PROLOGUE
A Hugues, soldat du Christ, et maître de la milice, Bernard simple abbé de Clairvaux
combattre le bon combat.
Ce nest pas une, mais deux, mais trois fois, si je ne me trompe, mon cher Hugues, que vous mavez prié de vous écrire, à vous et à vos compagnons darmes, quelques paroles dencouragement, et de tourner ma plume, à défaut de lance, contre notre tyrannique ennemi, en massurant que je vous rendrais un grand service si jexcitais par mes paroles ceux que je ne puis exciter les armes à la main. Si jai tardé quelque temps à me rendre à vos désirs, ce nest pas que je crusse quon ne devait en tenir aucun compte, mais je craignais quon ne pût me reprocher de my être légèrement et trop vite rendu et davoir, malgré mon inhabileté, osé entreprendre quelque chose quun autre plus capable que moi aurait pu mener à meilleure fin, et davoir empêché peut-être ainsi que tout le bien possible se fît. Mais en voyant que ma longue attente ne ma servi à rien, je me suis enfin décidé à faire ce que jai pu, le lecteur jugera si jai réussi, afin de vous prouver que ma résistance ne venait point de mauvais vouloir de ma part, mais du sentiment de mon incapacité. Mais après tout, comme ce nest que pour vous plaire que jai fait tout ce dont je suis capable, je me mets fort peu en peine que mon livre ne plaise que médiocrement ou même paraisse insuffisant à ceux qui le liront.
CHAPITRE I.
Louange de la nouvelle milice.
1. Un nouveau genre de milice est né, dit-on, sur la terre, dans le pays même que le Soleil levant est venu visiter du haut des cieux, en sorte que là même où il a dispersé, de son bras puissant, les princes des ténèbres, lépée de cette brave milice en exterminera bientôt les satellites, je veux dire les enfants de linfidélité. Elle rachètera de nouveau le peuple de Dieu et fera repousser à nos yeux la corne du salut, dans la maison de David son fils (Luc I, passim). Oui, cest une milice dun nouveau genre, inconnue aux siècles passés, destinée à combattre sans relâche un double (1) combat contre la chair et le sang, et contre les esprits de malice répandus dans les airs. Il nest pas assez rare de voir des hommes combattre un ennemi corporel avec les seules forces du corps pour que je men étonne ; dun autre côté, faire la guerre au vice et au démon avec les seules forces de lâme, ce nest pas non plus quelque chose daussi extraordinaire que louable, le monde est plein de moines qui livrent ces combats ; mais ce qui, pour moi, est aussi admirable quévidemment rare, cest de voir les deux choses réunies, un même homme pendre avec courage sa double épée à son côté et ceindre noblement ses flancs de son double baudrier à la fois. Le soldat qui revêt en même temps son âme de la cuirasse de la foi et son corps dune cuirasse de fer, ne peut point ne pas être intrépide et en sécurité parfaite ; car, sous sa double armure, il ne craint ni homme ni diable. Loin de redouter la mort, il la désire. Que peut-il craindre, en effet, soit quil vive, soit quil meure, puisque Jésus-Christ seul est sa vie et que, pour lui, la mort est un gain ? Sa vie, il la vit avec confiance et de bon cur pour le Christ, mais ce quil préférerait, cest dêtre dégagé des liens du corps et dêtre avec le Christ ; voilà ce qui lui semble meilleur. Marchez donc au combat, en pleine sécurité, et chargez les ennemis de la croix de Jésus-Christ avec courage et intrépidité, puisque vous savez bien que ni la mort, ni la vie ne pourront vous séparer de lamour de Dieu qui est fondé sur les complaisances quil prend en Jésus-Christ, et rappelez-vous ces paroles de lApôtre, au milieu des périls : " Soit que nous vivions ou que nous mourions, nous appartenons au Seigneur " (Rm XIV, 8). Quelle gloire pour ceux qui reviennent victorieux du combat, mais quel bonheur pour ceux qui y trouvent le martyre ! Réjouissez-vous, généreux athlètes, si vous survivez à votre victoire dans le Seigneur, mais que votre joie et votre allégresse soient doubles si la mort vous unit à lui : sans doute votre vie est utile et votre victoire glorieuse ; mais cest avec raison quon leur préfère une sainte mort ; car sil est vrai que ceux qui meurent dans le Seigneur sont bienheureux, combien plus heureux encore sont ceux qui meurent pour le Seigneur ?
2. Il est bien certain que la mort des saints dans leur lit ou sur un champ de bataille est précieuse aux yeux de Dieu, mais je la trouve dautant plus précieuse sur un champ de bataille quelle est en même temps plus glorieuse. Quelle sécurité dans la vie quune conscience pure ! Oui, quelle vie exempte de trouble que celle dun homme qui attend la mort sans crainte, qui lappelle comme un bien, et la reçoit avec piété. Combien votre milice est sainte et sûre, et combien exempte du double péril auquel sont exposés ceux qui ne combattent pas pour Jésus-Christ ! En effet, toutes les fois que vous marchez à lennemi, vous qui combattez dans les rangs de la milice séculière, vous avez à craindre de tuer votre âme du même coup dont vous donnez la mort à votre adversaire, ou de la recevoir de sa main, dans le corps et dans lâme en même temps. Ce nest point par les résultats mais par les sentiments du cur quun chrétien juge du péril quil a couru dans une guerre ou de la victoire quil y a remportée, car si la cause quil défend est bonne, lissue de la guerre, quelle quelle soit, ne saurait être mauvaise, de même que, en fin de compte, la victoire ne saurait être bonne quand la cause de la guerre ne lest point et que lintention de ceux qui la font nest pas droite. Si vous avez lintention de donner la mort, et quil arrive que ce soit vous qui la receviez, vous nen êtes pas moins un homicide, même en mourant ; si, au contraire, vous échappez à la mort, après avoir tué un ennemi que vous attaquiez avec la pensée ou de le subjuguer ou de tirer quelque vengeance de lui, vous survivez sans doute, mais vous êtes un homicide : or il nest pas bon dêtre homicide, quon soit vainqueur ou vaincu, mort ou vif, cest toujours une triste victoire que celle où on ne triomphe de son semblable quen étant vaincu par le péché, et cest en vain quon se glorifie de la victoire quon a remportée sur un ennemi, si on en a laissé remporter une aussi sur soi à la colère ou à lorgueil. Il y a des personnes qui ne tuent ni dans un esprit de vengeance ni pour se donner le vain orgueil de la victoire, mais uniquement pour échapper eux-mêmes à la mort : eh bien ! je ne puis dire que cette victoire soit bonne, attendu que la mort du corps est moins terrible que celle de lâme (2) ; en effet celle-ci ne meurt point du même coup qui tue le corps, mais elle est frappée à mort dès quelle est coupable de péché.
CHAPITRE II.
De la milice séculière.
