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Hauts Grades

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Lettre de LC de St Martin à JB Willermoz (1784)

18 Avril 2012 , Rédigé par Louis-Claude de St Martin Publié dans #histoire de la FM

Paris le 29 décembre 1784

Quoique j'ai chargé le Mtre Paganici T. Ch. Me [Très cher maître], de vous souhaiter de ma part une bonne année, à vous et à tous les vôtres, je me fais un plaisir de vous renouveler moi-même l'assurance des sentiments que je vous ai promis solennellement de garder pour vous toute ma vie. Ce n'est pas que vous me gâtiez par de trop fréquents signes de souvenirs. J'espérais qu'étant plus libre depuis que, vous avez laissé le commerce, vous pourriez plus souvent que par le passé me donner de petits rafraîchissements d'amitié, mais mon marché est fait avec vous sans réserve et sans restriction et je vous aimerai jusqu'au tombeau de quelque manière que vous me traitiez.

Je voudrais être moins paresseux, je vous faisais un long détail de ce que j'ai vu à Buzancy [2] et dont je n'ai parlé à la mère [3] qu'en courant. En somme, un jeune homme sourd depuis quinze ans mais complètement guéri en huit jours à entendre comme vous.

Ce même homme guérissant ensuite en quatre jours une femme rongée d'une sciatique épouvantable depuis nombre d'années et la mettant en état de marcher et de se servir de tous ses membres ce même homme attaqué le lendemain de cette cure, d'une maladie de nerfs mêlée de paralysie universelle et de catalepsie et guéri en huit jours au point d'avoir une force double de celle antérieure, un usage plus parfait de tous ses organes qui tous avoient été altérés dès sa jeunesse et enfin d'avoir crû de près d'un pouce dans ce court intervalle.

Tout son pays est dans l'admiration, je ne vous parle point de mille autres petits faits dont j'ai été également témoin mais je dois ajouter que toutes ces cures avec tous leurs symptômes sont annoncées par les malades eux-mêmes plusieurs jours d'avance et je n'ai vu aucune de ces annonces qui ne soit arrivée à l'heure dite et avec toutes les circonstances indiquées. Je ne me suis mêlé en rien de tous ces traitements. J'assistais, j'aidais seulement à prêter les secours ordinaires qu'on donne à tous les malades mais je ne magnétisais point, mon physique ne me paraissant pas assez robuste pour cela.

En revanche j'ai beaucoup observé et je me suis rendu de tous ces phénomènes un compte suffisant pour croire que la raison n'ait point à s'en plaindre. Rien de cela ne paraîtra dans le public. Ce n'est pas dans l'état de combustion où sont les choses que les idées froides comme les miennes peuvent trouver place et cela restera dans le portefeuille avec beaucoup d'autres choses [4]. Si quelque jour nous ne faisons pas comme les montagnes qui ne se rencontrent point, je vous communiquerai ces observations magnétiques.

De votre côté si vous jugez à propos de me mettre au fait de l'état des choses en votre ville je suis prêt à vous entendre. Fait-on des cures par les procédés admis dans votre école ? Êtes vous content des succès ? Voilà des choses que vous pouvez me dire.

Quant à ce que le Mtre Giraud [5] a bien voulu me confier d'après l'aveu de votre société, je vous avoue que j'en crains les suites ou plutôt je vois que la chose ne peut pas rester au point où elle me parait être d'après l'exposé qu'on m'a fait. Elle montera ou elle descendra. C'est à l'évènement à m'instruire. Vous ne doutez pas que j'aimasse mieux la voir monter, alors elle serait tout à fait spiritualisme et il n'y aurait plus besoin d'image, chose dont je souhaiterais que l'on pût se passer. Je pense tout haut avec vous, mon cher Mtre mais je ne tiens point à mes idées et j'attendrai tranquillement les vôtres.

Quant à l'objet principal je persévère plus que jamais dans mon goût pour la retraite et l'obscurité. Je trouve que c'est là où je me parfume le mieux de cette huile de joie dont parlent Isaïe et St Paul. S’il plait un jour à la sagesse suprême de m'employer à autre chose, je ferai en sorte qu'elle me trouve prêt. Si elle ne le juge pas à propos. Sa volonté soit faite !

Cela ne m'empêche pas chemin faisant de donner la main à mes semblables quand j'en trouve d'enfoncés dans le bourbier, et tous les prodiges magnétiques que j'ai vus ne m'ont pas peu servi à faire ouvrir les yeux à quelques aveugles. Cela ne m'empêche pas non plus de causer avec eux quand il y a lieu. Mais cela ne va pas plus loin.

Je ne compte pas mon apparition, il y a six mois, à la loge de la Bienfaisance. J'y aurais même été encore hier à la fête de St Jean où l'on m'a fait la faveur de m'inviter si j'eusse été libre. Je n'y peux voir que les grades inférieurs et je n'y suis que fauteuil ; ainsi cela ne discorde point avec mon gout et mon titre d'indépendant. Enfin cela ne m’empêche pas de prendre communication de toutes les idées et écrits que l'on veut bien me communiquer et j'attends en conséquence que vous autorisiez vos lieutenants à me confier la lecture de la rédaction des grades dont vous m'avez parlé cet été et dont je vous dis que je ne me permettrais pas la demande.

En effet si vous ne m'aplanissez les voies sur cela, je verrais cent ans tous les membres de la bienfaisance que je ne leur en ouvrirais pas la bouche. Bien entendu que cela m'empêche moins encore de me mettre aux pieds d'un Gamaliel s'il s'en rencontrait sur mon chemin. Personne n'en sent plus que moi le besoin, et j'ai eu dans ma cellule des mouvements assez positifs pour me convaincre combien il me serait utile d'en rencontrer.

Vous m'avez promis aussi dans le temps de vous souvenir de moi, s'il y avait du bonbon. Je compte toujours sur votre amitié pour cela si le cas y échoit. Vous savez que je suis un enfant gâté et que c'est vraiment du bonbon qu'il me faut ce qui me rend tiède sur tout le reste.

Vous jugez bien que d'après tout cela je cours peu la cohue de chercheurs que l'ami Delanges [1] va rassembler des quatre coins du monde le 15 février prochain. J'ai reçu une belle circulaire à cet effet dont probablement vous aurez connaissance. Mais ma réponse est toute faite, je n'y mettrai pas les pieds. Ce sera le festin de l'Évangile à cela près que le principal hôte n'y sera pas le plus honoré, car si on croyait en lui on ne se rassemblerait pas pour chercher à qui l'on doit croire. Que ferai-je là mon Dieu ! Je regarde cet homme comme le tourment de la vérité.

Adieu, mon cher Me je me recommande toujours à vos bonnes prières et à celles de tous les nôtres. J'avais prié la mère de deux petites commissions. L'une était bien pressée. C'était du sel pour mon malade. N'entendant parler de rien j'ai écrit directement à Paganuci et j'attends chaque jour de ses nouvelles. L'autre était pour l'ami Pernon, il s'est chargé de me faire reteindre un habit de velours de coton bleu. Voila trois mois qu'il l'a ; j'avais pourtant bien compté m'en servir cet hiver.

Adieu encore une fois, mon cher Mtre,

Ora pro nobis.

Source : http://www.philosophe-inconnu.com

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Une controverse de mauvais aloi

18 Avril 2012 , Rédigé par a Tribus Liliis Publié dans #Rites et rituels

Depuis environ une semaine, a surgi et s’est étendue à divers blogs ce qu’il faut bien appeler une controverse de mauvais aloi. Elle a eu pour point de départ des prises de position de martinésophobes s’armant de Louis-Claude de Saint-Martin afin de mieux combattre Martines de Pasqually, et elle a ensuite dérivé sur la prière et la valeur relative de ses divers modes, en externe et en interne.

