveau système.

Même, en 1782, cinq de ses membres, les frères Vincendi, Pierrugues, Dessalles, Selignac et De Bonnefoy, qui, depuis 1780, étaient affiliés aux Philalèthes, étant entrés en pourparlers avec les Elus Coëns d'Avignon et devenus désireux, par contre, de suspendre toute relation avec les directoires; donnèrent leur démission et s'entendirent avec le temple d'Avignon pour une affiliation qui eut lieu le 23 février de l'année suivante. Un passage de la déclaration qui fut faite en cette circonstance par le frère Pierrugues nous fait connaître l'opinion des cinq membres démissionnaires sur le convent de Wilhelmsbad et sur l'administration du Directoire d'Auvergne, opinion qui vient corroborer les anciennes protestations de la Loge provinciale de Lyon lors des traités de 1778. Voici en effet ce passage :

« J'avais fait le détail des tracasseries multiples dont cette correspondance était la source. La majorité de notre cercle ne se considérant plus comme faisant partie d'un système rendu plus insupportable par les réticences de la dernière assemblée, nous devions souhaiter que chacun s'occupât de ses propres affaires sans vouloir imposer aux autres ses faiblesses et ses incertitudes. Nous n'enviions pas de connaître les membres dont Prothière et Willermoz faisaient une réception inconsidérée sans prendre souci de leurs opinions déréglées sur les sujets les plus dignes de respect, sous le vain prétexte du crédit que ces réceptions pouvaient leur donner. Je rappelais les dernières difficultés et l'engagement pris par les Directoires de maintenir la discipline dans leurs loges pour que le gouvernement politique n'ait jamais lieu de faire à leur occasion aucun reproche au Grand Orient de France. Maître Dessalles ne voulait plus se charger des envois et personne ne voulait s'en charger après lui, etc., etc. »

F.Von Baader


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 26 juillet 2008

Le nom de Savalète de Lange a défrayé les chroniques de l'histoire anecdotique, à propos du célèbre homme-femme mort à Versailles, le 6 mai 1858, sous le nom d'Henriette-Jenny Savalète de Lange. Autour de cette aventure dont on n'a pas encore percé le mystère, on a accumulé une telle quantité d'erreurs, que les personnalités des Savalètes sont aujourd'hui confondues. On ne distingue plus le père du fils.

Pour retrouver le fameux maçon philalèthe, rétablissons les états civils.

Savalète père, né le 11 novembre 1713 et mort à Paris le 22 février 1797, garde du Trésor royal en titre de 1756 à 1788, ne porta jamais que le nom de Magnanville et ne semble pas s'être occupé de maçonnerie. De Marie-Emilie Joly de Choin, son épouse, il eut deux fils et trois filles. Celles-ci devinrent Mmes Dupleix de Pernon, Thiroux de Gervilliers et Dompierre d'Hornoy. Le plus jeune des fils mourut en 1754, âgé de quatre ans.

L'aîné, Jean-Pierre-Paul, né en 1746, mourut à Paris, le 11 décembre 1797. Conseiller au Parlement, puis en 1774 adjoint à son père avec la survivance de garde du Trésor royal, il occupa ces fonctions jusqu'en juillet 1788. A partir de cette époque, il ne fut plus qu'administrateur sous les ordres de Dufresne, intendant du Trésor royal. En 1790, Dufresne prend le titre de directeur général du Trésor public et Savalète de Lange celui de trésorier et payeur .

Par la loi du 30 mars 1791 le Trésor public devient la Trésorerie nationale, dirigée par un comité composé de six membres dont Grouville est le secrétaire ; Savalète, dès lors, n'est plus que le commissaire de la deuxième section des dépenses. C'est ce Savalète qui est le célèbre FM.

Savalète de Lange eut de Geneviève-Louise Hatry, de 1790 à 1797, quatre enfants qu'il reconnut avant de mourir: Augustin-Charles-Théophile, né le 12 mai. 1790, mourut le 1er novembre 1865 ; Ange-Louis-Dieudonné, né le 17 février 1792, mourut le 31 mars 1831; Louise-Léonie, née en 1795, mourut le 5 octobre 1871 ; et Isidore-Paulin, né le 4 juillet 1797, mourut le 9 mai 1860.

Il n'eut certainement pas de Geneviève Hatry d'autre enfant né en 1786, sans cela il l'eût reconnu comme les autres, et on peut au surplus s'étonner à bon droit que les quatre enfants reconnus et leur mère ne soient pas intervenus, en 1820, lorsque Henriette-Jenny fit dresser son acte d'identité soit pour protester, soit au contraire pour le confirmer.

