Mercredi 3 août 2005

Le lendemain matin, après avoir entendu la messe, messire Gau­vain prit congé et quitta le château. S’offrirent alors à ses yeux le plus beau paysage, les plus magnifiques prairies et les plus splen­dides rivières, qu’on ait jamais vus, auprès de forêts peuplées d’ani­maux sauvages et d’ermitages. Toujours chevauchant, il arriva un soir, à la tombée de la nuit, chez un ermite : sa demeure était si basse que le cheval ne pouvait y pénétrer ; la chapelle n’était pas plus grande, et le saint homme n’en était pas sorti depuis quarante ans au moins. Quand il aperçut messire Gauvain, il se mit à la fenêtre et lui dit. 
Seigneur, soyez le bienvenu ! Messire Gauvain lui répondit : « que Dieu vous bénisse », et ajouta 
Accepterez-vous, seigneur, de m’accueillir ici ? 
Seigneur, répondit l’ermite, nul n’habite ici que Dieu. Nul être humain n’est entré ici dedans avec moi depuis quarante ans, mais il y a là-bas un château où l’on héberge les bons chevaliers. 
Seigneur, demanda messire Gauvain, à qui appartient ce châ­teau ? 
Au bon Roi Pêcheur, dit l’ermite ; il est tout entouré d’eaux profondes, et la région serait riche de tout, si le seigneur était heu­reux. Mais il ne doit recevoir que de bons chevaliers. 
Dieu m’accorde de le devenir ! répondit messire Gauvain.

Certain désormais d’être tout près du château, il descendit de che­val et se confessa à l’ermite ; il lui avoua tous ses péchés et en éprouva un sincère repentir. - Seigneur, lui dit l’ermite, n’oubliez pas, si Dieu y consent, de poser la question que l’autre chevalier a omis de poser ; et ne soyez pas effrayé par ce que vous verrez à l’entrée du château, mais avan­cez avec confiance, et adorez la sainte chapelle que vous apercevrez dans l’enceinte du château, et où la flamme du Saint-Esprit descend chaque jour pour le très Saint Graal et pour la sainte lance dont là pointe saigne, dont on célèbre là-bas l’office. 
Seigneur, dit messire Gauvain, que Dieu m’assiste afin que j’accomplisse sa volonté ! Prenant congé, il s’en alla ; il aperçut bientôt une vallée où régnait l’abondance ; le château se trouvait là, et la sainte chapelle apparut à ses yeux.

Messire Gauvain mit pied à terre et, s’agenouillant, il s’inclina en direction de la chapelle et prononça avec recueillement une prière d’adoration.

Puis il remonta à cheval et, poursuivant sa route, il aperçut bientôt un tombeau magnifique recouvert d’une pierre de grande beauté ; le tombeau semblait tout proche du château, et il devait y avoir là- un petit cimetière, car l’endroit était clos alentour, mais il n’y avait pas d’autre tombe. Au moment où il atteignait le cimetière, une voix l’interpella 
Ne vous approchez pas de la tombe, car vous n’4tes pas le che­valier grâce auquel on apprendra qui repose à l’intérieur ! A cette injonction, messire Gauvain passa son chemin et se dirigea vers l’entrée du château : il aperçut alors trois ponts, immenses et terrifiants, sous desquels couraient trois puissants torrents. Le pret mier pont lui paraissait long d’une bonne portée d’arc, mais large d moins d’un pied : il lui semblait bien étroit, et l’eau rapide, vaste et profonde ; il ne savait que faire, il paraissait impossible de le passer à pied ou à cheval. Mais voici que, sortant du’ château, un vénérable chevalier s’avança jusqu’au pont que l’on appelait le Pont de l’aiguille et interpella rudement messire Gauvain 
Seigneur chevalier, hâtez-vous de passer, car il va faire nuit, et on vous attend au château ! 
Ah, seigneur, dites-moi comment faire ! 
Ma foi, répondit le chevalier, je ne connais pas d’autre passage que celui-ci, et si vous désirez parvenir au château, il faut que vout passiez par là Messire Gauvain eut honte d’avoir tant hésité, et il se rappela les paroles de l’ermite, qui lui avait dit qu’il n’aurait rien à redouter à l’entrée du château ; et il devait d’autant moins craindre la mort qu’il s’était confessé et repenti de ses péchés. Aussitôt, pensant bientôt mourir, il fit le signe de la croix, implora la bénédiction et la protec­tion de Dieu, et éperonna sa monture. Dès qu’il se fut avancé jus­qu’au pont, celui-ci lui parut large et aisé à franchir : ce passage ser­vait en effet à éprouver les chevaliers qui désiraient pénétrer au château.

Messire Gauvain fut tout surpris de trouver si vaste ce pont qui lui était d’abord apparu si étroit, et dès qu’il l’eut franchi, comme c’était un pont-levis, il se releva de lui-même grâce à un mécanisme ; dés lors personne d’autre n’aurait pu entrer, car l’eau dessous était extrêmement tumultueuse.

Le chevalier recula jusqu’au second pont, et messire Gauvain éprouva la même crainte au moment de passer ce pont, qui lui sem­blait aussi long que le premier ; il apercevait en bas l’eau, non moins rapide et non moins tumultueuse, et le pont lui paraissait être de glace, léger et fragile, et si haut au-dessus du torrent ! Mais grâce à sa précédente expérience, il fit taire sa peur, se dirigea vers le pont et s’étant recommandé à Dieu il s’avança : le pont lui parut alors le plus solide et le plus magnifique qu’il eût jamais vu, tout orné de sta­tues. Dès qu’il fut passé, le pont se releva derrière lui de la même façon que le premier ; le chevalier avait disparu ; messire Gauvain se dirigea alors vers le troisième pont ; il n’était pas effrayé par ce qu’il avait vu, et ce pont ne ressemblait pas aux deux autres : il était bordé de colonnes de marbre, et chacune d’elles était surmontée d’un pom­meau qui semblait d’or. Messire Gauvain regarda alors en haut de la porte : il y vit représentés le Christ en croix, entouré de part et d’autre de Sa Mère et de saint Jean ; les statues étaient en or, ornées de pierres précieuses qui étincelaient comme des flammes. II aperçut à droite un, ange, très beau, qui du doigt montrait la chapelle où était le Saint Graal ; il portait sur la poitrine une pierre précieuse, et au­dessus de sa tête était gravée une inscription qui disait que le maître du château était aussi pur et aussi irréprochable que cette pierre. Puis messire Gauvain aperçut sur le seuil, à l’entrée, un lion gigan­tesque et terrifiant, dressé sur ses quatre pattes ; mais le lion se cou­cha dès qu’il vit messire Gauvain, et celui-ci put passer sans diffi­culté. Parvenu au château, il mit pied à terre, déposa sa lance et son bouclier contre le mur du bâtiment principal, puis monta l’escalier de marbre et entra dans une salle magnifique dont les murs étaient ornés de place en place de portraits peints à l’or. Il y avait au milieu de la salle un lit surélevé, de toute beauté ; à la tête du lit se trouvait un échiquier splendide et un coussin brodé d’or avec grand art et orné de pierres précieuses ; il n’y avait aucune pièce sur l’échiquier. Messire Gauvain était absorbé dans la contemplation de cette salle magnifique, quand deux chevaliers sortirent d’une chambre et se dirigèrent vers lui. 
Seigneur, dirent-ils, soyez le bienvenu 
Que Dieu vous accorde joie et bonheur, répondit messire Gau­vain . Les chevaliers le firent asseoir sur le lit et ordonnèrent à deux écuyers de le désarmer. Quand ce fut fait, on lui apporta de l’eau dans deux bassins d’or pour qu’il se lave le visage et les mains. Puis vinrent deux demoiselles qui apportaient une superbe tunique de drap d’or qu’elles lui : firent revêtir.

Seigneur, dirent-elles, accueillez de bon gré tout ce que l’on fera pour vous ici, car c’est ici la demeure des loyaux chevaliers et des loyales demoiselles. 
Certes, répondit messire Gauvain, et je vous en suis très reconnaissant.

II voit bien qu’il fait nuit noire, et bien qu’il n’y ait pas de chan­delle, la salle est aussi éclairée que si le soleil brillait ; messire Gau­vain est fort intrigué et se demande d’où vient cette clarté. Revêtu de son habit somptueux, messire Gauvain était très beau et paraissait bien homme de grande valeur. 
Seigneur, dirent les chevaliers, vous plait-il de venir voir le sei­gneur de ce château ? 
Je le verrais volontiers, répondit-il, et je veux lui remettre une très sainte épée.

Ils le conduisirent dans la chambre où reposait le Roi Pêcheur, elle semblait jonchée d’herbes et de fleurs. Le roi était étendu sur un lit de sangles dont les pieds étaient d’ivoire ; la couche était de soie et la couverture de zibeline, doublée d’étoffes précieuses. Le roi portait un couvre-chef en zibeline recouvert de soie rouge, avec une croix d’or dessus ; sa tête s’appuyait sur un coussin qui répandait une suave odeur et avait à ses quatre coins quatre pierres qui jetaient une vive clarté. Il y avait là une colonne de cuivre supportant un ange qui tenait une croix d’or : elle contenait un fragment de la Vraie Croix sur laquelle Dieu avait été crucifié, et cette relique occupait toute la longueur de la croix, devant laquelle le roi se recueillait. Dans quatre chandeliers d’or brûlaient quatre grands cierges, quand cela s’avérait nécessaire.

Messire Gauvain vint devant le Roi Pêcheur et le salua, et le roi lui fit fort bon accueil et lui souhaita la bienvenue. 
Seigneur, dit messire Gauvain, je vous remets l’épée avec laquelle saint Jean fut décapité. 
Grand merci, seigneur, répondit le roi, je savais bien que vous l’apportiez : ni vous ni aucun autre n’aurait pu pénétrer ici sans l’épée, et si vous n’étiez pas très valeureux, vous n’auriez pu la conquérir.

Prenant l’épée, il la porta à sa bouche et à son visage et l’embrassa avec émotion en montrant son bonheur de la posséder. Une demoi­selle, très belle, vint s’asseoir à la tête du lit où il reposait : il lui donna l’épée en garde ; deux autres demoiselles s’assirent à ses pieds, qui contemplaient l’épée avec vénération. 
Quel est votre nom ? demanda le roi. - Je me nomme Gauvain, seigneur. 
Gauvain, cette clarté qui illumine en ce moment ces lieux nous vient de Dieu, et c’est à vous que nous la devons. Chaque fois qu’un chevalier vient au château, cela se passe ainsi. Je vous aurais bien mieux accueilli que je ne l’ai fait, si j’étais bien portant, mais j’ai été saisi de langueur depuis la venue au château du chevalier dont vous avez entendu parler. C’est à cause d’une seule phrase qu’il a omis de prononcer que j’ai été ainsi atteint, et je vous prie au nom de Dieu de vous en souvenir, car si grâce à vous il se faisait que je recouvre la santé, vous auriez motif d’être heureux. Voici la fille de ma sceur, à qui l’on enlève ses terres et que l’on déshérite ; elle ne peut les récupérer que par l’intervention de son frère, qu’elle va tenter de retrouver ; on nous a dit qu’il était le meilleur chevalier du monde, mais nous ne savons rien de lui. 
Seigneur, dit la demoiselle au roi son oncle, remerciez messire Gauvain de la grâce qu’il a faite à ma dame ma mère, quand il est venu loger chez elle. Car il a rétabli la paix sur nos terres et a obtenu la garde de notre château pour une année, et il a ordonné que les cinq chevaliers de ma mère nous aident à en assurer la surveillance. Mais voici que l’année est passée, et la guerre a repris avec une telle violence que si Dieu ne vient à notre secours et si je ne retrouve pas mon frère, notre domaine nous sera enlevé. 
Demoiselle, dit messire Gauvain, je vous aiderais autant qu’il est en mon pouvoir, si j’en avais l’occasion, et votre frère est le che­valier su monde que je verrais avec le plus de plaisir. Mais je n’ai pu obtenir de renseignements précis à son sujet ; je sais simplement que je me suis arrêté dans un ermitage où vivait un Roi Ermite, et où l’on me recommanda de ne pas faire de bruit, car s’y trouvait, malade, le meilleur chevalier du monde. L’ermite me dit qu’il se nommait Par-lui-fait. J’ai vu un écuyer s’occuper de son cheval et mettre ses armes et son bouclier au soleil. 
Seigneur, dit la demoiselle, mon frère ne se nomme pas Par-lui-fait, mais son nom de baptême est Perlesvaus, et l’on ne connaît nul plus beau chevalier, disent tous ceux qui l’ont vu. 
Assurément, dit le Roi Pêcheur, je n’ai jamais vu plus beau ni meilleur chevalier que celui qui s’est arrêté dans ce château, et je sais bien qu’il est tel, car autrement il n’aurait pu pénétrer en ces lieux. Mais j’ai été mal récompensé de l’avoir accueilli, car depuis je ne peux plus être d’aucune aide à personne. Messire Gauvain, au nom de Dieu, ne m’oubliez pas cette nuit, car j’ai grande confiance en votre valeur. 
Assurément, seigneur, s’il plaît à Dieu, je n’accomplirai rien que l’on puisse me reprocher. Messire Gauvain fut alors conduit dans la grande salle, où se trou­vaient vingt-deux vieux chevaliers aux cheveux blancs, qui cepen­dant ne paraissaient pas aussi âgés qu’ils l’étaient : ils semblaient avoir à peine quarante ans, et pourtant tous en avaient cent ou davantage. Ils installèrent messire Gauvain à une magnifique table d’ivoire, puis s’assirent à ses côtés. 
Seigneur, lui dit le plus noble des chevaliers, qu’il vous sou­vienne de ce dont le roi vous a prié. 
Seigneur, répondit messire Gauvain, qu’il en souvienne à Dieu !

On lui apporta alors un rôti de cerf et d’autres gibiers en quantité c’est de la vaisselle d’or qu’il y avait sur la table du roi, et de grands hanaps à couvercles, et de très beaux chandeliers d’or qui soute­naient de grosses chandelles - mais la clarté qui inondait le château obscurcissait la leur. C’est alors que sortirent d’une chapelle deux, demoiselles : l’une tenait entre ses deux mains le très Saint Graal, et l’autre la Lance dont la pointe laisse sourdre le sang dans le saint vase, et elles s’avançaient côte à côte. Elles entrèrent dans la salle où’ les chevaliers et messire Gauvain étaient en train de dîner. Messire Gauvain regarda le Graal, et il lui sembla voir une chandelle 1 à l’in­térieur, telle qu’il y en avait fort peu en ce temps-là ; il aperçut 1d pointe de la lance d’où tombait le sang vermeil, et il lui sembla qu’il voyait deux anges portant deux chandeliers d’or allumés. Les demol4 selles passèrent devant lui et entrèrent dans une autre chapelle. Messire Gauvain est totalement absorbé dans ses pensées, et il est saisi d’une joie si intense qu’il oublie tout et ne pense qu’à Dieu. Les’ chevaliers le regardent, tristes et accablés. Mais voici que les deux jeunes femmes ressortent de la chapelle et repassent devant messim Gauvain ; il croit voir trois anges là où auparavant il n’en avait vtp que deux, et il lui semble voir dans le Graal la silhouette d’un enfant Le plus noble des chevaliers interpelle messire Gauvain, mais celui-ci regarde devant lui et voit tomber trois gouttes de sang sur la table : tout absorbé dans sa contemplation, il ne dit mot. Les demoi­selles s’éloignent, et les chevaliers, tout alarmés, se regardent l’un l’autre. Messire Gauvain ne pouvait détacher son regard des trois gouttes de sang, mais quand il voulut les toucher, elles lui échap­pèrent, ce qui l’emplit de tristesse, car il ne put réussir à les atteindre ni de la main ni autrement.

Et voici que les demoiselles passent une fois encore devant la table : messire Gauvain croit en voir trois cette fois-ci ; il lève les yeux, et il lui semble que le Graal est suspendu dans les airs. Et il lui semble voir au-dessus un homme cloué sur une croix, une lance fichée au côté : messire Gauvain le contemple et éprouve une pro­fonde compassion pote lui ; il ne pense qu’à une seule chose, aux souffrances qu’endure le Roi. Le plus noble des chevaliers l’exhorte à nouveau à parler et lui dit que s’il tarde davantage, il n’en aura jamais plus l’occasion. Mais messire Gauvain se tait : il n’entend même pas le chevalier, et regarde vers le haut. Et les demoiselles retournent dans la chapelle, emportant le très Saint Graal et la Lance ; les chevaliers font ôter les nappes et quittent la table, puis se retirent dans une autre pièce, laissant messire Gauvain tout seul. Celui-ci regarde autour de lui et voit les portes fermées ; il regarde au pied du lit : deux chandeliers brûlaient devant l’échiquier, et les pièces du jeu d’échecs étaient disposées dessus, les unes étaient d’ivoire et les autres d’or. Messire Gauvain se mit à jouer en prenant celles d’ivoire, mais celles d’or jouèrent contre lui et le mirent échec et mat par deux fois. La troisième fois, voyant qu’il avait le dessous alors qu’il voulait prendre sa revanche, il renversa les pièces ; une demoiselle sortit d’une pièce et ordonna à un écuyer de prendre l’échiquier et les pièces et de les emporter. Messire Gauvain, qui res­sentait la fatigue des longues journées du voyage qui l’avait conduit au château, s’assoupit et dormit sur le lit jusqu’au lendemain matin, au lever du jour, quand il entendit un cor qui sonnait bruyamment. Il s’équipa aussitôt et voulut aller prendre congé du Roi Pêcheur, mais il trouva les portes fermées, de sorte qu’il ne put pénétrer dans les autres pièces ; il entendait que l’on célébrait une messe solennelle dans une chapelle, et il étaitrtrès malheureux de ne pouvoir y assis­ter. Une demoiselle entra dans la salle et lui dit 
Seigneur, vous entendez l’office et l’allégresse que suscite la présence de l’épée que vous avez apportée au bon roi ? Si vous vous trouviez dans la chapelle, votre coeur serait empli de joie, mais l’en­trée vous en est interdite à cause de quelques paroles que vous avez omis de prononcer. Le seuil de cette chapelle est sacré, à cause des saintes reliques qui s’y trouvent, et ni prêtre ni personne ne peut y pénétrer entre le samedi à midi et le lundi après la messe. On y entend l’office le plus magnifique et les voix les plus suaves que l’on puisse entendre dans une chapelle.