Je n’épiloguerai pas sur la comparaison-opposition entre Saint-Martin et Martines, sauf pour remarquer que l’éloignement du Philosophe inconnu à l’égard de l’Ordre des élus coens n’a pas été réservé à ce dernier exclusivement, et qu’il en a marqué autant à l’égard de la maçonnerie, en l’espèce le Régime écossais rectifié constitué par Jean-Baptiste Willermoz, et bien davantage à l’égard de l’Eglise catholique romaine. Si cet éloignement valait condamnation, cette condamnation a dû s’appliquer aux trois. Mais y a-t-il eu condamnation ? A l’égard de l’Eglise, indubitablement. A l’égard du Régime rectifié et de l’Ordre coen, c’est beaucoup plus douteux. Dans les deux cas, il les taxe de superfluités provoquant de la dissipation loin du « centre ». Quant aux mises en garde au sujet des éventuels résultats des invocations pratiquées dans la rituélie coen, elles ressortissent à la plus élémentaire prudence, à l’instar de celles dont l’Eglise prévient les membres de son clergé qui pratiquent des exorcismes. Je cite Emile Dermenghem dans sa préface à son ouvrage Les Sommeils (Paris, La Connaissance, 1926) :

« Il craignait non seulement les illusions auxquelles toute métapsychique donne parfois lieu, mais aussi les dangers des opérations magiques qui risquent de faire intervenir des agents inférieurs ou même mauvais, qui entretiennent en nous « l'orgueil et l'ambition de vouloir briller par nos propres puissances », et qui, au lieu d'anéantir le moi pour lui faire trouver l'Absolu, peuvent l'inciter à user des forces naturelles et occultes dans un esprit de domination et d'égoïsme. « Avec une habileté qui nous jette dans des aberrations bien funestes, le principe des ténèbres fait qu'avec de simples puissances spirituelles, de simples puissances élémentaires ou figuratives, peut-être même avec des puissances de réprobation, nous nous croyons revêtus des puissances de Dieu » (Ecce homo).
(Les Sommeils, pp.33-34)

La mise en garde est sévère, mais elle n’étonnera aucun mystique, car tous savent que, comme nous en avertit l’apôtre, « Satan lui-même se déguise en ange de lumière » (2 Corinthiens 11, 14). De même tout prêtre qui célèbre les saints mystères sait que, si les puissances angéliques concélèbrent avec lui, les puissances démoniaques se rassemblent pour lancer contre lui leurs attaques. Et cela en dehors de toute « opération » coen. Car la divine liturgie est une opération infiniment plus puissante, et même infiniment puissante, et donc infiniment honnie par Satan.
Et pourquoi croit-on que Martines imposait à ses émules l’assistance à a messe et la pratique des sacrements de l’Eglise ? Par goût des formes cérémonielles ? point du tout : parce qu’il avait compris intuitivement que cette pratique, et singulièrement celle du sacrement des sacrements qui est l’eucharistie, était leur véritable palladium. Chose que n’a pas comprise Saint-Martin qui, tout entier axé sur l’interne, n’a jamais senti la puissance incomparable, parce que divine, des sacrements. Pour lui, il est évident que les sacrements ne sont que des formes, ou des formalités, dont il est préférable de se passer. On peut appliquer à ces formes ecclésiales les réflexions suivantes :

« Les personnes qui ont du penchant pour les établissements et sociétés philosophiques, maçonniques et autres, lorsqu'elles en retirent quelques heureux fruits sont très portées à croire qu'elles le doivent aux cérémonies et à tout l'appareil qui est en usage dans ces circonstances. Mais avant d'assurer que les choses sont ainsi qu'elles le pensent, il faudrait avoir essayé de mettre aussi en usage la plus grande simplicité et l'abstraction entière de ce qui est forme et si alors on jouissait des mêmes faveurs, ne serait-on pas fondé à attribuer cet effet à une autre cause; et à se rappeler que notre Grand Maître a dit : "Partout où vous serez assemblés en mon nom, je serai au milieu de vous"[Matthieu 18, 20]. » (Saint-Martin, Mon Livre vert, Paris, Cariscript, 1991).

C’est de ce refus radical du formalisme que provient son incompréhension elle aussi radicale de la nature de l’Eglise. Mais je m’engage sur un terrain que j’ai dit vouloir éviter…

Pour finir, cet éloignement manifesté par Saint-Martin envers les pratiques coens ne l’a pas empêché d’être fidèle jusqu’au bout à la mémoire de celui qu’il dénommait « mon premier maître » et dont il devait écrire : « Cet homme extraordinaire dont je n’ai jamais réussi à faire le tour ».
Je ne discuterai pas davantage sur les diverses formes de la prière et sur la supériorité supposée de la prière intérieure sur la prière extérieure, me réservant d’y revenir en une autre occasion en exposant ce qu’enseigne en la matière la Tradition des Pères de l’Eglise.
Entrons donc dans la controverse elle-même et détaillons-en les points :

1) Saint-Martin a éprouvé de la méfiance contre l’Ordre coen et a cherché à dissuader ceux qui lui appartenaient ou qui souhaitaient y entrer ;

2) L’Ordre coen véhicule des conceptions hétérodoxes :
 
3) L’Ordre coen se livre à des opérations magique ;

4) L’Ordre coen est donc pernicieux, voire dangereux et entraîne à la dérive les chrétiens qui s’y laisseraient prendre ;
 
5) Willermoz lui-même n’a finalement éprouvé que méfiance envers lui et s’en est définitivement éloigné après la mise en sommeil de l’Ordre en 1781 par le Souverain Maître Las Casas ;
 
6) Willermoz a transféré tout ce que le martinésisme avait de bon dans le Régime écossais rectifié.
Sur les points 1) à 4), je renvoie pour l’essentiel au blog « Un martinésiste chrétien » (http://reconciliationuniverselle.over-blog.com/) dont l’animateur, Esh, d’une part fait justice des accusations infondées, mais d’autre part procède aux corrections qu’appelle la pensée parfois erronée de Martines, en sorte que lui qui avait été qualifié « plus juif que chrétien » devienne plus chrétien que juif. Ce travail remarquable de justesse qu’accomplit Esh mérite grande attention.
Je précise simplement au passage que l’éloignement que Saint-Martin manifeste à l’endroit de l’Ordre coen – et simultanément à l’endroit de la maçonnerie - vient avant tout du choix radical que lui-même a fait de la « voie du cœur » (je déteste l’expression « voie cardiaque » popularisée par Papus qui pour moi a un relent d’opération chirurgicale…) à l’exclusion de toute autre, et qu’il voudrait voir empruntée par tous les « élus » (les lettres de Salzac que publie Esh sont à cet égard symptomatiques) : entreprise pour le moins risquée et qui ne pouvait qu’échouer. Nous en reparlerons dans le billet à venir sur la prière.

Pour ce qui est du caractère supposé maléfique de l’Ordre coen, je voudrais prendre à témoin les bons auteurs. Je citerai Jean-Marc Vivenza, qui est tenu pour un expert en la matière. Dans son ouvrage Les Elus coëns et le Régime écossais rectifié (Grenoble, le Mercure Dauphinois, 2010), il écrit (pp. 54-56) :
« Nous sommes bien loin de cette prétendue "magie", dont on a longtemps soutenu, et l'on soutient, hélas, encore dans divers opuscules plus ou moins sérieux, qu'elle constituait la base des pratiques de l'Ordre des Elus Coëns […].
« Or, disons-le fortement, si les rites, instructions et catéchismes de l'Ordre des Elus Coëns, contiennent effectivement des éléments empruntés à un certain courant à l'intérieur duquel Cornelius Agrippa occupe une place non négligeable, cependant en aucun cas le but, nous disons bien le "but" des opérations enseignées par Martinès, c'est-à-dire l'objectif visé et entrevu par les Réaux-Croix, ne relève de la magie, fût-elle angélique ou "divine". Les opérations, au sommet de l'Ordre, il importe d'y insister tant la question est centrale, sont subordonnées à la manifestation de la "Chose" qui n'est autre que la Sainte Présence de Jésus-Christ [...].
« Convoquant, dans certaines circonstances, les anges afin qu'ils l'aident à accomplir son travail, l'élu s'adonnait donc surtout, et tout d'abord, à d'intenses purifications, implorant le secours du Compagnon fidèle qui lui fut attribué par l'Eternel de manière à ce qu'il intercède pour lui auprès du Très Haut et qu'ensuite, seulement, béni et sanctifié, il soit en mesure de s'avancer, en tremblant, devant la "Sainte Présence" du Verbe.
« Le culte primitif, que transmit Martinès de Pasqually, est non pas de nature "magique", il est essentiellement, par les quatre temps qui le constituent à présent que, depuis le crime d'Adam, nous nous trouvons absolument tous marqués par la faute et le péché, un culte d'expiation, de purification, de réconciliation et de sanctification. Tel est le difficile et contraignant labeur auquel devaient s'astreindre les disciples de Martinès, et l'on comprend peut-être mieux pourquoi cette tâche ne pouvait convenir, et ne concerner, qu'une élite de maçons choisis, c'est-à-dire "élus", souhaitant se plier à une rude discipline morale et spirituelle les faisant vivre dans le monde presque comme des moines, ou plus exactement des prêtres, auxquels il ne manquait même pas l'obligation de la récitation de leur bréviaire puisque, de six heures en six heures, les élus coëns qui se devaient impérativement par ailleurs d'assister aux principales messes festives de l'Eglise, œuvrant inlassablement, chaque jour que Dieu faisait, à se rendre digne de recouvrer leur "première propriété, vertu et puissance spirituelle divine", étaient contraints à la lecture des prières de l'Ordre composées principalement des sept Psaumes de la pénitence, de diverses oraisons pieuses et d'invocations particulières, s'endormant, la nuit venue, en prononçant dans leurs lits le De Profundis. »