Donc si Henriette-Jenny était fils de Savalète de Lange, il n'était pas fils de Geneviève Hatry.

Était-il fils de Mlle Grandville, comme le suppose M. Moussoir ? C'est possible, et dans ce cas, étant donné le passé de la mère, on s'explique facilement pourquoi Henriette-Jenny disait ne pas connaître son nom, et pourquoi les enfants se tinrent cois, en 1820.

Peut-être aussi était-il fils d'une jeune comédienne qui avait 14 ans en 1785 et dont nous parlerons plus loin.

Qui était Mme de Grandville ? Raconter son histoire, c'est raconter celle de Savalète de Lange et de quelques FM; nous nous étendrons sur le sujet avec des réserves dont les lecteurs comprendront les raisons. Mme de Grandville ou mieux Mlle Grandville portait probablement un nom de guerre ; elle demeurait rue des Bons-Enfants ; c'était une des prêtresses les plus achalandées du bataillon de Cythère, à la fin du règne de Louis XV.

Sa clientèle était nombreuse et presque choisie, et nous n'en connaissons certainement qu'une faible partie. S'il faut croire les rapports de police publiés par M. Piton, nous voyons circuler dans son boudoir un grand nombre de personnages plus ou moins distingués : un Hollandais, M. Maibon; Groue, officier de cavalerie qui lui fait faire un carrosse, dont le marquis de Crussol fournit les chevaux ; le comte d'Usson la fait venir chez lui, dès que sa femme est partie ; M. Genty lui donne un noeud de diamants de 6.000 livres, dont elle réclame la facture afin de pouvoir la montrer à ses amies ; de plus, Genty lui donne 50 louis par mois ; M. de Caire lui donnait, dit-on, son coeur et sa fortune, pendant que sa femme, qui ne l'ignorait pas, réparait les torts faits à son patrimoine avec les libéralités du duc d'Aumont; Chaillon de Jonville lui donne 9.000 livres pour sa fête ; M. de Garigaud, armateur de Lorient, lui donnait 30 louis par mois; M. de Ségur, officier aux gardes, ne lui offrait pas d'argent ; M. de Sainte-Foy n'allait chez elle que le matin, afin de ne pas rencontrer M. de Caire ; le vicomte de Noé, furieux de s'être aperçu que le marquis de Crussol lui avait pris sa maîtresse, se vengeait avec Mlle Granville, etc.

La vie extérieure de Mlle Grandville n'était pas plus régulière que sa conduite intime. Elle assiste à tous les soupers donnés chez le baigneur de la rue de Richelieu et dans bien d'autres maisons moins recommandables ; elle a des procès avec ses fournisseurs ; reçoit des coups de canne à travers le visage, jette des chandeliers à la tête de ses partenaires, car elle donne à jouer; chez elle on se traite de j.-f., on se soufflette et on ameute le Palais-Royal.

C'est au milieu de ce sabbat, de 1770 à 1775, que le pauvre Savalète, que certains FM appelleront l'Ange par dérision, essaie de temps en temps de placer naïvement son mot et d'apporter son coeur, pour avoir sa place rue des Bons-Enfants. Mais il n'apportait pas que son coeur; les rapports de police nous apprennent que M. de Magnanville le fils, c'est ainsi qu'on appelait alors le futur philalèthe, lui écrivait tous les jours et lui envoyait tout ce qu'il pouvait. Il commence par des bracelets, qu'il paie, puis fait des dettes, et son père, vers 1772, en règle pour 40.000 fr. Il promit alors de ne plus recommencer ; mais peu après

Mlle Granville lui ayant déclaré net qu'elle le mettrait à la porte s'il interrompait le cours de ses générosités, il commande à nouveau bracelets et diamants, et cependant il joue chez elle le rôle de doublure... en quatrième et ne montre le nez que lorsqu'il ne plaît pas aux autres de venir.

L'inspecteur de police ne dit pas si on tenait loge rue des Bons-Enfants, mais nous avons été à même de voir qu'il ne manquait qu'un initié pour avoir les cinq Frères nécessaires à la constitution d'un atelier parfait.

Je ne crois pas devoir m'excuser de cet exposé quelque peu long des aventures de cette jeune personne ; il nous fait voir Savalète sous un jour peu connu et nous démontre qu'alors les FM n'étaient pas plus vertueux que leurs profanes contemporains.

C'est au milieu de ces aventures de jeunesse, qui auront des suites, que Savalète s'occupait du grand oeuvre, de l'origine des êtres, de leur vie présente et du but final. Il fondait l'ordre sévère des Philalèthes, chercheurs de vérité, se faisait écouter au G O et provoquait des convents à Paris. Avec le duc de Luxembourg, il est une des étoiles les plus éclatantes du ciel maçonnique. Il fraye avec Cagliostro le cacomage, avec le tireur de cartes Etiella(sic), aussi bien qu'avec Willermoz, Saint-Martin, Roettiers de Montaleau, Duchanteau et le duc de Chartres.