3. Quels seront donc le fruit et lissue, je ne dis pas de la milice, mais de la malice, séculière, si celui qui tue pèche mortellement et celui qui est tué périt éternellement ? Car, pour me servir des propres paroles de lApôtre : " Celui qui laboure la terre doit labourer dans lespérance den tirer du fruit, et celui qui bat le grain doit espérer den avoir sa part " (1 Co IX, 10). Combien étrange nest donc point votre erreur, ou plutôt quelle nest pas votre insupportable fureur, ô soldats du siècle, de faire la guerre avec tant de peine et de frais, pour nen être payés que par la mort ou par le péché ? Vous chargez vos chevaux de housses de soie, vous recouvrez vos cuirasses de je ne sais combien de morceaux détoffe qui retombent de tous côtés (3) ; vous peignez vos haches, vos boucliers et vos selles ; vous prodiguez lor, largent et les pierreries sur vos mors et vos éperons, et vous volez à la mort, dans ce pompeux appareil, avec une impudente et honteuse fureur. Sont-ce là les insignes de létat militaire ? Ne sont-ce pas plutôt des ornements qui conviennent à des femmes ? Est-ce que, par hasard, le glaive de lennemi respecte lor ? Epargne-t-il les pierreries ? Ne saurait-il percer la soie ? Mais ne savons-nous pas, par une expérience de tous les jours, que le soldat qui marche au combat na besoin que de trois choses, dêtre vif, exercé et habile à parer les coups, alerte à la poursuite et prompt à frapper ? Or on vous voit au contraire nourrir, comme des femmes, une masse de cheveux qui vous offusquent la vue, vous envelopper dans de longues chemises qui vous descendent jusquaux pieds et ensevelir vos mains délicates et tendres sous des manches aussi larges que tombantes. Ajoutez à tout cela quelque chose qui est bien fait pour effrayer la conscience du soldat, je veux dire, le motif léger et frivole pour lequel on a limprudence de sengager dans une milice dailleurs si pleine de dangers ; car il est bien certain que vos différends et vos guerres ne naissent que de quelques mouvements irréfléchis de colère, dun vain amour de la gloire, ou du désir de quelque conquête terrestre. Or on ne peut certainement pas tuer son semblable en sûreté de conscience pour de semblables raisons.
CHAPITRE III.
Des soldats du Christ.
4. Mais les soldats du Christ combattent en pleine sécurité (4) les combats de leur Seigneur, car ils nont point à craindre doffenser Dieu en tuant un ennemi et ils ne courent aucun danger, sils sont tués eux-mêmes, puisque cest pour Jésus-Christ quils donnent ou reçoivent le coup de la mort, et que, non seulement ils noffensent point Dieu, mais encore, ils sacquièrent une grande gloire : en effet, sils tuent, cest pour le Seigneur, et sils sont tués, le Seigneur est pour eux ; mais si la mort de lennemi le venge et lui est agréable, il lui est bien plus agréable encore de se donner à son soldat pour le consoler. Ainsi le chevalier du Christ donne la mort en pleine sécurité et la reçoit dans une sécurité plus grande encore. Ce nest pas en vain quil porte lépée ; il est le ministre de Dieu, et il la reçue pour exécuter ses vengeances, en punissant ceux qui font de mauvaises actions et en récompensant ceux qui en font de bonnes. Lors donc quil tue un malfaiteur, il nest point homicide mais malicide, si je puis mexprimer ainsi ; il exécute à la lettre les vengeances du Christ sur ceux qui font le mal, et sacquiert le titre de défenseur des chrétiens. Vient-il à succomber lui-même, on ne peut dire quil a péri, au contraire, il sest sauvé. La mort quil donne est le profit de Jésus-Christ, et celle quil reçoit, le sien propre. Le chrétien se fait gloire de la mort dun païen, parce que le Christ lui-même en est glorifié, mais dans la mort dun chrétien la libéralité du Roi du ciel se montre à découvert, puisquil ne tire son soldat de la mêlée que pour le récompenser. Quand le premier succombe, le juste se réjouit de voir la vengeance qui en a été tirée ; mais lorsque cest le second qui périt " tout le monde sécrie : Le juste sera-t-il récompensé ? Il le sera, sans doute, puisquil y a un Dieu qui juge les hommes sur la terre " (Ps LVII, 11). Il ne faudrait pourtant pas tuer les païens mêmes, si on pouvait les empêcher, par quelque autre moyen que la mort, dinsulter les fidèles ou de les opprimer. Mais pour le moment, il vaut mieux les mettre à mort que de les laisser vivre pour quils portent les mains sur les justes, de peur que les justes, à leur tour, ne se livrent à liniquité.
5. Mais, dira-t-on, sil est absolument défendu à un chrétien de frapper de lépée, doù vient que le héraut du Sauveur disait aux militaires de se contenter de leur solde, et ne leur enjoignait pas plutôt de renoncer à leur profession (Lc III, 13) ? Si au contraire cela est permis, comme ce lest en effet, à tous ceux qui ont été établis de Dieu dans ce but, et ne sont point engagés dans un état plus parfait, à qui, je vous le demande, le sera-t-il plus quà ceux dont le bras et le courage nous conservent la forte cité de Sion, comme un rempart protecteur derrière lequel le peuple saint, gardien de la vérité, peut venir sabriter en toute sécurité, depuis que les violateurs de la loi divine en sont tenus éloignés ? Repoussez donc sans crainte ces nations qui ne respirent que la guerre, taillez en pièces ceux qui jettent la terreur parmi nous, massacrez loin des murs de la cité du Seigneur, tous ces hommes qui commettent liniquité et qui brûlent du désir de semparer des inestimables trésors du peuple chrétien qui reposent dans les murs de Jérusalem, de profaner nos saints mystères et de se rendre maîtres du sanctuaire de Dieu. Que la doublé (5) épée des chrétiens soit tirée sur la tête de nos ennemis, pour détruire tout ce qui sélève contre la science de Dieu, cest-à-dire contre la foi des chrétiens, afin que les infidèles ne puissent dire un jour : Où donc est leur Dieu ?