Et encore, du même Jean-Marc Vivenza (Louis-Claude de Saint-Martin et la théurgie des Elus coens) :
« L’élu coën, qui devait impérativement être catholique pour se conformer à la règle prescrite par Martinès, et avait juré, lors de ses serments, de « rester fidèle à la sainte religion apostolique et romaine », avant chacune des cérémonies assistait à la messe en communiant, ceci sans compter la rigoureuse observation de la Prière des six heures, (six heures du matin, midi, dix-huit heures et minuit), qui ne pouvait avoir nulle dérogation et était une obligation formelle. Enfin, pour sa purification, l’élu récitait les sept Psaumes de Pénitences à chaque renouvellement de Lune et les jours qui faisaient suite aux périodes de travail, de même qu’il lui fallait dire l'Office du Saint Esprit tous les jeudis, prononcer le Miserere, debout face à son Orient, et le De Profundis, en se mettant la face contre terre. »

Ainsi (si l’on me passe cette expression plaisante), la messe est dite ! A moins de considérer les coens comme autant de tartuffes… ce qui serait d’une totale invraisemblance, notamment pour un personnage aussi pieux que Willermoz.

Mais je n’en resterai pas là ; j’appelle à la rescousse un personnage dont nul ne peut révoquer en doute le jugement : j’ai nommé Joseph de Maistre, l’auteur catholique romain par excellence, et même papiste [1]. Qu’écrit-il dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg (Lyon & Paris, 1821) :

« Les connaissances surnaturelles sont le grand but de leurs travaux et de leurs espérances ; ils ne doutent point qu'il ne soit possible à l'homme de se mettre en communication avec le monde spirituel, d'avoir un commerce avec les esprits et de découvrir ainsi les plus rares mystères. Leur coutume invariable est de donner des noms extraordinaires aux choses les plus connues sous des noms consacrés ; ainsi un homme pour eux est un mineur, et sa naissance émancipation. Le péché d'origine s'appelle le crime positif ; les actes de la puissance divine ou de ses agents dans l'univers s'appellent des bénédictions, et les peines infligées aux coupables, des pâtiments. Souvent je les ai tenus moi-même en pâtiment, lorsqu'il m'arrivait de leur soutenir que tout ce qu'ils disaient de vrai n'était que le catéchisme couvert de mots étranges. J'ai eu l'occasion de me convaincre, il y a plus de trente ans, dans une grande ville de France [Lyon], qu'une certaine classe de ces illuminés avait des grades supérieurs inconnus aux initiés admis à leurs assemblées ordinaires ; qu'ils avaient même un culte et des prêtres qu'ils nommaient du nom hébreu Cohen... Ces hommes, parmi lesquels j'ai eu des amis, m'ont souvent édifié ; souvent ils m'ont amusé, et souvent aussi... Mais je ne veux point me rappeler certaines choses. Je cherche au contraire à ne voir que les côtés favorables. »
(XIe entretien, 4e chapitre)
Certes il n’accepte pas qu'un prêtre dût nécessairement être thaumaturge et kabbaliste. Il appelle cela une « séduisante erreur », à cause de quoi il juge le martinisme [2] plutôt dangereux dans les pays catholiques, quoiqu'il soit, selon lui, des plus utiles dans les pays schismatiques et protestants et même, à une époque d'incrédulité, dans les pays catholiques imprégnés d'irréligion. Car, dit-il, « ce système s'oppose à l'incrédulité générale, il est chrétien jusque dans ses sciences ; il accoutume les hommes aux dogmes et aux idées spirituelles », il les rapproche des doctrines catholiques, préserve du « rienisme protestant » et maintient « la fibre religieuse de l'homme dans toute sa fraîcheur ». (cité dans Les Sommeils, pp. 41-42) ;
Et le comte de déclarer au sénateur (qui a fait l’apologie des martinistes) que ces explications audacieuses peuvent être utilement accueillies pourvu qu'on ne les considère pas nécessairement comme des dogmes absolus. Ces systèmes lui paraissent acceptables si on les « propose modestement pour tranquilliser l'esprit... » s'ils « ne mènent surtout ni à l'orgueil ni au mépris de l'autorité... On tâtonne dans toutes les sciences, pourquoi la métaphysique, la plus obscure de toutes, serait-elle exceptée ? » (Les Sommeils, p. 43).
On le voit, rien sur de supposées pratiques magiques, voire sulfureuses, que l’Eques a Floribus eût été bien placé pour connaître. D’ailleurs Jean-Marc Vivenza a découvert dans les documents privés de Joseph de Maistre que celui-ci, quand il était ambassadeur de Sardaigne à Saint-Pétersbourg, avait pratiqué des « opérations » coens. Joseph de Maistre invoquant le diable ? on voit le ridicule de la chose…
Pour le reste je renvoie, je le répète, au blog du Martinésiste chrétien.
J’ai mentionné Willermoz, ce qui me conduit aux points 5) et 6).
Les documents concordent tous pour prouver que, si Willermoz a parfois été fort irrité par le comportement de l’homme Martines, sa créance en l’initié, et initiateur, n’a jamais faibli. Inutile de multiplier les textes, contentons-nous de la grande lettre des 12-18 août 1821 à Jean de Turkheim, sa « lettre testament » comme on l’a appelée, où Willermoz prend la peine de répondre en détails, avec renvois au Traité sur la réintégration, à plusieurs points de doctrine, huit au total, sur lesquels son correspondant lui avait demandé des éclaircissements que le patriarche (91 ans) lui donne de bon gré. Et comme Turkheim lui avait demandé des détails sur Martines, voici ce que conte Willermoz :
« Comme vous désirez connaître Pasqually en long et en large sur tout ce qui le concerne, voici à son sujet une anecdote connue de moi seul et qui ne doit pas devenir publique.
"Etant à Paris, au jour qu'il avait choisi pour me conférer mes derniers grades, il m'assigna pour les recevoir un jour suivant à Versailles ; il y assigna en même temps quelques autres Frères de degrés inférieurs et les plaça aux angles de l'appartement où ils restèrent jusqu'à la fin en silence ; lui debout au centre et moi seul à genoux devant lui, aucun autre ne pouvant rien entendre de ce qui se passait entre lui et moi. Avant la fin du cérémonial il me tombe tout subitement les bras sur les épaules et son visage collé contre le mien, il m'inonde de ses larmes, ne pouvant pousser que de gros soupirs. Tout étonné, je lève les yeux sur lui et j'y démêle tous les signes d'une grande joie. Je veux l'interroger ; il me fait signe de garder le silence. L'opération terminée, je veux le remercier de ce qu'il vient de faire pour moi, et j'en étais tout ému. - "C'est moi, me dit-il, qui vous dois beaucoup et beaucoup plus que vous ne pensez. Vous avez été pour moi l'occasion du bonheur que j'éprouve. J'étais depuis un certain temps tombé dans la disgrâce de mon Dieu pour certaines fautes que le Monde compte peu, et je viens de recevoir la preuve, le signe certain de ma Réconciliation. Je vous la dois, parce que vous en êtes la cause et l'occasion. J'étais malheureux ; je suis maintenant bienheureux. Pensez quelquefois à moi, je ne vous oublierai jamais." Et en effet, depuis lors, j'ai reçu de lui beaucoup de preuves d'amitié et de grande confiance. »
Y a-t-il là la moindre trace de défiance, de répulsion, ou même de critique ? Quarante années après la fin supposée de l’Ordre coen, quarante-sept ans après le décès de Martines de Pasqually, le temps était propice à une remise en question, à l’expression de doutes, s’il dût y en avoir…Rien de tel ! au contraire, dans une autre lettre au même Turkheim du mois précédent de juillet , on trouve cette fameuse formule souvent citée : « Cet homme extraordinaire auquel je n’ai jamais connu de second ». L’admiration était toujours là, intacte.