Nous n'avons trouvé aucune trace de la vie maçonnique de Savalète de Lange avant les premiers mois de 1771, et cependant il est probable qu'il fut initié quelques années avant cette époque. La fondation de la Société des Philalèthes n'était pas assurément l'oeuvre d'un débutant. Est-ce par Duchanteau, ou par Martines Pasqually, ou bien encore par Court de Gébelin qu'il fit son apprentissage ? Si l'on tient compte du milieu dans lequel il vivait, de la nature de ses aspirations maçonniques, du régime qu'il fonda, on peut croire que ce furent surtout les théories de Martines Pasqually qui l'influencèrent, et précisément cette espèce d'illuminé vint à Paris en 1767. Plus tard seulement Saint-Martin l'inspira ; plus tard encore, il croira progresser dans la science maçonnique en adoptant les théories des Illuminés d'Allemagne.

En 1771, Savalète avait 25 ans ; avocat au Parlement, il fut exilé lors de l'arrivée de Maupeou à la tête de la nouvelle magistrature politique. Avec les anciens présidents des Grandes Chambres il entra en lutte avec le pouvoir royal ; ceux-ci avaient pris pour protecteurs les princes du sang et en particulier le comte de Clermont, G? M? de la maçonnerie.

Parmi les fondateurs de la secte des Philalèthes nous voyons, à côté de Savalète, son oncle Thiroux de Gervillers, son cousin germain du Pleix de Perles, le baron de Salis-Séevis, le marquis de Clermont-Tonnerre, Nicolas Autour, le marquis de Chambonas, le comte de Stroganoff, le comte de Salignac-Fénelon, les frères Tassin, Bouret de Vezelay, Bollioud de Saint - Julien , le vicomte de Saulx-Tavannes , le vicomte d'Houdetot, le marquis de la Jamaïque, Méry d'Arcy, etc. Pas un seul de ces maçons n'avait encore marqué, d'aucune façon, ni dans la maçonnerie, ni ailleurs.

Ce n'est que plus tard, après la formation du G O, à laquelle les Philalèthes collaborèrent avec ardeur, que des célébrités comme Court de Gébelin furent

(admises, et plus tard encore que les hommes qui devaient provoquer le mouvement révolutionnaire furent introduits ; la loge des Philalèthes fut fondée par la G? L? de France le 23 avril 1771 sous le titre distinctif des Amis réunis. Ses vénérables furent successivement Savalète, Bollioud de Saint-Julien, Taillepied de Bondi et le banquier Tassin.

Les règlements des Amis réunis furent arrêtés pour la première fois le 24 juin 1774. Par la suite, ils furent modifiés le 22 février 1778, le 26 mars 1783 et le 6 mars 1788. Lors de cette dernière réorganisation, on en fit une véritable machine de guerre politique divisée en cinq branches comprenant : les fondateurs, les agrégés, les associés libres résidents, les associés libres correspondants et les gardiens du Temple ou membres du chapitre qui comprenait douze classes.

Les membres de la loge se réunissaient, le premier vendredi de chaque mois, rue Royale-Montmartre, ceux du chapitre, 37, rue de la Sourdière .En plus, le bureau des fondateurs devait nommer deux commissaires qui, réunis au vénérable, au trésorier et au contrôleur, devaient former un comité permanent .Les douze classes dont nous avons parlé se décomposaient de la façon suivante :

I. - Collège de Maçonnerie symbolique :

1° Apprenti ; 2° compagnon ; 3° maître ; 4° élu ; 5° écossais.

II. - Chapitre des Chevaliers des Amis réunis, formant tribunal d'honneur:

6° Chevaliers d'Orient ; 7° Roses-Croix ; 8° Chevaliers du Temple.

III. - Conseil des T. B. des Amis réunis, formant tribunal maçonnique :

8° Philosophes inconnus ; 10° Sublimes Philosophes ; 11° Initiés ; 12° Philalèthes.