Messire Gauvain, profondément affligé, ne répond mot, et la demoiselle ajoute 
Seigneur, que Dieu vous protège, quelle qu’ait été votre atti­tude, car il me semble qu’il ne vous a manqué que la volonté de pro­noncer les paroles qui auraient ramené la joie dans ce château.

Puis elle s’en alla ; messire Gauvain entendit le cor sonner une seconde fois, et une voix se fit entendre, venant de tout en haut - Celui qui n’est pas d’ici, qu’il s’en aille, qui qu’il soit ; car les ponts sont abaissés, la porte est ouverte, et le lion est en sa cage ; ensuite il faudra à nouveau relever les ponts-levis, à cause du Roi du Château Mortel, qui fait la guerre aux habitants de ce château, et ce sera là, sans aucun doute, la cause de sa mort.

Messire Gauvain sortit de la salle et trouva sa monture et ses armes toutes prêtes au bas du perron. Il monta à cheval et sortit du château : les ponts s’offraient à son regard, vastes et larges ; il s’en alla à vive allure, suivant une large rivière qui courait à travers une vallée et le conduisit jusqu’à une forêt. C’est alors que se leva un violent orage accompagné de pluie et de tonnerre : il semblait que les arbres dussent être déracinés. La pluie et le vent étaient si forts qu’il dut mettre son bouclier sur le cou de son cheval, pour éviter qu’il ne soit étouffé par l’eau. Avançant avec difficulté, il continua de suivre le cours de la rivière à travers la forêt, jusqu’au moment où, dans une clairière de l’autre côté de l’eau, il vit s’approcher un chevalier et une jeune femme qui chevauchaient avec beaucoup d’ai­sance, bien droits sur leurs étriers. Le chevalier avait un oiseau sur son poing, et la jeune femme portait une coiffe brodée d’or. Deux chiens de chasse suivaient le chevalier. Le soleil étincelait sur la prai­rie, et l’air était clair et transparent. Messire Gauvain était stupéfait de voir que de son côté il pleuvait si fort, alors que dans la clairière où s’avançait le chevalier il faisait grand soleil et très beau temps : les deux cavaliers semblaient prendre grand plaisir à leur promenade ; il ne pouvait rien leur demander, car ils étaient trop loin ; mais il aper­çut de l’autre côté de la rivière, un peu plus près de lui, un écuyer qui appartenait au chevalier. 
Cher ami, dit messire Gauvain, comment se fait-il qu’il pleuve sur moi de ce côté-ci de la rivière, et qu’il ne pleuve pas de l’autre côté ? 
Seigneur, répondit le jeune homme, c’est que vous l’avez mérité, car telle est la coutume de cette forêt. - Devrai-je supporter encore longtemps cet orage ? 
Il cessera au premier pont que vous atteindrez, répondit l’écuyer.

Messire Gauvain continua sa route, et l’orage se fit de plus en plus fort, jusqu’au moment où il parvint à un pont : il le franchit et entra dans la prairie ; il put alors remettre comme il le fallait son bouclier à son cou. II aperçut alors, juste devant lui, un château où il semblait y avoir une foule joyeuse et animée.

(Gauvain pénètre dans ce Château de la Joie, mais tous l’évitent ; un cheva­lier lui explique leur attitude : ils savent qu’il a omis de parler lorsqu’il le fal­lait. Continuant sa route, Gauvain traverse une contrée désolée et parvient d un château misérable ; un chevalier qui arrive, blessé d mort, lui donne des nouvelles de Lancelot : il est en train de se battre dans la forêt contre quatre chevaliers, et c’est en voulant l’aider qu’il a été blessé. Gauvain part aussitôt au secours de Lancelot et .l’aide d vaincre ses adversaires, mais l’un d’eux leur échappe. Ils retournent au Pauvre Château et y passent la nuit, puis repartent au matin ; Gauvain raconte à Lancelot sa mésaventure au Château du Graal, où Lancelot désire se rendre ; puis ils se séparent ; Gauvain a l’intention de rejoindre la cour d’Arthur, et Lancelot pénètre dans la forêt.)

 

  

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Mercredi 3 août 2005

Lancelot s’est remis en route. Il a chevauché à travers de hautes futaies, rencontré nombre de demeures et d’ermitages, mais le conte ne fait pas mention de tous les lieux où il s’est arrêté. Il sortit enfin de la forêt et se trouva dans une magnifique prairie remplie de fleurs, à travers laquelle courait une grande rivière très large et très claire ; la forêt s’étendait de part et d’autre, mais entre la rivière et la forêt se trouvait de chaque côté une prairie de vastes dimensions. Lancelot aperçut devant lui sur la rivière un homme dans un grand bateau ; il était accompagné de trois chevaliers âgés aux cheveux blancs et d’une demoiselle : celle-ci, lui sembla-t-il, tenait sur son sein la tête d’un chevalier qui était étendu sur un coussin de soie, protégé par une couverture d’hermine. Une autre demoiselle était assise à ses pieds. Au milieu de l’embarcation se tenait un chevalier qui pêchait avec un hameçon dont l’extrémité semblait être en or, et les poissons qu’il attrapait étaient de belle taille. Un petit bateau sui­vait l’embarcation, dans lequel le chevalier mettait ses prises. Lance­lot s’approcha de la rive aussi vite qu’il le put ; il salua les chevaliers et les demoiselles, et ceux-ci lui rendirent son salut fort aimable­ment. 
Seigneurs, demanda Lancelot, y a-t-il près d’ici un château ou quelque demeure ? 
Oui, seigneur, répondirent-ils, de l’autre côté de cette mon­tagne ; c’est un beau et puissant château, et cette rivière court tout autour. 
Et à qui appartient ce château, seigneurs ? 
Au Roi Pêcheur, seigneur ; les bons chevaliers s’y arrêtent quand ils arrivent dans ce pays, mais il y en a qui y ont été accueillis et dont le maître du château aurait des raisons de se plaindre !

Les chevaliers reprennent leur route sur la rivière, et Lancelot continue de chevaucher jusqu’au pied d’une montagne, où il trouve un ermitage à côté d’une source. II se dit que, puisqu’il doit se rendre dans cette noble et magnifique demeure où apparaît le Graal, il saisira l’occasion pour se confesser à l’ermite du lieu. Ainsi fit-il, après avoir mis pied à terre ; il avoua tous ses péchés et dit à l’ermite qu’il éprouvait du repentir pour tous, sauf un ; l’ermite lui demanda quel était ce péché, dont il ne voulait se repentir. 
Il me semble, répondit Lancelot, que c’est le plus doux et le plus beau péché que j’aie jamais commis. - Cher seigneur, dit l’ermite, les péchés sont doux à faire, mais le prix à payer en est amer ; il n’est aucun péché qui soit beau ni aimable, ils sont tous aussi laids les uns que les autres. 
Seigneur, dit Lancelot, ce péché que ma bouche va vous avouer, mon coeur ne peut s’en repentir. J’aime ma suzeraine, qui est reine, plus qu’aucune femme au monde, et celui qui l’a pour épouse est l’un des meilleurs rois du monde. Ce désir me semble si noble et si bénéfique que je ne puis y renoncer, et il est si profondément enraciné. dans mon ceeur qu’il ne peut s’en arracher. Ce que j’ai de meilleur en moi me vient de cet amour. 
Ah, pécheur perdu sans recours, s’exclama l’ermite, qu’avez ­vous dit ? Aucun bien ne peut venir de la luxure qui ne finisse par coûter très cher. Vous êtes traître à votre seigneur d’ici-bas et cri­minel envers le Sauveur. Des sept péchés capitaux, vous vous êtes rendu coupable de l’un des plus graves ; le plaisir que vous en avez est trompeur, vous le paierez très cher si vous pe vous en repentez rapidement. 
Seigneur, dit Lancelot, cela, je n’avais jamais accepté de l’avouer à personne. 
C’est pire encore, dit l’ermite. Il y a longtemps que vous auriez dû vous en confesser et y renoncer tout aussitôt, car aussi longtemps que vous persévérerez, vous serez l’ennemi du Sauveur. 
Ah, seigneur, dit Lancelot, il y a en elle tant de beauté, de noblesse, de sagesse et de courtoisie que celui qu’elle accepterait d’aimer ne pourrait renoncer à cet amour. 
Elle est d’autant plus blâmable, et vous aussi, dit l’ermite, qu’elle est plus belle et plus noble ; chez des êtres sans grandeur, la faute est moins grave que chez ceux de grande valeur ; en outre, cette reine est bénie et sacrée, et dès le début elle fut vouée’ à Dieu. Or voici qu’elle s’est donnée au diable par amour pour vous, et vous pour elle. Seigneur, môn cher `ami, renoncez à cette ’folie dans laquelle vous vous êtes lancé, repentez-vous de ce péché, et je prie­rai chaque jour pour vous Notre-Seigneur, afin que, si votre confes­sion et votre repentir sont sincères, il vous pardonne ce péché dans lequel vous avez persévéré de la même façon qu’il a pardonné sa mort à celui qui l’avait frappé de la lance au côté ; et j’en prendrai sur moi la pénitence. 
Seigneur, répondit Lancelot, je vous. suis reconnaissant d’inter­céder auprès de Dieu. Je n’ai nullement le désir de renoncer,,et je ne veux pas prononcer des paroles avec lesquelles mon ceeur ne s’ac­corde pas. J’accepte d’accomplir la pénitence : qu’exige un tel péché, aussi lourde soit-elle, car je désire servir ma dame la reine aussi long­temps qu’il lui plaira m’accorder sa bienveillance. Je l’aime si pro­fondément que je souhaite que jamais ne me vienne le désir de renoncer à l’aimer, et Dieu est si bon. et si compatissant, s’il faut en croire les hommes de religion, qu’il aura pitié de nous, en voyant que jamais je n’ai été déloyal envers elle,’ni elle envers moi. 
Ah, mon cher ami, dit l’ermite., tout ce que je pourrais vous dire ne servirait à rien ; que Dieu fasse naître en elle, et en vous éga­lement, la volonté de complaire à Notre Sauveur et de sauver vos âmes ; mais je veux simplement vous dire que ; si jamais vous vous arrêtez au château du Roi Pêcheur, le Graal, vous ne le verrez pas, à cause du péché mortel que vous portez dans votre coeur. 
Que Dieu et Sa tendre Mère fassent. de’ moi selon leur volonté, répondit Lancelot. 
Qu’il en soit ainsi, dit l’ermite ; c’est mon souhait.

Lancelot prit congé, remonta à cheval et quitta l’ermitage. Le soir approchait, et il se dit qu’il était temps de trouver un abri pour la nuit. II aperçut alors devant lui le château du Roi Pêcheur ; les ponts lui paraissent larges et aisés, ils ne lui font pas du tout la même impression qu’à messire Gauvain. Il examine la magnifique porte à l’entrée, où se trouvé représenté le Christ en Croix, et voit deux lions qui gardent l’entrée. Lancelot se dit que messire Gauvain était bien passé entre les lions, et qu’il ferait de même. Il se dirigea vers la porte, et les lions, qui étaient enchaînés, dressèrent les oreilles sans le quitter des yeux ; Lancelot passa entre eux sans ressentir la moindre crainte. Ils ne lui firent aucun mal. Il quitta sa monture devant l’édifice principal et, tout armé, monta l’escalier. Deux che­valiers âgés vinrent vers lui et l’accueillirent très chaleureusement, puis ils le firent asseoir sur un lit qui se trouvait au milieu de la salle, et ordonnèrent à deux serviteurs de lui ôter ses armes. Deux jeunes filles lui apportèrent un superbe habit qu’elles lui firent revêtir. Lan­celot contemplait la splendeur des lieux : il n’y avait partout repré­sentés que des saints ou des saintes, et la salle était ornée en plu­sieurs endroits de tentures de soie. Les deux chevaliers le con­duisirent ensuite devant le Riche Roi Pêcheur, dans une très belle chambre où il reposait. Il trouva le roi étendu sur un lit si magni­fiquement installé qu’il n’en avait jamais vu de plus beau ; il y avait une jeune fille à son chevet, et une autre à ses pieds.

Lancelot le salua très respectueusement, et le roi lui répondit avec l’affabilité d’un noble et saint homme. Il y avait dans cette pièce une clarté si intense qu’il semblait que les rayons du soleil y pénétraient de toutes parts ; pourtant il faisait nuit noire, et Lancelot n’aperce­vait là aucune chandelle allumée. 
Seigneur, lui dit le Roi Pêcheur ; pouvez-vous me donner des nouvelles du fils de ma sueur, qui est le fils également de Julain le Gros des Vaux de Camaalot, et qu’on appelle Perlesvaus ? 
Seigneur, répondit Lancelot, je l’ai vu il n’y a pas longtemps chez son oncle le Roi Ermite. On m’a dit, seigneur, que c’est un très bon chevalier. 
C’est le meilleur chevalier du monde, seigneur, répondit Lan­celot. J’ai eu moi-même l’occasion d’éprouver sa valeur et sa bra­voure, car il m’a infligé une cruelle blessure avant que nous ayons pu nous reconnaître. 
Et quel est votre nom ? demanda le roi. 
Seigneur, je me nomme Lancelot du Lac, et je suis le fils de Ban de Benoic. 
Ah, s’exclama le roi, vous appartenez à notre lignée ! Il serait normal que vous soyez bon chevalier, et je pense que vous l’êtes, si j’en crois ce que l’on rapporte sur vous. Lancelot, reprit-il, venez dans la chapelle où repose le Très Saint Graal, qui s’est montré à deux chevaliers qui sont venus au château. Je ne connais pas le nom du premier, mais je n’ai jamais vu personne d’aussi paisible et d’aussi silencieux, et qui plus que lui eût l’allure d’un bon chevalier. C’est à cause de lui que j’ai été saisi de langueur. Le second, ce fut messire Gauvain. 
Seigneur, dit Lancelot, le premier, c’était Perlesvaus, votre neveu ! 
Ah, dit le Roi pêcheur, êtes-vous certain de ce que vous dites ? 
Oui, seigneur, c’est vrai ; et je suis bien placé pour le savoir. 
Ah, Dieu, dit le roi, pourquoi ne l’ai-je pas su alors ? C’est à cause de lui que j’ai été ainsi saisi de langueur, et si j’avais su alors que c’était lui, je serais à présent en pleine possession de mon corps et de mes membres. Je vous en prie instamment, quand vous le ver­rez, dites-lui de venir me voir avant que je meure, et d’aller au secours de sa mère dont on tue les soldats et à qui l’on enlève ses terres, et lui seul peut lui permettre de les récupérer ; sa sueur est partie à sa recherche à travers tous les royaumes. 
Seigneur, dit Lancelot, je lui ferai volontiers votre message si je le rencontre quelque part, mais il n’est pas facile de le trouver, car il se dissimule de différentes manières, et cache son nom en beau­coup de circonstances.

Le Roi Pêcheur était très content d’avoir eu des nouvelles de son neveu, et il traita Lancelot avec les plus grands égards : Les cheva­liers le conduisirent dans la grande salle et l’installèrent à une table d’ivoire ; une fois qu’ils-eurent lavé leurs mains, on disposa sur la table une superbe vaisselle d’or et d’argent, et l’on servit des mets magnifiques et de la viande de cerf et de sanglier ; mais l’histoire dit bien que le Graal ne se montra pas lors de ce repas. Certes, Lancelot était bien l’un des trois meilleurs chevaliers du monde, mais il était coupable d’aimer la reine et de ne point s’en repentir ; et en effet, elle occupait toutes ses pensées, et il ne pouvait détacher d’elle’ son ceeur. Une fois le repas achevé, ils se levèrent de table. Deux jeunes filles aidèrent Lancelot à se coucher ; elles l’installèrent dans un lit magnifique et restèrent auprès de lui jusqu’au moment où il s’endor­mit. Le lendemain matin, il se leva dès qu’il aperçut le jour, alla entendre la messe, puis prit congé du Roi Pêcheur, des chevaliers et des demoiselles ; il quitta le château en passant à nouveau entre les deux lions, et pria Dieu qu’il lui accorde de revoir bientôt la reine, car c’était là son plus cher désir.

 

  

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Mardi 2 août 2005

Alors, Roland sent qu'il perd la vue,
Il se relève, il fait autant d'efforts qu'il le peut ;
La couleur de son visage s'en est allée.
Devant lui il y a une pierre grise :
Il frappe dix grands coups pleins de colère et de rage.
L'acier grince, il ne se rompt pas, il ne s'ébrèche même pas.
« Eh ! dit le Comte, Sainte Marie, aide-moi !
Eh ! Durendale, ma bonne, un tel malheur n'est jamais arrivé !
Maintenant que je vous quitte, j'ai bien des soucis à me faire pour vous.
J'ai remporté tant de batailles d'homme à homme avec vous,
J'ai combattu et remporté tant de grandes terres,
Que Charles possède, lui qui a la barbe chenue.
Que jamais un homme qui fuit devant son ennemi ne vous tienne !
C'est un fort bon vassal qui vous a portée pendant tout ce temps,
Il n'y en aura plus jamais de tel dans notre libre France. »

Roland frappe sur la pierre grise :
L'acier grince, il ne se brise pas, il ne s'ébrèche pas.
Quand le Comte voit qu'il ne peut pas fendre son arme ,
Il commence à se lamenter en lui-même :
« Eh ! Durendale, que tu es claire et blanche !
Le soleil brille sur toi et se reflète !
Charles était dans la vallée de Morienne
Quand Dieu du ciel lui envoya son ange lui demander
De te donner à un Comte valeureux :
Donc ce noble roi, ce grand roi, me l'a mise au côté.
Avec elle je lui ai conquis l'Anjou et la Bretagne,
Je lui ai conquis le Poitou et le Maine,
Avec elle je lui ai conquis la libre Normandie,
Je lui ai conquis la Provence et l'Aquitaine
Et la Lombardie et toute la Romagne ;
Avec elle je lui ai conquis la Bavière et toutes les Flandres,
Et la Bulgarie et toute la Pologne,
Constantinople, dont il a reçu le respect,
Et la Saxe, où il fait selon sa volonté.
Avec elle je lui ai conquis l'Écosse et l'Irlande,
Et l'Angleterre, où il avait son domaine.
J'en ai tant conquis pour lui de ces royaumes et de ces terres,
Pour Charles qui en est maître et qui porte barbe blanche.
Pour cette épée j'ai le coeur lourd, j'ai de la peine,
Je préférerais mourir plutôt que de la laisser entre des mains païennes !
Dieu le père, ne laissez pas la France dans une telle honte ! »

Roland frappe sur une pierre grise.
Il frappe plus de coups que je ne saurais vous dire.
L'épée grince, mais elle ne se tord pas, elle ne se brise pas,
Elle rebondit vers le ciel.
Quand il voit qu'il n'arrivera pas à la fendre,
Roland se lamente doucement en lui-même :
« Eh ! Durendale, comme tu es belle et très sainte !
Dans ton pommeau d'or il y a maintes reliques :
Une dent de Saint Pierre et du sang de Saint Basile,
Et des cheveux de Monseigneur Saint Denis,
Et un morceau du vêtement de Sainte Marie.
Il n'est pas convenable que des païens te possèdent :
C'est par des chrétiens que vous devez être servie.
Que jamais l'homme qui vous tient ne soit un couard !
J'aurai, grâce à vous, conquis beaucoup de vastes terres
Que Charles possède, lui qui a la barbe fleurie,
Et l'empereur en est puissant et riche. »

Alors Roland sent que la mort le travaille,
Qu'elle lui descend de la tête jusque dans le corps.
Il a couru jusque sous un pin,
Il se couche sur l'herbe verte, face contre terre,
Dessous lui il met son épée et son olifant.
Il tourne le visage vers la gent païenne.
Il fait cela car il veut surtout
Que Charles dise, ainsi que tous ses gens :
« Le noble Comte est mort en conquérant. »
Il se frappe la poitrine, à petits coups, plusieurs fois.
Pour demander le pardon de ses péchés il tend son gant vers Dieu.
 