Mais, pourrait-on objecter, tout cela ne s’applique qu’à la doctrine, à laquelle en effet Willermoz avait adhéré au point d’en faire la substance même de la Profession et de la Grande Profession ; mais point aux opérations qu’il avait évidemment abandonnées. Eh bien, non. C’est le contraire qui apparaît à la lecture d’une lettre que Rodolphe Saltzmann écrivit à Willermoz le 22 septembre 1813 (publiée dans Renaissance Traditionnelle n° 150, avril 2007) [3]. Satzmann écrit :
« Mon premier acte de gratitude et de la plus vive reconnaissance a été rendu à Celui qui a daigné bénir mon voyage et vous donner la volonté et les forces nécessaires d'opérer pour sa gloire et mon salut. Le second s'adresse à vous, mon T[rès] C[her] et P[uissant] M[aîtr]e, qui m'avez donné une nouvelle preuve bien précieuse de votre amitié. Vous m'avez sacrifié un repos, que votre grand âge vous rend si nécessaire, et vous avez pour ainsi dire couronné votre ouvrage. Car je n'ose espérer recevoir encore davantage, et je ne dois m'occuper qu'à bien profiter de ce que j'ai reçu et d'être fortifié dans la voie dans laquelle j'ai eu le bonheur d'entrer. Mais vous ne négligerez pas ce que vous avez semé et vous nourrirez la flamme que vous avez allumée. [...]
 
« Ne m'oubliez pas, mon T.C. et P.M. Songez à votre élève dans vos prières et aux jours et heures destinés à des travaux supérieurs. Envoyez-moi, aussitôt qu'il sera possible, ce que vous m'avez promis et battons le fer pendant qu'il est encore chaud. Ah ! s'il était possible de m'envoyer ce qui est marqué par + après les noms usités ![...] » [Signé] Ab Hedera.

Selon son habitude, Willermoz a mis sur la lettre une annotation , qui est :
« Fre Saltzmann à moi W. [...] Son contentement de ce que j'ai fait pour lui à Lyon, Gd Archi. Il espère l'Invo[cation] promise. »

Autrement dit, à 83 ans, Willermoz a pratiqué une cérémonie de réception de Grand Architecte. Curieuse façon de manifester de l’ « éloignement » !
On pourrait multiplier les preuves documentaires, mais celles-ci me paraissent suffire pour l’instant. Du moins justifient-elles l’expression que j’ai employée au début : une controverse de mauvais aloi. On est libre d’adhérer à Saint-Martin et pas à Martines, on est libre d’adhérer à Martines et pas à Saint-Martin, on est libre de n’adhérer ni à l’un ni à l’autre ; mais on n’est pas libre, si l’on veut rester honnête, de justifier son choix par des affirmations sans preuve ou par des preuves controuvées, des documents sollicités. Ce n’est pas honorable, et d’ailleurs ce n’est pas crédible.

[1] Du Pape (Lyon, 1819) fut le premier ouvrage « ultramontain » de l’histoire.
[2] Ne nous y trompons pas, ce vocable englobe aussi le « martinésisme », terme qui n’avait pas encore été inventé.
[3] Et signalée par A Valle Sancta dans son blog.

 

Source : http://orthodoxeoccident.blogspot.fr/2012/03/une-controverse-de-mauvais-aloi.htm

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Willermoz, Jean-Baptiste

18 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

Jean-Baptiste Willermoz, né à Lyon le 10 juillet 1730 et mort dans la même ville le 29 mai 1824, fut un Maçon d'une envergure exceptionnelle, comme il ne s'en rencontre pas beaucoup par siècle. C'est indéniablement une des personnalités les plus éminentes et les plus considérables de l'histoire de la Maçonnerie - surtout de la Maçonnerie française, mais pas uniquement d'elle, et qui exerça sur son évolution une influence déterminante. Véritable père fondateur du Régime Ecossais Rectifié, il fut l'architecte en chef d'un édifice qui subsiste encore durablement malgré d'étonnantes vicissitudes. Il a longtemps été de mode d'adopter à son sujet un ton dénigrant et persifleur, qu'on retrouve à l'envi sous la plume de Paul Vulliaud, d'Alice Joly, de René le Forestier, de Pierre Chevallier... Le tournant fut pris en 1973 lorsque, dans son Esotérisme au XVIIIe siècle, Antoine Faivre, le premier, écrivit : « On peut dire qu'il atteignit une haute spiritualité et que sa largeur de vue était peu commune. Il se montra doué autant pour la méditation et l'illumination intérieure que pour l'organisation ou l'administration. La Révolution a failli être fatale à son œuvre ; mais on le considère toujours comme l'un des plus grands personnages de l'histoire maçonnique. » (p. 176). Depuis lors, en particulier avec la remise au jour de nombreux documents d'archives, la grandeur du personnage s'est imposée de plus en plus.

Issu d'une ancienne famille de bourgeois de Saint-Claude (dont le patronyme s'orthographiait originellement Vuillermoz), et qui était, d'après des documents de famille, d'origine espagnole lointaine, son père s'était installé à Lyon comme marchand mercier. Jean-Baptiste, aîné de douze frères et sœurs, fut très jeune projeté dans la vie active : mis en apprentissage auprès d'un commerçant en soieries à l'âge de 14 ans, il monta à 24 ans sa propre manufacture ; peu avant Wilhelmsbad, une notice le décrit comme « fabricant en étoffes de soie et d'argent et commissionnaire en soieries. » Il vendit son établissement en 1782 tout en conservant des intérêts dans la maison de mercerie en gros de son frère Antoine et de son beau-frère Pierre Provensal, époux de sa sœur aînée Claudine.

Même s'il consacra à la Franc-Maçonnerie l'essentiel de sa longue vie, il s'engagea activement dans la vie de la cité en se conformant à l'esprit des règles qu'il avait lui-même édictées pour les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, c'est-à-dire en mettant ses facultés d'organisateur et d'administrateur au service de la religion et de la bienfaisance au sens large du terme : il fut successivement ou simultanément administrateur de l'hôtel-dieu (notamment durant la période périlleuse de la Terreur, en 1793) puis des hospices civils de Lyon, membre du conseil de fabrique (c'est-à-dire du conseil paroissial) de Saint-Polycarpe, conseiller général du département du Rhône, il s'occupa d'instruction primaire, devint agriculteur passionné... Willermoz fut tout sauf un Maçon en chambre.

C'est néanmoins par son œuvre maçonnique qu'il est passé à la postérité. Initié en 1750 à l'âge de 20 ans dans une loge dont on ignore le nom, il franchit très rapidement tous les échelons. Elu Vénérable à peine deux ans plus tard, en 1752, il ressent la nécessité de mettre de l'ordre dans une situation marquée « par des abus qui s'accréditaient de plus en plus » et il contribue à former, en 1760, la Grande Loge des Maîtres Réguliers de Lyon, reconnue en 1761 par la Grande Loge de France. Après en avoir été le Président en 1762-63, il obtient d'en devenir le « Garde des sceaux et archives », fonction qui devait avoir ses préférences dans tous, ou presque tous, les organismes auxquels il appartint car, tirant parti de la correspondance d'affaires qu'il entretenait avec l'Europe entière, il pouvait ainsi se livrer à une de ses activités favorites : recueillir, étudier et comparer les rituels de tous les grades possibles. Et cela indubitablement par goût de collectionneur, mais aussi pour des raisons bien plus profondes, qu'il exposera dans une lettre de novembre 1772 au baron de Hund, le fondateur de la Stricte Observance : « Depuis ma première admission dans l'Ordre, j'ai toujours été persuadé qu'il renfermait la connaissance d'un but possible et capable de satisfaire l'honnête homme. D'après cette idée, j'ai travaillé sans relâche à le découvrir. Une étude suivie de plus de 20 ans, une correspondance particulière fort étendue avec des frères instruits en France et au dehors, le dépôt des archives de l'Ordre de Lyon, confié à mes soins, m'en ont procuré bien des moyens... » Et il constitue, à l'effet d'étudier tous les « hauts grades » dont il se procurait la connaissance et d'en être en quelque sorte le « laboratoire », un chapitre réservé à une « petite société » : le chapitre des Chevaliers de l'Aigle noir, dont il confia la présidence à son frère Pierre-Jacques.