 

Au début, l'organisation était moins complète ; les Philalèthes, ou Amis de la vérité, comme leur nom l'indique, professaient une doctrine qui avait pour but le perfectionnement de l'homme en le rapprochant de la source divine. C'étaient les théories de Swedenborg et de Pasqually. Une large part était donnée aux sciences occultes Chacun travaillait dans la branche de l'Art qui convenait le mieux à ses aspirations. Savalète, par exemple, après avoir essayé du mesmérisme, faisait de la médecine occulte et de l'initiation par communication, nous dirions aujourd'hui par contact. Il s'occupait avec ardeur de tout ce qui touchait à la maçonnerie, cherchant à s'introduire dans tous les régimes concurrents pour connaître leurs secrets et faire des adhérents). Il cherchait à se faire désigner ainsi que les autres Philalèthes comme représentant des loges de province, et cherchait même à accaparer le G O dont il avait été un des membres les plus actifs.

Le 21 juin 1778, il est maître des cérémonies de la Chambre d'Administration du G O

Le 6 juin et le 27 décembre 1774, il est secrétaire, puis orateur de la même Chambre. Il est en même temps député de Saint-Jean Orient de Beauvais ; de Saint-Jean Orient de Guise ; de l'Union indissoluble du corps du génie à l'Orient du régiment (Mézières) ; de l'Humanité Orient Saint-Quentin et de la Parfaite Union Orientde Rennes.

Le 28 février 1776, il est 2e surveillant de la Chambre des Provinces du G O ; il est député des Amis réunis, Saint-Hilaire et Notre-Dame Orient de Givet ; de l'Intimité Orient de Niort; de la Parfaite Union Orient de Saint-Pierre de la Martinique.

En 1777, il est grand secrétaire du G O, en 1778, président de la Ve classe des Amis réunis, et en 1779 il préside la XIIe.

En 1785, il fonde la Société Olympique Orient de Paris ; en 1787, officier d'honneur du G O? il est député de l'Union Parfaite Orient de Salins; des Frères choisis Orient de Saint-Pierre de la Martinique; de l'Olympique de la Parfaite Estime Orient Paris et de la Parfaite Amitié Orient de Port-Royal de la Martinique. En 1788 et 1789 il sera membre du Lycée, filiale de la maçonnerie. Pendant la Révolution, il fera partie de la Société de 1789, et des clubs Monarchique et de Valois.

Nous ne raconterons pas ici le rôle des convents de Paris de 1785 et 1787 qu'il organisa et présida, réservant cette étude longue et importante pour le 2e volume de ce travail.

Nous ne pouvons cependant passer sous silence l'influence qu'eurent auprès de lui les Illuminés de Bavière. En dehors de Bode (Amelius) et de Busche (Bayard), qui jouèrent un rôle secondaire, deux autres illuminés jouèrent un rôle beaucoup plus considérable auprès des Amis réunis : le marquis de Chefdebien avec lequel Lange finit par se brouiller par suite de compétitions personnelles et un illuminé autrichien, Kollowrath qui vint à Paris dans les derniers mois de 1782 pour illuminiser Savalète et les Philalèthes. Kollowrath poursuivait en même temps un autre but : empêcher tout rapprochement entre les membres des Amis réunis et ceux de la Stricte Observance, Brunswick, Hesse et Willermoz, en particulier, Kollowrath réussit dans sa mission et, le 4 mars 1783, Savalète écrivait à Willermoz : « Nous n'avons aucun tort envers vous, nous ne craignons pas vos menaces. Nous n'avons rien voulu de vous que ce que nous avons obtenu : votre démission. Le f? de Lange et tous ses amis vous permettent de dire et de penser ce qu'il vous plaira sur leur régime dont vous ne connaîtrez rien, absolument rien, pas même son plan et son objet. Je n'aurai pas de peine à prouver votre ignorance à cet égard en publiant votre correspondance, et je le ferai pour me justifier aux yeux de mes amis, vis-à-vis desquels vous cherchez à m'inculper. Je la remets à sept membres de la XIIe classe des Amis réunis dont voici les noms : d'Héricourt, de Cony, de Méry, Gébelin, Taillepied de Bondy, qui, réunis au marquis de Chefdebien et à moi, composent cette réunion de six ou sept frères que vous citez avec une ironie peu fraternelle et une insinuation encore moins charitable dans votre lettre au f? de l'Étang. Mais ils ne gouvernent point, ils travaillent entre eux de bon accord, non pas à dominer les autres dans l'Europe, mais à s'instruire eux et les autres Amis réunis de leur classe dans le petit cercle où la Providence divine les a placés. »

On peut voir par cette lettre que la correspondance entre membres de régimes concurrents n'était pas précisément tendre. Les relations fraternelles cessaient dès que les membres d'un groupe craignaient l'envahissement des membres d'un autre groupe.

Kollowrath parti, Savalète essaya de se rapprocher de Willermoz par l'intermédiaire du duc d'Havré-Croy mais ce dernier perça bien vite la tactique du chef des Philalèthes et, le 10 juin 1783, il écrit à Willermoz que toute réunion des deux régimes à Paris serait la suppression de la Stricte Observance en raison de l'énorme supériorité du nombre des Philalèthes.