6. Quand ils seront chassés, il reviendra prendre possession de son héritage et de sa maison dont il a dit lui-même, dans sa colère : " Le temps sapproche où votre demeure sera déserte " (Mt XXIII, 38), et dont le Prophète a dit en gémissant : " Jai quitté ma propre maison, jai abandonné mon héritage " (Jr XII, 7) ; et il accomplira cette autre parole prophétique : " Le Seigneur a racheté son peuple et la délivré ; aussi le verra-t-on plein dallégresse, sur la montagne de Sion, se réjouir des bienfaits du Seigneur ". Livre-toi donc aux transports de la joie, ô Jérusalem, et reconnais que voici les jours où Dieu te visite. Réjouissez-vous aussi et louez Dieu avec elle, déserts de Jérusalem, car le Seigneur a consolé son peuple, il a racheté la Cité sainte et il a levé son bras saint aux yeux de toutes les nations. Vierge dIsraël, tu étais tombée à terre, et personne ne se trouvait qui te tendît une main secourable ; lève-toi maintenant, secoue la poussière de tes vêtements, ô vierge, ô fille captive, ô Sion, lève-toi, dis-je, et même élève-toi bien haut et vois au loin les torrents de joie que ton Dieu fait couler vers toi. On ne tappellera plus labandonnée, et la terre où tu télèves ne sera plus une terre désolée, parce que le Seigneur a mis en toi toutes ses complaisances et tes champs vont se repeupler. Jette tes yeux tout autour de toi et regarde ; tous ces hommes se sont réunis pour venir à toi ; voilà le secours qui test envoyé den haut. Ce sont ceux qui vont accomplir cette antique promesse : " Je tétablirai dans une gloire qui durera des siècles et ta joie se continuera de génération en génération : tu suceras le lait des nations et tu seras nourrie aux mamelles quont sucées les rois " (Is LX, 15). Et cette autre encore : " De même quune mère caresse son petit enfant, ainsi je vous consolerai et vous trouverez votre paix dans Jérusalem " (Is LXVI, 13). Voyez-vous quels nombreux témoignages reçut, dès les temps anciens, la milice nouvelle et, comme sous nos yeux saccomplissent les oracles sacrés, dans la cité du Seigneur des vertus ? Pourvu que maintenant le sens littéral ne nuise point au spirituel, que la manière dont nous entendons, dans le temps, les paroles des prophètes, ne nous empêche pas despérer dans léternité, que les choses visibles ne nous fassent point perdre de vue celles de la foi, que le dénuement actuel ne porte aucune atteinte à labondance de nos espérances et que la certitude du présent ne nous fasse point oublier lavenir. Dailleurs la gloire temporelle de la cité de la terre, au lieu de nuire aux biens célestes ne peut que les assurer davantage, si toutefois nous croyons fermement que la cité dici-bas est une fidèle image de celle des cieux qui est notre mère.
CHAPITRE IV.
Vie des soldats du Christ.
7. Mais pour lexemple, ou plutôt, à la confusion de nos soldats qui servent le diable bien plus que Dieu, disons, en quelques mots, les murs et la vie des chevaliers du Christ ; faisons connaître ce quils sont en temps de paix et en temps de guerre, et on verra clairement quelle différence il y a entre la milice de Dieu et celle du monde. Et dabord, parmi eux, la discipline et lobéissance sont en honneur ; ils savent, selon les paroles de la sainte Ecriture, " que le fils indiscipliné est destiné à périr " (Si XXII, 3), et que " cest une espèce de magie de ne vouloir pas se soumettre, et une sorte didolâtrie de refuser dobéir " (1 R XV, 23). Ils vont et viennent au commandement de leur chef ; cest de lui quils reçoivent leur vêtement et, soit dans les habits, soit dans la nourriture, ils évitent toute superfluité et se bornent au strict nécessaire. Ils vivent rigoureusement en commun dans une douce mais modeste et frugale société, sans épouses et sans enfants ; bien plus, suivant les conseils de la perfection évangélique, ils habitent sous un même toit, ne possèdent rien en propre et ne sont préoccupés que de la pensée de conserver entre eux lunion et la paix. Aussi, dirait-on quils ne font tous quun cur et quune âme, tant ils sétudient, non seulement à ne suivre en rien leur propre volonté, mais encore à se soumettre en tout à celle de leur chef. Jamais on ne les voit rester oisifs ou se répandre çà et là poussés par la curiosité ; mais quand ils ne vont point à la guerre, ce qui est rare, ne voulant point manger leur pain à ne rien faire, ils emploient leurs loisirs à réparer, raccommoder et remettre en état leurs armes et leurs vêtements, que le temps et lusage ont endommagés et mis en pièces ou en désordre ; ils font tout ce qui leur est commandé par leur supérieur, et ce que réclame le bien de la communauté. Ils ne font, entre eux, acception de personne, et sans égard pour le rang et la noblesse, ils ne rendent honneur quau mérite. Pleins de déférence les uns pour les autres, on les voit porter les fardeaux les uns des autres, et accomplir ainsi la loi du Christ. On nentend, parmi eux, ni parole arrogante, ni éclats de rire, ni le plus léger bruit, encore moins des murmures, et on ny voit aucune action inutile ; dailleurs aucune de ces fautes ne demeurerait impunie. Ils ont les dés et les échecs (6) en horreur ; ils ne se livrent ni au plaisir de la chasse ni même à celui généralement si goûté de la fauconnerie (7) ; ils détestent et fuient les bateleurs, les magiciens et les conteurs de fables, ainsi que les chansons bouffonnes et les spectacles, quils regardent comme autant de vanités et dobjets pleins dextravagance et de tromperie. Ils se coupent les cheveux (8), car ils trouvent avec lApôtre que cest une honte pour un homme de soigner sa chevelure. Négligés dans leur personne et se baignant rarement, on les voit avec une barbe inculte et hérissée et des membres couverts de poussière, noircis par le frottement de la cuirasse et brûlés par les rayons (9) du soleil.
8. Mais à lapproche du combat, ils sarment de foi au-dedans et de fer, au lieu dor, au-dehors, afin dinspirer à lennemi plus de crainte que davides espérances. Ce quils recherchent dans leurs chevaux, cest la force et la rapidité, non point la beauté de la robe ou la richesse des harnais, car ils ne songent quà vaincre, non à briller, à frapper lennemi de terreur, non point dadmiration. Point de turbulence, point dentraînement inconsidéré, rien de cette ardeur qui sent la précipitation de la légèreté. Quand ils se rangent en bataille, cest avec toute la prudence et toute la circonspection possibles quils savancent au combat tels quon représente les anciens. Ce sont de vrais Israélites qui vont livrer bataille ; mais en portant la paix au fond de lâme. A peine le signal den venir aux mains est-il donné quoubliant tout à coup leur douceur naturelle, ils semblent sécrier avec le Psalmiste : " Seigneur, nai-je pas haï ceux qui te haïssaient, et nai-je pas séché de douleur à la vue de tes ennemiS ? " (Ps CXXXVIII, 21), puis sélancent sur leurs adversaires comme sur un troupeau de timides brebis, sans se mettre en peine, malgré leur petit nombre, ni de la cruauté, ni de la multitude infinie de leurs barbares ennemis ; car ils mettent toute leur confiance, non dans leurs propres forces, mais dans le bras du Dieu des armées à qui ils savent, comme les Maccabées, quil est bien facile de faire tomber une multitude de guerriers dans les mains dune poignée dhommes, et quil nen coûte pas plus de faire échapper les siens à un grand quà un petit nombre dennemis, attendu que la victoire ne dépend pas du nombre et que la force vient den-haut. Ils en ont souvent fait lexpérience, et bien des fois il leur est arrivé de mettre lennemi en fuite presque dans la proportion dun contre mille et de deux contre dix mille. Il est aussi singulier quétonnant de voir comment ils savent se montrer en même temps, plus doux que des agneaux et plus terribles que des lions, au point quon ne sait sil faut les appeler des religieux ou des soldats, ou plutôt quon ne trouve pas dautres noms qui leur conviennent mieux que ces deux-là, puisquils savent allier ensemble la douceur des uns à la valeur des autres. Comment à la vue de ces merveilles ne point sécrier : " Tout cela est luvre de Dieu ; cest lui qui a fait ce que nos yeux ne cessent dadmirer " ? Voilà les hommes valeureux que le Seigneur a choisis dun bout du monde à lautre parmi les plus braves dIsraël pour en faire ses ministres et leur confier la garde du lit du vrai Salomon, cest-à-dire la garde du Saint-Sépulcre, comme à des sentinelles fidèles et vigilantes, armées du glaive et habiles au métier des armes.