Le but de ces recherches, à savoir le véritable but de la Franc-Maçonnerie, lui fut révélé lorsqu'il fut admis en mars 1767, par Martines de Pasqually en personne, dans son Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l'Univers. Dans une lettre, également de 1772, à un autre dignitaire de la Stricte Observance, le baron de Landsperg, Willermoz s'en explique avec discrétion mais avec netteté : « Quelques heureuses circonstances me procurèrent l'occasion dans mes voyages d'être admis dans une société bien composée et peu nombreuse, dont le but qui me fut développé hors des règles ordinaires me séduisit. Dès lors tous les autres systèmes que je connaissais (car je ne puis juger ceux que je ne connais pas) me parurent futiles et dégoûtants. C'est le seul où j'ai trouvé cette paix intérieure de l'âme, le plus précieux avantage de l'humanité, relativement à son être et à son principe. » De fait, convaincu d'avoir découvert la vérité de la Maçonnerie, Willermoz ne s'en départira jamais et demeurera inébranlablement fidèle, en dépit des apparences, et quoi qu'on ait prétendu, à son initiateur Martines, à sa doctrine et à son Ordre.

Après l'avoir reçu, comme il vient d'être dit, au cours d'une cérémonie empreinte d'émotion (que Willermoz devait relater en 1781 à Charles de Hesse), le Grand Souverain, qui avait décelé ses capacités, le nomma peu après « Inspecteur général de l'Orient de Lyon et Grand Maître du Grand Temple de France ». En mai 1768, le Substitut Universel de l'Ordre des Elus Coëns, Bacon de la Chevalerie l'ordonna Réau-Croix ; bien que cette ordination ait été opérée sur autorisation de Martines, celui-ci éprouva des doutes sur sa parfaite régularité, et il décida de la confirmer deux ans plus tard, en mai 1730, par la « voie sympathique », c'est-à-dire à distance - méthode fréquente pour les opérations des Elus Coëns, notamment les travaux d'équinoxe.

Willermoz prit très au sérieux les fonctions qui lui avaient été conférées et, méticuleux comme il l'était, il fut, parmi les disciples de Martines, le plus pressant pour obtenir de lui des rituels, instructions et autres documents qui faisaient défaut aux Coëns pour travailler ; à cet égard, sa correspondance avec Saint-Martin, lorsque celui-ci fut devenu secrétaire de Martines, est des plus précieuses, de même que les notes que lui-même établit pour la pratique des rituels coëns. Par dérogation à la règle qu'il s'était imposée pour les autres systèmes, y compris le sien, à savoir le Régime Ecossais Rectifié, il tint à conserver la conduite du Temple de Lyon, et il le maintint en effet en activité bien après la désagrégation de l'Ordre des Elus Coëns, jusqu'aux premiers troubles de la Révolution. Preuve du respect révérencieux que Willermoz portait à l'œuvre de son maître, il n'apporta aucun changement, même léger, à l'Ordre des Elus Coëns, qu'il laissa complètement à l'écart de sa grande entreprise de réforme - de rectification - de la Maçonnerie. Enfin, en ce qui concerne l'homme, en dépit des tiraillements ou des agacements réciproques, inévitables de la part de personnes aux natures aussi caractérisées et aussi contrastées, il lui porta toujours la plus grande considération en tant que maître initiateur, écrivant à son sujet, dans son extrême vieillesse, en 1821 : « Cet homme extraordinaire auquel je n'ai jamais connu de second. »

C'est que Willermoz avait adhéré d'emblée, et définitivement, à la doctrine de la réintégration, doctrine dont il estima dès lors qu'elle avait été, et devait être toujours, à la base de la Maçonnerie primitive et authentique ; si elle était absente de tel ou tel système maçonnique, c'était la marque que celui-ci était « futile ou dégoûtant » ou encore « apocryphe », disait-il en empruntant le terme et l'idée à Martines.

La découverte de la doctrine de Martines ne dissuada nullement Willermoz de continuer ses enquêtes sur tous les systèmes maçonniques qui venaient à sa connaissance et de solliciter de ses nombreux correspondants, souvent princiers, tel Charles de Hesse, des échanges de « lumières ». Mais on s'est complètement mépris sur le sens de ces démarches, qu'on a présentées comme une quête incessante et toujours inassouvie de la vérité. Rien n'est plus erroné. Cette vérité, Willermoz était convaincu de l'avoir reçue, et elle le satisfaisait entièrement. S'il continuait à la chercher ailleurs que dans l'Ordre de Martines, c'était dans un tout autre but : celui de réunir en un faisceau tous les systèmes maçonniques authentiques - authentiques parce que, par hypothèse, ils véhiculaient la même doctrine, ou encore, pour reprendre une image qu'il utilisa souvent, pour réunir les branches issues d'un même tronc. Cette « réunion générale de tous les rites et systèmes maçonniques » était une idée qui le poursuivit longtemps et qu'il exposa publiquement devant le Convent de Wilhelmsbad ; et elle trouva son écho dans la titulature officielle des Loges du Régime Ecossais Rectifié, qui est : « Loges réunies et rectifiées de France ».

Ce n'est pas autrement qu'il faut interpréter son adhésion et celle des deux groupes dont il était le principal inspirateur, à Strasbourg et à Lyon, à la Stricte Observance, dite encore Maçonnerie réformée ou rectifiée de Dresde. Cette adhésion se fit sur la base d'un quiproquo complet : lorsque le baron de Weiler, émissaire de Charles de Hund, parlait de « rétablir l'Ordre dans son premier état », il sous-entendait par là le rétablissement de l'Ordre du Temple aboli en 1313, là où Willermoz comprenait le retour à la Maçonnerie primitive telle que Martines l'enseignait ; aussi avoua-t-il plus tard à Charles de Hesse être « tombé de son haut » en ne trouvant dans la Stricte Observance « qu'un système sans bases et sans preuves » et qu'une « profonde ignorance sur les choses essentielles ». La preuve - s'il en était besoin - du prix que Willermoz attachait à la doctrine de Martines est qu'il ressentit la nécessité, après le départ pour Saint-Domingue du Grand Souverain, puis sa mort, d'organiser chez lui, à Lyon, de janvier 1774 à octobre 1776, des « instructions » ou « leçons » auxquelles Saint-Martin, d'Hauterive et lui-même participèrent tantôt comme instructeurs, tantôt comme secrétaires de séance.

Cependant, à quelque chose malheur est bon. La parfaite connaissance que Willermoz avait du panorama maçonnique français et européen l'avait assez vite persuadé que le système de Martines était vraiment trop hétérogène par rapport à la Maçonnerie du temps pour pouvoir s'implanter durablement, a fortiori pour supplanter les autres. Cela tenait, pour le fond, à la doctrine et, pour la forme, au fait qu'il était en vérité une crypto-maçonnerie ou, si l'on peut dire, une « Maçonnerie au-delà de la Maçonnerie ». Or pourtant, selon Willermoz, la doctrine était la seule vraie, la seule à exprimer l'authentique vérité de la Maçonnerie.

C'est alors qu'il eut l'idée géniale de constituer son propre système qui transmettrait, à la fois par l'enseignement et par l'initiation, cette vérité et qui, de surcroît, protègerait en son for intérieur l'Ordre des Elus Coëns. Le résultat fut le Régime Ecossais Rectifié, qui devait être officiellement sanctionné, sur le plan national, par le Convent des Gaules, à Lyon (novembre-décembre 1778) puis, sur le plan international, par le Convent de Wilhelmsbad, en Allemagne (août-septembre 1782).

Ce Régime est doté d'une architecture concentrique, par cercles successifs, qui sont au nombre de trois :

- 1) la classe symbolique ou Ordre maçonnique, avec ses quatre grades : Apprenti, Compagnon, Maître, Maître Ecossais ;

- 2) l'Ordre intérieur, lequel est chevaleresque, avec ses grades, ou plutôt ses étapes, d'Ecuyer Novice - qui est une période probatoire - et de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte.