Ayant échoué auprès du duc d'Havré, Savalète fait de nouvelles tentatives auprès d'un autre ami de Willermoz, Millanois Celui-ci écrit, le 6 juillet 1783, que Savalète a essayé de le circonvenir, en diminuant l'importance du convent de Willemsbad et en lui déclarant d'un ton prophétique que l'enthousiasme des Princes allemands ne durerait pas. Puis brusquement il lui a parlé « de son attachement avec une femme à laquelle il tient fortement, attachement qu'il considère comme licite ». Est-ce encore Mlle Granville? Est-ce déjà Geneviève Hatry ? Est-ce une troisième ? Le 13 juillet suivant, Savalète insiste sur l'alliance des deux régimes auprès de Millanois. Il est prêt, dit-il, à seconder l'installation de la loge de la Stricte Observance à Paris (la Loge la Bienfaisance), si on le laisse l'installer. En ce moment un autre illuminé, le baron de Hillmer influence fortement Savalète et fait de nombreuses tentatives auprès de Saint-Martin.

Le 27 juillet, Millanois raconte à Willermoz la visite qu'il a faite à Auteuil à l'amie de Savalète : « J'y ai bien souffert, écrit-il, et je vous avoue que je ne puis être de l'avis du Frère de Lange sur cette liaison. Il a eu beau me dire que je devais la regarder comme sa femme et cependant ne pas en faire semblant, je me suis cru chez une fille, qui a l'entretien honnête, j'en conviens, l'esprit cultivé, peut-être des qualités, mais elle laisse entrevoir sous cette écorce ce qu'elle fut autrefois.»

En 1785, ce sont des histoires plus étranges que l'on raconte, et le latin seul devrait, dans plusieurs circonstances, braver les termes des anecdotes racontées par le correspondant de Willermoz qui est le Frère Tieman ;

Nous avons dit que Savalète s'occupait de médecine maçonnique, nous allons voir comment il la pratiquait : « Lange se perd tête baissée, écrit Tieman le 21 mars 1785 ; il a établi deux ou trois boutiques qu'il dirige. Dans sa Société Olympique il fait des maçons par communication ; il y reçoit des femmes, car tout doit être maçon. De là, ne croyant guère au magnétisme, il travaille une jeune comédienne de quatorze ans pour lui donner ses règles et finit par coucher avec elle. Tout cela fait des disparates épouvantables. Le baron de Gleichen me dit l'autre jour que la vérité est comme un pucelage que tout le monde cherche, qu'on juge cher, et dont on dit en rougissant après l'avoir attrapé que c'est bien peu de chose. Jugez-moi un peu, je vous prie, ces chercheurs»

La maçonnerie, on le voit, pouvait conduire à de singuliers résultats. Si Tieman s'étonne de la thérapeutique de Savalète, il reçoit quelques jours plus tard des confidences d'un tout autre genre qui le surprennent encore plus. Le 2 mai de la même année, il écrit : « Lange a la fièvre, il croit en Dieu ! »

Avec Savalète de Lange, nous avons vu un genre de maçon spécial qui ne fut pas une exception. Avec lui nous assistons à une dépression cérébrale d'un genre très particulier provoquée par des études hors de la portée de l'intelligence et de l'instruction de celui qui s'y adonne imprudemment. Nous reviendrons longuement sur le personnage dans le récit que nous ferons, dans le second volume, de l'organisation maçonnique qui précéda la Révolution et dans l'étude des événements qui l'accompagnèrent.

Après la mort de Savalète de Lange, on vendit aux enchères publiques les papiers des Philalèthes dont il était demeuré détenteur, et les instruments du laboratoire de chimie installé dans les annexes de la loge des Amis réunis et qui avaient été la cause de la mort de l'infortuné f? Duchanteau victime d'une explosion.


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Samedi 26 juillet 2008

Parmi les nombreuses variétés de FM que vit éclore le XVIIIe siècle, une des plus curieuses est sans contredit celle des rêveurs naïfs, imaginatifs convaincus, se livrant au travail spéculatif de loge, alchimie du cerveau. Parmi ces maçons, disciples de Swedenborg, de Martines de Pasqually ou de Saint-Martin, figurent les Willermoz, le duc de Luxembourg, Roettiers de Montaleau et Bacon de la Chevalerie.

