spiritualité

Samedi 23 août 2008

UNE CIVILISATION MATÉRIELLE,

 

 

 

De tout ce qui précède, il nous semble résulter clairement déjà que les Orientaux ont pleinement raison lorsqu'ils reprochent à la civilisation occidentale moderne de n'être qu'une civilisation toute matérielle : c'est bien dans ce sens qu'elle s'est développée exclusivement, et, à quelque point de vue qu'on la considère, on se trouve toujours en présence des conséquences plus ou moins directes de cette matérialisation. Cependant, il nous faut encore compléter ce que nous avons dit sois ce rapport, et tout d'abord nous expliquer sur les différents sens dans lesquels peut être pris un mot comme celui de « matérialisme », car, si nous l'employons pour caractériser le monde contemporain, certains, qui ne se croient nullement « matérialistes » tout en ayant la prétention d'être très « modernes », ne manqueront pas de protester et de se persuader que c'est là une véritable calomnie; une mise au point s'impose donc pour écarter par avance toutes les équivoques qui pourraient se produire à ce sujet.

Il est assez significatif que le mot même de « matérialisme » ne date que du XVIIIe siècle; il fut inventé par le philosophe Berkeley, qui s'en servit pour désigner toute théorie qui admet l'existence réelle de la matière ; il est à peine besoin de dire que ce n'est pas de cela qu'il s'agit ici, où cette existence n'est nullement en cause. Un peu plus tard, le même mot prit un sens plus restreint, celui qu'il a gardé depuis lors : il caractérisa une conception suivant laquelle il n'existe rien d'autre que la matière et ce qui en procède ; et il y a lieu de noter la nouveauté d'une telle conception, le fait qu'elle soit essentiellement un produit de l'esprit moderne, donc qu'elle correspond au moins à une partie des tendances qui sont propres à celui-ci, Mais c'est surtout dans une autre acception, beaucoup plus large et cependant très nette, que nous entendons ici parler de « matérialisme »: ce que ce mot représente alors, c'est tout un état d'esprit, dont la conception que nous venons de définir n'est qu'une manifestation parmi beaucoup d'autres, et qui est, en lui-même, indépendant de toute théorie philosophique. Cet état d'esprit, c'est celui qui consiste à donner plus ou moins consciemment la prépondérance aux choses de l'ordre matériel et aux préoccupations qui s'y rapportent, que ces préoccupations gardent encore une certaine apparence spéculative ou qu'elles soient purement pratiques ; et l'on ne peut contester sérieusement que ce soit bien là la mentalité de l'immense majorité de nos contemporains.

'Toute la science « profane » qui s'est développée au cours des derniers siècles n'est que l'étude du monde sensible, elle y est enfermée exclusivement, et ses méthodes ne sont applicables qu'à ce seul domaine; or ces méthodes sont proclamées tt scientifiques » à l'exclusion de toute autre, ce qui revient à nier toute science qui ne se rapporte pas aux choses matérielles. Parmi ceux qui pensent ainsi, et même parmi ceux qui se sont consacrés spécialement aux sciences dont il s'agit, il en est cependant beaucoup qui refuseraient de se déclarer matérialistes » et d'adhérer à la théorie philosophique qui porte ce nom; il en est même qui font volontiers une profession de foi religieuse dont la sincérité n'est pas douteuse; mais leur attitude « scientifique » ne diffère pas sensiblement de celle des matérialistes avérés. On a souvent discuté, au point de vue religieux, la question de savoir si la science moderne devait être dénoncée comme athée ou comme matérialiste, et, le plus souvent, on l'a fort mal posée; il est bien certain que cette science ne fait pas expressément profession d'athéisme ou de matérialisme, qu'elle se borne à ignorer de parti pris certaines choses sans se prononcer à leur égard par une néga­tion formelle comme le font tels ou tels philosophes ; on ne peut donc, en ce qui la concerne, parler que d'un matéria­lisme de fait, de ce que nous appellerions volontiers un matérialisme pratique; mais le mal n'en est peut-être que plus grave, parce qu'il est plus profond et plus étendu. Une attitude philosophique peut être quelque chose de très superficiel, même chez les philosophes « professionnels »; de plus, il y a des esprits qui reculeraient devant la négation, mais qui s'accommodent d'une complète indifférence; et celle-ci est ce qu'il y a de plus redoutable, car, pour nier une chose, il faut encore y penser, si peu que ce soit, tandis qu'ici on en arrive à ne plus y penser en aucune façon. Quand on voit une science exclusivement matérielle se présenter comme la seule science possible, quand les hommes sont habitués à admettre comme une vérité indiscutable qu'il ne peut y avoir de connaissance valable en dehors de celle-là, quand toute l'éducation qui leur est donnée tend à leur inculquer la superstition de cette science, ce qui est proprement le « scientisme », comment ces hommes pourraient-ils ne pas être pratiquement matérialistes, c'est-à-dire ne pas avoir toutes leurs préoccupations tournées du côté de la matière ?

Pour les modernes, rien ne semble exister en dehors de ce qui peut se voir et se toucher, ou du moins, même s'ils admet­tent théoriquement qu'il peut exister quelque chose d'autre, ils s'empressent de le déclarer, non seulement inconnu, mais « inconnaissable », ce qui les dispense de s'en occuper. S'il en est pourtant qui cherchent à se faire quelque idée d'un « autre monde », comme ils ne font pour cela appel qu'à l'imagi­nation, ils se le représentent sur le modèle du monde terrestre et y transportent toutes les conditions d'existence qui sont propres à celui-ci, y compris l'espace et le temps, voire même une sorte de « corporéité » ; nous avons montré ailleurs, dans les conceptions spirites, des exemples particulièrement frappants de ce genre de représentations grossièrement maté­rialisées; mais, si c'est là un cas extrême, où ce caractère est exagéré jusqu'à la caricature, ce serait une erreur de croire que le spiritisme et les sectes qui lui sont plus ou moins apparentées ont le monopole de ces sortes de choses. Du reste, d'une façon plus générale, l'intervention de l'imagination dans les domaines où elle ne peut rien donner, et qui devraient normalement lui être interdits, est un fait qui montre fort nettement l'incapacité des Occidentaux modernes à s'élever au-dessus du sensible; beaucoup ne savent faire aucune différence entre « concevoir » et « imaginer», et certains philosophes, tels que Kant, vont jusqu'à déclarer « inconcevable » ou « impensable » tout ce qui n'est pas susceptible de représenta­tion. Aussi tout ce qu'on appelle « spiritualisme » ou « idéalisme » n'est il, le plus souvent, qu'une sorte de matérialisme transposé; cela n'est pas vrai seulement de ce que nous avons désigné sous le nom de « néo-spiritualisme », mais aussi du spiritualisme philosophique lui-même, qui se considère pourtant comme l'opposé du matérialisme. A vrai dire, spiritualisme et matérialisme, entendus au sens philosophique, ne peuvent se comprendre l'un sans l'autre : ce sont simplement les deux moitiés du dualisme cartésien, dont la sépa­ration radicale a été transformée en une sorte d'antagonisme; et, depuis lors, toute la philosophie oscille entre ces deux termes sans pouvoir les dépasser. Le spiritualisme, en dépit de son nom, n'a rien de commun avec la spiritualité; son débat avec le matérialisme ne peut que laisser parfaitement indifférents ceux qui se placent à un point de vue supérieur, et qui voient que ces contraires sont, au fond, bien près d'être de simples équivalents, dont la prétendue opposition, sur beaucoup de points, se réduit à une vulgaire dispute de mots.

Les modernes, en général, ne conçoivent pas d'autre science que celle des choses qui se mesurent, se comptent et se pèsent, c'est à dire encore, en somme, des choses matérielles, car c'est à celles-ci seulement que peut s'appliquer le point de vue quantitatif; et la prétention de réduire la qualité à la quantité est très caractéristique de la science moderne. On en est arrivé, dans ce sens, à croire qu'il n'y a pas de science proprement dite là où il n'est pas possible d'introduire la mesure, et qu'il n'y a de lois scientifiques que celles qui expriment des relations quantitatives ; le « mécanisme » de Descartes a marqué le début de cette tendance, qui n'a fait que s'accentuer depuis lors, en dépit de l'échec de la physique cartésienne, car elle n'est pas liée à une théorie déterminée, mais à une conception générale de la connaissance scientifique. On veut aujourd'hui appliquer la mesure jusque dans le domaine psychologique, qui lui échappe cependant par sa nature même; on finit par ne plus comprendre que la possibilité de la mesure ne repose que sur une propriété inhérente à la matière, et qui est sa divisibilité indéfinie, à moins qu'on ne pense que cette propriété s'étend à tout ce qui existe, ce qui revient à matérialiser toutes choses. C'est la matière, nous l'avons déjà dit, qui est principe de division et multiplicité pure ; la prédominance attribuée au point de vue de la quantité, et qui, comme nous l'avons montré précédemment, se retrouve jusque dans le domaine social, est donc bien du matérialisme au sens que nous indiquions plus haut, quoiqu'elle ne soit pas nécessairement liée au matérialisme philosophique, qu'elle a d'ailleurs précédé dans le développement des tendances de l'esprit moderne. Nous n'insisterons pas sur ce qu'il y a d'illégitime à vouloir ramener la qualité à la quantité, ni sur ce qu'ont d'insuffisant toutes les tentatives d'explication qui se rattachent plus ou moins au type « mécaniste»; ce n'est pas là ce que nous nous proposons, et nous noterons seulement, à cet égard, que, même dans l'ordre sensible, une science de ce genre n'a que fort peu de rapport avec la réalité, dont la partie la plus considérable lui échappe nécessairement.

A propos de « réalité », nous sommes amenés à mentionner un autre fait, qui risque de passer inaperçu pour beaucoup, mais qui est très digne de remarque comme signe de l'état d'esprit dont nous parlons : c'est que ce nom„ dans l'usage courant, est exclusivement réservé à la seule réalité sensible. Comme le langage est l'expression de la mentalité d'un peuple et d'une époque, il faut conclure de là que, pour ceux qui parlent ainsi, tout ce qui ne tombe pas sous les sens est "irréel », c'est-à-dire illusoire ou même tout à fait inexistant ; il se peut qu'ils n'en aient pas clairement conscience, mais cette conviction négative n'en est pas moins au fond d'eux-mêmes, et, s'ils affirment le contraire, on peut être sûr, bien qu'ils ne s'en rendent pas compte, que cette affirmation ne répond chez eux qu'à quelque chose de beaucoup plus extérieur, si même elle n'est purement verbale. Si l'on est tenté de croire que nous exagérons, on n'aura qu'à chercher à voir par exemple à quoi se réduisent les prétendues convictions religieuses de bien des gens : quelques notions apprises par cœur, d'une façon toute scolaire et machinale, qu'ils ne se sont nullement assimilés, auxquelles ils n'ont même jamais réfléchi le moins du monde, mais qu'ils gardent dans leur mémoire et qu'ils répètent à l'occasion parce qu'elles font partie d'un certain formalisme, d'une attitude conventionnelle qui est tout ce qu'ils peuvent comprendre sous le nom de religion. Nous avons déjà parlé plus haut de cette « minimisation » de la religion, dont le « verbalisme » en question représente un des derniers degrés; c'est elle qui explique que de soi-disant «  croyants », en fait de matérialisme pratique, ne le cèdent en rien aux « incroyants » ; nous reviendrons encore là-dessus, mais, auparavant, il nous faut en finir avec les considérations qui concernent le caractère matérialiste de la science moderne, car c'est là une question qui demande à être envisagée sous différents aspects.

Il nous faut rappeler encore, quoique nous l'ayons déjà indiqué, que les sciences modernes n'ont pas un caractère de connaissance désintéressée, et que, même pour ceux qui croient à leur valeur spéculative, celle-ci n'est guère qu'un masque sous lequel se cachent des préoccupations toutes pratiques, mais qui permet de garder l'illusion d'une fausse intellectualité. Descartes lui-même, en constituant sa physique, songeait surtout à en tirer une mécanique, une médecine et une morale; et, avec la diffusion de l'empirisme anglo-saxon, ce fut bien autre chose encore ; du reste, ce qui fait le prestige de la science aux yeux du grand public, ce sont à peu près uniquement les résultats pratiques qu'elle permet de réaliser, parce que, là encore, il s'agit de choses qui peuvent se voir et se toucher. Nous disions que le « pragmatisme » représente l'aboutissement de toute la philosophie moderne et son dernier degré d'abaissement; mais il y a aussi, et depuis plus longtemps, en dehors de la philosophie, un « pragmatisme » diffus et non systématisé, qui est à l'autre ce que le matérialisme pratique est au matérialisme théorique, et qui se confond avec ce que le vulgaire appelle le « bon sens ». Cet utilitarisme presque instinctif est d'ailleurs inséparable de la tendance matérialiste

le « bon sens » consiste à ne pas dépasser l'horizon terrestre, aussi bien qu'à ne pas s'occuper de tout ce qui n'a pas d'intérêt pratique immédiat; c'est pour lui surtout que le monde sen­sible seul est « réel », et qu'il n'y a pas de connaissance qui ne vienne des sens; pour lui aussi, cette connaissance restreinte ne vaut que dans la mesure où elle permet de donner satisfaction à des besoins matériels, et parfois à un certain sentimentalisme, car, il faut le dire nettement au risque de choquer le « moralisme » contemporain, le sentiment est en réalité tout près de la matière. Dans tout cela, il ne reste aucune place à l'intelligence, sinon en tant qu'elle consent à s'asservir à la réalisation de fins pratiques, à n'être plus qu'un simple instrument soumis aux exigences de la partie inférieure et corporelle de l'individu humain, ou, suivant une singulière expression de Bergson, « un outil à faire des outils »; ce qui fait le « pragmatisme » sous toutes ses formes, c'est l'indifférence totale à l'égard de la vérité.

Dans ces conditions, l'industrie n'est plus seulement une application de la science, application dont celle-ci devrait, en elle-même, être totalement indépendante ; elle en devient comme la raison d'être et la justification, de sorte que, ici encore, les rapports normaux se trouvent renversés. Ce à quoi le monde moderne a appliqué toutes ses forces, même quand il a prétendu faire de la science à sa façon, ce n'est en réalité rien d'autre que le développement de l'industrie et du « machinisme » ; et, en voulant ainsi dominer la matière et la ployer à leur usage, les hommes n'ont réussi qu'à s'en faire les esclaves, comme nous le disions au début : non seulement ils ont borné leurs ambitions intellectuelles, s'il est encore permis de se servir de ce mot en pareil cas, à inventer et à construire des machines, mais ils ont fini par devenir véritablement machines eux-mêmes. En effet, la « spécialisation », si vantée par certains sociologues sous le nom de « division du travail », ne s'est pas imposée seulement aux savants, mais aussi aux techniciens et même aux ouvriers, et, pour ces derniers, tout travail intelligent est par-là rendu impossible; bien différents des artisans d'autrefois, ils ne sont plus que les serviteurs des machines, ils font pour ainsi dire corps avec elles ; ils doivent répéter sans cesse, d'une façon toute mécanique, certains mouvements déterminés, toujours les mêmes, et toujours accomplis de la même façon, afin d'éviter la moindre perte de temps ; ainsi le veulent du moins les méthodes américaines qui sont regardées comme représentant le plus haut degré du «progrès ». En effet, il s'agit uniquement de produire le plus possible; on se soucie peu de la qualité, c'est la quantité seule qui importe; nous revenons une fois de plus à la même constatation que nous avons déjà faite en d'autres domaines

la civilisation moderne est vraiment ce qu'on peut appeler une civilisation quantitative, ce qui n'est qu'une autre façon de dire qu'elle est une civilisation matérielle.

Si l'on veut se convaincre encore davantage de cette vérité, on n'a qu'à voir le rôle immense que jouent aujourd'hui, dans l'existence des peuples comme dans celle des individus, les éléments d'ordre économique : industrie, commerce, finances, il semble qu'il n'y ait que cela qui compte, ce qui s'accorde avec le fait déjà signalé que la seule distinction sociale qui ait subsisté est celle qui se fonde sur la richesse matérielle. Il semble que le pouvoir financier domine toute politique, que la concurrence commerciale exerce une influence prépondérante sur les relations entre les peuples; peut-être n’est-ce là qu'une apparence, et ces choses sont elles ici moins de véritables causes que de simples moyens d'action; mais le choix de tels moyens indique bien le caractère de l'époque à laquelle ils conviennent. D'ailleurs, nos contemporains sont persuadés que les circonstances économiques sont à peu près les uniques facteurs des événements historiques, et ils s'imaginent même qu'il en a tou­jours été ainsi; on est allé en ce sens jusqu'à inventer une théorie qui veut tout expliquer par là exclusivement, et qui a reçu l'appellation significative de < matérialisme historique ». On peut voir là encore l'effet d'une de ces suggestions auxquelles nous faisions allusion plus haut, suggestions qui agissent d'autant mieux qu'elles correspondent aux tendances de la menta­lité générale ; et l'effet de cette suggestion est que les moyens économiques finissent par déterminer réellement presque tout ce qui se produit dans le domaine social. Sans doute, la masse a toujours été menée d'une façon ou d'une autre, et l'on pourrait dire que son rôle historique consiste surtout à se laisser mener, parce qu'elle ne représente qu'un élément passif, une « matière » au sens aristotélicien; mais aujourd'hui il suffit, pour la mener, de disposer de moyens purement matériels, cette fois au sens ordinaire du mot, ce qui montre bien le degré d'abaissement de notre époque; et, en même temps, on fait croire à cette masse qu'elle n'est pas menée, qu'elle agit spontanément et qu'elle se gouverne elle-même, et le fait qu'elle le croie permet d'entrevoir jusqu'où peut aller son inintelligence.

Pendant que nous en sommes à parler des facteurs écono­miques, nous en profiterons pour signaler une illusion trop répandue à ce sujet, et qui consiste à s'imaginer que les relations établies sur le terrain des échanges commerciaux peuvent servir à un rapprochement et à une entente entre les peuples, alors que, en réalité, elles ont exactement l'effet contraire. La matière, nous l'avons déjà dit bien des fois, est essentiellement multiplicité et division, donc source de luttes et de conflits ; aussi, qu'il s'agisse des peuples ou des individus, le domaine économique n'est il et ne peut il être que celui des rivalités d'intérêts. En particulier, l'Occident n'a pas à compter sur l'industrie, non plus que sur la science moderne dont elle est inséparable, pour trouver un terrain d'entente avec l'Orient; si les Orientaux en arrivent à accepter cette industrie comme une nécessité fâcheuse et d'ailleurs transitoire, car, pour eux, elle ne saurait être rien de plus, ce ne sera jamais que comme une arme leur permettant de résister à l'envahissement occidental et de sauvegarder leur propre existence. Il importe que l'on sache bien qu'il ne peut en être autrement : les Orientaux qui se résignent à envisager une concurrence économique vis-à-vis de l'Occident, malgré la répugnance qu'ils éprouvent pour ce genre d'activité, ne peuvent le faire qu'avec une seule intention, celle de se débarrasser d'une domination étrangère qui ne s'appuie que sur la force brutale, sur la puissance matérielle que l'industrie met précisément à sa disposition; la violence appelle la violence, mais on devra reconnaître que ce ne sont certes pas les Orientaux qui auront recherché la lutte sur ce terrain.

Du reste, en dehors de la question des rapports de l'Orient et de l'Occident, il est facile de constater qu'une des plus notables conséquences du développement industriel est le per­fectionnement incessant des engins de guerre et l'augmentation de leur pouvoir destructif dans de formidables proportions. Cela seul devrait suffire à anéantir les rêveries « pacifistes » de certains admirateurs du «progrès » moderne ; mais les rêveurs et les « idéalistes » sont incorrigibles, et leur naïveté semble n'avoir pas de bornes. L' « humanitarisme » qui est si fort à la mode ne mérite assurément pas d'être pris au sérieux ; mais il est étrange qu'on parle tant de la fin des guerres à une époque où elles font plus de ravages qu'elles n'en ont jamais fait, non seulement à cause de la multiplication des moyens de destruction, mais aussi parce que, au lieu de se dérouler entre des armées peu nombreuses et composées uniquement de soldats de métier, elles jettent les uns contre les autres tous les individus indistinctement, y compris les moins qualifiés pour remplir une semblable fonction. C'est là encore un exemple frappant de la confusion moderne, et il est véritablement prodigieux, pour qui veut y réfléchir, qu'on en soit arrivé à considérer comme toute naturelle une "levée en masse » ou une « mobilisation générale», que l'idée d'une « nation armée » ait pu s'imposer à tous les esprits, à de bien rares exceptions près. On peut aussi voir là un effet de la croyance à la seule force du nombre : il est conforme au caractère quantitatif de la civilisation moderne de mettre en mouvement des masses énormes de combattants ; et, en même temps, l' « égalitarisme » y trouve son compte, aussi bien que dans des institutions comme celles de l’instruction obligatoire » et du « suffrage universel ». Ajoutons encore que ces guerres généralisées n'ont été rendues possibles que par un autre phénomène spécifiquement moderne, qui est la constitution des « nationalités », conséquence de la destruction du régime féodal, d'une part, et, d'autre part, de la rupture simultanée de l'unité supérieure de la « Chrétienté n du moyen âge ; Et, sans nous attarder à des considérations qui nous entraîneraient trop loin, notons aussi, comme circonstance aggravante, la méconnaissance d'une autorité spirituelle pouvant seule exercer normalement un arbitrage efficace, parce qu'elle est, par sa nature même, au-dessus de tous les conflits d'ordre politique. La négation de l'autorité spirituelle, c'est encore du matérialisme pratique; et ceux mêmes qui prétendent reconnaître une telle autorité en principe lui dénient en fait toute influence réelle et tout pouvoir d'intervenir dans le domaine social, exactement de la même façon qu'ils établissent une cloison étanche entre la religion et les préoccupations ordinaires de leur existence ; qu'il s'agisse de la vie publique ou de la vie privée, c'est bien le même état d'esprit qui s'affirme dans les deux cas.