Ces deux premiers cercles constituent ce que Willermoz appelle les « classes ostensibles » du Régime. Elles empruntent l'essentiel de leurs formes extérieures aux grades maçonniques et chevaleresques en vigueur en France et en Allemagne (usages de ce qu'on appellera plus tard le Rite français, grades « écossais », Stricte Observance) - moyennant des adaptations non négligeables exigées par la doctrine.

- 3) Vient ensuite un troisième cercle, la « classe secrète » de la Profession et de la Grande Profession, innovation majeure de Willermoz, dans laquelle « les Frères des classes inférieures qui en sont jugés dignes sont initiés, après les épreuves requises, à la connaissance des mystères de l'ancienne et primitive Maçonnerie et sont reconnus propres à recevoir l'explication et le développement final des emblèmes, symboles et allégories maçonniques » (art. 1er des statuts).

Ces trois cercles, ou classes, constituent le Régime Ecossais Rectifié. Pourtant, enchâssé, en son cœur, se trouve un quatrième cercle, protégé sous le voile du mystère, et qui est le nec plus ultra : l'Ordre des Elus Coëns. Mais aucune confusion n'est possible : bien que situé au centre du Régime Rectifié, l'Ordre Coën n'est plus le Régime Rectifié ; en passant de l'un à l'autre, on change de monde. En particulier, Willermoz s'attache à proscrire, dans les classes du Régime, tout ce qui pourrait s'apparenter fût-ce à une esquisse de pratiques théurgiques, comme par exemple la kabbale ou l'alchimie, ces pratiques étant l'exclusivité de l'Ordre Coën.

En revanche, ce que les deux, Ordre Coën et Régime Rectifié, ont en commun, c'est la doctrine de la réintégration, cette « science de l'homme », pour reprendre la formule de Joseph de Maistre, que la Maçonnerie a pour fonction d'enseigner et de mettre en œuvre initiatiquement. Sa substance initiatique, et par conséquent, son rituel initiatique, sont entièrement fondés sur : 1) la chute de l'homme de son état originel glorieux, et 2) son retour, sa réintégration par l'initiation dans cet état primitif, laquelle initiation, pour pouvoir opérer, exige l'intercession et l'action du « Grand Réparateur », qui est le Christ.

Ce thème, Willermoz l'a reçu des enseignements de Martines. Mais il l'a reçu aussi de la lecture des Pères de l'Eglise. En effet, ce que l'on sait peu, c'est que Willermoz avait une solide culture religieuse ; il avait été élève des Jésuites et, en dépit de son activité professionnelle précoce, il ne cessa jamais de chercher à s'instruire, ce qu'il pouvait aisément, puisqu'il y avait plusieurs prêtres dans sa propre famille, sans parler de son entourage maçonnique. C'est ainsi que le fonds maçonnique de Lyon conserve de ses notes de lecture sur des Pères de l'Eglise, en particulier les Pères grecs (dont les traductions étaient moins rares qu'on le croit communément). Or le thème de la chute et de la réintégration est ce que les Pères, depuis saint Irénée de Lyon, ont exprimé par le thème de l' « image et ressemblance » : l'homme a été créé à l'image de Dieu et selon sa ressemblance ; la chute lui a fait perdre la ressemblance mais l'image, empreinte divine, demeure inaltérée ; reste à réacquérir ou à reconquérir la ressemblance. Tel est l'objet et le but de l'initiation : le retour de la difformité à la conformité, de l'état déchu à l'état d'avant la chute.

Tout le système élaboré par Willermoz, c'est-à-dire le Régime Ecossais Rectifié, est modelé, et ses formes, adaptées, pour permettre à l'initiation d'opérer de cette façon-là.

En outre, Willermoz, convaincu que l'intelligence est un talent reçu de Dieu - talent que, selon la parabole évangélique, l'homme a le devoir de faire fructifier - double le processus initiatique par un processus pédagogique : il rédige une série d' « instructions » qui se succèdent de grade en grade afin d'exposer de plus en plus clairement et complètement cette doctrine de la réintégration dans tous ses aspects, non seulement anthropologiques, mais cosmologiques et théosophiques. Ces instructions culminent dans l'Instruction secrète des Grands Profès, où éclate son génie métaphysique, comme d'ailleurs aussi dans celles des « leçons de Lyon » qui sont de son cru ; car il y donne de la métaphysique de Martines une présentation particulièrement lumineuse.

Les mêmes qualités : logique, clarté, sens des nuances, qualité de l'expression, caractérisent le Préavis, véritable discours-programme qu'il prononça devant le Convent de Wilhelmsbad le 29 juillet 1782 afin de présenter à la fois le Régime et son inspiration. Willermoz était véritablement aussi doué pour les concepts et pour l'écriture que pour l'organisation ; c'était à l'évidence un esprit de premier ordre.

Ce qu'il importe néanmoins de souligner avec force, c'est que, si Willermoz s'est toujours défendu d'être le véritable auteur des instructions dont il était le rédacteur, il a également cru sur parole Martines lorsque celui-ci affirmait, lui aussi, ne faire que transmettre une très ancienne tradition, quasiment immémoriale. En fait, pour l'un comme pour l'autre, cette tradition, c'est-à-dire à la fois la doctrine, qui est science de l'homme, science de la réintégration de l'homme, et l'initiation qui va avec, sont le fait d'un unique « Haut et Saint Ordre », dont l'origine est aussi ancienne que le monde, et dont aussi bien l'Ordre des Elus Coëns que le Régime Ecossais Rectifié sont des manifestations temporelles, d'où leur harmonie en quelque sorte préétablie. Haut et Saint Ordre dont la fonction est de rétablir le vrai Temple, le temple de l'Homme où réside l'Esprit, par et dans le Christ - autre manière de décrire la réintégration.

Lorsqu'il mourut en 1824 à l'âge vénérable de 94 ans, peut-être Willermoz eut-il le sentiment que son œuvre s'éteindrait avec lui, voire qu'elle s'était déjà éteinte avant lui. On sait qu'il n'en fut rien, et que le Régime Ecossais Rectifié, dans toutes ses classes, reprit plus tard vigueur, sans parler de l'Ordre des Elus Coëns. Cela excède le champ de la présente étude. Cependant, on peut maintenant dire - ce qui n'était pas forcément vrai il y a seulement cent ans - que l'œuvre de Willermoz est toujours, et même plus que jamais, d'actualité.