La branche des Bacon à laquelle appartenait Bacon de la. Chevalerie, fixée dans le Lyonnais, sortait vraisemblablement des Bacon de Normandie dont la famille avait été illustre. Par contrat du 10 juillet 1390, Jean de Luxembourg épousa Alice de Flandre, dame de Richebourg, fille de Jeanne Bacon, dame de Molay. Cette descendance incertaine n'était pas faite pour déplaire à Jean-Jacques Bacon, qui par la suite n'hésitait pas à rappeler qu'il tenait par alliance au templier Jacques Molay.

En 1514, nous trouvons un Bacon tabellion en Normandie. A partir de cette époque, la famille des Bacon semble avoir mené une existence nomade. Thomas Bacon, officier des armées du roi vers 1760, laisse trois fils.

En 1700, Pierre Bacon de Lambrine, seigneur de Gourdet, ancien lieutenant au régiment d'Auvergne-infanterie et volontaire dans le régiment de cavalerie d'Audicourt, habitait à Saint-Marias-lez-Bourges, en la sénéchaussée de Guyenne, et fournissait ses lettres de noblesse. Son frère aîné, Pierre, avait été successivement volontaire dans les gardes du roi, lieutenant au régiment de Jonzac et volontaire au régiment d'Audicourt ; son frère cadet, Girard de Bacon, seigneur de Bardes, avait servi en qualité de cadet aux régiments de Nazze et de Jonzac. On trouve enfin, à la date du 17 juillet 1709, le contrat de mariage de Henri-Louis Bacon, fils de Jean, qui épouse une de ses parentes, Marguerite Bacon, fille de Claude Bacon, conseiller du roi, lieutenant des traites foraines à Châlons.

Jean-Jacques Bacon de la Chevalerie naquit à Lyon, sur la paroisse Saint-Paul, le 8 janvier 1731. Il était fils de Daniel Bacon de la Chevalerie, et de Claudine André, sa légitime épouse. Il eut pour parrain Jean Bonnat de Mably, prévôt général des provinces de Lyonnais, Forest et Beaujolais, père du célèbre abbé, et pour marraine demoiselle Jacqueme Basset, épouse de Jean-Baptiste Bay, seigneur de Curis.

En 1746, Jean-Jacques Bacon, âgé de 15 ans, entre dans la seconde compagnie des Mousquetaires de la garde du roi, dits Mousquetaires noirs, dont le capitaine-lieutenant était, depuis 1729, le marquis de Montboissier. En 1747, il est successivement lieutenant en second et lieutenant au régiment de Custine-infanterie. En 1757, il est aide-major dans le corps des volontaires du Dauphiné ; l'année suivante, à la date du 1er mars, il prend rang comme major de ce régiment, puis passe la même année dans un régiment de dragons en qualité de capitaine. En août 1761, il est pensionné de 500 fr. ; en octobre, il est lieutenant-colonel et commande un corps de 300 hommes d'infanterie, et le 15 octobre, il est décoré de Saint-Louis.

Par ordonnance du 3 décembre 1762, il est employé à Saint-Domingue avec 2.000 francs d'appointements.

Au commencement de 1768, il remplissait encore les fonctions de lieutenant-colonel d'infanterie dans cette colonie, et il attendait, depuis sept ans, sa nomination de brigadier .Le retard apporté à sa nomination provenait des inimitiés puissantes qu'il s'était créées dans la famille de sa femme ; d'après une note sans date du bureau des colonies, « il avait épousé à Saint-Domingue une parente de Fournier de la Chapelle, procureur général, et ce fonctionnaire, mécontent de ce mariage, s'était dispensé d'assister au mariage. Bacon était en discussion et en échange d'injures avec son beau-père, et disait à qui voulait l'entendre que sans l'âge et la grosseur énorme du père de sa femme, il aurait terminé la discussion par des voies de fait. Un procès était en instance devant le juge du Cap. Il avait été décerné contre lui un décret d'arrestation lorsque le vicomte de Belzunce fit arrêter les poursuites en se faisant remettre la procédure ». Néanmoins, à la suite de ces scandales, Bacon du rentrer en France pour que l'affaire n'eut pas de suites. Il était du reste très éprouvé par le climat, et son frère venait de mourir de la dysenterie.

Le 20 août 1768, il prend rang comme colonel d'infanterie. Le 1er juillet sa pension est réglée à 2.650 francs, et le 1er mars 1780 il est nommé brigadier d'infanterie. Enfin, en décembre 1789, il est désigné par les électeurs des communes du département du nord de Saint-Domingue comme capitaine général des troupes patriotiques avec rang de lieutenant général.

Avec cette carrière si bien remplie, Bacon ajoutait de brillants états de service. Il s'était trouvé aux sièges de Berg-op-Zoom, des forts Rowere et Mormond, de Lille et de Maestricht ; il avait pris part aux batailles de Lawfeld, Minden et aux combats de Warburg et de Corbach.