Alors Roland sent que son temps est terminé.
Il est là, sur un sommet pointu, qui regarde vers l'Espagne.
Il se frappe la poitrine d'une main :
« Dieu, pardonne-moi, au nom de tes vertus,
Pour mes péchés, les grands et les petits,
Tous ceux que j'ai commis depuis l'heure de ma naissance
Jusqu'à ce jour où je suis ainsi frappé ! »
Il tend son gant droit vers Dieu.
Les anges du ciel descendent à lui.

Le comte Roland est allongé sous un pin.
Il a tourné le visage vers l'Espagne.
Le souvenir de maintes choses lui vient,
De tant de terres qu'il a vaillamment prises,
De sa douce France, des hommes de son lignage,
De Charles, son seigneur, qui l'a nourri.
Roland ne peut manquer de pleurer, de soupirer,
Mais il ne veut pas oublier sa propre personne.
Il se frappe la poitrine, il demande pitié à Dieu :
« Vrai Père, toi qui jamais n'a menti,
Et qui as rappelé Saint Lazare de la mort,
Et qui as protégé Daniel des lions,
Préserve mon âme de tous les dangers,
Malgré les péchés que j'ai pu commettre au cours de ma vie ! »
Il a offert son gant droit à Dieu ;
Saint Gabriel l'a pris par la main.
Roland incline la tête sur son bras ;
Il part à sa fin les mains jointes.
Dieu lui envoie son ange chérubin,
Et Saint Michel du Péril de la Mer ;
Et Saint Gabriel vient se joindre à eux.
Ils emportent l'âme du comte au paradis.

Par La chanson de Roland - Publié dans : chevalerie
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Mercredi 20 juillet 2005

. Promettez-vous à Dieu et à Notre-Dame que tous les jours de votre vie vous serez obéissant au Maître du Temple et à n'importe quel commandeur que vous aurez ? "  " Oui, sire, s'il plaît à Dieu. " " Encore promettez-vous à Dieu et à Madame sainte Marie que tous les jours de votre vie, vous vivrez chastement de votre corps ? "  " Oui, sire, s'il plaît à Dieu. " " Encore promettez-vous à Dieu et à notre Dame sainte Marie que vous, tous les jours de votre vie, vous vivrez sans avoir rien en propre ? " : " Oui, sire, s'il plaît à Dieu. " " Encore promettez-vous à Dieu et à notre Dame sainte Marie que vous observerez tous les jours de votre vie les bons usages et les bonnes coutumes de notre Maison, ceux qui y sont et ceux que le Maître et les prud'hommes de la Maison y mettront? " " Oui, s'il plaît à Dieu, sire. " 

 " Encore promettez-vous à Dieu et à Madame sainte Marie que vous, tous les jours de votre vie, vous aiderez à conquérir, avec la force et le pouvoir que Dieu vous a donnés, la sainte terre de Jérusalem, et que vous aiderez à garder et à sauver celles qui sont tenues par les chrétiens, selon votre pouvoir? " " Oui, sire, s'il plaît à Dieu. " " Encore promettez-vous à Dieu et à Madame sainte Marie que jamais vous ne quitterez cet ordre pour plus fort ni pour plus faible ni pour pire ni pour meilleur, à moins que vous ne le fassiez par congé du Maître et du couvent qui en ont pouvoir?  " Oui, sire, s'il plaît à Dieu. " " Encore promettez-vous à Dieu et à Madame sainte Marie que jamais vous ne serez en lieu ou place où nul chrétien ne soit privé à tort et sans raison de ses biens, ni par votre force ni par votre conseil? " " Oui, sire, s'il plaît à Dieu. " 

" Et nous, de par Dieu et de par notre Dame sainte Marie, et de par monseigneur saint Pierre de Rome, et de par notre père le pape et de par tous les frères du Temple, nous vous admettons à tous les bienfaits de la Maison, qui lui ont été faits dès le commencement et qui lui seront faits jusqu'à la fin, et vous, et votre père, et votre mère et tous ceux de votre lignage que vous voudrez accueillir. Et vous aussi, admettez-nous à tous les bienfaits que vous avez faits et que vous ferez. Et ainsi nous vous promettons du pain et de l'eau et la pauvre robe de la Maison, et beaucoup de peine et de travail. " 

  

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Mercredi 20 juillet 2005

 Serment du Chevalier Maçon Rose-Croix

 "Je jure sur ce glaive, symbole du courage, et en présence de tous les Chevaliers qui m'entourent de garder en mon cœur tous les secrets qui pourront m'être confiés par les Chevaliers Rose-Croix.

"Je promets d'habituer mon esprit à instruire mes Frères et mon bras à les défendre.

"Je prends l'obligation de ne me séparer jamais de cet Ordre et de ne jamais former de Chapitre irrégulier.

"Et pour ratifier Ces promesses, je prends tous les Chevaliers présents à témoin de ma sincérité."

 

 Le Serment de l’Ecuyer Novice(Régime Ecossais Rectifié)

 

Moi, .... reconnaissant avoir demandé librement et volontairement mon admission au Noviciat de l'Ordre Bienfaisant des Chevaliers Maçons de la Cité Sainte,

je promets devant Dieu et devant ce respectable Chapitre et je m'engage solennellement sur mon honneur: De garder inviolablement pendant toute ma vie le secret sur les choses qui m'ont été ou me seront confiées concernant directement ou indirectement l’Ordre que j'embrasse. je promets obéissance et soumission fraternelle aux supérieurs de l'Ordre, comme aussi d'en observer la règle, les statuts, les règlements, et particulièrement ceux  du….., n'entendant néanmoins compromettre aucunement par mon présent engagement mes devoirs particuliers concernant ma religion, le chef de l'État ma patrie et mon état civil. De travailler soit avec mes Frères, soit en particulier, au bien de l'Ordre auquel je me lie, comme aussi au bien de ma patrie et de l'humanité en général. De me vouer spécialement à l'exercice d'une bienfaisance active et universelle, ainsi qu'à l'amour de la vertu et de la vérité, but essentiel de l'Ordre ; promettant d'observer et de faire observer autant qu'il me sera possible les lois d'une charité vraiment chrétienne envers tous les hommes de quelque religion qu'ils soient.

je réitère librement et volontairement ma promesse de garder avec fidélité tous ces engagements, ainsi que ceux que j'ai précédemment contractés ; et si j'y manque, je consens d'être réputé homme sans honneur et digne du mépris de tous mes Frères. Ainsi que Dieu me soit en aide pour les remplir. 

Le Serment du Chevalier 

 

1/ Tu croiras à tous les enseignements de l'Eglise et tu observeras ses commandements.
2/ Tu protègeras l'Eglise.
3/ Tu défendras tous les faibles.
4/ Tu aimeras le pays où tu es né.
5/ Tu ne fuiras jamais devant l'ennemi.
6/ Tu combattras les infidèles avec acharnement.
7/ Tu rempliras tes devoirs féodaux, à condition qu'ils ne soient pas contraires à la loi divine.
8/ Tu ne mentiras jamais et tu seras fidèle à ta parole.
9/ Tu seras libéral et généreux.
10/ Tu seras toujours le champion du droit et du bien contre l'injustice et le mal.

Le Serment du Samouraï

"Je n'ai pas de parents, je fais des cieux et de la terre mes parents.

Je n'ai pas de demeure, je fais de Tan t'ien ma demeure.

Je n'ai pas de pouvoir divin, je fais de mon honnêteté mon pouvoir divin.

Je n'ai pas de fortune, je fais de ma docilité ma richesse.

Je n'ai pas de pouvoir magique, je fais de ma personnalité mon pouvoir magique.

Je n'ai ni de vie ni de mort, ma vie et ma mort ne font qu'un.

Je n'ai pas de corps, je fais de mon stoïcisme mon corps.

Je n'ai pas de Yeux, je fais du flash de l'éclair mes yeux.

Je n'ai pas d'oreilles, je fais de ma sensibilité mes oreilles.

Je n'ai pas de membres, je fais de ma promptitude mes membres.

Je n'ai pas de lois, je fais de mon autodéfense ma loi.

Je n'ai pas de stratégie, je fais du droit de tuer celui de protéger ma stratégie.

Je n'ai pas de dessein, je fais de la saisie instinctive de l'opportunité mon dessein.

Je n'ai fais pas de miracle, je fais du respect de la loi mon miracle.

Je n'ai pas de principes, je fais de mon adaptation en toutes circonstances mon principe.

Je n'ai pas de tactique, je fais de la vacuité et de la plénitude ma tactique.

Je n'ai pas de talents, je fais de mon esprit prêt à réagir mon talent.

Je n'ai pas d'amis, je fais de mon esprit mon ami.

Je n'ai pas d'ennemis, je fais de l'imprudence mon esprit.

Je n'ai pas d'armure, je fais de ma bienveillance mon armure.

Je n'ai pas de château, je fais de mon esprit inébranlable mon château.

Je n'ai pas d'épée, je fais de mon non-être mon épée."

 

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Vendredi 27 mai 2005

Quand Notre-Seigneur vint sur cette terre pour sauver le monde, Il prit part à la Cène et dit à Ses apôtres : "L'un de vous me trahira." Seigneur, en vérité, il en fut comme Il l'avait dit ; et celui qui commit ce forfait fut retranché de sa compagnie - comme Il l'avait dit aussi. Seigneur, il arriva ensuite que Notre Seigneur souffrit pour nous mort et passion, et qu'un chevalier demanda Son corps pour Le descendre de la Croix. Seigneur, Il lui fut donné en guise de salaire pour son service. Seigneur, Notre Seigneur aima beaucoup ce soldat, puisqu'il voulut lui être donné, et y consentit. Seigneur, Ses apôtres en eurent par la suite bien des peines et bien des angoisses. Seigneur, il arriva, longtemps après la Résurrection de Notre Seigneur, que ce soldat se trouva, avec une grande partie de son lignage, et d'autres gens qui s'en allaient à sa suite, dans une région désertique et sauvage - et c'était après la vengeance de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Seigneur, ils eurent à souffrir une grande famine, et ils s'en plaignirent au chevalier qui était leur chef ; il pria Notre Seigneur de manifester par un signe la raison pour laquelle Il voulait qu'ils souffrent cette calamité. Et Notre Seigneur Dieu lui commanda de construire une table, de la couvrir de toile blanche, et de poser dessus le Vaissel tout recouvert, au haut de la table en face de lui.

Seigneur, ce Vaissel lui avait été donné par Jésus-Christ ; et c'est par son entremise qu'il sépara les bons des méchants. Seigneur, celui qui pouvait s'asseoir à cette table pouvait voir s'accomplir tous les désirs de son coeur.

Seigneur, il y eut toujours à cette table un siège vide qui symbolise la place où Judas était assis lors de la Cène, quand il entendit ce que Notre Seigneur disait à son propos. Seigneur, il fut retranché de la compagnie de Jésus-Christ, et sa place resta vide jusqu'à ce que Notre Seigneur y mette un autre qui le remplace pour compléter les Douze, et c'est la signification de ce siège vide. Ainsi, ces deux tables sont complémentaires, et c'est ainsi que Notre Seigneur exauça le désir des hommes. ..

A cette seconde table, on appelle Graal ce Vaissel dont les compagnons de Joseph recevaient la grâce. Seigneur, si vous voulez m'en croire, vous fonderez une troisième table au nom de la Trinité : ces trois tables signifieront la Trinité en trois personne, le Père, le Fils et le Saint Esprit. Je vous garantis qui si vous accomplissez cela, vous en retirerez grand profit et grand honneur, aussi bien au corps qu'à l'âme, et que de votre temps se produiront de grandes merveilles. Si vous voulez le tenter, je vous y aiderai ; et je vous assure que ce sera au nombre des prodiges dont on parlera le plus parmi le peuple, car Notre Seigneur a donné une très grande grâce à ceux qui sauront en parler ; et je vous dis que ce Vaissel et ceux qui le gardent sont venus sans ces régions, en Occident, par la volonté de Jésus-Christ. Ceux-là même qui ignorent où se trouve le Vaissel sont venus ici, en ce lieu où Notre Seigneur les a conduits, Lui qui accomplit tout ce qui est bon. Si vous voulez m'en croire, vous tiendrez compte de tout cela et vous accomplirez ce que je vous suggère ; et si vous le faites, si vous acceptez de me faire confiance, vous en serez fort heureux dans l'avenir.;;

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Vendredi 27 mai 2005

 

« Alors recommença la céleste cérémonie que Lancelot n'avait fait qu'entrevoir de loin. Sur la Table d'argent le Graal parut de nouveau, mais découvert et rayonnant d'un indicible éclat. Puis, du haut des cieux ouverts, on vit descendre quatre anges soutenant une chaire où un évêque était assis, la mitre en tête et la crosse en main.

Les chevaliers s'émerveillaient, sachant que ce Josèphe, fîls de Joseph d'Arimathie, était mort depuis plus de trois cents ans. Mais l'évêque parla et leur dit: « Ne vous étonnez pas de me voir ici devant le Saint Graal: vivant, je le servais; esprit, je le sers encore. « Après ces mots il s'approcha de la Table d'argent et se prosterna devant le Saint Graal, les genoux et les coudes à terre. A ce moment entra dans la salle une procession d'anges; les deux premiers portaient des cierges ardents, le troisième un voile de soie vermeille; le quatrième tenait d'une main une lance dont le fer saignait et de l'autre un vase où tombaient les gouttes de sang. Ils allèrent vers la Table; et ceux qui portaient des cierges les y posèrent; le troisième plaça le voile de soie auprès du Graal, et le quatrième tint hampe. Puis il l'écarta, et Josèphe, prenant le voile de soie, en recouvrit le Saint Graal Ensuite l'évêque parut célébrer comme une messe aux rites inconnus. A un moment de l'Élévation, l'hostie qu'il avait puisée dans le Graal prit entre ses mains l'apparition d'un enfant; puis elle revint à sa forme première et il la remit dans le Vase. Alors il fit signe aux chevaliers de s'asseoir devant la Table et disparut.

Les douze chevaliers, en grand émoi et en grande crainte, s'assirent devant la Table. Or du Saint Graal ils virent surgir un fantôme au doux visage souffrant, qui avait les mains et les pieds sanglants, une plaie au côte, et qui leur dit: « Mes chevaliers, mes fils loyaux, qui m'avez tant cherché que je ne puis plus me cacher de vous, voici que vous êtes assis à ma table, où nul homme ne fut depuis le jour de la Cène, voici que le vase de votre nourriture est le Graal, celui-là même où je mangeais l'agneau pascal avec mes disciples !

Et ayant pris dans ses mains le Saint Graal, Il leur donna le pain et le vin comme Il les avait donnés aux Apôtres. Puis Il ordonna à Galaad de guérir le Roi Pêcheur et de partir ensuite, avec ses deux compagnons, vers la cité sainte de Sarras, où il aurait du Graal la révélation suprême. Et puis la divine Apparition s'évanouit. Galaad, ayant pris du sang qui découlait de la Lance, en oignit le corps du Roi infirme. Et aussitôt le vieillard se leva, guéri du mal qui si longtemps l'avait accablé. Et les terres du royaume, en même temps que lui revinrent à la vie. Les campagnes dévastées retrouvèrent subltement leur fécondité de jadis: elles se vetirent de fleurs et de moissons; les arbres à demi effeuillés se couvrirent de frondaisons et de fruits. Et de beaux poissons jouèrent, couleur d'or, d'argent et de pierreries, dans les eaux du fleuve où, chaque jour espérant la fin de sa misère, le Pêcheur dolent traînait en vain ses lignes. Car les temps étaient révolus, le Héros du Graal était venu.

Galaad, Perceval et Bohort allèrent au rivage de la mer et y retrouvèrent la Nef merveilleuse de Salomon, Y étant entrés, ils virent, sur la Table d'argent le Saint Graal couvert de soie vermeille. Tandis qu'ils s'étonnaient, le vent soudain se leva, gonfla la Nef et l'emporta vers la haute mer. Longtemps ils naviguèrent; mais un soir Bohort dit à Galaad: « Seigneur vous ne vous êtes point encore couché dans ce Lit, que pour vous prépara le sage Salomon; ne conviendrait-il pas de le faire ? « Galaad cette nuit-là y reposa Le lendemain, à l'aurore, ils étaient sous les murs de Sarras.

Au plus haut de la cité sainte se dressait un temple prodigieux, qu'on appelait le Palais Irréel. Nul vivant n'habitait ces hautes tours, si brillantes qu'elles paraissaient faites des rayons d'or du soleil; seuls les Esprits

bienheureux y conversaient. Ils débarquèrent, emportant la Table d'argent pour l'y déposer. Mais la route était escarpée et la Table pesante. Galaad, avisant un infirme qui mendiait aux portes de la ville, lui cria:

-Bonhomme, aide-nous à porter cette Table au Palais, là-haut.

-Hélas ! mon bon seigneur, que dites-vous ! Il y a bien dix ans que je ne peux plus me traîner qu'avec des béquilles.

-Lève-toi et ne doute point: tu es guéri. Et le paralytique se leva guéri. Il vint aider Galaad et à tous ceux qu'il rencontrait il disait le miracle.