CHAPITRE V.
Le temple.
9. Il y a à Jérusalem un temple où ils habitent en commun ; sil est bien loin dégaler par son architecture lancien et fameux temple de Salomon, du moins il ne lui est pas inférieur en gloire. En effet toute la magnificence du premier consistait dans la richesse des matériaux corruptibles dor et dargent et dans lassemblage des pierres et des bois de toutes sortes qui entrèrent dans sa construction ; le second, au contraire, doit toute sa beauté, ses ornements les plus riches et les plus agréables, à la piété, à la religion de ses habitants et à leur vie parfaitement réglée ; lun charmait les regards par ses peintures ; mais lautre commande le respect par le spectacle varié des vertus qui sy pratiquent et des actes de sainteté qui sy accomplissent. La sainteté doit être lornement de la maison de Dieu (Ps XCII, 5), qui se complaît bien plus dans des murs régulières que dans les pierres les mieux polies, et préfère beaucoup des curs purs (10) à des murailles dorées. Ce nest pourtant pas que tout ornement extérieur soit banni de ce temple, mais ceux quon y voit ne consistent pas en pierres précieuses, ce sont des armures, et au lieu dantiques couronnes dor les murs sont recouverts de boucliers ; partout, dans cette demeure, les mors, les selles et les lances ont pris la place des candélabres, des encensoirs et des burettes ; toutes preuves évidentes que ces soldats sont animés pour la maison de Dieu, du même zèle dont se sentit si violemment enflammé leur premier Maître lui-même lorsque, armant jadis sa main sacrée, non dun glaive, mais dun fouet quil avait composé de petites cordes, il entra dans le temple, en chassa les marchands, y jeta à terre largent des changeurs et y renversa les sièges de ceux qui y vendaient des colombes, trouvant tout à fait indigne que la maison de prière fût souillée par la présence de tous ces trafiquants (Jn II, 15). A lexemple de son chef, cette armée dévouée jugeant quil est bien plus indigne et bien plus intolérable encore de voir les saints lieux profanés par la présence des infidèles que par celle des marchands, a fixé sa propre demeure dans le lieu saint avec ses chevaux et ses armes, et, après avoir éloigné ainsi que de tous les autres lieux saints les infidèles dont la présence les souillait et la rage les tyrannisait, ils sy livrent maintenant, le jour et la nuit, à des occupations aussi honnêtes quutiles. Ils honorent à lenvi le temple de Dieu par un culte plein de zèle et de vérité, et ils y immolent avec une inépuisable dévotion, non pas des victimes semblables à celles de la loi ancienne, mais de vraies victimes pacifiques, qui sont la charité fraternelle, une obéissance absolue et la pauvreté volontaire.
10. Pendant que ces choses se passent à Jérusalem, lunivers entier sort de sa léthargie, les îles écoutent, les peuples les plus lointains prêtent loreille, lOrient et lOccident bouillonnent, la gloire des nations déborde comme un torrent, on dirait le fleuve au cours impétueux qui réjouit la cité de Dieu. Mais ce quil y a de plus consolant et de plus avantageux, cest que la plupart de ceux quon voit, de tous les pays, accourir chez les Templiers, étaient auparavant des scélérats et des impies, des ravisseurs et des sacrilèges, des homicides, des parjures et des adultères, tous hommes dont la conversion produit un double bien et par conséquent cause une double joie ; en effet pendant que, dun côté, par leur départ, ils font la joie et le bonheur de leur propre pays, quils cessent dopprimer ; de lautre, ils remplissent dallégresse, par leur arrivée, ceux à qui ils courent se réunir, et les contrées quils vont couvrir de leur protection. Ainsi en même temps que lEgypte se réjouit de leur départ, la montagne de Sion est également dans le bonheur et les filles de Juda se félicitent de leur protection : lune est heureuse de ne plus se sentir sous leur bras oppressif et lautre se félicite de voir son salut entre leurs mains. Tandis que la première voit avec satisfaction séloigner delle ceux qui la dévastaient cruellement, la seconde accueille en eux, avec empressement, ses plus fidèles défenseurs, de sorte que ce que lune perd pour son plus grand bonheur tourne à la plus grande consolation de lautre. Voilà comment le Christ sait se venger de ses ennemis ; non seulement il triomphe deux mais il se sert deux pour sassurer un triomphe dautant plus glorieux quil réclame une plus grande puissance. Quel plaisir et quel bonheur, de voir danciens oppresseurs se changer en protecteurs, et celui qui de Saul persécuteur sut faire un Paul prédicateur de lEvangile (Ac X, 15), changer ses ennemis en soldats de sa cause ! Aussi ne suis-je point étonné que la cour céleste, comme laffirme le Sauveur lui-même, ressente plus de joie de la conversion dun pécheur qui fait pénitence que la persévérance de plusieurs justes qui nont pas besoin de pénitence, puisque la conversion dun pécheur et dun méchant est la source de biens plus grands que les maux dont son premier genre de vie avait été la cause.
11. Salut donc, sainte Cité, dont le Très-Haut sest fait à lui-même un tabernacle, toi, en qui et par qui une telle génération dhommes fut sauvée. Salut, Cité du grand Roi, où depuis les temps les plus reculés, le monde na presque jamais cessé de voir se produire de nouvelles et consolantes merveilles. Salut, Maîtresse des nations, Princesse des provinces, Héritage des Patriarches, Mère des Prophètes et des Apôtres, Point de départ de notre foi, Gloire du peuple chrétien ; Dieu a permis que dès le principe tu fusses presque constamment assaillie par tes ennemis, afin que les braves trouvassent, à te défendre, une occasion, non seulement de montrer leur courage, mais encore de sauver leurs âmes. Salut, terre de la promesse, où jadis le lait et le miel ne coulaient que pour ceux-là seuls qui habitaient dans ton sein, qui maintenant encore prodigues des remèdes de salut et des aliments de vie à lunivers entier. Salut, dis-je, terre bonne, excellente, toi qui as reçu dans ton sein dune extrême fécondité, une céleste semence de lArche du cur du Père de famille ; tu as donné dabord une moisson de martyrs et tu nas point laissé ensuite, du reste des fidèles, de faire produire à ton sol fertile jusquà trente, soixante et même cent pour un sur la face de la terre entière. Aussi tous ceux qui ont eu le bonheur de se rassasier de tes innombrables douceurs et de sengraisser de ton opulence, sen vont proclamant partout le souvenir de ton abondance et de tes délices, racontant jusquau bout du monde, à tous ceux qui ne tont pas vue, ta gloire, ta magnificence et toutes les merveilles que tu renfermes dans ton sein. On rapporte de toi, ô Cité de Dieu, des choses glorieuses (Ps LXXXVI, 3). Mais il est temps que moi aussi je redise à ta louange et à la gloire de ton nom quelques-unes des délices dont tu es remplie.