Il avait reçu un coup de feu à la jambe au siège de Berg-op-Zoom, avait eu le pied percé de part en part d'un coup de baïonnette, et l'épaule cassée à la surprise de Zierenberg ; après avoir eu trois chevaux tués sous lui, il avait été fait prisonnier.

Le 10 octobre 1759, il avait attaqué et enlevé à Kesselback un détachement de dragons ennemis, plus nombreux que celui qu'il commandait. Pendant la retraite de Minden, il avait pris le service d'aide maréchal général des logis à la tête de la colonne d'artillerie par ordre du maréchal de Contades.

Aussi, en 1780, lorsqu'il prend sa retraite provisoire, ses notes sont-elles excellentes ; elles portent : « officier qui a des talents militaires, très intelligent ».

Sa nomination de lieutenant général commandant la partie nord de Saint-Domingue fut confirmée par un décret sanctionné par le roi en 1790. Rentré en France pour prendre les ordres de Louis XVI au sujet de cette colonie dont l'ordre était gravement compromis, il pouvait dire que, pendant son commandement, pas une goutte de sang n'avait été répandue. Lorsqu'il arriva à Paris, la monarchie allait succomber, il fut aussitôt arrêté, mis en prison, et dépouillé de tout ce qu'il possédait, même de ses papiers. Sa pension fut liquidée à 167 francs. Pendant « vingt ans il dut vivre du travail de ses mains, ne voulant pas plier devant l'usurpateur du trône de ses maîtres».

Le 16 mars 1815, il expose qu'il est dans une misère extrême, qui ne lui permet pas de se procurer un habit et une croix de Saint-Louis pour être présenté au roi qui lui a fait une pension de 1.200 francs ; qu'il ne peut retirer son brevet de maréchal de camp, parce qu'il ne peut payer le droit de sceau ; qu'il a 85 ans et qu'il est chevalier de Saint-Louis depuis 54 ans ; qu'il est malade d'un catarrhe ; que, « vieux serviteur du roi, il brûle de sacrifier à son service le reste de sa vie. »

Sur la chemise du dossier, il est fait mention qu'une pension supplémentaire de 800 francs lui avait été accordée le 1er juillet 1819.

Le 19 janvier 1821, il réclamait encore, rappelant qu'il avait 90 ans et que lorsqu'il parvint en France, en 1792, il avait été témoin « de la chute de son infortuné monarque et avait été plongé lui-même dans des cachots où il avait langui vingt-cinq mois ».

Je n'ai pu découvrir la date de la mort de Jean-Jacques Bacon de la Chevalerie.

date et le lieu de son décès et faisait faire des recherches qui demeurèrent infructueuses. Son dernier domicile connu était 42, rue du Four-Saint-Germain (1821) près le Grand Orient

La vie maçonnique de Bacon fut aussi longue que sa vie militaire. Disciple de Martines de Pasqually et de Saint-Martin, Bacon dut débuter dans la maçonnerie entre 1750 et 1760.

En 1762, il était vénérable de la Félicité à l'Orient de Rouen et en 1764 vénérable de la loge militaire de Saint-Jean de la Gloire, alors à Lyon. Dans cette dernière loge il faisait, le 17 janvier 1766, en qualité de Grand Orateur de la G L Provinciale, l'oraison funèbre de Bay de Thelius, capitaine de dragons au régiment d'Autichamp. En 1766 il était substitut universel du G M des Elus Coëns. En 1768 il figurait parmi les disciples de Martines de Pasqually. Il collabora activement, de 1771 à 1773, à la formation du Grand Orient.C'est en partie grâce à son concours que la paix put être conclue, le 26 juin 1773, entre la loge Saint-Alexandre et celle des Amis réunis. Le 27 octobre suivant, c'est sur sa proposition que le G O arrête que les artisans, domestiques et gens de maison ne pourront être reçus que comme ff servants et que les mots procès-verbaux et plumitifs seront remplacés par planches à tracer et esquisses. Très féru de la grande science, il est désigné, le 27 décembre de la même année, pour faire partie, avec le comte de Stroganoff et le baron de Toussaint, de la Commission des hauts grades.

Le 26 janvier 1774, il est président de la chambre de Paris et député de la G L provinciale de Lyon, de la Parfaite Amitié, des Vrais Amis réunis, de la Sagesse et de la Parfaite Union.

Le 2 avril 1775, il est un des fondateurs de la loge militaire de la Candeur, dont il est Grand Orateur puis Grand Aumônier.