Avant qu'ils fussent parvenus au Palais, une grande foule accourue les escortait, pour voir l’infirme qui avait été guéri. Cependant, au port, un esquif sans aviron et sans voile était venu doucement se ranger contre la Nef; nul marinier ne le manœuvrait, et personne ne pouvait dire de quel point de l'horizon il avait surgi. C'était le tombeau flottant de la sœur de Perceval. « Voyez, se disaient entre eux les trois chevaliers, comme la morte tient sa promesse ! « Ils lui donnèrent, au Palais Irréel, la sépulture qui convenait à une fille de roi et à un corps saint. Quand le roi du pays, qui était sarrasin, connut ces miraculeuses nouvelles, il voulut voir les trois chevaliers et leur fit raconter leurs aventures. Mais il n'en crut rien; il jugea que c'étaient trois enchanteurs et traîtres mauvais, et les fit jeter en prison. Or il advint qu'au plus profond de leur cachot une lumière surnaturelle brilla, comme si le mur se fût ouvert sur l'infini du ciel. C'était le Saint Graal; et tant qu'ils furent enfermés, il emplit leur prison de clarté et leurs âmes de béatitude. Cependant le roi sarrasin, atteint soudain d'un mal mystérieux, languissait et ne pouvait ni guérir ni mourir. Au bout d'un an, parvenu à la limite de la souffrance et de la faiblesse, le repentir lui vint. Il manda les trois chevaliers et leur cria merci de ce qu'il les avait maltraités à tort. Ils lui pardonnèrent volontiers, et aussitôt il goûta l'apaisement de la mort. Ceux de la cité tenaient conseil en grande perplexité. Mais un inconnu leur suggéra l'idée d'élire pour roi le plus jeune des trois chevaliers. Ils prirent donc Galaad et, qu'il le voulût ou non, lui mirent la couronne en tête. Devenu seigneur de la terre, Galaad fit faire au Palais une arche d'or et de pierres précieuses, qul abritait la Table et le Saint Graal. Chaque jour avec ses compagnons, il y venait prier.

Un an jour pour jour après le couronnement de Galaad, les trois chevaliers, en arrivant devant l'arche, y virent une apparition. Le bienheureux évêque Josèphe était là, entouré d'anges en si grand nombre qu'on eût dit Jésus-Christ en personne. De nouveau l'office merveilleux se déroula avec ses pompes paradisiaques, célébré par un Esprit, servi par des Esprits. Mais quand vint le moment le plus sacré, l'évêque, se tournant vers Galaad, lui dit: « Bon chevalier, viens et tu connaîtras enfin ce que tu as tant désiré. « Il découvrit le Graal et Galaad s'en approcha. Toute sa chair mortelle tremblait; dès qu'il se fut penché au bord du Vase divin, il s'écria: « O splendeur ! Lumière sur le monde ! Tous les voiles se déchirent: le secret de la Vie universelle apparaît ! Oh ! toutes les peines, tous les sacrifices sont à cette heure justifiés. Car c'est la plus haute destinée humaine de toujours s'efforcer vers la vie selon l'Esprit, vers la Connaissance ! O voici la merveille suprême: contempler et comprendre ! « Il voulut revenir Vers ses compagnons, fit en chancelant quelques pas; en ses yeux brillait une clarté qui déjà n'était plus humaine. Il leur donna le baiser de paix, murmura le mot: Adieu ! et, s'étant retourné vers le Graal, il tomba la face contre les dalles, mort. A cet instant Perceval et Bohort virent une main apparaître dans les airs, prendre le Saint Graal et l'emporter pour toujours. Car depuis nul mortel n'a jamais osé prétendre avoir vu de ses yeux le Vase merveilleux. Au Palais irréel, séjour des Esprits, Galaad fut enseveli à la place même où il avait expiré. Perceval se retira au désert et y vécut en ermite quelques mois encore. Mais quand Bohort se vit seul en ces terres lointaines devers Babylone, il reprit le chemin du royaume de Logres, passa la mer et arriva enfin à la cour d'Artus, où depuis longtemps on le croyait perdu.

Les récits qu'il fit des aventures du Saint Graal furent mis en écrit par les clercs du roi et conservés à l'abbaye de Salisbury. L'histoire qu'on vient de lire en fut tirée par Maître Gautier Map archidiacre d'Oxford pour l'amour du roi Henri son seigneur.

Par Gautier Map - Publié dans : chevalerie
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Lundi 2 mai 2005

Ici commence le prologue de la Règle des pauvres soldats du Christ et du Temple de Salomon

Art 1.

Nous parlons en premier à tous ceux qui ont le mépris de suivre leur propre volonté, qui désirent servir le cœur pur le véritable Souverain Roi et qui, avec une intense sollicitude, préfèrent user de la très noble arme de l'obéissance avec persévérance. A vous qui êtes de cette chevalerie séculière qui fut jusqu'à ce jour, en laquelle le Christ ne fut pas nus en témoignage, mais que vous avez embrassée par la seule faveur humaine; nous vous avertissons que vous serez parmi ceux que Dieu a élu de la masse de perdition et qu'Il a réuni par sa bienveillante générosité pour la défense de la sainte Eglise afin que vous vous hâtiez de vous joindre à eux perpétuellement.

Art 2.

Avant toute chose, toi qui es chevalier du Christ, choisissant une sainte conversion, ajoute à ta profession une sainte diligence et une ferme persévérance, qui est si digne et si sainte à être connu de Dieu, que si elle est gardée avec pureté et durée, te fera mériter une place parmi les martyrs qui donnèrent leur âme pour le Christ. Alors en cela l'Ordre de la chevaleries refleurit et revit; cet ordre qui méprisait alors l'amour de la justice en ne défendant ni les pauvres ni les églises, tâche qui pourtant lui incombait, préférant voler, dépouiller et tuer. Bien agit envers Dieu et notre Sauveur Jésus-Christ celui qui dirige ses amis depuis la Cité sainte jusqu'aux marches de France et de Bourgogne, lesquels pour notre salut et pour la propagation de la vraie foi ne cessent d'offrir le sacrifice agréé de leur âme à Dieu.

Art 3.

C'est ainsi qu'en toute joie et toute fraternité, à la prière de maître Hugues ( Hugues de Payns fondateur et premier Maître de l'Ordre ) par qui la dite chevalerie prit naissance, nous nous assemblâmes a Troyes, venant des diverses provinces ultramontaines, sous la conduite de Dieu, avec la grâce du Saint-Esprit, pour la fête solennelle de saint Hilaire, ( le 14 janvier ) en l'an 1128 de l'incarnation du Fils de Dieu, neuvième année depuis le commencement de la dite chevalerie. Et nous pûmes entendre de la bouche du devant dit maître Hugues les divers chapitres des manières et observances de l'ordre de chevalerie, et, selon la modeste étendue de notre science, nous louâmes ce qui nous sembla bon et profitable et nous rejetâmes ce qui nous sembla inutile.

Art 4.

Et tout ce qui, en ce présent concile, ne put être relaté ou enregistré, loin de l'abandonner à notre légèreté, avec sagesse nous le laissâmes à la providence et à la discrétion de notre vénérable père Honorius ( Honorius II Pape de 1124 à 1130 ) et à l'illustre Etienne, patriarche de Jérusalem, ( patriarche de 1128 à 1130 ) qui n'ignore rien des besoins et des ressources de la Terre d'Orient et des pauvres soldats du Christ. Par le conseil de l'autorité commune, tout ceci nous l'approuvâmes. Maintenant puisqu'un très grand nombre de pères qui s'assemblèrent en ce concile d'inspiration divine reconnurent l'autorité de notre dit, nous ne devons pas passer sous silence les véritables sentences qu'ils découvrirent et proférèrent.

Art 5.

Moi, Jean Michel, par la grâce de Dieu, méritai d'être l'humble écrivain du présent texte à la demande du concile et du vénérable père Bernard, abbé de Clairvaux, à qui avait été confiée cette tâche.

Art 6.

Les noms des pères qui furent au concile. En premier: Matthieu, évêque d'Albano, légat par la grâce de Dieu de la sainte Eglise de Rome. Le second. Renaud, archevêque de Reims. Le troisième: Henri, archevêque de Sens. Et après leurs souffrageants: Goeffroi, évêque de Chartres; Gocelin, évêque de Soissons; l'Évêque de Paris; l'Évêque de Trois; le Prélat d'Orléans; l'Évêque d'Auxerre; l'Évêque de Meaux; le Prélat de Châlons; l'Évêque de Laon; l'Évêque de Beauvais; l'Abbe de Vézelay qui fut, par la suite, fait archevêque de Lyon et légat de la sainte Église de Rome; l'Abbe de Cîteaux; l'Abbe de Pontigny; l'Abbe de Trois-Fontaines; l'Abbe de Saint Denis de Reims; l'Abbe de Saint-Étienne de Dijon; l'Abbe de Molesmes; sans oublier le ci-devant nommé Bernard, abbé de Clairvaux. Ils louèrent tous d'une voix franche la sentence prescrite. Il y avait aussi maître Aubri de Reims; maître Fouchier et plusieurs autres qu'il serait long d'énumérer. Il y en avait d'autres, des non-lettrès, dont nous pouvons garantir qu'ils n'étaient pas moins des témoins aimant la Vérité. A savoir: le comte Thibaud, le Comte de Nevers et André de Baudemant qui étaient au concile et qui, avec un soin extrême, étudièrent le meilleur et délaissèrent ce qui semblait sans raison.

Art 7.

Il y avait aussi le maître de la chevalerie, le nommé Hugues, et les frères qui l'accompagnaient. A savoir: frère Godefroy, frère Roland, frère Goeffroy-Bissot, frère Payen de Montdidier et Archambaut de SaintAmand. Ce même maître Hugues avec ses disciples fit savoir aux susnommés pères les manières et observances au commencement de son ordre de chevalerie selon l'étendue de sa mémoire et selon l'exorde de Celui qui
dit :
C'est moi qui suis le principe, moi qui vous parle" (C'est-à-dire le Christ, voir l'Evangile selon Saint Jean, VIII, 25).

Art 8.

Il plut au concile que les avis " qui furent examinés et corrigés avec diligence à la lumière des saintes Écritures tant avec la providence du Pape de Rome qu'avec celle du Patriarche de Jérusalem et l'assentiment du chapitre des pauvres soldats du Christ qui sont à Jérusalem " soient mis par écrit, qu'ils soient transmis sans oubli, fermement gardés; allant en droite ligne à son fondateur, qui est plus suave que le miel, s'identifiant ainsi comme le fait l'absinthe avec la quintessence de son amertume, méritant de parvenir à la dignité, se distinguant en servant et pouvant servir dans l'infinité des siècles des siècles. Amen.

Ici commence la Règle des chevaliers du Temple

Art 1.

De l'audition de l'office divin.

Vous qui renoncez à vos propres volontés pour être, pour le salut de vos âmes a tout jamais, les soldats du Souverain Roi par les armes et à cheval, vous vous appliquerez dans tous les cas à entendre avec un pieux désir les matines et l'office en entier selon les dispositions canoniques et les habitudes des Maîtres réguliers de la Cité sainte. Pour cela, vénérables frères, vous vous devez à l'extrême parce que vous avez promis de mépriser ce monde trompeur, perpétuellement, pour l'amour de Dieu aux dépens de la vie présente et des tourments de vos corps: rassasié et sanctifié par le corps du Christ, fortifié et instruit par ses préceptes, nul ne doit, après l'accomplissement de l'office divin, craindre d'aller à la bataille mais doit être prêt pour la couronne du sacrifice.

Art 2.

Que faire si l'on n'a pu entendre l'office.

Mais si d'aventure, pour les besoins de la chrétienté d'Orient, un frère est éloigné, chose qui ne saurait manquer d'advenir, et qu'il ne peut entendre, par cette absence, l'office divin, nous lui demandons de dire de vive voix: pour matines, treize oraisons; pour chacune des heures, sept oraisons; pour les vêpres, neuf oraisons. Mais si cela arrive, ceux qui, pris par cette tache salutaire, ne peuvent assister à l'heure dite à l'office divin, n'en sont pas pour autant dispensés et restent en dette vis-à-vis de Dieu.

Art 3.

Des frères défunts.

Lorsqu'un frère passe de vie à trépas, lequel n'est épargne a personne, nous demandons de dire une messe solennelle pour le repos de son âme; et l'office doit être accompli par les prêtres qui servent le prêtre supérieur, les chapelains, les clercs: vous qui oeuvrez par charité à terme. Et les frères qui servent passeront la nuit toute entière en oraison pour le salut des frères défunts, ils s'acquitteront de cent oraisons durant les sept jours qui suivent le décès; ainsi nous demandons que du jour du décès du frère jusqu'au jour d'accomplissement des cent oraisons que celui-ci soit l'objet de la plus pure attention fraternelle. Aussi prions-nous, au nom de la miséricordieuse et divine charité, et demandons par notre autorité pastorale que, chaque jour, soit dépensé ce qui devait être donné au frère disparu, et ce jusqu'au quarantième jour, pour sustenter un pauvre tant en viande qu'en boisson. Nous défendons expressément toutes les autres offrandes que les pauvres soldats du Christ ont coutume de faire d'eux-mêmes pour soulager la misère: que ces offrandes soient faites à l'occasion de la mort d'un frère, de la fête de Pâques ou de toute autre fête.

Art 4.

Des dons aux chapelains.

Toutes les offrandes et toutes les aumônes de quelque manière qu'elles soient faites aux chapelains ou à ceux qui servent à terme, à I'unanimité du chapitre, nous demandons qu'ils les rendent avec sollicitude. Les serviteurs de l'église, selon l'autorité, reçoivent la subsistance et le vêtement, et ne peuvent prétendre à rien d'autre à moins que le Maître, de son bon gré, ne le leur donne par charité.

Art 5.

Des chevaliers qui oeuvrent à terme.

En vérité, sont chevaliers de la maison de Dieu et du Temple de Salomon, ceux qui, par miséricorde, servent a terme avec vous. Nous vous d dons par compassion et vous prions, si la puissance redoutable de Dieu fauche l'un d'eux pendant son temps, pour l'amour de Dieu, par chante fraternelle et pour le repos de son âme, de nourrir un pauvre pendant sept jours et que chacun dise, trente oraisons à Dieu.

Art 6.

Du don de soi.

Nous décidons qu'aucun frère du Temple ne saurait accomplir le don de soi si, de jour comme de nuit, il ne reste avec un cœur pur. dans le déroulement de ses actes: en pouvant se comparer au plus sage des prophètes qui dit: " je prendrai le calice du salut " . C'est-à-dire le salut par ma propre mort, imitant ainsi la mort du Christ par ma propre mort. Parce que comme le Christ sacrifia sa vie pour mon salut, de même je suis prêt à mettre ma vie au service de mes frères. Telle est l'offrande qui convient, tel est le sacrifice que Dieu agréé.

Art 7.

De la station debout pendant l'office.

Il nous a été rapporté par des témoins dignes de foi que, sans modération, vous entendiez l'office divin debout: cela nous ne vous recommandons pas de le faire, et même nous le blâmons. Mais, tant aux forts qu'aux faibles, afin d'éloigner le scandale, nous vous commandons de chanter assis le psaume " Venite esxultemus Domino " (I'invitatoire et l'hymne en entier). Nous vous commandons, vous qui êtes assis, à la fin du psaume quand résonne le " Gloria patri ", priant vers l'autel en l'honneur de la sainte Trinité, de vous lever et aux faibles de s'incliner. Ainsi nous vous commandons de rester debout lorsque l'Évangile se lira, que le " Te Deum lau,amus " résonnera, et durant toutes les laudes jusqu'au " Benedicamus Domino " ainsi que durant les matines à la Vierge Marie.

Art 8.

De l'attitude durant le repas.

Au palais, qu'il serait mieux de nommer réfectoire, vous devez manger en commun. Quand d'inéluctables signes d'ignorance se manifestent, il convient de les élucider avec calme et en privé. Tout le temps qui vous est nécessaire à table doit être autant d'instants où s'exerce l'humilité et la pieuse soumission. Comme dit l'Apôtre: " Mange ton pain en paix ", et le Psalmiste vous vivifie en disant: " je mettrai continuellement un frein à ma bouche ", c'est-à-dire je reste silencieux pour ne pas faillir, c'est-à-dire en parole, c'est-à-dire je mets un frein à ma langue pour ne pas parler à mal.

Art 9.

De la lecture durant le repas.

On récitera la sainte Écriture tout le temps que dure le déjeuner et le dîner. Pour honorer Dieu, nous devons écouter attentivement son Verbe salutaire et ses préceptes. Le lecteur de la sainte Écriture vous enseigne à garder le silence.

Art 10.

De la consommation de la viande.

Il vous suffit de manger de la viande trois fois par semaine excepté le jour de la fête de la Nativité de notre Seigneur, de Pâques, de la fête de Notre-Dame et de la Toussaint, parce qu'une fréquente consommation de viande altère le corps. mais s'il advient que le mardi soit l'un de ces jours de jeûne où l'on ne doit pas manger de viande, il en sera donné abondamment le lendemain. Le dimanche il sera donné deux plats de viande convenables à tous les frères du Temple ainsi qu'aux chapelains. Aux autres, les écuyers et les sergents, se contenteront d'un seul plat en rendant grâce à Dieu.

Art 11.

De la tenue pendant le repas.

Il faut que les frères mangent deux à deux afin qu'ils aient le souci l'un de l'autre et qu'aucune fausse réserve ou aucune rudesse se mêle ainsi au repas en commun. Il nous semble juste que chaque soldat ou frère reçoive une égale mesure de Vin.

Art 12.

Du repas sans viande.

Les autres jours, à savoir le deuxième, le quatrième et aussi le samedi, nous croyons suffisant de donner deux ou trois plats de légumes ou d'autre aliment ou encore de la soupe. Et nous demandons que cela soit respecté; car si, par hasard, un frère ne peut manger de l'un des plats, qu'il puisse en manger d'un autre.

Art 13.

Des aliments du vendredi.

Le sixième jour que soit donné la nourriture du carême par respect pour la passion du Christ, à toute la congrégation (exception faite pour les malades et les faibles); ceci s'appliquera de la Toussaint à Pâques, a l'exception de la fête de la Nativité, de celle de Notre Dame et de la fête des apôtres. Le reste de- I'année, si un jeûne général n'est pas décrété, on pourra manger deux fois.

Art 14.

Des grâces à rendre après le repas.

Après le déjeuner et le dîner, dans une église si elle est proche ou sinon là où ils sont, les frères devront rendre grâce, avec humilité, au Christ qui est le suprême Pourvoyeur. Que les restes de pain soient donnés aux serviteurs et aux pauvres par charité fraternelle. Que les pains restés entiers soient conservés.

Art 15.

Du don de la dixième part du pain.

Le vœu de pauvreté est à mettre en avant parce que le règne des Cieux appartient indubitablement aux pauvres. Pour que la foi chrétienne en ceci soit reconnue, il convient de donner chaque jour le dixième du pain par votre aumônier.

Art 16.

De la collation.

Quand le jour s'en va et que la nuit vient, lorsque la cloche sonne ou selon les usages de la contrée, que tous se rendent aux complies. Mais nous demandons auparavant de prendre une collation générale. Cette collation sera mise à l'arbitrage du Maître, jugeant quand il faut donner de l'eau ou, par miséricorde, modérément du vin. En vérité, il convient d'en prendre avec mesure et non par excès parce qu'il détourne de Dieu les sages.

Art 17.

Du silence.

A la fin des complies, il convient d'aller se coucher. Dans ce cas à la suite des complies, aucune permission n'est donnée aux frères de parler publiquement à moins d'une impérieuse nécessité. S'il a besoin de parler à son écuyer, qu'il le fasse avec modération. Mais si, parce que la durée du jour n'ayant suffi, vous êtes poussé par une impérieuse nécessité liée aux besoins de la chevalerie ou de votre maison, dans cet intervalle à la sortie des complies, il vous est alors possible, à un certain nombre de frères ou même au Maître, de parler mais avec mesure. Et nous demandons qu'il en soit fait ainsi parce qu'il est écrit: " L'abondance de parole ne va pas sans faute" et aussi: " Mort et vie sont au pouvoir de la langue". Dans les entretiens, nous défendons toutes les paroles oiseuses, les bouffonneries et les éclats de rire. Et en respectant tout ce qui précède, lorsque vous irez au lit, nous vous commandons de dire une oraison à Dieu avec humilité et dévotion.

Art 18.

De la dispense des matines.

Les frères qui sont épuisés peuvent être dispensés des matines qu'avec l'assentiment du Maître ou de ceux qui en sont chargés par le Maître. Nous commandons cependant à ces derniers de chanter treize oraisons afin que l'âme loi s'accorde à la voix comme le dit le prophète: " Chantez pour Dieu de tout votre art " et aussi Je chanterai tes louanges en présence des anges ". Que ceci soit fait selon l'arbitrage du Maître.

Art 19

De la vie en commun.

On lit dans la sainte Écriture: " On distribuait à chacun selon ses besoins ". En cela, nous ne disons pas que tous doivent être acceptés mais qu'il faut avoir considération de la faiblesse. Que celui qui a peu de maux rende grâce à Dieu et ne s'attriste pas; que celui qui souffre plus s'humilie pour sa faiblesse et ainsi qu'il s'affermisse sans s'enorgueillir de sa propre miséricorde; et ainsi tous les membres seront en paix. Nous défendons aussi que nul ne fasse abstinence sans mesure, mais qu'il vive pleinement la vie commune.

Art 20.

Des vêtements.

Nous demandons que les vêtements soient d'une même couleur, à savoir blanche, noire ou, comme on la nomme, de bure. Nous octroyons à tous les frères chevaliers le manteau blanc, en hiver comme en été, puisqu'ils ont abandonné une vie de ténèbres, afin qu'ils se reconnaissent comme réconciliés avec le Créateur par ce vêtement blanc, signe de pureté, la blancheur étant le signe de chasteté. La chasteté est tranquillité de l'âme et santé du corps. Si un frère ne reste pas chaste, il n'obtiendra ni le repos éternel ni la vision de Dieu, comme le dit l'apôtre Paul: " Recherchez la paix avec tous, et la pureté sans laquelle personne ne verra le Seigneur ". Mais ces vêtements doivent être sans arrogance ni ostentation, nous ordonnons à tous que chacun ne puisse se vêtir et se dévêtir, se chausser ou se déchausser comme bon lui semble. L'intendant ou celui qui est en charge de cette fonction doit attribuer aux frères suivant leurs besoins des vêtements ni trop court ni trop long mais à la juste mesure de l'utilisateur. Ceux qui reçoivent des vêtements neufs doivent rendre les anciens, en les remettant où il convient ou à celui qui tient cet office, pour qu'ils soient donnés aux écuyers et aux sergents et parfois aux pauvres.

Art 21.

De l'interdiction du port du manteau blanc.

Nous réfutons fermement la présence de celui qui serait dans la maison de Dieu et des chevaliers du Temple sans le discernement et l'avis de tout le chapitre; et nous ordonnons de combattre fermement cette faute particulière. Que les écuyers et les sergents il, n'aient pas de vêtements blancs, car ce serait un grand préjudice. Dans les provinces d'outre-mont, des faux frères, mariés ou autres, surgirent en se disant du Temple alors qu'ils étaient du siècle. Ceux-ci impliquèrent tant de préjudices et de données à l'ordre du Temple; et les sergents du Temple n'eurent pas à s'en enorgueillir, car, à cause de cela, ils firent naître de nombreux scandales. Donc qu'ils soient vêtus de noir; qu'ils mettent, si l'on ne peut trouver d'autre toile, les toiles que l'on trouvera dans la province d'une seule couleur et à bas prix, c'est-à-dire de la bure.

Art 22.

Les chevaliers du Temple doivent être vêtu de blanc.

A nul autre, s'il n'est nommément chevalier du Christ, nous octroyons le droit de porter le manteau blanc et la robe blanche.

Art 23.

Du port de la fourrure.

Nous décidons d'un commun avis qu'aucun frère du Temple n'ait de fourrure, ni de pelisse ou autre qui servent à couvrir le corps, ni même de couverture. Nous autorisons celles d'agneau ou de mouton.

Art 24.

Du don des vêtements usagés.

L'intendant et le drapier donneront avec loyauté et équité aux écuyers, aux sergents et parfois aux pauvres, avec tous les égards, les anciens vêtements.

Art 25.

Du frein au soucis d'élégance.

Si un frère du Temple par un mouvement d'orgueil ou par désir veut avoir le plus beau ou le meilleur vêtement, comme une chose due, qu'il lui soit donné le plus vil.

Art 26.

De la quantité et de la coupe des vêtements.

Il convient de porter son attention sur la quantité des vêtements et sur les proportions du corps: grandeur et corpulence; que ceci soit à la charge du drapier.

Art 27.

De la juste mesure des vêtements.

L'intendant doit tenir compte du regard des frères pour la longueur du vêtement qui doit être déterminée avec exactitude afin que les yeux des médisants ne puissent rien noter. Et ainsi il doit penser avec humilité à recevoir en toute chose le don de Dieu.

Art 28.

Au sujet des cheveux.

Tous les frères du Temple doivent avoir en principe les cheveux ras afin qu'ils puissent se considérer comme reconnaissant la règle en permanence; afin de respecter le règle sans dévier, ils ne doivent avoir aucune inconvenance dans le port de la barbe et des moustaches.

Art 29.

Des becs et des lacets de souliers.

Les becs et les lacets sont une habitude des païens. Et comme nous reconnaissons celle-ci comme une abomination, nous défendons que quiconque en ait. Nous interdisons formellement aux serviteurs les becs et les lacets, les cheveux longs et les vêtements d'une longueur immodérée. Car s'applique aux serviteurs du Souverain Créateur de l'intégralité du Monde ceci qu'il énonce: "Sois pur comme je suis pur ".

Art 30.

Du nombre (d'écuyers) et de chevaux.

Chaque frère ne peut avoir que trois chevaux, à moins qu'il n'ait une permission du Maître, parce que la Maison de Dieu et du Temple de Salomon ne peut permettre, par manque de prévoyance, de risquer d'accroître la pauvreté.

Art 31.

Du service de l'écuyer.

Chaque frère ne peut avoir qu'un seul écuyer; et si cet écuyer sert gracieusement, c'est-à-dire par esprit de charité, le frère ne doit pas le frapper pour quelque faute qu'il fasse.

Art 32.

Comment sont reçus les frères qui servent à terme.

A tous les chevaliers qui, l'âme pure, désirent servir jésus Christ à terme dans cette maison, nous commandons de se procurer, par une juste négociation, un cheval, des armes et tout ce qui leur sera nécessaire. Ensuite nous demandons à l'une et à l'autre partie d'apprécier équitablement la valeur du cheval, et, pour qu'il ne soit pas oublié, de noter par écrit son prix. Et que tout ce qui est nécessaire au chevalier, à son écuyer et à ses chevaux (en comptant les fers des chevaux) leur soit donné selon les ressources de la Maison avec un sentiment de charité fraternelle. Si à la fin de son terme, le chevalier désire regagner son pays, qu'il laisse par amour de Dieu la moitié du prix du cheval au Temple et s'il veut, il recevra l'autre moitié comme un don de ses frères.

Art 33.

De l'obéissance.

Il convient, car rien n'est plus cher au Christ, que les chevaliers qui sont proférés, pour accomplir leur service, pour obtenir la gloire béatifique ou pour éviter le feu de l'Enfer, observent une obéissance sans faille envers le Maître. Lorsqu'un ordre aura été émis par le Maître, ou par celui à qui le Maître en aura donné le pouvoir, qu'il soit exécuté sans le moindre délai comme si c'était Dieu qui l'avait commandé. Ainsi que le dit cette vérité: " Au premier mot ils m'obéissent ".

Art 34.

Du séjour dans la Cité.

Nous commandons fermement à tous les chevaliers qui ont renoncé à leur volonté propre, comme à tous ceux qui servent à terme, de ne point aller dans la Cité de Jérusalem sans la permission du Maître, ou de celui à qui le Maître en a donné le pouvoir, excepté de nuit au saint Sépulcre et sur les lieux de prières qui se trouvent dans les murs de la Cité sainte.

Art 35.

Des déplacements.

Ceux qui se déplacent n'osent parcourir leur chemin, ni de jour ni de nuit, s'ils ne sont protégés par les chevaliers ou les frères du Temple. En campagne, lorsqu'ils sont au campement, aucun chevalier, ni aucun écuyer, ni aucun sergent, ne doit aller au campement d'un autre chevalier pour le voir ou pour lui parler sans la permission du Maître ou de son représentant. Par ce concile qui est ordonné par Dieu, nous commandons que nul ne combatte ni ne se repose selon son propre vouloir, mais qu'il le fasse selon les commandements du Maître auquel tous se soumettent, s'efforçant de suivre cette sentence de notre Seigneur qui dit: " je ne viens pas accomplir ma volonté mais celle de celui qui m'a envoyé".

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Lundi 2 mai 2005

Les Obligations des Pauvres Chevaliers du Christ

Texte inédit des Constitutions signées à Narbonne en 1117,
portant la première mention historique de l'Ordre du Temple qui fut officiellement constitué à Jérusalem en 1119.

A la gloire de Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, Dieu qui fut, qui est et qui sera de toute éternité.

Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas et pour ceci, il est sage de reconnaître que Dieu est le Dieu Bon comme le Dieu Bon est Dieu.

 

Ce 13e jour du 12e mois appelé Tisri de l'an de grâce Mil cent dix-sept, faisant étape dans la plaisante cité de Narbonne au long de notre route vers la Sainte Jérusalem, Nous, Hugues de Payens et Geoffroy de Saint Omer, confortés par sept de nos compagnons, les illustres chevaliers Giambaptista de Bolandis, Pierre Despatis de Courteilles, Roland de Romer Villiers, Jean Petit de Grandjardin, André Dupuis de Sens, Didier-Ange de Tavernet et Pierre baron de Priestley, avons décidé de former une fraternelle communauté, cela pour le bien et l'utilité de tous nos frères en Jésus-Christ, pèlerins en Terre sainte, cela pour éviter discussions, échecs, soucis, dépenses et dommages provenant de désordres, agressions ou transgressions dans la protection de la route de la sainte Jérusalem.

Pour que notre entreprise chrétienne soit valable en tout temps, nous, Hugues de Payens et Geoffroy de Saint Omer, en notre nom et au nom de nos sept valeureux compagnons, nous nous constituerons, dans un esprit fraternel, en Ordre du Temple dés notre entrée dans la sainte cité de Jérusalem, nous jurant d'observer fidèlement les règlements ci-dessous définis et cela pour nous-mêmes et pour nos successeurs.

 

I. Celui qui désirera entrer dans notre Ordre devra promettre d'observer, comme nous, tous les points et articles qui sont mentionnés dans les présentes Obligations.

II. S'il se présente un homme d'arme, un moine, un bourgeois milicien qui désirent rejoindre notre Ordre, on peut les accepter. S'il s'agit d'un seigneur , il sera reçu avec tous les honneurs dus à sa qualité, lui et les gens de sa maison.

. III. Celui qui est sous la dépendance d'un Seigneur ne peut être accepté dans notre Ordre qu'avec l'assentiment de son Seigneur.

IV. On ne doit pas accepter dans l'Ordre un chevalier ou un homme d'arme qui n'a pas communié dans l'année ou qui ne pratique pas, ou qui gaspille son avoir au jeu ou avec les femmes.
Si d'aventure un quelconque de cette catégorie avait été coopté, aucun chevalier, aucun soldat ne doit avoir de contacts avec lui jusqu'à ce qu'il ait changé de vie et subi une punition accomplie devant le Dieu Bon.

V. Aucun chevalier ne doit vivre ouvertement en concubinage. Il ne peut par ailleurs commettre l'acte de procréation avec les femmes qui font partie des pèlerins dont il a la garde. S'il ne s'en abstient pas, aucun membre de l'Ordre ne doit rester dans sa troupe, ni avoir rien de commun avec lui.

VI. S'il n'est pas chevalier, celui qui aura bien servi l'Ordre intérieur durant 1 an et qui est âgé de plus de 25 ans, sera promu au grade d'Ecuyer Novice. Après un noviciat de 3 ans, avec l'accord de ses frères en Jésus-Christ il sera ensuite élevé au titre de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte.

VII. Les présentes Obligations, ainsi que les comptes de l'Ordre sont conservés dans deux livres. Le Chevalier qui a la charge des livres doit promettre à l'Ordre d'en prendre soin et de n'en laisser copie à personne, ni de les prêter à qui que ce soit afin qu'ils restent intacts.

VIII. Le chevalier qui a la responsabilité des livres de l'Ordre doit les faire lire à ses frères une fois par an, lors de l'installation de plus vénérable d'entre eux. S'il vient un membre de l'Ordre qui désire connaître les dits comptes en tout ou en partie, il doit leur en faire prendre connaissance afin qu'il n'y ait aucune équivoque.

IX. A tout chevalier qui dirige une troupe de pèlerins qui rejoint Jérusalem est dévolu le pouvoir juridique sur la troupe pour régler tous différents qui pourraient survenir entre les voyageurs ou pèlerins, Obéissance lui est due par tous ceux-ci.

X. Si un chevalier qui dirige une troupe de pèlerins vient à mourir sans avoir achevé sa route et qu'un autre chevalier s'y attelle, celui-ci doit la mener à bonne fin sans l'abandonner à un troisième, et cela afin que ceux qui ont pris le chemin de la sainte Jérusalem sous la protection de l'Ordre ne se trouvent pas dans des frais exagérés qui porteraient préjudice à la mémoire du défunt ou de l'Ordre lui-même.

XI. Le responsable d'une troupe de pèlerins et voyageurs n'a le droit de recevoir aucune rétribution pour le service qu'il dispense, outre le juste prix réclamé par l'Ordre pour les convoyer et protéger. Il ne dispose non plus d'aucun droit de cuissage et est tenu de respecter et de faire respecter les pucelles qui font partie du groupe de pèlerins, ceci au péril même de sa propre vie.

XII. Si un homme pieu désire participer au service divin ou autre voyage à destination de la sainte Jérusalem, on doit l'accueillir.

XIII. Si un pèlerin ayant entamé le voyage de la sainte Jérusalem venait à mourir, il faut que n'importe quel membre de l'Ordre se charge de l'ensevelir en terre chrétienne et de faire dire une messe en son honneur. Les frais en seront récupérés par la vente des bagages du défunt, à moins que sa famille, des proches ou amis s'en chargent.

XIV. S'il arrive qu'une plainte soit portée par un chevalier contre un autre chevalier, par un compagnon ou un pèlerin, exception faite des simples voyageurs et des hérétiques originaires de Judée, cette plainte doit être portée devant l'illustre chevalier qui détient les livres de l'Ordre. Celui-ci précise les jours où les parties doivent être entendues et la cause sera jugée dans les lieux où ont été conservés les livres de l'Ordre.

XV. Au cas où une plainte parvient au chevalier, il n'en doit pas prononcer seul une sentence mais s'adjoindre deux illustres membres de notre Ordre les plus proches. Ensemble, ils éclaireront la question et ils décideront souverainement de la sanction au nom du Dieu Bon.

XVI. Dons et amendes doivent être versés dans les troncs de l'Ordre afin que le service divin soit d'autant mieux célébré. Il en est de même des frais du voyage des pèlerins et voyageurs à destination de la sainte Jérusalem.

XV. Le dernier point est de toujours avoir bonne discrétion, comme vous pouvez le comprendre par bonne raison.

Que le Dieu Bon Vous accorde sa grâce céleste, pour bien comprendre l'importance de l'Ordre, afin d'obtenir le ciel en récompense.

 

Amen! Ainsi soit-il!
Gloire au Dieu Bon !

 

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Mercredi 27 avril 2005

PROLOGUE

A Hugues, soldat du Christ, et maître de la milice, Bernard simple abbé de Clairvaux

combattre le bon combat.

Ce n’est pas une, mais deux, mais trois fois, si je ne me trompe, mon cher Hugues, que vous m’avez prié de vous écrire, à vous et à vos compagnons d’armes, quelques paroles d’encouragement, et de tourner ma plume, à défaut de lance, contre notre tyrannique ennemi, en m’assurant que je vous rendrais un grand service si j’excitais par mes paroles ceux que je ne puis exciter les armes à la main. Si j’ai tardé quelque temps à me rendre à vos désirs, ce n’est pas que je crusse qu’on ne devait en tenir aucun compte, mais je craignais qu’on ne pût me reprocher de m’y être légèrement et trop vite rendu et d’avoir, malgré mon inhabileté, osé entreprendre quelque chose qu’un autre plus capable que moi aurait pu mener à meilleure fin, et d’avoir empêché peut-être ainsi que tout le bien possible se fît. Mais en voyant que ma longue attente ne m’a servi à rien, je me suis enfin décidé à faire ce que j’ai pu, le lecteur jugera si j’ai réussi, afin de vous prouver que ma résistance ne venait point de mauvais vouloir de ma part, mais du sentiment de mon incapacité. Mais après tout, comme ce n’est que pour vous plaire que j’ai fait tout ce dont je suis capable, je me mets fort peu en peine que mon livre ne plaise que médiocrement ou même paraisse insuffisant à ceux qui le liront.
 
 

CHAPITRE I.

Louange de la nouvelle milice.

1. Un nouveau genre de milice est né, dit-on, sur la terre, dans le pays même que le Soleil levant est venu visiter du haut des cieux, en sorte que là même où il a dispersé, de son bras puissant, les princes des ténèbres, l’épée de cette brave milice en exterminera bientôt les satellites, je veux dire les enfants de l’infidélité. Elle rachètera de nouveau le peuple de Dieu et fera repousser à nos yeux la corne du salut, dans la maison de David son fils (Luc I, passim). Oui, c’est une milice d’un nouveau genre, inconnue aux siècles passés, destinée à combattre sans relâche un double (1) combat contre la chair et le sang, et contre les esprits de malice répandus dans les airs. Il n’est pas assez rare de voir des hommes combattre un ennemi corporel avec les seules forces du corps pour que je m’en étonne ; d’un autre côté, faire la guerre au vice et au démon avec les seules forces de l’âme, ce n’est pas non plus quelque chose d’aussi extraordinaire que louable, le monde est plein de moines qui livrent ces combats ; mais ce qui, pour moi, est aussi admirable qu’évidemment rare, c’est de voir les deux choses réunies, un même homme pendre avec courage sa double épée à son côté et ceindre noblement ses flancs de son double baudrier à la fois. Le soldat qui revêt en même temps son âme de la cuirasse de la foi et son corps d’une cuirasse de fer, ne peut point ne pas être intrépide et en sécurité parfaite ; car, sous sa double armure, il ne craint ni homme ni diable. Loin de redouter la mort, il la désire. Que peut-il craindre, en effet, soit qu’il vive, soit qu’il meure, puisque Jésus-Christ seul est sa vie et que, pour lui, la mort est un gain ? Sa vie, il la vit avec confiance et de bon cœur pour le Christ, mais ce qu’il préférerait, c’est d’être dégagé des liens du corps et d’être avec le Christ ; voilà ce qui lui semble meilleur. Marchez donc au combat, en pleine sécurité, et chargez les ennemis de la croix de Jésus-Christ avec courage et intrépidité, puisque vous savez bien que ni la mort, ni la vie ne pourront vous séparer de l’amour de Dieu qui est fondé sur les complaisances qu’il prend en Jésus-Christ, et rappelez-vous ces paroles de l’Apôtre, au milieu des périls : " Soit que nous vivions ou que nous mourions, nous appartenons au Seigneur " (Rm XIV, 8). Quelle gloire pour ceux qui reviennent victorieux du combat, mais quel bonheur pour ceux qui y trouvent le martyre ! Réjouissez-vous, généreux athlètes, si vous survivez à votre victoire dans le Seigneur, mais que votre joie et votre allégresse soient doubles si la mort vous unit à lui : sans doute votre vie est utile et votre victoire glorieuse ; mais c’est avec raison qu’on leur préfère une sainte mort ; car s’il est vrai que ceux qui meurent dans le Seigneur sont bienheureux, combien plus heureux encore sont ceux qui meurent pour le Seigneur ?

2. Il est bien certain que la mort des saints dans leur lit ou sur un champ de bataille est précieuse aux yeux de Dieu, mais je la trouve d’autant plus précieuse sur un champ de bataille qu’elle est en même temps plus glorieuse. Quelle sécurité dans la vie qu’une conscience pure ! Oui, quelle vie exempte de trouble que celle d’un homme qui attend la mort sans crainte, qui l’appelle comme un bien, et la reçoit avec piété. Combien votre milice est sainte et sûre, et combien exempte du double péril auquel sont exposés ceux qui ne combattent pas pour Jésus-Christ ! En effet, toutes les fois que vous marchez à l’ennemi, vous qui combattez dans les rangs de la milice séculière, vous avez à craindre de tuer votre âme du même coup dont vous donnez la mort à votre adversaire, ou de la recevoir de sa main, dans le corps et dans l’âme en même temps. Ce n’est point par les résultats mais par les sentiments du cœur qu’un chrétien juge du péril qu’il a couru dans une guerre ou de la victoire qu’il y a remportée, car si la cause qu’il défend est bonne, l’issue de la guerre, quelle qu’elle soit, ne saurait être mauvaise, de même que, en fin de compte, la victoire ne saurait être bonne quand la cause de la guerre ne l’est point et que l’intention de ceux qui la font n’est pas droite. Si vous avez l’intention de donner la mort, et qu’il arrive que ce soit vous qui la receviez, vous n’en êtes pas moins un homicide, même en mourant ; si, au contraire, vous échappez à la mort, après avoir tué un ennemi que vous attaquiez avec la pensée ou de le subjuguer ou de tirer quelque vengeance de lui, vous survivez sans doute, mais vous êtes un homicide : or il n’est pas bon d’être homicide, qu’on soit vainqueur ou vaincu, mort ou vif, c’est toujours une triste victoire que celle où on ne triomphe de son semblable qu’en étant vaincu par le péché, et c’est en vain qu’on se glorifie de la victoire qu’on a remportée sur un ennemi, si on en a laissé remporter une aussi sur soi à la colère ou à l’orgueil. Il y a des personnes qui ne tuent ni dans un esprit de vengeance ni pour se donner le vain orgueil de la victoire, mais uniquement pour échapper eux-mêmes à la mort : eh bien ! je ne puis dire que cette victoire soit bonne, attendu que la mort du corps est moins terrible que celle de l’âme (2) ; en effet celle-ci ne meurt point du même coup qui tue le corps, mais elle est frappée à mort dès qu’elle est coupable de péché.
 
 

CHAPITRE II.

De la milice séculière.

3. Quels seront donc le fruit et l’issue, je ne dis pas de la milice, mais de la malice, séculière, si celui qui tue pèche mortellement et celui qui est tué périt éternellement ? Car, pour me servir des propres paroles de l’Apôtre : " Celui qui laboure la terre doit labourer dans l’espérance d’en tirer du fruit, et celui qui bat le grain doit espérer d’en avoir sa part " (1 Co IX, 10). Combien étrange n’est donc point votre erreur, ou plutôt quelle n’est pas votre insupportable fureur, ô soldats du siècle, de faire la guerre avec tant de peine et de frais, pour n’en être payés que par la mort ou par le péché ? Vous chargez vos chevaux de housses de soie, vous recouvrez vos cuirasses de je ne sais combien de morceaux d’étoffe qui retombent de tous côtés (3) ; vous peignez vos haches, vos boucliers et vos selles ; vous prodiguez l’or, l’argent et les pierreries sur vos mors et vos éperons, et vous volez à la mort, dans ce pompeux appareil, avec une impudente et honteuse fureur. Sont-ce là les insignes de l’état militaire ? Ne sont-ce pas plutôt des ornements qui conviennent à des femmes ? Est-ce que, par hasard, le glaive de l’ennemi respecte l’or ? Epargne-t-il les pierreries ? Ne saurait-il percer la soie ? Mais ne savons-nous pas, par une expérience de tous les jours, que le soldat qui marche au combat n’a besoin que de trois choses, d’être vif, exercé et habile à parer les coups, alerte à la poursuite et prompt à frapper ? Or on vous voit au contraire nourrir, comme des femmes, une masse de cheveux qui vous offusquent la vue, vous envelopper dans de longues chemises qui vous descendent jusqu’aux pieds et ensevelir vos mains délicates et tendres sous des manches aussi larges que tombantes. Ajoutez à tout cela quelque chose qui est bien fait pour effrayer la conscience du soldat, je veux dire, le motif léger et frivole pour lequel on a l’imprudence de s’engager dans une milice d’ailleurs si pleine de dangers ; car il est bien certain que vos différends et vos guerres ne naissent que de quelques mouvements irréfléchis de colère, d’un vain amour de la gloire, ou du désir de quelque conquête terrestre. Or on ne peut certainement pas tuer son semblable en sûreté de conscience pour de semblables raisons.
 
 

CHAPITRE III.

Des soldats du Christ.

4. Mais les soldats du Christ combattent en pleine sécurité (4) les combats de leur Seigneur, car ils n’ont point à craindre d’offenser Dieu en tuant un ennemi et ils ne courent aucun danger, s’ils sont tués eux-mêmes, puisque c’est pour Jésus-Christ qu’ils donnent ou reçoivent le coup de la mort, et que, non seulement ils n’offensent point Dieu, mais encore, ils s’acquièrent une grande gloire : en effet, s’ils tuent, c’est pour le Seigneur, et s’ils sont tués, le Seigneur est pour eux ; mais si la mort de l’ennemi le venge et lui est agréable, il lui est bien plus agréable encore de se donner à son soldat pour le consoler. Ainsi le chevalier du Christ donne la mort en pleine sécurité et la reçoit dans une sécurité plus grande encore. Ce n’est pas en vain qu’il porte l’épée ; il est le ministre de Dieu, et il l’a reçue pour exécuter ses vengeances, en punissant ceux qui font de mauvaises actions et en récompensant ceux qui en font de bonnes. Lors donc qu’il tue un malfaiteur, il n’est point homicide mais malicide, si je puis m’exprimer ainsi ; il exécute à la lettre les vengeances du Christ sur ceux qui font le mal, et s’acquiert le titre de défenseur des chrétiens. Vient-il à succomber lui-même, on ne peut dire qu’il a péri, au contraire, il s’est sauvé. La mort qu’il donne est le profit de Jésus-Christ, et celle qu’il reçoit, le sien propre. Le chrétien se fait gloire de la mort d’un païen, parce que le Christ lui-même en est glorifié, mais dans la mort d’un chrétien la libéralité du Roi du ciel se montre à découvert, puisqu’il ne tire son soldat de la mêlée que pour le récompenser. Quand le premier succombe, le juste se réjouit de voir la vengeance qui en a été tirée ; mais lorsque c’est le second qui périt " tout le monde s’écrie : Le juste sera-t-il récompensé ? Il le sera, sans doute, puisqu’il y a un Dieu qui juge les hommes sur la terre " (Ps LVII, 11). Il ne faudrait pourtant pas tuer les païens mêmes, si on pouvait les empêcher, par quelque autre moyen que la mort, d’insulter les fidèles ou de les opprimer. Mais pour le moment, il vaut mieux les mettre à mort que de les laisser vivre pour qu’ils portent les mains sur les justes, de peur que les justes, à leur tour, ne se livrent à l’iniquité.

5. Mais, dira-t-on, s’il est absolument défendu à un chrétien de frapper de l’épée, d’où vient que le héraut du Sauveur disait aux militaires de se contenter de leur solde, et ne leur enjoignait pas plutôt de renoncer à leur profession (Lc III, 13) ? Si au contraire cela est permis, comme ce l’est en effet, à tous ceux qui ont été établis de Dieu dans ce but, et ne sont point engagés dans un état plus parfait, à qui, je vous le demande, le sera-t-il plus qu’à ceux dont le bras et le courage nous conservent la forte cité de Sion, comme un rempart protecteur derrière lequel le peuple saint, gardien de la vérité, peut venir s’abriter en toute sécurité, depuis que les violateurs de la loi divine en sont tenus éloignés ? Repoussez donc sans crainte ces nations qui ne respirent que la guerre, taillez en pièces ceux qui jettent la terreur parmi nous, massacrez loin des murs de la cité du Seigneur, tous ces hommes qui commettent l’iniquité et qui brûlent du désir de s’emparer des inestimables trésors du peuple chrétien qui reposent dans les murs de Jérusalem, de profaner nos saints mystères et de se rendre maîtres du sanctuaire de Dieu. Que la doublé (5) épée des chrétiens soit tirée sur la tête de nos ennemis, pour détruire tout ce qui s’élève contre la science de Dieu, c’est-à-dire contre la foi des chrétiens, afin que les infidèles ne puissent dire un jour : Où donc est leur Dieu ?

6. Quand ils seront chassés, il reviendra prendre possession de son héritage et de sa maison dont il a dit lui-même, dans sa colère : " Le temps s’approche où votre demeure sera déserte " (Mt XXIII, 38), et dont le Prophète a dit en gémissant : " J’ai quitté ma propre maison, j’ai abandonné mon héritage " (Jr XII, 7) ; et il accomplira cette autre parole prophétique : " Le Seigneur a racheté son peuple et l’a délivré ; aussi le verra-t-on plein d’allégresse, sur la montagne de Sion, se réjouir des bienfaits du Seigneur ". Livre-toi donc aux transports de la joie, ô Jérusalem, et reconnais que voici les jours où Dieu te visite. Réjouissez-vous aussi et louez Dieu avec elle, déserts de Jérusalem, car le Seigneur a consolé son peuple, il a racheté la Cité sainte et il a levé son bras saint aux yeux de toutes les nations. Vierge d’Israël, tu étais tombée à terre, et personne ne se trouvait qui te tendît une main secourable ; lève-toi maintenant, secoue la poussière de tes vêtements, ô vierge, ô fille captive, ô Sion, lève-toi, dis-je, et même élève-toi bien haut et vois au loin les torrents de joie que ton Dieu fait couler vers toi. On ne t’appellera plus l’abandonnée, et la terre où tu t’élèves ne sera plus une terre désolée, parce que le Seigneur a mis en toi toutes ses complaisances et tes champs vont se repeupler. Jette tes yeux tout autour de toi et regarde ; tous ces hommes se sont réunis pour venir à toi ; voilà le secours qui t’est envoyé d’en haut. Ce sont ceux qui vont accomplir cette antique promesse : " Je t’établirai dans une gloire qui durera des siècles et ta joie se continuera de génération en génération : tu suceras le lait des nations et tu seras nourrie aux mamelles qu’ont sucées les rois " (Is LX, 15). Et cette autre encore : " De même qu’une mère caresse son petit enfant, ainsi je vous consolerai et vous trouverez votre paix dans Jérusalem " (Is LXVI, 13). Voyez-vous quels nombreux témoignages reçut, dès les temps anciens, la milice nouvelle et, comme sous nos yeux s’accomplissent les oracles sacrés, dans la cité du Seigneur des vertus ? Pourvu que maintenant le sens littéral ne nuise point au spirituel, que la manière dont nous entendons, dans le temps, les paroles des prophètes, ne nous empêche pas d’espérer dans l’éternité, que les choses visibles ne nous fassent point perdre de vue celles de la foi, que le dénuement actuel ne porte aucune atteinte à l’abondance de nos espérances et que la certitude du présent ne nous fasse point oublier l’avenir. D’ailleurs la gloire temporelle de la cité de la terre, au lieu de nuire aux biens célestes ne peut que les assurer davantage, si toutefois nous croyons fermement que la cité d’ici-bas est une fidèle image de celle des cieux qui est notre mère.
 
 

CHAPITRE IV.

Vie des soldats du Christ.

7. Mais pour l’exemple, ou plutôt, à la confusion de nos soldats qui servent le diable bien plus que Dieu, disons, en quelques mots, les mœurs et la vie des chevaliers du Christ ; faisons connaître ce qu’ils sont en temps de paix et en temps de guerre, et on verra clairement quelle différence il y a entre la milice de Dieu et celle du monde. Et d’abord, parmi eux, la discipline et l’obéissance sont en honneur ; ils savent, selon les paroles de la sainte Ecriture, " que le fils indiscipliné est destiné à périr " (Si XXII, 3), et que " c’est une espèce de magie de ne vouloir pas se soumettre, et une sorte d’idolâtrie de refuser d’obéir " (1 R XV, 23). Ils vont et viennent au commandement de leur chef ; c’est de lui qu’ils reçoivent leur vêtement et, soit dans les habits, soit dans la nourriture, ils évitent toute superfluité et se bornent au strict nécessaire. Ils vivent rigoureusement en commun dans une douce mais modeste et frugale société, sans épouses et sans enfants ; bien plus, suivant les conseils de la perfection évangélique, ils habitent sous un même toit, ne possèdent rien en propre et ne sont préoccupés que de la pensée de conserver entre eux l’union et la paix. Aussi, dirait-on qu’ils ne font tous qu’un cœur et qu’une âme, tant ils s’étudient, non seulement à ne suivre en rien leur propre volonté, mais encore à se soumettre en tout à celle de leur chef. Jamais on ne les voit rester oisifs ou se répandre çà et là poussés par la curiosité ; mais quand ils ne vont point à la guerre, ce qui est rare, ne voulant point manger leur pain à ne rien faire, ils emploient leurs loisirs à réparer, raccommoder et remettre en état leurs armes et leurs vêtements, que le temps et l’usage ont endommagés et mis en pièces ou en désordre ; ils font tout ce qui leur est commandé par leur supérieur, et ce que réclame le bien de la communauté. Ils ne font, entre eux, acception de personne, et sans égard pour le rang et la noblesse, ils ne rendent honneur qu’au mérite. Pleins de déférence les uns pour les autres, on les voit porter les fardeaux les uns des autres, et accomplir ainsi la loi du Christ. On n’entend, parmi eux, ni parole arrogante, ni éclats de rire, ni le plus léger bruit, encore moins des murmures, et on n’y voit aucune action inutile ; d’ailleurs aucune de ces fautes ne demeurerait impunie. Ils ont les dés et les échecs (6) en horreur ; ils ne se livrent ni au plaisir de la chasse ni même à celui généralement si goûté de la fauconnerie (7) ; ils détestent et fuient les bateleurs, les magiciens et les conteurs de fables, ainsi que les chansons bouffonnes et les spectacles, qu’ils regardent comme autant de vanités et d’objets pleins d’extravagance et de tromperie. Ils se coupent les cheveux (8), car ils trouvent avec l’Apôtre que c’est une honte pour un homme de soigner sa chevelure. Négligés dans leur personne et se baignant rarement, on les voit avec une barbe inculte et hérissée et des membres couverts de poussière, noircis par le frottement de la cuirasse et brûlés par les rayons (9) du soleil.

8. Mais à l’approche du combat, ils s’arment de foi au-dedans et de fer, au lieu d’or, au-dehors, afin d’inspirer à l’ennemi plus de crainte que d’avides espérances. Ce qu’ils recherchent dans leurs chevaux, c’est la force et la rapidité, non point la beauté de la robe ou la richesse des harnais, car ils ne songent qu’à vaincre, non à briller, à frapper l’ennemi de terreur, non point d’admiration. Point de turbulence, point d’entraînement inconsidéré, rien de cette ardeur qui sent la précipitation de la légèreté. Quand ils se rangent en bataille, c’est avec toute la prudence et toute la circonspection possibles qu’ils s’avancent au combat tels qu’on représente les anciens. Ce sont de vrais Israélites qui vont livrer bataille ; mais en portant la paix au fond de l’âme. A peine le signal d’en venir aux mains est-il donné qu’oubliant tout à coup leur douceur naturelle, ils semblent s’écrier avec le Psalmiste : " Seigneur, n’ai-je pas haï ceux qui te haïssaient, et n’ai-je pas séché de douleur à la vue de tes ennemiS ? " (Ps CXXXVIII, 21), puis s’élancent sur leurs adversaires comme sur un troupeau de timides brebis, sans se mettre en peine, malgré leur petit nombre, ni de la cruauté, ni de la multitude infinie de leurs barbares ennemis ; car ils mettent toute leur confiance, non dans leurs propres forces, mais dans le bras du Dieu des armées à qui ils savent, comme les Maccabées, qu’il est bien facile de faire tomber une multitude de guerriers dans les mains d’une poignée d’hommes, et qu’il n’en coûte pas plus de faire échapper les siens à un grand qu’à un petit nombre d’ennemis, attendu que la victoire ne dépend pas du nombre et que la force vient d’en-haut. Ils en ont souvent fait l’expérience, et bien des fois il leur est arrivé de mettre l’ennemi en fuite presque dans la proportion d’un contre mille et de deux contre dix mille. Il est aussi singulier qu’étonnant de voir comment ils savent se montrer en même temps, plus doux que des agneaux et plus terribles que des lions, au point qu’on ne sait s’il faut les appeler des religieux ou des soldats, ou plutôt qu’on ne trouve pas d’autres noms qui leur conviennent mieux que ces deux-là, puisqu’ils savent allier ensemble la douceur des uns à la valeur des autres. Comment à la vue de ces merveilles ne point s’écrier : " Tout cela est l’œuvre de Dieu ; c’est lui qui a fait ce que nos yeux ne cessent d’admirer " ? Voilà les hommes valeureux que le Seigneur a choisis d’un bout du monde à l’autre parmi les plus braves d’Israël pour en faire ses ministres et leur confier la garde du lit du vrai Salomon, c’est-à-dire la garde du Saint-Sépulcre, comme à des sentinelles fidèles et vigilantes, armées du glaive et habiles au métier des armes.
 
 

CHAPITRE V.

Le temple.

9. Il y a à Jérusalem un temple où ils habitent en commun ; s’il est bien loin d’égaler par son architecture l’ancien et fameux temple de Salomon, du moins il ne lui est pas inférieur en gloire. En effet toute la magnificence du premier consistait dans la richesse des matériaux corruptibles d’or et d’argent et dans l’assemblage des pierres et des bois de toutes sortes qui entrèrent dans sa construction ; le second, au contraire, doit toute sa beauté, ses ornements les plus riches et les plus agréables, à la piété, à la religion de ses habitants et à leur vie parfaitement réglée ; l’un charmait les regards par ses peintures ; mais l’autre commande le respect par le spectacle varié des vertus qui s’y pratiquent et des actes de sainteté qui s’y accomplissent. La sainteté doit être l’ornement de la maison de Dieu (Ps XCII, 5), qui se complaît bien plus dans des mœurs régulières que dans les pierres les mieux polies, et préfère beaucoup des cœurs purs (10) à des murailles dorées. Ce n’est pourtant pas que tout ornement extérieur soit banni de ce temple, mais ceux qu’on y voit ne consistent pas en pierres précieuses, ce sont des armures, et au lieu d’antiques couronnes d’or les murs sont recouverts de boucliers ; partout, dans cette demeure, les mors, les selles et les lances ont pris la place des candélabres, des encensoirs et des burettes ; toutes preuves évidentes que ces soldats sont animés pour la maison de Dieu, du même zèle dont se sentit si violemment enflammé leur premier Maître lui-même lorsque, armant jadis sa main sacrée, non d’un glaive, mais d’un fouet qu’il avait composé de petites cordes, il entra dans le temple, en chassa les marchands, y jeta à terre l’argent des changeurs et y renversa les sièges de ceux qui y vendaient des colombes, trouvant tout à fait indigne que la maison de prière fût souillée par la présence de tous ces trafiquants (Jn II, 15). A l’exemple de son chef, cette armée dévouée jugeant qu’il est bien plus indigne et bien plus intolérable encore de voir les saints lieux profanés par la présence des infidèles que par celle des marchands, a fixé sa propre demeure dans le lieu saint avec ses chevaux et ses armes, et, après avoir éloigné ainsi que de tous les autres lieux saints les infidèles dont la présence les souillait et la rage les tyrannisait, ils s’y livrent maintenant, le jour et la nuit, à des occupations aussi honnêtes qu’utiles. Ils honorent à l’envi le temple de Dieu par un culte plein de zèle et de vérité, et ils y immolent avec une inépuisable dévotion, non pas des victimes semblables à celles de la loi ancienne, mais de vraies victimes pacifiques, qui sont la charité fraternelle, une obéissance absolue et la pauvreté volontaire.

10. Pendant que ces choses se passent à Jérusalem, l’univers entier sort de sa léthargie, les îles écoutent, les peuples les plus lointains prêtent l’oreille, l’Orient et l’Occident bouillonnent, la gloire des nations déborde comme un torrent, on dirait le fleuve au cours impétueux qui réjouit la cité de Dieu. Mais ce qu’il y a de plus consolant et de plus avantageux, c’est que la plupart de ceux qu’on voit, de tous les pays, accourir chez les Templiers, étaient auparavant des scélérats et des impies, des ravisseurs et des sacrilèges, des homicides, des parjures et des adultères, tous hommes dont la conversion produit un double bien et par conséquent cause une double joie ; en effet pendant que, d’un côté, par leur départ, ils font la joie et le bonheur de leur propre pays, qu’ils cessent d’opprimer ; de l’autre, ils remplissent d’allégresse, par leur arrivée, ceux à qui ils courent se réunir, et les contrées qu’ils vont couvrir de leur protection. Ainsi en même temps que l’Egypte se réjouit de leur départ, la montagne de Sion est également dans le bonheur et les filles de Juda se félicitent de leur protection : l’une est heureuse de ne plus se sentir sous leur bras oppressif et l’autre se félicite de voir son salut entre leurs mains. Tandis que la première voit avec satisfaction s’éloigner d’elle ceux qui la dévastaient cruellement, la seconde accueille en eux, avec empressement, ses plus fidèles défenseurs, de sorte que ce que l’une perd pour son plus grand bonheur tourne à la plus grande consolation de l’autre. Voilà comment le Christ sait se venger de ses ennemis ; non seulement il triomphe d’eux mais il se sert d’eux pour s’assurer un triomphe d’autant plus glorieux qu’il réclame une plus grande puissance. Quel plaisir et quel bonheur, de voir d’anciens oppresseurs se changer en protecteurs, et celui qui de Saul persécuteur sut faire un Paul prédicateur de l’Evangile (Ac X, 15), changer ses ennemis en soldats de sa cause ! Aussi ne suis-je point étonné que la cour céleste, comme l’affirme le Sauveur lui-même, ressente plus de joie de la conversion d’un pécheur qui fait pénitence que la persévérance de plusieurs justes qui n’ont pas besoin de pénitence, puisque la conversion d’un pécheur et d’un méchant est la source de biens plus grands que les maux dont son premier genre de vie avait été la cause.

11. Salut donc, sainte Cité, dont le Très-Haut s’est fait à lui-même un tabernacle, toi, en qui et par qui une telle génération d’hommes fut sauvée. Salut, Cité du grand Roi, où depuis les temps les plus reculés, le monde n’a presque jamais cessé de voir se produire de nouvelles et consolantes merveilles. Salut, Maîtresse des nations, Princesse des provinces, Héritage des Patriarches, Mère des Prophètes et des Apôtres, Point de départ de notre foi, Gloire du peuple chrétien ; Dieu a permis que dès le principe tu fusses presque constamment assaillie par tes ennemis, afin que les braves trouvassent, à te défendre, une occasion, non seulement de montrer leur courage, mais encore de sauver leurs âmes. Salut, terre de la promesse, où jadis le lait et le miel ne coulaient que pour ceux-là seuls qui habitaient dans ton sein, qui maintenant encore prodigues des remèdes de salut et des aliments de vie à l’univers entier. Salut, dis-je, terre bonne, excellente, toi qui as reçu dans ton sein d’une extrême fécondité, une céleste semence de l’Arche du cœur du Père de famille ; tu as donné d’abord une moisson de martyrs et tu n’as point laissé ensuite, du reste des fidèles, de faire produire à ton sol fertile jusqu’à trente, soixante et même cent pour un sur la face de la terre entière. Aussi tous ceux qui ont eu le bonheur de se rassasier de tes innombrables douceurs et de s’engraisser de ton opulence, s’en vont proclamant partout le souvenir de ton abondance et de tes délices, racontant jusqu’au bout du monde, à tous ceux qui ne t’ont pas vue, ta gloire, ta magnificence et toutes les merveilles que tu renfermes dans ton sein. On rapporte de toi, ô Cité de Dieu, des choses glorieuses (Ps LXXXVI, 3). Mais il est temps que moi aussi je redise à ta louange et à la gloire de ton nom quelques-unes des délices dont tu es remplie.
 
 

CHAPITRE VI.

Bethléem. (11)

12. Arrêtons-nous avant tout pour la réfection des âmes saintes à Bethléem, la maison du pain, où apparut pour la première fois, quand une vierge le mit au jour, le Pain vivant descendu du ciel. On y montre encore aux pieuses bêtes, la crèche et dans la crèche, le foin du pré virginal, que le bœuf et l’âne ne peuvent manger sans reconnaître, l’un son maître, et l’autre son seigneur. " Toute chair n’est que de l’herbe et toute sa gloire est comme la fleur de l’herbe des champs " (Is XL, 6). Or parce que l’homme n’a pas compris le rang honorable où il a été créé, il s’est vu comparé aux bêtes qui n’ont point de raison, et leur est même devenu semblable ; le Verbe qui est le pain des Anges, s’est fait le pain des bêtes, afin que l’homme qui avait perdu l’habitude de se nourrir du pain de la parole, eût le foin de la chair à ruminer, jusqu’à ce que, rendu par l’Homme-Dieu à sa première dignité, et, de bête redevenu homme, il pût dire avec saint Paul : " Si nous avons connu Jésus-Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus maintenant de cette sorte " (2 Co V, 16). Ce que nul, je crois, ne peut dire avec vérité, s’il n’a pas d’abord entendu avec Pierre ces mots sortis de la bouche de la Vérité même : " Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie, le chair ne sert de rien pour les entendre " (Jn VI, 64). D’ailleurs celui qui trouve la vie dans les paroles du Christ ne cherche plus la chair ; il est de ces bienheureux qui n’ont pas vu et qui ont cru (Jn XX, 29). Le lait n’est nécessaire qu’aux enfants et le foin ne l’est qu’aux bêtes ; mais celui qui ne pèche plus dans ses paroles est un homme parfait et peut supporter une nourriture tout à fait solide ; si c’est encore à la sueur de son front qu’il mange le pain de la parole, du moins le mange-t-il sans pécher. Il ne parle de la sagesse de Dieu, en toute sécurité et sans crainte de donner du scandale, qu’en présence des parfaits, et ne propose les choses spirituelles qu’aux spirituels ; mais se trouve-t-il parmi les enfants et les bêtes, il a soin de se proportionner à leur intelligence et ne leur propose que Jésus-Christ, mais Jésus-Christ crucifié. Ce n’en est pas moins le même aliment des célestes pâturages que la bête rumine avec douceur et dont l’homme fait sa nourriture ; il fortifie l’homme fait, et donne des forces à l’enfant.
 
 

CHAPITRE VII.

Nazareth.

13. Je vois aussi Nazareth, c’est-à-dire la fleur, Nazareth où l’enfant Dieu, qui naquit à Bethléem, fut nourri comme le fruit dans la fleur. Ainsi le parfum de la fleur a précédé le goût du fruit qui a humecté de sa sainte liqueur la bouche des apôtres, après avoir flatté, de son arôme, l’odorat des prophètes, et qui fournit aux chrétiens un aliment substantiel et fortifiant, après que les Juifs se furent contentés d’en respirer à peine l’odeur. Pourtant Nathanaël avait senti le parfum de cette fleur qui répand une odeur plus suave que tous les aromates, c’est ce qui lui faisait dire : " Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth ? " (Jn I, 46). Mais au lieu de se contenter de sentir cette délicieuse odeur, il suivit Philippe qui lui avait répondu : " Viens et vois ". Bien plus comme enivré des suaves parfums dont il se sent pénétré, et, de plus en plus pressé du désir de goûter au fruit à mesure qu’il en aspire la bonne odeur, il se laisse guider par elle et se hâte d’arriver jusqu’au fruit qui l’exhale, car il brûle de sentir tout à fait ce qu’il n’a senti qu’à peine, et de savourer de près ce qui ne l’a embaumé que de loin. Mais rappelons-nous aussi ce que sentait Isaac ; peut-être n’est-ce point sans rapport avec notre sujet, voici ce qu’en dit l’Ecriture : " Dès qu’il eut senti la bonne odeur qui sortait de ses habits, – c’est-à-dire des habits de Jacob, – il s’écria : L’odeur qui sort des habits de mon fils est semblable à celle d’un champ que le Seigneur a comblé de bénédictions " (Gn XXVII, 27). Il a senti la bonne odeur qui s’exhalait de ses vêtements, mais il n’a pas reconnu quel était celui qui les portait, tant il est vrai que le charme qu’il ressentait, ne venait que du dehors, c’est-à-dire du vêtement de Jacob comme d’une fleur, non pas de l’intérieur comme d’un fruit dont il aurait savouré la douceur, puisqu’il ignorait même lequel de ses deux enfants était élu et le sens de ce mystère. Qu’est-ce à dire ? C’est que le vêtement n’est autre que l’esprit, tandis que la lettre est la chair même du Verbe. Mais aujourd’hui même le Juif ne reconnaît ni le Verbe dans la chair ni la divinité dans l’homme, ni même le sens spirituel caché sous la lettre. Ne touchant au-dehors que la peau du chevreau qui était la figure d’un plus grand, c’est-à-dire du premier et antique pécheur, il ne peut arriver à la pure vérité. Si celui qui est venu, non pour faire le péché mais pour l’effacer, s’est manifesté sinon dans une chair de péché, du moins dans une chair semblable à celle qui est sujette au péché, il nous en a lui-même donné la raison en nous disant : " C’est afin que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles " (Jn IX, 39). Trompé par cette ressemblance, le Prophète encore aveugle de nos jours, continue à bénir celui qu’il ne connaît pas, puisqu’il ne reconnaît point à ses miracles celui dont lui parlent ses livres, ni à sa résurrection celui qu’il a touché de ses propres mains quand il l’a chargé de liens, flagellé et souffleté ; " s’ils l’avaient connu, jamais ils n’auraient crucifié le Seigneur de la gloire " (1 Co II, 8). Disons quelques mots de la plupart des lieux saints ou du moins admirons-en les plus fameux si nous ne pouvons les citer tous.
 
 

CHAPITRE VIII.

Le mont des Oliviers et la vallée de Josaphat.

14. Montons sur le mont des Oliviers et descendons ensuite dans la vallée de Josaphat, afin de tempérer la pensée des trésors de la miséricorde divine par la crainte du jugement dernier ; car si Dieu est plein de miséricorde pour pardonner, ses jugements n’en sont pas moins un abîme de terreur pour les enfants des hommes. Si David parle de la montagne des Oliviers, quand il dit : " Seigneur, tu sauveras les hommes et les bêtes selon l’abondance de ton infinie miséricorde " (Ps XXXV, 7), il fait allusion dans le même psaume, à la vallée du jugement dernier, quand il dit : " Que le pied du superbe qui me poursuit ne vienne point jusqu’à moi, et que la main du pécheur ne réussisse point à m’ébranler " (Ps XXXV, 12). Il nous fait assez connaître la terreur que lui inspire la pensée des gouffres de cette vallée, quand il s’écrie ailleurs, au milieu de sa prière : " Seigneur, pénètre ma chair de ta crainte, tes jugements me remplissent de frayeur " (Ps CXVIII, 120). L’orgueilleux est précipité dans cette vallée et s’y brise ; l’humble y descend et ne court aucun danger. L’orgueilleux excuse son péché, l’humble au contraire le confesse, parce qu’il sait bien que Dieu ne juge pas une seconde fois celui qui est jugé, et que si nous nous jugeons nous-mêmes, nous ne serons pas jugés (1 Co XI, 31).

15. Mais l’orgueilleux, oubliant combien il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant, se laisse facilement aller à des paroles de malice et ne songe qu’à chercher des excuses à ses péchés. C’est en effet une malice bien grande que de n’avoir pas même pitié de toi, ô orgueilleux, et de repousser loin de toi, après ta faute, ce qui peut seul en être le remède, c’est-à-dire la confession de ta faute ; d’aimer mieux renfermer des tisons allumés dans ton sein que de les rejeter loin de toi et de ne tenir aucun compte de ce conseil du Sage : " Aie pitié de ton âme en te rendant agréable à Dieu " (Si XXX, 24). D’ailleurs pour qui est bon celui qui n’est pas bon pour lui-même ? C’est maintenant que le monde est jugé et maintenant aussi que le prince de ce monde doit être chassé dehors, c’est-à-dire hors de ton cœur, pourvu que tu t’humilies et que tu te juges toi-même. Le jugement du Seigneur se fera quand le ciel lui-même sera appelé d’en haut par Dieu et la terre appelée d’en bas, pour faire en leur présence le discernement de son peuple. C’est alors que tu auras lieu de craindre d’être précipité avec Satan et ses anges, s’il se trouve que tu n’as pas encore été jugé. Quant à l’homme spirituel, comme il juge tout, il n’est lui-même jugé par personne (1 Co II, 14). Voilà donc pourquoi le jugement commence à se faire dans la maison même de Dieu ; de cette manière, le juge, quand il viendra, trouvera les siens, ceux qu’il connaît pour lui appartenir, déjà jugés ; il n’aura plus besoin de les juger puisqu’il ne doit juger que ceux qui ne participent point aux travaux ni aux fatigues des hommes, et n’éprouvent point les fléaux auxquels les autres hommes sont exposés (Ps LXXII, 5).
 
 

CHAPITRE IX.

Le Jourdain.