CHAPITRE VI.
Bethléem. (11)
12. Arrêtons-nous avant tout pour la réfection des âmes saintes à Bethléem, la maison du pain, où apparut pour la première fois, quand une vierge le mit au jour, le Pain vivant descendu du ciel. On y montre encore aux pieuses bêtes, la crèche et dans la crèche, le foin du pré virginal, que le buf et lâne ne peuvent manger sans reconnaître, lun son maître, et lautre son seigneur. " Toute chair nest que de lherbe et toute sa gloire est comme la fleur de lherbe des champs " (Is XL, 6). Or parce que lhomme na pas compris le rang honorable où il a été créé, il sest vu comparé aux bêtes qui nont point de raison, et leur est même devenu semblable ; le Verbe qui est le pain des Anges, sest fait le pain des bêtes, afin que lhomme qui avait perdu lhabitude de se nourrir du pain de la parole, eût le foin de la chair à ruminer, jusquà ce que, rendu par lHomme-Dieu à sa première dignité, et, de bête redevenu homme, il pût dire avec saint Paul : " Si nous avons connu Jésus-Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus maintenant de cette sorte " (2 Co V, 16). Ce que nul, je crois, ne peut dire avec vérité, sil na pas dabord entendu avec Pierre ces mots sortis de la bouche de la Vérité même : " Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie, le chair ne sert de rien pour les entendre " (Jn VI, 64). Dailleurs celui qui trouve la vie dans les paroles du Christ ne cherche plus la chair ; il est de ces bienheureux qui nont pas vu et qui ont cru (Jn XX, 29). Le lait nest nécessaire quaux enfants et le foin ne lest quaux bêtes ; mais celui qui ne pèche plus dans ses paroles est un homme parfait et peut supporter une nourriture tout à fait solide ; si cest encore à la sueur de son front quil mange le pain de la parole, du moins le mange-t-il sans pécher. Il ne parle de la sagesse de Dieu, en toute sécurité et sans crainte de donner du scandale, quen présence des parfaits, et ne propose les choses spirituelles quaux spirituels ; mais se trouve-t-il parmi les enfants et les bêtes, il a soin de se proportionner à leur intelligence et ne leur propose que Jésus-Christ, mais Jésus-Christ crucifié. Ce nen est pas moins le même aliment des célestes pâturages que la bête rumine avec douceur et dont lhomme fait sa nourriture ; il fortifie lhomme fait, et donne des forces à lenfant.
CHAPITRE VII.
Nazareth.
13. Je vois aussi Nazareth, cest-à-dire la fleur, Nazareth où lenfant Dieu, qui naquit à Bethléem, fut nourri comme le fruit dans la fleur. Ainsi le parfum de la fleur a précédé le goût du fruit qui a humecté de sa sainte liqueur la bouche des apôtres, après avoir flatté, de son arôme, lodorat des prophètes, et qui fournit aux chrétiens un aliment substantiel et fortifiant, après que les Juifs se furent contentés den respirer à peine lodeur. Pourtant Nathanaël avait senti le parfum de cette fleur qui répand une odeur plus suave que tous les aromates, cest ce qui lui faisait dire : " Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth ? " (Jn I, 46). Mais au lieu de se contenter de sentir cette délicieuse odeur, il suivit Philippe qui lui avait répondu : " Viens et vois ". Bien plus comme enivré des suaves parfums dont il se sent pénétré, et, de plus en plus pressé du désir de goûter au fruit à mesure quil en aspire la bonne odeur, il se laisse guider par elle et se hâte darriver jusquau fruit qui lexhale, car il brûle de sentir tout à fait ce quil na senti quà peine, et de savourer de près ce qui ne la embaumé que de loin. Mais rappelons-nous aussi ce que sentait Isaac ; peut-être nest-ce point sans rapport avec notre sujet, voici ce quen dit lEcriture : " Dès quil eut senti la bonne odeur qui sortait de ses habits, cest-à-dire des habits de Jacob, il sécria : Lodeur qui sort des habits de mon fils est semblable à celle dun champ que le Seigneur a comblé de bénédictions " (Gn XXVII, 27). Il a senti la bonne odeur qui sexhalait de ses vêtements, mais il na pas reconnu quel était celui qui les portait, tant il est vrai que le charme quil ressentait, ne venait que du dehors, cest-à-dire du vêtement de Jacob comme dune fleur, non pas de lintérieur comme dun fruit dont il aurait savouré la douceur, puisquil ignorait même lequel de ses deux enfants était élu et le sens de ce mystère. Quest-ce à dire ? Cest que le vêtement nest autre que lesprit, tandis que la lettre est la chair même du Verbe. Mais aujourdhui même le Juif ne reconnaît ni le Verbe dans la chair ni la divinité dans lhomme, ni même le sens spirituel caché sous la lettre. Ne touchant au-dehors que la peau du chevreau qui était la figure dun plus grand, cest-à-dire du premier et antique pécheur, il ne peut arriver à la pure vérité. Si celui qui est venu, non pour faire le péché mais pour leffacer, sest manifesté sinon dans une chair de péché, du moins dans une chair semblable à celle qui est sujette au péché, il nous en a lui-même donné la raison en nous disant : " Cest afin que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles " (Jn IX, 39). Trompé par cette ressemblance, le Prophète encore aveugle de nos jours, continue à bénir celui quil ne connaît pas, puisquil ne reconnaît point à ses miracles celui dont lui parlent ses livres, ni à sa résurrection celui quil a touché de ses propres mains quand il la chargé de liens, flagellé et souffleté ; " sils lavaient connu, jamais ils nauraient crucifié le Seigneur de la gloire " (1 Co II, 8). Disons quelques mots de la plupart des lieux saints ou du moins admirons-en les plus fameux si nous ne pouvons les citer tous.
CHAPITRE VIII.
Le mont des Oliviers et la vallée de Josaphat.