En admettant que le développement matériel ait quelques avantages, d'ailleurs à un point de vue très relatif, on peut, lorsqu'on envisage des conséquences comme celles que nous venons de signaler, se demander si ces avantages ne sont pas dépassés de beaucoup par les inconvénients. Nous ne parlons même pas de tout ce qui a été sacrifié à ce développement exclusif, et qui valait incomparablement plus ; nous ne parlons pas des connaissances supérieures oubliées, de l'intellectualité détruite, de la spiritualité disparue; nous prenons simplement la civilisation moderne en elle-même, et nous disons que, si l'on mettait en parallèle les avantages et les inconvénients de ce qu'elle a produit, le résultat risquerait fort d'être négatif. Les inventions qui vont en se multipliant actuellement avec une rapidité toujours croissante sont d'autant plus dangereuses qu'elles mettent en jeu des forces dont la véritable nature est entièrement inconnue de ceux mêmes qui les utilisent; et cette ignorance est la meilleure preuve de la nullité de la science moderne sous le rapport de la valeur explicative, donc en tant que connaissance, même bornée au seul domaine physique; en même temps, le fait que les applications pratiques ne sont nullement empêchées par là montre que cette science est bien orientée uniquement dans un sens intéressé, que c'est l'industrie qui est le seul but réel de toutes ses recherches. Comme le danger des inventions, même de celles qui ne sont pas expressément destinées à jouer un rôle funeste à l'humanité, et qui n'en causent pas moins tant de catastrophes, sans parler des troubles insoupçonnés qu'elles provoquent dans l'ambiance terrestre, comme ce danger, disons-nous, ne fera sans doute qu'augmenter encore dans des proportions difficiles à déterminer, il est permis de penser, sans trop d'invraisemblance, ainsi que nous l'indiquions déjà précédemment, que c'est peut-être par-là que le monde moderne en arrivera à se détruire lui-même, s'il est incapable de s'arrêter dans cette voie pendant qu'il en est encore temps.

Mais il ne suffit pas de faire, en ce qui concerne les inven­tions modernes, les réserves qui s'imposent en raison de leur côté dangereux, et il faut aller plus loin : les prétendus « bienfaits» de ce qu'on est convenu d'appeler le « progrès», et qu'on pourrait en effet consentir à désigner ainsi si l'on prenait soin de bien spécifier qu'il ne s'agit que d'un progrès tout matériel, ces « bienfaits » tant vantés ne sont-ils pas en grande partie illusoires ? Les hommes de notre époque prétendent par là accroître leur « bien-être » ; nous pensons, pour notre part, que le but qu'ils se proposent ainsi, même s'il était atteint réellement, ne vaut pas qu'on y consacre tant d'efforts ; mais, de plus, il nous semble très contestable qu'il soit atteint. Tout d'abord, il faudrait tenir compte du fait que tous les hommes n'ont pas les mêmes goûts ni les mêmes besoins, qu'il en est encore malgré tout qui voudraient échapper à l'agitation moderne, à la folie de la vitesse, et qui ne le peuvent plus ; osera-t-on soutenir que, pour ceux-là, ce soit un « bienfait » que de leur imposer ce qui est le plus contraire à leur nature ? On dira que ces hommes sont peu nombreux aujourd'hui, et on se croira autorisé par là à les tenir pour quantité négligeable; là comme dans le domaine politique, la majorité s'arroge le droit d'écraser les minorités, qui, à ses yeux, ont évidemment tort d'exister, puisque cette existence même va à l'encontre de la manie « égalitaire » de l'uniformité. Mais, si l'on considère l'ensemble de l'humanité au lieu de se borner au monde occidental, la question change d'aspect

la majorité de tout à l'heure ne va-t-elle pas devenir une minorité ? Aussi n'est-ce plus le même argument qu'on fait valoir dans ce cas, et, par une étrange contradiction, c'est au nom de leur « supériorité » que ces « égalitaires » veulent imposer leur civilisation au reste du monde, et qu'ils vont porter le trouble chez des gens qui ne leur demandaient rien; et, comme cette « supériorité » n'existe qu'au point de vue matériel, il est tout naturel qu'elle s'impose par les moyens les plus brutaux. Qu'on ne s'y méprenne pas d'ailleurs : si le grand public admet de bonne foi ces prétextes de « civilisation », il en est certains pour qui ce n'est qu'une simple hypocrisie « moraliste », un masque de l'esprit de conquête et des intérêts économiques; mais quelle singulière époque que celle où tant d'hommes se laissent persuader qu'on fait le bonheur d'un peuple en l'asservissant, en lui enlevant ce qu'il a de plus précieux, c'est-à-dire sa propre civilisation, en l'obligeant à adopter des murs et des institutions qui sont faites pour une autre race, et en l'astreignant aux travaux les plus pénibles pour lui faire acquérir des choses qui lui sont de la plus parfaite inutilité ! Car c'est ainsi : l'Occident moderne ne peut tolérer que des hommes préfèrent travailler moins et se contenter de peu pour vivre; comme la quantité seule copte, et comme ce qui ne tombe pas sous les sens est d'ailleurs tenu pour inexistant, il est admis que celui qui ne s'agite pas et qui ne produit pas matériellement ne peut être qu'un « paresseux » ; sans même parler à cet égard des appréciations portées couramment sur les peuples orientaux, il n'y a qu'à voir comment sont jugés les ordres contemplatifs, et cela jusque dans des milieux soi-disant religieux. Dans un tel monde, il n'y a plus aucune place pour l'intelligence ni pour tout ce qui est purement intérieur, car ce sont là des choses qui ne se voient ni ne se touchent, qui ne se comptent ni ne se pèsent; il n'y a de place que pour l'action extérieure sous toutes ses formes, y compris les plus dépourvues de toute signification. Aussi ne faut-il pas s'étonner que la manie anglo-saxonne du « sport » gagne chaque jour du terrain

l'idéal de ce monde, c'est l' « animal humain » qui a développé au maximum sa force musculaire; ses héros, ce sont les athlètes, fussent-ils des brutes ; ce sont ceux-là qui suscitent l'enthousiasme populaire, c'est pour leurs exploits que les foules se passionnent; un monde où l'on voit de telles choses est vraiment tombé bien bas et semble bien près de sa fin.

Cependant, plaçons-nous pour un instant au point de vue de ceux qui mettent leur idéal dans le « bien-être » matériel, et qui, à ce titre, se réjouissent de toutes les améliorations apportées à l'existence par le « progrès » moderne ; sont-ils bien sûrs de n'être pas dupes ? Est-il vrai que les hommes soient plus heureux aujourd'hui qu'autrefois, parce qu'ils disposent de moyens de communication plus rapides ou d'autres choses de ce genre, parce qu'ils ont une vie plus agitée et plus compliquée ? Il nous semble que c'est tout le contraire

le déséquilibre ne peut être la condition d'un véritable bonheur ; d'ailleurs, plus un homme a de besoins, plus il risque de manquer de quelque chose, et par conséquent d'être malheureux; la civilisation moderne vise à multiplier les besoins artificiels, et, comme nous le disions déjà plus haut, elle créera toujours plus de besoins qu'elle n'en pourra satisfaire, car, une fois qu'on s'est engagé dans cette voie, il est bien difficile de s'y arrêter, et il n'y a même aucune raison de s'arrêter à un point déterminé. Les hommes ne pouvaient éprouver aucune souffrance d'être privés de choses qui n'existaient pas et auxquelles ils n'avaient jamais songé; maintenant, au contraire, ils souffrent forcément si ces choses leur font défaut, puisqu'ils se sont habitués à les regarder comme nécessaires, et que, en fait, elles leur sont vraiment devenues nécessaires. Aussi s'efforcent-ils, par tous les moyens, d'acquérir ce qui peut leur procurer toutes les satisfactions matérielles, les seules qu'ils soient capables d'apprécier : il ne s'agit que de « gagner de l'argent », parce que c'est là ce qui permet d'obtenir ces choses, et plus on en a, plus on veut en avoir encre, parce qu'on se découvre sans cesse des besoins nouveaux; et cette passion devient l'unique but de toute la vie. De là la concurrence féroce que certains « évolutionnistes » ont élevée à la dignité de loi scientifique sous le nom de «lutte pour la vie », et dont la conséquence logique est que les plus forts, au sens le plus étroitement matériel de ce mot, ont seuls droit à l'existence. De là aussi l'envie et même la haine dont ceux qui possèdent la richesse sont l'objet de la part de ceux qui en sont dépourvus ; comment des hommes à qui on a prêché les théories « égalitaires » pourraient-ils ne pas se révolter en constatant autour d'eux l'inégalité sous la forme qui doit leur être la plus sensible, parce qu'elle est de l'ordre le plus grossier ? Si la civilisation moderne devait s'écrouler quelque jour sous la poussée des appétits désordonnés qu'elle a fait naître dans la masse, il faudrait être bien aveugle pour n'y pas voir le juste châtiment de son vice fondamental, ou, pour parler sans aucune phraséologie morale, le « choc en retour » de sa propre action dans le domaine même où elle s'est exercée. Il est dit dans l'Évangile

« Celui qui frappe avec l'épée périra par l'épée »; celui qui déchaîne les forces brutales de la matière périra écrasé par ces mêmes forces, dont il n'est plus maître lorsqu'il les a imprudemment mises en mouvement, et qu'il ne peut se vanter de retenir indéfiniment dans leur marche fatale ; forces de la nature ou forces des masses humaines, ou les unes et les autres tout ensemble, peu importe, ce sont toujours les lois de la matière qui entrent en jeu et qui brisent inexorablement celui qui a cru pouvoir les dominer sans s'élever lui-même au-dessus de la matière. Et l'Évangile dit encore : « Toute maison divisée contre elle-même s'écroulera » ; cette parole aussi s'applique exactement au monde moderne, avec sa civilisation matérielle, qui ne peut, par sa nature même, que susciter partout la lutte et la division. La conclusion est trop facile à tirer, et il n'est pas besoin de faire appel à d'autres considérations pour pouvoir, sans crainte de se tromper, prédire à ce monde une fin tragique, à moins qu'un changement radical, allant jusqu'à un véritable retournement, ne survienne à brève échéance.

Nous savons bien que certains nous reprocheront d'avoir, en parlant du matérialisme de la civilisation moderne comme nous venons de le faire, négligé certains éléments qui semblent constituer tout au moins une atténuation à ce matérialisme ; et en effet, s'il n'y en avait pas, il est fort probable que cette civilisation aurait déjà péri lamentablement. Nous ne contestons donc nullement l'existence de tels éléments, mais encore ne faut-il pas s'illusionner à ce sujet : d'une part, nous n'avons pas à y faire entrer tout ce qui, dans le domaine philosophique, se présente sous des étiquettes comme celles de « spiritualisme » et d' « idéalisme », non plus que tout ce qui, dans les tendances contemporaines, n'est que « moralisme » et « sentimentalisme »; nous nous sommes déjà suffisamment expliqué là-dessus, et nous rappellerons simplement que ce sont là, pour nous, des points de vue tout aussi « pro­fanes » que celui du matérialisme théorique ou pratique, et qui s'en éloignent beaucoup moins en réalité qu'en apparence ; d'autre part, s'il y a encore des restes de spiritualité véritable, c'est malgré l'esprit moderne et contre lui qu'ils ont subsistés jusqu'ici. Ces restes de spiritualité, c'est seulement, pour tout ce qui est proprement occidental, dans l'ordre reli­gieux qu'il est possible de les trouver ; mais nous avons déjà dit combien la religion est aujourd'hui amoindrie, combien ses fidèles eux-mêmes s'en font une conception étroite et médiocre, et à quel point on en a éliminé l'intellectualité, qui ne fait qu'un avec la vraie spiritualité; dans ces conditions, si certaines possibilités demeurent encore, ce n'est guère qu'à l'état latent, et, dans le présent, leur rôle effectif se réduit à bien peu de chose. Il n'en faut pas moins admirer la vitalité d'une tradition religieuse qui, même ainsi résorbée dans une sorte de virtualité, persiste en dépit de tous les efforts qui ont été tentés depuis plusieurs siècles pour l'étouffer et l'anéantir ; et, si l'on savait réfléchir, on verrait qu'il y a dans cette résistance quelque chose qui implique une puissance « non-humaine » ; mais, encore une fois, cette tradition n'appartient pas au monde moderne, elle n'est pas un de ses éléments constitutifs, elle est le, contraire même de ses tendances et de ses aspirations. Cela, il faut le dire franchement, et ne pas chercher de vaines conciliations : entre l'esprit religieux, au vrai sens de ce mot, et l'esprit moderne, il ne peut y avoir qu'antagonisme; toute compromission ne peut qu'affaiblir le premier et profiter au second, dont l'hostilité ne sera pas pour cela désarmée, car il ne peut vouloir que la destruction complète de tout ce qui, dans l'humanité, reflète une réalité supérieure à l'humanité.

On dit que l'Occident moderne est chrétien, mais c'est là une erreur : l'esprit moderne est antichrétien, parce qu'il est essentiellement antireligieux; et il est antireligieux parce que, plus généralement encore, il est antitraditionnel ; c'est là ce qui constitue son caractère propre, ce qui le fait être ce qu'il est. Certes, quelque chose du Christianisme est passé jusque dans la civilisation antichrétienne de notre époque, dont les représentants les plus « avancés », comme ils disent dans leur langage spécial, ne peuvent faire qu'ils n'aient subi et qu'ils ne subissent encore, involontairement et peut-être inconsciemment, une certaine influence chrétienne, au moins indirecte ; il en est ainsi parce qu'une rupture avec le passé, si radicale qu'elle soit, ne peut jamais être absolument complète et telle qu'elle supprime toute continuité. Nous irons même plus loin, et nous dirons que tout ce qu'il peut y avoir de valable dans lé monde moderne lui est venu du Christianisme, ou tout au moins à travers le Christianisme, qui a apporté avec lui tout l'héritage des traditions antérieures, qui l'a conservé vivant autant que l'a permis l'état de l'Occident, et qui en porte toujours en lui-même les possibilités latentes; mais qui donc, aujourd'hui, même parmi ceux qui s'affirment chrétiens, a encore la conscience effective de ces possibilités ? Oh sont, même dans le Catholicisme, les hommes qui connaissent le sens profond de la doctrine qu'ils professent extérieurement, qui ne se contentent pas de « croire » d'une façon plus ou moins superficielle, et plus par le sentiment que par l'intelligence, mais qui « savent » réellement la vérité de la tradition religieuse qu'ils considèrent comme leur? Nous voudrions avoir la preuve qu'il en existe au moins quelques-uns, car ce serait là, pour l'Occident, le plus grand et peut-être le seul espoir de salut; mais nous devons avouer que, jusqu'ici, nous n'en avons point encore rencontré; faut-il supposer que, comme certains sages de l'Orient, ils se tiennent cachés en quelque retraite presque inaccessible, ou faut-il renoncer définitivement à ce dernier espoir ? L'Occident a été chrétien au moyen âge, mais il ne l'est plus ; si l'on dit qu'il peut encore le redevenir, nul ne souhaite plus que nous qu'il en soit ainsi, et que cela arrive à un jour plus proche que ne le ferait penser tout ce que nous voyons autour de nous; mais qu'on ne s'y trompe pas : ce jour-là, le monde moderne aura vécu.


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Samedi 23 août 2008

L'INDIVIDUALISME

 

 

Ce que nous entendons par « individualisme», c'est la négation de tout principe supérieur à l'individualité, et, par suite, la réduction de la civilisation, dans tous les domaines, aux seuls éléments purement humains ; c'est donc, au fond, la même chose que ce qui a été désigné à l'époque de la Renaissance sous le nom d' « humanisme », comme nous l'avons dit plus haut, et c'est aussi ce qui caractérise proprement ce que nous appelions tout à l'heure le « point de vue profane ». Tout cela, en somme, n'est qu'une seule et même chose sous des désignations diverses; et nous avons dit encore que cet esprit « profane » se confond avec l'esprit antitraditionnel, en lequel se résument toutes les tendances spécifiquement modernes. Ce n'est pas, sans doute, que cet esprit soit entièrement nouveau; il a eu déjà, à d'autres époques, des manifestations plus ou moins accentuées, mais toujours limitées et aberrantes, et qui ne s'étaient jamais étendues à tout l'ensemble d'une civilisation comme elles l'ont fait en Occident au cours de ces derniers siècles. Ce qui ne s'était jamais vu jusqu'ici, c'est une civilisation édifiée tout entière sur quelque chose de purement négatif, sur ce qu'on pourrait appeler une absence de principe; c'est là, précisément, ce qui donne au monde moderne son caractère anormal, ce qui en fait une sorte de monstruosité, explicable seulement si on le considère comme correspondant à la fin d'une période cyclique, suivant ce que nous avons expliqué tout d'abord. C'est donc bien l'individualisme, tel que nous venons de le définir, qui est la cause déterminante de la déchéance actuelle de l'Occident, par là même qu'il est en quelque sorte le moteur du développement exclusif des possibilités les plus inférieures de l'humanité, de celles dont l'expansion n'exige l'intervention d'aucun élément supra-humain, et qui même ne peuvent se déployer complètement qu'en l'absence d'un tel élément, parce qu’elles sont à l'extrême opposé de toute spiritualité et de toute.intellectualité vraie.

L'individualisme implique tout d'abord la négation de l’intuition intellectuelle, en tant que celle-ci est essentiellement une faculté supra-individuelle, et de l'ordre de connaissance qui est le domaine propre de cette intuition, c'est à dire de la métaphysique entendue dans son véritable sens. C'est pourquoi tout ce que les philosophes modernes désignent sous ce même nom de métaphysique, quand ils admettent quelque chose

qu'ils appellent ainsi, n'a absolument rien de commun avec la métaphysique vraie: ce ne sont que constructions rationnelles ou hypothèses imaginatives, donc conceptions tout individuelles, et dont la plus grande partie, d'ailleurs, se rapporte simplement au domaine « physique », c'est-à-dire à la nature.

Même s'il se rencontre là-dedans quelque question qui pourrait être rattachée effectivement à l'ordre métaphysique, la façon dont elle est envisagée et traitée la réduit encore à n'être que de la « pseudo-métaphysique », et rend du reste impossible toute solution réelle et valable ; il semble même que, pour les philosophes, il s'agisse de poser des « problèmes », fussent-ils artificiels et illusoires, bien plus que de les résoudre, ce qui est un des aspects du besoin désordonné de la recherche pour elle-même, c'est-à-dire de l'agitation la plus vaine dans l'ordre mental, aussi bien que dans l'ordre corporel. Il s'agit aussi, pour ces mêmes philosophes, d'attacher leur nom à un « système », c'est-à-dire à un ensemble de théories strictement borné et délimité, et qui soit bien à eux, qui ne soit rien d'autre que leur oeuvre propre ; de là le désir d'être original à tout prix, même si la vérité doit être sacrifiée à cette originalité : mieux vaut, pour la renommée d'un philosophe, inventer une erreur nouvelle que de redire une vérité qui a déjà été exprimée par d'autres. Cette forme de l'individualisme, à laquelle on doit tant de « systèmes » contradictoires entre eux, quand ils ne le sont pas en eux-mêmes, se rencontre d'ailleurs tout aussi bien chez les savants et les artistes modernes ; mais c'est peut-être chez les philosophes qu'on peut voir le plus nettement l'anarchie intellectuelle qui en est l'inévitable conséquence.

Dans une civilisation traditionnelle, il est presque inconcevable qu'un homme prétende revendiquer la propriété d'une idée, et, en tout cas, s'il le fait, il s'enlève par là même tout crédit et toute autorité, car il la réduit ainsi à n'être qu'une sorte de fantaisie sans aucune portée réelle : si une idée est vraie, elle appartient également à tous ceux qui sont capables de la comprendre ; si elle est fausse, il n'y a pas à se foire gloire de l'avoir inventée. Une idée vraie ne peut être « nouvelle », car 1a: vérité n'est pas un produit de l'esprit humain, elle existe indépendamment de nous, et nous avons seulement à la con­naître; en dehors de cette connaissance, il ne peut y avoir que l'erreur; mais, au fond, les modernes se soucient‑ils de la vérité, et savent ils même encore ce qu'elle est? Là aussi, les mots ont perdu leur sens, puisque certains, comme les « pragmatistes » contemporains, vont jusqu'à donner abusivement ce nom de «vérité» à ce qui est tout simplement l'utilité pratique, c'est-à-dire à quelque chose qui est entièrement étranger à l'ordre intellectuel; c'est, comme aboutissement logique de la déviation moderne, la négation même de la vérité, aussi bien que de l'intelligence dont elle est l'objet propre. Mais n'anticipons pas davantage, et, sur ce point, faisons seulement remarquer encore que le genre d'individualisme dont il vient d'être question est la source des illusions concernant le rôle des « grands hommes » ou soi-disant tels ; le « génie », entendu au sens « profane », est fort peu de chose en réalité, et il ne saurait en aucune manière suppléer au défaut de véritable connaissance.