16. Quelle joie pour le Jourdain qui se glorifie d’avoir été consacré par le baptême de Jésus-Christ, de recevoir les chrétiens dans ses eaux ! Il avait bien tort ce Syrien frappé de la lèpre (2 R V, 12), qui préférait aux fleuves d’Israël je ne sais quelle rivière de Damas, quand notre Jourdain s’est montré si souvent soumis à Dieu comme un esclave, a su modérer si miraculeusement son cours soit pour Elie, soit pour Elisée, soit encore, en remontant plus haut dans l’antiquité, pour Josué et pour tout le peuple d’Israël, à qui il laissa un passage à pied sec (2 R II, 8 ; Jos III). Après tout, où trouver un fleuve plus illustre que celui-là et comme lui consacré par une sorte de présence sensible de la Trinité ? Car sur ses bords la voix du Père se fit entendre, le Saint-Esprit se fit apercevoir et le Fils fut baptisé ? C’est donc avec raison que sur l’ordre même de Jésus-Christ, tout le peuple fidèle éprouve maintenant dans son âme, la vertu de ses eaux dont Naaman, sur le conseil du Prophète, fit l’expérience dans sa propre chair (2 R V).
 
 

CHAPITRE X.

Le Calvaire.

17. Allons aussi sur le Calvaire où le véritable Elisée, dont ont ri des enfants insensés (2 R II, 17), donna un rire éternel à ceux dont il a dit : " Me voici, moi et les enfants que le Seigneur m’a donnés " (Is VIII, 18). O vertueux enfants, tandis que les premiers ne savaient que bafouer le Prophète, le Psalmiste excite les seconds à chanter les louanges de Dieu en leur disant : " Louez le Seigneur, vous qui êtes ses enfants, louez le nom du Seigneur " (Ps CXII, 1), afin que dans la bouche de ces vertueux enfants se trouve la louange du Très-Haut qu’avaient cessé de faire entendre les odieux enfants dont il se plaint en ces termes : " J’ai nourri des enfants et les ai élevés, et après cela ils m’ont méprisé " (Is I, 2). Notre chauve est monté sur la croix et s’est exposé aux regards du monde pour sauver le monde ; rien ne voilait sa face, rien ne couvrait son front pendant qu’il expiait nos péchés ; il n’a pas plus reculé devant l’ignominie que devant les supplices d’une mort honteuse et terrible, pour nous arracher à des supplices éternels et nous rendre à la gloire. Pourquoi nous en étonner, et pourquoi aurait-il éprouvé de la confusion, puisqu’il n’a pas lavé nos souillures comme l’eau qui les délaye et s’en charge elle-même, mais comme les rayons du soleil qui les dessèchent et demeurent toujours purs ? Car la sagesse de Dieu atteint partout, à cause de sa pureté.
 
 

CHAPITRE XI.

Le Sépulcre.

18. De tous les lieux saints, celui qui tient la première place en quelque sorte, qu’on désire le plus voir et où l’on ressent je ne sais quel redoublement de piété, c’est celui où le Christ reposa après sa mort plutôt que ceux où il vécut. La pensée de sa mort plus encore que celle de sa vie réveille notre piété. Je pense que cela vient de ce que l’une paraît plus austère et l’autre plus douce et que le repos et la sécurité de la mort sourient plus à la faiblesse humaine que les fatigues et la rectitude de la vie. La vie du Christ m’indique de quelle manière je dois vivre, sa mort, au contraire, me rachète de la mort ; l’une règle ma vie, l’autre est le rachat de la mort. Sa vie fut laborieuse sans doute, mais sa mort est précieuse, sans que l’une toutefois ait été moins nécessaire que l’autre. En effet, à quoi aurait servi la mort du Christ à celui qui vit mal, et sa vie à celui qui meurt en damné ? Est-ce que la mort du Sauveur peut, de nos jours, sauver de la mort éternelle ceux qui vivent dans le mal jusqu’à la mort, ou sa sainte vie a-t-elle pu sauver les saints Pères qui sont morts avant sa venue, selon ces paroles : " Quel homme pourra vivre sans mourir un jour et qui pourra soustraire son âme à la puissance de l’enfer ? " (Ps LXXXVIII, 49). Mais comme il nous est également nécessaire de vivre saintement et de mourir en pleine sécurité, il est venu par sa vie nous apprendre à vivre, et, par sa mort, rendre la sécurité à la nôtre ; il est mort pour ressusciter et nous a ainsi donné l’espérance de ressusciter aussi après notre mort. A ces deux bienfaits, il en ajouta même un troisième, sans lequel les deux autres ne pouvaient sous servir : il a effacé nos péchés. En effet, ne fussions-nous souillés que du seul péché originel, à quoi nous servirait, par rapport à la vraie et suprême félicité, la vie la plus sainte et la plus longue qui se puisse voir ? Dès que le péché est entré dans notre âme il faut que la mort le suive ; si l’homme ne l’avait point commis, il n’aurait jamais connu la mort.

19. C’est donc par le péché qu’il a perdu la vie et mérité la mort : Dieu le lui avait prédit, et il était juste par conséquent qu’il mourût s’il péchait ; est-il, en effet, rien de plus juste que la peine du talion ? De même que l’âme est la vie du corps, Dieu est la vie de l’âme ; en péchant volontairement il a perdu volontairement la vie, mais c’est bien contre son gré qu’il a perdu en même temps le pouvoir d’entretenir même la vie. Il a spontanément repoussé la vie quand il n’a plus voulu vivre, il ne pourra plus désormais la donner à qui que ce soit quand même il le voudrait. L’âme n’a plus voulu être gouvernée par Dieu, elle ne pourra plus désormais gouverner elle-même son corps ; si elle ne veut pas se soumettre à son supérieur, pourquoi son esclave lui obéirait-il ? Le Créateur a trouvé la créature rebelle à ses volontés, n’est-il pas juste que la créature trouve sa servante révoltée contre elle ? L’homme a transgressé la loi de Dieu, il doit trouver maintenant dans ses membres une loi qui se trouve en révolte ouverte contre celle de l’esprit et qui la captive elle-même sous la loi du péché. Or, il est dit (Is LIX) que le péché élève une séparation entre Dieu et nous, il s’ensuit que la mort, à son tour, met aussi une séparation entre notre corps et nous. C’est le péché qui a séparé notre âme de Dieu, de même la mort la sépare de notre corps. En quoi donc la vengeance est-elle plus sévère que la faute, puisque l’âme ne souffre de son esclave que ce qu’elle s’est permis la première de faire souffrir à son auteur ? Pour moi je ne trouve rien de plus juste que la mort engendre la mort, que la mort de l’esprit entraîne celle du corps, la mort du péché celle du châtiment, la mort qui est née de notre volonté celle qui s’impose à notre volonté.

20. L’homme donc se trouvant condamné à une double mort dans sa double nature, l’une spirituelle et volontaire, l’autre corporelle et forcée : l’Homme-Dieu a remédié à l’une et à l’autre avec autant de bonté que d’efficacité par sa mort corporelle et volontaire, et, en mourant une fois, il a tué nos deux morts. Il ne pouvait en être autrement ; car nos deux morts étant le fruit de notre péché et le payement de notre dette, le Christ, en prenant sur lui notre dette, sans participer à notre péché, nous a rendu en même temps, par sa mort volontaire et corporelle, la vie et la justice. S’il n’avait pas souffert corporellement, il n’aurait point acquitté notre dette ; et si sa mort n’avait point été volontaire, elle n’aurait eu aucun mérite. D’où il suit, s’il est vrai, comme il est dit, que la mort est la dette en même temps que la peine du péché ; que le Christ, en effaçant le péché et en mourant pour les pécheurs, a acquitté notre dette et subi notre peine.

21. Mais d’où vient au Christ le pouvoir de remettre les péchés ? Sans doute de ce qu’il est Dieu et qu’il peut tout ce qu’il veut. Mais à quoi reconnaissons-nous sa divinité ? C’est à ses miracles ; car il a fait des choses que nul autre que lui ne peut faire ; sans parler des oracles des prophètes et du témoignage que son Père lui a rendu du haut du ciel, au milieu de sa glorieuse transfiguration. Si nous avons Dieu pour nous, qui sera contre nous ? Si Dieu même nous justifie qui est-ce qui nous condamnera ? Si ce n’est qu’à lui que nous disons tous les jours : " J’ai péché contre toi, Seigneur " (Ps L, 5), qui mieux que lui ou plutôt quel autre que lui peut nous remettre le péché que nous avons fait contre lui ? Ou bien comment ne le pourrait-il pas, lui qui peut tout ? Après tout je puis, si bon me semble, pardonner les fautes qu’on a à se reprocher à mon égard, pourquoi Dieu ne pourrait-il pas en faire autant ? Si donc le Tout-Puissant peut, mais peut seul remettre les péchés commis contre lui, on doit proclamer bien heureux celui à qui il n’impute point son péché. Quoi qu’il en soit, c’est donc en vertu de sa divinité que le Christ a pu nous remettre nos péchés.

22. L’a-t-il voulu ? Qui peut en douter ? Comment croire que celui qui a voulu se revêtir de notre chair et subir la mort pour nous, nous refusera sa justice ? Après s’être incarné parce qu’il l’a voulu, avoir été crucifié parce qu’il l’a voulu, n’y a-t-il que sa justice qu’il ne voudra point nous communiquer ? Or il est certain qu’il a voulu en tant qu’homme ce qu’il a pu en tant que Dieu. Mais qui nous a dit qu’il a fait mourir la mort ? Nous le savons par cela seul qu’il a voulu la souffrir bien qu’il ne l’eût pas méritée. En effet à quel titre réclamera-t-on de nous le payement d’une dette qu’il a acquittée pour nous ? Celui qui a effacé la dette du péché en nous donnant sa justice, a acquitté en même temps la dette de la mort et nous a rendu la vie, car la vie reparaît à la mort de la mort, de même que la justice revit là où le péché disparaît. Or la mort est mise en fuite par la mort du Christ, d’où il suit que sa justice nous est imputée. Mais comment un Dieu a-t-il pu mourir ? Parce qu’il était homme. Et comment la mort de cet homme peut-elle profiter aux autres hommes ? C’est parce qu’il était juste. Il est bien certain qu’étant homme il a pu mourir, et qu’étant juste il est mort sans avoir mérité de mourir. Un pécheur ne saurait mourir pour un autre, puisqu’il est d’abord obligé de mourir pour lui-même ; mais celui qui n’a point à mourir pour soi, mourra-t-il inutilement pour les autres ? Non, et plus la mort de celui qui n’a point mérité de mourir est injuste, plus il est juste que celui pour lequel il meurt, vive.

23. Mais, direz-vous, où est la justice quand un innocent meurt pour un coupable ? Je vous répondrai : il n’y a pas là justice mais miséricorde ; s’il y avait justice, c’est qu’il ne mourrait pas pour rien, mais pour acquitter sa dette ; or s’il mourait parce qu’il doit mourir, il mourrait effectivement, et celui pour qui il mourrait n’en vivrait pas plus pour cela. Mais s’il n’y a pas justice, du moins il n’y a pas non plus injustice qu’il meure, autrement il ne pourrait jamais être en même temps juste et miséricordieux. Mais s’il n’y a rien d’injuste à ce qu’un innocent satisfasse pour un coupable, comment un seul pourra-t-il le faire pour plusieurs ? Il semble que la justice exige que s’il n’y a qu’un seul qui meure il meure pour un seul. A cela l’Apôtre répond : " De même que c’est par le péché d’un seul que tous les hommes sont tombés dans la condamnation, ainsi c’est par la justice d’un seul que tous les hommes reçoivent la justification et la vie ; car comme plusieurs sont devenus pécheurs par la désobéissance d’un seul, ainsi plusieurs seront rendus justes par l’obéissance d’un seul " (Rm V, 19). Mais si un seul a pu rendre la justice à plusieurs peut-être n’a-t-il pas pu leur rendre la vie. L’Apôtre répond : " Comme la mort est venue par un homme, la résurrection des morts doit venir également par un homme, et si tous meurent en Adam, tous aussi revivront en Jésus-Christ " (1 Co XV, 22). En effet, quand un seul a péché, et que tous sont réputés pécheurs, pourquoi la justice d’un seul ne serait-elle imputée qu’à lui ? Le péché d’un seul aurait causé la mort de tous, et la justice d’un seul ne rendrait la vie qu’à un ? La justice de Dieu tendrait donc plus à condamner qu’à absoudre ? Ou faut-il croire qu’Adam fut plus puissant pour le mal que le Christ pour le bien ? On m’imputera la faute d’Adam et la justice du Christ ne me sera comptée pour rien ? L’un aura pu me perdre par sa désobéissance et l’autre ne pourra me sauver par son obéissance ?

24. Vous me direz sans doute qu’il est juste que le péché d’Adam passe en nous tous, puisque nous avons tous péché en lui, attendu que, lorsqu’il a péché, nous étions tous en lui et que c’est de lui que nous descendons par la concupiscence de la chair. Mais nous descendons encore bien plus directement de Dieu selon l’esprit que d’Adam selon la chair ; car selon l’esprit nous étions en Jésus-Christ bien avant que nous fussions en Adam par la chair, si pourtant nous pouvons nous flatter d’être de ceux dont l’Apôtre voulait parler quand il disait : " Il (c’est-à-dire Dieu le Père) nous a élus en lui, – en son Fils, – avant la création du monde " (Ep XII). Pour ce qui est d’être nés de Dieu même, l’Evangéliste saint Jean ne nous permet pas d’en douter quand il dit : " Ils ne sont pas nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu même " (Jn I, 12) et ailleurs (1 Jn III, 8) : " Celui qui est né de Dieu ne pèche pas, parce que son origine céleste le conserve ". Mais, reprenez-vous, la concupiscence de la chair montre assez que nous sommes nés de la chair, et le péché que nous sentons dans la chair prouve jusqu’à l’évidence que selon la chair nous descendons d’un pécheur. Cela n’empêche pas que leur génération spirituelle ne soit sentie, sinon dans la chair, du moins dans le cœur, par ceux qui peuvent dire avec saint Paul : " Pour nous, nous avons l’esprit de Jésus-Christ " (1 Co II, 16), dans lequel ils ont fait tant de progrès qu’ils peuvent ajouter en toute confiance : " L’Esprit de Dieu même rend témoignage à notre esprit que nous sommes ses enfants " (Rm VIII, 16) et encore : " Nous n’avons point reçu l’esprit du monde, mais l’Esprit de Dieu, afin que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits " (1 Co II, 12). L’Esprit de Dieu a donc répandu la charité dans nos cœurs, de même que notre origine charnelle d’Adam a fait couler la concupiscence dans nos membres, et de même que celle-ci, qui a sa source dans le père de nos corps, se retrouve en toute chair mortelle en cette vie ; ainsi celle-là, qui vient du Père des esprits, n’est jamais absente du cœur des enfants parfaits de Dieu.

25. Mais si nous sommes nés de Dieu et choisis en Jésus-Christ, où serait la justice que notre origine humaine et terrestre l’emportât sur notre origine céleste et divine, que notre héritage charnel prévalût sur l’élection de Dieu, et que la concupiscence de la chair, qui nous vient d’une source temporelle, prescrivît contre ses éternels desseins ? Ou plutôt, si la mort a pu venir jusqu’à nous par le fait d’un homme, pourquoi la vie n’y viendrait-elle pas à plus forte raison également par un homme, et surtout par un tel homme ? Pourquoi enfin, si nous mourons tous en Adam, ne serions-nous pas plus sûrement vivifiés en Jésus-Christ ? " Enfin, s’il n’en est pas de la grâce de Dieu comme du mal arrivé par un seul homme qui a péché, car nous avons été condamnés au jugement de Dieu pour un seul péché, au lieu que nous sommes justifiés, par la grâce de Jésus-Christ, après plusieurs péchés " (Rm V, 15). Le Christ a donc pu nous remettre nos péchés parce qu’il est Dieu ; mourir, puisqu’il est homme, et payer, en mourant, notre dette à la mort, parce qu’il est juste. Et, d’un autre côté, la vie et la justice d’un seul ont pu suffire à tout par la même raison que le péché et la mort ont pu passer d’un seul homme dans tous les hommes.

26. Mais ce n’est pas sans nécessité que l’Homme-Dieu retarda sa mort et vécut pendant quelque temps parmi les hommes ; c’était pour les exciter aux choses invisibles par de nombreux entretiens où il leur faisait entendre les paroles de la vérité, pour établir la foi dans leur âme par la vue de ses œuvres merveilleuses et pour les former à la vertu, par l’exemple de sa conduite. L’Homme-Dieu a donc mené sous nos yeux une vie de tempérance, de justice et de piété, enseigné la vérité, opéré des merveilles, souffert des tourments qu’il n’avait pas mérités, aussi que nous a-t-il manqué pour le salut de ce côté ? Si à cela s’ajoute la rémission de nos péchés, je veux dire une rémission gratuite, il est évident que l’œuvre de notre salut est complète. Il n’y a pas à craindre que pour remettre ainsi nos péchés la puissance ou la volonté manquent à Dieu et surtout à un Dieu qui a souffert et tant souffert pour les pécheurs, pourvu qu’il nous trouve disposés à imiter, comme il est juste, les exemples qu’il nous a donnés, à respecter les miracles qu’il a faits, à croire à sa doctrine et à lui témoigner notre reconnaissance pour tout ce qu’il a souffert.

27. Ainsi, en Jésus-Christ, tout nous a servi, tout a été salutaire pour nous, tout nous fut nécessaire, et sa faiblesse ne nous a pas été moins utile que sa grandeur ; car si la vertu de sa divinité a écarté le joug du péché qui pesait sur nos têtes, c’est la faiblesse de la chair qui lui permit, par sa mort, de rompre la puissance de la mort. C’est ce qui faisait dire avec tant de raison à l’Apôtre : " Ce qui paraît une faiblesse en Dieu est une force plus grande que celle de tous les hommes " (1 Co I, 25). Et cette folie par laquelle il lui a plu de sauver le monde, afin de confondre en même temps la sagesse et les sages du monde, quand, par exemple, tout Dieu et tout égal à Dieu qu’il fût formellement, il s’abaissa jusqu’à prendre la forme d’un esclave ; tout riche, grand, élevé et puissant qu’il fût, il se fit pour nous, pauvre, petit, humble et faible ; quand il eut faim et soif, quand il ressentit la fatigue des voyages et le reste, non parce qu’il y était contraint, mais parce qu’il l’a bien voulu, cette espèce de folie de sa part, ne fut-elle point pour nous la voie de la sages

Par St Bernard de Clairvaux - Publié dans : chevalerie
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