14. Montons sur le mont des Oliviers et descendons ensuite dans la vallée de Josaphat, afin de tempérer la pensée des trésors de la miséricorde divine par la crainte du jugement dernier ; car si Dieu est plein de miséricorde pour pardonner, ses jugements nen sont pas moins un abîme de terreur pour les enfants des hommes. Si David parle de la montagne des Oliviers, quand il dit : " Seigneur, tu sauveras les hommes et les bêtes selon labondance de ton infinie miséricorde " (Ps XXXV, 7), il fait allusion dans le même psaume, à la vallée du jugement dernier, quand il dit : " Que le pied du superbe qui me poursuit ne vienne point jusquà moi, et que la main du pécheur ne réussisse point à mébranler " (Ps XXXV, 12). Il nous fait assez connaître la terreur que lui inspire la pensée des gouffres de cette vallée, quand il sécrie ailleurs, au milieu de sa prière : " Seigneur, pénètre ma chair de ta crainte, tes jugements me remplissent de frayeur " (Ps CXVIII, 120). Lorgueilleux est précipité dans cette vallée et sy brise ; lhumble y descend et ne court aucun danger. Lorgueilleux excuse son péché, lhumble au contraire le confesse, parce quil sait bien que Dieu ne juge pas une seconde fois celui qui est jugé, et que si nous nous jugeons nous-mêmes, nous ne serons pas jugés (1 Co XI, 31).
15. Mais lorgueilleux, oubliant combien il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant, se laisse facilement aller à des paroles de malice et ne songe quà chercher des excuses à ses péchés. Cest en effet une malice bien grande que de navoir pas même pitié de toi, ô orgueilleux, et de repousser loin de toi, après ta faute, ce qui peut seul en être le remède, cest-à-dire la confession de ta faute ; daimer mieux renfermer des tisons allumés dans ton sein que de les rejeter loin de toi et de ne tenir aucun compte de ce conseil du Sage : " Aie pitié de ton âme en te rendant agréable à Dieu " (Si XXX, 24). Dailleurs pour qui est bon celui qui nest pas bon pour lui-même ? Cest maintenant que le monde est jugé et maintenant aussi que le prince de ce monde doit être chassé dehors, cest-à-dire hors de ton cur, pourvu que tu thumilies et que tu te juges toi-même. Le jugement du Seigneur se fera quand le ciel lui-même sera appelé den haut par Dieu et la terre appelée den bas, pour faire en leur présence le discernement de son peuple. Cest alors que tu auras lieu de craindre dêtre précipité avec Satan et ses anges, sil se trouve que tu nas pas encore été jugé. Quant à lhomme spirituel, comme il juge tout, il nest lui-même jugé par personne (1 Co II, 14). Voilà donc pourquoi le jugement commence à se faire dans la maison même de Dieu ; de cette manière, le juge, quand il viendra, trouvera les siens, ceux quil connaît pour lui appartenir, déjà jugés ; il naura plus besoin de les juger puisquil ne doit juger que ceux qui ne participent point aux travaux ni aux fatigues des hommes, et néprouvent point les fléaux auxquels les autres hommes sont exposés (Ps LXXII, 5).
CHAPITRE IX.
Le Jourdain.
16. Quelle joie pour le Jourdain qui se glorifie davoir été consacré par le baptême de Jésus-Christ, de recevoir les chrétiens dans ses eaux ! Il avait bien tort ce Syrien frappé de la lèpre (2 R V, 12), qui préférait aux fleuves dIsraël je ne sais quelle rivière de Damas, quand notre Jourdain sest montré si souvent soumis à Dieu comme un esclave, a su modérer si miraculeusement son cours soit pour Elie, soit pour Elisée, soit encore, en remontant plus haut dans lantiquité, pour Josué et pour tout le peuple dIsraël, à qui il laissa un passage à pied sec (2 R II, 8 ; Jos III). Après tout, où trouver un fleuve plus illustre que celui-là et comme lui consacré par une sorte de présence sensible de la Trinité ? Car sur ses bords la voix du Père se fit entendre, le Saint-Esprit se fit apercevoir et le Fils fut baptisé ? Cest donc avec raison que sur lordre même de Jésus-Christ, tout le peuple fidèle éprouve maintenant dans son âme, la vertu de ses eaux dont Naaman, sur le conseil du Prophète, fit lexpérience dans sa propre chair (2 R V).
CHAPITRE X.
Le Calvaire.
17. Allons aussi sur le Calvaire où le véritable Elisée, dont ont ri des enfants insensés (2 R II, 17), donna un rire éternel à ceux dont il a dit : " Me voici, moi et les enfants que le Seigneur ma donnés " (Is VIII, 18). O vertueux enfants, tandis que les premiers ne savaient que bafouer le Prophète, le Psalmiste excite les seconds à chanter les louanges de Dieu en leur disant : " Louez le Seigneur, vous qui êtes ses enfants, louez le nom du Seigneur " (Ps CXII, 1), afin que dans la bouche de ces vertueux enfants se trouve la louange du Très-Haut quavaient cessé de faire entendre les odieux enfants dont il se plaint en ces termes : " Jai nourri des enfants et les ai élevés, et après cela ils mont méprisé " (Is I, 2). Notre chauve est monté sur la croix et sest exposé aux regards du monde pour sauver le monde ; rien ne voilait sa face, rien ne couvrait son front pendant quil expiait nos péchés ; il na pas plus reculé devant lignominie que devant les supplices dune mort honteuse et terrible, pour nous arracher à des supplices éternels et nous rendre à la gloire. Pourquoi nous en étonner, et pourquoi aurait-il éprouvé de la confusion, puisquil na pas lavé nos souillures comme leau qui les délaye et sen charge elle-même, mais comme les rayons du soleil qui les dessèchent et demeurent toujours purs ? Car la sagesse de Dieu atteint partout, à cause de sa pureté.
CHAPITRE XI.
Le Sépulcre.
18. De tous les lieux saints, celui qui tient la première place en quelque sorte, quon désire le plus voir et où lon ressent je ne sais quel redoublement de piété, cest celui où le Christ reposa après sa mort plutôt que ceux où il vécut. La pensée de sa mort plus encore que celle de sa vie réveille notre piété. Je pense que cela vient de ce que lune paraît plus austère et lautre plus douce et que le repos et la sécurité de la mort sourient plus à la faiblesse humaine que les fatigues et la rectitude de la vie. La vie du Christ mindique de quelle manière je dois vivre, sa mort, au contraire, me rachète de la mort ; lune règle ma vie, lautre est le rachat de la mort. Sa vie fut laborieuse sans doute, mais sa mort est précieuse, sans que lune toutefois ait été moins nécessaire que lautre. En effet, à quoi aurait servi la mort du Christ à celui qui vit mal, et sa vie à celui qui meurt en damné ? Est-ce que la mort du Sauveur peut, de nos jours, sauver de la mort éternelle ceux qui vivent dans le mal jusquà la mort, ou sa sainte vie a-t-elle pu sauver les saints Pères qui sont morts avant sa venue, selon ces paroles : " Quel homme pourra vivre sans mourir un jour et qui pourra soustraire son âme à la puissance de lenfer ? " (Ps LXXXVIII, 49). Mais comme il nous est également nécessaire de vivre saintement et de mourir en pleine sécurité, il est venu par sa vie nous apprendre à vivre, et, par sa mort, rendre la sécurité à la nôtre ; il est mort pour ressusciter et nous a ainsi donné lespérance de ressusciter aussi après notre mort. A ces deux bienfaits, il en ajouta même un troisième, sans lequel les deux autres ne pouvaient sous servir : il a effacé nos péchés. En effet, ne fussions-nous souillés que du seul péché originel, à quoi nous servirait, par rapport à la vraie et suprême félicité, la vie la plus sainte et la plus longue qui se puisse voir ? Dès que le péché est entré dans notre âme il faut que la mort le suive ; si lhomme ne lavait point commis, il naurait jamais connu la mort.