En 1776, alors que l'on ne pouvait représenter que cinq loges au Grand Orient, il est député de l'Amitié et de la Française à l'Orient de Bordeaux, de la Concorde à l'Orient de Colmar, de la G L provinciale de Lyon, de l'Auguste Félicité à l'Orient de Nancy et du Directoire écossais de Strasbourg.

Le 31 mai 1776, en qualité de Grand Orateur du Grand Orient, il provoque le traité d'union entre le Grand Orient et les Directoires de la Stricte Observance de Lyon, Bordeaux et Strasbourg .

De 1777 à 1782, il rédigera les États du Grand Orient et représentera la Bienfaisance à l'Orient de Lyon.

Le 13 mai 1777, c'est lui qui fait à la Candeur le récit des persécutions subies à Naples par les FM ;Lors de la formation de la loge d'adoption annexée à cet atelier, il composera les couplets chantés parle comte et la comtesse de Bethizy pour la réception de la comtesse de Rochechouart.

De 1782 à 1785, il se brouillera avec le Grand Orient. De 1785 à 1789, il sera le député au Grand Orient de la Bienfaisance à 1'Orient de Grenoble, de l'Urbanité à l'Orient, de Montpellier, de Saint-Jean à l'Orient de Saint-Quentin, des Braves Maçons de Saint-Louis à l'Orient de Saarbruck, de la Parfaite Union et de la Bonne Amitié à l'Orient de la Martinique.

En 1785 et en 1787, il sera convoqué aux convents organisés à Paris par les Philalèthes, en qualité de représentant de la Stricte Observance, dont il était grand profès sous le nom d'Eques ab apro.

Sous l'Empire, nous le retrouverons officier d'honneur du Grand Orient, dont il sera Grand Expert en 1814. Il était aussi Vénérable d'honneur des Arts réunis à l'Orient de Rouen.

En 1806, il se faisait affilier à l'ancienne académie des vrais maçons de Narbonne (Philadelphes) et était en relations fréquentes avec les Chefdebien, fondateurs du régime. Le 20 janvier 1806, il écrivait à l'un d'eux : « Je ne suis pas Philalèthe, mais je suis, comme vous le savez, substitut universel pour la partie septentrionale de l' ordre des Elus Coëns, rite intérieurement peu connu », et le 6 septembre suivant : « Je suis au rang de ces vieux animaux domestiques qui ne sont plus bons à rien et qu'on laisse vivre par charité. »

En 1808, Bacon s'était retiré dans le giron du Grand Orient et à chaque changement de domicile s'en rapprochait de plus en plus. De la rue Guisarde (1808), il se rend 6, rue du Vieux-Colombier (1814), et enfin, 42, rue du Four-Saint-Germain-des-Prés (1815-1821).

Fanatique de FMle travail de loge avait quelque peu atrophié son intelligence, et, pendant toute une période de sa vie, il fut affligé d'une folie spéciale que l'on rencontre fréquemment chez les martinistes : il se croyait le fils de Dieu. Sorti de la FM il raisonnait comme tout le monde, ainsi que sa correspondance permet de le constater.

Le 31 octobre 1780, Willermoz, écrivant au duc de Brunswick, disait de lui « qu'il avait reçu depuis longtemps des connaissances distinguées, mais qui s'étaient fort effacées pour les avoir beaucoup négligées bien qu'il n'en convienne pas », et Willermoz ajoutait confidentiellement : « Il n'est point dans l'ordre intérieur de la classe de grand profès et il en ignore même l'existence. » Mais, ce qui est plus grave pour l'état mental de Bacon, c'est ce que Millanois écrivait sur lui à Willermoz le 14 août 1783: « J'ai vu la Chevalerie dont les affaires vont bien mal. Je ne suis pas étonné que vous soyez si éloignés l'un de l'autre; quoique vous ayez puisé dans les mêmes sources, vous pensez bien différemment : vous croyez en Jésus-Christ, et lui se croit semblable à lui. Voilà ce que je n'ai pas entendu sans étonnement et sans scandale. » Bacon de la Chevalerie est un des exemples les plus typiques des déformations cérébrales que produisait alors la FM même sur des cerveaux assez solidement constitués.

On se rendra compte de son état d'esprit par la lettre suivante, publiée par M. Baader

"en y entrant que je me plongeais dans un bain tiède délicieux, qui remit mes esprits et répara mes forces dans l'instant. J'en sortis victorieux, et par une lettre de Pasqually, j'appris qu'il m'avait vu dans ma défaillance et que c'était lui qui m'avait inspiré la pensée de me jeter dans le grand cercle de la puissance suprême. " Et Bacon n'était pas un des plus exaltés parmi ceux qui s'occupaient de travail de loge !


Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Publicité

Présentation

Recherche

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Recommander

 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés