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Matter : histoire de l'Ecole d'Alexandrie : introduction

24 Avril 2012 , Rédigé par Matter Publié dans #spiritualité

On appelle école d'Alexandrie, vingt à trente générations de savants, dont les travaux, protégés par les Ptolémées et leurs successeurs, les Césars, ont pendant plus de neuf siècles illustré les sciences et les lettres. Cette école ne fut pas une institution, ce ne fut ni le célèbre musée, ni la fameuse bibliothèque, ce ne fut aucun des musées, aucune des bibliothèques d'Alexandrie; ce fut une société libre, et en quelque sorte une réunion fortuite de savants, rattachés aux institutions publiques fondées pour eux par les Ptolémées et conservées religieusement par leurs héritiers, les empereurs.

L'école d'Alexandrie, c'est-à-dire l'école polythéiste, dont il faut distinguer l'école judaïque, l'école chrétienne et l'école gnostique, se distingue elle-même en plusieurs autres: écoles de poètes, de grammairiens, de philosophes, de mathématiciens et de médecins. Elle diffère donc singulièrement des anciennes écoles de la Grèce et de l'Egypte. Cependant, pour saisir le but spécial et le véritable caractère des institutions littéraires fondées sur les bords du Nil par un des lieutenants d'Alexandre devenu roi, il convient d'abord d'examiner quelle était la portée et quelle était l'organisation des écoles qui furent le point de départ de celle des Lagides.

Quel était l'enseignement de ces écoles? Quel en était le caractère littéraire ou scientifique, moral ou politique? Dans quels rapports se trouvaient-elles avec l'état? Qui les fon- dait, les entretenait et les dirigeait? Quel rôle jouaient-elles dans les institutions, dans les mœurs, dans les croyances?

En considérant sut ces questions le silence des monuments de l'Egypte et la brièveté des textes grecs, c'est à peine si l'on a le courage de les poser. Mais, sur l'école d'Alexandrie elle-même, les renseignements sont rares et défectueux; en cherchant à combler quelques lacunes sur les autres, nous accepterons celles qu'il faut subir sur le Musée.

D'abord, quant à l'Egypte, ce pays dont les institutions sacerdotales ont dû frapper l'attention du fils de Lagus, comme elles avaient frappé celle d'Alexandre, nous ignorons aujourd'hui jusqu'au nom qu'elle a pu donner à ses écoles, mais nous savons qu'elle en eut de célébrée, celles de Thèbes, de Memphis et d'Héliopolis. Nous savons qu'elles se confondaient avec les collèges des prêtres, mais qu'elles étaient en possession d'une Science remarquable, qui se transmettait dé génération en génération. Nous ignorons s'il y eut un enseignement régulier, mais nous savons qu'on y apprenait là religion, les lois du pays ét les devoirs de la morale; l'écriture, la grammaire ét l'histoire; la physique, la chimie et la médecine, l'arithmétique, là géométrie et l'astronomie ; la météorologie, l'agriculture et là science du calendrier ; la musique, l'architecture, la sculpture, la peinture.

Cela résulte des rapports d'Hérodote, de Strabon et de Diodore, ou des monument de l'Egypte, et sil est impossible de déterminer d'une manière un peu précisé quel fut l'état des sciences dans l'ancienne Egypte, il est aisé d'établir qu'il s'y fit des études sérieuses.

En effet, la religion y était une science riche et étendue: Elle embrassait des observations astronomiques et des traditions mythologiques ; la connaissance des symboles, dés rites, des oracles et des fêtes ; l'étude des livres et des dogmes sacrés. L'Egypte ne rendait pas de culte aux héros (1), mais elle avait des traditions héroïques, et, d'Un autre côté, sa religion dominait la politique, la législation et la morale, qui s'y rattachaient l'une et l'autre de la manière la plus intime (2). L'histoire en offre des preuves nombreuses, et une indication frappante se trouve à ce sujet dans le résumé d Diodore sur l'Egypte. Cet historien nous apprend, qu'au nom de la religion, le sacerdoce conduisait tous les jours le prince devant la divinité, lui rappelait ses devoirs devant elle, invoquait sur lui la bénédiction du ciel dans le cas où il accomplirait ses obligations, implorait le pardon de ses fautes d'ignorance, et rendait ses conseillers responsables de tous ses méfaits, idée tellement constitutionnelle, qu'on la croirait moderne (3). Le jugement qu'il était permis au peuple de porter, en présence du sacerdoce, sur ou contre un roi défunt, atteste le même lien entre la religion et la politique, et constate des droits qu'on ne permettrait aujourd'hui à aucune nation d'exercer ainsi en masse (4).

Il est très vrai que l'étude de la religion ne se faisait point par voie de raisonnement, qu'il y avait transmission plutôt que discussion de là part des maîtres, et soumission plutôt qu'examen de la part des disciples ; il est très vrai que celle des sciences qui fait de la théologie moderne la plus vaste des études, la philosophie, manquait aux sanctuaires de l'Egypte; mais leur enseignement suppléait à l'élévation par la richesse, et ce serait une singulière erreur, que d'admettre une complète stagnation des intelligences au milieu de tant de traditions et de doctrines, toutes intimement liées à la politique. Sans doute, il y avait une grande fixité dans les croyances et dans les symboles, les (4) monuments, il y avait progrès dans les idées, car il y en avait dans les arts, et les opinions ont dû varier avant eux. Quand on a dit, pour résumer les doctrines religieuses de l'Égypte, qu'elles n'offraient au fond que l'antithèse du bon et du mauvais principe, l'un sous le symbole du Nil, cette source de fécondité, l'autre sous celui d'un désert brûlé, cette éloquente image de la destruction ; qu'Osiris représentait le Nil ; sa sœur Isis, la terre fécondée par le dieu du fleuve; Typhon, le vent de l'ouest; sa sœur Nephtys, la terre frappée de stérilité, quand on l'a dit, on a fait l'esquisse et non pas l'inventaire de ce polythéisme. Il n'est pas même très vrai que l'enseignement philosophique ait manqué à l'enseignement religieux. Point de doute que cette dialectique, cette logique et cette métaphysique que nous a données la Grèce, étaient inconnues à l'Égypte; que l'étude des facultés du raisonnement était peu cultivée : mais ces facultés étaient-elles aussi négligées qu'on ledit? Je le demande, toutes ces facultés, l'observation et la réflexion, l'abstraction et la généralisation, l'induction et la déduction, l'analyse et la synthèse, ne sont-elles pas dans l'esprit humain des puissances à tel point spontanées, que, le voulût-il, il ne pourrait s'en abstenir, dès qu'il pense une chose quelconque? Le jeu de ces facultés a eu son cours en Égypte, comme ailleurs, et ce pays a eu aussi inévitablement des notions de psychologie, de logique et de métaphysique, que de politique et de religion. On n'a pas une théologie riche comme la sienne ni une pneumatologie aussi immense, sans avoir aussi une philosophie. S'il fallait en croire Diodore de Sicile, l'Égypte, et surtout la ville de Thèbes, aurait eu les premiers philosophes du monde. Nous sommes loin d'admettre cette prétention ; cependant, chez les premiers comme chez les derniers sages de la Grèce, c'était une opinion reçue, que l'Égypte était le berceau de la science. La Grèce entière n'a pas dû se tromper complètement à cet égard.

Deux lignes de Diodore et le célèbre passage de saint Clé-     ment d'Alexandrie, sur l'écriture et la grammaire, confirment le mouvement intellectuel de l'Égypte. Les prêtres, dit le premier, enseignent à leurs fils deux genres de caractères, les uns dits sacrés, les autres qu'on apprend communément (5). Ceux qui reçoivent l'instruction chez les Egyptiens, dit le second, apprennent d'abord la méthode de toutes les lettres égyptiennes, celle qu'on appelle épistolographique, ensuite la hiératique dont se servent les écrivains sacrés, enfin la hiéroglyphique. Celle-ci a deux genres, l'un qui procède par les premiers éléments, la kyriologique, l'autre la symbolique. Dans la symbolique, on distingue une méthode qui exprime le mot propre par imitation, une autre qui écrit par voie de tropes, et une autre enfin qui allégorise tout-à-fait, par voie d'énigmes (6).

. Ce n'est pas le lieu de nous arrêter sur les savantes explications qu'on a données récemment de ces divers genres d'écritures (7), le seul fait de leur diversité nous suffit. Il prouve l'activité et la fécondité d'esprit du peuple d'Égypte. S'il est vrai qu'il ne se servit des caractères de l'alphabet qu'en partie et en quelque sorte exceptionnellement, loin d'en inférer que l'écriture qu'il préférait a dû s'opposer à un grand développement d'intelligence, nous dirons, au contraire, que l'emploi de signes si divers et l'impulsion continuelle qu'il donnait à la pensée commandait une étude approfondie de la langue et une analyse constante des rapports du signe avec l'idée. Il n'est rien de plus abstrait, de plus philosophique que cette étude, et ce fait me semble mériter attention.

Nous n'appellerons pas d'autres preuves d'études grammaticales, critiques et littéraires, et nous avouerons que les Egyptiens redoutaient l'éloquence, qu'ils l'interdisaient aux avocats, que la religion et la politique ne la favorisaient pas plus que la loi civile (8). Leur austérité traitait la poésie comme l'éloquence; ils n'en souffraient pas, et leur littérature donne un démenti formel à cette opinion, que, chez tous les peuples, la poésie précède la prose. Dion Chrysostome dit qu'il leur était défendu de parler selon quelque rythme, qu'ils n'avaient point de vers (9), On pourrait toutefois regarder cette opinion comme une des nombreuses erreurs que se débitaient les Grecs, et dont quelques-unes se sont dissipées si complètement devant les découvertes modernes. En effet, on a trouvé sur les monuments une chanson de batteurs en grange (10), et Hérodote parle d'un chant de Linus (11). Mais quand même on admettrait que les Egyptiens eurent un ou deux chants populaires, que seraient quelques airs nationaux auprès des immenses richesses de poésie que nous offrent d'autres régions de l'antiquité, surtout l'Inde et la Grèce?

Pour l'histoire, les Egyptiens se bornaient trop à celle de leur pays, dont ils déposaient le récit dans les archives de leurs sanctuaires et qu'ils figuraient sur les monuments. Au temps de Diodore, ils prétendaient connaître les régions étrangères; et aies entendre, toutes les nations de la terre sortaient de la vallée du Nil, leur commun berceau, leur école primitive (12). Mais alors la science grecque et l'école d'Alexandrie avaient à tel point envahi la vieille Egypte, qu'on ne trouvait plus de renseignements purs sur sa situation intellectuelle avant Alexandre. D'après les débris qui nous restent, ses travaux d'histoire se seraient bornés à des canons dynastiques, et Diodore prétend que les traditions écrites des sanctuaires avaient peu d'intérêt (13). liais ce n'est point sur cet écrivain ni sur ces débris que doit se former notre jugement. A la vérité, les traditions du sacerdoce Egyptien, recueillies par les auteurs grecs, sentent la fable, et celles de Thèbes paraissent avoir été combattues par celles de Memphis et d'Héliopolis ; mais du moins elles étaient toutes d'une, grande richesse.

Il en était de la géographie des Egyptiens comme de leur histoire ; elle se bornait à l'étude dit pays, méprisant le reste, Sésostris doit avoir exposé dans les temples la carte de l'Egypte et des contrées qu'il avait soumises jusqu'à l'Inde ; mais, au temps de Ptolémée II, personne n'avait franchi les limites de l'Éthiopie (14) ; et personne n'eût prévu alors que, dans une région qui faisait abstraction de toute autre, le le génie viendrait un jour créer ensemble la cosmographie et la géographie.

Les sciences naturelles, la physique et la chimie, étaient cultivées avec tout le soin qu'exigeaient certains arts, surtout la peinture des monuments publics et l'embaumement des corps, mais la science alla-t-elle au-delà de ces besoins? Il paraît que l'anatomie était très avancée ; Macrobe et Aulu-Gelle le disent. Ils parlent peut-être de l'époque grecque (15); mais Manéthon nous apprend qu'un roi d'Egypte avait écrit sur cette science, et la coutume d'embaumer explique le progrès.

La médecine était pratiquée avec une grande recherche ; on avait des médecins spéciaux pour les diverses parties du corps. Ces médecins étaient payés par l'état, guérissaient d'après des lois écrites provenant des plus célèbres praticiens, et risquaient leur vie en y contrevenant (16). C'é- tait certes un mauvais moyen d'avancer, mais l'hygiène avait plus de liberté que la thérapeutique, et la preuve qu'on connaissait bien l'art de guérir, c'est qu'on le pratiquait bien. Suivant Hérodote, la population égyptienne était la mieux portante qu'il eût jamais vue, (17) et c'est à la science autant qu'au climat du pays qu'il attribue ce résultat.

Quant aux mathématiques, la géométrie née du besoin de retrouver les propriétés après les grandes inondations de chaque année demeurait un peu à l'état d'arpentage, et quand Thalès visita l'Egypte, les prêtres en étaient à des problèmes élémentaires. Hérodote dit néanmoins que les Grecs ont dû la géométrie aux Egyptiens (18), qui cultivaient l'arithmétique pour les besoins de l'économie domestique, ceux de la géométrie et de l'astronomie. D'après Diodore, ils observaient les mouvements des astres; ils s'y étaient appliqués de temps immémorial, surtout au collège d'Héliopolis, et ils possédaient des catalogues fort anciens. D'après Hérodote, ils calculaient savamment les éclipses (19). Cependant aucune de leurs observations n'est mentionnée par les Grecs, et leur astronomie, servait à la théologie, se perdant un peu dans l'astrologie, dans la divination, dans l'horoscopie (20). Elle enfanta toutefois la météorologie et la science du calendrier. Elle possédait bien l'année solaire (21). Hérodote ajoute que ce n'est pas à l'Egypte, mais à la Babylonie, que la Grèce emprunta la division du jour en douze heures et les instrumens qui la constataient (22).

La géographie mathématique était-elle moins négligée que ta géographie politique, peu connue au temps d'Hérodote (23)? Suivant St-Clément d'Alexandrie, le hiérogrammatiste, qui occupait le troisième rang parmi les prêtres des collèges sacerdotaux, devait, outre la géographie, la chorographie de l'Egypte et la topographie du Nil, posséder la cosmographie (24). Il paraît aussi qu'à une époque fort ancienne, on a construit en Egypte une carte où la valeur des degrés fut établie d'après le module trouvé à la hauteur de l'Egypte moyenne ; mais les Egyptiens ignoraient la sphéricité de la terre, et ils supposèrent tous les degrés égaux entre eux et à celui de l'Egypte moyenne, dont ils avaient déterminé l'étendue (25). Si les inondations du Nil les avaient conduits à la géométrie, les travaux d'irrigation leur apprirent évidemment des principes d'hydraulique et de statique ; l'usage des poids et des mesures, qu'on faisait remonter à Hermès ou Toth, ce ministre d'Osiris à qui l'on attribuait la découverte de l'arithmétique et de la géométrie, atteste aussi des habitudes de science (26). Quant à l'art, des monuments nombreux en montrent le haut développement. L'art égyptien suit sans doute d'autres règles du beau que l'art grec, mais personne ne lui conteste plus aujourd'hui son mérite, ce caractère de douceur, de calme et de gravité religieuse dont rien n'approche ailleurs. Et quels immenses travaux nous restent de cet art. Et de quelle immensité ce qui nous reste est-il la simple ruine ! On ne saurait se faire une idée, dit un des auteurs de la Description de l'Egypte, de ce que les Egyptiens ont fait en statues de ronde-bosse, soit de granit, soit d'albâtre, soit de brèche, soit de porphyre (27). C'est qu'ils avaient introduit la division du travail jusque dans la sculpture, surtout quand il s'agissait de statues colossales (28), et que par ce moyen ils multipliaient singulièrement les artistes. Cherchant le mouvement des idées dans l'enseignement supérieur, nous ne parlerons pas du progrès des arts vulgaires, nous dirons toutefois qu'en Egypte l'artisan était sans cesse associé à l'artiste et qu'ils se rattachaient ensemble à ce commun foyer de science, à ces collèges de prêtres qui étaient en possession du gouvernement des esprits, qui fournissaient d'âge en âge les doctrines et les règles à suivre d^ns chaque genre de travaux.

En effet, les sanctuaires donnaient tout l'enseignement de la nation. Les prêtres, qui seuls en étaient chargés, ne faisaient pas sans doute de cours réguliers suivant nos usages modernes, mais ils transmettaient leur savoir à des disciples capables de le transmettre à leur jour, et ils leur apprenaient ce qu'ils devaient communiquer à chaque caste ; car la science et les arts étaient mesurés à chacune d'elles d'après des lois à peu près invariables,

Pour se faire de l'état véritable de cet enseignement une idée plus nette, on voudrait connaître les moyens d'étude, les instruments, les collections et les bibliothèques que possédaient les sanctuaires. Mais à cet égard les indications sont tout-à-fait vagues, et on doit admettre que ces moyens étaient fort limités, l'Egypte s'étant réduite à elle seule, même sous la domination des Perses. Tout ce qu'on cite se borne aux archives des temples, aux bibliothèques des palais. Là des salles spéciales étaient affectées aux collections. Dans le Ramesseum la pièce qui suit la salle hypostyle porte encore cette inscription lue par Champollion : Salle des livres (29). On a souvent parlé de la bibliothèque d'Osymandyas, mais la collection de ce prince, si elle a jamais, existé, ce qui est au moins douteux, puisqu'il est maintenant démontré que le palais d'Osymandyas, qui doit l'avoir renfermée, n'a jamais existé tel que le décrit Diodore, le seul écrivain qui parle de ce monument; cette collection, disons-nous, était plutôt faite dans des vues morales que dans (11) un but scientifique, à en juger par le nom de sacrée que lui donne Diodore, et sa fameuse inscription de remède de l'Orne. Elle contenait dans ce cas des ouvrages d'histoire, de religion, de législation et de politique ; et cette observation s'applique plus ou moins aux autres collections de liyres qui ont existé en Egypte, car toutes ne sont pas douteuses comme celle de l'Osymandéum. En effet, d'après l'opinion commune des Egyptiens et des Grecs, et d'après les monuments qui existent encore, les palais des rois avaient leurs collections de livres comme les sanctuaires des prêtres. Les archives des temples ont existé jusque dans les siècles de la domination grecque et romaine, puisqu'Alexandre, les Lagides et les empereurs romains en ont pris soin.

Ces collections auraient pu être très complètes ; car les moyens de réunir des livres et des objets d'instruction ne manquaient pas aux écoles sacerdotales, les revenus dont jouissaient les prêtres étant considérables (30). Mais ce qui manquait sans doute à cette caste, c'était l'amour désintéressé de la science. L'intérêt de la caste et l'intérêt de la nation, telles étaient les bornes de ses investigations. Au progrès complet du savoir manquaient aussi ces instruments et ces appareils d'observation, sans lesquels on ne saurait faire certaines découvertes. D'ailleurs nuls revenus spéciaux n'étaient affectés aux études, que les prêtres, qui avaient institué tous les genres d'instruction, dotaient comme ils l'entendaient et après avoir d'abord satisfait aux besoins de la religion. ll est à croire que sous la domination grecque les collèges de l'ancien sacerdoce se sont inspirés de quelque émulation, qu'ils ont enrichi leurs archives et augmenté leurs bibliothèques ; mais rien ne le prouve. On sait seulement qu'ils en avaient le moyen, et qu'au temps de Diodore ces revenus sacerdotaux n'étaient pas fort diminués depuis Hérodote qui les avait trouvés très considérables (31).

La transmission de la science étant exclusivement l'affaire de la caste lettrée, une partie de cette science n'étant communiquée par les prêtres qu'à leurs fils (32), et les autres Egyptiens n'apprenant que les métiers de leur caste, tout l'enseignement était entre les mains du sacerdoce; mais n'était-il pas au moins surveillé, et en quelque sorte dirigé par l'état et dans l'intérêt de l'état?

Il était, sans nul doute, sous l'action suprême de la royauté. Le sacerdoce, il est vrai, élevait, conseillait, surveillait les rois; mais, plusieurs révolutions l'attestent, les rois observèrent constamment le sacerdoce et lui résistèrent quelquefois. Psammétique, roi nouveau, entouré de prétendants qu'il avait rejetés en Libye, s'affranchit du sacerdoce et fit élever ses fils dans les études grecques (33). Si soumis que fussent d'autres princes, ils ne pouvaient rester indifférents à la conduite des esprits par les sanctuaires, à la distribution du savoir par les prêtres : l'intérêt de leur dynastie ne le permettait pas. Sans doute, le rôle de l'enseignement dans le monde ancien, avant les philosophes d'Athènes, était secondaire, et pour bien apprécier l'Égypte, il faut faire abstraction de ces habitudes d'investigation et d'examen, de ce besoin de mouvement et de progrès, qui date des beaux temps de la Grèce et que la renaissance, époque essentiellement grecque, a jeté dans la société moderne. Certes, sous ce rapport, l'enseignement égyptien n'offrait rien qui pût faire ombrage au pouvoir, et jamais ces collèges de prêtres qui se bornaient à transmettre, sans chercher à perfectionner, n'ont dû agiter les esprits. Cependant, l'histoire intérieure de l'Égypte, si peu connue qu'elle soit, attestant une lutte à-peu près permanente entre les deux castes qui donnaient des rois au pays, celle des prêtres et celle des guerriers; plusieurs révolutions ayant été amenées par cette rivalité, et les prêtres ayant été successivement dépouillés d'une grande partie  de leurs privilèges, on ne conçoit aucune époque où le gouvernement, ou la caste militaire, n'aurait pas surveillé avec attention l'action qu'exerçait le sacerdoce.

On admet d'ordinaire, dans l'histoire intellectuelle de l'Égypte, l'impossible, c'est-à-dire, l'immobilisme des idées, ou du moins un degré de fixité ou de stagnation qui en approche. Mais le mouvement de l'intelligence humaine vient d'une loi suprême, et cette loi se joue de toutes les autres. Les Égyptiens, si enchaînés qu'ils fussent sous de puissantes institutions, avaient un penchant prononcé pour les discussions politiques : la preuve en est dans la loi qui les leur interdit (34). D'ailleurs, au milieu de tant de révolutions, d'invasions étrangères et d'émigrations qui remontaient jusqu'aux temps les plus reculés et qui sans cesse mettaient l'Égypte en rapport avec l'Éthiopie, l'Inde, l'Arabie, la Judée, la Grèce, le mouvement des esprits était inévitable ; et dans les siècles qui précédèrent immédiatement la fondation d'Alexandrie, de fortes commotions, la révolution de Psammétique, la conquête de Cambyse, l'établissement d'une colonie grecque à Naucratis, plusieurs révoltes, l'expédition d'Agésilas, la formation d'une caste d'interprètes, et enfin la conquête macédonienne avec ses colonies grecques et juives, avaient fourni à l'esprit public des éléments tout nouveaux.

Pour apprécier à leur juste valeur et ce mouvement et la science de l'Egypte, il faut mettre de côté les exagérations de ses prêtres et celles des Grecs qui les consultèrent ; mais il faut aussi se défier des assertions trop restrictives de la critique moderne. Comment les Grecs qui traitaient tous les peuples de barbares auraient-ils conçu des Egyptiens une opinion si haute sans aucun fondement? Et pourquoi cette opinion, si elle était fausse, percerait-elle dans toutes les traditions, dans celles encore qui voulaient qu'Homère et (Lycurgue se fussent instruits en Egypte comme Orphée, Musée, Mélampus et Dédale? Pourquoi dans des temps plus rapprochés cette opinion aurait-elle Subjugué Solon, Pythagore et Platon, qui avaient visité le pays ? On dit qu'elle se rapporte à la sagesse morale, à la pureté religieuse et aux institutions sociales, plutôt qu'à la force des études; on dit que les Grecs, toujours agités par les débats de l'aristocratie et de la démocratie, furent naturellement frappés d'admiration pour cet ordre de choses si régulier et si calme qu'offrait l'Egypte : mais plusieurs d'entre eux avaient vu en Perse le même calme et la même régularité sans se livrer au même enthousiasme. On dit enfin, que Solon, Pythagore et Platon étaient poètes autant que philosophes : mais trois historiens, Hérodote (35), Strabon (36), et Diodore (37) pensèrent comme eux.

Dans tous les cas les collèges sacerdotaux ayant le dépôt de la science, le privilège de la répartir entre les différentes castes et celui d'en transmettre aux fils des prêtres ce qu'ils voulaient, étaient pour la politique d'une haute importance, même sous les institutions anciennes et à l'époque des Pharaons. Leur importance était bien plus grande encore depuis qu'un étranger campé à l'extrémité du Nil, à la tête d'une colonie Grecque, présentait à la population indigène une dynastie qui avait d'autres mœurs, une autre langue, une autre religion. Le fondateur de Cette dynastie, son intérêt moral et politique l'exigeait, a dû donner la plus grande attention à celles des institutions dû pays qui étaient en possession de diriger les idées. Ptolémée comprit cette nécessité. Il conserva les collèges investis de la science et de l'enseignement, mais en même temps il éleva Une école qui put insensiblement affaiblir leur action. Plus il comptait sur cette institution, plus en la créant il imita ce qu'il s'agissait de remplacer. Cependant il était Grec, émule d'Alexandre et admirateur d'Aristote : en consultant, pour l'organisation du musée, les usages de l'Egypte, il ne pouvait négliger ceux de la Grèce. Quelles institutions littéraires voyait-il en Grèce ?

Les écoles supérieures de la Grèce : j'entends surtout les écoles d'Athènes, offraient un tout autre caractère que celles de l'Egypte. Celles-ci appartenaient à des institutions monarchiques et sacerdotales, celles-là à des mœurs démocratiques et philosophiques.

Les écoles grecques commencent en général dans l'histoire de la science une ère à part : la Grèce est le premier pays où l'enseignement se constitue en dehors du sanctuaire » indépendant de l'état. En Egypte il allait du sanctuaire à quelques castes, dans la mesure qu'on croyait devoir accorder à chacune d'elles -, mais il était distribué à toutes d'après les mêmes vues de politique sacerdotale ; il formait donc une institution à la fois religieuse et politique. En Grèce, au contraire, vers l'époque d'Alexandre toutes les écoles sont indépendantes du sacerdoce, et celles qui s'occupent des hautes sciences sont indépendantes de l'état. Au premier aspect on est tenté de croire le contraire. On trouve une surveillance exercée par l'état au nom de la loi, surveillance qui embrasse l'ordre et les mœurs des écoles aussi bien que les principaux exercices de la jeunesse (38). Mais si précis que soit le texte de la loi à cet égard, l'effet en est peu sensible dans l'histoire. Si la juridiction que devaient avoir les magistrats fut quelquefois réelle, d'ordinaire elle était illusoire, et si elle pouvait empêcher qu'on n'enseignât rien contre la religion > elle ne fit jamais enseigner cette science. Si les ministres des autels pouvaient (16) porter plainte contre les chefs des écoles, ils étaient, ainsi que la religion elle-même, en dehors de l'enseignement public. Sous quelque point de vue qu'on examine les diverses catégories d'écoles, qu'on recherche par qui elles étaient fondées et entretenues, dirigées et surveillées, ou quelle était la portée de l'enseignement qu'on y donnait, quel en était l'esprit et quelle en était l'influence sur les mœurs et les institutions, on n'y rencontre le sacerdoce nulle part, et le plus grand fait qui s'y présente, c'est qu'on n'y aperçoit pas la religion. En effet, qu'on pénètre dans l'école de lecture et d'écriture dirigée par le grammatistes, dans l'école de musique dirigée par le kilkaristes, dans les gymnases ou dans les cours de philosophie, on ne trouve d'instruction religieuse dans aucune de ces institutions, à moins qu'on ne veuille considérer comme telle l'étude de certains passages qu'on choisissait dans les poésies d'Homère ou d'Hésiode (39), qu'on faisait expliquer et réciter aux enfants. On ne trouve pas non plus pour ce degré d'autre étude de morale que celle des fables d'Esope, que faisaient apprendre les grammairiens.

Le jeune Grec restait dans ces écoles de l'âge de sept ans jusqu'à celui de douze, avec cette différence pour les riches et les pauvres que les premiers y faisaient conduire leurs enfants par un pédagogue, qui n'était qu'un esclave et souvent le plus inutile, le plus vieux ou le plus faible des esclaves. A l'âge de douze ans, commençaient les exercices des gymnases, où l'on apprenait l'histoire et la géographie d'après le fameux catalogue du deuxième livre de l'Iliade, l'éloquence, les belles-lettres et les mathématiques. Chacun de ces gymnases s'élevait près de quelque temple et partout la jeunesse y trouvait les images des dieux, mais là non plus il n'y avait d'enseignement spécial sur la religion.

Enfin l'école de rhétorique et l'école de philosophie, qui formaient le dernier degré des études grecques (à moins qu'on ne veuille considérer comme supérieures les leçons de médecine données dans quelques écoles de l'Asie-Mineure ou des îles, mais qui n'exerçaient aucune influence sur la politique ), embrassaient tout le savoir grec, l'histoire naturelle, la physique et l'astronomie (40). Mais dans ces écoles non plus nous ne trouvons d'enseignement religieux. Il est très vrai que les questions d'éthique, de dialectique et de physique qu'on y débattait, touchaient aux questions fondamentales de la théologie et de la mythologie, mais ces débats n'avaient rien de religieux, et n'étaient ni dirigés ni surveillés par les ministres de la religion. Les prêtres se transmettaient sans doute, dans leurs sanctuaires, de sacerdoce en sacerdoce, les mystères et les traditions du culte dont ils communiquaient une partie aux initiés ; mais à cela se bornait de leur part l'action de la parole sur la jeunesse, et il n'y avait pas plus d'enseignement public sur les lois de la religion qu'il n'y en avait sur celles de l'état. J'ajouterai qu'on ne voit pas même de traces précises d'écoles sacerdotales, et que la situation de la Grèce au temps d'Alexandre peut se résumer, sous ce rapport, en ces deux mots : c'est qu'on ne trouve l'influence de ses prêtres que dans les sanctuaires (41a), et qu'entre la science et la religion il y a scission complète. Or ce fait constitue dans l'histoire des études une ère nouvelle.

Ce fait s'explique d'ailleurs par un autre, c'est qu'en Grèce le sacerdoce est demeuré étranger à la fondation des écoles.

Par qui les écoles de ce pays furent-elles fondées, entretenues et surveillées?

Dans les temps anciens il n'y avait en Grèce, comme en Égypte, d'autres écoles que les sanctuaires. Cela es\ hors de doute, et la tradition elle-même ne nomme pas une seule école profane qui eût été contemporaine des vieux instituts sacerdotaux de Thrace ou de Samothrace. En effet, il n'y eut dans le monde grec aucun enseignement profane avant Thalès, et ce fait ne doit pas nous, surprendre. Que les premiers établissements religieux de la Grèce fussent sortis de ceux de l'Égypte, de ceux de la Phénicie ou de ceux de l'Asie-Mineure, la Grèce n'avait trouvé des écoles profanes, dressées en face de celles du sanctuaire ni dans l'une ni dans l'autre de ces régions. Si la Grèce, tolérante d'ailleurs pour quelques cultes étrangers, s'est donné elle-même ses institutions religieuses, ce que paraît confirmer le cachet d'originalité qui les distingue, elle a traversé bien des siècles sans songer à ces écoles qui devaient faire, au temps d'Alexandre, une scission si complète avec la religion. En général, avant la guerre de Troie, on ne rencontre en Grèce aucun genre d'institutions auxquelles on puisse donner le nom d'écoles. Ce qu'on trouve à cette époque, ce sont quelques générations de poètes mythologiques, qu'on peut considérer avec M. Creuzer comme un institut permanent ; mais évidemment ces chantres inspirés ou ces prophètes poétiques, les Olen, les Orphée et les Musée (42), ne formaient pas d'école; la nature de leurs inspirations était même loin de se prêter à cet enseignement régulier, à toute cette transmission de science, que nous avons reconnue dans les collèges sacerdotaux de l'Égypte. Nous admettons bien avec M. Creuzer, qu'il fut un temps où la Thrace et les îles voisines gouvernées par une espèce de caste sacerdotale, sortirent d''un état de barbarie, qui devait les ressaisir dans la suite (43), et nous   pensons qu'on peut supposer toute une succession de traditions orphiques. Mais si l'on employait, pour désigner cet institut, le nom d'école, il serait synonyme de sanctuaire.

Dans tous les cas, ces sanctuaires étaient bien loin d'embrasser les mêmes études que celles de l'Égypte et loin de saisir le sacerdoce du même empire sur les esprits. Personne He s'aviserait assurément de croire que les collèges de Samothrace, ou même ceux de Dodone, de Delphes et d'Eleusis, aient possédé à aucune époque, en morale, en poétique, en médecine, en mathématiques,, dans les beaux-arts e{ dans les arts vulgaires, les mêmes connaissances que ceux de Thèbes, de Memphis et d'Héliopolis.

C'est précisément cette infériorité des col èges sacerdotaux de la Grèce à l'égard de ceux de l'Égypte, qui explique, dans le premier de ces pays, l'absence de toute domination morale ou politique de la part des prêtres et la fondation d'écoles profanes de la part des philosophes. En effet, en Egypte où il n'était pas possible de fonder des institutions enseignantes en dehors de l'action sacerdotale, cela n'était pas non plus nécessaire. En Grèce, il était, au contraire, indispensable qu'il y eût des institutions de ce genre, puisque le sacerdoce n'en fondait point pour les besoins du pays. Le sacerdoce était plus négligent encore : il ne veillait pas même sur le dépôt qui lui était propre, et avant que les sophistes, et les philosophes vinssent ouvrir des écoles pour les autres sciences, les poètes, qui avaient cessé d'être prêtes ou. chantres sacrés, étaient venus dépouiller les sanctuaires du privilège de diriger les croyances publiques. L'histoire du sacerdoce grec présente ainsi, soit une institution vicieuse dès le début, soit une série de chutes.

Nous ignorons ses débuts, nous connaissons les spoliations qu'il subit. Ce furent d'abord les poètes qui lui disputèrent le privilège d'instruire la nation. Or les poètes du cycle mythique, de l'école homérique, du cycle troyen, de l'école d'Hésiode, de l'école d'Epiménide et d'Onomacrite, appor-     tèrent à la théologie de la Grèce des innovations profondes. Dans l'origine, les poètes étaient prêtres : depuis Homère peu furent, et l'indifférence que montrent les sanctuaires à l'égard d'une si puissante série de compositions, est un phénomène que n'offrent les annales d'aucun autre peuple.

Les sanctuaires de la Grèce présentent encore le même spectacle d'inertie, lorsque à la suite des poètes viennent les artistes, constituer une nouvelle théologie, un culte à eux; lorsque à la suite des artistes les philosophes et les rhéteurs ouvrent des arènes pour débattre, devant tous (enseignement exotérique) ou dans l'intimité (enseignement ésotérique), toutes les questions, celles de littérature et de politique, celles de religion et de morale.

Les premières de ces écoles furent contemporaines de ce mystérieux Epiménide, que le sacerdoce d'Athènes, dominé par l'oracle de Delphes, laissa installer par Solon sur le territoire de la république. En effet, pendant que ce thaumaturge, qu'un sacerdoce plus soucieux de ses prérogatives eût exclu ou absorbé, opérait ses saintes purifications et écrivait ses puissants oracles, Thales aborda le principe même de l'enseignement religieux, en expliquant la cosmogonie et la théogonie d'après la seule raison.

A partir de cette innovation, les écoles philosophiques se succédèrent sur tous les points du monde grec, sans qu'y intervînt le sacerdoce. Et cependant, le débat qui s'ouvrait, de grave devint bientôt périlleux, car on passa vite aux sommités, a l'origine des choses; on posa ici le matérialisme, là le spiritualisme, ailleurs le monothéisme ; partout on discuta l'existence des dieux, l'immortalité de l'âme. Déjà la Grèce éclairée s'unissait à ce débat, que les sophistes traînaient devant leurs innombrables auditeurs; déjà les femmes elles-mêmes, associées à l'institut de Pythagore, suivaient déguisées les leçons de Platon et se glissaient nombreuses dans les jardins d'Épicure, sans que les prêtres songeassent à diriger ce mouvement. On dit que la Grèce n'avait pas  de sacerdoce héréditaire, et cela est vrai ; mais elle avait des familles sacerdotales, elle avait des prêtres, des oracles, des sanctuaires, des lois. Le sacerdoce disposait de ces moyens d'influence. Or quel usage en fit-il ? Et n'était-il pas inévitable que la Grèce échappât à un corps, qui ne faisait rien pour garder son empire; inévitable, qu'on désertât des sanctuaires qui demeuraient muets devant les écoles ?

On a dit qu'en voyant poètes, artistes, philosophes et rhéteurs, tout ce qui agit puissamment sur les esprits, concourir ensemble à la ruine des croyances, les prêtres ont institué ceux des mystères où ils enseignaient à leurs initiés les doctrines les plus élevées. Il est possible que plusieurs cultes secrets soient postérieurs à Homère, et que les prêtres les aient établis pour rattacher la nation aux sanctuaires par un enseignement meilleur (44); mais dans ce cas, pourquoi tant le cacher, et pourquoi, de Thalès à Aristote, ne pas ouvrir une seule école ? Pour le gouvernement des intelligences qu'était-ce faire, en effet, que de continuer à Delphes à formuler en mauvais vers d'absurdes oracles, ou de présider aux pompes vaines et secrètes d'Eleusis, tandis que la jeunesse du pays venait s'instruire dans la morale, la politique, la philosophie, au Lycée, à l'Académie, au Cynosarge, au jardin d'Épicure?

Mais si le sacerdoce ne concourut ni à la fondation, ni à la direction, ni à la surveillance des grandes écoles, qui prenait ce soin et qui exerçait ce droit?

Pour répondre à cette question, distinguons les diverses sortes d'écoles, celles où un penseur éminent philosophait chez lui avec quelques disciples de choix, de celles que fréquentait publiquement une nombreuse jeunesse. Les premières demandaient peu de frais et ne permettaient pas de surveillance externe. Pour les autres, l'état qui concourait à les fonder, pouvait les surveiller. Un coup d'œil sur les    principales écoles tic la Grèce, celles d'Athènes est particulier, éclaircira la question.

L'école d'Ionie, fondée par Thalès, si l'on peut dire qu'un sage dont l'enseignement paraît s'être borné à des entretiens avec des amis intimes a fondé une école, n'était pas publique. Cependant, plusieurs de ses chefs, hommes éminents, jouèrent un grand rôle dans cette contrée et exercèrent sur le développement intellectuel de l'Ionie, une influence aussi profonde que si leur enseignement eût été officiel.

L'école de Pythagore présente un caractère plus imposant encore. Elle n'était pas publique non plus, puisqu'il fallait, pour y entrer, obtenir l'admission du chef, et, pour passer dans les grades supérieurs, traverser des épreuves et recevoir dés initiations. D'un autre côté une association qui pratiquait un culte solennel et établissait entre ses membres la communauté des repas, peut-être même celle des biens: une association dont le chef était le premier magistrat de Crotone, dont l'action S'étendait Sur les plus puissantes cités de la Grande-Grèce et dont les tendances aristocratiques alarmèrent la république de Sybaris, au point qu'elle demanda l'extradition de ces sages et fit la guerre à Crotone pour l'obtenir — une association de cette nature avait bien un caractère public. N'était-ce pas là, dans d'autres conditions, un de ces collèges de prêtres à-la-fois philosophes, moralistes et politiques, que Pythagore avait vus en Égypte? Car on ne saurait plus contester les relations du philosophe de Samos avec l'Égypte; et l'immense portée de sort institution fut si bien Sentie qu'après l'expulsion des Pythagoriciens, on brûla leurs écoles dans la Grande-Grèce.

L'école d'Elée fut une institution publique. Ce fut une lice de sophistes plutôt qu'une association de sages; mais, pour cette raison même, et puisqu'elle attaquait comme immoral le polythéisme, la religion du pays, et qu'elle combattait Homère, Hésiode et Epiménide, en leur qualité de poètes religieux, elle eût mérité une attention spéciale de la  part du sacerdoce et du gouvernement. Au fond de son enseignement il y avait quelques vérités, une sorte de monothéisme, il était pourtant plus dangereux et plus grossier que le polythéisme, puisque c'était le panthéisme. Et néanmoins il ne s'éleva contre cette école nul institut de la part de l'état ou de la part du sacerdoce.

Dans l'école d'Empédocle se montre un fait extraordinaire. Ce philosophe de grande naissance, se met au-dessus de la religion de l'état, refuse la première magistrature d'Agrigente eh Sicile, sa patrie, prend le costume pontifical, se fait thaumaturge, conjure la peste et les tempêtes et institue des purifications. C'est un homme qui n'est ni prêtre ni magistrat, mais qui exerce sur la morale et la religion de son pays l'action la plus profonde et qui enseigne la théologie d'Élée, sans que son enseignement soit contrôlé par qui ce soit.

Toutes ces écoles, il est vrai, ne s'adressaient qu'aux hommes d'un âgé mûr ou aux jeunes gens destinés â la politique, et le nombre des disciples qui les suivaient était peu considérable. Mais il n'en fut pas de même de celles des sophistes, qui succédèrent immédiatement à Xénophane et â Empédocle, et qui embrassèrent dans leur enseignement l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie, la musique, la rhétorique, la morale, la philosophie, la politique et la religion elle-même. Un nombreux auditoire vint à ces leçons faites avec toutes les subtilités de la dialectique et toutes les pompes de l'éloquence, et ce furent la des institutions d'une espèce nouvelle, fondées encore par des citoyens, mais ouvertes au public et à la jeunesse, comme aux hommes plus avancés en âge. Nomades et dirigées dans un esprit de spéculation mercantile, elles exploitèrent les cités du monde grec, sans être dirigées par aucune autorité. Or il est évident que, si le sacerdoce avait eu action sur leur enseignement, il n'aurait pas permis que partout elles agitassent ces deux questions : Les dieux de l'Olympe existent-ils, et y it-il des dieux? Il n'aurait pas permis du moins qu'elle ré- pondissent par cette déclaration : Il n'y a pas de dieux. N'est-il pas évident aussi, que si l'état avait surveillé les professeurs, ils n'auraient pas enseigné ce principe, que c'est la loi et non pas la nature qui fait le juste et l'injuste (45), principe qui n'est qu'un appel permanent de la loi à la nature. Cette indépendance des instituts de philosophie cessa tout-à-coup dans Athènes, et l'école qui venait combattre celles des sophistes, et qui aurait dû, en raison de ce courage, recevoir l'appui de la cité, devint la première victime des colères concentrées du sacerdoce et de l'état. Ce fut celle de Socrate, école à tel point insaisissable, qu'on ne saurait dire quel lieu public en fut le théâtre, mais institution qui jeta un tel éclat et exerça sur la jeunesse aristocratique, les femmes éminentes et les hommes de talent une influence si grande, qu'enfin les magistrats, sur les plaintes d'un poète, d'un démagogue et d'un orateur, s'en occupèrent avec passion. Socrate, accusé de corrompre la jeunesse, denier les dieux du pays et d'en introduire d'autres (46), fut condamné plutôt que jugé. Son supplice n'a même rien d'étonnant. La démocratie, irritée des maux dont l'accablait l'aristocratique Lacédémone, savait que Socrate et ceux de ses disciples qui avaient joué un rôle pendant la désastreuse guerre du Péloponnèse, étaient les défenseurs de l'aristocratie ; et dans son regret d'avoir négligé l'enseignement de cette école, la justice populaire frappa avec d'autant plus de violence, que l'archontat avait plus longtemps manqué à ses obligations, en abandonnant aux sophistes comme aux philosophes la direction de leurs écoles. Ajoutez que la corruption des mœurs, favorisée par les Périclès, les Alcibiade et par toute l'aristocratie, ruinait la république; qu'à cette corruption, qui remontait aux guerres médiques, se joignait le mépris du culte, qui remontait aux sophistes, ennemis publics des dieux du pays: ajoutez qu'on ne distinguait pas suffisamment le maître d'Alcibiade et de Critias des autres sophistes; que le titre de philosophe, qu'on prenait à l'école socratique, était peu compris, et que Socrate fut jugé avec d'autant plus de rigueur, qu'il était plus célèbre. Le sacerdoce, d'abord plus clairvoyant que ses adversaires, l'avait déclaré, par l'oracle de la Pythie, le plus sage des hommes. On n'eut aucun égard pour Delphes, mais quand le supplice fut consommé, on prit le deuil, et pour y associer la jeunesse, on ferma les gymnases et les palestres. Toutefois, l'opinion surveilla désormais les écoles des philosophes, et Platon, pour éviter le sort de son maître, fit un double enseignement, l'un public, l'autre confidentiel. Aristote prit en vain cette précaution; il fut accusé comme l'avait été Socrate, d'enseigner des dieux nouveaux, mais il aima mieux se retirer en Eubée, que de jeter la ville d'Athènes dans un nouveau crime contre la philosophie.

Il avait raison. Depuis la condamnation de Socrate, si regrettable qu'elle parût aux citoyens, le gouvernement d'Athènes ne perdait plus de vue les philosophes. ll leur avait ouvert les bâtiments de la république ou plutôt il les avait mis dans les gymnases surveillés par l'Aréopage, et il les tenait comme en ses mains. Nous avons dit que l'école de Socrate était insaisissable, qu'on ne trouvait pas de lieu de réunion qu'on pût appeler école de Socrate. En effet, ce qu'on nommait ainsi, c'était lui et ses amis, c'étaient les doctrines qu'ils professaient, c'étaient les conférences qu'ils tenaient soit chez lui, soit chez eux, dans les rues, sur les places publiques, dans les ateliers d'Athènes (47). ll n'en fut pas de même des écoles de Platon, d'Aristote, d'Antisthène, de Zénon, qui professèrent dans les bâtiments de la république, à l'académie, au lycée, au cynosarge, au portique, fait qui constitue un changement immense.

Cependant l'état ne se chargea pas des écoles de philoso-phie, il n'en nomma pas les chefs, n'en régla pas les études, n'en fit pas les frais. Platon, Aristote et Zénon n'eurent pas plus de salaire que Socrate. Si l'état intervint dans les affaires de ces écoles, il y intervint d'une manière différente pour chacune d'elles; et si l'organisation intérieure de ces instituts offre des faits propres à éclairer l'organisation intérieure de l'école d'Alexandrie, elle en diffère néanmoins sous plusieurs rapports.

Et d'abord l'académie, jardin où la république avait bâti un gymnase, ne fut ouverte à Platon que d'une manière fort restreinte. Pour nous en assurer d'une manière intuitive et préparer par-là l'intelligence des questions que présente le musée d'Alexandrie, considérons les diverses parties dont se composait un gymnase grec (48). Elles étaient les unes essentielles, telles que la Palestre, le Stade, l'Ephébseum, le Sphéristérium (que d'autres confondent avec le Coryceum), l'Apodytérium, l'Elaiothésium, le Konistérium, la Kolymbethra, le Xyste ou les Portiques stadiés, les Péridromides ou les promenoirs en plein air (49); les autres accessoires, telles que les salles (50), les salles ouvertes (51) et les portiques, appelés plus tard Scholœ et Bibliothecœ. Or il est évident que Platon ne pouvait avoir entrée qu'aux parties accessoires, aux Péridromides et aux trois portiques que Vitruve appelle simples, pour les distinguer du quatrième, qui était double et qui conduisait aux parties essentielles de l'édifice : la sévérité des règlements sur l'admission des personnes étrangères à la direction des gymnases ne laisse pas le moindre doute à cet égard. Il est vrai qu'il s'établit pour les philosophes et les sophistes une sorte de tolérance, qu'ils avaient accès à l'Apodytérium, ce qui résulte positive- ment des dialogues de Platon, puisque cet écrivain place dans l'Apodytérium du Lycée un entretien entre Socrate et quelques sophistes, et que d'autres passages de Platon montrent également des philosophes allant enseigner dans les palestres et les apodytéria (52). Cependant si cette tolérance s'établit, en dépit des lois, par la raison que l'apodytérium était à l'entrée même de l'édifice et du xyste, et qu'on pouvait voir de tous les côtés ceux qui y étaient assis, cette tolérance n'était encore qu'une exception à la règle. Dans la règle, c'étaient les portiques que Vitruve appelle simples, qui servaient de rendez-vous aux hommes d'une certaine célébrité ou à ceux qui les recherchaient (53), et ces portiques offraient des salles spacieuses avec des sièges pour ceux des philosophes et des rhéteurs qui, pour s'entretenir d'études, ne préféraient pas se rendre dans le Péripatos,

Dans aucun cas, Platon qui n'était ni gymnasiarque ni surveillant de l'Académie, ne pouvait y établir sa demeure j et non-seulement il acheta dans le voisinage, pour 3,000 drachmes, un terrain où il bâtit une maison (54); mais il paraît que peu à peu il y transporta le siège de son enseignement. En effet, il y éleva de ses deniers un musée ou un temple consacré aux Muses, décoré des statues de ces divinités et qui fut désormais considéré comme le véritable chef-lieu de sa philosophie (55). La république souffrit bien qu'il s'installât dans le voisinage des allées académiques, mais elle ne songea ni à lui livrer la direction de ce gymnase, ni à se charger des frais de l'institut qu'il avait créé (56). Elle laissa à sa charge, sa maison, son temple, et ce qu'on appelle son école ; et il put léguer le tout à ses disciples avec sa bibliothèque. Sa propriété ou l'école, qui, sous le nom d'académie, s'éleva désormais près de l'ancien gymnase du même nom, en éclipsa la renommée à tel point qu'à partir de ce moment c'est l'institut particulier de Platon, ce n'est plus l'académie publique qu'on entend communément quand il est question de l'académie d'Athènes, distinction importante et propre à éviter bien des erreurs.

Si célèbre que fût l'institut de Platon, il paraît qu'il n'eut jamais d'autre local à lui propre que la maison et la Musée du fondateur. Quand Diogène de Laërte dit de Xénocrate, qu'il succéda à Speusippe, et qu'il dirigea l'école pendant vingt-cinq ans (57), cela n'implique nullement l'existence d'une maison spéciale ; et quand il nous apprend à cet égard que Polémon entra ivre et couronné de fleurs dans l'école de Xénocrate, c'est le portique de Platon où elle se tenait qu'il désigne sous le nom de σχολὴ(58).

Ce musée fut donc le véritable chef-lieu de l'Académie et la propriété des Platoniciens. Rien n'empêcha toutefois Platon, qui enseignait en se promenant, qui lisait ses compositions au milieu de ses disciples et discutait avec eux en plein air les questions qu'il leur jetait —rien n'empêcha Platon ni ses successeurs de se promener sous les allées de l'Académie. Mais outre son enseignement public, Platon en faisait un autre plus important, dont il était seul le maître et qu'il n'accordait qu'à ses disciples intimes. Cet autre enseignement il le faisait chez lui, et certaines traditions anciennes sur la mésintelligence qui éclata entre lui et Aristote, paraissent répandre quelque jour sur l'organisation intérieure des écoles de philosophie. Par exemple, on dit que Platon ne fut pas toujours le maître à l'Académie, qu'Aristote y parvint à usurper sur son autorité, à l'éclipser auprès des Platoniciens et à le rejeter dans son intérieur en l'embarrassant de fatigantes objections. Si ces récits ont quelque fondement, ils prouvent que Platon, au lieu de se rendre soit au gymnase public, soit au portique de la petite Académie, préféra l'enseignement ésotérique, tandis qu'Aristote faisait celui du dehors. Ces traditions peuvent prouver aussi que le disciple resté vingt ans à l'Acadé

mie finit par ne plus se trouver d'accord avec le maître, et qu'Aristote exerça néanmoins les fonctions de second chef de l'école, comme cela se pratiqua plus tard sous d'autres formes. En effet, plus tard on trouve à l'académie et au lycée, auprès du véritable chef de l'école, des sous-chefs qui exercent dans ces maisons une sorte d'autorité, dont la durée est de dix jours, circonstance doublement curieuse, en ce qu'elle prouve qu'un auxiliaire était devenu indispensable et qu'on avait limité ses pouvoirs avec jalousie. En tout cas, on avait donné aux écoles des statuts précis (59).

L'état n'intervint ni dans ces règlements ni dans la succession des chefs, et Platon légua son académie à son neveu Speusippe comme on lègue son bien. Plus tard Xénocrate recueille de la même manière une succession dont Speusippe est fatigué, et l'Académie ou le Musée de Platon demeure aux Platoniciens, comme les jardins d'Académus et le gymnase de la république demeurent à l'état, qui permet à la jeunesse de suivre les leçons du Musée, ou aux Platoniciens de faire des cours au gymnase, mais qui ne (loge pas les philosophes. C'est cette distinction qui jusqu'à présent, n'a pas été faite; et il en est résulté dans l'histoire de l'académie beaucoup d'obscurité. Faite avec soin (60), elle éclaircit la question de l'intervention du gouvernement dans les écoles et la nature si différente des deux institutions, qu'on désigne sous le nom commun d'académie.

Une distinction encore plus importante doit être faite au sujet du lycée, gymnase public, fondé et entretenu par le gouvernement pour l'éducation de la jeunesse, comme l'académie (61), mais plus important peut-être. En effet, non-seulement il offrait, dans le voisinage d'un temple d'Apollon, un ensemble de vastes édifices, entourés de jardins et d'un bois sacré, mais on y trouvait, dans une sorte de splendeur, tout ce qu'il fallait pour exercer une nombreuse jeunesse : des cours spacieuses (dont l'une de deux stades), des portiques, avec des salles garnies de sièges pour les Cours des professeurs, des promenoirs couverts, des salles de bains, des lices pour les luttes, de stade pour la course à pied. En un mot, fondé par Pisistrate et embelli par Périclès, le lycée était le plus beau des trois principaux gymnases de la république et on l'avait augmenté et décoré avec une sorte d'orgueil : les murs en étaient enrichis de peintures (62), les jardins ornés d'allées garnies de sièges pour les promeneurs (63).

Mais dans quels rapports Aristote fut-il avec ce gymnase?

Selon l'opinion vulgaire, le Lycée et l'école d'Aristote se confondent presque, et le premier n'aurait tiré son importance que de la seconde. Cependant Aristote, sujet du roi de Macédoine, fut bien loin, d'avoir avec le Lycée des rapports aussi intimes que l'Athénien Platon en eut avec l'Académie. On permit, il est vrai, au philosophe de Stagire de se rendre deux fois par jour, le matin et le soir, au gymnase qu'il devait Illustrer; et d'y enseigner au péripatos, comme il aimait a le faire ; mais s'il fut le maître des philosophes jeunes ou vieux qui préféraient ses leçons à celles de ses contemporains, il ne fut jamais le chef du gymnase qui lui donnait l'hospitalité. Platon acquit, de ses deniers, un jardin et bâtit un musée près l'Académie. Aristote, qui était d'ailleurs plus riche que lui et qui possédait une bibliothèque plus considérable, n'acheta jamais rien ni au lycée ni auprès, soit qu'il n'y eût rien à y vendre, soit qu'il se considérât comme étranger à Athènes. D'ailleurs, sa résidence au lycée devenait un embarras et peut-être même pour la jeunesse un médiocre exemple : on sait quel fut son second mariage. Ceux qui s'imaginent que sa bibliothèque fut déposée au lycée, sont dans une grande erreur. M. Klippel, qui cite, à l'appui de cette opinion, le testament de Théophraste, ne considère pas qu'il s'agit dans cette pièce d'une propriété particulière de ce philosophe, et nullement d'un musée public. Si ce testament parlait d'un musée public, comment Théophraste mourant aurait-il pu ordonner en maître les constructions et les réparations que devaient y faire ses disciples ? Je sais que j'avance ici des idées nouvelles ; mais tout-à-I'heure je citerai les textes qui les établissent. Je dirai dès à présent que la démocratique Athènes n'eût pas souffert qu'un édifice appartenant à l'Etat, fondé et sans cesse embelli par ses chefs les plus illustres, fût aliéné ou confié à la direction d'un ami du tyran d'Atarne et du roi de Macédoine.

L'intervention de l'Etat dans l'enseignement d'Aristote, dans l'école péripatéticienne, fut aussi nulle que dans l'école de Platon. Comme Platon, Aristote désigna son successeur. Mais il ne put pas, comme son maître, lui léguer de local, par la raison qu'il n'en avait pas, et quand il se fut retirée Chalcis avec quelques-uns de ses disciples, laissant à Théophraste la direction de l'école, il se fit dans la résidence des péripatéticiens un changement qui, je crois, a passé jusqu'ici inaperçu. En effet, on croit communément que la république permit à Théophraste de disposer du péripatos et des portiques du lycée pour y continuer l'enseignement d'Aristote ; or voici une série de faits positifs qui non-seulement rendent la chose douteuse, mais qui prouvent le contraire.

Si Diogène de Laërte nous dit que lors de la retraite d'Aristote dans l'île d'Eubée Théophraste lui succéda dans la direction de l'école (64), cela prouve qu'il fut à la tête des Péripatéticiens, mais cela ne prouve nullement qu'il enseigna au lycée. Il est possible qu'il y enseigna quelque temps, et ce qui porte à le croire c'est la faveur publique dont ce philosophe jouissait à Athènes, où il eut jusqu'à deux mille auditeurs (65) ; mais ce qui rend plus que douteux qu'il y ait continué son enseignement, c'est un décret spécial que fit passer cette même opposition qui avait conduit Socrate à la mort, forcé Platon de faire un enseignement ésotérique et Aristote de fuir. Ce décret, proposé par un certain Sophocle, la 3me année de la 118e olympiade (l'an 306) portait que, sous peine de mort, aucun philosophe ne pourrait être chef d'une école, à moins que le sénat et le peuple ne l'eussent voulu (66). Or ce qui rend ce décret si important pour la question, c'est qu'il fut rendu un an après l'expulsion d'Athènes du savant Démétrius de Phalère, qui avait si bien gouverné depuis dix ans, et qui était disciple d'Aristote. D'après cela on serait tenté d'admettre que Théophraste a pu enseigner au lycée depuis la retraite d'Aristote (323 avant J.-C.) jusqu'à l'expulsion de Démétrius, 307, et je ne nie pas cela d'une manière positive ; mais il est certain que Théophraste s'exila par suite du décret si violent qui portait la peine de mort contre tout chef d'école, qui n'aurait pas l'agrément de la plus capricieuse et de la plus passionnée des démocraties, et qu'à cette époque il cessa d'enseigner au lycée. Je dirai plus, si tant est qu'il y ait enseigné un instant, je pense qu'il avait cessé depuis longtemps de s'y rendre.

En effet, dès après la mort d'Aristote, il avait acheté un jardin particulier (67), et ce jardin était assez considérable pour que le philosophe, qui n'était pas pauvre, eût besoin d'être aidé dans son acquisition des moyens de Démétrius de Phalère, qui avait aidé aussi un disciple de Platon, Xénocrate. Ce qui prouve que l'école avait été transférée dans la propriété de Théophraste, c'est que dans son testament ce philosophe ordonne qu'on y achève ce qui regarde le Musée et les Déesses (68); qu'on orne le tout au mieux; qu'on mette au Temple l'image d'Aristote, ainsi, que les autres Anathemata qui y étaient auparavant; qu'on construise près du musée un petit portique qui ne soit pas moindre que le premier, et qu'on suspende dans le portique inférieur (69) les tableaux où sont peints les cercles (70) de la terre (71) ; enfin qu'on y mette un autel, pour que rien de convenable n'y manque. Théophraste ajoute ensuite que son domaine de Stagire sera pour Callinus, ses livres pour Nélée, le jardin Péripatos ( et qu'on remarque ici que dans le système de M. Klippel, !e Péripatos du lycée devient une propriété particulière) et toutes les maisons qui touchent aux jardins, aux amis qui voudront philosopher ensemble, à cette condition toutefois, qu'ils conserveront cette propriété comme un bien commun et sacré.

On le voit, c'est d'abord d'une propriété particulière, ce n.'est nullement d'un local public qu'il s'agit ici; c'est ensuite d'un lieu d'étude philosophique; c'est môme d'un établissement considérable, et non pas d'un jardin d'amateur qu'il est question, puisque l'on y distingue quatre parties importantes (72); c'est enfin d'un lieu qui devra appar- tenir à l'école de Théophraste et à ses amis intimes, de telle sorte que ce ne soit ni leur chef, ni un individu quelconque, mais la corporation entière qui en demeure propriétaire.

Il est donc évident qu'à l'époque de Théophraste, le véritable siège du péripatétisme n'était plus le Lycée, si même il l'avait été. Après la retraite d'Aristote, c'était le Musée ou le jardin de Théophraste. Maintenant je vais plus loin, et je dis que si Théophraste a enseigné au Lycée, ce n'a été qu'un moment. Et d'abord on rapporte l'acquisition de son jardin immédiatement après sa succession aux honneurs d'Aristote. Ensuite les réparations qu'il prescrit dans son testament, l'an 286, quand déjà son ami Démétrius de Phalère a fondé le musée d'Alexandrie, font connaître des ravages qui ont été exercés par le feu ou la guerre dans un sanctuaire qui avait joui antérieurement d'une certaine prospérité. Enfin il est certain que l'acquisition du musée péripatéticien eut lieu avant l'an 306, puisque à cette époque Démétrius de Phalère s'était réfugié en Egypte, et même avant 316, puisque l'illustre péripatéticien gouvernant Athènes depuis ce tems, n'eût pas mis son condisciple dans le cas de quitter le Lycée. C'est donc entre les années 322 et 316 qu'a eu lieu l'acquisition de Théophraste ; et quand je considère la défiance réciproque qui existait entre la république et les philosophes à la mort d'Aristote expulsé d'Athènes, c'est plus de la première que de la seconde de ces époques que je rapproche la translation de la résidence péripatéticienne.

Nous l'avons dit, la distinction entre le Lycée et le Musée péripatéticien a plus d'importance encore que celle entre l'Académie et le Musée platonicien.

Nous remarquons maintenant que depuis l'époque où Platon avait mis son enseignement sous le patronage des muses, divinités dont le culte se rattachait à celui des dieux suprêmes, les écoles importantes se donnaient un musée; qu'au moment où Théophraste fait réparer le sien, son condisciple Démétrius de Phalère en a déjà fait fonder un par Ptolé- mée, fils de Lagus; mais que le Musée se distingue toujours de l'école, c'est-à-dire, du portique ou de l'oxèdre, qui porte le nom de σχολὴ, ou plus tard de βιβλιοθήκη (73).

L'établissement de l'école d'Aristote dans la propriété de Théophraste lui avait rendu toute son indépendance; et ce philosophe, nonobstant la communauté du local souverainement donné à tous ses disciples, nomme l'un d'eux, Straton, chef de l'école. A son tour, Straton nomme Lycon, avec beaucoup plus d'autorité qu'Aristote lui-même désignant son successeur (74). Lycon, au contraire, se sentant mourir à son tour, abandonnera le soin déplacer sa statue où l'on jugera convenable, et de choisir pour son successeur celui des siens qui sera le plus utile. Mais à cette époque le chef-lieu du péripatétisme ne se désignera plus que par le nom de περίπατος (75) ; le ἱερὸν, le μουσεῖον, le κῆπος ne seront plus nommés; soit qu'ils en aient été détachés quand Athènes obéissait à la garnison macédonienne d'Antigone Gonatas, soit qu'on ait négligé ces accessoires quand Alexandrie attirait, sous les Lagides, les savants, courtisans de la fortune.

Le Cynosarge, le troisième des gymnases d'Athènes où les philosophes allèrent enseigner, paraît avoir suivi l'exemple de l'Académie et du Lycée. Si tué hors de l'enceinte d'Athènes, près du temple d'Hercule — car le Ptolémaïon seul fut mis dans l'intérieur de la ville —ce gymnase était affecté à la jeunessô d'une naissance inférieure; et Antisthène, le fondateur des Cyniques qui était lui-même dans cette catégorie par son origine, obtint la permission d'y enseigner à l'époque où Platon s'établit près de l'Académie. Mais le chef des Cyniques ne fut jamais celui du Cynosarge, et il ne paraît pas que ses disciples aient enseigné plus longtemps dans cette école que ceux d'Aristote n'enseignèrent au Lycée, ou ceux de Platon au Gymnase d'Acadème (76). Ils ne suivirent l'exemple de Platon et de Théophraste qu'à moitié, c'est-à-dire qu'ils cessèrent d'aller dans un bâtiment de la république, mais qu'ils n'achetèrent pas de propriété particulière pour y établir le siège de leur école. En effet, ni Diogène, ni Cratès, ni Onésicrite ne professèrent dans un gymnase public ; et aucun d'eux ne paraît avoir fait l'acquisition d'un musée. Celui des philosophes d'Athènes, qui amenda le plus leur doctrine, Zénon, professa au pœcilé, portique qui jadis avait servi de lieu d'assemblée aux poètes et qui revenait naturellement aux philosophes, leurs successeurs.

Ariston, un des disciples de Zénon, rentrera au Cynosarge à une époque où Athènes, dépouillée par les Lagides de sa supériorité intellectuelle, comme elle a été dépouillée par la Macédoine de sa valeur politique, se montrera facile aux philosophes. Cependant un autre disciple de Zénon, Sphérus, aimera mieux le Musée d'Egypte (77). Son véritable successeur, Cléanthe, n'enseignera pas au Cynosarge ; et le disciple de Cléanthe fera ses leçons à l'Odéon. Il est donc vrai de dire qu'aucun disciple de Platon ne lui a réellement succédé au gymnase d'Acadème, qu'aucun disciple d'Aristote ne lui a réellement succédé au Lycée, qu'aucun Cynique n'a remplacé Antisthène au Cynosarge, et qu'aucun Stoïcien n'a succédé à Zénon au pœcilé ; et le tout pour la même raison, l'incompatibilité de la philosophie avec la république.

Epicure mieux inspiré, avait pris un parti plus simple dès le début : il avait établi son école dans sa maison de campagne, près d'Athènes (78). A l'imitation de Platon et de Théophraste, il transmit son jardin et son école à ses successeurs, sans que l'état se mêlât de ce qu'on y enseignait ou pratiquait, quoique il eût dû y porter une sérieuse attention. En effet, cet institut, important par l'influence qu'exerçait sa doctrine sur la religion et les mœurs, méritait encore l'attention du gouvernement par la constitution que lui donna son fondateur. Quand Platon remit son Musée à son neveu et quand Théophraste donna le sien à ses disciples, ils ne statuèrent rien sur la doctrine qu'il faudrait y professer. Epicure, en léguant sa propriété à ses disciples, non seulement leur recommanda de reconnaître Hermachus pour chef, mais il voulut qu'elle n'appartiendrait qu'à ceux qui y resteraient, qui y conserveraient sa doctrine dans une parfaite union, et y célébreraient en commun les fêtes commémoratives qu'il indiquait (79). Il n'affecta ses biens à leur entretien qu'à ces conditions ; et donnant une grande autorité à Hermachus, il ne leur légua sa bibliothèque qu'au nom de ce chef. Aussi, grâce à ces dispositions, le gouvernement de l'école se transmit avec la propriété dans une régularité parfaite pendant plusieurs générations (80). Et plus il y avait de perpétuité dans un enseignement qui combattait la religion et les mœurs, plus il y avait lieu de la part de l'état à y intervenir. Mais déjà l'intervention n'était plus possible; exilées des établissements de la république, les écoles des philosophes, devenues d'autant plus fortes qu'elles étaient plus indépendantes, avaient fait pénétrer leurs principes dans toutes les intelligences élevées etdans toutes les institutions publiques.

Nous dirons maintenant que de tous ces faits il résulte qu'au temps d'Alexandre le gouvernement d'Athènes ne fondait, n'entretenait et ne dirigeait aucune école de philosophie ; que ces écoles étaient instituées et gouvernées d'une manière absolue par les divers chefs de doctrine ; qu'à (partir de l'époque de Platon, la république avait admis les philosophes dans certaines parties des trois gymnases principaux ; mais qu'immédiatement après la retraite d'Aristote à Chalcis, cette alliance paraît avoir cessé, et qu'aucune des grandes écoles ne paraît avoir continué à résider dans les gymnases dont elles portaient le nom-, que les Platoniciens eurent leur chef-lieu au Musée de Platon, les Péripatéticiens, au Musée de Théophraste, les Epicuriens, au jardin d'Epicure, tandis que les autres philosophes, les Stoïciens et les Cyniques, qui enseignèrent au Cynosarge, au Pœcilé et à l'Odéon, n'eurent plus aucun chef-lieu habituel ; que si l'autorité publique permit pendant quelque temps aux philosophes d'exposer leurs théories ou d'enseigner dans les gymnases publics, jamais elle n'en logea aucun dans ces établissements ni ne leur alloua de traitement pour leurs leçons ; qu'en général, après leur avoir ouvert les gymnases, elle ne fit plus rien pour eux; que pendant long-temps, de Thales à Socrate, elle se montra presque indifférente à l'égard de leurs doctrines, et qu'après avoir sévi un instant contre Socrate, comme elle avait eu l'idée de sévir contre Anaxagore, après avoir rendu un instant une loi pour se réserver l'autorisation d'ouvrir des écoles de philosophie, elle se rétracta ; qu'elle ferma les yeux sur les théories de Platon, qui n'étaient pas plus d'accord avec le culte qu'avec la politique de l'état; sur celles d'Aristote, qui n'étaient guère orthodoxes, mais que tout autreque le sujet et l'ami du roi de Macédoine eût pu professer toute sa vie ; sur celles d'Epicure lui-même dont l'enseignement attaquait directement les mœurs et les institutions religieuses du pays; enfin que le sacerdoce n'exerça aucune influence ni sur les écoles publiques ni sur les écoles privées; qu'à la vérité les trois principaux gymnases d'Athènes s'élevaient près de trois édifices sacrés, mais que la religion n'était pas comprise dans les études qu'on y faisait, et que ce n'étaient passes ministres qui l'enseignaient.

Nous l'avons dit, ce qui explique cette séparation si com-    plète entre les sanctuaires et les écoles, c'est l'origine indépendante de ces dernières.

Le gouvernement d'Athènes fondait et entretenait, à la vérité, quelques écoles; mais les seules auxquelles il accordât ses soins et ses sacrifices, c'étaient les Didascalées et les Gymnases, institutions qui n'ont pour nous que peu d'importance. En effet, le didascalée, toujours séparé du gymnase, ne recevait que de jeunes enfants, et s'il était assez considérable pour qu'on y trouvât un local exclusivement réservé aux leçons et distingué par un nom spécial (81), l'enseignement y était sans caractère. Aussi c'était moins l'état que les citoyens qui en faisaient les frais, puisque les lois obligeaient chaque tribu de payer les leçons de musique et de gymnastique données aux enfans qui lui appartenaient (82) . En effet, l'enseignement supérieur, dont les prix s'élevaient au point que Démosthène ne put pas suivre l'école d'Isocrate, où l'honoraire était de dix mines (83), restait seul à la charge des familles. Quant aux gymnases, si le gouvernement d'Athènes entretenait ces établissements qu'il avait fondés, son attention ne s'y portait guère que sur les exercices du corps, les mœurs et la discipline. Les dispositions essentielles de la loi sur les gymnases sont celles qui ordonnent aux maîtres d'ouvrir ces institutions après le lever du soleil et de les fermer avant son coucher -, interdisent sous peine de mort l'entrée de ces écoles aux personnes qui avaient passé l'âge puéril ; rendent les gymnasiarques responsables à cet égard, et prescrivent des choragi âgés de plus de quarante ans. La plupart des employés du gymnase s'occupaient dela direction des exercices et de la surveillance des mœurs (84). Les Sophronistes, nommés par les dix tribus, et le gymnasiarque, investi d'une autorité générale sur les gymnases, ne pouvaient pas non plus intervenir dans les études, et l'Aréopage lui-même, qui surveillait tous ces fonctionnaires, ne paraît pas s'en être mêlé davantage. (85)

Quant aux écoles de philosophie, l'état et le sacerdoce ne se souciaient ni de fonder ni d'entretenir, ni même de surveiller sérieusement ces institutions. Sans doute un gouvernement où le peuple était associé à l'administration comme à la législation avait le droit de toucher à tout; et plus d'une fois celui d'Athènes intervint dans les affaires des philosophes, plus d'une fois l'opinion publique persécuta ces chefs du mouvement des idées ; mais leurs écoles demeurèrent toujours à leur charge, et si l'état s'avisa un instant de leur donner asile, pour les avoir sous sa main, il laissa bientôt se rompre une alliance à laquelle il n'avait jamais mis trop de prix. Quelquefois la démocratie de l'Agora aima mieux frapper que surveiller. Dans un de ses accès de colère, elle fit une loi formelle, pour proscrire toute école de philosophie (86). Il en fut de cette loi comme d'une autre que nous avons déjà citée, et qui voulait que nul ne pût diriger une école de philosophie sans l'autorisation du sénat et du peuple. Aucune des deux ne demeura en vigueur, et toutes deux, loin de prouver ce qu'on serait tenté d'en conclure, c'est-à-dire une surveillance sérieuse de l'enseignement supérieur, attestent le contraire. En effet, ce ne furent que des lois de réaction qu'emportèrent d'autres réactions. La première, rendue sur la proposition de Critias, fut abolie par le gouvernement des Trente. La seconde, sollicitée par Sophocle de Sunium contre Théophraste et les autres philosophes, sous l'invasion de Démétrius, fils d'Antigone (87), fut rapportée au bout de l'année, les philosophes rappelés, et Sophocle puni d'une amende de cinq talents. Par ces deux actes de réaction, il fut, pour ainsi dire, déclaré légalement que les philosophes dirigeraient leurs écoles comme ils l'entendraient, sauf vindicte publique.

Cela établi, on peut demander si le gouvernement et le sacerdoce ont eu tort ou raison de négliger ces institutions? Pour apprécier leur conduite, il faut envisager deux choses : les institutions générales de la république et le rôle que la philosophie a joué dans le pays. Quant aux institutions politiques depuis que Pisistrate avait chassé Solon, celui des législateurs qui avait eu le plus de crédit, c'était un mélange d'aristocratie et de démocratie qui changeait de face chaque jour, avec chaque chef assez éloquent ou assez riche pour séduire par son or ou sa parole. Dans ce brillant chaos, rien ne dominait, si ce n'est l'esprit d'indépendance des Athéniens. Plus cet esprit était ingouvernable, et plus était grand le rôle des orateurs, des rhéteurs, des philosophes, des écoles, en un mot. Et point de doute, l'enseignement de ces écoles méritait de la part de l'état et du sacerdoce la plus sérieuse attention. Religieux dans les écoles de Thalès, de Pythagore, d'Empédocle, de Socrate et de Platon, il fut non-seulement contraire au culte du pays, mais à toute religion, dans celles de Xénophane, de Leucippe, de Démocrite et d'Epicure. Il était douteux dans celle d'Aristote, et mauvais dans celles des Sophistes; car lors même que les dieux, dont la loi ordonnait le respect, n'y étaient pas niés ouvertement, ils y étaient débattus avec ce mélange de dédain et de pitié plus dangereux que la polémique. Des principes de morale étaient donnés, il est vrai, dans les instituts de tous les philosophes; mais dans plusieurs ces principes étaient frivoles; dans d'autres, pernicieux. Quant à la politique, on professait dans les unes des utopies, dans les autres des théories plus aristocratiques, ou même plus monarchiques que ne le voulait la démocratie du pays ; et le gouvernement d'Athènes, comme tant d'autres, eut rarement pour lui la sympathie de ceux qui dirigeaient l'opinion publique.

Ainsi au temps d'Alexandre, il y avait non-seulement scission entre les écoles et les institutions, mais hostilité profonde entre le gouvernement et les écoles de philosophie. Et cependant toute la jeunesse des classes aisées, tous ceux qui devaient un jour proposer ou débattre les lois, parler dans l'agora ou conduire les affaires de la république, puisaient leurs doctrines dans ces écoles. N'est-il pas évident que cette scission devait compromettre le gouvernement comme les institutions? Et n'est-il pas évident aussi que les Lagides, sur le point de fonder dans Alexandrie des institutions littéraires, comparant ensemble celles de l'Egypte et celles de la Grèce, où tout était dans l'anarchie, ont dû emprunter à ces dernières la science, aux premières l'organisation ? Un coup d'œil sur le théâtre où les nouvelles institutions furent fondées et sur la situation où se trouvait leur auteur, fera comprendre encore mieux cette vérité. Source : http://remacle.org/bloodwolf/livres/matter/alexandrie1.htm

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L'École Théologique d'Alexandrie

24 Avril 2012 , Rédigé par A.S. ATIYA Publié dans #spiritualité

L'École Théologique d'Alexandrie fut sans aucun doute la première et la plus en avance des institutions d'études théologiques dans l'antiquité chrétienne.

Bien qu'on n'en entende parler pour la première fois en tant qu'école organisée dans l'HISTORIA ECCLESIASTICA d'Eusèbe qu'aux environs de l'an 180, ses racines plongent bien avant au coeur de l'antiquité.

Sa progression à la notoriété à partir de débuts humbles fut un processus long et évolutif parallèlement à la propagation de la nouvelle religion parmi les habitants juifs et les païens d'Alexandrie.

Quoique nous dussions rejeter l'assertion primitive qu'elle avait été fondée par St Marc luimême, il n'est pas invraisemblable d'affirmer que, bientôt après son martyre, la hiérarchie nouvellement mise en place devint active dans ses efforts missionnaires de gagner de nouveaux convertis.

Durant le règne des premiers évêques de l'Église, il était naturel qu'ils mettent en place un système permettant au clergé d'instruire les novices et les catéchumènes dans l'essentiel de l'Évangile et dans les doctrines de la foi avant d'autoriser leur baptême.

Dans ce but, des cercles d'études furent institués en maints endroits en dehors des bâtiments des églises, cercles conduits par des catéchistes qui étaient généralement, mais non obligatoirement, des prêtres ordonnés.

Là se trouvent les humbles origines de l'École consistant en cercles informels ou en groupes d'instructeurs et de catéchumènes où ces derniers faisaient connaissance de leur nouvelle religion, condition indispensable pour leur admission au baptême.

En règle générale, cette instruction comprenait deux stages.

Le premier stage était ouvert à tous les auditeurs, dénommés plus tard dans l'ouest AUDIENTES, terme que l'on trouve dans les écrits de Tertullien et de Cyprien. Au fur et à mesure qu'ils progressaient dans leurs connaissances religieuses, pendant une période qui n'était pas déterminée, ils devenaient dignes de l'admission au baptême en qualité de COMPETENTES.

Toutefois, n'étant que catéchumènes, ils n'étaient autorisés à assister qu'à la première partie de la liturgie dénommée LITURGIE DES CATÉCHUMÈNES. Ensuite, ils devaient quitter le temple avant la deuxième partie de la liturgie LA LITURGIE DES FIDÈLES célébrée uniquement en présence des fidèles baptisés.

Avec le développement du christianisme, et la disparition progressive de la catégorie des catéchumènes adultes, le processus initial perdit sa nécessité.

Il s'ensuivit que ces cercles religieux se transformèrent en classes régulières comportant un programme d'études prescrit dont la complexité ne fit que croître bien au-delà de la simple instruction religieuse.

Cela finit par prendre la forme d'une école conduite selon le modèle de l'ancienne institution païenne du MUSEION

PTOLÉMATIQUE dont la fameuse bibliothèque a dû servir aux étudiants et à la direction du collège théologique naissant sous les auspices de l'Eglise.

Comme l'une avançait vers sa maturité, l'autre commença à dépérir jusqu'à sa liquidation après l'assassinat de Hypatia en l'an 415.

Avant l'arrivée de Pantène en tant que premier chef connu de l'École Catéchétique d'Alexandrie, à la fin du second siècle, les sujets débattus principalement par les catéchistes ne se résumaient pas en la seule instruction religieuse et en les Ecritures.

Les discussions sur la divinité, le Christ et Sa naissance d'une Vierge, la Croix, l'ensevelissement, la Résurrection et l'Ascension du Seigneur, le Saint-Esprit - tous ces sujets devaient être éclairés à l'École dans le cadre de la Bible.

Lorsque Pantène fut chargé, avant l'an 180, par le patriarche d'Alexandrie de la direction de cette institution, on sait qu'il réforma et organisa son programme d'études depuis les sujets purement théologiques jusqu'à la plupart des branches de l'activité humaine.

Parfois on lui attribue, sans preuves solides, une origine sicilienne mais les Coptes se bornent à mentionner qu'il est natif d'Alexandrie.

On lui attribue, lors de sa réforme, la promotion de l'alphabet grec en remplacement des caractères démotiques difficiles et antiques, ce qui conduisit en définitive à l'établissement de la nouvelle langue copte, dernière phase de l'ancien égyptien.

Lui-même composa certains ouvrages d'exégèse en grec, maintenant perdus.

Toutefois, sa carrière d'éducateur à l'École Catéchétique fut interrompue par le patriarche Demetrius I (12e pape d'Alexandrie, 199-232) qui le désigna pour mener une mission chrétienne aux Indes.

II ne l'accepta qu'après avoir trouvé un successeur valable pour assurer la poursuite du travail qu'il avait commencé sous d'aussi heureuses auspices pour le développement de l'École.

Son choix se porta sur le plus, brillant de ses élèves : Clément d'Alexandrie.

Étant probablement athénien de famille païenne né aux environs de l'année 150, il devint un théologien chrétien de grande conviction en plus de ses connaissances de la philosophie grecque.

Il succéda à Pantène avant l'année 190 et occupa ce poste jusqu'en 202 ou 203 lorsqu'il décida, plus par souci d'efficacité que par peur, de quitter Alexandrie durant les persécutions de l'empereur Septime Sevère.

Il ne retourna jamais à l'École et semble avoir passé ses dernières années entre Jérusalem et Antioche, mais on ne connaît avec précision ni la date ni le lieu de son décès en Grande Syrie.

Ce n'est pas la place ici pour exposer les biographies détaillées et l'oeuvre de Clément ou de tout autre chef de l'École dont le nom serait évoqué par ailleurs.

Il est toutefois nécessaire d'ébaucher leur carrière en rapport avec l'institution naissante de la connaissance théologique dans l'histoire de la chrétienté universelle.

Le rôle joué par Clément dans ce cadre est particulier.

Sa pensée était solidement ancrée à des principes libéraux.

En tant que théologien et simultanément philosophe grec, il a oeuvré à la réconciliation des tenants de la jeune religion avec les anciens enseignements grecs, ne trouvant pas d'incompatibilité entre les prophètes bibliques et les philosophes grecs.

Il se donnait du mal à essayer d'apporter la preuve de ce que les Grecs avaient plagié Moise et l'Ancien Testament.

Il est curieux de voir Clément semer le libéralisme chrétien dans les classes de l'École Théologique, alors que les autorités de l'Église, autour de l'impérieux pape Demetrius I, étaient totalement dénuées d'esprit de libéralité pour ce qui est de la doctrine.

A une époque où les enseignements gnostiques avaient encore laissé des traces parmi les chrétiens d'Égypte, Clément malgré toute son orthodoxie traditionnelle ne manifestait pas d'hostilité ouverte à la gnose.

Bien que techniquement il ne fût pas lui-même gnostique, il enseignait dans ses cours que l'illumination était l'essence véritable de la perfection chrétienne dans la connaissance religieuse.

Comme Socrate, Clément considérait l'ignorance pire que le péché.

En somme, Clément pourrait être considéré à juste titre comme l'un des premiers promoteurs du libéralisme chrétien dans cette époque patristique.

Il suffit ici de rappeler les titres des principaux ouvrages qu'il composa durant sa présidence de l'École Théologique, réservant leur analyse à sa biographie propre.

Bien que la plupart de ses ouvrages soient apparemment perdus, nous savons qu'ils ont joué un rôle notable, comme son EXHORTATION AUX GRECS, un traité d'apologétique, le PEDADOGUS sur la vie chrétienne et la morale et le STROMATEIS comprenant une série de discours variés difficiles à interpréter.

Après Clément, l'École Théologique demeura provisoirement sans direction mais poursuivit son activité sur la lancée imprimée par son grand chef.

Finalement, en 215, le pape Demetrius I décida de nommer le plus illustre des élèves de Clément - Origène - pour lui succéder.

C'est sous son égide que l'École sembla atteindre le point culminant de son épanouissement.

Origène, né aux environs de 185 à Alexandrie ou en un autre point d'Égypte, mourut en Palestine aux environs de 253.

Ses parents étaient des chrétiens fervents.

Sa mère pourrait avoir été d'origine juive, ce qui expliquerait ses talents en hébreu.

Le bruit concernant le mélange de son sang avait effectivement couru mais si l'on en croit Epiphanus de Salamis, l'un de ses contemporains proches, Origène doit être considéré comme Copte et vrai fils d'Égypte.

Son vrai nom, dérivé de l'ancien mot égyptien Horus ou Orus, est en lui-même un indice.

Enfant, il vécut dans l'angoisse du martyre de son père pour la foi chrétienne.

Adolescent, il fut très ascétique de nature, observant les plus rigoureuses veillées et suivit la parole de l'Évangile (Matth. 19;12) à la lettre jusqu'à se mutiler lui-même, devenant ainsi eunuque, ce qui provoqua des démêlés avec l'impérieux patriarche Demetrius I.

Son éducation fut enrichie par les connaissances qu'il assimila très facilement de son maître érudit Clément.

Il étudia également la philosophie païenne et la littérature sous la direction d'Ammonius Saccas (174-242) le fondateur réel du néoplatonisme dont l'influence avait séduit Plotinus.

Il a dû suivre les cours de Saccas en même temps que Plotinus à l'École Ptolématique d'Alexandrie.

Il fit ainsi de grands voyages et fit la connaissance des plus éminents professeurs et prélats de son époque.

Ses déplacement le conduisaient depuis l'Arabie et la Syrie jusqu'à la Grèce et à Rome où il entendit les sermons d'Hippolyte.

Origène était appelé à devenir l'un des plus grands savants exégètes de tous les temps, sa fécondité était énorme, hors de toute raison.

Epiphanus de Salamis a établi que sa bibliographie atteignit 6.000 livres et traités.

L'étude analytique de l'oeuvre d'Origène est une besogne extraordinaire qui n'est pas du ressort de notre sujet.

Néanmoins, un bref survol de sa production peut aider à mesurer la taille de l'École où cette oeuvre était accomplie.

Son érudition en tant que professeur biblique et philosophe était profonde et sa créativité colossale.

On trouverait difficilement un seul Livre de l'Ancien ou du Nouveau Testament qu'il n'ait longuement commenté.

Son étonnante édition critique de l'Ancien Testament, le HEXAPLA collationne sur six colonnes parallèles tous les textes disponibles dans les textes grecs et hébreux.

Il le refit plus tard sous forme d'abrégé sous le titre de TETRAPLA sur quatre colonnes, n'omettant que l'hébreu.

Ce furent les ouvrages utilisés par St Jérôme à Césarée.

Ses commentaires monumentaux d'exégèse intitulés SCHOLIA furent partiellement traduits en latin par Rufin.

Seuls des fragments des deux ont survécu.

Les homélies d'Origène ont la réputation d'être parmi les plus anciens spécimens de prédication chrétienne.

Dans le domaine théologique, son ouvrage le plus important fut DE PRINCIPIIS, dans lequel il classe toute la doctrine chrétienne en quatre livres: Dieu et le monde céleste, l'homme et la matière, le libre arbitre et ses conséquences et les Écritures.

Bien que l'original de cette entreprise ambitieuse ait péri dans sa presque totalité, son objet a survécu dans des interprétations très imparfaites de Rufin et de St Jérôme en latin.

Dans un traité intitulé CONTRE CELSE, Origène prenait la défense du christianisme contre les attaques de Celse, philosophe païen du lie siècle.

Il composa beaucoup d' oeuvres ascétiques sont deux seulement nous sont parvenues. L'EXHORTATION AU MARTYRE fut composée en 235 durant les persécutions de l'empereur Maximin.

Son ouvrage le plus volumineux SUR LA PRIÈRE eut un grand impact sur l'esprit des premiers chrétiens.

Ses ennuis recommencèrent pendant son premier voyage en Palestine.

Il y avait été invité par les évêques d'Aelia et de Césarée pour prêcher dans leurs diocèses.

Or, selon les règles de l'Église alexandrine, il était inconcevable qu'un laïc prêchât en présence d'évêques.

Le pape Demetrius était autoritaire et avait imperceptiblement développé les prérogatives patriarcales aux excès d'un système monarchique n'acceptant aucune initiative sans contrôle, même émanant d'une personnalité aussi importante qu'Origène.

Demetrius le rappela aussitôt à Alexandrie vers l'année 218.

Il fit face durant quelque douze ans à la tempête concertée en se plongeant dans l'écriture et l'enseignement.

Les vents de l'adversité s'acharnèrent contre lui, les synodes épluchèrent sa vie et se livrèrent à l'analyse de sa pensée.

Enfin, l'heure de la délivrance sonna lorsqu'il retourna en Palestine en 230.

Là, il fut honoré et promptement ordonné prêtre.

On dit même que l'élévation à l'épiscopat fut envisagée.

Ainsi qu'il fallait s'y attendre, Demetrius prit cela pour une provocation et s'empressa d'annuler l'ordination et d'excommunier son adversaire indomptable qu'il destitua de la direction de l'École Théologique.

Origène devint un exilé et en 231 il s'établit à Césarée, où une nouvelle école prit corps autour de lui avec les élèves les plus remarquables.

Certains d'entre eux, tel Grégoire le Thaumaturge, évêque de Néocésarée du Pont, parvint à des postes clés dans la hiérarchie.

Il arbitrait les cas douteux de théologie aussi bien en Palestine qu'au dehors.

Mais, la véritable gloire qu'il acquit lors des moments de calme à Césarée fut l'achèvement de son immense oeuvre littéraire dont les bases solides avaient été jetées à l'École Théologique d'Alexandrie.

Toutefois, durant les persécutions de Decien en 250, le maître endura de terribles souffrances en montrant une grande force d'âme.

Il fut emprisonné et torturé.

Bien qu'il survécut aux horreurs de ces épreuves, et retrouva sa liberté, sa santé déclina et il décéda dans la ville de Tyre en 253 à l'âge de 69 ans.

Comme la plupart des penseurs universels et des écrivains prolifiques, Origène devint une figure controversée aussi bien de son vivant qu'après sa mort.

Dans le domaine de la théologie et de la philosophie, le terme d'origénisme devint synonyme d'une institution formidable avec le support d'une école d'origénistes et l'opposition d'une école aussi ardente d'anti-origénistes.

Il est impossible dans ces pages d'entamer la plus brève des analyses des théories origénistes sur des sujets aussi variés que l'unité de Dieu, de Ses relations avec la Trinité, la doctrine de la subordination, sa théorie audacieuse sur l'existence prénatale des âmes et leur destinée après la mort et bon nombre d'autres controverses physiques et métaphysiques d'une profondeur insondable.

Il suffit de rappeler que parmi les plus grands noms de son temps et même après, beaucoup prirent part aux querelles pour ou contre Origène.

Parmi ses partisans, nous citerons St Pamphyle (martyrisé en 209), St Athanase l'Apostolique, St Basile, St Grégoire de Nazianze, Didyme l'aveugle et d'autres.

Dans le camp opposé, nous rencontrons St Epiphane, évêque de Salamis à Chypre, aussi bien que St Jérôme et Théophile d'Alexandrie qui se retournèrent contre Origène dans les derniers temps.

Ce n'est qu'au Ve siècle que des conciles se réunirent pour débattre des points de vue d'Origène.

Après une accalmie de courte durée, la controverse origéniste reprit au Vie siècle et Origène fut condamné par le concile de Constantinople, à deux reprises: 542 et 553, grâce à la connivence de l'empereur Justinien lui-même.

Jusqu'à la discorde entre Demetrius et Origène et la décision de ce dernier de quitter l'Égypte pour Césarée en Palestine, l'École Théologique d'Alexandrie, bien que très intimement associée à l'Église, avait réussi à garder, peu en principe mais pratiquement beaucoup, sa liberté académique et son indépendance.

Après le départ d'Origène pour la Palestine, et sa démission de son poste à Alexandrie, l'École tomba sous le contrôle direct de l'autorité patriarcale et ecclésiastique.

Le successeur immédiat d'Origène fut Héraclas, son ancien élève et assistant et qui, par la suite, succéda à Demetrius à l'épiscopat de 230 à 246.

L'un de ses premiers actes fut de lever la sentence prononcée par son prédécesseur contre Origène et de réclamer le retour à Alexandrie du grand maître, mais en vain.

Son règne présente un intérêt sur un autre point.

On dit que, lorsqu'il accrut le nombre d'évêques locaux jusqu'à 20, le clergé décida de le distinguer des autres évêques en lui attribuant le titre de "pape ".

Si cela est exact, le premier prélat de la chrétienté à porter le titre de pape fut Héraclas le Copte dans les débuts du IIIe siècle, bien avant que ce titre ne fut connu à Rome.

Le chef suivant de l'École, un autre fameux disciple d'Origène, fut Dionysius d'Alexandrie, surnommé par la suite " le Grand ".

Il occupa ce poste jusqu'à ce qu'il fut élu patriarche (246-264).

Son règne fut troublé par des désordres.

En 250 les persécutions de Decian le forcèrent à se cacher, bien qu'il fût une fois arrêté mais réussit à s'échapper.

En 257, une autre persécution fut entreprise par l'empereur Valérien.

Le pays était harcelé par des tribus barbares venant du sud.

A Alexandrie, Emilien, préfet d'Égypte, se proclama empereur et la guerre civile qui éclata se termina par sa capture par le général d'empire Théodote qui expédia les rebelles enchaînés à Rome.

La guerre avait dévasté la ville et décimé la population.

La peste était imminente et la famine approchait.

Lorsque les persécutions eurent pris fin, Dionysius eut à faire face au problème des apostats.

Mais il avait une largeur d'esprit suffisante pour les réadmettre et en outre, il interdit de rebaptiser les hérétiques et les schismatiques repentis.

On ne peut que s'émerveiller de ce qu'il eut assez de temps pour rédiger nombre d'ouvrages de théologie, où il fit montre d'un esprit indépendant mais tourné vers la polémique.

Il fut accusé de trithéisme par son homonyme de Rome, fut défendu par Athanase et critiqué par Basile.

Pour ce qui est de la Trinité, toutefois, il rejeta lui-même les innovations hérétiques de Paul de Samosate, évêque d'Antioche et opulent procurateur de la reine Zénobie de Palmyre.

Plus tard, dans les premières décennies du IVe siècle, Athanase chargea Didyme l'aveugle de la direction de l'École, poste qu'il occupa jusqu'à sa mort vers la fin du même siècle.

Il vécut pendant l'époque orageuse de l'arianisme et du Concile de Nicée (315).

Parmi ses élèves, on note St Grégoire de Nazianze, St Jérôme et l'historien Rufin.

Ce fut un homme érudit mais presque toutes ses oeuvres sont perdues.

On dit que le traité intitulé CONTRE ARIUS ET SABELLIUS et présenté sous le nom de Grégoire de Nysse fut dicté par lui.

Il est intéressant de savoir qu'il avait le souci du bien-être des aveugles - il était aveugle depuis l'âge de quatre ans - et promouvant pour la première fois dans l'histoire un système d'écriture par relief et creux.

Après Didyme, nous entrons dans une période obscure de l'histoire de l'École.

Elle avait accompli sa part dans l'affinement de la doctrine chrétienne et l'enseignement théologique dans ces années de formation.

Ensuite, le zèle et la connaissance s'affadirent comme s'évanouit une grande institution.

 

Source : http://eocf.free.fr/text_ecole_alexandrie.htm

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Alexandrie

24 Avril 2012 , Rédigé par Paule Biesse Publié dans #Planches

Je voudrais commencer cette planche en vous lisant un poème.

Au-delà le projet de ce travail est de vous présenter ALEXANDRIE, cette ville symbolique d'une rencontre entre différentes traditions ( juive, égyptienne, grecque, romaine, perse, gnostique, pythagoricienne, chrétienne, etc!) qui, même si elles ne se sont pas toujours côtoyées sans heurts, les a faites se jauger, se mêler et s'enrichir mutuellement, faisant de cette ville un endroit exceptionnel dans la vie des hommes de l' occident et du moyen orient, comme peu d' autres si ce n' est, plus tard, peut- être (?), Cordoue.

Pour les FF.. de notre Triangle, l' utilisation de ce nom symbolise une recherche sans exclusive de la Tradition initiale à travers les différents rameaux de celle-ci.

" Quand vers minuit, soudain, tu entendras passer un cortège invisible avec de merveilleuses musiques et des éclats de voix, ne te lamente pas en vain sur ta Fortune qui chancelle, sur tes oeuvres qui ont échoué, sur les entreprises de ta vie qui, toutes, se sont avérées illusoires. En homme prêt de longue date, en homme de coeur, salue-la, cette Alexandrie qui s' éloigne. Surtout, ne te leurre pas, ne dis pas que ce n' était qu' un rêve, que ton oreille t'a trompé, dédaigne ces futiles espoirs. En homme prêt de longue date, en homme de coeur, comme tu te dois de l' être, toi qui méritas pareille ville, approche toi d' un pas ferme de la fenêtre et écoute avec émotion, mais non pas avec les plaintes et les supplications des lâches, comme une ultime jouissance, la rumeur, les ravissants accords du mystique cortège et salue-la, cette Alexandrie que tu perds ".

Ce poème a été écrit pour illustrer la mort d' Antoine, en l' an 30 avant notre ère, après qu' il ait perdu une bataille à Alexandrie.

On situe à peu près à partir de cet événement la fin de la religion égyptienne telle que nous la connaissons, confirmant les paroles d'Hermès Trismégiste, reprises dans un de nos Rituels :

" L' Égypte est devenue veuve et d' hommes et de dieux ".

Et ce que je voudrais ce soir, c' est donc vous présenter mon ALEXANDRIE, probablement d'une façon subjective et en tous cas pas exhaustive - mais y a t' il jamais une façon exhaustive de présenter les choses ? - avec mon coeur, de la façon dont je vois cette ville et avec la raison pour laquelle nous avons choisi son nom pour être celui de cet Atelier, ce nom lui-même donné - en y ajoutant d' Égypte - par notre Passé Grand Maître Mondial, Robert AMBELAIN, à un Atelier qu' il avait constitué, pendant l' Occupation, et qui était lui-même constitué de FF.. de différents Rites.

Ce n' est pas mon habitude, mais je voudrais commencer cette planche par une longue citation tirée de l' éditorial d' une revue - Le MONDE COPTE - consacrée, justement, à ALEXANDRIE:

" Perle de la Méditerranée, Lumière du Monde Antique, Porte de l'Afrique, Ville aimée des Dieux, Trône Apostolique, les titres de gloire d' Alexandrie défilent comme une litanie. Comment dire, en effet, par l' image, l'incommensurable importance de cette cité dans l'histoire de l'humanité ?

Mais voici que ce nom tout simple d' Alexandrie, lorsqu' on l'approche de trop près, éclate en mille facettes, comme une goutte d' eau à travers un prisme: loin de nous offrir une image unie, c' est donc par une multitude de petites touches que la réalité d' Alexandrie s'est progressivement livrée à nous.

Fruit d' une alliance sans confusion entre l' Égypte et la Grèce, Alexandrie fut le centre de la civilisation dite hellénistique, mais qu' il serait plus juste d' appeler " alexandrine ": la médecine, les sciences, la philosophie s'y épanouirent de façon remarquable.


Mais Alexandrie fut aussi la cité du Christianisme des origines, siège du Patriarcat apostolique d' Égypte, fondé par St Marc, à l' aube de l' ère chrétienne et son nom s' identifie à l' Église Copte. Terre de martyrs et de théologiens, mère aussi de ces martyrs blancs - les moines -Alexandrie et sa région furent et demeurent un haut lieu de pèlerinage et de spiritualité.

Alexandrie, amante du beau, fut aussi une terre des arts : architecture, peinture, mosaïque, dans ce domaine aussi son rayonnement fut grand."

A travers cette citation, vous comprendrez combien est difficile, ce soir, ma tâche - moi qui ne suis absolument pas un historien ni un égyptologue amateur -, et que, à mon avis, à l' image de cette Ville qui fut un mélange réussi de cultures, de peuples et de croyances, il nous faudra longuement mêler nos travaux sur cette Cité et sur nos propres chemins spirituels pour commencer à dégager l' esprit d' Alexandrie, celui de la Cité comme celui de notre Loge.

Alors, évoquons d' abord son histoire, et là aussi je suis obligé de me reporter à ce qui a été écrit:

On l' a vu plus haut, Alexandrie, à l' origine s' appelait RAKOTÉ, et était une petite bourgade égyptienne.
Les relations entre ce qui deviendra la Grèce - ou plutôt les îles grecques - et l' Égypte sont très anciennes, et des documents attestent qu' elles furent formalisées dès l' Ancien Empire, c' est à dire vers 2300 avant notre ère. Elles connurent un nouvel essor avec ce que nous appelons le Nouvel Empire - 16 siècles avant notre ère - où le Roi Ahmosis, fondateur de la XVIII èème dynastie, le vainqueur des Hyksos et le créateur d' un Empire unifié s' étendant depuis la 2ème cataracte jusqu' à la Palestine, conclut des accords avec ces mêmes Îles.

La mère du Pharaon Ahmosis, la Reine Ahotep, fut du reste appelée la " Dame de Crète ".

N' oublions pas, à ce sujet, qu' à cette époque, ces îles étaient occupées par les Mycéniens, et ce ne sera qu' après la conquête de la péninsule par des peuples indo-européens que, longtemps après, vers 800 avant notre ère, apparaîtra ce que nous appelons la Grèce.

Ces relations connurent, toutefois, des moments difficiles avec des tentatives d' invasion, notamment par des peuples des îles du sud, les Philistins et les Sardanes. Certaines furent repoussées, d' autres furent l' occasion de métissage avec les peuples autochtones. Au XII ème siècle avant notre ère, ces mêmes envahisseurs des îles du sud s' engagèrent dans les terres et se mêlèrent aux Hébreux, dans le pays de Canaan, qu' ils venaient justement d' atteindre.

Égyptiens, Hébreux, et peuples d' où allaient émerger les Grecs, le mélange était déjà fait !

A partir du VII ème siècle avant notre ère, les Pharaons prirent l'habitude de recruter des mercenaires grecs pour leurs armées, et ceux-ci participèrent de façon souvent décisives aux nombreuses guerres contre les Assyriens, les Babyloniens et, bien sûr, les Perses.

Le Pharaon Psammétique 1er, de la XXVI ème dynastie, leur octroya même une ville, dans le delta du Nil, ville appelée à l' époque Naucratis ( aujourd' hui Kom-Djoef ).

Il est à noter que ces mercenaires grecs refusèrent de servir les Rois perses quand ceux-ci, ayant conquis l' Égypte, en devinrent les maîtres, après la XXX ème dynastie.

C' est bien évidemment Alexandre le Macédonien qui libéra l' Égypte de son occupant perse, après la bataille d' Issos, en - 332. Il y fut accueilli très naturellement en ami et se fit couronner sans problème Pharaon, fils d' Amon, reconnu par les Prêtres de Memphis comme : " Roi Épervier, Prince de la Victoire, Bien Aimé d' Amon, Élu du Roi Soleil ".

Alexandre écrivit alors une lettre restée célèbre à sa mère, la reine Olympias :

" Après être demeuré quelques jours à Memphis, je me dirigeai en naviguant sur le Nil vers le port de Canope. Là se trouve une île désignée sous le nom de Pharos, bien située pour y établir une forteresse. Je décidai donc d' y bâtir une ville et de l' entourer de remparts. A l' architecte Dinocrate, que j' ai fait venir d' Ephèse, où il élevait un Temple à Diane, j' ai donné la consigne de construire une tour très haute, au sommet de laquelle les veilleurs entretiendront en permanence un feu très brillant pour servir de signal aux navigateurs croisant dans les parages. Cette ville, édifiée en l' honneur de ton fils, portera le nom d' Alexandrie ".

Une légende rapportée par Plutarque affirme qu' Alexandre aurait choisi ce site paradoxal du seul point de vue géographique car dépourvu de baies et de criques pour en faire un port, avec des sables mouvants, après un songe dans lequel Homère lui serait apparu et l' aurait alors guidé vers l' île de Pharos.

Et les conseils ont été judicieux puisque cette ville est devenue la capitale de l' Égypte - éclipsant Memphis, Thèbes et Tanis - dès la fin du IV ème siècle avant notre ère et le resta jusqu' à la fin du VII ème siècle de notre ère, soit pendant environ 1000 ans, mille années de rayonnement culturel et politique. Elle reste aujourd' hui encore, d' un point de vue économique un port très important de la Méditerranée orientale, et dans l' Égypte moderne, son rayonnement culturel n' est pas éteint.

Alexandre ne vit jamais la ville terminée - il mourut d' une maladie subite à l' âge de 33 ans ( tiens 33 ans !!! ) pendant une campagne militaire à Babylone -, mais son corps fut rapatrié à Alexandrie où l' historien Strabon dit avoir vu sa tombe.

C' est encore un mystère aujourd' hui puisque personne ne sait vraiment où est la tombe de ce conquérant.

Le village de RAKOTÉ était situé entre le lac Mariout et le bord de mer, face àà l' île de Pharos. C' est là, en réalité, que fut construite la ville, l' île étant reliée au continent par un barrage construit alors, qui porta le nom de Heptastadion, soit 7 stadions, soit encore environ 1300 m, ce qui était sa longueur.

La construction de cette digue permit la création de 2 ports, de chaque côté de celle-ci, celui de l' ouest appelé Port d' Eunostos - le port des retours heureux - et celui de l' est, dit le Grand Port ou le Port Neuf, fermé aussi par une digue construite dans le prolongement de la presqu' île de Lochias, sur laquelle était érigé le Palais Royal.

Les navires trouvaient ainsi toujours un abri, dans l' un ou l'autre de ces ports, le passage de l' un à l' autre pouvant se faire par 2 passages dans la digue, sous des pont-levis. Au sud, le lac Mariout servait de port fluvial, et communiquait, soit avec le Nil, soit avec le Port occidental, par des canaux dont les ingénieurs accompagnant Bonaparte ont encore pu admirer les vestiges, ainsi que les aqueducs approvisionnant la ville en eau potable.

La ville fut bâtie sur un plan en damier, avec deux très larges avenues d' environ 30 mètres - un plèthre - et de quelques 7 kilomètres - 40 stades - de long, et d' autres avenues parallèles, toutes coupées, à angle droit, par des rues perpendiculaires. Ce tracé, dit hippodamien, du nom du célèbre Architecte Hippodame de Milet - permettait une circulation des vents marins qui assuraient une fraîcheur constante. Diodore de Sicile a noté qu'Alexandrie offre un climat tempéré, source de santé.

Ce même Diodore, comme Strabon, ont fait remarquer que la ville représente une chlamyde - le court manteau macédonien - déployée et posée à plat.

Un poèète latin, Achille Tatius, a pu écrire, au 2èème siècle de notre ère :

" Après une navigation de trois jours, nous arrivâmes à Alexandrie. Lorsque j' y entrai, par la porte dite du Soleil, j' eus immédiatement devant moi l' incomparable beauté de la ville, et mes yeux furent remplis de plaisir. Une rangée de colonnes, rectiligne, s' étend des deux côtés, de la porte du Soleil à celle de la Lune....car ces deux divinités ont la garde de la ville ".

Le Roi Ptolééméée 1er, respectant le voeu d' Alexandre, commença à faire ériger la tour dans l' île Pharos, selon les plans de Sostrate de Cnide, et qui allait sous le nom de Phare devenir l' une des 7 merveilles du Monde. Elle fut construire en pierres calcaires et devait être, à l' époque, la plus grande tour construite - environ 120 m - et les travaux furent terminés sous le règne de Ptolééméée II, et même encore après quelques retouches, sous Ptolééméée III, soit après environ 60 ans.

Ce phare, constitué d' une base carrée, d' une colonne octogonale et d' un dernier étage cylindrique, pourrait avoir servi de modèle pour les minarets des mosquées.

A noter que ce nom de phare fut repris dans beaucoup de langues pour désigner les lumièères guidant les navires.

Il fut détruit au XIII ème siècle, après une éruption volcanique.

Une mission internationale financée par l' UNESCO a entrepris des recherches pour en retrouver des morceaux, semble t' il avec succès.

Ce fut évidemment d' abord un grand port pour le commerce de l'époque et il est difficile de citer tous les produits et tous les peuples qui y abordèrent pour participer à cet immense marché. Il est sûr qu' aussi bien les Indiens que les Arabes, les Arméniens et les Africains, les Ibères comme les autres peuples d' Europe et d' Asie Mineure ou du lointain Orient s' y retrouvèrent.

D' aprèès Diodore de Sicile, en 60 avant notre ère, la ville comptait plus de 300.000 habitants, dont environ 100.000 Juifs, à qui le quartier nord-est, appelé le Delta, avait été attribué, mais pas sous la forme connue récemment de ghetto, puisque de nombreuses synagogues et comptoirs commerciaux étaient disséminés dans toute la ville. Le reste de la population, au-delà des petites communautés de différents peuples orientaux, européens et africains, était surtout constitué de Grecs et d' Égyptiens.

Ce rapprochement entre Orient et Occident prit ici une forme particulière, concrète, qui constitua ce que nous avons appelé la civilisation hellénistique.

Il s' agit de l' enrichissement mutuel de 2 mondes, sans mélange ni confusion, dans le respect total de l' autre, de son génie, ce qui a permis un approfondissement sans retenue dans tous les domaines : scientifique, culturel, philosophique, spirituel.

Il semble qu' Alexandrie soit le seul exemple de ce type, même si d'autres villes d' Orient aient été imprégnées d' hellénisme, elles ne conservèrent pas le même caractère, et surtout, aussi longtemps.

Alexandrie fait partie de ces jalons de l' histoire des hommes et probablement que nous ne serions pas ce que nous sommes si cette ville n' avait pas existé.


Il faut, toutefois, ne pas se leurrer, la ville d' Alexandrie n'était pas un modèle de démocratie et seuls étaient Grecs celles et ceux qui pouvaient se prévaloir d' une double ascendance, c'est-à-dire de père et de mère grecs. En fait la plupart des Alexandrins n' en font pas partie et sont définis Hellènes, c'est-à-dire membres de la communauté gréco-macédonienne, parlant grec et participant à la culture grecque, en fait tous ceux issus des peuples conquis par Alexandre, en Europe comme en Asie, et les Juifs en faisaient également partie, eux qui représentaient plus d' un tiers de la population.

Tous ces Hellènes ne sont pas citoyens au sens politique du terme.

Parlons maintenant de la Bibliothèque d' Alexandrie :

La première bibliothèque fut créée par Démétrios de Phalère, à la demande de Ptolééméée 1er Soter, général d'Alexandre, fondateur de la dynastie lagide dont les membres se succédèrent sur le trône des 2 royaumes d'Égypte pendant plus de 300 ans, après la mort du conquérant macédonien (en 323 avant J-C).

Démétrios habitait l' un des quartiers latins d' Athènes et appartenait à l' Institut Syceum, établi par Aristote, et participait aux conférences et débats qui s' y déroulaient.

Au-delà de la seule bibliothèque, dont je vais reparler après, Démétrios créa aussi une Université, qui, avec la bibliothèque, s'appelaient Museion ou Maison de Sagesse.

Le corps professoral de cette Université fut, à la demande expresse de Démétrios, constitué des meilleurs savants, artistes, écrivains et philosophes de la région hellénique. Il résidait à Alexandrie et il est dit que ceux qui le constituèrent furent regroupés simultanément.

Cette bibliothèque, riche de plus de 500.000 manuscrits ( on a même parlé de 700.000 ) était la plus célèbre du monde antique avec celle de Pergame, sa rivale, Pergame en Asie Mineure, dont le nom a été à l' origine du mot parchemin.

La bibliothèque d' Alexandrie avait pour ambition d' accueillir tous les écrits du monde connu, ainsi que leur traduction en grec, et attirait un nombre considérable d' écrivains, de savants et de lettrés, souvent plutôt turbulents.

Cette bibliothèque et l' Université furent ainsi un lieu de rencontres où de grands penseurs et professeurs s'entretenaient avec les étudiants et les lecteurs, où les savants et philosophes s'échangeaient idées et découvertes.

C' était un creuset de la pensée humaine, et les Rois et Princes tenaient à y participer personnellement.

L' impulsion donnée à la civilisation en général fut fondamentale.

Pour citer quelques noms, à l' époque de sa création :

Eratosthène, l'inventeur de la philologie, y calcula la circonférence du globe terrestre et son diamètre, Zénodote d' Ephèse, Aristophane de Byzance et Aristarque de Samotrace y posèrent les fondements de la critique textuelle, Hipparque évalua très précisément le volume du soleil et de la lune, donna un nom à plus de 800 étoiles et mesura la durée du mois lunaire, Euclide et plusieurs mathématiciens pythagoriciens, Heron qui, même si son nom a été oublié, fut le premier à imaginer la machine à vapeur, Erasistrate et Hérophe, médecins qui les premiers présentèrent une image scientifique du système nerveux, Archimède, etc...

Eratosthène, le 3ème bibliothécaire d' Alexandrie, aujourd' hui oubliéé, reste, sans aucun jeu de mots, un phare de ce qui peut caractériser cette cité. Mathématicien, astronome, philosophe, géographe, historien philologue, poète, éditeur, commentateur de livres, il s' illustre dans toutes les matières et peut être à juste titre considéré comme un esprit universel, fondateur de matières scientifiques modernes.

Des pages seraient nécessaires pour tenter de développer ce que l' on doit à cet esprit brillant, typiquement alexandrin, où il vécut au cours du 3 ème siècle avant notre ère, mais je voudrais insister sur son intérêt pour l'harmonie car, plusieurs siècles plus tard, toujours dans la même ville, des Pères de l' Église, Clément d'Alexandrie et Athanase d' Alexandrie écrivent des textes dans lesquels on retrouve le thème de l' harmonie qui reste ainsi indéfectiblement attaché à cette ville et à la pensée alexandrine, quelle que soit la religion pratiquée.

Au point vue spirituel, Ptolémée 1er était convaincu que la paix régnerait sur l' Égypte quand les idées et les convictions religieuses égyptiennes et grecques seraient harmonisées.

Il croyait au succès de cette union parce qu' il était sûr qu' au fond de toutes ces différences philosophiques et théologiques se trouvait une seule Vérité.

Pour exécuter ce rapprochement Ptolémée avait choisi 2 grands théologiens : Manethon, le Grand Prêtre égyptien qui, par ailleurs, connaissait la langue grecque et sa philosophie, et Timothée, l'Athénien, le plus célèbre théologien grec de l' époque, Prêtre d' Eleusis.

Après de longues études en commun, ils purent jeter les bases d' une nouvelle religion du trio Sérapis, Isis et Harpocrate ( l' enfant Horus ).

C' est dans cet Institut théologique que commença la traduction en grec de la Bible, au moyen d' une assemblée constituée par 70 savants et théologiens juifs, traduction connue sous le nom de Septantes.

Le support des ouvrages entreposés était le papyrus, un monopole des Égyptiens.

Du reste ALEXANDRIE exportait des papyrus vierges parallèlement à des copies des textes de la bibliothèque.

Par contre, aujourd' hui, il est impossible de donner des informations sur l' aspect architectural de cet établissement, ni sur ce qu' il est réellement devenu.

STRABON, le géographe et historien grec que j' ai déjà cité, l' avait décrit comme proche des palais royaux, en bordure de mer.

Sa destruction est, en réalité, mythique. JULES CÉSAR ayant mis le feu à ALEXANDRIE, au cours de l' hiver -48/47 avant J-C, il est possible que la bibliothèque ait brûlé à cette occasion. Toutefois il est plus probable que ce soient des entrepôts de papyrus vierges qui aient brûlé.

En 270 après J-C, la ville est l' objet d' une guerre entre la Reine ZENOBIE de PALMYRE et l' Empereur romain AURELIEN. Le quartier des palais royaux ayant été alors anéanti, la bibliothèque a pu subir le même sort funeste.

Plus tard encore, en 391 après J-C, les Chrétiens devenus hégémoniques à ALEXANDRIE, incendient, sur l'ordre de l' Évêque THÉOPHILE, tous les monuments païens. Parmi ceux-ci le serapeum, où étaient conservés tous les doubles de la bibliothèque-mère. Celle-ci, si elle existait encore, a t' elle été détruite à cette occasion ?

En tous les cas cet acte me conforte dans mon idée tout à fait personnelle que le Christianisme a tenté sciemment de détruire toutes les traces de la Tradition.

Enfin, et cela n' enlève rien à mon commentaire précédent, en 642, le général arabe AMR IBN AL AS enlève ALEXANDRIE après un long siège. Ne sachant que faire du contenu d' une bibliothèque ( était-ce celle dont nous cherchons la trace ?) téléphone, non, excusez-moi, écrit au Calife OMAR pour demander des ordres. Ce dernier lui aurait répondu : " Si ces livres sont conformes au Coran, ils sont inutiles et tu peux les détruire. S' ils sont contraires au Coran, ils sont pernicieux et tu dois les brûler. "
Et, en tout état de cause, ils auraient alors servi à alimenter le chauffage des bains publics pendant 6 mois !

Il faut noter que cette dernière version de la destruction de la bibliothèque d' ALEXANDRIE n' est donnée que par ALBURAFADJE, Évêque d' ALEP, mort en 1286, et qu' elle est plus que suspecte.

Je ne suis pas loin de croire à la destruction délibérée par les Chrétiens, soucieux de détruire tout ce qui avait trait à la Tradition transmise par les Anciens, d' où qu' ils venaient, et cela serait cohérent avec l' attitude que ces mêmes Chrétiens ont eu avec les Gnostiques, dénoncés comme hérétiques, poursuivis de la vindicte virulente des principaux Pères de l' Église.

Après cette première partie très didactique, pour laquelle je me suis beaucoup aidé d' ouvrages disponibles sur le sujet, ce qui m' a beaucoup appris, je voudrais aborder ce qui a fait, pour l' humanité tout entière, la richesse d' Alexandrie, c' est à dire son apport à la spiritualité.

Je voudrais donc arrêter mon regard sur plus particulièrement 3 écoles, très différentes même si, en tout état de cause, elles se sont fécondées et n' ont pas pu ne pas avoir d' incidences les unes sur les autres.

Comme je l' ai écrit plus tôt, je pense que c' est un de nos fils conducteurs, si non le seul pour nos réflexions, car à travers l'étude de ces différentes écoles nous appréhenderons mieux d' où vient notre propre parcours, dont l' origine reste pour moi inscrit dans la Tradition initiale.

Ces 3 écoles sont : les Thérapeutes, les Chrétiens et les Gnostiques.

Parlons d' abord des Thérapeutes :

C' est PHILON d' Alexandrie qui en parle dans son traité DE VITA CONTEMPLATIVA.

N' ayant laissé aucune trace, contrairement aux Esséniens, il est toutefois impossible de dire si cette Communauté a bel et bien existé, ou si elle n' est que l' oeuvre de l' imagination de Philon.

Mais quel que soit le cas, elle mérite d' être examinée car elle véhicule des principes qui restent d' actualité.

Elle a, par ailleurs, été assimilée à celle que décrit Luc dans son ÉVANGILE, 2/42-47 et 4/32-35.

Le nom de Thérapeutes vient du grec "qerapeuw" , du verbe "terapeuein" qui signifie à la fois guérir ( les passions ) et servir ( l' ÊTRE suprême ). Ce double sens indique le souci d' une thérapeutique de l'âme par la prière, d' une guérison spirituelle.

Cette communauté aurait été constituée d' hommes et de femmes - car il y a mixité - des milieux d' affaires, de gens aisés, las des soucis de la gestion, excédés des bruits de la cité, désireux de rompre avec un train de vie confortable mais corrompu, pris du désir de vie tranquille.

Face, donc, à une déjà société de consommation, un groupe prend ses distances par rapport à l' institution et trouve dans la vie simple et communautaire, dans la prière, le chant et la danse une hygiène de vie qui permet à ses membres d' accéder à un équilibre humain et spirituel.

Ensuite, on ne peut évoquer Alexandrie sans parler du Christianisme.

Vous connaissez, pour certains ici, ma propre intuition qui me fait regarder cette religion comme ayant été inventée de toutes pièces, justement en grande partie à Alexandrie.

Je ne reviendrai pas ici sur cette position personnelle qui en dérange beaucoup, mais je voudrais, par contre, examiner comment Alexandrie a participé, de façon décisive, au développement de cette religion.

Selon une tradition bien attestée, Marc l' Évangéliste s' est rendu à Alexandrie, il y prêcha l' Évangile, fonda le Siège épiscopal d'Alexandrie, et y mourut en martyre le 8 mai 68, il y a donc 1930 années, presque jour pour jour.

Toutefois, au cours du 1 er siècle, et même pendant le 1 ère moitié du 2 ème, l' extension du Christianisme, à Alexandrie et en Égypte fut très limitée. Il avait même pris une forme plus ou moins syncrétique, permettant à Hadrien, dans une lettre d' évoquer "ces Chrétiens qui adoraient Sérapis" ou qui "se disaient évêques du Christ et se vouaient à Sérapis".

Ensuite, dès le début du règne de Commode ( 180 de notre ère ), la religion chrétienne, tout à fait nettoyée des doctrines gnostiques et des réminiscences du paganisme, s' installe définitivement. A l'époque de Septime Sévère ( 193-211 ) il connaît un développement très rapide, et c' est la que se situe la création de l' École téléologique d' Alexandrie, dont nous connaissons 3 de ses plus éminents professeurs : Pantène, Clément et Origène. cette école essaya d' établir des liens entre le Christianisme et le Néo-platonicisme qui se développait alors dans la ville.

C' est dans la région proche d' Alexandrie que se développa, ensuite, à partir du IV ème siècle, la vie monastique.

C' est dans cette École qui allait devenir le premier centre de sciences sacrées de l' histoire du Christianisme que fut formulé le premier système de téléologie chrétienne et que fut établie la méthode allégorique d'exégèse biblique.

Pantène est à l' origine de la rencontre de l' hellénisme ( philosophique et littéraire ) et de l' exégèse biblique. C' est lui qui suscite l' ecclésiastisme, cette organisation si particulière du clergé chrétien. On ne sait du reste rien de l' organisation du clergé chrétien avant lui.

Si la personnalité historique reste cependant sujette à caution, et il n' y a aucun écrit de lui-même, Clément d' Alexandrie est, par contre, bien attesté, et on possède ses écrits.

La culture philosophique de Clément est immense. Mais il est d' abord égyptien et montre une très grande admiration pour l' écriture hiéroglyphique, et égyptien hellénisé puisque très fortement imprégné par son éducation, marquée par Platon, Isocrate et Aristote.

Il utilise sans retenue les philosophes grecs et est un grand dialecticien. Il se sert d' ailleurs avec aisance de cette science dans ses discussions avec les hétérodoxe, ou les hérétiques.

Dans son ouvrage le PROTREPTIQUE il applique au Christianisme l' exhortation à se convertir à la vie philosophique.

Un autre de ses ouvrages se rapporte à l' oeuvre du Logos divin pour la formation morale, pratique et théorique, en se limitant à l'enseignement exotérique.

Clément d' Alexandrie se caractérise aussi par l' éclectisme - eklektikon en grec - qu' il qualifie lui-même de choix, parmi les différentes philosophies de ce qu' il y a de meilleur.

Il dit ainsi : "Quand je parle de philosophie, je ne veux pas dire la philosophie stoïcienne, ni la philosophie platonicienne, ou épicurienne, ou aristotèlienne, mais tout ce qui a été dit de beau dans chacune de ces écoles, par l' enseignement de la justice accompagné de science pieuse, c' est tout cet ensemble choisi - l' éclectisme - que j' appelle philosophie ".

N' est ce pas, sous un autre nom, un déjà syncrétisme ?

Et évidemment, Clément en vient à élaborer ce qu' il nomme une vraie philosophie, qui met en communion l' univers culturel grec, le christianisme, le judaïsme - à travers la nouvelle traduction en grec qui vient d' être disponible -, et probablement, bien qu' il s' en défende, la Gnose.

Clément est certain que la Philosophie a été donnée aux Grecs comme alliance, comme la Loi l' a été donnée aux Juifs.

Une dimension ésotérique très forte imprègne aussi Clément d'Alexandrie, dimension qu' il rattache à une tradition apostolique, tradition secrète remontant à Pierre, Jacques et Jean, et, à travers eux, à Jésus lui-même. De cette façon il peut rivaliser avec les gnostiques qui développent des théories semblables, mais à partir d' autres disciples non reconnus.

Beaucoup d' autres choses pourraient bien évidemment être dites concernant Clément d' Alexandrie et je pense que notre Atelier aura l' occasion de travailler sur ce théologien majeur.


Le troisième est Origène.

Il est né vers 185 à Alexandrie, dans une famille chrétienne, pourtant son nom signifie "Fils d' Horus". C' est l' époque des persécutions contre les Chrétiens, et son père est arrêté, condamné et exécuté. Origène veut aller se présenter pour suivre l' exemple de son père mais sa mère le retient. Tombés dans la misère tous les deux, Origène est recueilli par une riche veuve chrétienne et peut ainsi terminer ses études.

Cependant c' est chez cette veuve qu' il découvre la Gnose "hétérodoxe ", et plus tard, il déclarera un dégoût pour cette " hérésie".

Il ouvre une école de catéchèse et organise des réunions pour expliquer la Bible. Il se livre, parallèlement, à l'ascèse et va même jusqu' à s' émasculer, prenant ainsi à la lettre la parole de Matthieu sur les eunuques (19,12).

Un des ses auditeurs très riche l'entretient et lui permet d' écrire des ouvrages sur les différents Livres des Écritures, tout en débattant avec des Gnostiques. Même s' il est ordonné prêtre, il reste suspect de proximité avec les Gnostiques, ce qui l' amènera en prison, et il mourra peu après sa libération.

S' il est impossible d' affirmer qu' Origène ait suivi l'enseignement de Clément, même si les dates le permettent, par contre on est sûr qu' il a lu ses oeuvres, et elles ont eu pour lui une influence très importante.

Il est très marqué par l' ésotérisme juif, qu'il découvre auprès d' un maître, lui-même Juif converti. Sa méthode de réflexion est surtout basée sur l' analogie, mais il est maître dans l' art du commentaire.

Il a ainsi publié les HEXAPLES, le résultat d' un travail colossal de 30 années, dans lesquelles il compare, sur 6 colonnes parallèles le texte original de la Bible en hébreu, sa traduction en grec dite des Septantes, et 4 autres traductions en grec, dont celles dites d' Aquila, de Symmaque et de Théodotion.

Enfin on peut considérer Origène comme le père de la théologie avec la mise en place de tous les concepts et la problématique sur la Trinité, la résurrection et la préexistence des âmes.

Évidemment, je dois enfin parler, en dernier, du Gnosticisme, avec ses deux Maîtres alexandrins que j' ai choisi particulièrement, Basilide et Valentin, parmi beaucoup d' autres qui vécurent et surtout enseignèrent, prêchèrent dans cette Cité, Carpocrate, Simon le Magicien, Epiphane, Ptolémée, Héracléon, et bien d' autres moins connus ou dont l' histoire a perdu les noms :

Basilide, d' abord, un des principaux docteurs gnostiques, ouvrit une école pythagoricienne à Alexandrie, dans la première moitié du 2ème siècle de notre ère, où, à l' exemple de Pythagore, ses disciples se voyaient d' abord imposer un silence de 5 années car, disait-il, le silence qui est premier, qui est un, nous aide à combattre l'illusion du monde terrestre.

Sa doctrine, que l' on connaît paradoxalement uniquement à travers les écrits de Clément et Origène qui l' ont combattu violemment, lui aurait été révélée par un disciple de Pierre, appelé Glaucias.

Selon celle-ci, aux origines il y a Dieu, un Dieu non visible, inconcevable pour l' homme. Dieu est appelée RIEN, Celui qui n' est pas. 365 cieux séparent ce Dieu de l' homme, chacun peuplé d' entités, pures tout en haut, impures dans les derniers cieux. Dans le dernier ciel réside l' Archonte, le plus impur donc, et qui est aussi le chef des anges. C'est pour Basilide le Dieu des Juifs, le créateur de l' homme et du monde, oeuvre particulièrement imparfaite.

A l' opposé 3 entités pures ont été engendrées par Dieu, elles ont pour nom Le Fils de Dieu, la Pneuma, l' Esprit qui règne sur le huitième ciel, l' OGDOADE, et qui se confond avec Dieu.

Le Christ descend sur la Terre pour délivrer les croyants. Sa tâche accomplie, il remonte au Ciel. Il n' est pas un homme ordinaire et ne peut donc avoir souffert sur la croix.

Pour Basilide, c' est un autre condamné, Simon de Cyrène, qui a été crucifié à sa place.

Basilide est fondamentalement un pessimiste. Moralement il prône une existence paradoxalement à la fois ascétique et libérale, sexuellement parlant notamment dans ce dernier cas. Selon lui, l'homme est guidé par sa volonté de se perfectionner et cet appel à la vertu n' est pas étranger à son salut spirituel.


Valentin, maintenant, vécut aussi à Alexandrie vers le 2ème siècle, qui se disait Chrétien, qui faillit même devenir évêque, et dont la pensée était pourtant fortement influencée par les traditions grecques et perses.

En ce qui le concerne il se disait héritier de Théodas, disciple de Paul.

C' est lui qui a inventé le terme d' éon, à la fois désignant l' entité suprême et la succession des entités qui lui succèdent, toutes de moins en moins parfaites au fur et à mesure que l' on s' en éloigne et que l' on se rapproche de la Terre.

Au sommet du Plérôme on a donc un Dieu inconnu, nommé Propator. Il est accompagné d' un élément féminin, l' Ennoïïa - la Pensée ou le Silence - et chaque éon se présente en fait en couple masculin/féminin et se succède par ce qui est appelé la Syzygie.

Ces entités sont au nombre de 30, les 8 premières, constituant l'OGDOADE, contiennent, entre autres Nous, l' Intelligence, Logos, la Parole, Zoé, la Vie, Ekklesia, l' Église.

Quant à la dernière, c' est Sophia, et Sophia voulut voir Dieu, en fut punie et qu' elle fut à l' origine de la création du monde, ce monde bien évidemment imparfait. L' homme, cependant, conserve en lui une parcelle du Divin, ce qui lui donne cette soif de connaissance, de sagesse qui le caractérise.

Les humains sont classées en 3 groupes : les hyliques, qui sont attachés à la matière, et qui n' auront point de salut dans cette vie, les psychiques, malheureusement coupés de la Vérité, et les pneumatiques qui sont les élus gnostiques.

Les disciples de Valentin vivent en communauté, selon une hiérarchie avec des niveaux d' enseignement différents.

Chez tous les disciples de Valentin, l'attitude envers la vie est la même : pour accéder à la condition supérieure qui permet de retrouver immortalité et vérité, il faut consommer pleinement les plaisirs de la chair et les biens de ce monde.

Irénée, qui les combattit violemment, a pu ainsi écrire :

"Aussi les plus parfaits d' entre eux commettent ils sans honte ce qui est défendu. Ils mangent sans scrupule les nourritures destinées aux idoles. Ils assistent à toutes les fêtes païennes, beaucoup assistent même à des combats de bêtes et aux combats singuliers à mort d' homme. D autres s' adonnent sans réserve aux plaisirs de la chair, disant qu' il faut rendre la chair à la chair et l' esprit à l'esprit. D' autres encore déshonorent secrètement les femmes qu' ils veulent initier. D' autres enfin enlèvent ouvertement et sans scrupule à leur mari la femme dont ils sont tombés amoureux pour en faire leur compagne. D' autres, par ailleurs, qui faisaient semblant, au début, de vivre honorablement avec leur soeur, furent démasquées, leur soeur étant devenue enceinte de leurs oeuvres. Ils se proclament les Parfaits, les semences d' élection. Ils prétendent avoir reçu d'en haut une grâce particulière, par suite d' une union ineffable. Et c' est pourquoi ils se doivent de s' appliquer sans trêve au mystère de l' union sexuelle ".

On peut comprendre les réactions des Pères de l' Église, plutôt coincées, à ces descriptions, par contre il est paradoxal que les Cathares, plusieurs siècles plus tard, derniers rejetons du Gnosticisme, aient professé des thèses complètement opposées. Mais l' étude du Gnosticisme montrerait que d' autres ÉCOLES professaient déjà un refus de la vie, un refus de la fécondation.

Pour Valentin, de toutes façons, la fin de la matière, du monde corporel, de la terre, viendra un jour. L' âme du gnostique rejoindra alors le Plérôme, au côté du sauveur, où chacun s' unira à un ange jumeau. Une ère de repos s' ouvrira, un feu gigantesque consumera alors la matière, vidant le cosmos d' un mauvais souvenir.


Après ces très longs exposés - et pourtant trop brefs car il faudrait s' arrêter des heures, des jours, des années, sur ces différentes ÉCOLES - je voudrais répéter ce qui a été l' origine de cette réflexion, c'est-à-dire l' ambition que nous redevenions, à notre échelle bien sûr, une sorte d' Alexandrie antique, un endroit où les femmes et les hommes de plusieurs cultures, de plusieurs religions viendraient, sans exclusive aucune, sans sectarisme, dans le seul objectif d' apprendre aux autres et d' apprendre soi-même, présenter ce qu' ils savent et les questions auxquelles ils souhaitent des réponses, et ainsi s' enrichir mutuellement.

Je crois que cette Cité a en effet été unique dans l' histoire des hommes pour cette tolérance, ce foisonnement culturel et spirituel - même si à leurs époques différentes, Bagdad d' une part, et Cordoue d' autre part, ont pu connaître quelque chose d' approchant, et je suis heureux qu' elle soit le nom de notre Atelier.

Ce travail, le premier en fait présenté dans cette Loge, avec toutes ses approximations et probablement ses erreurs, doit cependant montrer quelle voie doit être la notre, celle de la recherche de la Tradition, à travers les divers chemins qu' elle a pris, et donner l' envie à tous de compléter ces quelques premières lueurs que j' ai voulu allumer ce soir.

Et pour conclure enfin, je voudrais vous citer la définition de la GNOSE par Clément d' Alexandrie, ce Docteur de l' Église dont j' ai longuement parlé, et qui me semble aussi pouvoir refléter notre projet :

" La Connaissance de ce que nous sommes et de ce que nous sommes devenus, du lieu d' où nous venons et de celui dans lequel nous sommes tombés, du but vers lequel nous nous hâtons et de ce dont nous sommes rachetés, de la nature de notre naissance et de celle de notre renaissance".

j' ai dit

Le 30 novembre 2000 E:.V:.

 

Source : http://www.franckbailly.fr/deh/www/Documents/planches/planches.htm

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Saint-Martin et la Franc-Maçonnerie

23 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

Le problème des rapports entre Saint-Martin et la Franc-Maçonnerie, qui touche à tant d'autres problèmes, a été traité dans les études suivantes; Saint-Martin Franc-Maçon , L'Inltiation, avril-juin 1965, pp. 82-91; Louis-Claude de Saint-Martin et la FrancMaçonnerie , Le Symbolisme, janvier-juin 1970, pp. 123-180, juillet-septembre 1970, pp. 285-307, janvier-février 1971, pp. 43-73. Introduction à Des erreurs et de la vélité; Oeuvres majeures, t. I ( 1975 ) et notes et documents correspondants in vol.

VII. - Des compléments se trouvent dans le Calendrier de la vie et des écrits de Louis-Claude de Saint-Martin, ainsi que dans Saint-Martin et la Franc-Maçonnerie, additions et précisions , in Chronique saint-martinienne, passim.

Voici le schéma de la solution:

1. - Saint-Martin a été Franc-Maçon. A-t-il reçu la lumière avant de rencontrer l'Ordre des Elus Cohen ? Willermoz l'assure. Je ne sais. Si ce fut, ce pourrait avoir été dans la Loge Ecossaise La Concorde, fondée en 1745 à l'Orient de Tours, qui comptait parmi ses membres Burdin ( qui sera Vénérable en 1763 ou 1764 ), dont Saint-Martin connaissait et aimait la famille.

2. - Saint-Martin reçut, en une seule fois, les trois grades cohen, dits du Porche, par le ministère du frère Baudry de Balzac, entre l'été 1765 et l'hiver 1768, probablement en 1765 ou 1766.

3. - Entre le 25 novembre et le 15 décembre 1768, Grainville et Balzac ( très probablement ) I'ordonnent Commandeur d'ORIENT.

4. - Martines de Pasqually l'ordonne Réau-Croix vers le 17 avril 1772.

5. - En 1773, Saint-Martin s'associe à la requête que les Frères Iyonnais adressent à Weiler. En 1774, il est admis à être reçu dans la Stricte Observance Templière. Mais, le moment venu, en 1774, il fait défaut.

6. - En 1785, afin de se qualifier pour l'entrée dans la Société des Initiés (Cf infra). Saint-Martin accepte d'être affilié à la Loge Ecossaise Rectifiée la Bienfaisance à l'Orient de Lyon, adoubé Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte f Eques a leone sidero ). Le 24 octobre, il est reçu Profès et Grand Profès.

7. - En 1790, il demande à être rayé des registres maçonniques où depuis longtemps ( ciepuis toujours ? ) il ne figurait que de nom. ( Son nom figure sur les tableaux de loge, de 1786 à 1791 ).

8. - Saint-Martin n'a jamais appartenu au Rite des Philalèthes, quoique, selon Savalette de Lange, il y ait été candidat à la douzième classe. en 1782. Invite a leur Convent de 1785, il ne s'y rendit pas.

9. - Saint-Martin a appartenu aux sociétés para-maçonniques suivantes:
a ) la Société des Initiés, fondée sur les instructions de l'Agent Inconnu et dans la mouvance de celle-ci. Reçu le 4 juillet 1785, après avoir été adoubé Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte ( Cf supra );
b ) la Société de l'harmonie, de Mesmer; reçu le 4 février 1784;
c ) la Société philantropique, dont il fut membre fondateur en 1780 et sur l'ar~nuaire de laquelle son nom figure jusqu'à sa mort.

10. - Saint-Martin n'est pas l'auteur de la devise quarante-huitarde que le Grand Orient de France adopta en 1849: Liberté, Egalité, Fraternité .

11. - Saint-Martin n'a fondé aucun régime, aucun rite, aucun ordre maçonnique - ni aucun ordre ou société d'aucune sorte.
Sur l'Ordre martiniste et la prétendue initiation de Saint-Martin, cf. infra, chap. IV.

12. - Saint-Martin, le vrai, ou un Saint-Martin mythique, a été mêlé, bon gré mal gré, aux querelles du jésuitisme et de l'anti-jésuitisme en Maçonnerie, etc. ( Cf l'introduction à l'édition des Erreurs et de la vérité, dans les OEuvres majeures ).

13. - Le symbolisme maçonnnique, le vocabulaire maçonnique ont laissé leur trace sur les écrits de Saint-Martin.

14. - La pensée maçonnique, que ces formes véhiculent ( et qui les mutile ), aussi. Cependant, la Maçonnerie que Saint-Martin chérit un temps, et à laquelle il resta toujours reconnaissant, fut celle des Elus Cohen, fort particulière en vérité et ce n'est pas l'aspect maçonnique de la secte martinésiste qui l'avait séduit le plus.

15. - Saint-Martin est un grand écrivain maçonnique. Son oeuvre est capable de contribuer au développement de la spiritualité chez les Maçons et très particulièrement, chez les Maçons Ecossais Rectifiés: dans sa fidélité à la doctrine de Martines de Pasqually il est de leur bord, par l'explication qu'il en donne il a droit d'être reconnu comme l'un de leurs docteurs.

16. - Le texte suivant exprime assez bien le sentiment et l'opinion à peu près constants au fond de Saint-Martin, s'agissant de la Franc-Maçonnerie: ~< Les personnes qui ont du penchant pour les établissements et sociétés philosophiques, maçonniques et autres, lorsqu'elles en retirent quelques heureux fruits sont très portées à croire qu'elles le doivent aux cérémonies et à tout l'appareil qui est en usage dans ces circonstances. Mais avant d'assurer que les choses sont ainsi qu'elles le pensent, il faudrait avoir essayé de mettre aussi en usage la plus grande simplicité et l'abstraction entière de ce qui est forme et si alors on jouissait des mêmes faveurs, ne serait-on pas fondé à attribuer cet effet à une autre cause; et à se rappeler que notre Grand Maître a dit: Partout où vous serez assemblés en mon nom, je serai au milieu de vous . ( Mon livre vert, article inédit ).

Source : http://triple-point.xooit.com/

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L'antimaçonnisme en France

23 Avril 2012 , Rédigé par Thoas Dalet Publié dans #Anti-Maçonnisme

L'anti-maçonnisme remonte bien avant la " Maçonnerie spéculative " pour la distinguer de l'ancienne maçonnerie dite opérative de métier. Dès 1698, un tract anti-maçonnique circulait à Londres, mettant en garde les chrétiens contre la " secte diabolique ". Mais ce ne fut qu'avec le développement de la maçonnerie spéculative que l'anti-maçonnisme atteint un vaste public ainsi que les Etats et les Eglises.

Toujours à Londres, vers 1740, des défilés ridiculisant la maçonnerie étaient organisés, les nombreuses interrogations sur le secret maçonnique ainsi que les condamnations pontificales, contribuèrent à la polémique anti-maçonnique. Plus tard, les anti-maçons attribuèrent le " cataclysme " de la Révolution Française à l'action occulte des maçons, niée tout d'abord puis revendiquée par la suite pour la gloire de cette épopée libératrice.

Tout cela permit alors à juste titre aux anti-maçons de voir comment de la révolution américaine, et des mouvements pour l'unité italienne, les maçons ont œuvré dans toutes les subversions.

Les systèmes maçonniques des hauts grades et leurs légendes, surtout Templiers, alimentèrent l'imaginaire des anti-maçons qui y virent le signe du paganisme, de l'ésotérisme et par conséquent de l'hostilité de celle-ci à l'autel et au trône.

Lorsqu'en 1877, la décision du Convent du G.-.O.-.D.-.F.-. de supprimer de ses Constitutions l'obligation de la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme entraîna du côté maçonnique la déclaration d'irrégularité du G.-.O.-.D.-.F.-. et de ceux qui suivirent son exemple. Puis du côté anti-maçonnique elle parut être la confirmation de l'athéisme quasi satanique de la Maçonnerie, conduisant même quelques artisans catholiques du dialogue avec la maçonnerie à réserver leur amabilité aux obédiences dites régulières, c'est à dire à celles restées fidèles aux normes maçonniques anglaises.

Tout au long de l'histoire de la franc-maçonnerie, certains maçons ont même soutenu des thèses de l'anti-maçonnisme pour dénoncer dans l'activité subversive de la maçonnerie la conséquence d'une subversion de la maçonnerie, soit par des éléments extérieurs infiltrés, soit par des membres de l'Ordre qui l'auraient dévié vers une autre finalité.

La Franc-Maçonnerie est accusée de tout et son contraire. Les motifs anti-maçonniques sont liés au secret, la subversion et la déviation.
Le secret est très certainement l'axe principal de l'anti-maçonnisme. Société à secret car ce qui se fait et se dit pendant les Ten.-. ne doit pas être connu hors du cercle des initiés, comme le nom de ses membres ne doit pas être révélé, sinon que par eux-mêmes.

Société à secret pour les profanes, nous, nous savons que la Maçonnerie est une société discrète. Les anti-maçons la qualifient néanmoins de société secrète et lui attribuent ainsi une perversité et une malignité occulte. Le secret est donc le signe d'une œuvre immorale et les anti-maçons reconnaissent que les bons maçons ignorent les desseins réels de la maçonnerie et sont eux-mêmes manipulés et abusés par des cercles maçonniques plus intérieurs : les fameuses Arrières Loges dont le chef suprême pourrait bien être Satan en personne.

Nous touchons ici la subversion. En effet, ce peut bien être la subversion de la vraie religion, du juste gouvernement, la domination mondiale par les juifs, par les communistes ou par les deux ou encore par les capitalistes…

Une allusion vient d'être faite à la déviation. Cette fois, la maçonnerie n'est plus d'abord subversive, mais subvertie. Institution saine à l'origine, elle a été dénaturée et détournée de ses objectifs initiaux par des manœuvriers de tout ordre. A tout cela la crainte et la menace de complot maçonnique est vite faite.

Parler de complot, c'est dire qu'une volonté mauvaise, plus ou moins secrète, tire les ficelles, et que les apparences sont forcément trompeuses. L'activité la plus bénigne reprochée à la Maçonnerie est son activité de lobbying.

En effet, qui préparait, dans le secret des LL.-..-., des lois évidemment prétendues scélérates par les anti-maçons , des lois protégeant et promouvant ses intérêts propres ou ceux de ses maîtres occultes pour les faire avaliser par le pouvoir établi ? Tout cela se faisait, soit directement par des maçons infiltrés dans les rouages des corps législatifs et administratifs, soit indirectement.

Outre ce travail de groupe d'influence, qui reste dans la limite de la légalité, les anti-maçons dénoncent le complot. Le but ultime de la Franc-Maçonnerie serait d'établir et d'asseoir sa domination mondiale par une série d'activités subversives et secrètes.

Selon les époques et les lieux, il s'agirait pour certains, d'assurer successivement la domination des Stuartistes, des Jésuites et de Rome, des révolutionnaires ; pour d'autres, c'est de saper les fondements du protestantisme et de la république américaine ; et pour d'autres encore, de s'appuyer sur les Allemands pour détruire et conquérir les pays alliés, et sur les juifs pour préparer une révolution mondiale afin d'instaurer un empire judaïque sur les ruines de la civilisation chrétienne …

La grande préoccupation des anti-maçons protestants fut en effet la présence des catholiques dans la F.-.M.-. parce qu'ils craignaient que ces derniers profitent indûment de la tolérance maçonnique, et transformant ainsi la maçonnerie en relais du pouvoir pontifical.

Influence ou complot organisé à l'échelle mondiale, l'anti-maçonnisme politique et doctrinal fait son nid sur la discrétion qui prend des allures de secret cultivé par la maçonnerie.

La maçonnerie est qualifiée de dangereuse parce qu'elle est secrète et c'est de ce secret qu'elle tire toute son efficacité. Dans une société idéale régie par la transparence, il ne saurait y avoir de société secrète légitime. Les anti-maçons très actifs disent haut et fort que le secret est l'indice incontestable de la perversité de la maçonnerie.

Secrète, donc suspecte, la maçonnerie admit non seulement des Turcs, des Juifs et des Infidèles, mais encore des Jacobites, des non-jureurs et même des papistes qui ne voyaient dans la publication des Constitutions d'Anderson que de la poudre aux yeux.

Pour les anti-maçons, le secret et le serment fondent une suspicion légitime de subversion et un puissant facteur de déviation. Ils qualifient le système de potentiellement dangereux et favorisant ainsi toutes les déviations et activités subversives.

On peut constater que c'est surtout avec le développement de la politique anti-romaine lors du gouvernement révolutionnaire que l'anti-maçonnisme contre-révolutionnaire a pris de l'ampleur, consolidant ainsi la thèse chez les anti-maçons du complot révolutionnaire des maçons.

Ce sont donc le secret et son serment qui indiquent indéniablement le caractère dangereux maçonnique, et si la maçonnerie est devenue subversive, c'est d'abord parce qu'elle a été subvertie et manipulée de l'intérieur. C'est ce que les anti-maçons prétendaient et, pour eux, une société démocratique ne peut accepter l'existence de domaines opaques dès lors qu'ils influent sur la sphère publique.

Depuis 1738, date de la première condamnation romaine de la maçonnerie, interdiction donc d'y appartenir sous peine d'excommunication, de nombreux francs-maçons ont vu dans l'église catholique, et surtout dans sa hiérarchie, l'adversaire la plus résolue de leur Ordre.

Les papes condamnent donc la maçonnerie en 1738, 1751,1865 et 1884. Autant de bulles qui taxent les FF.-..-. de membres de sectes nuisibles pour l'Eglise comme pour les Etats. En 1917, le Vatican assouplit sa position en parlant de " frères séparés ", c'est à dire de frères égarés dans la communauté des hommes. En 1983, l'excommunication est levée pour les catholiques maçons qui demeurent cependant en état de péché grave.

Encore aujourd'hui, certains ne sont pas loin de penser que ce qu'ils appellent le dogmatisme catholique rend très difficile la compatibilité des deux institutions. Pour des motifs juridiques, le Vatican invoque l'illégalité canonique et civile des sociétés secrètes ou des hommes de toutes religions et de toutes sectes se réunissent, d'où la crainte qui peut en résulter pour la pureté de la religion catholique.

Avec la Révolution Française, l'hostilité pontificale à la maçonnerie prend une ampleur incomparablement plus grande qu'auparavant. Pour l'Eglise, le secret maçonnique est garanti par un serment meurtrier à son encontre et est immoral, favorisant aussi le libertinage.

Elle n'est plus seulement en direction de l'extérieur, pour couvrir l'action subversive, mais aussi en direction de l'intérieur ; car les degrés inférieurs de la hiérarchie maçonnique ignorent largement les desseins réels des degrés supérieurs. Tout ça , c'est ce qu'ont dit et répété les anti-maçons.

Les accusations d'hérésie et de satanisme se renforcent tout au long de cette période à l'encontre de la F.-.M.-..

Avec l'affaire Taxil, la thèse sataniste porta un rude coup à la Franc-Maçonnerie. Ce Léo Taxil, de son vrai nom Gabriel Jogand Pagès a été un F.-., pendant un temps très court. Déjà inquiété pour escroquerie par la police, une des raisons pour laquelle il fut radié de la maçonnerie, son intérêt se porta sur la religion catholique.

Après avoir été un très prolifique auteur anti-clérical, et donc un membre éphémère du G.-.O.-.D.-.F.-., il se reconvertit de 1866 à 1897 dans l'anti-maçonnisme.

Soudainement intéressé en 1885 à ce catholicisme qu'il avait ridiculisé avec tant d'ardeur, Taxil s'empresse, dès 1887, dans des confessions pas encore entièrement consacrées à la maçonnerie, de dénoncer dans les francs-maçons des adorateurs de Satan alliés aux juifs et aux protestants.

Il écrit que la F.-.M.-..-. est essentiellement démonolâtre. Il dénonce des sacrifices humains, des orgies, des profanations d'hosties… Mais malgré l'aveu de ses supercheries en 1897, beaucoup de gens continuèrent de croire que les francs-maçons avaient les pieds fourchus.

Sur le terrain politique, la maçonnerie a été un acteur de la laïcisation qui se traduit dès 1880 par des mesures anti-cléricales : exclusion des évêques du Conseil Supérieur de l'Instruction Publique, sécularisation des cimetières, laïcisation des écoles primaires, du personnel enseignant, des hôpitaux, suppression des crucifix des écoles primaires et des tribunaux, loi sur le divorce, etc.

Ces mesures aboutirent en 1905 à la dénonciation du concordat et à la loi de séparation des Eglises et de l'Etat. Les anti-maçons ont fait leurs choux-gras de toutes ces thèses.

La troisième république fut sans doute un âge d'or pour la F.-.M.-. française dans la vie politique mais, au Convent de 1906, les radicaux, inquiets de la part croissante des socialistes au G.-.O.-.D.-.F.-., cherchèrent à la limiter.

Avec l'affaire Stavisky, certains radicaux s'émurent à leur tour de l'emprise des maçons sur la vie publique. Cet énorme scandale financier survenu en 1933 mêlant banquiers, radicaux, escrocs et francs-maçons, contribua grandement à envenimer la situation.

Cette affaire amena alors les obédiences maçonniques à faire le ménage dans leurs rangs.

En 1922, la Quatrième Internationale exigea avec un succès mitigé du Parti Communiste Français qu'il rompt tout lien avec la maçonnerie et les maçons, et qu'il exclue de ses rangs tous ses membres qui demeureraient maçons.

Ce ne fut qu'en 1945 que le PCF leva ces mesures.

Cette espèce d'excommunication laïque ne fut levée qu'en novembre 1945 à la demande du G.-.O.-.D.-.F.-..

L 'anti-maçonnisme a connu un fort développement étatique en France sous Vichy. Dès le 13 août 1940, une loi interdisant les " sociétés secrètes " fut promulguée, suivie d'une série de dispositions anti-maçonniques :

- Nullité juridique des obédiences et de la société théosophique.
- La déclaration radio-diffusée du Maréchal ( Plus loin, je vous en cite une phrase essentielle )
- Déclaration de non-appartenance des fonctionnaires à la FM
- Publication au Journal Officiel des noms des dignitaires maçons
- Création d'une police des sociétés secrètes…
et encore beaucoup d'autres mesures.

Le service des sociétés secrètes fut installé Rue Cadet dans les locaux mêmes du G.-.O.-.D.-.F.-.. Deux autres services anti-maçonniques furent également mis en place, l'un dans l'immeuble de la Rue Puteaux à la G.-.L.-.D.-.F.-. et l'autre au Square Rapp dans les locaux de la Société Théosophique.

Les régimes autoritaires ont toujours été réticents et très hostiles, c'est le moins que l'on puisse dire, à l'égard de la maçonnerie et la propagande anti-maçonnique fut très active dans la presse et la radio collaborationnistes et vichystes.

Ainsi, de 1941 à 1944, parurent " Les documents maçonniques ". Ce périodique ouvrit son premier numéro par des paroles du Maréchal approuvant entièrement l'entreprise de cette revue qui doit porter la lumière dans un domaine longtemps ignoré des français.

C'était la lumière fasciste contre la lumière humaniste ! Un comble !

La couverture des deux premiers numéros s'ornaient d'une étoile de David ; les suivants se contentèrent du compas, de l'équerre et des trois points.


Je citerai deux phrases de deux hommes tristement célèbres :

Vous ne devez pas hésiter. La franc-maçonnerie est la principale responsable de nos malheurs. C'est elle qui a menti aux français et qui leur a donné l'habitude du mensonge. Or, c'est le mensonge et l'habitude du mensonge qui nous a amenés où nous sommes. Il faut détruire le complot maçonnique car tout prouve que la philosophie franc-maçonne a consisté à dresser un dogme de laïcisme en opposition humaine à la mystique chrétienne
PETAIN

Le juif a dans la maçonnerie, qui est complètement tombée entre ses mains, un excellent instrument pour mener une lutte qui lui permet de parvenir à ses fins
HITLER

Une grande exposition a circulé dès 1940 dans tout le pays et le film " Forces occultes " fut co-produit par Français et Allemands dont deux francs-maçons ( un de la G.-.L.-.D.-.F.-. et l'autre du G.-.O.-.D.-.F.-. ) qui ont apporté leur contribution. Ce film présente au public la tragique destinée d'un jeune député français abusé par les machinations diaboliques des faux-frères.

La présence plus ou moins avérée des maçons dans les rouages du pouvoir alimente un anti-maçonnisme populaire récurrent dont la grande presse se fait régulièrement l'écho, voire la propagandiste. On donne des listes de noms, on dévoile des liens occultes qui forment " un vaste réseau de financement des partis politiques ", on s'inquiète de l'argent des francs-maçons, on décrypte " l'histoire secrète ", on s'empare des conflits inter ou intra-obédientiels " La guerre secrète des francs-maçons ", afin de dénoncer la droitisation ou la gauchisation de la maçonnerie …

Aujourd'hui, le Front National regroupe la plus grande partie des ennemis traditionnels de la maçonnerie, qu'ils associent toujours aux juifs, le si fameux complot judéo-maçonnique.

Comme vous l'aurez constaté, je me suis volontairement contenté de vous parler de l'anti-maçonnisme dans notre pays mais ce sentiment anti-maçonnique est universel et ce ne sont pas les exemples qui manquent.

Depuis que la maçonnerie a pris naissance en Europe et s'est exporté dans le monde entier, les anti-maçons accusent la maçonnerie d'une quête de pouvoir, d'emprise occulte sur les rouages de la société ou sur les consciences. Sa pérennité, malgré ses presque trois siècles d'existence, au travers de bien des aléas, des divisions et des contestations, apparaît aux anti-maçons comme un signe indubitable de son caractère dangereux, poursuivant son œuvre de subversion sous des aspects divers et changeants tout en restant la même.

Au cours de son histoire, la F.-.M.-. s'est vue accusée de tout ce qui pouvait être jugé dangereux : catholicisme, protestantisme, judaïsme, paganisme, satanisme, naturalisme, rationalisme, illuminisme, révolutionnaire, contre-révolutionnaire, socialisme, communisme, capitalisme, apatride, athéisme, laïcisme …

Les suspicions sont alimentées par le secret qui peut cacher bien des complots dans l'imaginaire du public. Alors, pourquoi garder ce secret ou cette discrétion d'appartenance, d'existence, d'activités … ?

Est-ce que la Maçonnerie a encore des raisons légitimes et valables d'être encore aussi discrète et aussi opaque ? Si oui, pourquoi alors les autres associations ne font-elles pas de même ? Peut-on réellement cacher et se cacher de tout indéfiniment, sachant que toutes les adresses et tous les noms sont fichés ?

Sachant que tout ou presque a été dit et écrit sur la F.-.M.-., pourquoi continuer à être aussi discret pour quelque chose qui n'a plus de réel secret pour qui souhaite s'informer ? Et, si risque de persécution existe pour une appartenance quelconque ou une activité à la maçonnerie, la maçonnerie n'a pas le monopole de ce risque et, si un jour chasse il y a, cela se fera sans mal et cette discrétion rappelle probablement aux profanes celle des sectes.

Enfin, le secret et la discrétion sont les maux de toutes les accusations et suspicions, favorisant ainsi les dérives comme l'affairisme.

Ma conclusion sera en deux citations :

Une société qui choisit de se cacher est une société malsaine
Traitons-la comme une bête immonde

Lieutenant-Colonel François de la Rocque

Ce militaire fut un homme étonnant et cette citation nauséabonde semble bien refléter sa personnalité. En effet, il fut longtemps Croix de Feu actif puis il fonda le Parti Social Français en 1934 et se rallia à Pétain en 1940. Néanmoins, il fut hostile à la collaboration avec l'Allemagne, et pour cette raison, il fut déporté en 1943.

Après le terrorisme moyen-oriental et proche-oriental,
voici le terrorisme grand-oriental
Jean-Marie LE PEN
Et lui, on ne le présente plus.

J'ai dit, V.-.M.-.


F.-.Philippe HAR.-. - R.-.L.-. " Les Compagnons Réunis " à l'O.-. de Gonesse du G.-.O.-.D.-.F.-.

Source http://franckbailly.fr

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Le diable et le satanisme expliqués aux Franc-Maçons

23 Avril 2012 , Rédigé par Jerome Colin Publié dans #Planches

Le 1er principe de la règle en douze points de la Franc Maçonnerie régulière stipule que le premier devoir du Franc Maçon est la croyance en Dieu, un Dieu révélé par les Saintes Ecritures. Or l'adage populaire dit : " Qui croit en Dieu croit au diable ", et les Saintes Ecritures regorgent aussi d'allusions à celui qu'on appelle couramment Satan comme ennemi de Dieu ou des hommes, les conceptions varient selon les religions.

Nous, Francs Maçons, nous nous voulons croyants en un Dieu bon et généreux d'une part et hommes de vertu d'autre part, mais sommes-nous pour autant des pourfendeurs de vices, des Torquémada en tablier ? Les Frères, eux, ont pour but l'amélioration personnelle en éradiquant le vice dans le but de pouvoir ensuite transpirer cette amélioration pour tenter d'améliorer un peu - Un tout petit peu - l'humanité, si tant est que ce soit possible… Mais la question de l'origine des vices n'est pas posée.

La définition de la vertu dans le rituel d'initiation selon le Guide des Maçon, notre rituel, est " Une disposition qui porte à faire le bien ". Or parmi les 7 vertus principales de la religions judéo-chrétienne on trouve 3 vertus théologales, c.a.d qui ont Dieu pour objet. Pour mémoire : La foi, l'espérance et la charité. Donc, par conséquent, si on considère, comme le dit le même rituel d'initiation, que le vice est " l'opposé de la vertu ", alors faut-il en déduire que certains vices auraient pour objet l'opposé de Dieu : le diable ?

Mais alors qui est ce diable, ce Satan, à qui les chrétiens attribuent tous les malheurs du monde ? Qu'est-ce que le satanisme ? En quoi cela consiste-t-il ? Quelle est sont origine ?


L'apparition de Satan tel que nous le connaissons aujourd'hui date du nouveau testament dans lequel il est pour le moins omniprésent. Ainsi St Marc dans son évangile raconte que les pharisiens et Jésus s'accusent mutuellement d'être les agents du Diable : " C'est par le chef des démons qu'il chasse les démons " disent les scribes à qui Jésus rétorque " Comment Satan peut-il chasser Satan ? " (Marc 3 - 22 & 23). Dans la même optique, Luc et Matthieu font de la tentation dans le désert l'épisode clef de la vie du christ : " Alors Jésus fut conduit par l'esprit au désert pour être tenté par le Diable " (Matthieu 4-1).

Soit, mais le problème est que ce " Satan ", ce diable, ne nous a jamais été présenté. L'ancien Testament nous avait laissé l'image d'un Satan plutôt discret, accusateur certes, " empêcheur de tourner en rond " pourrait-on dire, mais nullement puissance du mal. Le peuple hébraïque ignore d'ailleurs le diable qui est totalement absent de l'ancien testament.

Pourquoi ? Parce que Yahvhé, Dieu unique, est loin d'incarner le bien absolu. Il ressemble en cela à ces prédécesseurs car ambivalent, il peut faire beaucoup de bien comme beaucoup de mal : Il lutte sans raison apparente contre Jacob, il tente même d'assassiner Moïse (Exode 4 - 24 & 25). Ce n'est que vers le 7e siècle avant notre ère que les prophètes font des tentatives pour dissocier le mal de Dieu. La solution adoptée est celle d'êtres spirituels bras droit de Dieu à qui ce dernier confierait les tâches ingrates, ces mêmes serviteurs ayant parfois une tendance à faire du zèle, au grand dam de l'Eternel qui, tout parfait qu'il soit, semble avoir du mal à contrôler les ardeurs de ses subordonnés. Ces serviteurs sont appelés des satans, de la racine hébraïque " stn " qui signifie " adversaire " ou " celui qui met obstacle ". Signalons d'ailleurs que le mot diable vient du grec " diabolos " ou du latin " diabolus ", c.a.d " Calomniateur ". Entre l'accusation et la calomnie, la frontière est ténue et elle est vite franchie… Le satan est donc un employé de Dieu qui n'agit qu'avec la permission de celui-ci pour accomplir les basses œuvres et jouer le rôle d'accusateur voire de procureur. C'est donc un satan qui met Job à l'épreuve en lui envoyant des calamités (Job, 1 - 6 à 12, 2 - 4 à 7). Et c'est encore un satan qui, dans le vision de Zacharie (Zacharie 3 - 1), tient de procureur dans le procès de Josué. Dans ce tribunal le satan est d'ailleurs assis à la droite de Dieu.

L'exemple le plus criant de cette dissociation de Dieu et de ses second couteaux est consigné dans le livre de Samuel (24 - 75 & 76) où il est écrit : " Le seigneur envoya donc la peste en Israël depuis ce matin là jusqu'au temps fixé, et il mourut parmi le peuple, de Dan à Beer-Sheva, 70 000 hommes. L'ange étendit son bras vers Jérusalem pour la détruire mais le seigneur renonça à sévir et dit à l'ange qui exterminait le peuple : " Assez maintenant, relâche ton bras ". "

Peu à peu, insensiblement, le satan de l'ancien testament devient autonome par rapport à Dieu. A ce point que, lorsque l'église catholique arrive au pouvoir vers le 4e siècle, celle-ci cherche à laver Dieu de toute intention maligne. Le mal est alors reporté sur Satan qui devient indépendant et à qui on peut désormais mettre une majuscule…

Un exemple de ce basculement nous est fournie par l'affaire du recensement d'Israël, pratique interdite par le loi mosaïque. Dans Samuel (24 - 1) c'est Yahvhé qui pousse David à le faire avant de le sanctionner. Quelques siècle plus tard, dans le 1er livre des chroniques (21 - 1) il est écrit " Satan se dressa contre Israël et il incita David à dénombrer Israël ".

Voilà, l'ennemi est désigné. Et sans le savoir, l'Eglise catholique se rapproche des conceptions païennes qu'elle va combattre avec véhémence. En effet le Satan chrétien n'est pas sans rappeler les anciens Dieux Perses. Dans les mythes perses il existe un dieu suprême, Ahura Mazda, alias Ormuz, et deux esprits jumeaux : Spenta Mayu, le bon, et Ahra Mayu, surnommé Ahriman, le mauvais. D'après les écrits zoroastristes, Ahriman convoitait la lumière, mais pour lui barrer la route, Ahura Mazda, créé le monde, foncièrement bon. Ahriman, en réaction, créé les êtres malfaisants et commence ainsi une lutte incessante entre le bien et le mal. On pourrait voir dans cette légende une ébauche du prologue de St Jean (1-4) : " La lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'on point reçue ".

Il se trouve en plus que dans la mythologie Zoroastriste, Ahriman est représenté par un serpent, tout comme le tentateur de la genèse (chap 3 - 1 et suiv), celui qui pousse Eve à faire manger à Adam du fruit de l'arbre de la connaissance. On pourrait plancher longuement sur le symbolisme attaché au serpent mais cela dévierait du sujet... Ahriman est également secondé par 7 archidémons qui figurent des maux physiques et moraux. La liste de ces maux rappelle tantôt les 7 pêchés capitaux, tantôt les 7 plaies d'Egypte. Ces 7 archidémons sont : L'erreur, l'hérésie, l'anarchie, la discorde, la présomption, la faim et la soif.

Dans l'armée d'Ahriman enfin, on trouve enfin des personnages qui feront partie des légions de Satan selon la Bible: Azazel, Lilith, Léviathan…

Ainsi, dans le nouveau testament, le diable est omniprésent. Il est cité 188 fois sous les noms de Satan, démons, diable, bêtes, ou dragon. Son nombre est donné : 666, chiffre issu de la transcription du nom du 6e empereur de Rome, " César-Néron ", selon l'alphabet hébraïque, ou " César-Dieu " si on utilise l'alphabet grecques. On dira également que 666 était le chiffre de Napoléon Bonaparte. Ce chiffre serait celui de l'imperfection par rapport au 7 divin. Le diable se serait vue attribuer ce chiffre parce, selon certains, 600 serait le chiffre de la fausse religion, 60 celui du commerce avide, et 6 celui de la conduite du monde. On se demande qui a bien pu avancer cette explication mais, en tout cas, quel bon argument pour les antimondialistes aujourd'hui !

L'ennemi est désigné mais l'Eglise, en conférant à Satan le rôle de propagation du mal dans le monde va commettre une terrible erreur : Elle va donner tellement d'autonomie à Satan qu'elle va en faire un égal de Dieu, ce dernier ne pouvant rien contre son action. Un dualisme qui suivra toujours l'église catholique. Un dualisme qui a d'ailleurs servi de fondement à différentes doctrines rassemblées sous le vocable " gnosticisme ". Ces doctrines veulent que le monde soit tellement mauvais et répugnant qu'il n'ait pu être engendré par un Dieu bon et tout puissant. Le véritable salut ne vient alors pas de l'adoration de ce Dieu céleste mais de la connaissance interne, la gnose, qui révèle le véritable Dieu, bon et généreux. Pour mieux installer définitivement le dualisme le concile de Constantinoples, en 533, condamnera la doctrine de l'apocatastase voulant qu'à la fin des temps, le diable serait pardonné. Même Dieu ne peut racheter le diable, n'est-ce pas la preuve de l'égalité de ce diable et de Dieu…

Un fait surprenant tendrais à prouver la bien fondé de cette dualité. La racine hébraïque de Satan est " stn ". En kabbale, " stn " (Sin, Tet, Noun) à pour valeur numérique 359. Or 359 est le 72e nombre premier. Et le Grand Nom de Dieu dans la tradition hébraïque a 72 lettres… Cette dualité serait-elle donc inscrite dans les textes sacrées ?

Pour Corriger le tir l'église catholique se lance dans une vaste opération de terreur. Elle s'ingénie à décrire le diable comme un être physiquement horrible. Le concile de Trente le montre comme un hybride d'homme et de bête : Un corps d'homme, un abdomen de bouc des pieds fourchus, une longue queue, une barde rousse, une peau noirâtre, des cornes et il exhale une odeur de souffre. Encore un rapprochement avec les conceptions païennes puisque ce diable ressemble étrangement au dieu Pan dans la mythologie grecques. Il s'agit quoi qu'il en soit d'un symbolisme bien maladroit : L'aspect physique de Satan traduit la noirceur de son âme et la noirceur de l'âme de son serviteur. D'aucun pourrait parler de délit de sale gueule… Mais il s'agissait avant tout de contrecarrer l'action des artistes du 5e siècle qui représentent le diable comme un beau jeune homme richement vêtu et aux manières gracieuses. Une image qui pourrait plus séduire les fidèles qu'un Dieu tout puissant que personne n'a jamais vu…

C'est aussi à cette époque que fleurissent les manuels de démonologie. On citera pour mémoire le " Malleus malifacrum " (" Le marteau des soricères ") des inquisiteurs allemands Jacques Sprenger et Henri Institori, peudonyme de Henrich Kramer (1486), ou le " De la démonomanie des sorciers " du jurisconsulte français Jean Bodin (1508). C'est enfin l'époque des exorcismes et de la chasse aux sorcières et des soi disant " pacte avec le diable ". On vois alors le diable partout : Dans les cultes païens, dans la médecine, dans les catastrophes naturelles, dans ce que le clergé appelle " l'art noir " et qui n'est autre que l'alchimie, dans les plaisirs en général et en particulier le 1er d'entre eux, la grande peur des religions occidentales : le plaisir sexuel…

Enfin, les légions des ténèbres sont dénombrées. Au XVIe siècle on parle de plus de 44 millions de démons répartis en 6666 légions commandées par 66 princes de l'enfer parmi lesquels Abaddon, Mammon, Belphégor, Alastor, Léviathan, Astaroth… Et j'en passe. Certes tout cela ne représente, paraît-il, qu' 1/3 des armées divines mais on ne peut s'empêcher de crier au délire face à de tels chiffres sur lesquels les théologiens ergotent à l'époque…

Tout cela est tel que la chasse au diable aboutira au résultat inverse. Au XVIIIeme siècle et surtout au XIXe, le statut de Satan se renverse : Il devient avec la révolution française puis la révolution industrielle un symbole de la lutte contre le pouvoir et l'oppression, un symbole d'affranchissement. En 1877, Calvinhac, un des chefs de la libre pensée française déclare dans une réunion publique : " Dieu, c'est le mal. Satan, c'est le progrès, la science, et si l'humanité était mise en demeure de reconnaître et d'adorer l'un de ces deux entêtés, elle ne devrait pas hésiter un seul instant… ". Voilà comment le diable devient l'ami de l'homme.

La littérature s'en fait l'écho avec des gens comme lord Byron qui loue Lucifer d'avoir soutenu Caïn contre la tyrannie divine. Percy Shelley qui dans un " Essai sur le diable et sur les démons " démontre que les chrétiens ont tout fait pour retirer à Dieu la responsabilité du mal et voit dans le diable le symbole de la prise de conscience de cette vérité. Georges Sand enfin qui dans " Consuelo " fait dire à Satan : " je ne suis pas le démon (…) je suis le dieu du pauvre, du faible et de l'opprimé. "

Et ce n'est pas fini : Avec les Frères Lumière, Satan passera au cinéma : Depuis " Le manoir du diable " en 1896 jusqu'à " L'associé du diable " avec Al Pacino en 1997, en passant par " La beauté du diable " (1949), " Rosemary's baby " (1968), " L'exorciste " (1973), " Angel heart " (1985) " Les sorcières d'eastweek " (1987) et surtout la trilogie " Damien - La malédiction " débutée en 1976. Aujourd'hui l'image du diable est plutôt brandie par les groupes de musique rock et ce depuis les années 60 à 70. Les Rolling Stones chanteront " sympathy for the devil " avant que, dans les années 70, le groupe Black Sabbath ou le chanteur Screaming Lord Sutch ne défraient la chronique. Aujourd'hui l'étendard satanique est surtout brandi par les groupes black métal comme Dark Funeral, Dimmu Borgir, Gorgoroth, Mystic Circle, Dark Throne, etc…

Mais il faut avouer que le cinéma, et plus encore le black métal, donne souvent de Satan et du satanisme moderne une image extrêmement faussée, image dans laquelle satanisme, violence et apocalypse forme un mic-mac plutôt indigeste pour les profanes.

Quant à l'idée du culte satanique et des rites sataniques, elle n'est pas récente. Les historiens se déchirent sur la réalité des sabbats, ces rites qu'on appelles parfois " messes noires ". Le manuel de démonologie de Bodin ou le " Malleus maléficarum " affirment haut et fort l'existence des sabbats et donnent des descriptions plus atroces les unes que les autres de sacrifices humains, d'orgies sexuelles à grandes échelles. Et ce n'est pas l'Ordre du temple d'orient fondé en 1912 par l'anglais Aleister Crowley, transfuge de la Golden Dawn, qui le démentira, loin de là... A titre anecdotique, les lieux de cultes sataniques ont même été situés dans les temples maçonniques par le sieur Gabriel Jorgan-Pages, alias Léo Taxil, de triste mémoire. Aujourd'hui, la situation est plus claire…

Le fondateur du satanisme moderne est l'américain Anton Szandor Lavey, un F:. d'ailleurs, qui fonde en 1966 l'Eglise de Satan qui demeure aujourd'hui la principale organisation sataniste, celle qui chapeaute toutes les autres. 1966 est proclamée première année de l'ère satanique. Si les F:. M:. sont en l'an 6002, les satanistes sont en l'an 36.

Le satanisme moderne n'a rien à voir avec les digressions du maléficarum, ni les invectives des curés. Pas question de sacrifices d'enfants ou même d'animaux, pas de sabbats champêtres nocturnes où l'on se rend à califourchon sur un balai et qui se termine par un obsculum obsenum…

Certes le satanisme moderne a repris le coté contestataire du diable tel qu'inspiré des saintes écritures et n'importe quel Franc Maçons serait pour le moins septique à l'écoute de cette doctrine satanique. Ainsi le satanisme moderne affirme haut et fort la non existence de Dieu, création purement humaine. Idem pour le paradis et l'enfer qui ne sont que des moyens de dominer les fidèles au même titre que le pêché originel et son corollaire : Le meilleur outil de contrôle des personnes et des masses : La Culpabilité. Le satanisme moderne se veut seulement une spiritualité athée et d'origine païenne, sans aucune vénération d'un quelconque être supérieur. Satan n'est plus qu'un concept et le satanisme se veut une spiritualité basée non pas sur la vénération d'un Dieu unique qui vous rachètera dans l'autre monde si vous avez beaucoup souffert sur Terre, mais sur l'épanouissement de la personne, l'augmentation de l'intelligence et sur l'accomplissement individuelle. Un démarche certes très initiatique voire, pourquoi pas, Nietzchéenne.

Cette étrange mélange de contestation et d'initiation se retrouve dans les 11 règles sataniques. C'est 11 commandement reflètent plutôt, eux le coté contestataire. De plus il y a 10 commandements dans les religions du livre, il y en a 11 dans le satanisme, encore une forme de contestation… Qu'elle sont-ils ? Citon-en quelques uns : " Ne donnez pas votre opinion à moins qu'on vous la demande ", " Si vous allez dans le repaire de quelqu'un montrez lui du respect, sinon n'y aller pas ", " Ne vous plaignez de rien qui vous concerne pas personnellement ", " Ne tuez pas d'animaux sauf pour vous défendre ou pour vous nourrir " " Quand vous sortez, n'ennuyez personne. Si on quelqu'un vous ennuie, dites lui d'arrêter. S'il continue (…) faites en sorte qu'il ne puisse plus vous contrarier ".

Faisons aussi un détour par la symbolique des nombres. 11, c'est la plénitude du 10 qui symbolise un cycle complet auquel s'ajoute le 1 qui fait du nombre 11 celui de la démesure, du dépassement, de l'outrance dans la symbolique chrétienne. St Augustin dira " le nombre 11 est l'armoirie du péché. ". Mais si le 11 est supérieur au 10 qui représente le cycle accompli, il faut aussi comprendre que 11, c'est quelque chose de nouveau qui commence. Le Dr René Allendy, dans on ouvrage " La symbolique des nombres " publié en 1948, écrit : " 11 est le nombre de l'initiative individuelle mais pas forcement dans le sens de l'harmonie cosmique, car 11 est aussi 1 + 1 donc 2. Or le 2 est le chiffre de la lutte intérieure, de la transgression. ".

L'initiative individuelle, la lutte intérieure, la transgression … Dans le monde profane tout cela est synonyme de péchés, de marginalité, d'un mal être qui peut vous conduire sur le divan du 1er psychanalyste venu... Dans le monde initiatique, nous parlons de tout cela en terme de parcours initiatique…

Cette volonté d'épanouissement et d'initiation qui caractérise le satanisme, on les retrouve aussi dans les 9 péchés sataniques qui, eux, reflètent plutôt le coté développement personnel :

1 - La stupidité.
2 - La prétention.
3 - Le nombrilisme, un sataniste ne donne jamais son avis, il écoute.
4 - Se couvrir de ridicule, sauf pour s'amuser.
5 - Le conformisme.
6 - Le manque de perspective, toujours ressituer un événement dans l'histoire.
7 - L'oubli du passé, comprenez " accepter ce qui est nouveau sans se poser de question. "
8 - La satisfaction béate.
9 - Le manque d'esthétisme.

Signalons tout de suite que ces péchés ne sont en aucun cas mortels ou véniels, étant donné que les satanistes sont avant tout athées, il n'y a pas de condamnation venant d'une autorité supérieure si l'un de ces péchés a été commis… Il s'apparentent alors plutôt à de simples conseils…

Pourquoi 9 ? Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce nombre 9 est des plus intéressants et des plus opportun en la matière. 9, toujours selon René Allendy, c'est le nombre complet de l'analyse totale. Car 9 est un des nombres des sphères célestes et c'est le nombre des cercles de l'enfer, Beaucoup de traditions symboliques voient dans le nombre 9 la synthèse de la terre, du ciel et de l'enfer. Enfin, 9 représente l'ouverture du cercle vers le bas, donc sur le monde matériel, contrairement au 6 qui représente l'ouverture sur le monde spirituel, le cercle du chiffre s'ouvrant vers le haut. 9, c'est enfin 6 + 6 + 6 = 18, 1 + 8 = 9.

Alors certes on peut ne pas être d'accord avec cette doctrine, ces péchés et ces commandements, mais le satanisme doit être traité comme n'importe quelle religion ou spiritualité : il faut en prendre est en laisser…

Revenons un instant sur les croyances d'autrefois. Les manuels de démonologies palabrent à grand renfort de détails scabreux sur des sacrifices d'animaux, sinon humains, des festins de chair humaine sans boisson, et des orgies sexuelles auxquelles nos amis les bêtes sont éventuellement conviées à des fins que la morale réprouve…

Il existe certes des rituels dans le satanisme et la pudeur n'y a pas forcement sa place. Ainsi lors des célébrations sataniques les participants sont vêtus de robes noires mais les jeunes femmes peuvent être plus légèrement vêtus… Mais il faut d'entrée noter que dans les célébrations satanistes, les participants sont en robe noire, donc en deuil, tout comme en maçonnerie. L'attrait de la robe noire dans ces cérémonies est la même que dans la justice judiciaire et le même que le tablier et le costume sombre en maçonnerie : Elle a le mérite de mettre tout le monde sur un pied d'égalité, il n'y a plus de riche, de pauvre, de laid, de beau, il n'y a que des gens égaux, qui ont les mêmes aspirations, en quête de quelque chose à partager par delà les différences. Certes le noir symbolise la mort dans la civilisation occidentale mais dans la tradition initiatique le noir est toujours le préalable au blanc. Ce noir est alors temporaire, et synonyme de préalable à un passage à une lumière d'un grande blancheur, une lumière synonyme de vie. C'est le même processus que dans les danses initiatique des derviches tourneurs qui sont revêtus d'un manteau noir qu'il enlèvent pour apparaître en robe blanche et se mettre à danser. C'est le même processus que lors de l'initiation maçonnique durant laquelle le candidat est plongé dans le noir du cabinet de réflexion préalablement à la réception de la lumière. Et on signalera enfin, dans cette optique, qu'un des nombreux noms du diable est " Lucifer " ce qui veut dire " Le porteur de lumière ", Lucifer qui était aussi le nom du christ jusqu'au IIIe siècle…

On comprend mieux cette vêture et cette aspiration à la lumière à la lueur d'autres symboles présent lors d'une célébration satanique :

- Les 2 bougies qui entourent l'autel : L'une d'elle est blanche, l'autre est noire. Elle représente la passage des ténèbres à la lumière. On ne peut s'empêcher de penser au pavé mosaïque.

- Le calice qui est le réceptacle de tout les bienfaits dans différentes traditions symboliques. Analogue au Graal, il contient l'immortalité et donc la vie. La cérémonie satanique serait donc une célébration de la vie. Fait du hasard ? : Le hiéroglyphe égyptien pour le cœur est un calice… Enfin, ce calice doit contenir un liquide agréable au palais

- Enfin et surtout le symbole du Baphomet. Le Baphomet est une tête de bouc insérée dans un pentagrame dont la pointe est tournée vers le bas. On a tout dit sur ce pentagrame inversé, cette étoile à cinq branches dont la pointe est tournée vers le bas, et sur ce bouc qui attaque le ciel avec ses cornes. Encore une pique à l'église… Il faut dire, pour comprendre tout cela, que le Lévitique (chap 16, verset 15 à 16) parle du sacrifice d'un bouc pour expier les pêchés d'Israël. Le monde judéo-chrétien a donc rapidement fait du bouc un symbole de luxure et de perversion alors que cette interprétation est elle-même une perversion d'autres traditions symboliques.
Le symbolisme attaché au bouc est en effet plutôt positif : Autour de la Méditerranée il est perçu comme un capteur de tout le mal qui peut s'abattre sur une communauté. A ce titre jamais personne n'ennuie les boucs dans les villages. Il est souvent aussi symbole de virilité et de fertilité, donc, par extension, symbole de vie. Dans le même ordre d'idée, en Inde, le bouc est assimilé au feu, plus exactement au dieu védique Agni, dieu du feu. Le bouc apparaît alors comme le symbole du feu d'où naît la vie et la mort.

Il y a d'autres accessoires symboliques utilisées dans les cérémonies sataniques : La cloche, l'épée comme symbole du verbe, le gong… Mais pas question de faire un listing de symboles dont vous avez pu voir qu'ils convergent tous vers la même interprétation.

Ces explications serviront-elles à éloigner la peur du diable ? On peut en doute tant elle est encore présente. Ainsi de nos jours on s'effraie encore lorsqu'on découvre, dans l'actualité, des images de profanations de sépultures dans des cimetières dans lesquels les croix sont renversées, les cadavres exhumés, des slogans peints, de pauvres animaux égorgés. Et lorsque les fauteurs de troubles sont attrapés on se rend compte que tout cela a été perpétré par des adolescents aux cheveux longs, tout de noir vêtus et fan de black métal. Point là de satanisme mais un simple délire de jeunes perturbés, probablement par une famille indigne…Certes pour beaucoup le satanisme est le prétexte de gens mal intentionnés qui répandent la destruction et l'affliction autour d'eux par plaisir sadique. Mais on pourrait dire de même des croisades, qu'elles soient d'hier ou d'aujourd'hui, perpétrées par les grandes religions pour lesquelles la lutte contre le diable a longtemps été un prétexte. Cette peur du diable est revenu en force il y a quelque temps, avec la fin du XXe siècle. La tempête du 26 décembre 1999 y a été pour quelque chose dans l'esprit des gens cultivés. On alors longuement reparlé de l'apocalypse selon St Jean et de la venue de l'antéchrist. L'antéchrist qui n'est d'ailleurs pas le diable lui-même mais un démon incarné selon certains, le fils d'un démon et d'une femme selon St Jérôme.

On a, de plus, du mal a priori à comprendre cette peur du diable issue de l'apocalypse puisque, selon St Jean comme dans toutes les traditions apocalyptiques, le diable perd le combat ultime et du champs de bataille naît un monde meilleur, la terre redevenant alors un paradis, du moins selon St Jean. Mais, toujours selon St Jean, ce paradis sur terre ne s'installe qu'après un jugement dernier dans lequel seuls les bons seront récompensés. Il n'est pas interdit de penser, dés lors, que cette peur du diable serait, quelque part, la peur de soi-même. Plus exactement du mal intérieur, de celui que tout homme peut commettre. Ce mal barrant l'entrée du paradis…

On a prêté longtemps aux prétendus satanistes, aux païens, aux idolâtre les pires vices. Cette idée survie encore de nos jours. Mais, d'un autre coté, au nom de Dieu, qui n'en demandait sûrement pas autant, des hommes soi-disant très pieux ont massacrés de soi-disant infidèles, pillés, torturés, violés, détruits… On se demande alors de quel coté est le vice…

Le satanisme est un sujet bien inhabituel pour une loge de maçons francs et réguliers, qui affirment donc leur croyance en un Dieu révélé, qui prêtent serment sur la bible, le Coran ou la Torah. L'athéïsme des satanistes leur interdit l'accès des loges régulières, d'une part, et les Francs maçons réguliers ne peuvent, d'autre part, se reconnaître totalement dans cette doctrine. Un sujet inhabituel certes, charge à vous mes FF:. d'en tirer l'enseignement que vous voudrez : Simple savoir, connaissance de l'ennemi, ou réflexion plus profonde. Charge à vous donc de réunir ce qui est épars...

[Avant de rendre la parole par la formule rituelle, je souhaiterais remercier le F:. Sam Eched, 33e degré au REAA et membre du Suprême Conseil de Belgique pour sa contribution de kabbaliste sur la racine stn.]

J'ai dit, V:. M:.

Source : http://www.franckbailly.fr

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Le Bouddhisme et le Franc-Maçon

23 Avril 2012 Publié dans #Planches

Une très belle planche, visible en totalité sur le site : http://www.franckbailly.fr

.....II - BOUDDHISME ET FRANC- MACONNERIE

II1 - G ENERALITES

Les deux ont des points communs comme la tradition, la transmission, la connaissance de soi, l'initiation et la recherche de la vérité dans une approche non dogmatique. Les deux traditions insistent sur la perfectibilité de l'homme. Le bouddhisme dit qu'intérieurement l'homme a la nature de bouddha et qu'il peut la réaliser en la débarrassant de ses différents voiles, en se libérant progressivement de l'illusion. La franc-maçonnerie fait référence à une pierre brute qu'il convient de dégrossir, de travailler afin de la rendre cubique ou parfaite.

Pour Lama Denys, l'enseignement du Bouddha se caractérise par sa qualité thérapeutique, de même que l'est une certaine approche de la franc-maçonnerie : soigner la maladie de l'ignorance ou de l'illusion propre à la nature de notre esprit, ce que nous sommes au plus profond de nous-même. Le Bouddha- Dharma est une quête expérimentale et une pratique pour trouver la solution à la question de Socrate, "Connais-toi toi-même".
Il s'agit des fondements d'une spiritualité universelle partagée par l'ensemble des humains, comme personnes dotées d'un esprit.
Dans les 2, il y a quête de la lumière. Dans le Dharma, la nature fondamentale de l'esprit est dite "claire lumière" et a pour qualités la clarté et la lucidité. La démarche du Dharma, non dogmatique et expérimentale, permet de révéler la réalité de notre être et de notre vie. Elle tend à éveiller notre nature véritable à travers une voie médiane entre les approches théiste et athéiste.. L'approche du Dharma est agnostique et ne repose sur aucune notion conceptuelle présentée comme LA vérité. Elle considère comme relatif tout exposé, énoncé, texte ou représentation. La démarche du Dharma est à la fois rationnelle et mystique elle concilie la raison et la logique avec une rigueur extrêmement poussée qui perçoit le caractère relatif des formations intellectuelles. Et de cette intelligence peut naître une percée a-conceptuelle, une expérience d'immédiateté et de participation non dualiste, qui est de l'ordre de l'expérience de la claire lumière.

Une éthique universelle

Se constitue une éthique, religieuse, traditionnelle ou humaniste, qui a l'avantage de ne pas être dogmatique et d'ouvrir sur une éthique globale et universelle. Elle s'appuie sur une aspiration commune : tous les humains souhaitent éviter le malheur et la souffrance. Dès lors, tous se rejoignent dans le principe de la non-violence et dans celui de ne pas faire subir à l'autre la violence que l'on ne veut pas connaître soi-même. Cette règle d'or, présente dans toutes les traditions et religions, est le fondement de l'éthique du Dharma.

Entre religion et philosophie

Selon le lama Denys, "Il s'agit de savoir si la franc-maçonnerie est une voie spirituelle complète, c'est-à-dire susceptible de conduire à une pleine et authentique réalisation spirituelle. Elle est en tout cas une excellente dynamique de quête non dogmatique et fraternelle, dans le contexte occidental. Elle est donc un complément au Dharma, mais n'est ni obligatoire ni nécessaire. La pratique du Dharma se suffirait à elle-même. Ce choix relève de chacun et de sa recherche."

Dharma et franc-maçonnerie

I- Les conditions d'admission
Aujourd'hui, n'importe qui peut prendre refuge; sans formalité. Il suffit de le demander, où presque. Il en va naturellement autrement pour être ordonné. L'ordination est généralement laissée à l'appréciation du maître du candidat. Mais encore de nos jours, au Japon, le postulant doit attendre à la porte du monastère, toute une nuit, voire plusieurs jours, admission à l'ordination n'étant accordée qu'après la troisième requête.

Du temps du Bouddha des conditions d'admission étaient requises, pour les moines comme pour les laïcs.
En ce qui concerne les laïcs, un certain nombre d'exclusions existaient d du temps du Bouddha pour être admis comme disciple. Les moyens d'existence non justes, c.a.d non conformes à la cinquième étape de l'octuple sentier : vivre du trafic des êtres (y compris des animaux), les tuer ou les maltraiter,(pêcheur ou boucher), vendre de la viande ou des poissons, de l'alcool ou des armes. A rapprocher avec le moderne d'être libre et de bonnes mœurs maçonnique.. En revanche, notre morale sociale admet les professions de boucher, éleveur pour la viande, pêcheur …. Cette différence est notable. Il faut comprendre que la franc-maçonnerie est empreinte de judéo-christianisme et que celui-ci n'a pas condamné la chasse ni la pêche. La grande différence d'approche est que, dans les monothéismes, les êtres n'ont qu'une seule vie et que seuls les humains ont une âme leur permettant d'accéder au salut. Les animaux sont des créatures inférieures de Dieu dont l'homme peut disposer, avec cette limite que leur maltraitance est un péché.
Pour être admis comme disciple du Bouddha, la première qualité était la vue juste (premier pas sur le Noble Octuple Sentier) : l'acceptation de la loi du karma et du caractère insatisfaisant et illusoire du samsara, de l'omniprésence de duhkkha que l'on traduit souvent, d'une façon assez réductrice, par souffrance.
Cela correspond à l'exigence, dans la franc-maçonnerie traditionnelle, de croire en un Dieu révélé et en l'immortalité de l'âme. Au début du XIXe siècle, la Grande Loge Unie d'Angleterre a décrété que les bouddhistes étaient initiables parce qu'ils ont une conception impersonnelle et apophatique de l'absolu, et admettent de surcroît l'ordonnancement général du cosmos par la loi universelle (Dharma) qui régit les modalités de la délivrance, ce qui leur permet de devenir maçons;
Dans la franc-maçonnerie dite libérale, la différence est plus grande. Il ne s'agit plus, pour tous ses adeptes, d'une voie spirituelle, mais plutôt d'un humanisme pratique, d'une société de pensée et de réflexion (un laboratoire d'idées) au service du progrès humain, indépendamment des options spirituelles, philosophiques ou religieuses de chacun de ses membres. Il s'agit d'un autre type d'engagement, dont la compatibilité ou l'incompatibilité avec le bouddhisme ne se pose même pas, puisqu'il s'agit d'un engagement d'une autre nature.
Etre disciple du Bouddha répond à l'exigence des Constitutions d'Anderson d'être à fidèle une religion de son pays. : ";Un maçon est obligé, en vertu de son titre, d'obéir à la loi morale ; et, s'il entend bien l'art, il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin sans religion "
Aujourd'hui, laissant à eux-mêmes leurs opinions particulières, on trouve plus à propos de les obliger seulement à suivre la religion sur laquelle tous les hommes sont d'accord. Elle consiste à être bons, sincères et gens d'honneur, par quelque dénomination ou croyance particulière qu'on puisse être distingué d'où il s'ensuit que la maçonnerie est le centre de l'union et le moyen de concilier une sincère amitié parmi les personnes qui n'auraient jamais pu sans cela se rendre familières entre elles.
Les francs-maçons étaient obligés de professer la religion catholique ; depuis quelque temps on n'examine pas sur cela leurs sentiments particuliers pourvu toutefois qu'ils soient croyants, fidèles à leur promesse et gens d'honneur et de probité.
A rapprocher des déclarations du Dalaï Lama selon lesquelles il ne faut pas abandonner sa religion mais bien peser les avantages que peut apporter la pratique du bouddhisme. En revanche, la porte est grande ouverte à ceux qui n'ont plus aucune attache religieuse..
Cette condamnation implicite du prosélytisme concorde avec l'interdiction des polémiques religieuses en loge et est dans le droit fil de l'enseignement du Bouddha.
Cet aspect correspond, dans la franc-maçonnerie traditionnelle, au fait de ne pas renier sa religion. Ainsi, dans la cérémonie de réception au premier degré du rite écossais rectifié, le vénérable maître dit au candidat, lors du deuxième voyage : Celui qui rougit de la religion, de la vertu et de ses frères est indigne de l'estime et de l'amitié des maçons.

L'ordination monastique.
D'abord, il fallait la vouloir vraiment, avec une intention pure et désintéressée, et ne pas la solliciter pour des motifs mercenaires, comme il est dit au rectifié.
L'histoire du médecin Jivaka est significative. Ce médecin attitré du roi Bimbisara, très réputé en son temps, avait été placé au service du Sangha du Bouddha par son souverain. Il suggéra au Bouddha de ne plus admettre dans l'ordre ceux qui souffraient de lèpre, eczéma, tuberculose ou épilepsie afin d'empêcher ceux qui étaient atteints par ces maladies d'entrer dans la communauté pour s'y faire soigner gratuitement par Jivaka. Etaient aussi exclus de l'ordination les soldats en service actif pour le roi, les condamnés en fuite … Les femmes mariées devaient avoir la permission de leur époux et les enfants de leurs parents. En revanche, l'ex-épouse d'un moine ,la veuve d'un moine n'avait pas à donner la permission à son époux mais le Sangha prenait en charge cette veuve et ses éventuels enfants.
Le rapprochement s'impose avec le devoir du maçon de secourir la veuve en déposant une obole dans le tronc qui porte son nom dans certains rites (au rectifié : le tronc aux aumônes). Le Bouddha n'accordait aucune importance à l'origine sociale de ses disciples, instaurant la hiérarchie à l'ancienneté pour casser le système des castes. De même admit-il les femmes dans le Sangha,
Position courageuse du Bouddha, concernant les militaires, puisque lui-même était de la caste des nobles et guerriers (les kshatrias). On s'aperçoit que la naissance n'avait pas d'importance en tant qu'origine sociale mais en avait sous l'aspect de la liberté qu'elle conférait ou refusait. Par rapport aux femmes, enfants, esclaves, militaires, fonctionnaires, appartenant au roi, etc., qui, ne jouissaient pas de liberté ni d'autonomie, le Bouddha tint compte de leur situation de naissance, pour ne pas troubler l'ordre public et permettre au Sangha de se développer harmonieusement dans la société de son temps.
Les Constitutions d'Anderson précisent aussi que les maçons doivent être hommes de bien et loyaux, nés libres, d'âge mûr et circonspects, ni serfs ni femmes. Selon la tradition, les esclaves, les eunuques, et ceux affligés des trois B : boiteux, borgnes et bossus étaient exclus de l'initiation, en tant que mineurs civils, ou parce que leur imperfection physique traduisait une dysharmonie spirituelle. Cette triple exclusion relevant de l'opératif, ceux qui en étaient atteints étant inaptes au métier. On trouve ces mêmes interdictions en ce qui concerne l'ordination des prêtres .
Dans la franc-maçonnerie du XVIIIe, il y eut beaucoup d'aristocrates, donc de militaires, et aussi de nombreuses loges militaires. La franc-maçonnerie prétend permettre à ses adeptes de se libérer et d'aller à la lumière, sans que ces notions soient précisées afin d'être compatibles avec les différentes fois religieuses. De même le Bouddha ne prétendit-il pas pouvoir délivrer le monde entier mais soutenait que seuls pouvaient s'émanciper ceux qui, par une disposition karmique favorable, avaient des oreilles pour entendre ... comme dans l'Evangile !
La franc-maçonnerie essaie de déterminer qui est initiable en tenant compte de ses mœurs de son mode de vie et de ses moyens d'existence. Autre aspect: le candidat à l'ordination devait avoir un certain âge, était soumis à enquête et interrogé., devait aussi avoir un parrain. Un temps de probation était exigé. Pour recevoir l'ordination supérieure, il fallait être reconnu par un conseil composé d'au moins dix membres et dont ne pouvaient faire partie que des anciens. Le candidat devait promettre d'aimer ses compagnons, etc.

Profane sous le maillet. Une période de probation de quatre mois était exigée des candidats venant d'une autre école religieuse, sauf celle des jatilas (les ascètes aux cheveux tressés) ou appartenant au clan des Sakyas. Durant la période de probation, les membres du Sangha observaient si le candidat convenait.

Apprenti : La cérémonie d'un novice était simple. Après s'être rasé la tête, il devait répéter trois fois : " Je prends refuge en le Bouddha, je prends refuge en le Dharma, je prends refuge en le Sangha "comme aujourd'hui encore pour devenir disciple laïc. Au début, le novice devait s'engager à respecter dix règles négatives.

Compagnon; La pleine ordination, qui conférait les droits d'un vrai moine, exigeait la présence d'au moins dix moines ordonnés depuis au moins dix ans. En cas de force majeure, cinq moines anciens suffisaient. Le novice devait avoir trouvé parmi les anciens un précepteur qui accepte de le proposer à l'ordination majeure. Le candidat s'agenouillait en joignant les mains et disait, par trois fois " Vénérables, je demande au Sangha l'ordination, puisse le Sangha m'élever jusqu'à lui par compassion ! "
Le consentement se faisait tacitement. Aucune objection n'ayant été formulée, un des anciens disait " Vénérables, que le Sangha m'entende ! " X demande l'ordination au Vénérable X (président du conseil), il demande l'ordination par l'intermédiaire du Vénérable Y (précepteur). Si cela paraît juste au Sangha, que le Sangha ordonne Untel par l'intermédiaire du précepteur Y. Telle est ma requête13) Après quelque temps, la cérémonie d'ordination fut étendue de telle sorte que le novice, qui avait déjà été questionné auparavant en privé devait confirmer son aptitude à l'ordination en répondant publiquement à des questions. Le président lui demandait
Es-tu un homme (c'est-à-dire pas un eunuque) et un être humain (c'est-à-dire pas un naga -sorte de serpent- sous forme humaine) ?
Es-tu un homme libre ?
Es-tu libre de dettes ?
Es-tu hors du service du roi ?
Es-tu pleinement âgé de vingt ans ?
As-tu un bol à aumônes et les robes de moine ?
Quel est ton nom ?
Quel est le nom de ton précepteur ?
Si le novice répondait à toutes ces questions de manière satisfaisante, son ordination était confirmée. Les moines sont encore ordonnés de cette façon de nos jours.
Les novices devaient suivre la direction de leur précepteur durant au moins cinq ans, mais dix ans en règle générale. Les moins doués pouvaient rester sous la coupe de leur précepteur toute leur vie.

Maître : Dix ans après son ordination majeure, le moine devenait un ancien (thera) et pouvait à son tour prendre en charge des novices en tant que précepteur et faire partie du conseil de l'ordre.
Passé maître :. Au bout de vingt ans, il devenait un grand ancien (mahathera).
Démission et réintégration : Pour quitter le Sangha, il suffisait de quitter la robe jaune et cela n'entraînait aucune disgrâce sociale.
L'ex-moine pouvait réintégrer l'ordre, mais à condition de recevoir une nouvelle ordination et de ne pas s'être engagé dans une autre école. Le moine Citta quitta et réintégra quatre fois le Sangha et cela ne l'empêcha pas de devenir un arhat.
Engagement : A noter que chaque engagement était pris trois fois. Le Bouddha enseigna sept conditions de bonheur pour le Sangha.

Aussi longtemps que les moines tiendront des assemblées fréquentes et suivies par nombre d'entre eux, le Sangha prospérera et ne déclinera pas.
Aussi longtemps qu';ils se rencontreront en harmonie, prendront des décisions en harmonie et assumeront leurs fonctions en harmonie...
Aussi longtemps qu'ils n'autoriseront pas d'innovations et n'aboliront pas ce qui fut autorisé, mais procéderont selon la règle et la discipline...
Aussi longtemps qu'ils honoreront, respecteront et écouteront les aînés de grande expérience, ordonnés depuis longtemps, les pères et les instructeurs de l'ordre...
Aussi longtemps qu'ils ne tomberont pas en proie aux désirs qui conduisent à la renaissance...
Aussi longtemps qu'ils préféreront les habitations de la forêt...
Aussi longtemps qu'ils apprécieront que des compagnons du même esprit viennent à eux...
Aussi longtemps que les moines se tiendront à ces sept conditions, le Sangha prospérera et ne déclinera pas.
On trouve dans ces prescription les principales règles maçonniques : aimer ses frères (et/ou ses soeurs), obéïr aux règlements généraux et aux supérieurs de l'ordre, ne jamais innover mais suivre scrupuleusement les rituels et les règles, accomplir ses charges avec régularité et ponctualité, demeurer dans la vertu et la frugalité, être prêt à accueillir de nouveaux membres dans le respect de la tradition, etc.
Le Bouddha prêcha aussi la solidarité. Découvrant un moine atteint de dysenterie et laissé sans soin, il admonesta ses voisins : " Moines, vous n'avez ni père ni mère pour s'occuper de vous. Si vous ne prenez soin les uns des autres, qui, je vous le demande, le fera ? Moines, quiconque d'entre vous prendrait soin de moi si j'étais malade doit prendre soin de son camarade moine malade Cette solidarité était d'ailleurs plus : la compassion.
La référence suprême du maçon est le Grand Architecte de l'Univers, formule assez souple pour être acceptable par les fidèles de toutes les religions, soit comme Dieu soit comme bouddhéité, puis, les règles traditionnelles. Ce n'est certes pas le Grand Maître, lui-même occupant une fonction à titre transitoire et soumis aux règles qu'il promet de respecter. Les dernières paroles du Bouddha furent de refuser de désigner un successeur autre que le Dharma ! On observera aussi une hiérarchie devant être respectée dans le but de maintenir l'harmonie, fondée sur le mérité et l'ancienneté ; le refus de recevoir les eunuques ou ceux atteints de certaines difformités ; le contrôle de l'identité du postulant et un ensemble de critères d'aptitude, comme il en existe pour être initiable ; la qualité de membre du Sangha par reconnaissance des anciens et de ses pairs. La volonté propre du candidat. La nécessité de tenir des assemblées fréquemment et régulièrement. L'exigence d'une certaine ancienneté dans la maîtrise pour pouvoir initier à son tour, etc.
Enfin, le Bouddha accorda une grande place à l'amitié entre les moines pour qu'ils puissent vivre en harmonie et progresser vers l'éveil : " Vraiment, cette vie religieuse consiste en l'amitié de ceux qui aiment le bien, en leur compagnonnage, en leur camaraderie. Un moine qui est un ami du bien, un compagnon et un camarade, doit certainement développer et cultiver ce Noble Octuple Sentier (pour la libération de son compagnon comme pour la sienne propre).
A rapprocher la méthode du Bouddha pour régler les conflits, à base de consensus, afin que l'harmonie de la communauté ne soit pas troublée, et l'exigence pour le récipiendaire de désigner tout frère de l'assistance avec qui il aurait un conflit et de faire la paix avec lui. Cette exigence vaut implicitement pour toute tenue de la loge.
Enfin, à plusieurs reprises, le Bouddha insista sur le fait que la véritable noblesse (un vrai brahmane) ne relevait pas de la naissance mais des qualités de cœur ce qui est à la base des degrés blancs du RER, où le chevalier novice doit, pour devenir chevalier bienfaisant de la cité sainte, se constituer un blason, avec une devise.
De ces rapprochements, il découle que, pour entrer dans la voie du Bouddha, il fallait déjà la vue juste, qui est suggérée dans les Quatre Nobles Vérités : un constat du caractère insatisfaisant du samsara et une perspective de salut, ou de libération. De même, pour être initiable en franc-maçonnerie, du moins la franc-maçonnerie traditionnelle, il faut accepter la perspective d'une transcendance et avoir confiance en la possibilité de salut. Telle est la première condition.
Tel qui fut refusé dans le premier Sangha des moines pour cause de maladie pouvait y être admis une fois guéri. On encore pour une question d'âge. Un âge minimum était requis, mais les vieillards ne pouvaient non plus être admis. Il y a un temps pour tout. Et des heures, en franc-maçonnerie...
Dans les deux traditions, des structures régulières et des conditions particulières sont requises, conditions minimales pour un disciple laïc, plus exigeantes pour un moine ou une nonne. Ces conditions ont été rendues nécessaires, dans le premier Sangha, dès qu'il a connu un certain développement et que le Bouddha lui-même ne put plus tout accomplir en personne, et a fortiori après son parinirvana. Les rites maçonniques se sont fixés au fil d'une longue histoire ;ils répondent à des nécessités vérifiées expérimentalement plus que fondées sur des sources historiques bien établies, dont René Guenon disait qu'elles étaient d'origine non humaine.
Quant au but, il demeure une réalisation spirituelle dont la mise sur la voie ne peut se faire que dans le cadre prescrit, comprenant obéissance aux lois et à la hiérarchie traditionnelle mais qui doivent aussi être dépassées, voire abandonnées pour atteindre l'ultime. La réalisation est indépendante de la position du disciple dans la hiérarchie : du temps du Bouddha, sont recensés vingt et un laïcs ayant obtenu l'état d'arhat, liste qui n'est pas exhaustive, et il est fait allusion aussi à quelques laïcs dont les noms ne sont pas mentionnés.
L'ultime ne dépend pas d'une quelconque hiérarchie (en grec : le pouvoir de la sainteté) pourtant nécesaire, à la fois comme référence et comme guide. Le Bouddha a comparé son enseignement à une barque nécessaire pour traverser le fleuve du samsara mais devenue inutile ensuite. Et ses dernières paroles ont été : " Soyez à vous-même votre propre lumière "

De la pratique du geste et de l'arrêt du geste dans les deux traditions

" Avec notre corps, tout notre corps et en restant immobile, trouver la vraie lumière. "
" Nous pouvons voir la vraie lumière quand nous ouvrons nos yeux dans la nuit et que nous écoutons de nos oreilles le vent qui ne souffle pas.
Quand notre corps, tout notre corps, a sa tension profonde en restant immobile, nous pouvons trouver la véritable illumination. "
Ces aphorismes ont pour auteur un député, conseiller d'Etat, philosophe à ses heures, mort à Paris en 1824, un certain Marie-François-Pierre Gonthier de Biran dit Maine de Biran.
Deux phrases peuvent résumer, l'attitude juste du corps et de l'esprit dans toutes formes de pratiques spirituelles.
" Avec notre corps, tout notre corps et en restant immobile, trouver la vraie lumière. " Ces quelques mots ont éclairé d'un jour très différent, l'esprit et le sens de la transmission dans une tradition authentique, ce qui est le cas, bien entendu, du bouddhisme et de la franc-maçonnerie.
La franc-maçonnerie est, un lieu privilégié d'expérience, de pratique où nous pouvons accéder à la vraie lumière, non par l'intellect, par les pensées discursives ou par des spéculations métaphysiques mais avec notre corps, avec la pensée du corps, révélée, réveillée par les effets du rite.
Nietzsche, qui écrit dans ses Fragments : " Il est admis que tout l'organisme pense, que toutes les formations organiques participent au penser, au sentir " (Fragments, 40).
Engagé sur une voie initiatique, il y a urgence à mettre un terme au bavardage. Ce peut être un préalable essentiel au déconditionnement de l'esprit qui nécessite bien plus que le temps de silence imposé sur la colonne d'apprenti, sur la colonne du septentrion, pour que, selon une formule de Swami Prajnanpad "que nos pensées ne soient pas des citations, nos émotions des imitations et nos actions des caricatures " ?
Pour aboutir à ce déconditionnement, pour pallier les insuffisances du langage des mots, la franc-maçonnerie dispose des outils remarquables que sont les symboles de l'Art Royal complétés ou inspirés des symboles fondamentaux de la science traditionnelle antique.
Ces outils nous ont été transmis avec le mode d'emploi : le rite. C'est l'accomplissement du rite dans ce qu'il a de gestuel qui est le véhicule véritable de la transmission et assure la pérennité de la tradition.
C'est le geste rituel qui rend le symbole agissant .Le rite n'est pas uniquement une cérémonie de mots mais une succession de gestes strictement réglementés qu'il importe de pratiquer de façon rigoureuse, exactement. L'étymologie du mot rite est " action correcte "
C'est la rigueur de la pratique qui en garantit les effets par un conditionnement gestuel avec notre corps, tout notre corps. Ce conditionnement a la particularité de déconditionner.
Deshimaru invité en tenu a été intéressé, par la rigueur de la cérémonie, la méthode, le comportement des maçons en loge, la vigilance qui préside aux travaux.
Le bouddhisme accorde une importance toute particulière à la notion de vigilance. L'une des dernières paroles du Bouddha n'est-elle pas : " Ô moines, soyez vigilants, soyez vigilants ! " Le temple maçonnique et le temple bouddhiste sont avant tout des lieux de vigilance et de silence. Le silence, le seul temple, selon Maeterlinck.

La recherche de la vérité, l'objet si souvent défini de nos travaux maçonniques Deshimaru en donnait la solution : " Ne cherchez pas la vérité, ne coupez pas les illusions, simplement, laissez passer les pensées sans rien vouloir fuir, sans rien vouloir saisir, concentré sur la posture de méditation, la posture juste, parce que c'est l'attitude juste du corps qui détermine l'attitude juste de l'esprit. "
C'est le rite qui met le symbole en action dans le silence de la loge où le corps participe selon des règles de conduite qu'il importe de vivre correctement.
L'expérience du Zen auprès de Taïsen Deshimaru, peut confirmer qu'est bien là l'essentiel de la méthode maçonnique.
Les traditions ont en commun un certain nombre de principes dominants. Elles enseignent que , pour aboutir à la connaissance, à l'éveil, au satori, à la lumière c'est un itinéraire du dedans. C'est à l'intérieur et qu'il faut procéder par simple décantation, dans l'immobilité et le silence. D'ailleurs le Bouddha aurait dit à ce sujet : "Dans ce corps de six pieds de long se situe le monde, l'origine et la fin du monde, et le chemin qui conduit à l'éveil. " Donc, vous voyez, rien de mystérieux, rien de surnaturel, mais, bien au contraire, le retour aux conditions normales, originelles, dans l'unité du corps et de l'esprit. Et parce qu'il n'y a de connaissance que de l'être entier, les gestes, et surtout l'arrêt du geste, la méditation, auront un rôle capital dans la pratique d'une tradition. Arrêter le geste revient en quelque sorte à tarir le foyer d'origine où s'alimente la chaîne de réflexes qui construit notre mental et à laquelle nous identifions notre ego.
Pour le monde de plus en plus, c'est le Bouddha Sakyamouni, Bouddha historique tel qu'il est représenté depuis des siècles, qui symbolise la perfection de la pratique de la méditation, de la paix intérieure et de la sagesse. La vraie sagesse est une sagesse du corps.
Notre culture, la culture religieuse méditerranéenne, n'a pas toujours négligé le comportement du corps sans pour autant s'asseoir à même le sol en pliant les jambes comme une grenouille. Notre frère Louis Pauwels, disait : " S'il suffisait de s'asseoir en pliant les jambes pour avoir le satori, toutes les grenouilles auraient le satori. " Un jour, on lui demandait : " Comment sais-tu que les grenouilles n'ont pas le satori ? " Il a répondu : " Ca m'est égal, je ne veux pas être une grenouille ! "
Les pharaons des temples de l'Egypte ancienne sont sculptés bien droits sur leur siège, jambes pendantes, légèrement écartées, les pieds reposant sur le sol comme d'ailleurs le Bouddha du futur, le Bouddha Maitreya, qui est souvent représenté assis sur un siège, à l'européenne.
On peut méditer debout, couché, assis sur une chaise, sur un tabouret tout siège qui permet d'avoir une bonne bascule du bassin. Dans le temple maçonnique comme dans le temple bouddhique, c'est mieux ensemble, fondus comme le miel dans le lait, fondus comme l'immobilité dans le silence, " l'ego s'y dissout comme un morceau de sucre ", disait Ramana Maharshi, ce sage de l'Inde.
Il s'agit de se libérer par son corps, par une meilleure présence à soi-même dans le sensible vigilant.. Les gestes et l'arrêt du geste développent, plus encore dans un contexte moderne agité, une éducation physique du spirituel. Sensei disait : j'éduque, il ne disait pas j'enseigne. Eduquer,est un mot qui prends un sens très noble dans un contexte initiatique traditionnel. L'étymologie du mot éduquer est i : éducateur, educare, ducere, conduire.
La franc-maçonnerie est une forme d'éducation que les tendances de notre formation qui accorde un intérêt excessif aux arabesques de la pensée, transforment trop souvent en babillage.
Dans la tradition bouddhiste comme dans la tradition maçonnique, les gestes et l'arrêt du geste transmis exactement auront un rôle essentiel pour que soient réunies les conditions les plus favorables de l'aventure intérieure.

II2 - L'OCTUPLE SENTIER ET LES CATHECHISMES MACONNIQUES:

la compréhension juste :
Un maçon est un homme libre et de bonnes mœurs ami du riche comme du pauvre si ils sont vertueux ; un maçon doit évaluer la valeur doit s'évaluer sur des qualités morales ; l'estime ne doit se mesurer que selon la constance et l'énergie que l'Homme apporte à la réalisation du bien.
Un maçon doit se rappeler qu'il ne suffit pas à l'Homme d'être mis en présence de la vérité pour qu'elle lui soit intelligible ; la lumière n'éclaire l'esprit humain que lorsque rien ne s'oppose à son rayonnement. Tant que les illusions et les préjugés nous aveuglent, l'obscurité règne en nous et nous rends insensible à la valeur du vrai.

la pensée juste :
Un maçon doit se défier de lui-même et craindre de porter un jugement avant d'avoir fait appel aux lumières de ses frères

la parole juste :
Le maçon doit se rappeler de ses 3 paroles :
- frappez et on vous ouvrira (la porte du temple )
- cherchez et vous trouverez (la vérité )
-demandez et vous recevrez (la lumière )

la conduite juste :
Vaincre mes passions, soumettre ma volonté et faire de nouveaux progrès (dans la maçonnerie )
Un maçon doit pratiquer la vertu en préférant à toute chose la justice et la vérité, la rectitude et la justice envers ses semblables

les moyens d'existence justes :
Un maçon se reconnaît à sa façon d'agir, toujours équitable et franche, à son langage loyale et sincère, à la sollicitude fraternelle qu'il manifeste pour tout ceux à qui il est rattaché par des liens de solidarité

l'effort juste :
Il se traduit par les 3 degrés du maçon mais également par les 3 voyages qui lui montrent les chemins qui mènent à la vérité


la mémoire juste :
Le maçon doit se rappeler le dénuement de l'enfant qui vient au monde, qu'il a promis sincérité et franchise, humilité, désintéressement pour apprendre à se priver sans regret de tout ce qui peut nuire à son perfectionnement

la concentration juste :
En atelier, le maçon prends un temps de recueillement pour laisser les difficultés sur le parvis ; il doit être dans l'Ici et Maintenant pour être tout à ce qu'il fait et le faire bien juste comme il faut sans excès de zèle.

J'ai dit

Source : http://www.franckbailly.fr

 

 

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Equivalences ?

22 Avril 2012 , Rédigé par jb Publié dans #Planches

Je connais très bien le RER , rite dans lequel j'ai été initié et duquel j'ai gravi les différents grades ; de même le REAA pour être comme on dit dans les " degrés administratifs" ( et pourtant follement initiatiques).Je connais trop peu Emulation ainsi que la Marque ou la S.A.R. de Jérusalem pour en parler savamment.

Pour les deux premiers rites, je suis formel : seul les suisses Grand Prieuré d'Helvétie et S.C. de Suisse ont passé des traités d'"équivalences" qui ne signifient RIEN au plan strictement et rigoureusement initiatique ! L'esprit des rites est différent : le RER (version JB WILLERMOZ Convent de WILLEMSBAD 1786) est chrétien et réservé aux chrétiens ( ou à ceux sincèrement décidés à le devenir...) ; le REAA ( qui est pour moi d'abord un rite de hauts-grades avant d'être historiquement symbolique ! Voir sur ce point une étude magistrale du T.Ill.F. Pierre NOEL )est plus ouvert puisqu'à CHARLESTON les gentlemen ayant "complété" de 25 à 33 le Rite de Perfection apporté par S. MORIN étaient pour certains chrétiens et d'autres juifs ...

La "cohérence" intrinsèque est différente : le RER est quasiment de la seule plume de WILLERMOZ alors que le REAA est constitué d'apports et de rédacteurs divers et éclectiques ; le RER comprend TROIS classes une symbolique en QUATRE grades App. Comp. Maître et Maître X ; l'Ordre Intérieur du REGIME et non du Rite Ecuyer Novice et C.B.C.S. et notamment a fait disparaître tout héritage "templier" ainsi que les degrés dits de "vengeance" ( les grades à poignards comme disait WILLERMOZ).Le REAA constitue aujourd'hui au delà des trois degrés symboliques classiques une cohérence structurelle sinon de contenu se répartissant entre la Loge de Perfection ( 4° au 14°) dont la problématique est d'assumer la recherche de la Connaissance dans le cadre du suivi du drame hiramique , le Chapitre ( 15°, premier vrai grade chevaleresque, au 18°) dans lequel la thématique est d'assumer la seconde construction du Temple dans le partage et l'effusion de l'expérience de l'AMOUR fraternel , l'Aréopage enfin regroupant les degrés du 19° au 30° ( ce dernier constituant le terme ultime de la communication du contenu rituélique du REAA) et qui constituent des préparations à une ACTION individuelle, personnelle et responsable (devant soi, l'Ordre et pour les esprits traditionnels le GADLU qui constitue le PRINCIPE CREATEUR et justifiant la réflexion comme la démarche) ;
Les degrés suivants sont faussement dits administratifs puisqu'ils comportent une VRAIE initiation. Surtout ils consacrent les FF. qui y sont cooptés par le S.C à des missions spécifiques d'explication, de propagation de l'esprit de l'Ordre dans le respect des deux devises écossaise et des S.C. ORDO AB CHAO - DEUS MEUMQUE JUS.

Je ne vois donc aucun rapport si en tant que Maître Ecossais de St ANDRE j'étais amené à visiter un Chapitre : il n'y a strictement rien de commun ni dans le symbolisme, la gestuelle, la démarche etc... De même entre Ecuyer Novice et Rose-Croix comme CBCS et Chevalier Kaddosch ! Non vraiment rien ...

Autre chose est de chercher à retrouver des sources communes ayant donné naissance à des développements rituéliques différents : p.ex. le 13° du REAA (Chevalier de R. Arch) et la Sainte Arche Royale de Jérusalem ( du moins au simple niveau de Compagnon ; car la particularité de ces "side-degrees" est de comporter un ésotérisme particulier par office au sein du degré...Le TEZ et les Principaux entre autres...

J'en ai déjà beaucoup trop dit !

Frat.
J.B.
REAA 7 et +
OR.: de Nantes

Source : http://www.franckbailly.fr/

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La Franc-Maçonnerie et l'Eglise Catholique

22 Avril 2012 Publié dans #Eglise catholique et FM

Les relations entre l’Eglise catholique et la Franc-maçonnerie ont toujours été tendues et tourmentées, pratiquement depuis le début de la Franc-maçonnerie spéculative, et plus particulièrement à partir de 1738, date à laquelle les Francs-maçons furent frappés d’excommunication.

Jugés par le uns comme justifiées, pas d’autres comme inappropriées, les condamnations émises par Rome n’ont laissé personne indifférent.

De franchement antagonistes, puis tumultueuses, les relations entre ces « deux forces morales » se sont peu à peu dédramatisées, puis apaisées. Des efforts de meilleure connaissance réciproque ont été déployés de part et d’autres, notamment de la part de personnalités catholiques éminentes, au premier rang desquelles il convient de citer le Révérend Père Michel Riquet pour le rôle majeur de conciliation qu’il s’est toujours efforcé de jouer pour parvenir, au-delà d’une meilleure compréhension mutuelle, à un certain rapprochement.

Aujourd’hui les Frères catholiques ne se sentent plus en faute à l’égard de Rome d’appartenir à la Franc-maçonnerie régulière, de Tradition.

Des interrogations, des ambiguïtés et des zones de flou demeurent, même si la Franc-maçonnerie ne fait plus l’objet d’une condamnation explicite.

 

L’Eglise et la Franc-maçonnerie opérative.

La Franc-maçonnerie s’est efforcée, dès avant sa création sous forme de Grande Loge, le 24 juin 1717, d’affirmer et de formaliser juridiquement sa filiation historique avec la Maçonnerie opérative.

On sait que déjà, bien plus tôt dans l’histoire de la confrérie, des Anciens Devoirs (« Old Charges »), manifestement « spéculatifs » (tels que le manuscrit Sloane, vers 1700), affirmaient cette filiation (cf Module n°1).

Le point culminant sera atteint en 1723, lorsque paraîtront les Constitutions d’Anderson qui, à la manière des Anciens Devoirs et très exactement sous leur forme et structure interne, présente la Franc-maçonnerie comme héritière des us et coutumes et spiritualité de « l’antique métier de Maçonnerie ».

Et ce faisant, Anderson et Désaguliers, dont il est connu qu’il a puissamment contribué à créer la Franc-maçonnerie sur les fondements spirituels de la Maçonnerie opérative, se sont appropriés et nous ont ainsi rendus héritiers, jusqu’à la fin des temps de la Franc-maçonnerie régulière, ou de Tradition, de la spiritualité de nos ancêtres, les Maçons opératifs.

Or cette Maçonnerie opérative était très religieuse, profondément catholique, avant de « se faire anglicane », par la force de l’histoire de la Grande Bretagne.

Mais cette spiritualité judéo-chrétienne pour aussi profonde et incontestable qu’elle fut, rencontra l’esprit des Lumières lors des années qui précédèrent et surtout suivirent la création de la Grande Loge de Londres, Mère Loge de toute la Franc-maçonnerie de Tradition, donc régulière, de par le monde. La Franc-maçonnerie naissante en subit quelque influence, non sur le fond mais sur le développement de sa finalité humaine.

Aussi loin que la connaissance de cette confrérie de métier se porte, c’est-à-dire, d’une manière rigoureusement documentée, à la fin du XIVe siècle, il est incontestable que la Maçonnerie opérative fut ouvertement et profondément religieuse, et comme il se doit avant la Réforme en général et la réforme anglicane en particulier, catholique. Nous le savons par les Old Charges, et notamment par le plus anciens d’entre eux qui nous soit parvenu, le manuscrit (Ms) anglais dit « Régius », daté de 1390.

Or près d’un demi-siècle avant la rédaction de ce fameux manuscrit Régius, une corporation de Maçons, dite Compagnie des Maçons de Londres dont on trouve la première trace en 1356 (à l’occasion d’un différend professionnel) avait pour devise « Dieu est notre guide » ; nous le savons parce qu’en 1 870, à l’occasion du renouvellement de sa charte, elle changea sa devise en « Dieu est notre espérance » . Dans un de ses inventaires datés de 1665, il est relevé un passage qui se réfère explicitement à la Bible. Cela ne saurait surprendre puisque toutes les corporations (ou guildes), au-delà de leurs activités normatives dans leur métier et les englobant, avaient un essentiellement caractère religieux. Des communautés ou groupes de personnes parmi leurs membres (ou confréries) prenaient en effet soin des membres de la corporation en cas de maladie, leur assuraient une sépulture décente, priaient pour le salut de leurs âmes après leur mort et prenaient soin de leurs proches.

Le Frère Cyril N. Batham notait, dans son intéressant article consacré à la Compagnie des Maçons de Londres (Villard de Honnecourt N°2, 1981), que « les premières guildes furent souvent dirigées par un Comité de 13 membres, représentant le Christ et ses douze apôtres, et dans le cas de l’une d’entre elles, il est précisé que son président était une femme en hommage à la Vierge. »

Le Ms Régius, après avoir appelé l’attention des Maçons, sur l’exigence de piété exhorte à « honorer ton Seigneur Dieu, tant le jour que la nuit, de tout esprit, de toute ta force. » (vers 628-­629). Il reflète ainsi son enracinement dans la Bible vétéro-testamentaire (Dt 6,5) et s’achève par une invocation toute chrétienne : « Que le Christ alors, dans sa haute grâce, vous donne tout ensemble le temps et l’esprit pour bien lire et comprendre de livre, afin de gagner le Ciel en récompense. Amen, amen [encore un hébraïsme], ainsi soit-il ! disons tous à l’unisson par charité. » (vers 820-825).

Près d’une centaine de manuscrits qui nous sont parvenus commencent par une prière de ce type, ou en contiennent une dans le cours de leur texte ou en conclusion. Autre exemple courant, au point d’être devenu un « standard », telle que cette invocation, toute paulinienne : « Que la force du Père du Ciel avec la sagesse du glorieux Fils ainsi que la grâce et la bonté du Saint Esprit, ces trois personnes réunies sous une seule divine tête [ou en seul Dieu], soient avec nous au début de nos travaux et nous donnent la grâce de nous conduire nous-mêmes pour que nous puissions vivre avec cette bénédiction [ou béatitude] qui ne prendra jamais fin. »

Peu à peu les invocations glissent de l’orthodoxie catholique (invocation de la Sainte Eglise, prière à la Sainte Vierge ; invocation de tous les Saints) vers une dogmatique plus proche de la Réforme et de l’anglicanisme , du type de celles citées ci-dessus.

Ce caractère religieux s’explique par le fait que le travail en lui-même, et celui des tailleurs de pierre, maçons architectes peut-être encore plus, compte tenu du caractère édificateurs de ces « logeurs du Bon Dieu » (R. F. Jean-François Blondel, n’était pas dissocié de son caractère sacré.

Le travail était, pour reprendre la belle expression de notre F. Paul Naudon, « l’ascèse de la vie chrétienne qui menait à Dieu ». L’association ne pouvait être dans cette perspective strictement professionnelle ; une confrérie religieuse venait doubler la communauté.

Le prêtre, en Angleterre le chapelain, en faisait partie, obligatoirement et au premier chef. Sa présence était requise à la fois pour les lectures bibliques requises en loge et prononciation des invocations rituelles.

Il semble que plus tard, à la veille de la création de la première Grande Loge, la Worshipful Society, nom sous lequel les Maçons opératifs continuaient à subsister, (et cela jusqu’à nos jours), professait la foi catholique, ou du moins un anglicanisme peu officiel, en raison de la présence de la forte personnalité qui la dirigeait, Sir Christopher Wren, officiellement anglican mais en fait de tendance catholique romaine et très pratiquant.

Quoi qu’il en soit, catholique, anglicane ou réformée, la Maçonnerie opérative fut très profondément chrétienne. L’on ne sait rien d’une quelconque condamnation que la Maçonnerie opérative aurait eu à subir de la part des autorités religieuses, en Angleterre ou ailleurs dans la chrétienté. Et cela, contrairement aux autres corporations qui, elles, furent à des moments divers de leur existence condamnées pour telle ou telle raison.

On citera à titre d’illustration quelques condamnations d’origine religieuse décrétées en France à l’encontre de certaines corporations, ou plus exactement, à l’encontre de certaines confréries, confraternités ou encore charité professionnelles : le décret de Bamberg, pris en 1451, par le Cardinal Nicolas de Cues qui déclare que « certaines compagnies ne conviennent pas à l’unité chrétienne . » On ne croit pas savoir que les confréries de tailleurs de pierre étaient visées. Ici c’est le soupçon de conspirations et de conjurations ou autres collusions qui pourraient bien se constituer sous « ombre de confrérie, messe, service divin ou autre cause. [1]», d’autant plus redoutables qu’elles sont scellées sous le sceau du serment, ce qui comporte, qu’on le respecte ou qu’on le trahisse, un risque de parjure, donc de péché grave.

On pourra citer les récriminations de Guillaume Durand, évêque de Mende, en 1311, à l’encontre des clercs et laïcs « qui se goinfrent et se mettent en état d’ébriété au cours de réunions confraternelles. »

Ou encore, le texte du concile provincial de Sens de 1522 interdisant sans appel « les banquets d’associations qui pourraient être faits les jours de fête des confréries... »

Là il semble que soit l’utilisation dispendieuse des deniers de la confrérie qui soit condamnée, alors que l’argent pourrait être mieux utilisé à des fins caritative... ou cultuelles.

Enfin on citera la célèbre condamnation des Compagnons par la Sorbonne, le 14 mars 1655, à l’instigation d’une société dévote dite « Confrérie du Saint Sacrement » pour « leur pratiques sacrilèges et superstitieuses. » La condamnation visait uniquement les Compagnons Cordonniers, Tailleurs d’habits, Chapeliers et Selliers (du Devoir). Et de plus, la Sorbonne était une faculté de théologie, amenée certes depuis 1554 à se prononcer sur des questions de morale et des solutions de cas de conscience ; mais ses sentences n’étaient en aucun cas revêtues de l’autorité de l’Eglise, et ne l’engageaient pas.

En l’occurrence, le motif principal de la condamnation était effectivement religieux. Les rituels saisis laissaient apparaître une cérémonie de réception montée comme une parodie des sacrements de la religion chrétienne comme d’ailleurs les légendes compagnonniques, partie intégrante du travail ésotérique en cayenne, pouvaient apparaître parodier l’Evangile ou l’Ancien Testament. Ils ne nous appartient pas ici de juger si ces cérémonies et travaux conduisaient réellement à des parodies ou étaient des modes « primitifs » d’appropriation du contenu évangélique ou du plan de salut, nécessaire pour « faire passer le message » dans un milieu où la lecture de la Bible (par ailleurs interdite hors la présence d’un prêtre, interdiction que la Réforme supprima avec le succès et la fructueuse émancipation religieuse, culturelle et intellectuelle que cette suppression permit). Il est encore possible que la présence de chapelain en loge, chez les Maçons opératifs (et peut-être aussi chez toutes les confréries médiévales) ait eu pour but ... de cathéchiser ces milieux professionnels, dans la plus incontestable orthodoxie.

Les fondateurs de la Franc-maçonnerie non opérative qui œuvrèrent laborieusement pour en assurer la filiation régulière, ininterrompue, avec la Maçonnerie opérative, étaient eux-mêmes des chrétiens sincères (ce qui ne les empêchaient pas de fréquenter toutes sortes de cercles philosophiques, métaphysiques et ésotériques).

Ils reprirent à leur compte cet héritage...et ils l'ont légué à chaque Franc-maçon de Tradition qui s’en rend héritier par son serment d’appartenance à l’Ordre, prêté aux trois grades, librement et volontairement, et qui, pris dans ces conditions, leur confère la Régularité maçonnique.

 

La Franc-maçonnerie spéculative : l’esprit des Lumières.

Lorsqu’elle crée en 1717 la première Grande Loge, la Franc-maçonnerie non opérative, si elle se rend héritière de l’esprit religieux de sa devancière, n’en est pas moins pétrie de l’esprit de les Lumières qui, en Angleterre, atteint à cette période son apogée (elle l’atteindra plus tard sur le continent, mais avec des évolutions et déviations notables par rapport à la ligne de « l’Enlightenment » anglais).

Sans renoncer à quoi que soit de la spiritualité de la Maçonnerie opérative, la nouvelle société spéculative, se servira de la symbolique, de l’esprit et des pratiques de l’ancienne Maçonnerie, dans son généreux dessein de projeter la fraternité humaine à l’échelle du monde entier, pour en faire un centre d’union, un lien fédérateur entre tous les hommes « de bonne renommée, de bonnes mœurs et d’honnête conversation », comme cela figurait autrefois dans les statuts des confréries continentales et anglaises.

La nouvelle société maçonnique faisait ainsi preuve, au grand dam des Maaçons opératifs confinés dans le périmètre étroit de la corporation professionnelle, des caractéristiques les plus nobles de l’esprit des Lumières, à savoir de sociabilité ouverte et large, de cosmopolitisme sincère et d’universalité culturelle

Cet esprit d’ouverture était directement inspiré par la philosophie des Lumières qui rayonnait en Grande Bretagne et plus particulièrement du latitudinarisme qui se traduira dans le théisme « noachite » des célèbres Constitutions d’Anderson et tout particulièrement de celles de la seconde édition de 1738.

Elle se conjuguait à la « New Philosphy », courant de fond réformé, qui prônait une « religion universelle » dans laquelle, au-delà des particularismes des diverses confessions, la rechercher de la vérité devait se faire conjointement dans les deux Livres de Dieu, Sa Parole et Ses œuvres.

Il suffit d’écouter l’une et de contempler les autres pour devenir sensible à sa divine présence. Car elle est directement accessible par la raison, soit « d’après notre jugement » (allusion à l’inspiration du Saint Esprit, très caractéristique de la Réforme), et soit d’après l’enseignement d’hommes sensés et sages (autre caractéristique de la Réforme).

En 1722, dans le numéro de la revue londonienne « The Postman and Historical Account », daté du 31 juillet-2 août, ainsi que dans les quatre numéros suivants, parurent des textes à caractère très nettement marqué de « constitutions » ou de « old charge », à la fois par la forme que par le fond (elles portent la marque très nette d’un Old Charge opératif), et donc destinés au grand public, par le support sur lequel il furent publiés.

Ils furent plus tard rassemblés sous le titre : « Les Anciennes Constitutions appartenant à l’Ancienne et Honorable Société des Maçons Francs et Acceptés. Tirés d’un Manuscrit écrit il y a plus de Cinq Cents Ans, Londres : Imprimé, et Vendu par J. Roberts, dans Warwick Lane, 1722 »

Ces textes donc, connus par la suite sous le nom de leur éditeur, J. Roberts, furent publiés dans un journal.

Ils le furent, dit-on, pour répondre à une lettre attaquant les Francs-maçons

Certes il y eut bien cet article qui fustige les Francs-maçons (on se reportera à l’article cité pour prendre connaissance des reproches adressés aux Francs-maçons), mais la recherche maçonnique pense que le but principal de ces « Constitutions Roberts » furent publiées surtout pour tenter de contrer la main mise sur les loges opératives de la part des non opératifs, que l’on sentait venir, après leur entreprise qui avait abouti à la création de la Franc-maçonnerie spéculative en la présentant comme la continuation « librement consentie » de la Maçonnerie opérative. En effet de nouvelles pratiques commençaient à émerger dans la nouvelle société, en particulier en ce qui concernait la nomination des dirigeants, les attributions des Loges en matière de réception de nouveaux membres, etc.

Il semble bien qu’elles étaient destinées à la fois :

A devancer la parution annoncée des Constitutions d’Anderson, pour bien affirmer et « publiciser » l’antériorité de l’Honorable société des Maçons Francs et Acceptés sur la nouvelle société, à caractère universel

A satisfaire le besoin exprimé par de nombreux Maçons opératifs de disposer, contrairement à la tradition orale ancestrale de la confrérie, d’un texte faisant foi de leur ancienneté et honorabilité

A réaffirmer le caractère incontestable de leur orthodoxie religieuse.

Sur ce dernier point, outre l’invocation trinitaire traditionnelle en ouverture du texte, on remarquera l’exhortation à « l’Ami et Frère », à lire à tout candidat à l’admission dans une Loge: « [Article 1] Je dois vous exhorter à honorer Dieu dans sa sainte Eglise ; à n’avoir recours à aucune Hérésie, Schisme ou Erreur en votre Entendement... »

Il est aisé de reconnaître le caractère catholique de ces Constitutions, caractère précisément qu’Anderson et Désaguliers souhaitaient dépasser pour ouvrir la fraternité aux autres confessions d’abord, puis au monde entier ensuite, comme le texte des deux éditions des Constitutions le mettent clairement en évidence, tout empreints de l’esprit des Lumières qu’ils étaient, mais sans que cela ne remettent en cause, le moins du monde leur foi chrétienne.

 

Les condamnations civiles

Les premières condamnations de la Franc-maçonnerie non-opérative émanèrent, non pas de l’Eglise catholique et romaine, comme le pense parfois, mais de gouvernements civils. Elles se produisirent très tôt dans son histoire.

La Franc-maçonnerie fit l’objet d’attaques, quelquefois violentes, en Angleterre même.

Nous l’avons vu, les Constitutions Roberts, par exemple, furent publiées en réponse à une attaque sévère sous la forme d’un article anonyme dans la revue « The Postman and Historical Account ». Mais de nombreuses autres attaques avaient bdéjà frappé la nouvelle Franc-maçonnerie quand cet article parut. A chaque fois, c’était le secret, le serment, mais aussi la présence, incompréhensible pour le grand public, de personnalités éminentes de la haute noblesse, des arts et des sciences dans ses rangs, qui faisait jaser les pamphlétaires inquiets et agressifs.

Il faut dire que les Maçons eux-mêmes ne faisaient pas grand chose pour éviter d’exciter la foule des folliculaires. A preuve, les défilés à répétition, en grande tenue, dans les rues de Londres, les frasques du duc de Wharton, Grand Maître de la première Grande Loge en 1722, personnage trouble, tour à tour catholique, ou anglican, hanovrien ou jacobite, qui contribuèrent à faire monter la suspicion par ses agissements politiques. Il fonda d’abord en 1719 le « Hell Fire Club », (qui fut interdit en 1721 par édit royal), assemblée de libertins aux mœurs dissolues, puis en 1724 une parodie chinoise de la Franc-maçonnerie « L’Ancien et Noble Ordre des Gorgomons », de toute évidence d’esprit jacobite.

Cette attaque, de l’intérieur, attisa davantage l’hostilité des milieux antagonistes de la Franc-maçonnerie, et s’ajouta à celles qui l’attaquaient constamment. Elles eurent pour effet d’éloigner d’elle un certain nombre de Frères, effrayés par la réputation que la rue faisait à la société à laquelle ils venaient de se joindre.

La Cité de Londres alla même jusqu’à interdire, pendant quelques années, les défilés publics des Francs-maçons.

Le coup suivant fut porté par le gouvernement des Provinces Unies (aujourd’hui les Pays-Bas), en 1735. Il s’inquiétait du risque (et non de faits avérés) « pouvant conduire les fraternités ou associations à devenir des pépinières de factions ou d’alliances. » En fait, comme le rapporte le duc de Luynes, citant l’ambassadeur de France à La Haye, cette interdiction, renouvelée en 1737, mettait en exergue « le serment et le secret « impénétrable »... [mais surtout] était motivée par le fait que l’on avait fait la découverte d’une faction de M. le prince de Nassau pour se faire élire stathouder, et que l’on trouva que la plupart de ceux qui composaient cette faction étaient des frimassons [sic]. »

Le conseil de la ville de Genève lui releva surtout le secret et le serment, et interdit la Franc-maçonnerie en 1736.

En France, le cardinal de Fleury, premier ministre de Louis XV, informé par des rapports de police de plus en plus nombreux, de l’existence d’assemblées « d’un ordre appelé des Framassons [sic], à l’exemple de l’Angleterre [dans lequel] sont enrôlés quelques-uns de nos secrétaires d’état et plusieurs ducs et seigneurs... Ils s’assembloient, recevoient les nouveaux chevaliers, et la première règle étoit un secret inviolable pour tout ce qui se passoit. »

Comme il considère que de telles assemblées sont « très dangereuses dans un Etat », le cardinal de Fleury va s’efforcer d’étouffer dans l’œuf cette nouvelle société. D’avril à septembre 1737, la police, sous les ordres du lieutenant Héraut, va traquer, sans grand succès il faut dire, les tenues maçonniques, et le 14 septembre 1737, le commissaire du Châtelet, Jean Delépinay, arrête l’hôte d’une assemblée maçonnique et fait fermer son cabaret. Mais la sentence édictée à cette occasion va toucher l’ordre dans son entier en interdisant aux cabaretiers du royaume de recevoir de telles assemblées frappées elles aussi d’interdiction.

D’autres états européens frapperont d’interdiction les assemblées maçonniques : le Palatinat en 1737, la Magistrature d’Hambourg, en 1738...

Dans tous les cas, l’interdiction était prise toujours pour les mêmes motifs : ordre public, secret, serment...

 

Les condamnations de l’Eglise catholique

Dans un tel contexte, l’Eglise pour motiver ses condamnations, n’eut guère de mal à faire état de « parfaite connaissance de cause» et surtout de « rumeur publique ».

La condamnation de la Franc-maçonnerie fit l’objet de deux documents (ou bulles) d’excommunication : la lettre encyclique In eminenti du 28 avril 1738, fulminée par le pape Clément XII (1730-1740), et la Constitution Providas du 18 mai 1751, fulminée par le pape Benoît XIV (1740-1758) Trois sources avaient dû apporter au pape Clément XII les informations nécessaires à sa prise de décision : les nonces dans les états où des condamnations civiles avaient été prononcées, les inquisitions locales et la présence à Rome des Stuarts, à partir de 1717.

Pourtant à la veille de fulminer sa bulle, Clément XII paraît ne pas en savoir assez sur la Franc-maçonnerie puisqu’il demanda à l’inquisiteur de Florence, et fit demander aux autres, et notamment au cardinal Da Cunha, inquisiteur général au Portugal d’obtenir des informations « ... sur la nature et la fin cachée de la compagnie ou institut [des Francs-maçons], afin que, de cette façon, Sa Sainteté puisse être informée exactement. »

Aucune des eux bulles ne fut reçue en France. Plus exactement elles ne furent pas soumises à la formalité d’enregistrement par le parlement de Paris, qui en la matière, aurait donné force exécutoire à la sentence.

On s’interroge encore sur cette décision du ministère. Des historiens pense que le cardinal de Fleury, avait déjà fort à faire avec les effets de la bulle Unigenitus qui frappait les jansénistes, et ne désirait pas avoir encore une autre affaire à régler autrement que par voie de police. Il faut dire aussi, comme déjà signalé, que la participation, massive, de « grands de la cour », et peut-être...du roi Louis XV lui-même dont il est dit qu’il est très probable qu’il se fût fait recevoir dans l’Ordre (tout comme le feront le futur roi Louis XVI et ses frères de sang, le duc Philippe d’Orléans et le futur Louis XVIII ... puis Charles X), ne facilitait pas la tâche de répression du vieux cardinal.

In eminenti (1738)

La première bulle à l’encontre de la Franc-maçonnerie et qui la rendait interdite aux catholiques, laïques ou clercs séculiers ou réguliers, « sous peine d’excommunication qui sera encourue et par le seul fait et sans autre déclaration ... de laquelle ils ne pourront être absous que par Nous ou par le Souverain Pontife pour lors régnant, si ce n’est à l’article de la mort » comprenait six motifs de condamnation dites « causes très graves »:

 

O l’interconfessionnalité des assemblées maçonniques

O « le pacte étroit et impénétrable du secret »

O le serment qui en garantit l’inviolabilité

O l’illégalité des sociétés maçonniques au regard des lois civiles ou ecclésiastiques

O la proscription des ces sociétés par « les lois des princes séculiers »

O leur mauvaise réputation

Comme le fait remarquer Jérôme Rousse-Lacordaire, dans sa remarquable étude sur la question, ces six motifs peuvent être regroupés en trois catégories :

 

O d’ordre moral

Cette première catégorie comprend le secret et son serment ainsi que la « mauvaise réputation ».

Même s’il est vrai que certains Francs-maçons, par leur comportement et prise de positions publiques, tels nous l’avons vu le duc de Wharton, le duc d’Antin, le comte de Clermont et le duc de Chartres, duc d’Orléans dit « Philippe Egalité » tous quatre Grands Maîtres de la Franc-maçonnerie française, utilisèrent des assemblées maçonniques à d’autres fins (libertines et épicuriennes) que celles prescrites par les rituels, et prêtèrent le flanc à ces accusations, il était exagéré d’affirmer que l’Ordre, dans son ensemble, avait« la mauvaise réputation ».

Le secret et le droit de garder le secret par serment n’était pas en soi condamnable par l’Eglise catholique Celle-ci le considérait même comme un droit naturel. Mais aux yeux de Rome la droit naturel du secret devait toujours être limité par l’ordre public et aussi par l’obligation faite aux catholiques de confesser tous les péchés mortels « sans un celer aucun ».

On comprend alors que le serment maçonnique ne posait pas en tant que telle de problème en terme de nature d’agissements ou d’immoralité qu’il pouvait recouvrir. Il devenait un facteur de suspicion légitime dans la mesure où il risquait de soustraire les catholiques francs-maçons à tout contrôle sacramentel, ecclésiastique ou civil.

Cette question était en effet d’importance. A preuve cette interrogation faite à lui-même par le très catholique (ultramontaniste), le Frère Joseph de Maistre, dans son célèbre Mémoire au duc de Brunswick écrit juste avant l’ouverture du Convent de Wilhelmsbad : « Cette question [du secret] qu’on ne doit point déguiser consiste à sçavoir si nous [Francs-maçons] pouvons licitement jurer de cacher quelque chose, même à la puissance civile qui nus interrogeroit en jugement. ».

Non seulement le principe même du serment de secret posait un problème à des Francs-maçons catholiques, dans la perspective énoncée, mais « les sanctions qui l’accompagnaient [en cas de divulgation], étaient pour certains profanes lors de leur admission dans l’ordre une gêne indéniable », pour reprendre les termes d’un autre Franc-maçon catholique, le bénédictain mauriste Marc-Antoine de Courdemanche, cité par Jérôme Rousse-Lacordaire car « la barbare formule »du serment et la terreur qu’elle inspirait ne se justifiait plus « dans le siècle des lumières, sous l’empire de la délicatesse où le point d’honneur est le plus puissant mobile de notre âme. » De plus In eminenti avait relevé que le serment se prêtait sur la Bible. Aussi pour ne pas enfreindre le deuxième commandement du décalogue « Tu ne prendras en vain le nom de l’Eternel », le serment pris sous l’invocation du Nom Très Saint devait être « vrai, prudent et juste ».

C’est pourquoi le serment du secret « inviolable et impénétrable » apparaissait au XVIIIe siècle un point délicat et controversé, même de l’intérieur de la Franc-maçonnerie.

 

O d’ordre juridique

Ce point sera davantage souligné et approfondi par la seconde bulle, la Constitution Providas.

In eminenti se contente de mentionner que, par suspicion que les assemblées de Francs-maçons, « toujours nuisibles à la tranquillité de l’Etat », soient une sources de perversion au regard de l’ordre public (« S’ils ne faisaient rien de mal, il n’auraient pas cette haine de la lumière »), « ces sociétés ont été ont été sagement proscrites par nombre de princes dans leurs Etats. Ils ont regardé ces sortes de gens comme ennemis de la sûreté publique. »

 

O d’ordre religieux

Le motif de tolérantisme, c’est-à-dire, en fait d’interconfessionalité dans les loges, fut, sans conteste, le point le plus délicat qui poussa la papauté à condamner la franc-maçonnerie. Nous le savons d’après le commentaire qu’en fera le successeur de Clément XII, le pape Benoît XIV, dans sa bulle Providas.

In eminenti affirmait déjà « toute notre application à [...] conserver spécialement l’intégrité de la religion orthodoxe [c’est-à-dire ici, la religion catholique], et à éloigner de l’Univers catholique, en ces temps très difficiles, tout ce qui pourrait être une danger de trouble. »

Les loges en effet recevaient évidemment, car c’était-là le but de la transformation de la Maçonnerie opérative en franc-maçonnerie non opérative ou spéculative, des hommes de foi autres que les catholiques ou les anglicans, des protestants, des juifs et aussi des musulmans. Mais déjà dans l’univers chrétien, la galaxie des diversités confessionnelles présentes en loges, notamment par des personnalités de renom, était grande : latitudinaristes professant un théisme certes chrétien mais noachite, unitariens reniant le dogme de la Trinité, etc.

Cette proximité interconfessionnelle et les échanges auxquels elle pouvait donner lieu constituait pour Rome un risque majeur de « contamination » de l’orthodoxie catholique.

Et cela, à une époque où, de plus, la séparation des affaires d’ordre privée (dont le domaine spirituel) et celles d’ordre civil (dont les engagements citoyens et autres « divertissements » temporels), n’était pas encore de , ou en tout cas admis par l’Eglise.

A ces trois catégories morale, juridique et religieuse, Clément XII ajoutait

« d’autres causes justes et raisonnables à Nous connues ». On s’est interrogé sur ces causes mystérieuses. Il apparaît que, vers 1737, Rome était préoccupée par deux questions de nature toute politique.

Premièrement, la situation politique de l’Angleterre et le sort réservé aux catholiques dans ce pays.

Même si depuis le début du siècle, la situation s’était apaisée, les catholiques anglais ou irlandais résidant en Angleterre (ces derniers très méprisés par les Anglais), vivaient leur foi très difficilement ; ils n’étaient d’ailleurs pas couverts explicitement par l’Act of Toleration de 1689 qui les frappaient d’incapacité juridique.

Rome n’avait pas perdu espoir de reconquérir l’Angleterre par une action missionnaire déclenchée au bon moment. Cela les Anglais le savaient et se méfiaient tout à la fois de la papauté et de leurs concitoyens catholiques.

De plus l’accession au trône de la dynastie hanovrienne (George I, George II, qui ne furent jamais Francs-maçons) avait porté un rude coup aux espoirs des catholiques qui avaient de ce fait investi leurs espoir dans la restauration des Stuarts (Jacques II, réfugié en France, mort en 1701, Jacques III, dit le Prétendant ou le Chevalier de Saint George, mort en 1766, qui, à défaut d’avoir été eux-mêmes semble-t-il, Francs-maçons, rien ne l’a jusqu’à présent prouvé, étaient fort entourés de Maçons). Elle aurait signifié ipso facto la restauration des catholiques dans leurs droits et celle de Rome dans sa capacité d’influence politico-religieuse.

Dans cette période toute la politique anglaise de Rome et sa position à l’égard de la Franc-maçonnerie est à comprendre dans le sens de la restauration des Stuarts et du rôle que l’Ordre aurait pu jouer pour aider dans ce projet.

Ce n’est pas ici le lieu de reprendre dans le détail cette histoire tourmentée.

On se contentera de rappeler que ce projet ne réussit pas. Contraint d’accepter le traité de Ryswick de 1697 qui consacrait la victoire de la dynastie hanovrienne, et mettait ainsi fin à la situation particulière d’un pays avec deux rois, Louis XIV fut forcé de reconnaître Guillaume III d’Orange pour roi d’Angleterre. Jacques III Stuart fut obligé de renoncer à l’hospitalité française, et alla s’établir d’abord à Avignon puis à Rome avec sa famille, sa cour ses services où il apparaît qu’il employa dans son important service diplomatique de fidèles serviteurs tant catholiques que protestant dans un esprit d’équité et de tolérance, et dont beaucoup furent Francs-maçons.

En effet là où passa la cour stuartiste des loges se constituèrent, de Saint Germain en Laye (semble-t-il) en 1688 à Rome où se créa une loge jacobite, en passant par Paris (en 1725 ou 1726) et Avignon (en 1727 ?)

Rome accueillit avec empressement ce roi qui « sacrifiait la couronne à la religion. »

Même s’il n’est pas approprié de parler de deux Maçonneries différentes, l’une catholique, écossaise et jacobite, l’autre anglaise, protestante et hanovrienne, il est possible de parler de deux courants maçonniques différents sur le continent. Elles servirent certainement de courroie de transmission aux divisions politico-religieuses britanniques. Ce rôle obscur dura jusqu’à ce que la situation dynastique se clarifie, comme on l’a dit au profit des hanovriens. Aussi peut-on dire que, dès avant 1737 date où se produisit des événements à Florence relatés ci-après, les Maçons hanovriens l’avaient définitivement emporté sur leurs Frères stuartistes, de sorte que le pape put condamner la Franc-maçonnerie, sans craindre de nuire aux intérêts des stuartistes, en 1738.

Même si des projets de reconquête du trône étaient encore évoquésla cause semblait bien entendue au profit de la dynastie hanovrienne.

Deuxièmement, en 1737, en effet, Florence passa avec toute la Toscane des mains des Médicis, soumis à Rome, à celles de François duc de Lorraine, Franc-maçon éminent mais indépendant de la papauté, futur empereur d’Autriche en 1745. Une lettre adressée par le saint Office à l’Inquisiteur de Florence pour soutenir Gaston de Médicis qui avait demandé de l’aide contre la Franc-maçonnerie, car il la soupçonnait de favoriser les entreprises de son rival autrichien, contient des termes et des griefs qui seront repris quasiment mot pour mot dans Ineminenti.

Providas (1751)

 

En 1751 la situation politique avait bien changé. Florence et la Toscane étaient oubliées et les ambitions stuartistes réduites à néant depuis la déroute de Culloden Moors en 1746. Et pourtant Benoît XIV cru bon de renouveler la bulle de son prédécesseur fulminée quinze ans auparavant.

Il semble bien, en dépit des efforts fait par Benoît XIV pour expliquer la nouvelle condamnation par le fait qu’In eminenti lui paraissait être restée lettre morte « à tel point qu’on ne craignait pas d’assurer que l’excommunication était levée. »ce soit des événements poitiques similaires à ceux de Toscane qui provoquèrent « la goutte qui fit déborder le vase ».Ils se produisirent cette fois à Naples.

En effet des Maçons napolitains avaient réussi à persuader le confesseur de Charles VII, roi de Naples, l’archevêque Bolaños, de lever les censures pontificales. Informé de cette manœuvre, Benoît XIV fulmina en mai 1751 sa bulle Providas.

Quoi qu’il en soit, Benoît XIV reprend intégralement le texte d’In eminenti, énumère les six cuses « très graves » de condamnation et insiste à nouveau sur les griefs d’interconfessionnalité, le secret, le serment, l’illégalité et la proscription des sociétés maçonniques.

Il dénonce vigoureusement le tolérantismme qu’il perçoit comme un danger grave pour les catholiques : « la première cause de prohibition de la Maçonnerie est que, dans ces sortes de sociétés ou conventicules, des hommes de toute religion et de toute secte se réunissent ; d’où l’on voit assez quel grand mal il peut en résulter pour la pureté de la religion catholique. »

Les effets des deux bulles

Il est connu, et d’ailleurs on l’a vu Benoît XIV s’en plaignit amèrement, les résultats pratiques de la bulle de Clément XII furent nuls même dans les états de l’Eglise, et même si les peines encourues auraient été très graves (rien moins que la peine de mort et la démolition des maisons qui auraient abrité des assemblées maçonniques, par exemple à Rome). A Florence, dont on a vu le rôle qu’elle joua dans la décision de Clément XII, la bulle ne fut pas publiée ; Mais la loge (anglaise) de la ville se mit prudemment en sommeil, pour des raisons diplomatiques un peu complexes pour être détaillées ici. Mais la bulle fut reçue en Espagne et au Portugal et donna lieu à des procédures inquisitoriales sévères sinon cruelles.

Le procès mené en 1742, par l’Inquisition de Lisbonne, contre le Frère John Coustos, Maçon suisse naturalisé anglais protestant, qui avait « maçonné » à Paris, est resté célèbre. Nous le connaissons par la publication qu’il en fit à son retour en Angleterre, après sa libération de la torture et des galères grâce aux pressions diplomatiques anglaises.

Cinq autres maçons furent condamner civilement et religieusement.

En Espagne, les poursuites furent déclenchées à partir de 1744 ;

En France, il est piquant de constater que les persécutions policières contre les francs-maçons cessèrent à dater de la bulle In eminenti. Le cardinal de Fleury fit plaisamment expliquer au pape que sa bulle tombait quelque peu à plat car « cette société avoit aussi commencé à faire ici quelques progrès. Le Roy a témoigné qu’elle luy déplaisoit, et elle a cessé. »

Ailleurs en Europe, si on excepte l’Espagne, le Portugal et la Pologne, la bulle de Clément XII ne fut reçue dans aucun autre état catholique. Il arriva que la Franc-maçonnerie fut persécutée, mais jamais en vertu de l’application des condamnations pontificales.

La bulle de Benoît XIV n’eut guère plus d’effet que celle de son prédécesseur. Le pape en était même arrivé à recourir à la position du sultan de Constantinople pour le prendre à témoin ! La pape exhorta le cardinal Tancin, ministre d’état de Fleury en 1742, à envoyer une lettre à l’ambassadeur de France dans l’empire ottoman afin de l’inciter à s’opposer à l’ouverture de nouvelles loges dans cette ville ...« le sultan s’en étant plaint. »

 

La défense de la Franc-maçonnerie

Il est à remarquer, qu’à part dans les Etats où les bulles furent reçues et où ils s’y soumirent généralement, les Francs-maçons ne réagirent guère ailleurs.

Mais il est intéressant de noter quelles furent ces rares réactions.

 

O L’ignorance du pape

Pour beaucoup de catholiques de conviction, qui ne voyaient pas sincèrement pas en quoi leur pratique de l’Art Royal pouvait bien être répréhensible à l’égard de « l’orthodoxie catholique », la réaction la plus courante fut de considérer que le pape était mal informé, tant Clément XII que Benoît XIV, d’autat que le premier cité était à l’extrême fin de sa vie quand il fulmina In eminenti, et était déjà physiquement et intellectuellement très affaibli.

A preuve cette réflexion du marquis de Saulx-Tavannes (1738) : « Notre ordre a reçu un coup terrible de notre St. Père. Vous voirés qu’il faudra le recevoir pour le désabuser et luy apprendre à ne pas si mal juger de son prochain et à ne pas condamner ce qu’il ne connoit pas. »

Nous avons déjà signalé combien, de fait, Clément XII paraissait mal informé de la Franc-maçonnerie. Il ne faisait, dans son encyclique, allusion à aucun texte de référence, qu’ils émanent de Francs-maçons, de la Grand Loge d’Angleterre ou de divulgation, mais s’en tenait, comme signalé « en parfaite connaissance de cause » et « à la rumeur publique ».

 

O La réaction de la Grande Loge d’Irlande

Dès 1738, le Grand Maître de la Grande Loge d’Irlande, publia une « Réponse à la bulle du pape ».Il affirmait notamment que les Maçons révéraient le Créateur et suivaient strictement la « religion naturelle ». Il est intéressant de remarquer, qu’à l’époque, religion naturelle, signifiait religion chrétienne, c’est-à-dire la religion qu’il est naturel pour un chrétien de révérer, et non religion de la nature, polythéisme, panthéisme ou autres variétés de dérives déisme, comme cela est devenu le cas au XIXe siècle.

 

O La réponse du baron de Tschoudy...

Le baron Louis de Tschoudy, vénérable de la Loge ancienne de Metz, publia en 1752 « L’Etrenne au pape ou les Francs-maçons vengés », série de lettres où il réfutait les arguments de Providas, tant théologiques, canoniques qu’historiques. Il concluait que la Franc-maçonnerie n’était un danger ni pour l’Eglise, ni pour les princes, et que les Francs-maçons n’étaient ni hérétiques, ni schismatiques.

« Qu’ont donc fait les Francs-maçons qui puissent être attribué à crime , Les a-t-on entendu prêcher une nouvelle doctrine, les a-t-on vu renverser les autels et sont-ils les destructeurs du culte ?[...] quels sont les propos erronés, pour la condamnation desquels il a fallu fonder un concile ? De quel schisme sont-ils les auteurs ?

[...] Quels rois ont-ils détrônés ? Quels états ont-ils troublés Quel tort ont-ils fait en public ? »

Il est amusant de noter que dans cet ouvrage il prétend que le pape, Benoît XIV qu’il apostrophe, fut jadis Franc-maçon ... ce que le dit pape prendra très au sérieux et se croira obligé de démentir dans sa bulle en dénonçant la « diffamation » dont il fait l’objet.

Il renouvela son argumentation en 1766 dans « L’Etoile flamboyante ou la société des Francs-maçons considérée sous tous ses aspects ». Il y commente les différents griefs reprochés à l’Ordre et conclut qu’il était nécessaire que l’on juge les Francs-maçons sur ce qu’ils étaient vraiment et non sur des chimères ou sur l’accessoire.

 

O ... et celle de Joseph de Maistre

Le catholique ultramontaniste Joseph de Maistre, fort peu suspect aux yeux de Rome, dans le « Mémoire au duc de Brunswick », déjà cité, s’efforça de répondre avec le recul du temps (elle fut écrite en 1782 à l’occasion du Convent de Wilhelmsbad) aux deux bulles.

Pour ce fidèle de Rome, la Maçonnerie authentique (ce qui pourrait laisser supposer que toute la Franc-maçonnerie ne le fût pas) était essentiellement chrétienne et au service du christianisme. La question du serment était certes délicate, c’est pourquoi il fallait que la Maçonnerie fût rectifiée en profondeur pour ne plus laisser planer de soupçon quant aux secrets couverts par ce serment.

 

O Le Convent de Wilhelmsbad (1782)

Précisément le Convent Général de Wilhelmsbad dans le but de jouer un rôle régulateur sur l’extraordinaire diversité de la Franc-maçonnerie de la fin du XVIIIe siècle souligna fortement non seulement la compatibilité entre la Franc-maçonnerie et la religion chrétienne mais surtout les fondements et origines chrétienne de la Franc-maçonnerie régulière, de Tradition. Il souligna la nécessité de « rectifier » les errements de la Franc-maçonnerie ou de « ce qui lui ressemble », et donne corps à tout ce qui est critiqué par les bulles papales.

Mais pour autant la Franc-maçonnerie du XVIIIe siècle ne cessa guère de se doter d’origines autant mythologiques que fantaisistes, la vague de l’égyptomanie, du goût pour les « antiquités », et la dénaturation progressive mais brutales des caractéristiques de l’esprit des Lumières de sociabilité, de cosmopolitisme et d’universalité, aidant.

Cette tendance auto-destructrice contribua à alimenter la méfiance, la suspicion et les accusations de ses adversaires qui ne voyaient certes pas encore dans la Franc-maçonnerie, un foyer de satanisme ou de paganisme, voire une machine de guerre anti-chrétienne, comme ce sera le cas de la part de ses adversaires le plus irréfléchis au XIXe siècle, mais trouvaient là une justification inespérée de leur attaques contre une société qui risquait de contaminer l’orthodoxie de la foi.

Quoi qu’il en soit, la franc-maçonnerie continua l’accélération de son développement pendant tout le XVIIIe siècle.

 

La situation actuelle

Les relations entre l’Eglise catholique et la Franc-maçonnerie peuvent se lire à la lumière de trois repères :

O L’article 2335 du Code de droit canonique de 1917

O Le dialogue instauré par Vatican II

O L’article 1374 du nouveau Code de droit canonique de 1983 et la déclaration du Cardinal Ratzinger qui l’accompagne.


L’article 2335 du Code de droit canonique de 1917

Dans ce Code, quatre articles (1240, 1399, 2335 et 2336) étaient consacrés à la Franc-maçonnerie. Tous ces articles qualifiaient la Franc-maçonnerie de secte et frappaient leurs membres de sanctions pénales.

L’article 1240 refusait la sépulture ecclésiastique aux Maçons, l’article 1399 interdisait les ouvrages qui défendaient la Maçonnerie en affirmant son utilité pour la société civile ou pour l’Église, l’article 2336 énumérait une série de sanctions contre mes clercs et religieux maçons et ordonnait qu’ils fussent dénoncés au Saint Office.

L’article 2335, le plus important pour les catholiques Francs-maçons laïques frappait d’excommunication réservée simplement au Saint Siège » ceux qui donnaient leur nom à la secte maçonnique ou à toute autre association du même genre qui conspiraient contre l’Eglise et les pouvoirs civils légitimes.

Par latæ sententiæ, il faut entendre une excommunication encourue ipso facto par la disposition du droit ; par réservée, il faut entendre que seul le Saint Siège peut lever l’excommunication à l’exclusion de toute autre hiérarchiquement égale ou subalterne à celui qui en est frappé.


Le dialogue de Vatican II

Depuis Vatican II, des efforts ont été entrepris par des ecclésiastiques de renom (le R. P. Michel Riquet, le R. P. Joseph Berteloot, le cardinal Kroll, le cardinal Seper, et d’autres) pour alléger la sévérité de l’article 2335 de 1917, et en tout premier lieu, lever l’application de l’excommunication promises aux francs-maçons catholiques.

Le dialogue commença à s’engager sur la base précisément de distinctions :

 

O Distinctions canoniques : Cette question renvoie à la position de l’Eglise.

Des arguments variés furent avancés. On fit valoir, contre le principe même de latæ sententiæ, que seules les associations maçonniques qui complotaient étaient à viser par cet article, et qu’il était injustifié qu’il s’appliquât aux autres.

En particulier, il était malvenu de taxer le Franc-maçonnerie régulière de complot contre l’Eglise et les pouvoirs civils, alors que précisément elle réunit des hommes de foi, et uniquement ceux-là, que l’histoire de l’origine de la Franc-maçonnerie anglaise prouve que c’est bien dans un but de paix entre les hommes que la première Grande Loge fut constituée, et qu’ainsi Franc-maçonnerie régulière anglo-saxonne et Eglise catholique avaient un ennemi commun « essentiellement anti-chrétien, le matérialisme athée. »

Mais ces tentatives de conciliation furent perçues davantage comme une manipulation pour faire se rapprocher la Franc-maçonnerie de l’Eglise qu’elles ne relevaient d’un rapprochement réciproque et équilibré. Mais cette entreprise reste perçue favorablement par la Franc-maçonnerie régulière.

 

O Distinctions doctrinales

Cette question renvoie à la position des différentes obédiences maçonniques.

Les positions du R. P. Riquet et les ouvrages d’Alec Mellor, avant qu’il rejoigne la Grande Loge Nationale Française, pour rapprocher l’Eglise et la Franc-maçonnerie avaient été interprétées par les obédience « irrégulières » comme une pression pour les faire renier les « idéaux de 1877 », à savoir « la liberté absolue de conscience, la laïcité, les idéaux républicains ». Cette argumentation curieusement alimente l’accusation, dont la vacuité a été maintes fois prouvée, du « complot maçonnique en faveur de la Révolution Française et de la république ».

Elle pose en effet la question de la doctrine maçonnique, ou au moins les questions sur la régularité et sur le relativisme.

Régularité : si les éléments fondamentaux de la régularité reposent sur la croyance en Dieu révélé dans la Bible, et ils sont tout à fait conciliables avec le credo chrétien. En effet si le Franc-maçon ne met ni en lui-même (pas de maïeutique rituelle lui promettant de parvenir par son ascèse à la révélation intérieure, sans le concours de Dieu), ni en l’Ordre maçonnique, l’espérance de l’illumination intérieure et de la réalisation de son salut, mais en Dieu seul, et pour les Maçons chrétiens, en Christ seul, il n’y a aucun motif d’incompatibilité avec son appartenance à l’Eglise. C’est d’ailleurs sur cette argumentation que le R. P. Riquet obtint de la Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi (SCDF) une interprétation stricte de l’article 2335.

Selon cette interprétation, l’excommunication ne peut être certes levée, mais elle ne s’applique plus latæ sententiæ mais seulement à ceux qui complotent (accord entre le Grand Maître de la GLNF, Vaneck et le pape Paul VI). Cet accord, qui mettaient à l’aise les Francs-maçons catholiques réguliers, mécontenta les Maçons « irréguliers », au point que le débat sur la régularité s’engagea en se complexifiant :

Régularité = Landmarks+GADLU (foi théiste et personnelle), mais quid des Maçons croyants mais appartenant à une obédience réputée irrégulière ?

Régularité = Reconnaissance de la Grande Loge Unie d’Angleterre, sans autre forme de régularité que juridique, mais quid des Maçons qui, tout en appartenant à une obédience reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre, ne professent pas la foi chrétienne, ou qui s’en éloignent par la doctrine de leurs rites ?

Régularité = Transmission et filiation, mais dans ce dernier cas, la GLNF est issue du tronc irrégulier du GODF !

Cette complexité extrême conduisit la SCDF à refuser de statuer sur la question de savoir qui est régulier et qui ne l’est pas, en 1983, lors de la refonte du Code de droit canonique.

Relativisme : s’il est certain « qu’une partie de la Maçonnerie se situe dans un projet de réalisation spirituel théologiquement acceptable par l’Eglise, la Franc-maçonnerie chrétienne n’en est qu’une toute petite fraction [... ] et ne se trouve nullement en dehors de l’organisation fondamentale franc-maçonne. »

O Distinctions historiques :

Cette autre entrée dans le problème du rapprochement a été tentée par les acteurs persévérants, tels le R. P. Riquet et Alec Mellor. Elle consistait à examiner qui, du point de vue historique, est resté fidèle à la spiritualité chrétienne des origines, en examinant le cours de l’histoire des obédiences, et en y identifiant les accidents de l’histoire qui ont pu corrompre les origines chrétiennes de l’Ordre anglo-saxon, en le faisant dériver localement vers l’irrégularité, l’anticléricalisme et l’athéisme.

Mais il ne semble pas que cette entrée ait eu beaucoup d’écho auprès du Saint Siège.

L’article 1374 du nouveau Code de droit canonique

 

Dans ce nouveau Code, publié en janvier 1983, l’article 1374 la Franc-maçonnerie n’est plus citée au nombre des associations qui machine contre l’Eglise, et à ce titre justiciable « d’une juste peine ».

C’est donc à l’Ordinaire du lieu de décider si telle ou telle société maçonnique est dans ce cas, et cela seulement contre l’Eglise puisqu’il n’est plus question non plus de pouvoirs civils légitimes. On aura noté que l’appartenance à une association conspiratrice n’est plus punie d’excommunication latæ sententiæ, mais d’une juste peine à évaluer par l’Ordinaire.

On avait pu donc penser que les efforts déployés de part et d’autres par les ecclésiastiques et les Franc-maçons soucieux de pratiquer leur culte sans avoir à renoncer à leur appartenance à la Franc-maçonnerie avaient été couronnés de succès.

Mais dans sa déclaration du 26 novembre 1983, la SCDF, présidée par le cardinal Ratzinger, affirme interpréter cet article 1374 et le commente ainsi : « Les fidèles du Christ qui donnent leur nom aux associations maçonniques tombent dans un péché grave et ne peuvent accéder à la Sainte Communion. »

Le
statu quo post bellum

La situation est donc confuse. Pour certains Maçons catholiques, seule compte l’article 1374 car il est revêtu de l’autorité papale. Pour d’autres, la déclaration de la SCDF, bien que de hiérarchie inférieure à celle du saint Père, doit être prise en très sérieuse considération car elle ne peut avoir publiée sans son accord, compte tenu du sujet traité et de la proximité des dates de publication.

Les Francs-maçons catholiques se retrouvent ainsi dans une situation étrange où l’excommunication à leur encontre a certes été levée, mais sans que soient reconnues aux membres catholiques la liberté d’adhérer à la Franc-maçonnerie et aux autorités ecclésiastiques locales la faculté d se prononcer publiquement en faveur de l’appartenance de leurs ouailles à l’Ordre. Ceci n’exclut pas que ces autorités puissent, au cas par cas, autoriser tel ou tel fidèle, à s’inscrire dans une loge ou à y demeurer.

C’est bien cette imprécision qui a fait dire à de nombreux Maçons catholiques que les relations entre l’Eglise et la Franc-maçonnerie n’avaient cessé d’osciller entre espoir et désillusion.

 

Source : formation GLNF

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Avant d'aller dormir sous les étoiles

22 Avril 2012 , Rédigé par robert Publié dans #Chants

Pour tous ceux qui vont s'endormir brisés par les combats stériles de la GLNF     

 

Avant d'aller dormir sous les étoiles
Doux maître, humblement à genoux
Tes fils t'ouvrent leur cœur sans voile
Si nous avons pêché, pardonne-nous.

Eloigne de ce camp la mal qui passe
Cherchant dans la nuit son butin
Sans toi, de toutes ces menaces
Qui nous protègera, berger divin ?

Protège aussi, Seigneur, ceux qui nous aiment
Partout, garde-les du péril
Pitié pour les méchants eux-mêmes
Et paix à tous nos morts.

Ainsi soit-il.

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