Puisque nous avons parlé de la philosophie, nous signalerons encore, sans entrer dans tous les détails, quelques-unes des conséquences de l'individualisme dans ce domaine : la première de toutes fut, par la négation de l'intuition intellectuelle, de mettre la raison au-dessus de tout, de faire de cette faculté purement humaine et relative la partie supérieure de l'intelligence, ou même d'y réduire celle-ci tout entière ; c'est là ce qui constitue le « rationalisme », dont le véritable fondateur fut Descartes. Cette limitation de l'intelligence n'était d'ailleurs qu'une première étape ; la raison elle-même ne devait pas tarder à être rabaissée de plus en plus à un rôle surtout pratique, à mesure que les applications prendraient le pas sur les sciences qui pouvaient avoir encore un certain caractère spéculatif; et, déjà, Descartes lui-même était, au fond, beaucoup plus préoccupé de ces applications pratiques que de la science pure. Mais ce n'est pas tout: l'individualisme entraîne inévitablement le « naturalisme », puisque tout ce qui est au delà de la nature est, par là même, hors de l'atteinte de l'individu comme tel; « naturalisme » ou négation de la métaphysique, ce n'est d'ailleurs qu'une seule et même chose, et, dès lors que l'intuition intellectuelle est méconnue, il n'y a plus de métaphysique possible; mais, tandis que certains s'obstinent cependant à bâtir une « pseudo-métaphysique » quelconque, d'autres reconnaissent plus franchement cette impossibilité; de là le «relativisme n sous toutes ses formes, que ce soit le « criticisme » de Kant ou le s positivisme » d'Auguste Comte ; et, la raison étant elle-même toute relative et ne pouvant s'appliquer valablement qu'à un domaine également relatif, il est bien vrai que le « relativisme » est le seul aboutissement logique du «rationalisme». Celui-ci, du reste, devait arriver par-là à se détruire lui-même : "nature» et « devenir », comme nous l'avons noté plus haut, sont en réalité synonymes ; un naturalisme  conséquent avec lui-même ne peut donc être qu'une de ces « philosophies du devenir » dont nous avons déjà parlé, et dont le type spécifiquement moderne est l' « évolutionnisme » ; mais c'est précisément celui-ci qui devait finalement se retourner contre le « rationalisme », en reprochant à la raison de ne pouvoir s'appliquer adéquatement à ce qui n'est que changement et pure multi­plicité, ni enfermer dans ses concepts l'indéfinie complexité des choses sensibles. Telle est en effet la position prise par cette forme de l' « évolutionnisme » qu'est l' « intuitionnisme  bergsonien, qui, bien entendu, n'est pas moins individualiste et antimétaphysique que le « rationalisme », et qui, s'il critique justement celui-ci, tombe encore plus bas en faisant appel à une faculté proprement infra-rationnelle, à une intuition sensible assez mal définie d'ailleurs, et plus ou moins mêlée d'imagination, d'instinct et de sentiment. Ce qui est bien significatif, c'est qu'ici i1 n'est même plus question de vérité ,mais seulement de « réalité », réduite exclusivement au seul ordre sensible, et conçue comme quelque chose d'essentiel­lement mouvant et instable ; l'intelligence, avec de telles théories, est véritablement réduite à sa partie la plus basse, et la raison elle-même n'est plus admise qu'en tant qu'elle s'applique à façonner la matière pour des usages industriels. Après cela, il ne restait plus qu'un pas à faire : c'était la négation totale de l'intelligence et de la connaissance, la substitution de 1 «utilité»  à la «vérité» ; ce fut le «pragmatisme », auquel nous avons déjà fait allusion tout à l'heure; et, ici, nous ne sommes même plus dans l'humain pur et simple comme avec le « rationalisme », nous sommes véritablement dans l'infra-humain, avec l'appel au «subconscient » qui marque le renversement complet de toute hiérarchie normale. Voilà, dans ses grandes lignes, la marche que devait fatalement suivre et qu'a effectivement suivie la philosophie « profane » livrée à elle-même, prétendant limiter toute connaissance à son propre horizon ; tant qu'il existait une connaissance supérieure, rien de semblable ne pouvait se produire, car la philosophie était du moins tenue de respecter ce qu'elle ignorait et ne pouvait le nier; mais, lorsque cette connaissance supérieure eut disparu, sa négation, qui correspondait à l'état de fait, fut bientôt érigée en théorie, et c'est de là que procède toute la philosophie moderne.

Mais c'en est assez sur la philosophie, à laquelle il ne convient pas d'attribuer une importance excessive, quelle que soit la place qu'elle semble tenir dans le monde moderne; au point de vue où nous nous plaçons, elle est surtout inté­ressante en ce qu'elle exprime, sous une forme aussi nettement arrêtée que possible, les tendances de tel ou tel moment, bien plutôt qu'elle ne les crée véritablement; et, si l'on peut dire qu'elle les dirige jusqu'à un certain point, ce n'est que secondairement et après coup. Ainsi, il est certain que toute la philosophie moderne a son origine chez Descartes; mais l'influence que celui-ci a exercée sur son époque d'abord, puis sur celles qui suivirent, et qui ne s'est pas limitée aux seuls philosophes, n'aurait pas été possible si ses conceptions n'avaient pas correspondu à des tendances préexistantes, qui étaient en somme celles de la généralité de ses contemporains ; l'esprit moderne s'est retrouvé dans le cartésianisme et, à travers celui-ci, a pris de lui-même une conscience plus claire que celle qu'il avait eu jusque là. D'ailleurs, dans n'importe quel domaine, un mouvement aussi apparent que l'a été 1e cartésianisme sous le rapport philosophique est toujours une résultante plutôt qu'un véritable point de départ; il n'est pas quelque chose de spontané, il est le produit de tout un travail latent et diffus ; si un homme comme Descartes est parti­culièrement représentatif de la déviation moderne, si l'on peut dire qu'il l'incarne en quelque sorte à un certain point de vue, il n'en est pourtant pas le seul ni le premier responsable, et il faudrait remonter beaucoup plus loin pour trouver les racines de cette déviation. De même, la Renaissance et la Réforme, qu'on regarde le plus souvent comme les premières grandes manifestations de l'esprit moderne, achevèrent la rupture avec la tradition beaucoup plus qu'elles ne la provoquèrent; pour nous, le début de cette rupture date du XIVe siècle, et c'est là, et non pas un ou deux siècles plus tard, qu'il faut, en réalité, faire commencer les temps modernes.

C'est sur cette rupture avec la tradition que nous devons encore insister, puisque c'est d'elle qu'est né le monde moderne, dont tous les caractères propres pourraient être résumés en un seul, l'opposition à l'esprit traditionnel; et la négation de la tradition, c'est encore l'individualisme. Ceci, du reste, est en parfait accord avec ce qui précède, puisque, comme nous l'avons expliqué, c'est l'intuition intellectuelle et la doctrine métaphysique pure qui sont au principe de toute civilisation traditionnelle ; dès lors qu'on nie le principe, on en nie aussi toutes les conséquences, au moins implicitement, et ainsi tout l'ensemble de ce qui mérite vraiment le nom de tradition se trouve détruit par là même. Nous avons vu déjà ce qui s'est produit à cet égard en ce qui concerne les sciences; nous n'y reviendrons donc pas, et nous envisagerons un autre côté de la question, où les manifestations de l'esprit antitraditionnel sont peut-être encore plus immédiatement visibles, parce qu'il s'agit ici de changements qui ont affecté directement la masse occidentale elle-même. En effet, les « sciences traditionnelles » du moyen âge étaient réservées à une élite plus ou moins restreinte, et certaines d'entre elles étaient même l'apanage exclusif d'écoles très fermées, constituant un « ésotérisme » au sens le plus strict du mot; mais, d'autre part, au second plan, et c'est le côté secondaire de la religion, nous voulons dire la morale, qui prit la première place : de là cette dégénérescence en « moralisme » qui est si sensible dans le Protestantisme actuel. Il s'est produit là un phénomène parallèle à celui que nous avons signalé à l'égard de la philosophie; la dissolution doctrinale, la disparition des éléments intellectuels de la religion, entraînait cette conséquence inévitable : partant du « rationalisme", on devait tomber au «sentimentalisme», et c'est dans les pays anglo-saxons qu'on en pourrait trouver les exemples les plus frappants. Ce dont il s'agit alors, ce n'est plus de religion, même amoindrie et déformée, c'est tout simplement de « religiosité », c'est-à-dire de vagues aspirations sentimentales qui ne se justifient par aucune connaissance réelle ; et à ce dernier stade correspondent des théories comme celle de l' « expérience religieuse » de William James, qui va jusqu'à voir dans le « subconscient » le moyen pour l'homme d'entrer en communication avec le divin. Ici, les derniers produits de la déchéance religieuse fusionnent avec ceux de la déchéance philosophique

l' " expérience religieuse " s'incorpore au « pragmatisme n, au nom duquel on préconise l'idée d'un Dieu limité comme plus « avantageuse » que celle du Dieu infini, parce qu'on peut éprouver pour lui des sentiments comparables à ceux qu'on éprouve à l'égard d'un homme supérieur; et, en même temps, par l'appel au « subconscient », on en arrive à rejoindre le spiritisme et toutes les « pseudo-religions » caractéristiques de notre époque, que nous avons étudiées dans d'autres ouvrages. D'un autre côté, la morale protestante, éliminant de plus en plus toute base doctrinale, finit par dégénérer en ce qu'on appelle la « morale laïque », qui compte parmi ses partisans les représentants de toutes les variétés du « Protes­tantisme libéral », aussi bien que les adversaires déclarés de toute idée religieuse ; au fond, chez les uns et les autres, ce sont les mêmes tendances qui prédominent, et la seule différence est que tous ne vont pas aussi loin dans le développe­ment logique de tout ce qui s'y trouve impliqué.

En effet, la religion étant proprement une forme de la tradition, l'esprit antitraditionnel ne peut être qu'antireligieux ; il commence par dénaturer la religion, et, quand il le peut, il finit par la supprimer entièrement. Le Protestantisme est illogique en ce que, tout en s'efforçant d' « humaniser » la religion, il laisse encore subsister malgré tout, au moins en théorie, un élément supra-humain, qui est la révélation ; il n'ose pas pousser la négation jusqu'au bout, mais, en livrant cette révélation à toutes les discussions qui sont la conséquence d'interprétations purement humaines, il la réduit en fait à n'être bientôt plus rien; et, quand on voit des gens qui, tout en persistant à se dire « chrétiens », n'admettent même plus la divinité du Christ, il est permis de penser que ceux-là, sans s'en douter peut-être, sont beaucoup plus près de la négation complète que du véritable Christianisme. De semblables contradictions, d'ailleurs, ne doivent pas étonner Outre mesure, car elles sont, dans tous les domaines, un des symptômes de notre époque de désordre et de confusion, de même que la division incessante du Protestantisme n'est qu'une des nombreuses manifestations de cette dispersion dans la multiplicité qui, comme nous l'avons dit, se retrouve partout dans la vie et la science moderne. D'autre part, il est naturel que le Protestantisme, avec l'esprit de négation qui l'anime, ait donné naissance à cette « critique » dissolvante qui, dans les mains des prétendus « historiens des religions », est devenue une arme de combat contre toute religion, et qu'ainsi, tout en prétendant ne reconnaître d'autre autorité que celle des Livres sacrés, il ait contribué pour une large part à la destruction de cette même autorité, c'est-à-dire du minimum de tradition qu'il conservait encore; la révolte contre l'esprit traditionnel, une fois commencée, ne pouvait s'arrêter à mi- chemin.

On pourrait faire ici une objection : n'aurait il pas été possible que, tout en se séparant de l'organisation catholique, le Protestantisme, par là même qu'il admettait cependant les Livres sacrés, gardât la doctrine traditionnelle qui y est contenue ? C'est l'introduction du « libre examen » qui s'oppose absolument à une telle hypothèse, puisqu'elle permet toutes les fantaisies individuelles ; la conservation de la doctrine suppose d'ailleurs un enseignement traditionnel organisé, par lequel se maintient l'interprétation orthodoxe, et, en fait, cet enseignement, dans le monde occidental, s'iden­tifiait au Catholicisme. Sans doute, il peut y avoir, dans d'autres civilisations, des organisations de formes très différentes de celle-là pour remplir la fonction correspondante ; mais c'est de la civilisation occidentale, avec ses conditions particulières, qu'il s'agit ici. On ne peut donc pas faire valoir que, par exemple, il n'existe dans l'Inde aucune institution comparable à la Papauté; le cas est tout différent, d'abord parce qu'on n'a pas affaire à une tradition de forme religieuse au sens occidental de ce mot, de sorte que les moyens par lesquels elle se conserve et se transmet ne peuvent pas être les mêmes, et ensuite parce que, l'esprit hindou étant tout autre que l'esprit européen, la tradition peut avoir par elle-même, dans le premier cas, une puissance qu'elle ne saurait avoir dans le second sans l'appui d'une organisation beaucoup plus strictement définie dans sa constitution extérieure. Nous avons déjà dit que la tradition occidentale, depuis le Christianisme, devait nécessairement être revêtue d'une forme religieuse ; il serait trop long d'en expliquer ici toutes les raisons, qui ne peuvent être pleinement comprises sans faire appel à des considérations assez complexes ; mais c'est là un état de fait dont on ne peut se refuser à tenir compte', et, dès lors, il faut aussi admettre toutes les conséquences qui en résultent en ce qui concerne l'organisation appropriée à une semblable forme traditionnelle.

D'autre part, il est bien certain, comme nous l'indiquions aussi plus haut, que c'est dans le Catholicisme seul que s'est maintenu ce qui subsiste encore, malgré tout, d'esprit traditionnel en Occident; est ce à dire que, là du moins, on puisse parler d'une conservation intégrale de la tradition, à l'abri de toute atteinte de l'esprit moderne ? Malheureusement, il ne semble pas qu'il en soit ainsi; ou, pour parler plus exactement, si le dépôt de la tradition est demeuré intact, ce qui est déjà beaucoup, il est assez douteux que le sens profond en soit encore compris effectivement, même par une élite peu nombreuse, dont l'existence se manifesterait sans doute par une action ou plutôt par une influence que, en fait, nous ne constatons nulle part. Il s'agit donc plus vraisemblablement de ce que nous appellerions volontiers une conservation à l'état latent, permet­tant toujours, à ceux qui en seront capables, de retrouver le sens de la tradition, quand bien même ce sens ne serait actuellement conscient pour personne; et il y a d'ailleurs aussi, épars çà et là dans le monde occident«1, en dehors du domaine religieux, beaucoup de signas ou de symboles qui proviennent d'anciennes doctrines traditionnelles, et que l'on conserve sans les comprendre. Dans de pareils cas, un contact avec l'esprit traditionnel pleinement vivant est nécessaire pour réveiller ce qui est ainsi plongé dans une sorte de sommeil, pour restaurer la compréhension perdue ; et, redisons le encore une fois, c'est en cela surtout que l'Occident aura besoin du secours de l'Orient s'il veut revenir à la conscience de sa propre tradition.

Ce que nous venons de dire se rapporte proprement aux possibilités que le Catholicisme, par son principe, porte en lui-même d'une façon constante et inaltérable ; ici, par conséquent, l'influence de l'esprit moderne se borne forcément à empêcher, pendant une période plus ou moins longue, que certaines choses soient effectivement comprises. Par contre, si l'on voulait, en parlant de l'état présent du Catholicisme, entendre par là la façon dont il est envisagé par la grande majorité de ses adhérents eux-mêmes, on serait bien obligé de constater une action plus positive de l'esprit moderne, si cette expression peut être employée pour quelque chose qui, en réalité, est essentiellement négatif. Ce que nous avons en vue à cet égard, ce ne sont pas seulement des mouvements assez nettement définis, comme celui auquel on a donné précisément le nom de « modernisme », et qui ne fut rien d'autre qu'une tentative, heureusement déjouée, d'infiltration de l'esprit protestant à l'intérieur de l'Église catholique elle-même; c'est surtout un état d'esprit beaucoup plus général, plus diffus et plus difficilement saisissable, donc plus dangereux encore, d'autant plus dangereux même qu'il est souvent tout à fait inconscient chez ceux qui en sont affectés: on peut se croire sincèrement religieux et ne l'être nullement au fond, on peut même se dire «traditionaliste » sans avoir la moindre notion du véritable esprit traditionnel, et c'est là encore un des symptômes du désordre mental de notre époque. L'état d'esprit auquel nous faisons allusion est, tout d'abord, celui qui consiste, ; si l'on peut dire, à « minimiser » la religion, à en faire quelque chose que l'on met à part, à quoi on se contente d'assigner une place bien délimitée et aussi étroite que possible, quelque chose qui n'a aucune influence réelle sur 1e reste de l'existence, qui en est isolé par une sorte de cloison étanche ; est il aujourd'hui beaucoup de catholiques qui aient, dans la vie courante, des façons de penser et d'agir sensiblement différentes de celles de leurs contemporains les plus « areligieux » ? C'est aussi l'ignorance à peu près complète au point de vue doctrinal, l'indifférence même à l'égard de tout ce qui s'y rapporte ; la religion, pour beaucoup, est simplement une affaire de « pratique », d'habitude, pour ne pas dire de routine, et l'on s'abstient soigneusement de chercher à y com­prendre quoi que ce soit, on en arrive même à penser qu'il est inutile de comprendre, ou peut-être qu'il n'y a rien à comprendre ; du reste, si l'on comprenait vraiment la religion, pourrait on lui faire une place aussi médiocre parmi ses préoccupations ? La doctrine se trouve donc, en fait, oubliée ou réduite â presque rien, ce qui se rapproche singulièrement de la conception protestante, parce que c'est un effet des mêmes tendances modernes, opposées à toute intellectualité; et ce qui est le plus déplorable, c'est que l'enseignement qui est donné généralement, au lieu de réagir contre cet état d'esprit, le favorise au contraire en ne s'y adaptant que trop bien on parle toujours de morale, on ne parle presque jamais de doctrine, sous prétexte qu'on ne serait pas compris ; la religion, maintenant, n'est plus que du "moralisme », ou du moins il semble que personne ne veuille plus voir ce qu'elle est réel­lement, et qui est tout autre chose. Si l'on en arrive cependant â parler encore quelquefois de la doctrine, ce n'est trop souvent que pour la rabaisser en discutant avec des adversaires sur leur propre terrain « profane », ce qui conduit inévitablement à leur faire les concessions les plus injustifiées ; c'est ainsi, notamment, qu'on se croit obligé de tenir compte, dans une plus ou moins large mesure, des prétendus résultats de la « critique n moderne, alors que rien ne serait plus facile, en se plaçant à un autre point de vue, que d'en montrer toute l'inanité; dans ces conditions, que peut il rester effectivement du véritable esprit traditionnel ?

Cette digression, où nous avons été amené par l'examen des manifestations de l'individualisme dans le domaine religieux, ne nous semble pas inutile, car elle montre que le mal, à cet égard, est encore plus grave et plus étendu qu'on ne pourrait le croire à première vue ; et, d'autre part, elle ne nous éloigne guère de la question que nous envisagions, et à laquelle notre dernière remarque se rattache même directement, car c'est encore l'individualisme qui introduit partout l'esprit de discussion. Il est très difficile de faire comprendre à nos con­temporains qu'il y a des choses qui, par leur nature même, ne peuvent se discuter ; l'homme moderne, au lieu de chercher à s'élever à la vérité, prétend la faire descendre à son niveau ; et c'est sans doute pourquoi il en est tant qui, lorsqu'on leur parle de « sciences traditionnelles » ou même de métaphysique pure, s'imaginent qu'il ne s'agit que de « science profane » et de « philosophie ». Dans le domaine des opinions individuelles, on peut toujours discuter, parce qu'on ne dépasse pas l'ordre rationnel, et parce que, ne faisant appel à aucun principe supérieur, on arrive facilement à trouver des argu­ments plus ou moins valables pour soutenir le « pour » et le « contre » ; on peut même, dans bien des cas, pousser la discussion indéfiniment sans parvenir à aucune solution, et c'est ainsi que presque toute la philosophie moderne n'est faite que d'équivoques et de questions mal posées. Bien loin d'éclaircir les questions comme on le suppose d'ordinaire, la discussion, le plus souvent, ne fait guère que les déplacer, sinon les obscurcir davantage; et le résultat le plus habituel est que chacun, en s'efforçant de convaincre son adversaire, s'attache plus que jamais à sa propre opinion et s'y enferme d'une façon encore plus exclusive qu'auparavant. En tout cela, au fond, il ne s'agit pas d'arriver à 1a connaissances de la vérité, mais d'avoir raison malgré tout, ou tout au moins de s'en persuader soi-même, si l'on ne peut en persuader les autres, ce qu'on regrettera d'ailleurs d'autant plus qu'il s'y mêle toujours ce besoin de « prosélytisme » qui est encore un des éléments les plus caractéristiques de l'esprit occidental. Parfois, l'individualisme, au sens le plus ordinaire et le plus bas du mot, se manifeste d'une façon plus apparente encore : ainsi, ne voit on pas à chaque instant des gens qui veulent juger l’œuvre d'un homme d'après ce qu'ils savent de sa vie privée, comme s'il pouvait y avoir entre ces deux choses un rapport quelconque ? De la même tendance, jointe à la manie du détail, dérivent aussi, notons le en passant, l'intérêt qu'on attache aux moindres particularités de l'existence des « grands hommes », et l'illusion qu'on se donne d'expliquer tout ce qu'ils ont fait par une sorte d'analyse « psycho‑physiologique » ; tout cela est bien significatif pour qui veut se rendre compte de ce qu'est vraiment la mentalité contemporaine.

Mais revenons encore un instant sur l'introduction des habitudes de discussion dans les domaines où elles n'ont que faire, et disons nettement ceci ; l'attitude « apologétique» est, en elle-même, une attitude extrêmement faible, parce qu'elle est purement « défensive », au sens juridique de ce mot; ce n'est pas pour rien qu'elle est désignée par un terme dérivé d' « apologie », qui a pour signification propre le plaidoyer d'un avocat, et qui, dans une langue telle que l'anglais, a été jusqu'à prendre couramment l'acception d' « excuse »; l'importance prépondérante accordée à l' « apologétique » est donc la marque incontestable d'un recul de l'esprit religieux. Cette faiblesse s'accentue encore quand l' « apologétique » dégénère, comme nous le disions tout à l'heure, en discussions toutes « profanes » par la méthode et le point de vue, où la religion est mise sur le même plan que les théories philosophiques et scientifiques, ou pseudo scientifiques, les plus contingentes et les plus hypothétiques, et où, pour paraître « conciliant », on va jusqu'à admettre dans une certaine mesure des conceptions qui n'ont été inventées que pour ruiner toute religion; ceux qui agissent ainsi fournissent eux-mêmes la preuve qu'ils sont parfaitement inconscients du véritable caractère de la doctrine dont ils se croient les représentants plus ou moins autorisés. Ceux qui sont qualifiés pour parler au nom d'une doctrine traditionnelle n'ont pas à discuter avec les « profanes » ni à faire de la « polémique » ; ils n'ont qu'à exposer la doctrine telle qu'elle est, pour ceux qui peuvent la comprendre, et, en même temps, à dénoncer l'erreur partout où elle se trouve, à la faire apparaître comme telle en projetant sur elle la lumière de la vraie connaissance ; leur rôle n'est pas d'engager une lutte et d'y compromettre la doctrine, mais de porter le jugement qu'ils ont le droit de porter s'ils possèdent effectivement les principes qui doivent les inspirer infailliblement. Le domaine de la lutte, c'est celui de l'action, c'est-à-dire le domaine individuel et temporel; le « moteur immobile » produit et dirige le mouvement sans y être entraîné ; la connaissance éclaire l'action sans participer à ses vicissitudes ; le spirituel guide le temporel sans s'y mêler ; et ainsi chaque chose demeure dans son ordre, au rang qui lui appartient dans la hiérarchie universelle ; mais, dans le monde moderne, où peut-on trouver encore la notion d'une véritable hiérarchie ? Rien ni personne n'est plus à la place où il devrait être normalement; les hommes ne reconnaissent plus aucune autorité effective dans l'ordre spirituel, aucun pouvoir légitime dans l'ordre temporel ; les a profanes » se permettent de discuter des choses sacrées, d'en contester le caractère et jusqu'à l'existence même ; c'est l'inférieur qui juge le supérieur, l'ignorance qui impose des bornes à la sagesse, l'erreur qui prend le pas sur la vérité, l'humain qui se substitue au divin, la terre qui l'emporte sur le ciel, l'individu qui se fait la mesure de toutes choses et prétend dicter à l'univers des lois tirées tout entières de sa propre raison relative et faillible. «  Malheur à vous, guides aveugles », est-il dit dans l'Évangile ; aujourd'hui, on ne voit en effet partout que des aveugles qui conduisent d'autres aveugles, et qui, s'ils ne sont arrêtés à temps, les mèneront fatalement à l'abîme où ils périront avec eux.


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Samedi 23 août 2008

LE CHAOS SOCIAL

 

 

 

Nous n'entendons pas, dans cette étude, nous attacher spécialement au point de vue social, qui ne nous intéresse que très indirectement, parce qu'il ne représente qu'une application assez lointaine des principes fondamentaux, et que, par conséquent, ce n'est point dans ce domaine que pourrait, en tout état de cause, commencer un redressement du monde moderne. Ce redressement, en effet, s'il était ainsi entrepris à rebours, c'est-à-dire en partant des conséquences au lieu de partir des principes, manquerait forcément de base sérieuse et serait tout à fait illusoire. ; rien de stable ne pourrait jamais en résulter, et tout serait à recommencer incessamment, parce qu'on aurait négligé de s'entendre avant tout sur les vérités essentielles. C'est pourquoi il ne nous est pas possible d'accorder aux contingences politiques, même en donnant à ce mot son sens le plus large, une valeur autre que celle de simples signes extérieurs de la mentalité d'une époque; mais, sous ce rapport même, nous ne pouvons pas non plus passer entièrement sous silence les manifestations du désordre moderne dans le domaine social proprement dit.

Comme nous l'indiquions tout à l'heure, personne, dans l'état présent du monde occidental, ne se trouve plus à la place qui lui convient normalement en raison de sa nature propre c'est ce qu'on exprime en disant que les castes n'existent plus, car la caste, entendue dans son vrai sens traditionnel, n'est pas autre chose que la nature individuelle elle-même, avec tout l'ensemble des aptitudes spéciales qu'elle comporte et qui prédisposent chaque homme à l'accomplissement de telle ou telle fonction déterminée. Dès lors que l'accession à des fonctions quelconques n'est plus soumise à aucune règle légitime, il en résulte inévitablement que chacun se trouvera amené à faire n'importe quoi, et souvent ce pour quoi il est le moins qualifié; le rôle qu'il jouera dans la société sera déterminé, non pas par le hasard, qui n'existe pas en réalité 1, mais par ce qui peut donner l'illusion du hasard, c'est-à-dire par l'enchevêtrement de toutes sortes de circonstances accidentelles; ce qui y interviendra le moins, ce sera précisément le seul facteur qui devrait compter en pareil cas, nous voulons dire les différences de nature qui existent entre les hommes. La cause de tout ce désordre, c'est la négation de ces différences elles-mêmes, entraînant celle de toute hiérarchie sociale; et cette négation, d'abord peut-être à peine consciente et plus pratique que théorique, car la confusion des castes a précédé leur suppression complète, ou, en d'autres termes, on s'est mépris sur la nature des individus avant d'arriver à n'en plus tenir aucun compte, cette négation, disons-nous, a été ensuite érigée par les modernes en pseudo-principe sous le nom d' « égalité ». Il serait trop facile de montrer que l'égalité ne peut exister nulle part, pour la simple raison qu'il ne saurait y avoir deux êtres qui soient à 1a fois réellement distincts et entièrement semblables entre eux sous tous les rapports ; et il ne serait pas moins facile de faire ressortir toutes les conséquences absurdes qui découlent de cette idée chimérique, au nom de laquelle on prétend imposer partout une uniformité complète, par exemple en distribuant à tous un enseignement identique, comme si tous étaient pareillement aptes à comprendre les mêmes choses, et comme si, pour les leur faire comprendre, les mêmes méthodes convenaient à tous indistinctement. On peut d'ailleurs se demander s'il ne s'agit pas plutôt d' « apprendre» que de « comprendre » vraiment, c'est-à-dire si la mémoire n'est pas substituée à l'intelligence dans la conception toute verbale et « livresque » de l'enseignement actuel, où l'on ne vise qu'à l'accumulation de notions rudimentaires et hétéroclites, et où la qualité est entièrement sacrifiée à la quantité, ainsi que cela se produit partout dans le monde moderne pour des raisons que nous expliquerons plus complètement par la suite : c'est toujours la dispersion dans la multiplicité. Il y aurait, à ce propos, bien des choses, à dire sur les méfaits de l' « instruction obligatoire » ; mais ce n'est pas le lieu d'insister là-dessus, et, pour ne pas sortir du cadre que nous nous sommes tracé, nous devons nous, contenter de signaler en passant cette conséquence spéciale des théories « égalitaires », comme un de ces éléments de désordre qui sont aujourd'hui trop nombreux pour qu'on puisse même avoir la prétention de les énumérer sans en omettre aucun.

Naturellement, quand nous nous trouvons en présence d'une idée comme celle d' « égalité », ou comme celle de « progrès », ou comme les autres <c dogmes laïques» que presque tous nos contemporains acceptent aveuglément, et dont la plupart ont commencé à se formuler nettement au cours du XVIIIe siècle, il ne nous est pas possible d'admettre que de telles idées aient pris naissance spontanément. Ce sont en somme de véritables « suggestions », au sens le plus strict de ce mot, qui ne pouvaient d'ailleurs produire leur effet que dans un milieu déjà préparé à les recevoir ; elles n'ont pas créé de toutes pièces l'état d'esprit qui caractérise l'époque moderne, mais elles ont largement contribué à l'entretenir et à le développer jusqu'à un point qu'il n'aurait sans doute pas atteint sans elles. Si ces suggestions venaient à s'évanouir, la mentalité générale serait bien près de changer d'orientation ; c'est pourquoi elles sont si soigneusement entretenues par tous ceux qui ont quelque intérêt à maintenir le désordre, sinon à l'aggraver encore, et aussi pourquoi, dans un temps où l'on prétend tout soumettre à la discussion, elles sont les seules choses qu'on ne se permet jamais de discuter. Il est d'ailleurs difficile de déterminer exactement le degré de sincérité de ceux qui se font les propagateurs de semblables idées, de savoir dans quelle mesure certains hommes en arrivent à se prendre à leurs propres mensonges et à se suggestionner eux-mêmes en suggestionnant les autres ; et même, dans une propagande de ce genre, ceux qui jouent un rôle de dupes sont souvent les meilleurs instruments, parce qu'ils y apportent une conviction que les autres auraient quelque peine à simuler, et qui est facilement contagieuse; mais, derrière tout cela, et tout au moins à l'origine, il faut une action beaucoup plus consciente, une direction qui ne peut venir que d'hommes sachant parfaitement à quoi s'en tenir sur les idées qu'ils lancent ainsi dans la circulation. Nous avons parlé d' « idées », mais ce n'est que très improprement que ce mot peut s'appliquer ici, car il est bien évident qu'il ne s'agit aucunement d'idées pures, ni même de quelque chose qui appartienne de près ou de loin à l'ordre intellectuel ; ce sont, si l'on veut, des idées fausses, mais mieux vaudrait encore les appeler des « pseudo-idées », destinées principalement à provoquer des réactions sentimentales, ce qui est en effet le moyen le plus efficace et le plus aisé pour agir sur les masses. A cet égard, le mot a d'ailleurs une importance plus grande que la notion qu'il est censé représenter, et la plupart des « idoles » modernes ne sont véritablement que des rots, car il se produit ici ce singulier phénomène connu sous le nom de « verbalisme », où la sonorité des mots suffit à donner l'illusion de la pensée; l'influence que les orateurs exercent sur les foules est particulièrement caractéristique sous ce rapport, et il n'y a pas besoin de l'étudier de très près pour se rendre compte qu'il s'agit bien là d'un procédé de suggestion tout à fait comparable à ceux des hypnotiseurs.

Mais, sans nous étendre davantage sur ces considérations, revenons aux conséquences qu'entraîne la négation de toute vraie hiérarchie, et notons que, dans le présent état de choses, non seulement un homme ne remplit sa fonction propre qu'exceptionnellement et comme par accident, alors que c'est le cas contraire qui devrait normalement être l'exception, mais encore il arrive que le même homme soit appelé à exercer successivement des fonctions toutes différentes, comme s'il pouvait changer d'aptitudes à volonté. Cela peut sembler paradoxal à une époque de « spécialisation » à outrance, et pourtant il en est bien ainsi, surtout dans l'ordre politique ; si la compétence des « spécialistes » est souvent fort illusoire, et en tout cas limitée à un domaine très étroit, la croyance à cette compétence est cependant un fait, et l'on peut se demander comment il se fait que cette croyance ne joue plus aucun rôle quand il s'agit de la carrière des hommes politiques, où l'incompétence la plus complète est rarement un obstacle. Pourtant, si l'on y réfléchit, on s'aperçoit aisément qu'il n'y a là rien dont on doive s'étonner, et que ce n'est en somme qu'un résultat très naturel de la conception « démocratique », en vertu de laquelle le pouvoir vient d'en bas et s'appuie essentiellement sur la majorité, ce qui a nécessairement pour corol­laire l'exclusion de toute véritable compétence, parce que la compétence est toujours une supériorité au moins relative et ne peut être que l'apanage d'une minorité.

Ici, quelques explications ne seront pas inutiles pour faire ressortir, d'une part, les sophismes qui se cachent sous l'idée « démocratique », et, d'autre part, les liens qui rattachent cette même idée à tout l'ensemble de la mentalité moderne ; il est d'ailleurs presque superflu, étant donné le point de vue oh nous nous plaçons, de faire remarquer que ces observations seront formulées en dehors de toutes les questions de partis et de toutes les querelles politiques, auxquelles nous n'enten­dons nous mêler ni de près ni de loin. Nous envisageons ces choses d'une façon absolument désintéressée, comme nous pourrions le faire pour n'importe quel autre objet d'étude, et en cherchant seulement à nous rendre compte aussi nettement que possible de ce qu'il y a au fond de tout cela, ce qui est du reste la condition nécessaire et suffisante pour que se dissipent toutes les illusions que nos contemporains se font à ce sujet. Là aussi, il s'agit véritablement de « suggestion », comme nous le disions tout à l'heure pour des idées quelque peu différentes, mais néanmoins connexes ; et, dès qu'on sait que ce n'est qu'une suggestion, dès qu'on a compris comment elle agit, elle ne peut plus s'exercer ; contre des choses de ce genre, un examen quelque peu approfondi et purement « objectif », comme on dit aujourd'hui dans le jargon spécial qu'on a emprunté aux philosophes allemands, se trouve être bien autrement efficace que toutes les déclamations sentimentales et toutes les polémiques de parti, qui ne prouvent rien et ne sont que l'expression de simples préférences individuelles.

L'argument le plus décisif contre la « démocratie » se résume en quelques mots : le supérieur ne peut émaner de l'inférieur, parce que le « plus » ne peut pas sortir du « moins » ; cela est d'une rigueur mathématique absolue,contre laquelle rien ne saurait prévaloir. Il importe de remarquer que c'est précisément le même argument qui, appliqué dans un autre ordre, vaut aussi contre le « matérialisme » ; il n'y a rien de fortuit dans cette concordance, et les deux choses sont beaucoup plus étroitement solidaires qu'il ne pourrait le sembler au premier abord. Il est trop évident que le peuple ne peut conférer un pouvoir qu'il ne possède pas lui-même; le pou­voir véritable ne peut venir que d'en haut, et c'est pourquoi, disons-le en passant, il ne peut être légitimé que par la sanction de quelque chose de supérieur à l'ordre social, c'est-à-dire d'une autorité spirituelle; s'il en est autrement, ce n'est plus qu'une contrefaçon de pouvoir, un état de fait qui est injustifiable par défaut de principe, et où, il ne peut y avoir que désordre et confusion. Ce renversement de toute hiérarchie commence dès que le pouvoir temporel veut se rendre indépendant de l'autorité spirituelle, puis se la subordonner en prétendant la faire servir à des fins politiques ; il y a là une première usurpation qui ouvre la voie à toutes les autres, et l'on pourrait ainsi montrer que, par exemple, la royauté française, depuis le XIVe siècle, a travaillé elle-même inconsciemment à préparer la Révolution qui devait la renverser ; Peut-être aurons-nous quelque jour l'occasion de développer comme i1 le mériterait ce point de vue que, pour le moment, nous ne pouvons qu'indiquer d'une façon très sommaire.

Si l'on définit la « démocratie » comme le gouvernement du peuple par lui-même, c'est là une véritable impossibilité, une chose qui ne peut pas même avoir une simple existence de fait, pas plus à notre époque qu'à n'importe quelle autre; il ne faut pas se laisser duper par les rots, et il est contradictoire d'admettre que les mêmes hommes puissent être à la fois gouvernants et gouvernés, parce que, pour employer le langage aristotélicien, un même être ne peut être « en acte » et ü en puissance » en même temps et sous le même rapport. Il y a là une relation qui suppose nécessairement deux termes en présence : il ne pourrait y avoir de gouvernés s'il n'y avait aussi des gouvernants, fussent ils illégitimes et sans autre droit au pouvoir que celui qu'ils se sont attribué eux-mêmes; mais la grande habileté des dirigeants, dans le monde moderne, est de faire croire au peuple qu'il se gouverne lui-même ; et le peuple se laisse persuader d'autant plus volontiers qu'il en est flatté et que d'ailleurs il est incapable de réfléchir assez pour voir ce qu'il y a là d'impossible. C'est pour créer cette illusion qu'on a inventé le « suffrage universel» : c'est l'opinion de la majorité qui est supposée faire la loi; mais ce dont on ne s'aperçoit pas, c'est que l'opinion est' quelque chose que l'on peut très facilement diriger et modifier; on peut toujours, à l'aide de suggestions appropriées, y provoquer des courants allant dans tel ou tel sens déterminé; nous ne savons plus qui a parlé de « fabriquer l'opinion », et cette expression est tout à fait juste, bien qu'il faille dire, d'ailleurs, que ce ne sont pas toujours les dirigeants apparents qui ont en réalité à leur dispo­sition les moyens nécessaires pour obtenir ce résultat. Cette dernière remarque donne sans doute la raison pour laquelle l'incompétence des politiciens les plus « en vue » semble n'avoir qu'une importance très relative; mais, comme il ne s'agit pas ici de démonter les rouages de ce qu'on pourrait appeler la « machine à gouverner », nous nous bornerons à signaler que cette incompétence même offre l'avantage d'entretenir l'illusion dont nous venons de parler : c'est seulement dans ces conditions, en effet, que les politiciens en question peuvent apparaître comme l'émanation de la majorité, étant ainsi à son image, car la majorité, sur n'importe quel sujet qu'elle soit appelée à donner son avis, est toujours constituée par les incompétents, dont le nombre est incomparablement plus grand que celui des hommes qui sont capables de se prononcer en parfaite connaissance de cause.

Ceci nous amène immédiatement à dire en quoi l'idée que la majorité doit faire la loi est essentiellement erronée, car, même si cette idée, par la force des choses, est surtout théorique et ne peut correspondre à une réalité effective, il reste pourtant à expliquer comment elle a pu s'implanter dans l'esprit moderne, quelles sont les tendances de celui-ci auxquelles elle correspond et qu'elle satisfait au moins en apparence. Le défaut le plus visible, c'est celui-là même que nous indiquions à l'instant : l'avis de la majorité ne peut être que l'expression de l'incompétence, que celle-ci résulte d'ailleurs du manque d'intelligence ou de l'ignorance pure et simple ; on pourrait faire intervenir à ce propos certaines observations de « psychologie collective », et rappeler notamment ce fait assez connu que, dans une foule, l'ensemble des réactions mentales qui se produisent entre les individus composants aboutit à la formation d'une sorte de résultante qui est, non pas même au niveau de la moyenne, mais à celui des éléments les plus inférieurs. Il y aurait lieu aussi de faire remarquer, d'autre part, comment certains philosophes modernes ont voulu transporter dans l'ordre intellectuel la théorie « démocratique» qui fait prévaloir l'avis de la majorité, en faisant de ce qu'ils appellent le « consentement universel » un prétendu « critérium de la vérité » : en supposant même qu'il y ait effectivement une question sur laquelle tous les hommes soient d'accord, cet accord ne prouverait rien par lui-même; mais, en outre, si cette unanimité existait vraiment, ce qui est d'autant plus douteux qu'il y a toujours beaucoup d'hommes qui n'ont aucune opinion sur une question quelconque et qui ne se la sont même jamais posée, il serait en tout cas impossible de la constater en fait, de sorte que ce qu'on invoque en faveur d'une opinion et comme signe de sa vérité se réduit à n'être que le consentement du plus grand nombre, et encore en se bornant à un milieu forcément très limité dans l'espace et dans le temps. Dans ce domaine, il apparaît encore plus clairement que la théorie manque de base, parce qu'il est plus facile de s'y soustraire à l'influence du sentiment, qui au contraire entre en jeu presque inévitablement lorsqu'il s'agit du domaine politique; et c'est cette influence qui est un des principaux obstacles à la compréhension de certaines choses, même chez ceux qui auraient par ailleurs une capacité intellectuelle très largement suffisante pour parvenir sans peine à cette compréhension ; les impulsions émotives empêchent la réflexion, et c'est une des plus vulgaires habiletés de la politique que celle qui consiste à tirer parti de cette incompatibilité.

Mais allons plus au fond de la question : qu'est ce exactement que cette loi du plus grand nombre qu'invoquent les gouvernements modernes et dont ils prétendent tirer leur seule justification ? C'est tout simplement la loi de la matière et de la force brutale, la loi même en vertu de laquelle une masse entraînée par son poids écrase tout ce qui se rencontre sur son passage ; c'est là que se trouve précisément le point de jonction entre la conception « démocratique » et le « matérialisme », et c'est aussi ce qui fait que cette même conception. est si étroitement liée à la mentalité actuelle. C'est le renversement complet de l'ordre normal, puisque c'est la proclamation de la suprématie de la multiplicité comme telle, supré­matie qui, en fait, n'existe que dans le monde matériel 1; au contraire, dans le monde spirituel, et plus simplement encore dans l'ordre universel, c'est l'unité qui est au sommet de la hiérarchie, car c'est elle qui est le principe dont sort toute Multiplicité ²; rais, lorsque le principe est nié ou perdu de vue, il ne reste plus que la multiplicité pure, qui s'identifie à la matière elle-même. D'autre part, l'allusion que nous venons de faire à la pesanteur implique plus qu'une simple comparaison, car la pesanteur représente effectivement, dans le domaine des forces physiques au sens le plus ordinaire de ce mot, la tendance descendante et compressive, qui entraîne pour l'être une limitation de plus en plus étroite, et qui va en même temps dans le sens de la multiplicité, figurée ici par une densité de plus en plus grande ³ ; et cette tendance est celle-là même qui marque la direction suivant laquelle l'activité humaine s'est développée depuis le début de l'époque moderne. En outre, il y a lieu de remarquer que la ratière, par son pouvoir de division et de limitation tout à la fois, est ce que la doctrine scolastique appelle le « principe d'individuation », et ceci rattache les considérations que nous exposons maintenant à ce que nous avons dit précédemment au sujet de l'individualisme : cette même tendance dont il vient d'être question est aussi, pourrait on dire, la tendance « individualisante », celle selon laquelle s'effectue ce que la tradition judéo-chrétienne désigne comme la « chute » des êtres qui se sont séparés de l'unité originelle  La multiplicité envisagée en dehors de son principe, et qui ainsi ne peut plus être ramenée à l'unité, c'est, dans l'ordre social, la collectivité conçue comme étant simplement la somme arithmétique des individus qui la composent, et qui n'est en effet que cela dès lors qu'elle n'est rattachée à aucun principe supérieur aux individus ; et la loi de la collectivité, sous ce rapport, c'est bien cette loi du plus grand nombre sur laquelle se fonde l'idée « démocratique».

Ici, il faut nous arrêter un instant pour dissiper une confusion possible : en parlant de l'individualisme moderne, nous avons considéré à peu près exclusivement ses manifestations dans l'ordre intellectuel; on pourrait croire que, pour ce qui est de l'ordre social, le cas est tout différent. En effet, si l'on prenait ce mot d' "individualisme » dans son acception la plus étroite, on pourrait être tenté d'opposer la collectivité à l'individu, et de penser que des faits tels que le rôle de plus en plus envahissant de l'État et la complexité croissante des institutions sociales sont la marque d'une tendance contraire à l'individualisme. En réalité, il n'en est rien, car la collectivité, n'étant pas autre chose que la somme des individus, ne peut être opposée à ceux-ci, pas plus d'ailleurs que l'État lui-même conçu à la façon moderne, c'est-à-dire comme simple représentation de la nasse, où ne se reflète aucun principe supérieur; or c'est précisément dans la négation de tout principe supra-individuel que consiste véritablement l'individualisme tel que nous l'avons défini. Donc, s'il y a dans le domaine social des conflits entre diverses tendances qui toutes appartiennent également à l'esprit moderne, ces conflits ne sont pas entre l'individualisme et quelque chose d'autre, mais simplement entre les variétés multiples dont l'individualisme lui-même est susceptible; et il est facile de se rendre compte que, en l'absence de tout principe capable d'unifier réellement la multiplicité, de tels conflits doivent être plus nombreux et plus graves à notre époque qu'ils ne l'ont jamais été, car qui dit individualisme dit nécessairement division ; et cette division, avec l'état chaotique qu'elle engendre, est la conséquence fatale d'une civilisation toute matérielle, puisque c'est la matière elle-même qui est proprement la racine de la division et de la multiplicité.

Cela dit, il nous faut encore insister sur une conséquence immédiate de l'idée « démocratique », qui est la négation de l'élite entendue dans sa seule acception légitime ; ce n'est pas pour rien que « démocratie » s'oppose à « aristocratie », ce dernier mot désignant précisément, du moins lorsqu'il est pris dans son sens étymologique, le pouvoir de l'élite. Celle-ci, par définition en quelque sorte, ne peut être que le petit nombre, et son pouvoir, son autorité plutôt, qui ne vient que de sa supériorité intellectuelle, n'a rien de commun avec la force numérique sur laquelle repose la « démocratie », dont le caractère essentiel est de sacrifier la minorité à la majorité, et aussi, par là même, comme nous le disions plus haut, la qualité à la quantité, donc l'élite' à la masse. Ainsi, le rôle directeur d'une véritable élite et son existence même, car elle joue forcément ce rôle dès lors qu'elle existe, sont radica­lement incompatibles avec la « démocratie», qui est intimement liée à la conception « égalitaire », c'est-à-dire à la négation de toute hiérarchie : le fond même de l'idée « démocratique » c'est qu'un individu quelconque en vaut un autre, parce qu'ils sont égaux numériquement, et bien qu'ils ne puissent jamais l'être que numériquement. Une élite véritable, nous l'avons déjà dit, ne peut être qu'intellectuelle; c'est pourquoi la « démocratie » ne peut s'instaurer que là où la pure intellectualité n'existe plus, ce qui est effectivement le cas du monde moderne. Seulement, comme l'égalité est impossible en fait, et comme on ne peut supprimer pratiquement toute différence entre les hommes, en dépit de tous les efforts de nivel­lement, on en arrive, par un`curieux illogisme, à inventer de fausses élites, d'ailleurs multiples, qui prétendent se substituer à la seule élite réelle ; et ces fausses élites sont basées sur la considération de supériorités quelconques, éminemment relatives et contingentes, et toujours d'ordre purement matériel. On peut s'en apercevoir aisément en remarquant que la distinction sociale qui compte le plus, dans le présent état de choses, est celle qui se fonde sur la fortune, c'est-à-dire sur une supériorité tout extérieure et d'ordre exclusivement quantitatif, la seule en somme qui soit conciliable avec la « démocratie », parce qu'elle procède du même point de vue, Nous ajouterons du reste que ceux mêmes qui se posent actuellement en adversaires de cet état de choses, ne faisant intervenir non plus aucun principe d'ordre supérieur, sont incapables de remédier efficacement à un tel désordre, si même ils ne risquent de l'aggraver encore en allant toujours plus,loin dans le même sens ; la lutte est seulement entre des variétés de la « démocratie », accentuant plus ou moins la tendance « égalitaire », comme elle est, ainsi que nous l'avons dit, entre des variétés de l'individualisme, ce qui, d'ailleurs, revient exactement au même.

Ces quelques réflexions nous paraissent suffisantes pour caractériser l'état social du monde contemporain, et pour montrer en même temps que, dans ce domaine aussi bien que dans tous les autres, il ne peut y avoir qu'un seul moyen de sortir du chaos : la restauration de l'intellectualité et, par suite, la reconstitution d'une élite, qui, actuellement, doit être regardée comme inexistante en Occident, car on ne peut donner ce nom à quelques éléments isolés et sans cohésion, qui ne représentent en quelque sorte que des possibilités non développées. En effet, ces éléments n'ont en général que des tendances ou des aspirations, qui les portent sans doute à réagir contre l'esprit moderne, mais sans que leur influence puisse s'exercer d'une façon effective ; ce qui leur manque, c'est la véritable connaissance, ce sont les données traditionnelles qui ne s'improvisent pas, et auxquelles une intelligence livrée à elle-même, surtout dans des circonstances aussi défavorables à tous égards, ne peut suppléer que très imparfaitement et dans une bien faible mesure. Il n'y a donc que des efforts dispersés et qui souvent s'égarent, faute de principes et de direction doctrinale ; on pourrait dire que le monde moderne se défend par sa propre dispersion, à laquelle ses adversaires eux-mêmes ne parviennent pas à se soustraire. II en sera ainsi tant que ceux-ci se tiendront sur le terrain « profane », où l'esprit moderne a un avantage évident, puisque c'est là son domaine propre et exclusif; et, d'ailleurs, s'ils s'y tiennent, c'est que cet esprit a encore sur eux, malgré tout, une très forte emprise. C'est pourquoi tant de gens, animés cependant d'une incon7testable bonne volonté, sont incapables de comprendre qu'il faut nécessairement commencer par les principes, et s'obstinent à gaspiller leurs forces dans tel ou tel domaine relatif, social ou autre, où rien de réel ni de durable ne peut être accompli dans ces conditions. L'élite véritable, au contraire, n'aurait pas à intervenir directement dans ces domaines ni à se mêler à l'action extérieure ; elle dirigerait tout par une influence insaisissable au vulgaire, et d'autant plus profonde qu'elle serait moins apparente. Si l'on songe à la puissance des suggestions dont nous parlions plus haut, et qui pourtant ne supposent aucune intellectualité véritable, on peut soupçonner ce que serait, à plus forte raison, la puissance d'une influence comme celle-là, s'exerçant d'une façon encore plus cachée en raison de sa nature même, et prenant sa source dans l'intellectualité pure, puissance qui d'ailleurs, au lieu d'être amoindrie par la division inhérente à la multiplicité et par la faiblesse que comporte tout ce qui est mensonge ou illusion, serait au contraire intensifiée par la concentration dans l'unité principielle et s'identifierait à la force même de la vérité.


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Dimanche 17 août 2008

...Je t'ai dit il n'y a qu'un instant, qu'en prenant depuis le cercle terrestre jusqu'au

cercle divin, tu trouveras le nombre 12, qui a été le principe de la division du

temps, et le nombre 3, qui a été le principe de toute forme corporelle. Si tu

multiplies le nombre 3 par le quaternaire dont je viens de te parler, et qui se trouve

exactement dans les mondes terrestre, céleste et surcéleste, tu auras pour produit

ce même nombre 12, ou 3, qui te confirmera que la forme corporelle de

tous les êtres existants dans ces trois mondes provient de trois principes :

soufre, sel et mercure, dont je t'ai déjà instruit. En effet, aucun être ne peut se

revêtir de la substance d'une forme apparente sans qu’elle soit composée de

ces trois principes. Tu pourrais être étonné que je te parlasse de forme

corporelle pour les habitants du surcéleste ; tu dois sentir cependant que

tout être émancipé, pour opérer temporellement les volontés du Créateur,

se produit une enveloppe corporelle qui sert de voile à son action spirituelle

temporelle. Sans cette enveloppe, il ne pourrait rien opérer sur les autres êtres

temporels sans les consumer par la faculté innée de l'esprit pur de dissoudre

tout ce qu'il approche. Cette enveloppe corporelle glorieuse dont se revêtent les

habitants spirituels du surcéleste et du terrestre, n'est autre chose que la

production de leur propre feu. Ces êtres spirituels ont, à cet égard, la même

propriété que les esprits de l'axe central, qui ont en eux le pouvoir de faire

émaner de leur feu les trois essences fondamentales de leur propre corps, ou

forme glorieuse. L'opération des uns et des autres, quant à cet objet, est

absolument la même ; néanmoins il y a une très grande différence dans l'action

de ces trois sortes d'esprits : les esprits de l'axe n'ont chacun en eux qu'une seule

action ; ainsi ils ne peuvent opérer qu'une seule sorte de forme, et qu'après

l'opération immédiate d'un être supérieur qui les commande et en dispose à son gré,

et selon la volonté du Créateur. Mais les êtres spirituels habitant les trois mondes,

ayant à opérer des actions plus considérables et plus étendues, peuvent

se produire à chaque instant de nouvelles formes et les varier à l'infini selon leur

besoin, et selon l'objet qu'ils ont à remplir. Il est vrai que ces êtres spirituels

ne peuvent agir, ainsi que les esprits de l'axe, sans avoir reçu l'ordre du Créateur ;

mais quand ils l'ont reçu, ils ont en eux tout ce qu'il faut pour l'exécuter par eux-

mêmes, au lieu que les esprits de l'axe sont de simples sujets qui n'agissent

qu'autant qu'ils sont conduits, parce qu'ils n'ont pas l'intelligence. C'est là ce qui doit te faire concevoir que les essences et les formes corporelles des êtres spirituels, habitants des trois mondes, sont plus pures et plus subtiles que celles qui proviennent des esprits de l'axe. Tu pourrais me demander encore si ces mêmes  essences spirituelles n'existent pas également dans l'immensité divine où résident une infinité d'esprits . Je te répondrai que les quatre classes d'esprits supérieurs, majeurs, inférieurs et mineurs terrestres, habitant dans l'immensité divine, n'ont jamais à opérer dans ce lieu que des actions et des

opérations spirituelles divines, sans aucun mélange d'opération matérielle

quelconque. C'est pour cela qu'une essence spiritueuse n'a jamais pu exister

et n'existera jamais dans ce lieu divin, qui est la résidence des esprits purs, où

s'opère toute émanation divine et d'où provient toute espèce d'émanation.  De ces quatre classes d'esprits purs, la supérieure et la majeure n'ont jamais en elles aucune loi de production d'essences spiritueuses ; aussi ces êtres sont-ils appelés esprits supérieurs et majeurs purs et divins, et leur action est infiniment plus considérable que l'action des deux autres classes, ainsi que l'enseigne leur dénomination. Les esprits de ces deux dernières classes, au contraire, avaient en eux cette loi de reproduction d'essences spiritueuses temporelles ; mais ils ne reçurent la puissance de l'opérer qu'au moment de leur émancipation, pour la formation du monde temporel qui devait servir à la molestation des esprits prévaricateurs, ce que je t'expliquerai après t'avoir instruit des différentes lois et

puissances que le Créateur a données aux différents esprits émancipés de son

immensité ; tu sais que la première classe de ces esprits est la supérieure ;

aussi porte-t-elle le nombre dénaire ; la seconde est la majeure : son nombre est

le septénaire ; la troisième est l'inférieure : son nombre est le ternaire ;

et la quatrième est la mineure portant le nombre quaternaire ; ces quatre à la fois

t'enseignent que le quaternaire appartient directement au Créateur, et que tous les

êtres émanés et émancipés, ainsi que leurs lois et leurs puissances, proviennent

de ce même nombre quaternaire, ou de la quatriple essence de la Divinité, qui

renferme tout. Si tu joins ce dernier nombre quaternaire au nombre 12, produit du quaternaire de 3, tu trouveras le nombre 16, ou 7, produit spirituel qui te prouve que rien n'existe et ne peut exister que par l'esprit, et qui te prouve en même temps que ton émanation est spirituelle. Tu as vu que les esprits, qui résident dans l'immensité divine, ont en eux des actions et des puissances purement spirituelles, et cela ne peut être autrement, attendu que tout esprit qui actionne et opère en face de la Divinité ne peut être sujet au temps ; mais les esprits qui actionnent et opèrent dans le surcéleste, le céleste et le terrestre, étant destinés à accomplir la manifestation temporelle de la justice et de la gloire du Créateur, ont des puissances et des opérations spirituelles temporelles bornées par leur assujettissement au temps. Lorsque le temps sera passé, ces esprits ne passeront point ; ils changeront seulement d'actions et d'opérations, c'est-à-dire qu'ils seront réunis à leur premier principe d'opérations purement spirituelles divines, comme les esprits qui habitent actuellement l'immensité divine. Il ne faut pas croire que la place que ces esprits, qui sont temporels aujourd'hui, occupaient dans l'immensité divine avant l'établissement du temps, soit restée vide après qu'ils ont été émancipés par leurs opérations spirituelles temporelles. Il ne peut y avoir du vide auprès du Créateur, ni dans son immensité ; cette immensité n'ayant pas de bornes, tous les esprits y trouvent facilement leur place dès qu'ils sont émanés du sein du Créateur ; et aussi cette immensité s'étend à mesure que le Créateur émane des esprits de son sein. C'est ce qui te fait sentir qu'il est impossible d'admettre de plein ni de vide dans l'immensité divine, qui s'accroît et s'accroîtra toujours par l'émancipation infinie que le Créateur opère et opèrera continuellement. Il ne faut pas croire non plus que les esprits que le Créateur émane sans cesse de son sein, se placent sans ordre et confusément, sans comparaison, comme une troupe d'hommes ou d'animaux épars au gré de leur caprice ; ces êtres divins reçoivent, avec l'émanation, des lois et des puissances, selon leurs facultés d'opérations divines spirituelles : ils vont en conséquence prendre leur place dans les différentes classes spirituelles dont je t'ai parlé, et où ils accomplissent chacun en particulier leurs différentes opérations. C'est là ce qui constitue cette fameuse immensité divine, incompréhensible non seulement aux mortels, mais même à tout esprit émané. Cette connaissance n'appartient qu'au Créateur. Il faut remarquer Israël, que, parmi ces classes spirituelles fondées avant le

temps dans l'immensité divine, la classe mineure ternaire n'était pas alors celle du mineur spirituel divin quaternaire, ou de l'homme. En effet, tu dois être ainsi instruit pour savoir que le mineur n'était pas encore émané, et que l'ordre d'émanation des mineurs spirituels n'a commencé qu'après la prévarication et la chute des esprits pervers. Pour te faire connaître cette émanation spirituelle, de même que le changement que le crime des démons opéra dans les actions et les opérations des habitants de l'immensité, je te dirai avec vérité d'après l'Eternel, qu'à peine les esprits pervers furent bannis de la présence du Créateur, les esprits inférieurs et mineurs ternaires reçurent la puissance d'opérer la loi innée en eux de production d'essences spiritueuses, afin de contenir les prévaricateurs dans des bornes ténébreuses de privation divine. En recevant cette puissance, ils furent sur-le-champ émancipés ; leur action, qui était pure spirituelle divine, fut changée aussitôt que l'esprit eut prévariqué ; ils ne furent plus que des êtres spirituels temporels, destinés à opérer les différentes lois que le Créateur leur prescrivait pour l'entier accomplissement de Ses volontés, C'est alors que les mineurs spirituels quaternaires furent émanés du sein de la Divinité, et qu'ils occupèrent dans l'immensité divine la place dont les esprits mineurs ternaires venaient d'être émancipés pour opérer temporellement. Il faut que tu saches, Israël, que le changement qu'opéra la prévarication des esprits pervers fut si fort que le Créateur fit force de loi, non seulement contre ces prévaricateurs, mais même dans les différentes classes spirituelles de l'immensité divine. Tu dois le concevoir par la vie de confusion que tu mènes ici bas, par la création du temps, et par les différentes actions qui s'opèrent dans le surcéleste, le céleste et le terrestre, où tout t'enseigne le changement universel produit par cette prévarication ; mais cependant, comme cette prévarication arriva avant que les mineurs fussent émanés, ils ne purent en recevoir aucune souillure ni aucune communication ; aussi n'arriva-t-il pour lors aucun changement dans leur classe, et c'est pour cette raison qu'ils furent les dépositaires de la grande puissance de la Divinité. Oui, Israël, la redoutable puissance quaternaire leur fut confiée, et cela ne pouvait être autrement, ces mineurs étant des esprits purs et sans tache émanés du sein de la justice et de la sainteté mêmes, pour manifester la gloire et la force du Créateur ; ils n'avaient eu aucune connaissance du mal, ni directement, ni indirectement ; il était donc convenable que le Créateur comblât de tous ses dons des êtres aussi justes, et qu'Il leur donnât des pouvoirs conformes à la pureté de leur nature spirituelle et au dessein qu'Il se proposait en les émanant de Son sein. Voilà d'où vient la grandeur de la puissance et de la vertu du mineur, et voilà pourquoi ces lois d'action et d'opération ne furent point dérangées par

le changement que la prévarication des esprits pervers occasionna dans les autres

classes de l'immensité divine. Cette puissance de l'homme était si considérable que, malgré sa prévarication même, il est encore supérieur à tout autre esprit spirituel, soit émané, soit émancipé. Tu peux voir en effet par la figure qu'aucun être spirituel n'a conservé aussi distinctement que l'esprit mineur la correspondance directe et principale avec le Créateur : vois la ligne perpendiculaire qui descend du centre du premier cercle surcéleste jusqu'au centre du corps général terrestre représenté par la figure triangulaire ; c'est cette perpendiculaire qui marque la supériorité sur tous les êtres. Le Créateur a tellement voulu conserver l'autorité puissante du mineur que, malgré que ce mineur ait prévariqué, le Créateur a distingué la force de la loi dont il a usé envers lui d'avec celle dont il a usé envers les premiers esprits prévaricateurs ; ceux-ci sont condamnés par un décret de l'Eternel à ne pouvoir agir qu'en privation divine pendant toute une éternité temporelle, et à n'avoir aucune communication du Créateur, ni de ses intelligences ; le mineur, au contraire, n'a point perdu cette communication ; il a conservé la faculté et la puissance première qu'il avait reçue dès son émanation dans le corps universel. Mais le Créateur, ne pouvant laisser la faute de l'homme impunie, a changé véritablement les lois d'action et d'opération spirituelles que les mineurs ont à faire dans cet univers ; et c'est là la

matière dont le Créateur fit force de loi contre Son mineur. Si tu me demandes quel est ce changement des lois de l'action et de l'opération du mineur, je te répondrai qu'il faut entendre par là que le mineur, depuis sa prévarication, est assujetti à opérer comme un être purement spirituel temporel, sujet au temps et à la peine du temps, au lieu que, dans son premier principe, étant homme-Dieu de la terre et de toute la création, il ne pouvait être sujet à cette peine du temps. Depuis sa prévarication, il est provenu de lui des formes corporelles matérielles, et sujettes, comme la sienne, à la peine temporelle, au lieu que, s'il fût resté dans son état de gloire, il ne serait émané de lui que des formes corporelles spirituelles et impassives de la création, formes dont le Verbe était en lui. Tel est le changement qui s'est fait dans les lois d'action et d'opération du premier mineur ; il avait la puissance, dans son état de gloire, de faire usage des essences purement spirituelles pour la reproduction de sa forme glorieuse, au lieu que, depuis son crime, étant condamné à se reproduire matériellement, il ne peut faire usage que des essences spiritueuses matérielles pour sa reproduction. Je t'ai dit qu'Adam avait inné en lui le Verbe puissant de création de sa forme spirituelle glorieuse ; tu peux aisément t'en convaincre en réfléchissant que, pour, opérer aujourd'hui la reproduction de la forme matérielle, il faut que tu aies en toi un Verbe qui actionne, émane et émancipe hors de toi des essences spiritueuses suivant la loi de nature spirituelle temporelle ; car, pour procréer ta ressemblance corporelle, tu n'as pas recours à d'autres principes d'essences spiritueuses que ceux qui sont innés en toi ; et si tu voulais, de ton chef, employer des principes opposés à ta substance d'action et d'opération spirituelle divine et temporelle, il n'en proviendrait pas de reproduction, ou, s'il en provenait une, elle resterait sans participation d'opération divine, elle serait mise au rang des brutes ; elle y serait même regardée comme un être surnaturel, et elle répugnerait à tous les habitants de la nature temporelle. Ne doute point, Israël, que, puisque tu as inné en toi un Verbe de reproduction matérielle, ton premier père n'ait eu en lui un Verbe de reproduction spirituelle et glorieuse. Ce changement terrible auquel le Créateur a assujetti Adam, était la moindre peine qu'il pût infliger à Son mineur prévaricateur, le crime de ce mineur ayant été si violent et si considérable, que l'abomination et le scandale de cette inique opération pénétrèrent jusque dans la cour divine. La prévarication des premiers esprits avait déjà souillé cette cour divine, ainsi que je l'ai dit précédemment, et, par conséquent, cette souillure avait assujetti tous les êtres spirituels, habitant les différentes classes de cette cour, à un changement dans leur loi d'action et d'opération. Mais la prévarication étant infiniment plus grande que celle des démons, ces mêmes esprits, habitants de l'immensité, ressentirent alors une attraction encore plus forte que la première fois, et cette maudite opération de l'homme opéra sur eux un nouveau changement dans leurs lois d'action et d'opération, c'est-à-dire qu'à l'instant du crime d'Adam, le Créateur fit force de loi sur les êtres spirituels de Son immensité, et leurs lois d'action et d'opération ne furent plus les mêmes qu'elles étaient, non seulement avant la prévarication des premiers esprits, mais lors de l'émanation du premier homme. Vois quelles ont été les suites de cette horrible prévarication. Ne prétends jamais, Israël, comparer la force de loi dont les hommes usent entre eux avec celle que l'Eternel a employée contre toute Sa créature spirituelle temporelle : la force de loi que les hommes ont établi parmi eux est toute matérielle et fondée sur les conventions humaines (cela est si vrai qu'elles ne peuvent jamais avoir lieu sans le secours d'un nombre d'hommes proportionné à l'intention du chef temporel, législateur du peuple qu'il gouverne). Aussi l'exécution de cette force de loi temporelle n'est pas toujours entière ni parfaite ; mais la force de loi divine n'a besoin que de la seule volonté du Créateur pour avoir son accomplissement. Le Créateur, pour mettre un être quelconque en privation divine, ne Se fonde ni sur les secours de Sa cour divine, ni sur celui d'êtres spirituels divins temporels, et bien moins encore sur l'emploi de cette matière grossière en usage parmi les hommes ; il ne Lui faut que Sa seule pensée et que Sa seule volonté pour que tout agisse selon Son gré. Voilà quelle est l'infinie différence de la force de la loi divine éternelle et immuable à la force de la loi humaine qui passe et s'efface aussi promptement que la forme corporelle de l'homme s'efface de dessus la terre dès que l'esprit mineur se sépare de cette forme......

Martinez de Pasqualy


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Dimanche 17 août 2008

On peut se demander : « Quel est, en définitive, le but de l’étude et de la préparation rosicrucienne ? » C’est là une vieille question à laquelle la réponse, mille fois répétée, est apportée, dans chaque pays, par l’épanouissement qui s’est manifesté dans la vie des étudiants les plus zélés.

Nous croyons utile de rappeler au néophyte aussi bien qu’à l’adepte, le but véritable du travail que nous avons entrepris, et la récompense qui peut être la leur quand ils seront prêts et jugés dignes de la recevoir.

Il est un très ancien axiome qui dit « Quand l’étudiant est prêt, le Maître apparaît ! » Un tel adage a été fort mal compris et des milliers de personnes s’appuient sur lui pour refuser de s’associer à une école ou à une organisation, préférant, déclarent-elles, « demeurer dans l’attente, jusqu’à ce que leur instructeur personnel se manifeste ». L’affirmation, dans l’axiome cité, est cependant très claire «Quand l’étudiant est prêt, le Maître apparaît » Que veut dire, ici, le mot prêt ? Il ne s’agit certainement pas d’une simple question de temps. Ce mot a le sens très précis que beaucoup lui ont donné. Il désigne le moment où l’étudiant s’avère digne, par sa préparation et par son mérite.

Voilà qui met nettement chacun face à ses responsabilités. Il est possible de se préparer lentement, par des lectures choisies, par de longues heures consacrées à méditation — et ceci pendant des années — ou en assistant, de temps à autre, à des conférences et à des causeries. Si le temps n’a pas d’importance, alors l’étudiant peut attendre jusqu’à la sa vie — et attendre même une autre incarnation — pour voir apparaître ce Maître qui sera son instructeur personnel.

Ici, à nouveau, nous pouvons nous demander : « Quel Maître, quel instructeur ? » Certainement pas un Maître terrestre car lui n’exige pas la préparation et l’évolution qui sont nécessaires à l’Illumination Cosmique. L’étudiant sincère qui se prépare vraiment et devient digne de l’instruction d’un Maître, parvient bientôt à un point de développement où aucun Maître terrestre ne peut plus lui être d’aucun secours, car seul un Maître cosmique peut répondre aux besoins de celui qui est prêt.

Comment, alors, l’étudiant peut-il se préparer de la manière la plus appropriée et en un minimum de temps ? Voilà qui constitue aussi une très ancienne question car elle était jadis posée dans les écoles égyptiennes de mystère, comme elle l’est aujourd’hui dans les écoles secrètes de notre Ordre.

Il n’y a qu’une seule réponse à cette question : «On se prépare en commençant aux Degrés préliminaires, en avançant progressivement dans les écoles que les Maîtres ont établies sur terre et en accédant par préparation directe, au degré d’aptitude requis. — d’où l’établissement d’écoles secrètes dans tous les pays et le Grand Œuvre qui leur a été assigné par les Maîtres.

Où sont les Grands Maîtres et comment entrer en contact avec eux ? Ici la réponse est plus difficile, non parce que notre connaissance est limitée, mais parce que le langage est insuffisant pour exprimer des faits aussi sublimes. Il y a certaines conditions dans la Vie Cosmique que même les finesses de la langue de Shakespeare ne pourraient décrire. Nous pouvons comprendre, nous pouvons pressentir et, à travers les mots, il peut nous être transmis, une faible conception de la beauté, de la magnificence et de la divinité du plan cosmique, mais nous n’atteindrons jamais une réalisation complète de ce plan, tant que nous n’aurons pas établi le contact personnel et trouvé l’Illumination cosmique. Sachez donc qu’il existe un ensemble merveilleux d’esprits et de personnalités supérieures : la Sainte Assemblée du Cosmique. Vous trouverez, dans ce Manuel, le portrait d’un de ces personnages éminent, l’illustre Kut-Hu-Mi. Il fut l’un des deux Maîtres auxquels se référaient, les anciens mystiques et il a été quelque peu connu de certains Théosophes avancés, grâce à feu Mme Helena Petrovna Blavatsky qui fut l’un de ses disciples personnels.

Le Maître K.H.M. est Député Grand Maître la Grande Loge Blanche de la Grande Fraternité Blanche. A une certaine époque, il fut connu, sur terre, sous le nom de Thutmose III d’Égypte et, à une autre époque, il demeurera près du lac Moeris. Dans le Zend-Avesta, il est appelé l’Illuminator et, en Égypte, il fut aussi connu comme le Kroomata (Kai-Ra-Au-Meta) d’où vient le terme rosicrucien Cromaat employé dans nos rituels et nos salutations. (Il est intéressant de noter que si nous prenons les initiales du titre de notre Ordre, en anglais : The Ancient and Mystical Order Rosae Crucis et si nous les renversons, nous avons CROMAAT.)

Le Maître K.H.M. (souvent appelé « K.H. ») passa par un certain nombre de réincarnations et fut ici-bas, à maintes reprises, un personnage important. Dans de nombreuses incarnations, il dépassa 1’âge de 140 ans et, au cours de la plus récente, il a vécu dans un monastère secret, près de Kichingargha, appelé aussi Kichinjirgha, Kichi-jirg-jargha ou Percha-jarg-hatba, par les Tibétains et les habitants du Sin-kiang. Il y a beaucoup d’autres Grands Maîtres certains sont sur le plan cosmique, poursuivant leur grand travail, en attendant leur prochaine incarnation et certains sont, sur ce plan terrestre, dirigeant le travail physique, tout en se préparent à passer site le plan cosmique. Sous leur surveillance, de hauts Initiés sont préparés, au cours de chacune de leurs incarnations en vue d’un travail encore plus élevé qu’ils devront accomplir dans une incarnation à venir et quelques-uns d’entre eux sont assignés le devoir, la mission et le véritable et laborieux travail d’Imperator, de Mage et de Hiérophante, dans les multiples branches de la Grande Fraternité Blanche, l’Ordre Rosicrucien étant la plus élevée d’entre elles. Ces Imperators, ces Mages et ces Hiérophantes de divers pays, composent, avec les Maîtres, la Sainte Assemblée de la Grande Loge Blanche. La Grande Fraternité Blanche, d’autre part, est l’école ou Fraternité de la Grande Luge Blanche et c’est à cette invisible Fraternité de membres visibles que tout étudiant sincère sur le Sentier, se prépare à être admis.

Le but de la véritable préparation dont nous parlons est donc d’être finalement admis, par Initiation Cosmique, à la Grande Fraternité Blanche, où le Maître apparaîtra au disciple qui est prêt, afin de l’instruire personnellement et de le conduire à un plus grand développement qui lui assurera, un jour, la dignité de Maître, l’affectation d’une mission d’Imperator, de Mage ou de Hiérophante, dans une phase du travail terrestre et, de cette manière, l’affiliation à la Grande Loge Blanche.

A la question : « Comment le Maître personnel donne-t-il une telle instruction ? », nous répondrons : « Elle est vraiment personnelle et elle est donnée par l’intermédiaire du Cosmique ». En d’autres termes, elle constitue ce qui est généralement désigné sous le nom d’Illumination Cosmique ou de Conscience Cosmique et c’est ainsi qu’à certaines heures, à certains jours, et à certaines semaines de sa vie, on devient alors conscient d’une connaissance nouvelle et étonnante, tout en étant souvent instruit de la présence ou du contact de l’instructeur personnel, et quelquefois en ne l’étant pas.

L’étudiant qui parvient à l’état de membre de la Grande Fraternité Blanche, grâce à une préparation appropriée et à un réel mérite, s’en aperçoit d’abord en réalisant qu’il est passé par une série d’événements qui constituent une véritable Initiation. Le plus souvent, de tels événements se produisent en période pendant la nuit, ou pendant que l’étudiant est en période de repos ou de méditation sur une montagne dans une vallée, loin des activités de ce monde. Cette conscience s’accompagne d’un influx de perception divine et de réveil spirituel qui affecte même le corps physique et amène en lui une véritable renaissance, un grand rajeunissement et une vigueur accrue. De plus, les organes et les parties du corps qui étaient fatigués, épuisées ou dans un état anormal sont alors restaurés dans leur fonctionnement.

Ceci est suivi du fonctionnement brusquement accru d’une perception qui, sur le moment, est par erreur, appelé intuition, car elle ressemble, en apparence, à la faculté intuitive qui a subi un grand développement au cours des premières étapes de la préparation conduisant à l’Initiation à la Grande Fraternité Blanche. Il ne s’agit cependant pas de l’intuition, mais de la Conscience Cosmique d’événements actuellement en cours ou qui doivent se produire dans un proche avenir. Il s’agit de connaissance et non d’impression prophétique. Viennent ensuite des instructions spéciales et la connaissance définie de lois, de principes, de faits et de réalités correspondant aux besoins et aux désirs du membre. Celui-ci, à partir de ce moment, se rend toujours en loge terrestre mais son travail consiste alors aider ceux qui sont sur le Sentier. Il prête son concours au Grand Œuvre, mais il ne reçoit plus l’instruction donnée par les Maîtres terrestres, au moyen de livres, de conférences, d’écrits divers et de diagrammes. C’est pourquoi nous incitons ceux qui ont atteint un haut développement psychique et acquis certaines connaissances et certains pouvoirs dans notre Ordre, à demeurer en contact étroit avec l’Ordre, avec ses Maîtres de Classe et Son Imperator, car, dans un tel contact, ils peuvent rencontrer à tout moment, de la manière la plus inattendue et la plus soudaine, l’Initiation qui les fera entrer dans la Grande Fraternité Blanche. Les trois derniers Degrés d’étude et de préparation de l’Ordre Rosicrucien ont spécialement pour but de préparer l’étudiant dans les moindres détails, en vue du but final.


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Jeudi 14 août 2008

1.- La science est la honte de l'homme, parce qu'elle lui fait sentir tout ce qu'il a perdu.

2. L'épée de l'homme, c'est sa parole.

3. Toutes les larmes de l'homme ne suffiraient pas à le laver.

4. Ma vie corporelle est ma pénitence.

5. Je te prierai pendant que je me porte bien, afin que tu ne m'oublies pas lorsque je serai malade.

6. Rien ne rend l'âme tiède comme la prospérité dans la matière.

7. Si tu fais le bien, tu auras toute la science.

8. Il faut que ce soit sa volonté qui se fasse, et non pas la mienne.

9.- Il est vrai que les femmes peuvent être vierges, et c'est là le supplice du chef quinaire.

10. Quand est-ce que l'homme a assez prié?

12.- Il est plus façile de nier son principe que de le suivre: c'est là ce qui fait tant d'impies.

13. Tous les hommes sont des prophètes sans le savoir.

14. Les conseils des hommes sont vains, parce qu'il n'y a point de président.

15. C'est bien marcher à vide que de courir derrière la matière.

16. C'est à cause des deux V que nous avons cinq doigts dans la main.

17. L'espérance de la mort fait la consolation de mes jours.

18. Il ne faut jamais dire: l'autre vie, car il n'y en a qu'une.

19. Ne te plains pas, ô homme, de ce que les voies de la Sagesse sont lentes, c'est là ta peine, et tu ne peux plus rien faire qu'avec le temps.

22. Il n'y a que 4 instruments de la mathématique, desquels il ne provient que trois figures.

23. Que les hommes sont bêtes de se croire en vie!

24. Parmi les choses créées, rien ne naît que par son contraire, et c'est là où l'on voit les preuves de l'apparence, où tout est copie.

25. Il ne veut absolument pas qu'on le connaisse, aussi laissons-le faire; c'est ce qu'il y a de plus sûr, et c'est ce qui lui plaît le mieux.

26. Commence par la Lune pour étudier ta leçon.

27. Si la production n'était qu'un développement, toutes les formes dans chaque espèce naîtraient égales.

29. Le ton mineur n'est pas dans la nature: c'est le fruit de cinq, une invention humaine.

30. Ce n'est que par la tendance vers notre être, que se fait la purification; tous ceux qui ne le sentent pas n'expient rien; ils ne font que se tâcher davantage.

33. Nous sommes tous veufs, notre tâche est de nous remarier.

34.- Le septénaire est un état de contrainte, et le repos n'est que dans le nombre 8.

37. Il n'y a pas de père qui n'ait trois enfants, ce qui montre la supériorité d'un sur trois.

38. Je ne connais rien de plus mauvais qu'une mauvaise prière.

39. La mort est une action, comment peut-elle donner l'idée du néant?

40. Ce qui est, est plus loin de nous que ce qui n'est pas.

43. Que l'homme veille sur les désirs de son âme, parce qu'ils sont puissants et que leur force peut faire obtenir.

44.- Les hommes font servir le vrai au culte de l'apparence, tandis que l'apparence leur avait été donnée pour le culte du vrai.

45. Il faut être vertueux pour aimer, et il faut aimer pour prier.

46. Il ne faut pas le chercher, il faut l'attendre en paix, dans la soumission et dans la confiance.

47. C'est en vain que se dit heureux, celui qui suit toujours les jeux de son esprit.

49. L'intellect est la lunette de l'esprit.

51. Ce n'est pas par la lettre que l'on pourra justifier les Ecritures.

52. Le carré n'est que l'emblème des enfants du père, il ne tient que d'eux toutes ses propriétés.

53. Tâche, dans toutes les circonstances de ta vie, d'être plus grand que ce que tu fais.

54.- Dans la géométrie naturelle, le tout est plus petit que sa partie: 4 et 9 sont plus petits que 4.

55.- Les hommes font de leurs yeux la borne de leur esprit, tandis qu'ils n'en doivent être que le guide et l'indice.

56. Il est bienheureux pour les hommes que Dieu n'ait pas pu faire un monde éternel comme lui.

57. Ce n'est pas parmi les hommes que l'homme doit chercher son meilleur ami

58. Il n'y a pas de joie comme celle que donne la Sagesse.

61. Fais en sorte de ne jamais vivre que de la vie de ton âme spirituelle.

63. Les péchés que l'homme peut remettre sont plus que des capucinades.

65.- De même que la vie ne connaît point la mort, de même la mort ne connaît point la vie.

65. De même que la vie ne connaît point la mort, 59, de même la mort ne connaît point la vie,

66. S'il est encore irrésolu sur son peu de foi, sur sa puissance!

67. Lorsque l'homme a une fois senti les douceurs qui sont faites pour lui, il ne veut plus goûter autre chose .

69. Pénètre si tu veux, dans l'intelligence de l'hiéroglyphe universel, il n'a été fait que pour être entendu.

72. Il n'y a pas une ligne droite dans la nature, parce que la nature est une prison, et que cette même nature ne donne que des prisons circulaires.

73. Le monde est formé par trois raisons doubles qui font six dans le moyen, et huit dans le fait et dans l'action.

74.- La première raison de toutes choses est double, ce qui fait que deux est la cause de toute génération.

75. Adam avait sûrement un nombril, puisque son cordon ombilical allait de la surface au centre.

76. Il n'y a que quatre consonances et deux dissonances dans l'harmonie. O vérité, comme tu es belle!

78.

Tout consiste dans le préparatif.

 


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Jeudi 14 août 2008

 

L'idée est avancée ici qu'une étude impartiale de l'histoire, de la religion et de la littérature montrera l'existence, remontant aux temps anciens, d'un grand corps de doctrine philosophique, scientifique et éthique, formant, dans ces domaines, la base et l'origine de toutes les conceptions similaires des systèmes modernes. C'est une doctrine à la fois religieuse et scientifique, affirmant que la religion et la science ne devraient jamais être séparées. Elle présente de sublimes enseignements religieux et idéalistes, mais, en même temps, fait valoir que tout ce qu'elle contient peut être démontré à la raison et qu'il n'y a pas de place pour d'autre autorité que celle-ci. Ainsi est écartée l'hypocrisie qui consiste à affirmer des dogmes en invoquant une autorité dont personne ne peut démontrer qu'elle repose sur la raison. Ce corps de doctrine archaïque est connu sous le nom de " Religion-Sagesse " et a toujours été enseigné par ses adeptes, ou ses initiés, qui la préservent à travers les âges. En se basant sur cette Religion-Sagesse et sur d'autres doctrines démontrées, on arrive à la conclusion que l'homme, étant esprit et de nature immortelle, peut perpétuer ce qui constitue le véritable aspect de sa vie et de sa conscience. Ceci a été réalisé de tout temps par les êtres appartenant à la plus haute élite de la race humaine, membres d'une noble et antique fraternité qui se consacrent au développement de l'homme du point de vue de l'âme, ce qui, pour eux, implique l'ensemble des processus d'évolution sur tous les plans. Les initiés, étant liés par la loi de l'évolution, doivent travailler avec l'humanité, dans la mesure où le permet son développement. Aussi, d'âge en âge, promulguent-ils inlassablement la même doctrine, qui s'obscurcit périodiquement chez les diverses nations et dans les différentes parties du monde. Telle est la Religion-Sagesse, et ils en sont les gardiens. À certains moments, ils se présentent aux nations comme de grands Instructeurs, ou comme des " Sauveurs " , qui ne font que promulguer à nouveau les anciennes vérités et le système éthique du passé. Cette Religion-Sagesse affirme que l'humanité est capable d'un perfectionnement illimité, à la fois en qualité et dans l'échelle du temps, ces Sauveurs et Adeptes-initiés étant présentés comme des exemples illustrant cette possibilité.

    C'est de cette fraternité d'hommes parfaits, vivants et actifs à l'heure actuelle, que H.P. Blavatsky a déclaré avoir reçu les directives pour présenter, une fois de plus, les idées de jadis. De ces Sages, elle a reçu également un certain nombre de clefs qui permettaient de déchiffrer les doctrines anciennes et modernes, mais qui avaient été perdues au cours des luttes du monde moderne en marche vers la civilisation. Ils lui communiquèrent aussi certaines doctrines réellement très anciennes mais entièrement nouvelles pour l'époque présente, sous une forme exotérique quelconque ; elle les a fait connaître dans ses écrits, parmi d'autres clés, à ses compagnons et au grand public. Ainsi, outre le témoignage de tous les temps, trouvé dans les annales de toutes les nations, nous recevons ici cette affirmation moderne, explicite, que l'ancienne fraternité d'Adeptes  toujours attentifs au bien de l'homme et dépositaires de la connaissance  existe toujours sur cette terre et se préoccupe du développement de la race humaine.

    La Théosophie postule un principe éternel appelé " l'Inconnu " , qui ne peut jamais être appréhendé comme un objet de connaissance, si ce n'est à travers les manifestations qui en émanent. Ce principe éternel est en toute chose et en tout être  il est toute chose et tout être. Périodiquement  et dans l'éternité des temps  il se manifeste puis se retire de la manifestation. Dans ce flux et ce reflux, l'évolution se poursuit, et elle-même constitue le progrès de la manifestation. L'univers que l'on perçoit est la manifestation de cet Inconnu, aussi bien comme Esprit que comme Matière, l'un et l'autre n'étant, pour la Théosophie, que les deux pôles opposés du principe unique inconnu. Ils coexistent et ne sont ni ne peuvent être séparés l'un de l'autre, ou, comme le disent les écritures hindoues, il n'existe aucune particule de matière sans esprit, ni aucune particule d'esprit sans matière. En se manifestant, l'Esprit-Matière se différencie selon une échelle descendante, sur sept plans, de densité croissante, jusqu'à celui que perçoivent nos sens, la substance y étant toujours essentiellement la même mais ne différant qu'en degré d'un plan à l'autre. Ainsi compris, l'univers entier est vivant, aucun de ses atomes ne pouvant d'aucune façon être considéré comme mort. Il est également conscient et intelligent, sa conscience et son intelligence étant présentes sur tous les plans, bien qu'obscurcies au niveau le plus bas. Sur le plan qui est le nôtre, l'Esprit vient à se focaliser dans tout être humain qui le lui permet, par un choix délibéré, mais le refus de cette possibilité est la cause de l'ignorance, du péché, de toute misère et de toute souffrance. Dans tout le cours des temps, certains êtres ont atteint cet état élevé et sont devenus, par leur développement, semblables à des Dieux ; ils participent activement à l'œuvre de la Nature et continuent, de siècle en siècle, d'élargir le champ de leur conscience et d'étendre la portée de leur maîtrise dans le gouvernement de la Nature. Telle est la destinée de tous les êtres ; c'est pourquoi la Théosophie, qui postule au départ la perfectibilité de la race humaine, rejette l'idée d'une perversité innée, sans possible régénération, et propose un sens à la vie et un but qui soit en harmonie avec les désirs ardents et la nature réelle de l'âme, et tende, en même temps, à détruire le pessimisme avec le désespoir qui l'accompagne.

    Selon la Théosophie, le monde est le produit de l'évolution issue du principe éternel ; partant des toutes premières formes de vie les plus inférieures, elle est guidée, au fil de son progrès, par des entités intelligentes pleinement développées, provenant d'autres évolutions plus anciennes. Ce monde inclut aussi les Ego, ou esprits individualisés, qui sont la raison d'être de son émanation et y participent activement. Ainsi, l'homme, tel que nous le connaissons, est considéré comme un esprit conscient  la fleur de l'évolution  avec d'autres classes moins élevées d'entités conscientes ; celles-ci, bien que moins avancées que lui, dans les règnes inférieurs où elles se trouvent, progressent toutes néanmoins, dans le sens ascendant, et sont destinées un jour à atteindre notre stade humain actuel, alors que nous aurons gagné nous-mêmes un niveau supérieur. Du fait de sa plus grande perfection, la conscience de l'homme est capable de passer de l'un à l'autre des plans de différenciation mentionnés. Si, par erreur, il prend l'un ou l'autre de ces plans pour la réalité qu'il est dans son essence, il s'égare dans l'illusion ; le but visé par l'évolution est donc de lui donner la complète conscience de soi, afin qu'il puisse accéder à des degrés plus élevés dans la progression de l'univers. Une fois atteint le stade humain, il doit, par son évolution, gagner de l'expérience, tout en contribuant à élever et purifier les divers plans de matière avec lesquels il a affaire, de telle sorte que la voix de l'esprit puisse être pleinement entendue et comprise.

    L'homme est un être religieux, étant un esprit enfermé dans la matière  laquelle est, pour sa part, spirituelle en essence. Pour entrer en contact avec tous les plans de la Nature que comporte l'évolution, cet homme  qui est esprit  a besoin de véhicules ; et ce sont ces véhicules qui font de lui un être complexe et composite, sujet à l'erreur mais, en même temps, capable de s'élever au-dessus de toutes les illusions et de conquérir le plus haut sommet. Il est une image en miniature de l'univers car, en tant qu'esprit, il se manifeste à lui-même au moyen de sept différenciations. Pour cette raison, il est décrit en Théosophie comme un être septuple. Si l'on se limite à une division triple de l'homme, la division chrétienne (qui comprend corps, âme, esprit) est exacte en soi, mais elle ne saurait répondre aux problèmes de la vie et de la Nature, à moins d'admettre — ce qu'elle ne fait pas — que chacune de ces trois divisions est à son tour divisible, en permettant ainsi d'obtenir un total de sept principes [qui sont indiqués comme il suit]. L'Esprit se tient seul au sommet, puis vient l'âme spirituelle, ou Buddhi, comme on l'appelle en sanskrit. Buddhi est, parmi tous les autres principes, celui qui participe le plus de l'esprit, et il est relié à Manas — le mental en sanskrit. Ces trois principes constituent, chez l'homme, la véritable trinité, l'aspect impérissable, l'entité pensante réelle, qui vit sur terre dans d'autres véhicules, plus denses, servant à son évolution. En dessous de cette trinité, par ordre de qualité, se trouve le plan des désirs et des passions qui est partagé avec le règne animal ; ce plan, dénué d'intelligence réfléchie, produit l'ignorance découlant de l'illusion. Il est à distinguer de la volonté et du jugement et doit, par conséquent, avoir sa place dans cette classification. Sur notre plan terrestre se trouve la vitalité brute, qui se manifeste non comme esprit, dont elle tire son essence, mais comme énergie et mouvement. Étant commune au monde objectif tout entier, et pénétrant partout, elle doit avoir aussi sa place dans cette classification ; la part de cette vitalité que l'homme utilise est abandonnée à la mort du corps. Pour finir, avant le corps objectif, il y a encore le modèle, ou le double, de l'enveloppe physique extérieure. Ce double est le corps astral, appartenant au plan astral de matière, moins dense que les molécules physiques, mais d'une texture plus ténue et plus résistante, et susceptible d'une plus longue durée. C'est le modèle original du corps ; il permet aux molécules physiques de se disposer et d'apparaître objectivement sur ce moule qui les laisse aller et venir, jour après jour, suivant le processus que l'on connaît, tout en conservant cependant au corps la forme et le modelé définis que leur assigne le double astral intérieur. Ces quatre enveloppes ou principes inférieurs [désirs, vitalité, corps astral et corps physique] constituent la partie transitoire, périssable, de l'homme et non l'homme lui-même ; ils forment, à tout point de vue, l'instrument qu'il utilise, qui est abandonné à l'heure de la mort comme un vieux vêtement, et se trouve reconstruit à chaque nouvelle naissance avec les matériaux du grand réservoir de la Nature. C'est la trinité permanente qui, comme il a été dit plus haut, constitue l'homme réel, le penseur, l'individualité qui passe de demeure en demeure, en acquérant de l'expérience à chaque nouvelle naissance, tout en goûtant plaisir et souffrance suivant le mérite de ses actions. C'est là l'homme qui se trouve au centre [de cet ensemble complexe, comme une unité] : l'âme-esprit vivante.

    Cet homme spirituel, qui a toujours existé et est intimement impliqué dans l'évolution, est soumis entièrement à la loi de cause et d'effet, du fait qu'en lui-même il est précisément cette loi ; la présence même de cet homme, qui, par ailleurs, apparaît sur notre plan comme disposant d'une force de caractère, de capacités et d'opportunités dans la vie très différentes, tout cela demande à être expliqué, ainsi que la raison de ces différences. C'est la doctrine de la réincarnation qui fournit toutes les réponses. Elle peut se traduire comme il suit : l'homme, considéré comme penseur, composé d'âme, mental et esprit, occupe des corps successifs, vie après vie sur la terre, qui est la scène de son évolution et où il doit, en obéissant aux lois mêmes de son être, aller jusqu'au bout de cette évolution une fois qu'elle a commencé. Dans chacune de ses existences, il est connu des autres hommes sous les traits d'une personnalité, mais, dans toute l'immensité de l'éternité, il demeure un individu unique porteur en lui-même d'un sentiment d'une identité, indépendante d'un nom, d'une forme ou du jeu de la mémoire.

     Cette doctrine est le fondement même de la Théosophie, car elle explique la vie et la Nature. Elle constitue un aspect de l'évolution, car réincarnation signifie réincorporation, et comme l'évolution ne pourrait se poursuivre sans réincorporation, elle est l'évolution elle-même, dans son application à l'âme humaine. Mais c'est aussi une doctrine qui a eu cours à l'époque que l'on assigne à la vie de Jésus et elle fut enseignée aux premiers temps du christianisme. Aujourd'hui, elle est tout autant nécessaire à cette religion qu'à toute autre pour expliquer les textes, réconcilier la justice de Dieu avec l'aspect brutal et implacable de la nature et de l'existence pour un grand nombre de mortels, et jeter une lumière accessible à la raison sur tous les problèmes qui nous tourmentent dans notre voyage à travers ce monde. La différence immense — et injuste, si l'on adopte toute autre doctrine — qui existe entre celui qu'on appelle " sauvage " et l'homme civilisé, du point de vue capacités, caractère et opportunités dans la vie, ne peut être comprise qu'avec cette doctrine ; et, dans notre société, les différences du même genre ne peuvent s'expliquer que par la réincarnation. Elle réhabilite la Nature et Dieu et purifie la religion de la souillure dont l'ont entachée les êtres humains en postulant des croyances dépeignant le créateur comme un démon. La vie et le caractère de chaque homme sont le résultat de ses existences et de ses pensées antérieures. Chaque être est son propre juge, son propre bourreau, car c'est sa propre main qui forge l'arme qui va œuvrer à sa punition, et chacun, par sa propre vie, gagne la récompense à venir et s'élève à des sommets de connaissance et de puissance pour le bien de tous ceux qui peuvent être laissés après lui. Rien n'arrive par hasard, par faveur ou d'une façon partiale, mais tout est placé sous le règne de la loi. L'homme est un penseur, et par ses pensées, il crée les causes qui produiront malheur ou félicité ; car ce sont ses pensées qui produisent ses actes. Il est le centre d'où provient toute perturbation de l'harmonie universelle et c'est à lui, le foyer initial, que doit retourner la perturbation de manière à rétablir l'équilibre, car la Nature œuvre toujours dans le sens de l'harmonie. L'homme poursuit sans cesse une série de pensées, qui remonte au lointain passé, en produisant continuellement action et réaction. Il est ainsi responsable de toutes ses pensées et de tous ses actes : en cela, sa complète responsabilité se trouve établie ; son propre esprit est l'essence de cette loi et pourvoit sans cesse à la compensation qui convient à toute perturbation, et assure l'ajustement de tous les effets. Telle est la loi de karma ou de justice, appelée parfois la loi éthique de causalité. Elle n'est pas étrangère aux écritures chrétiennes, car Jésus et Saint Paul l'ont tous deux clairement énoncée. Jésus a déclaré que nous serions jugés de la façon dont nous aurons jugé, et que nous serions mesurés à l'aune dont nous aurons mesuré les autres. Et saint Paul a dit : " Frères, ne vous abusez pas ; on ne se moque point de Dieu, car ce que l'homme sème il le récoltera aussi " [Galates, VI, 7].  II n'est possible de semer et de récolter de la sorte que si l'on adopte les doctrines de karma et de réincarnation.

    Que dire maintenant de la mort et de l'au-delà ? Le ciel est-il ou non un lieu ? La Théosophie enseigne, conformément à tous les textes sacrés, qu'après la mort l'âme gagne un état de repos. Ceci provient de sa propre nature. L'âme est un penseur et pendant la vie elle ne peut réaliser et mettre à exécution toutes les myriades de pensées qu'elle nourrit, ni même une infime partie de ces pensées. Aussi, après la mort, lorsqu'elle a rejeté le corps et le corps astral et qu'elle se trouve libérée de l'emprise des passions et des désirs, ses forces naturelles s'expriment immédiatement, et elle conçoit ses pensées sur son propre plan, revêtue d'un corps d'une texture plus fine que les précédents, convenant à cet état d'existence. Cet état est appelé " devachan " . C'est là précisément l'origine des descriptions du Ciel communes à toutes les religions, mais cette doctrine est très clairement exprimée dans le bouddhisme et l'hindouisme. Cet état correspond à une période de repos, car, en l'absence du corps physique, la conscience ne se trouve plus dans le rapport étroit avec la nature visible qu'elle pouvait avoir sur le plan matériel. C'est cependant un état d'existence réel, et pas plus illusoire que la vie sur terre ; c'est là que s'épanouit l'essence des pensées de l'existence, dans ce qu'elles avaient de plus élevé  selon ce que permettait le caractère de l'homme incarné  et qu'elle se trouve emmagasinée par l'âme et le mental. Lorsque la force animant ces pensées est complètement épuisée, l'âme est entraînée à nouveau vers la terre, vers le milieu qui correspond suffisamment à sa nature pour lui permettre de poursuivre convenablement son évolution. Ces alternances entre des états successifs se poursuivent jusqu'à ce que l'homme, par des expériences répétées, se libère de l'ignorance et réalise en lui-même l'unité effective de tous les êtres spirituels. Alors, il accède à des degrés plus élevés et plus universels, sur le chemin de l'évolution.

    La Théosophie ne présente pas une éthique nouvelle, car, pour elle, la véritable éthique est la même pour toujours. Mais, dans les doctrines de la Théosophie, nous trouvons les bases raisonnables et philosophiques qui fondent l'éthique et incitent, d'une façon naturelle, à la mettre en pratique. La Fraternité Universelle sera réalisée en agissant envers les autres comme vous voudriez qu'ils agissent envers vous, et en aimant votre prochain comme vous-mêmes. Telle est la voie déclarée comme bonne et juste par tous les instructeurs des grandes religions du monde.


W. Q. Judge

 

 


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Jeudi 14 août 2008

CHAPITRE 1

1-1 Par trente-deux sentiers merveilleux de la Sagesse s'établit : Yah Yhwh Dieu d'Israël, Elohim vivant, roi de l'univers El Shaddaï. Miséricordieux et clément, suprême et élevé résidant éternellement en permanente élévation. Saint est son Nom. Son univers fut créé par trois mesures : le nombre, l'écrit et le commentaire.

1-2 Dix Séphiroth dans le néant et vingt-deux lettres de fondements : trois mères, sept doubles et douze simples.

1-3 Dix Séphiroth dans le néant selon le nombre des dix doigts : cinq en face de cinq, alliance unique de l'axe central par le mot de la langue et l'incision de peau.

1-4 Dix Séphiroth dans le néant, dix et pas neuf, dix et pas onze. Discerne avec Sagesse et pénètre avec Intelligence. Examine-les, interroge-les, ainsi la Parole s'élèvera vers son créateur et le Formateur sera replacé sur sa base.

1-5 Dix Séphiroth dans le néant, correspondant à dix choses infinies, sans limites : profondeur de commencement, profondeur de fin, profondeur de bien, profondeur de mal, profondeur du haut, profondeur du bas, profondeur d'Orient, profondeur d'Occident, profondeur du Nord, profondeur du Sud. Le Maître Unique, Dieu roi fidèle, domine sur toutes de sa demeure sainte pour l'éternité des éternités à jamais.

1-6 Dix Séphiroth dans le néant. Leur apparition a l'aspect d'un éclair dont les extrémités sont sans terme. Son Verbe court continuellement en elles et lorsqu'Il parle tel un ouragan, elles s'inclinent devant son Trône et ils festoient.

1-7 Dix Séphiroth dans le néant. Leur fin réside dans leur début et leur début dans leur fin tel l'embrasement consumant le charbon. Car Il est Maître Unique sans second et seul Face à lui pourquoi comptes-tu ?

1-8 Dix Séphiroth dans le néant. Retiens ta bouche pour ne pas en parler et ton cœur pour ne pas y réfléchir et si ton cœur s'emporte, reviens à l'endroit où il est dit "Les vies allaient et venaient". Sur cette parole sera conclue l'alliance.

1-9 Dix Séphiroth dans le néant. Une : "Souffle d'Elohim Vivant", béni et glorifié soit le nom de Celui qui vivifie les mondes. La voix, le souffle et la parole sont l'Esprit Saint.

1-10 Deux : "Souffle issu du Souffle". Avec, Il traça et sculpta 22 lettres fondamentales, trois mères, sept doubles et douze simples, qu'un seul souffle anime.

1-11 Trois : "Eaux issues du Souffle", Il traça et sculpta 22 lettres sorties d'un Tohu Bohu de boue et d'argile. Il les traça comme une sorte de jardin. Il les sculpta comme une sorte de mur. Il les déploya comme une sorte de toit. Il versa de la neige et elles devinrent poussière, car il est écrit : "Il dit à la neige : Tombe sur la terre !"

1-12 Quatre : "Feu issu des Eaux". Avec, Il traça et sculpta le Trône de Gloire, les Sérafim, les Ofanim, les H'ayoth haQodésh et Ses anges de service. Sur ces trois, Il établit sa demeure, ainsi qu'il est écrit : "Il fait des souffles ses messagers, des flammes de feu ses serviteurs".

1-13 Il choisit trois lettres parmi les simples dans le mystère des trois mères : Aleph, Mem, Shin. Il les fixa dans son Grand Nom et scella avec elles six extrémités.

Cinq : Il scella le dessus et tourné vers le haut, il le fixa avec YHV.

Six : Il scella le dessous et tourné vers le bas, il le fixa avec HYV.

Sept : Il scella l'Est et tourné vers l'avant, il le fixa avec VYH.

Huit : Il scella l'Ouest et tourné vers l'arrière, il le fixa avec VHY.

Neuf : Il scella le Sud et tourné vers la droite, il le fixa avec YVH.

Dix : Il scella le Nord et tourné vers la gauche, il le fixa avec HVY.

1-14 Telles sont les dix Séphiroth dans le néant : Souffle d'Elohim Vivant, Souffle issu du Souffle, Eaux issues du Souffle, Feu issu des Eaux, Haut, Bas,Ouest, Nord, Est, Sud.

CHAPITRE 2

2-1 Vingt-deux lettres fondamentales : trois mères, sept doubles et douze simples. Les trois mères sont Aleph, Mem, Shin. Elles reposent sur le plateau du mérite et sur le plateau du devoir ; la langue du pacte est l'équilibre entre les deux. Trois mères, Aleph, Mem, Shin. Mem est bourdonnant, Shin est sifflant et Aleph est le souffle de l'air qui équilibre les deux.

2-2 Vingt-deux lettres fondamentales : Il les a gravées, sculptées, permutées, pesées, transformées. Avec elles, il a représenté tout ce qui a été formé et tout ce qui sera formé.

2-3 Vingt-deux lettres fondamentales : Ils les a gravées avec la voix, les a sculptées avec le souffle, Il les a fixées dans la bouche, en cinq endroits : Aleph, H'eith, Hé, Ayin dans la gorge ; Guimel, Yod, Kaph, Qof dans le palais ; Daleth, Teith, Lamed, Noun, Tav dans la langue; Zayin, Sameck, Shin, Reish, Tsadé dans les dents ; Beith, Vav, Mem, Pé dans les lèvres.

2-4 Vingt-deux lettres fondamentales : Il les plaça dans un cercle tel un mur ayant 231 portes. Le cercle oscille de l'avant vers l'arrière. Un signe explique cela : Rien n'est supérieur dans le bien que la joie et rien n'est inférieur dans le mal que la peste.

2-5 Comment ? Il les permuta, les pesa et les transforma. Aleph avec toutes et toutes avec Aleph. Beith avec toutes et toutes avec Beith. Elles se renouvellent dans un cycle et existent dans 231 portes. Tout ce qui est formé et tout ce qui est parlé émane du Nom Unique.

2-6 Il a formé la substance à partir du chaos et a tiré l'existence de la non-existence. Il a taillé de grands piliers à partir de l'air insaisissable. Voici est un signe : Aleph avec toutes et toutes avec Aleph. Il a contemplé, transformé et fabriqué tout ce qui est formé et tout ce qui est parlé : un seul Nom. Il y a un signe à cela : 22 objets dans un seul corps.

CHAPITRE 3

3-1 Trois mères : Aleph, Mem, Shin. Elles se tiennent entre le plateau du mérite et le plateau du devoir que le langage équilibre.

3-2 Trois mères : Aleph, Mem, Shin. Un grand et merveilleux secret y est dissimulé et scellé par six formes naturelles. D'elles émanent : Air, Eau, Feu. D'elles sont nés les Pères et des Pères, les engendrements.

3-3 Trois mères : Aleph, Mem, Shin. Il les a gravées, les a taillées, les a permutées, les a pesées, les a transformées. Par elles Il a représenté : Trois mères AMSh dans l'univers, trois mères AMSh dans l'année, trois mères dans Néfesh mâle et femelle.

3-4 Trois mères : Aleph, Mem, Shin, dans l'univers ce sontl’ Air, le Feu, l’Eau. Les cieux sont créés à partir du Feu. La terre est créée à partir des Eaux et l'air se place entre les deux.

3-5 Trois mères : Aleph, Mem, Shin, dans l'année ce sont le Chaud, le Froid, le Tempéré. Le Chaud est créé à partir du Feu. Le Froid est créé à partir des Eaux et le Tempéré de l'air qui se place entre les deux.

3-6 Trois mères : Aleph, Mem, Shin, dans Néfesh mâle et femelle, ce sont la Tête, le Ventre, la Poitrine. La tête est créée à partir du Feu. Le ventre à partir des Eaux et la poitrine à partir de l'air qui se place entre les deux.

3-7 Il fabriqua la lettre Aleph afin qu'elle règne sur l'air. Il la couronna. Il la combina avec toutes les autres. Avec elle Il forma l'air dans l'univers, le tempéré dans l'année et la poitrine dans le mâle avec AMSh et la femelle avec AShM.

3-8 Il fabriqua la lettre Mem afin qu'elle règne sur les eaux. Il la couronna. Il la combina avec toutes les autres. Avec elle Il forma les eaux dans l'univers, le froid dans l'année et la ventre dans le mâle avec MASh et la femelle avec MShA.

3-9 Il fabriqua la lettre Shin afin qu'elle règne sur le feu. Il la couronna. Il la combina avec toutes les autres. Avec elle Il forma le feu dans l'univers, le chaud dans l'année et la tête dans le mâle avec ShAM et la femelle avec ShMA.

CHAPITRE 4

4-1 Sept doubles : BGD KPRT. Elles s'expriment dans deux niveaux du langage : B-V G-GH D-DH K-KH P-F R-RH T-TH. D'après la structure : doux et dur, fort et faible.

4-2 Sept doubles : BGD KPRT. Elles reposent sur la sagesse, l'opulence, la semence, la vie, la domination, la paix et la grâce.

4-3 Sept doubles : BGD KPRT. Par le langage et par la substitution. Substitution de sagesse : folie. Substitution d'opulence : misère. Substitution de semence : désert. Substitution de vie : mort. Substitution de domination : servitude. Substitution de paix : guerre. Substitution de grâce : laideur.

4-4 Sept doubles : BGD KPRT. Haut et bas, Est et Ouest, Nord et Sud. Le Saint Palais est situé au centre et les supporte toutes.

4-5 Sept doubles : BGD KPRT. Sept et pas six, sept et pas huit. Examine-les, scrute-les. Place la parole sur cette essence et restitue le Formateur sur sa base.

4-6 Sept doubles : BGD KPRT fondamentales. Il les a gravées, les a sculptées, les a permutées, les a pesées, les a métamorphosées. Puis avec elles Il a formé sept planètes dans l'univers, sept jours dans l'année, sept portes dans l'âme mâle.

4-7 Sept planètes dans l'univers : Saturne, Jupiter, Mars, Soleil, Vénus, Mercure, Lune. Sept jours dans l'année les sept jours de la semaine. Sept portes dans Néfesh mâle et femelle : deux yeux, deux oreilles, deux narines et une bouche.

4-8 Il fit régner la lettre Beith par la sagesse, Il la couronna et la combina avec les autres. Avec elles Il forma la Lune dans l'univers, le jour 1 dans l'année, l'œil droit dans Néfesh mâle et femelle.

4-9 Il fit régner la lettre Guimel par l'opulence, Il la couronna et la combina avec les autres. Avec elles Il forma : Mars dans l'univers, le jour 2 dans l'année, l'oreille droite dans Néfesh mâle et femelle

4-10 Il fit régner la lettre Daleth par la fécondité, Il la couronna et la combina avec les autres. Avec elles Il forma le Soleil dans l'univers, le jour 3 dans l'année, la narine droite dans Néfesh mâle et femelle.

4-11 Il fit régner la lettre Kaph par la vie, Il la couronna et la combina avec les autres. Avec elles Il forma Vénus dans l'univers, le jour 4 dans l'année, l'œil gauche dans Néfesh mâle et femelle.

4-12 Il fit régner la lettre Pé par la domination, Il la couronna et la combina avec les autres. Avec elles Il forma Mercure dans l'univers, le jour 5 dans l'année, l'oreille gauche dans Néfesh mâle et femelle.

4-13 Il fit régner la lettre Reish par la vie, Il la couronna et la combina avec les autres. Avec elles Il forma Saturne dans l'univers, le jour 6 dans l'année, la narine gauche dans Néfesh mâle et femelle.

4-14 Il fit régner la lettre Tav par la grâce, Il la couronna et la combina avec les autres. Avec elles Il forma Jupiter dans l'univers, le jour 7 dans l'année, la bouche dans Néfesh mâle et femelle.

4-15 Sept doubles BGD KPRT. Avec elles ont été gravés sept univers, sept firmaments, sept terres, sept mers, sept fleuves, sept déserts, sept jours, sept semaines, sept années, sept cycles sabbatiques, sept jubilés et le Palais sacré. C'est pourquoi il aima faire des septénaires sous tous les cieux.

4-16 Deux pierres bâtissent deux maisons. Trois pierres bâtissent six maisons. Quatre pierres bâtissent vingt-quatre maisons. Cinq pierres bâtissent six cent vingt maisons. Sept pierres bâtissent cinq mille quarante maisons. A partir d'ici continue, calcule ce que la bouche ne peut exprimer et ce que l'oreille ne peut entendre.

CHAPITRE 5

5-1 Douze Simples : H, V, Z H’, T, Y, L, N, S, A, Ts, Q. Elles reposent sur : parole, pensée, locomotion, vue, ouïe, action, copulation, odorat, sommeil, colère, goût.

5-2 Douze Simples : H, V, Z H’, T, Y, L, N, S, A, Ts, Q.

Les douze limites diagonales sont leur fondement : Limite supérieure Est, limite Nord-Est, limite inférieure Est. Limite supérieure Sud, limite Sud-Est, limite inférieure Sud. Limite supérieure Ouest, limite Sud-Ouest, limite inférieure Ouest. Limite supérieure Nord, limite Nord-Ouest, limite inférieure Nord. Elles s'étendent sans cesse dans l'éternité des éternités, ce sont les limites de l'Univers.

5-3 Douze Simples : H, V, Z H’, T, Y, L, N, S, A, Ts, Q. Fondées, gravées, sculptées, permutées, pesées, transformées. Par elles sont formées douze constellations dans l'Univers, douze mois dans l'Année et douze dirigeants dans l'Ame, mâle et femelle.

5-4 Douze constellations dans l'Univers, Bélier, Taureau, Gémeaux, Cancer, Lion, Vierge, Balance, Scorpion, Sagittaire, Capricorne, Verseau, Poissons.

5-5 Douze mois dans l'année, Nissan, Iyar, Sivan, Tamouz, Av, Eloul, Tishri, H'éshévan, Kislév, Tévéth, Shevat, Adar.

5-6 Douze dirigeants dans Néfesh, deux mains, deux pieds, deux reins, vésicule biliaire, intestins, foie, estomac, kivah, rate

5-7 Il fit la lettre Hé, la fit régner sur la parole, la couronna et la combina avec les autres. Avec elles il forma le Bélier dans l'Univers, Nissan dans l'Année et le pied droit dans l'Ame mâle et femelle. Il fit la lettre Vav, la fit régner sur la pensée, la couronna et la combina avec les autres. Avec elles il forma le Taureau dans l'Univers, Iyar dans l'Année et le rein droit dans l'Ame mâle et femelle. Il fit la lettre Zayin, la fit régner sur la locomotion, la couronna et la combina avec les autres. Avec elles il forma les Gémeaux dans l'Univers, Sivan dans l'Année et le pied gauche dans l'Ame mâle et femelle.

5-8 Il fit la lettre H'éith, la fit régner sur la vue, la couronna et la combina avec les autres. Avec elles il forma le Cancer dans l'Univers, Tamouz dans l'Année et la main droite dans l'Ame mâle et femelle. Il fit la lettre Teith, la fit régner sur l'ouïe, la couronna et la combina avec les autres. Avec elles il forma le Lion dans l'Univers, Av dans l'Année et le rein gauche dans l'Ame mâle et femelle. Il fit la lettre Yod, la fit régner sur l'action, la couronna et la combina avec les autres. Avec elles il forma la Vierge dans l'Univers, Eloul dans l'Année et la main gauche dans l'Ame mâle et femelle.

5-9 Il fit la lettre Lamed, la fit régner sur la copulation, la couronna et la combina avec les autres. Avec elles il forma la Balance dans l'Univers, Tishri dans l'Année et la vésicule biliaire dans l'Ame mâle et femelle. Il fit la lettre Noun, la fit régner sur l'odorat, la couronna et la combina avec les autres. Avec elles il forma le Scorpion dans l'Univers, H'éshévan dans l'Année et le petit intestin dans l'Ame mâle et femelle. Il fit la lettre Sameck, la fit régner sur l'odorat, la couronna et la combina avec les autres. Avec elles il forma le Sagittaire dans l'Univers, Kislév dans l'Année et le pancréas dans l'Ame mâle et femelle.

5-10 Il fit la lettre Ayin, la fit régner sur la colère, la couronna et la combina avec les autres. Avec elles il forma le Capricorne dans l'Univers, Tévéth dans l'Année et le foie dans l'Ame mâle et femelle. Il fit la lettre Tsadé, la fit régner sur le goût, la couronna et la combina avec les autres. Avec elles il forma le Verseau dans l'Univers, Shevat dans l'Année et l'estomac dans l'Ame mâle et femelle. Il fit la lettre Qof, la fit régner sur le rire, la couronna et la combina avec les autres. Avec elles il forma les Poissons dans l'Univers, Adar dans l'Année et la rate dans l'Ame mâle et femelle. Il les forma en creux, Il les disposa comme une muraille, Il les fit s'opposer au-dessus.

CHAPITRE 6

6-1 Il y a Trois Mères AMSh. D’elles émanent Trois Pères, et ce sont air, eau, et feu. Les Pères engendrent. Trois Pères et leurs engendrements. Sept planètes et leurs hôtes, douze limites diagonales. Il y a des témoins pour le prouver, ce sont l’Univers, l’Année, l’Ame et une loi de douze, de sept et de trois, qu'il a établis dans le Téli, le Cycle, et le Coeur.

6-2 Trois Mères AMSh air, eau, et feu. Le feu est au-dessus, l’eau est en dessous, et le souffle de l’air légifère entre eux. Il y a un signe à cela, le feu soutient l’eau. Mem est bourdonnant, Shin est sifflant et Aleph est le souffle de l’air qui les départage.

6-3 Le Téli dans l’Univers est comme un roi sur son trône. Le Cycle dans l’Année est comme un roi dans la province. Le Cœur dans l’Ame est comme un roi en guerre.

6-4 "Ainsi Dieu a fait correspondre l’un à l’autre". Le bien est contraire au mal. Le mal est contraire au bien. Le bien est issu du bien. Le mal est issu du mal. Le bien définit le mal. Le mal définit le bien. Le bien est préservé par le bien. Le mal est préservé par le mal.

6-5 Trois : Chacun se tient seul, un défenseur, un accusateur, et médiateur. Sept: Trois contre trois et un qui les tient en équilibre. Douze en guerre : Trois aiment, trois haïssent, trois donnent la vie et trois tuent.

Trois aiment : le cœur et les oreilles.

Trois haïssent : le foie, la vésicule biliaire et la langue.

Trois donnent la vie : les deux narines et la rate.

Trois tuent : les deux orifices et la bouche.

Et Dieu, Roi fidèle, gouverne sur eux tous par Sa sainte Demeure pour l’éternité des éternités.

Un sur trois, trois sur sept, sept sur douze, Et tous sont liés l’un à l’autre.

6-6 C'est avec les vingt-deux lettres qu'est gravé Ehyeh, Yah, YHVH Elohim, YHVH, YHVH-Tzavaot, Elohim-Tzavaot, El Shaddaï, YHVH Adonaï. Avec elles Il a fait trois Livres, et avec eux Il a créé Son Univers. Avec elles il a formé tout qui a été formé et tout ce qui sera formé.

6-7 Lorsque Abraham notre père, puisse-t-il reposer en paix, regarda, il vit, comprit, sonda, grava et sculpta, Il fut fructueux dans la création, comme il est écrit, "Et les âmes qu’ils faisaient dans Haran". Aussitôt qu’il se révéla à lui le Maître de tout, puisse Son nom être éternellement béni, le plaça sur Sa poitrine, l’embrassa sur la tête et l’appela, "Abraham mon bien-aimé". Il fit un pacte avec lui et avec ses enfants et leurs descendants, comme il est écrit, "Et il eut foi en Yhwh, et Yhwh lui en fit un mérite". Il faisait un pacte avec lui entre les dix doigts de ses mains — c’est le pacte de la langue, et entre les dix orteils de ses pieds — c’est le pacte de la circoncision. Il attacha les 22 lettres de la Torah sur sa langue et lui révéla Son mystère. Il les plongea dans l’eau, les brûla avec le feu, les agita avec le souffle, les enflamma avec les sept (planètes) et les dirigea avec les douze constellations.


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Jeudi 14 août 2008

Car il en est comme d'un homme qui, partant pour un voyage, appela ses serviteurs et leur remit ses biens ; et à l'un il donna cinq talents, à l'autre deux, à l'autre un ; à chacun selon sa force particulière, et il partit. 16. Aussitôt celui qui avait reçu les cinq talents s'en alla, les fit valoir, et il gagna cinq autres talents. De même aussi celui qui en avait deux, en gagna deux autres. Mais celui qui en avait reçu un, s'en étant allé, creusa dans la terre, et y cacha l'argent de son seigneur. Or, après un long temps, le seigneur de ces serviteurs vient, et il règle compte avec eux. Et celui qui avait reçu les cinq talents, s'approchant, présenta cinq autres talents, et dit : Seigneur, tu m'as remis cinq talents ; en voici cinq autres que j'ai gagnés. Son seigneur lui dit : Bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle en peu de chose, je t'établirai sur beaucoup, entre dans la joie de ton seigneur. Celui qui avait reçu les deux talents, s'approchant aussi, dit : Seigneur, tu m'as remis deux talents ; en voici deux autres que j'ai gagnés. Son seigneur lui dit : Bien, serviteur bon et fidèle ; tu as été fidèle en peu de chose, je t'établirai sur beaucoup ; entre dans la joie de ton seigneur. Mais celui qui avait reçu un talent, s'approchant aussi, dit : Seigneur, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n'as pas semé, et qui ramasses où tu n'as pas répandu ; et ayant craint, je suis allé, et j'ai caché ton talent dans la terre ; voici, tu as ce qui est à toi. Mais son seigneur lui répondit : Méchant et paresseux serviteur, tu savais que je moissonne où je n'ai pas semé, et que je ramasse où je n'ai pas répandu ; il te fallait donc porter mon argent aux banquiers, et à mon retour j'aurais retiré ce qui est à moi avec l'intérêt. Otez-lui donc le talent, et le donnez à celui qui a les dix talents. Car à tout homme qui a, il sera donné, et il sera dans l'abondance ; mais à celui qui n'a pas, on lui ôtera même ce qu'il a. Et jetez le serviteur inutile dans les ténèbres de dehors ; là seront les pleurs et le grincement des dents.


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Jeudi 14 août 2008

II faut savoir comment la Pierre des Philosophes, que nous appelons Baume perpétuel et parfait, se prépare et comment son action se manifeste. Prenons un exemple commun, le feu, et disons comment il nous apparaît et comment sa chaleur se manifeste : le feu est excité par la silice ; mais, ce feu ne se manifeste s'il n'est mis en contact avec une matière amie, bois, résine, huile ou autre corps facilement inflammable. Et plus on lui fournira de matière inflammable plus il sera violent. De même, la Pierre des Philosophes ou Baume perpétuel ne manifeste sa puissance que lorsqu'elle est en contact avec le corps humain. Si cette Pierre est préparée avec la matière voulue et conformément aux principes de la Philosophie, elle renouvelle et restaure les organes de la vie, comme le bois qu'on apporte réveille le feu qui se meurt.

 

Il est clair que la matière de ce Baume qui guérit le corps humain de tous les accidents est complexe. Aussi, avant de trouver la vraie matière, faut-il longuement travailler, et, lorsqu'on l'a trouvée, faut-il la manier soigneusement et s'en servir avec prudence et modération. Dans ces conditions seulement cette Médecine purgera le sang de ses diverses impuretés et rendra la santé.

 

Le médecin probe doit posséder la vraie science et ne pas être ambitieux.; il ne doit pas aimer la pompe et les discussions, se fier à l'apothicaire, il doit connaître les maladies et les indispositions. Or, vous, médecins ineptes, vous soignez vos malades à l'aide seul de votre orgueil et de votre ignorance ! Un tel péché ne devrait pas rester impuni. C'est un crime prémédité et, commis dans le but de voler d& l'argent. Ces médecins qui se disent savants ne connaissent pas les remèdes qu'ils prescrivent et ne savent pas comment l'apothicaire doit les préparer. Et l'apothicaire les connaît encore bien moins.

 

A la vérité. Docteurs et Apothicaires ne s'occupent point de la santé de leurs clients, ils ne pensent qu'à emplir leur bourse. Lorsque eux-mêmes sont malades, ils ne prennent  pas les remèdes qu'ils prescrivent aux autres. Aussi, importe-t-il de dénoncer ces crimes. Mais, je crains bien que ces chiens enragés ne se laissent pas mater facilement.

 

Pour revenir à mon sujet (dont m'a écarté l'intérêt que je porte aux pauvres malades) je vais dire comment il faut préparer la Pierre des Philosophes et comment s'en servir. Sachez donc que beaucoup d'anciens ont décrit la matière de la Pierre en paroles allégoriques dans le but d'abuser les hommes inintelligents. Ensuite, Galien remplaça ces histoires par ses folies. Et ces folies sont si bien ancrées dans les pauvres cerveaux qu'elles subsistent encore. Or, dis-moi, médecin de l'école de Galien, d'où vient ta doctrine? As-tu déjà guéri la lèpre, l'hydropisie ? Tu te tais, tu ne sais que répondre, tu es forcé de reconnaître Théophraste pour maître. Si tu veux vraiment t'instruire, lis ce que j'écris, et tu comprendras que le corps humain n'a point besoin de tes herbes.

 

Quant à tes pilules, elles n'agiront sur le corps que lorsque tu l'auras purgé de ses impuretés. Sinon, elles feront autant de mal que de bien. Il est donc préférable de ne pas s'en servir. Tes sirops ne servent à rien non plus, leur goût amer et répugnant amène des nausées, ils aggravent le mal, causent des douleurs, opèrent par des moyens contraires à la nature. Je ne parle môme pas de tes autres médicaments absurdes et idiots.

 

Si nous voulons imiter la Nature et employer une médecine naturelle, cherchons ce qu'il y a de meilleur pour conserver la santé. Les métaux ont une grande affinité avec le corps humain, ils peuvent agir efficacement sur lui. Car, comme l nomme, ils sont formés de Soufre, de Mercure et de Se] occultes. Appliquer le Semblable au Semblable voilà le grand secret de la médecine, voilà l'Arcane.

 

J'ai déjà dit, dans mes autres livres, comment le Soufre, le Mercure et le Sel forment les métaux. Je ne parlerai donc ici que de la Pierre des Philosophes.

 

Sache donc que de la plus petite chose on peut tirer une autre chose. Chaque chose est formée, engendrée, multipliée et détruite selon sa nature, on peut voir ce qu'elle a été et ce qu'elle sera, et les accidents qui lui arriveront ne seront dus qu'à ses imperfections originelles. La nature seule peut guérir le mal causé par ces accidents ; le feu ne le pourrait. Pourtant, la Pierre des Philosophes le peut aussi. Si tu veux employer la vraie matière dans la confection de la Pierre, il faut chasser de cette matière les impuretés, et foi mer de cette matière et de sa correspondante une troisième matière. La matière de la Pierre est naturellement imparfaite ; et, imparfaite, elle ne peut faire ce qu'elle fera, une fois parfaite ; pas préparée, elle ne donne qu'un ouvrage à moitié achevé ; elle a besoin pour le parachever de sa correspondante. Le microcosme nous fournit un exemple, le principe vital de l'homme qui ne peut parachever son œuvre tant qu'il n'a été mis en contact avec sa matière correspondante, c'est-à-dire avec le principe féminin.

 

Il faut d'abord réduire là Pierre en sa matière première, il faut que sa partie interne devienne sa partie externe et vice versa. Ainsi dégagée, cette semence pourra se réunir à l'autre dans le vase voulu ; le feu les y rendra pins parfaites et leur donnera la faculté de restaurer le corps humain ou purifier les métaux. C'est le Mystère de la nature, et tout médecin devrait le connaître. Pour parler pins clairement de la matière et de la préparation de cette précieuse médecine, je dirai aux fils de la doctrine aimant la vérité qu'ils doivent savoir ceci : La Nature a engendré une certaine chose dans laquelle sont mystérieusement cachés 1, 2, 3, dont la vertu conserve ta santé, chasse les imperfections, protège la vieillesse.

 

An sujet de la préparation de cette médecine, Galien, Rasés et leurs successeurs ne savent rien. Cette préparation, en effet, n'est pas la même que celle des pilules, et les vaches suisses ne peuvent

la comprendre. Et puis, les opérations de cette préparation sont presque célestes. Cette médecine purifie et restaure les métaux, ainsi que je l'ai dit dans mes Archidoxes. Que celui qui a des oreilles entende, qu'il cherche si Théophraste dit la vérité ou des mensonges, s'il parle en démon ainsi que toi, sophiste idiot.

 

Préparation de la Matière de la Pierre.

 

Prends de l'électre en limaille, mets-le dans son sperme afin de le laver de ses impuretés, purge le par l'antimoine selon la méthode alchimique. Ensuite, résous dans l'estomac d'une autruche rendue plus forte par l'âcreté d'un aigle. Lorsque l'électre sera consommé, tu n'oublieras pas de le ramener à son essence spirituelle qui est transparente et semblable à l'ambre. Puis, ajoute d'électre la moitié de ce que tu avais mis dans l'aigle étendu ; sors le fréquemment de l'estomac d'autruche : tu obtiendras ainsi l'électre spirituel.

 

Quand l'estomac d'autruche sera fatigué, il faudra lui redonner des forces. Quand il aura perdu son âcreté, tu ajouteras do la quintessence de tartre en quantité suffisante pour que sa partie rouge forme un dépôt de l'épaisseur de quatre doigts. Répète l'opération jusqu'à ce qu'il devienne blanc. Cela fait, sublime: ainsi, l'électre atteint la blancheur de l'aigle exalté et est transmuté.

 

Voilà la préparation de notre médecine. Cette médecine servira dans toutes les maladies où la médecine ordinaire ne peut servir. Selon l'usage que tu en voudras faire, tu la transformeras en eau, en huile ou en poussière rouge.

 

En vérité, je te le dis : le meilleur fondement de la médecine est dans l'électre. Sans doute, dans les autres minéraux il y a aussi de grands arcanes, mais, outre le long travail que ces arcanes exigent pour en être tirés, ils sont souvent plus dangereux qu'utiles. Le médecin doit savoir tout cela.

 

Les médecins de l'école de. Galien, qui consultent, non l'expérience, mais leur seule sottise, disent que l'électre est un poison. Je concède que, pendant sa préparation, il est an poison. Mais, il n'est point démontré qu'après sa préparation il le demeure : car la nature (bien que certaines têtes de gazelle ne veulent pas le comprendre) incline toujours vers la perfection ; à plus forte raison inclinera-t-elle vers la perfection si on lui adjoint l'art. Bien plus, je concède qu'après la préparation l'électre est encore un poison, et poison plus violent qu'avant la préparation : eh bien, étant donné que le semblable cherche son semblable, ce poison va s'attacher aux maladies incurables, non pour leur permettre de suivre leur cours et de nuire, mais pour s'emparer de son semblable, l'absorber jusqu'à la racine et le nettoyer comme le savon nettoie l'étoffé. Aussi, ce venin, comme tu l'appelles, est-il plus efficace que ton axonge dont se servent les médecins de l'école de Galien. L'arcane qui se cache dans notre médicament renferme une Essence qui ne peut être comparée à aucun poison et diffère de l'argent vif dont tu as coutume de te servir, autant que le ciel diffère de la terre. C'est pourquoi cette médecine est appelée médecine bénite de Dieu et n'est pas révélée à tous.

 

Je ne suis pas né pour le repos ni pour la paresse. Ce n'est pas dans un vase de nuit, c'est en me promenant, en vagabondant, comme tu dis dédaigneusement, et grâce à un long travail que j'ai trouvé ce secret. Toi, tu tiens ta science des grimoires poussiéreux de nigromantie.

 

Suite et fin de la préparation.

 

Ton électre détruit comme il a été dit, si tu veux continuer et arriver au but, prends d'électre détruit et rendu volatil la quantité que tu désires parfaire, mets-la dans l'Œuf philosophique, scelle-le de façon à ce que rien ne s'évapore, laisse l'Œuf dans l'Athanor jusqu'à ce que, de lui-même, sans aucune addition, l'électre commence à se résoudre, comme l'île qui au milieu de la mer se désagrège chaque jour, et devienne finalement noir. Cette couleur noire est l'oiseau qui, la nuit, yole sans ailes et auquel la première rosée céleste donne, par coction, ascension et descension, la couleur noire de la tête du corbeau ; la tête du corbeau est remplacée par la queue du paon, puis, par les plumes du cygne : enfin, arrive la couleur rouge qui est la marque de la nature du feu, lequel feu chasse toutes les maladies du corps et ranime les membres froids.

 

Selon l'opinion de tous les Philosophes, cette préparation ne demande qu'un vase, qu'un fourneau, qu'un feu.

 

Ainsi, cette médecine est parfaite et presque céleste ; elle restaure le corps humain et débarrasse les métaux de toutes leurs impuretés ; personne ne peut atteindre et comprendre un tel arcane sans l'aide de Dieu.

 

Mais, sache que cet électre n'aura point d'effet s'il n'a parcouru 3 fois le cercle des 7 au nombre 21. Aussi, dois-tu, lorsque tu détruis ton électre et le rends spirituel, te servir de l'arcane du tartre pour enlever les impuretés. Cet arcane ne demeurera pas, mais il aura aidé à atteindre le nombre voulu. C'est ainsi que, de lui-même, dans l'œuf philosophique, le feu se transforme en eau philosophique, que les Philosophes appellent eau visqueuse. Il m'est défendu d'écrire certaines choses touchant ce mystère. Cet art est, en effet, un don de Dieu. Ainsi soit-il.

 

Usage de la Pierre.

 

Je dois dire, maintenant, comment il faut employer cette médecine. Sache donc qu'il faut la prendre à très petite dose, et dans du vin ou autres liquides semblables.

Il me reste encore à donner la raison de l'obscurité que beaucoup relèveront dans mes écrit». Cette raison c'est qu'il ne faut pas donner des perles aux cochons ni une longue queue aux chèvres. La nature ne leur en a pas donné. Dieu a révélé le secret à assez de gens. Moi, j'écris pour l'initié.

Si tu suis ma recette, ta médecine sera semblable à l'air qui pénètre tout et est partout, elle chassera les maladies et apportera la santé. C'est la source du véritable or potable. Ce livre doit toujours être consulté par le fils de la Doctrine. Qu'il soit rendu grâce à Dieu. Ainsi soit-il.

 

Paracelse


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