19. Cest donc par le péché quil a perdu la vie et mérité la mort : Dieu le lui avait prédit, et il était juste par conséquent quil mourût sil péchait ; est-il, en effet, rien de plus juste que la peine du talion ? De même que lâme est la vie du corps, Dieu est la vie de lâme ; en péchant volontairement il a perdu volontairement la vie, mais cest bien contre son gré quil a perdu en même temps le pouvoir dentretenir même la vie. Il a spontanément repoussé la vie quand il na plus voulu vivre, il ne pourra plus désormais la donner à qui que ce soit quand même il le voudrait. Lâme na plus voulu être gouvernée par Dieu, elle ne pourra plus désormais gouverner elle-même son corps ; si elle ne veut pas se soumettre à son supérieur, pourquoi son esclave lui obéirait-il ? Le Créateur a trouvé la créature rebelle à ses volontés, nest-il pas juste que la créature trouve sa servante révoltée contre elle ? Lhomme a transgressé la loi de Dieu, il doit trouver maintenant dans ses membres une loi qui se trouve en révolte ouverte contre celle de lesprit et qui la captive elle-même sous la loi du péché. Or, il est dit (Is LIX) que le péché élève une séparation entre Dieu et nous, il sensuit que la mort, à son tour, met aussi une séparation entre notre corps et nous. Cest le péché qui a séparé notre âme de Dieu, de même la mort la sépare de notre corps. En quoi donc la vengeance est-elle plus sévère que la faute, puisque lâme ne souffre de son esclave que ce quelle sest permis la première de faire souffrir à son auteur ? Pour moi je ne trouve rien de plus juste que la mort engendre la mort, que la mort de lesprit entraîne celle du corps, la mort du péché celle du châtiment, la mort qui est née de notre volonté celle qui simpose à notre volonté.
20. Lhomme donc se trouvant condamné à une double mort dans sa double nature, lune spirituelle et volontaire, lautre corporelle et forcée : lHomme-Dieu a remédié à lune et à lautre avec autant de bonté que defficacité par sa mort corporelle et volontaire, et, en mourant une fois, il a tué nos deux morts. Il ne pouvait en être autrement ; car nos deux morts étant le fruit de notre péché et le payement de notre dette, le Christ, en prenant sur lui notre dette, sans participer à notre péché, nous a rendu en même temps, par sa mort volontaire et corporelle, la vie et la justice. Sil navait pas souffert corporellement, il naurait point acquitté notre dette ; et si sa mort navait point été volontaire, elle naurait eu aucun mérite. Doù il suit, sil est vrai, comme il est dit, que la mort est la dette en même temps que la peine du péché ; que le Christ, en effaçant le péché et en mourant pour les pécheurs, a acquitté notre dette et subi notre peine.
21. Mais doù vient au Christ le pouvoir de remettre les péchés ? Sans doute de ce quil est Dieu et quil peut tout ce quil veut. Mais à quoi reconnaissons-nous sa divinité ? Cest à ses miracles ; car il a fait des choses que nul autre que lui ne peut faire ; sans parler des oracles des prophètes et du témoignage que son Père lui a rendu du haut du ciel, au milieu de sa glorieuse transfiguration. Si nous avons Dieu pour nous, qui sera contre nous ? Si Dieu même nous justifie qui est-ce qui nous condamnera ? Si ce nest quà lui que nous disons tous les jours : " Jai péché contre toi, Seigneur " (Ps L, 5), qui mieux que lui ou plutôt quel autre que lui peut nous remettre le péché que nous avons fait contre lui ? Ou bien comment ne le pourrait-il pas, lui qui peut tout ? Après tout je puis, si bon me semble, pardonner les fautes quon a à se reprocher à mon égard, pourquoi Dieu ne pourrait-il pas en faire autant ? Si donc le Tout-Puissant peut, mais peut seul remettre les péchés commis contre lui, on doit proclamer bien heureux celui à qui il nimpute point son péché. Quoi quil en soit, cest donc en vertu de sa divinité que le Christ a pu nous remettre nos péchés.
22. La-t-il voulu ? Qui peut en douter ? Comment croire que celui qui a voulu se revêtir de notre chair et subir la mort pour nous, nous refusera sa justice ? Après sêtre incarné parce quil la voulu, avoir été crucifié parce quil la voulu, ny a-t-il que sa justice quil ne voudra point nous communiquer ? Or il est certain quil a voulu en tant quhomme ce quil a pu en tant que Dieu. Mais qui nous a dit quil a fait mourir la mort ? Nous le savons par cela seul quil a voulu la souffrir bien quil ne leût pas méritée. En effet à quel titre réclamera-t-on de nous le payement dune dette quil a acquittée pour nous ? Celui qui a effacé la dette du péché en nous donnant sa justice, a acquitté en même temps la dette de la mort et nous a rendu la vie, car la vie reparaît à la mort de la mort, de même que la justice revit là où le péché disparaît. Or la mort est mise en fuite par la mort du Christ, doù il suit que sa justice nous est imputée. Mais comment un Dieu a-t-il pu mourir ? Parce quil était homme. Et comment la mort de cet homme peut-elle profiter aux autres hommes ? Cest parce quil était juste. Il est bien certain quétant homme il a pu mourir, et quétant juste il est mort sans avoir mérité de mourir. Un pécheur ne saurait mourir pour un autre, puisquil est dabord obligé de mourir pour lui-même ; mais celui qui na point à mourir pour soi, mourra-t-il inutilement pour les autres ? Non, et plus la mort de celui qui na point mérité de mourir est injuste, plus il est juste que celui pour lequel il meurt, vive.
23. Mais, direz-vous, où est la justice quand un innocent meurt pour un coupable ? Je vous répondrai : il ny a pas là justice mais miséricorde ; sil y avait justice, cest quil ne mourrait pas pour rien, mais pour acquitter sa dette ; or sil mourait parce quil doit mourir, il mourrait effectivement, et celui pour qui il mourrait nen vivrait pas plus pour cela. Mais sil ny a pas justice, du moins il ny a pas non plus injustice quil meure, autrement il ne pourrait jamais être en même temps juste et miséricordieux. Mais sil ny a rien dinjuste à ce quun innocent satisfasse pour un coupable, comment un seul pourra-t-il le faire pour plusieurs ? Il semble que la justice exige que sil ny a quun seul qui meure il meure pour un seul. A cela lApôtre répond : " De même que cest par le péché dun seul que tous les hommes sont tombés dans la condamnation, ainsi cest par la justice dun seul que tous les hommes reçoivent la justification et la vie ; car comme plusieurs sont devenus pécheurs par la désobéissance dun seul, ainsi plusieurs seront rendus justes par lobéissance dun seul " (Rm V, 19). Mais si un seul a pu rendre la justice à plusieurs peut-être na-t-il pas pu leur rendre la vie. LApôtre répond : " Comme la mort est venue par un homme, la résurrection des morts doit venir également par un homme, et si tous meurent en Adam, tous aussi revivront en Jésus-Christ " (1 Co XV, 22). En effet, quand un seul a péché, et que tous sont réputés pécheurs, pourquoi la justice dun seul ne serait-elle imputée quà lui ? Le péché dun seul aurait causé la mort de tous, et la justice dun seul ne rendrait la vie quà un ? La justice de Dieu tendrait donc plus à condamner quà absoudre ? Ou faut-il croire quAdam fut plus puissant pour le mal que le Christ pour le bien ? On mimputera la faute dAdam et la justice du Christ ne me sera comptée pour rien ? Lun aura pu me perdre par sa désobéissance et lautre ne pourra me sauver par son obéissance ?
24. Vous me direz sans doute quil est juste que le péché dAdam passe en nous tous, puisque nous avons tous péché en lui, attendu que, lorsquil a péché, nous étions tous en lui et que cest de lui que nous descendons par la concupiscence de la chair. Mais nous descendons encore bien plus directement de Dieu selon lesprit que dAdam selon la chair ; car selon lesprit nous étions en Jésus-Christ bien avant que nous fussions en Adam par la chair, si pourtant nous pouvons nous flatter dêtre de ceux dont lApôtre voulait parler quand il disait : " Il (cest-à-dire Dieu le Père) nous a élus en lui, en son Fils, avant la création du monde " (Ep XII). Pour ce qui est dêtre nés de Dieu même, lEvangéliste saint Jean ne nous permet pas den douter quand il dit : " Ils ne sont pas nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de lhomme, mais de Dieu même " (Jn I, 12) et ailleurs (1 Jn III, 8) : " Celui qui est né de Dieu ne pèche pas, parce que son origine céleste le conserve ". Mais, reprenez-vous, la concupiscence de la chair montre assez que nous sommes nés de la chair, et le péché que nous sentons dans la chair prouve jusquà lévidence que selon la chair nous descendons dun pécheur. Cela nempêche pas que leur génération spirituelle ne soit sentie, sinon dans la chair, du moins dans le cur, par ceux qui peuvent dire avec saint Paul : " Pour nous, nous avons lesprit de Jésus-Christ " (1 Co II, 16), dans lequel ils ont fait tant de progrès quils peuvent ajouter en toute confiance : " LEsprit de Dieu même rend témoignage à notre esprit que nous sommes ses enfants " (Rm VIII, 16) et encore : " Nous navons point reçu lesprit du monde, mais lEsprit de Dieu, afin que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits " (1 Co II, 12). LEsprit de Dieu a donc répandu la charité dans nos curs, de même que notre origine charnelle dAdam a fait couler la concupiscence dans nos membres, et de même que celle-ci, qui a sa source dans le père de nos corps, se retrouve en toute chair mortelle en cette vie ; ainsi celle-là, qui vient du Père des esprits, nest jamais absente du cur des enfants parfaits de Dieu.
25. Mais si nous sommes nés de Dieu et choisis en Jésus-Christ, où serait la justice que notre origine humaine et terrestre lemportât sur notre origine céleste et divine, que notre héritage charnel prévalût sur lélection de Dieu, et que la concupiscence de la chair, qui nous vient dune source temporelle, prescrivît contre ses éternels desseins ? Ou plutôt, si la mort a pu venir jusquà nous par le fait dun homme, pourquoi la vie ny viendrait-elle pas à plus forte raison également par un homme, et surtout par un tel homme ? Pourquoi enfin, si nous mourons tous en Adam, ne serions-nous pas plus sûrement vivifiés en Jésus-Christ ? " Enfin, sil nen est pas de la grâce de Dieu comme du mal arrivé par un seul homme qui a péché, car nous avons été condamnés au jugement de Dieu pour un seul péché, au lieu que nous sommes justifiés, par la grâce de Jésus-Christ, après plusieurs péchés " (Rm V, 15). Le Christ a donc pu nous remettre nos péchés parce quil est Dieu ; mourir, puisquil est homme, et payer, en mourant, notre dette à la mort, parce quil est juste. Et, dun autre côté, la vie et la justice dun seul ont pu suffire à tout par la même raison que le péché et la mort ont pu passer dun seul homme dans tous les hommes.
26. Mais ce nest pas sans nécessité que lHomme-Dieu retarda sa mort et vécut pendant quelque temps parmi les hommes ; cétait pour les exciter aux choses invisibles par de nombreux entretiens où il leur faisait entendre les paroles de la vérité, pour établir la foi dans leur âme par la vue de ses uvres merveilleuses et pour les former à la vertu, par lexemple de sa conduite. LHomme-Dieu a donc mené sous nos yeux une vie de tempérance, de justice et de piété, enseigné la vérité, opéré des merveilles, souffert des tourments quil navait pas mérités, aussi que nous a-t-il manqué pour le salut de ce côté ? Si à cela sajoute la rémission de nos péchés, je veux dire une rémission gratuite, il est évident que luvre de notre salut est complète. Il ny a pas à craindre que pour remettre ainsi nos péchés la puissance ou la volonté manquent à Dieu et surtout à un Dieu qui a souffert et tant souffert pour les pécheurs, pourvu quil nous trouve disposés à imiter, comme il est juste, les exemples quil nous a donnés, à respecter les miracles quil a faits, à croire à sa doctrine et à lui témoigner notre reconnaissance pour tout ce quil a souffert.
27. Ainsi, en Jésus-Christ, tout nous a servi, tout a été salutaire pour nous, tout nous fut nécessaire, et sa faiblesse ne nous a pas été moins utile que sa grandeur ; car si la vertu de sa divinité a écarté le joug du péché qui pesait sur nos têtes, cest la faiblesse de la chair qui lui permit, par sa mort, de rompre la puissance de la mort. Cest ce qui faisait dire avec tant de raison à lApôtre : " Ce qui paraît une faiblesse en Dieu est une force plus grande que celle de tous les hommes " (1 Co I, 25). Et cette folie par laquelle il lui a plu de sauver le monde, afin de confondre en même temps la sagesse et les sages du monde, quand, par exemple, tout Dieu et tout égal à Dieu quil fût formellement, il sabaissa jusquà prendre la forme dun esclave ; tout riche, grand, élevé et puissant quil fût, il se fit pour nous, pauvre, petit, humble et faible ; quand il eut faim et soif, quand il ressentit la fatigue des voyages et le reste, non parce quil y était contraint, mais parce quil la bien voulu, cette espèce de folie de sa part, ne fut-elle point pour nous la voie de la sages