Source : Ordre Martiniste des Pays-Bas , http://matemius.free.fr/

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Joseph de Maistre

18 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

Les origines savoisiennes

Du temps que Jean-Jacques Rousseau menait aux Charmettes une vie délicieuse mais obscure, en la compagnie de sa chère « maman », Mme de Warens, un tout petit événement se produisit dans la ville voisine, Chambéry. S’il suscita un peu de curiosité, ce ne fut que dans quelques austères salons de hauts fonctionnaires : on accueillait un nouveau sénateur, François Xavier Maistre.
Voici ce que purent avancer les mieux informés : il était célibataire et d’ascendance bourgeoise. Sa famille résidait à Nice depuis des lustres et s’y livrait au commerce des draps, ayant même fourni un syndic en 1708, dans la personne d’André Maistre, lequel amassa d’assez grands biens tout en se plaignant que ses clients le payassent mal. Le fonds de commerce s’était transmis jusqu’à François Xavier qui, réalisant sans doute les aspirations des siens et quittant la boutique, avait fait son droit et s’était établi avocat à Nice en 1729. De là, il visa à la magistrature et devint en 1730 « substitut de l’avocat général fiscal ». Il recueillit l’héritage d’un de ses frères qui était prêtre, de deux sœurs célibataires et, le vent bien en poupe, fut appelé en 1740 à siéger au sénat de Savoie.
Chambéry, malgré son titre de capitale ducale, n’était qu’un gros bourg agricole. Le procès était sa principale industrie et, avec la garnison, sa grande source de revenus. Les ducs, sûrs d’étendre mieux leur domaine sur l’Italie que sur la France, lui avaient préféré la résidence de Turin. Un intendant général sans prestige représentait le pouvoir et transmettait les ordres ministériels aux fonctionnaires. La noblesse savoisienne, pour avoir bien accueilli l’occupation française sous Louis XIV, était systématiquement écartée des hauts emplois et boudait l’administration piémontaise. Un certain renfrogné marquait donc cette société où, cependant, les sénateurs se distinguaient encore par la rigueur de leur conduite, leur vie laborieuse et retirée. Ce sénat n’était qu’une cour souveraine de justice, sans aucun rôle politique. Il jugeait en dernière instance mais n’avait pas à enregistrer les édits royaux. Ses membres n’étaient pas propriétaires de leurs charges. Simples fonctionnaires nommés par le roi et par lui révocables, ils recevaient un traitement mensuel.
Bien en avance sur la nôtre, la monarchie de Piémont-Sardaigne accomplissait alors d’immenses réformes, établissait pour asseoir l’impôt foncier un « cadastre » exact, rédigeait des codes judiciaires destinés à remplacer les anciens coutumiers, et s’apprêtait à abolir tous les privilèges féodaux. Une immense besogne administrative et juridique était en cours. Les hommes de robe studieux et retirés pouvaient aspirer aux plus grandes dignités dans un gouvernement où la supériorité de l’esprit prévalait sur la naissance. François Xavier Maistre appartenait donc à un corps très respecté. Ses fonctions l’absorbaient et il allait s’y consacrer avec un grand sens du devoir. De naturel solitaire et sévère, il demeura dix ans encore célibataire et c’est à l’âge de quarante-quatre ans qu’il rencontra Christine Demotz qui en avait vingt de moins. Elle lui plut au point qu’il demanda sa main. Son père, magistrat honoraire, était inscrit au « rôle » de la noblesse en Bugey comme « écuyer ». Le Bugey est riche pays, dont la chère savoureuse a formé le palais de Brillat-Savarin. La jeune femme apportera dans son foyer lumière et paix. C’est un être de douceur, de piété, mais qui ne méprise point le bien-vivre. Son goût paraît juste et solide. Elle sera capable d’assurer à ses enfants les bons soins qui leur feront une santé robuste et, le soir, de leur lire une tragédie de Racine. Elle élèvera cinq filles et cinq garçons. L’aîné sera Joseph de Maistre.
Au moment où celui-ci va naître, voici que nous sommes frappés par le souvenir d’un autre écri¬vain dont nous avons raconté la vie : Stendhal 1. Ces deux hommes, d’esprits si opposés, se présentent à nous dans des circonstances pleines d’analogies. Dans l’une et l’autre lignée, c’est par un effort récent que l’on vient d’échapper au négoce pour ac¬céder à la procédure. Secrètement, on aspire à la no¬blesse par la robe. Chérubin Beyle et François Xavier Maistre sont deux hommes profondément religieux, d’abord moroses, appliqués à leurs affaires, et qui ont passé la quarantaine avant d’épouser deux jeunes filles séduisantes. Les deux enfances seront entourées de gens graves et âgés, éclairées par le jeune sourire maternel. Fortunes et rangs dans la société s’équiva¬lent ; les modes de vie sont identiques. Rue des Vieux-Jésuites à Grenoble, chez les Beyle, la maison est plus sombre, plus humide que l’ancien hôtel de Salins loué par les Maistre à Chambéry, et qui donne sur la claire place de Lans où chante une fontaine. Mais on passe l’été à la campagne. Les Beyle vont à Furonnières, les Maistre à La Trousse, beau domaine situé dans la plaine de la Madeleine, à la sortie de la ville ; début octobre on s’en revient rapportant à pleines voiturées les provisions d’hiver qui vont remplir, au rez-de-chaussée de la maison de ville, les saloirs, le cellier, les fruitiers et les caves. On a quasiment le même domestique et chaque semaine les fermiers envahissent les cuisines. On les reçoit avec simplicité. Toutefois, pour Henri Beyle, cette harmonie familiale et l’unité du milieu se briseront dès sa huitième année. Il en recevra une inguérissable blessure. Sa sensibilité vive en sera meurtrie. Il ne tardera guère à s’insurger contre ce qui l’entoure et l’enferme. Il demeurera toute sa vie divisé contre lui-même.
Joseph de Maistre au contraire, personnalité raisonnable et monolithique, restera jusqu’au bout fi¬dèle à ses origines. Il faut souligner en outre que de Savoie à Dauphiné, tout s’oppose. Grenoble et Cham¬béry pourraient aligner autant de juristes, de mili¬taires et de salons. Mais l’esprit frondeur des par¬lementaires dauphinois, leur agitation, leurs prétentions contrastent parfaitement avec le loyalisme du sénat de Savoie. Un Choderlos de Laclos, incorporé dans l’armée sarde, soumis à une discipline quasi prussienne n’au¬rait jamais eu le goût d’écrire Les Liaisons dangereuses non plus qu’il n’en eût trouvé autour de lui les modèles. Traits par traits contrastent l’acerbe du Dauphinois, son opposition innée, son terre à terre, au regard de la fidélité savoyarde, de son unité reli¬gieuse, de son mysticisme modéré. D’une part Condillac et Mably, de l’autre saint François de Sales. Beyle et Joseph de Maistre illustreront deux versants opposés de l’esprit : l’idéologue et le traditionaliste. Il est vrai que trente années tout juste les séparent au cours desquelles ne fera que se préciser l’antagonisme de deux forces irréconciliables.
Joseph de Maistre vient au monde en 1753 et grandit dans un milieu soumis à des habitudes régulières. La vie lui apparaît dès ses premières années bien prise en son cadre et sans dissonance. La loi fondamentale est celle du travail. Précocement il a été, écrira-t-il, « abîmé dans les études sérieuses ». Il échappe cependant au morne régime de l’internat. Le « collège royal » qu’il fréquente a été dirigé autrefois par les jésuites. En 1730, Victor-Amédée II leur a re¬tiré l’enseignement public sans les chasser de ses États. Ils sont restés comme professeurs libres. Les Maistre ont de grands amis dans la Compagnie et chargent les pères de compléter l’éducation officielle que reçoivent leurs enfants. Dans la jeune monarchie sarde, tout semble tiré au cordeau. Le roi nomme les profes¬seurs ; un magistrat du sénat contrôle l’enseignement et la régularité des études. Le jeune Joseph remporte vite des succès scolaires assez brillants pour que la jalousie les attribue à la faveur que lui vaudrait la situation de son père. Mais ses condisciples témoigneront plus tard qu’il dominait sa promotion. Il est pieux, certes, comme tous les siens. Ses parents appartiennent à des confréries religieuses et lui-même, dès sa dixième année, est inscrit à celle des « Pénitents noirs » que préside son grand-père Demotz. Sous une cagoule, ceux-ci assistent les condamnés à mort durant la nuit qui précède l’exécution, les accompa¬gnent à l’échafaud et assurent leur inhumation. Ils visitent aussi les prisonniers, leur apportant une aide religieuse et morale autant que matérielle. De telles images où la rigueur des lois se soutient d’un sombre appareil religieux sont bien faites pour frapper une imagination toute fraîche. Lorsqu’il se promène sur la route des Échelles après la Porte-Reine 1, le jeune homme passe devant la maison de l’exécuteur située en face du château ducal, au bas de la chapelle Saint-Sébastien qu’entoure un étroit cimetière. Cette demeure, très humble, ne suscite point d’horreur. Nulle malédiction ne l’entoure et on se tromperait en voyant un souvenir dans ce personnage mythique qui apparaîtra aux premières pages des Soirées de Saint-Pétersbourg faisant tournoyer une barre de fer pour briser les membres du condamné lié à la roue. Car la justice savoisienne est bien plus humaine que la nôtre. Tandis que les Français se pressent pour voir des condamnés martyrisés, « n’existant plus que par la douleur » et « prolongeant leur agonie d’un soleil à l’autre », elle abrège leurs souffrances. Le supplice de la roue n’est appliqué que très rarement et d’une façon plutôt symbolique puisque les membres du coupable ne sont rompus qu’après qu’il a expiré.
Les Maistre représentent une famille patriar¬cale, modeste dans ses ressources bien qu’assez en vue et surtout étroitement unie. Sur quinze enfants, cinq meurent en bas âge ; les dix autres constituent une « petite république » qui accepte dans ses jeux puis dans ses études la direction de l’aîné. Parmi les garçons, François Marie sera plus tard colonel au ré¬giment de Savoie ; André évêque d’Aoste et le petit Xavier, de dix ans plus jeune que Joseph, présentera très tôt avec ce dernier le plus parfait contraste, par sa nature rêveuse, sa fantaisie, son penchant à la flânerie. Mais ces divergences de tempérament ne nuisent point à une profonde entente. « Je suis aimé de tout ce qui m’environne et tu penses que je ne suis pas un ingrat », écrit Joseph. Plus tard, en Russie, songeant à ces heureux temps, il en aura le cœur tout rafraîchi. Il progresse très vite dans la connaissance du grec, du latin, de nos classiques. Son application est soutenue par une de ces prodigieuses mémoires à la Retz, à la Chateaubriand, qui lui permet d’apprendre du jour au lendemain tout un chant de L’Éneide.
À quinze ans, il a terminé le cycle des études secondaires. Personne ne se pose de question au sujet de son avenir. Il a été dès sa naissance voué au droit, par décret familial. Ainsi, son grand-père, mourant à cette époque, choisit parmi ses biens, pour les lui transmettre, tous les accessoires nécessaires à sa future carrière, pour la servir et pour en rehausser la dignité : « Je lègue à mon très cher petit-fils et filleul Joseph Marie Maistre, tous les livres de ma bibliothèque, tant de droit qu’autres, en quoy ils consistent, compris les étagères, grande table et petite bibliothèque à porte grillée qui sont à présent dans mon arrière cabinet (sauf les trois volumes de Vanespin que je lègue à mon cher neveu, l’avocat Charles Fortis), le corps de droit à gloses de Godefroy dont je me sers, de même que ma petite épée à manche et poignée d’argent. Léguant de plus à mon dit petit¬-fils, deux grands flambeaux d’argent, mouchettes et porte mouchettes assortissantes, mon flacon et mon bougeoir aussi d’argent, la montre que j’auray et ma canne ordinaire. »
Depuis Victor-Amédée II, Turin est dotée d’une université avec internat appelée « Collège des provinces » et les étudiants piémontais ou savoyards doivent en suivre les cours alors que leurs prédéces¬seurs avaient la liberté de s’inscrire dans les gran¬des universités italiennes. Ainsi, saint François de Sales étudia-t-il à Padoue. Au-delà du droit romain et du droit canon, les droits civil, administratif et pénal sont simplifiés du fait que le despote éclairé de Sardaigne a édicté un Code fort précis et impératif, alors que les juridictions françaises se noient dans les diverses coutumes. Les « royales constitutions », publiées en 1723, règlent dans leur premier livre les problèmes de la religion et du culte. On est gallican en ce sens que les évêques ne sont nommés que sur proposition du roi. Le catholicisme est seul reconnu. Dans leurs autres livres, les « royales constitutions » traitent de la compétence et des devoirs des magistrats comme des fonctionnaires, de la procédure, des droits féodaux, des justices seigneuriales, des mines, routes, forêts, douanes et enfin gabelles, lesquelles sont établies non d’après les foyers, ainsi qu’en France, mais plus équitablement selon les biens.
La discipline du Collège des provinces est aussi tendue que celle d’une caserne. Joseph de Maistre continue à accumuler rapidement les connaissances. En 1771, le voici licencié et, l’année suivante, à dix-neuf ans, docteur. Il revient alors à Chambéry pour effectuer un stage de deux ans dans les bureaux de « l’avocat des pauvres », chargé de surveiller l’assistance judiciaire. Cette remarquable institution d’État assure aux plus misérables la possibilité de plaider pour la défense de leurs droits.
Comme il achevait ce stage, sa mère mourut, le 21 juillet 1774, à l’âge de quarante-six ans, sans doute de la rougeole qu’elle avait contractée en allant voir et soigner Xavier atteint de cette maladie chez M. le curé de la Bauche où il était en pension. Sa sœur qui l’avait accompagnée dans ce voyage, mourut huit jours après elle. Quatre mois avant, elle avait réglé le détail de ses funérailles auxquelles ne devait assister que la « confrérie de Sainte-Élizabeth ».
À lire les lettres par lesquelles François Xavier Maistre apprend à son second fils, Nicolas, alors of¬ficier d’infanterie à Pignerol et à sa fille aînée qui est à Novalaise, le deuil qui l’éprouve, on est frappé par le ton de soumission totale à la Providence. Beaucoup de gens parlent de la volonté de Dieu, mais bien peu accordent leur vie à ce gouvernement souve¬rain de toutes choses. Ce « providentialisme » paternel se retrouvera plus tard, et combien magnifié, sous la plume du polémiste, face à la Révolution.


Entrée dans la magistrature

Cette même année 1774, tandis que François Xavier Maistre accède à la seconde présidence du sénat, son fils Joseph entre dans la magistrature. Il est le plus jeune des magistrats royaux et on conçoit qu’il en manifeste quelque fierté. Il a vingt et un ans. Il vient de remporter en même temps un autre succès dont il ne parle pas : il a été élu grand orateur de la maîtresse loge des « Trois Mortiers » à Chambéry, tandis que le comte Salteur de la Serraz accédait au grade de « premier surveillant ».
Fils d’un premier président au sénat de Savoie, Salteur est l’intime ami de Joseph de Maistre. Avec un troisième étudiant, le chevalier Roze, ils forment un groupe très uni et c’est ensemble, sans doute, qu’ils ont été initiés à la franc-maçonnerie. Nous ignorons tout des premiers motifs qui ont poussé de Maistre vers cette société, comme des personnages qui l’y ont introduit. Peut-être tout simplement a-t-il obéi à l’ambition. La loge de Turin compte parmi ses membres le prince héritier et de nombreux dignitaires de la cour. Les dames de l’aristocratie se groupent en des loges parallèles tout comme les officiers en des fra¬ternités militaires. Un futur sénateur ne peut être en meilleure compagnie. Sans doute, la franc-maçonnerie a-t-elle été condamnée par le Saint-Siège, en 1738 et en 1751, mais les « bulles pontificales » n’ont pas été enregistrées par le royaume de Sardaigne et restent sans effet sur son territoire. Dans l’esprit gallican, de l’époque, l’évêque de Rome jouissait d’une autorité fort restreinte. Ce sentiment fut renforcé en 1773, par l’ordre de dissolution des jésuites. La confrérie de l’Assomption à laquelle appartenait Joseph de Maistre et que dirigeaient les pères fut dispersée. L’ingratitude du pape envers ses plus fidèles serviteurs achevait de déconsidérer ses décrets. Ainsi trou¬vait-on dans la franc-maçonnerie des catholiques fervents et même des ecclésiastiques. La loge des « Trois Mortiers » de Turin dépendait de la « grande maîtresse loge de Chambéry ». Elle avait été fondée par Joseph François de Bellegarde, marquis des Marches, gentilhomme de la Chambre de Sa Majesté. Il tenait ses pouvoirs de Londres. Les « Trois Mortiers » étaient donc d’obédience anglaise. À Chambéry, on comptait quelque cent vingt cotisants, nobles pour la plupart, complétés par des fonctionnaires, des médecins et des avocats.
Tout jeune encore, Joseph de Maistre possédait donc déjà une tribune et un auditoire influent. Son passage dans la franc-maçonnerie a exercé une influence déterminante sur toute sa pensée. Malgré son souci d’orthodoxie catholique, il y a acquis une connaissance approfondie des doctrines ésotériques, théosophiques et illuministes. Il a essayé aussi d’agir, sur les événements et les idées, par les loges, avant de lutter à visage découvert, et c’est pour un convent qu’il a rédigé le premier document où sa personnalité s’impose. Enfin, il a été, par les sociétés secrètes, précocement informé des grands mouvements d’idées qui traversaient l’Europe et, tout provincial encore, il s’est accoutumé à embrasser du regard les vastes horizons internationaux. Ceux qui, alors, le regardaient vivre n’étaient frappés que de sa surprenante aptitude au travail, de la régularité de ses habitudes. « Il avait, nous dit Sainte-Beuve, une table ou un fauteuil tour¬nant : on lui servait à dîner sans que souvent il lâchât le livre, puis, le dîner dépêché, il faisait demi-tour et continuait le travail interrompu. N’oublions pas, comme trait bien essentiel, qu’à quelque heure et dans quelque circonstance qu’une personne de sa famille entrât, elle le trouvait toujours heureux du dérangement ou plutôt non pas même dérangé, mais bon, affec¬tueux et souriant. » Nous savons aujourd’hui (ce qu’ont ignoré les siens puis, pendant de longues années, ceux qui ont essayé de dessiner son vrai visage) que cette existence extérieure se doublait d’une vie clandestine et qu’il a vécu intensément l’aventure maçonnique. Pour éclairer celle-ci, force nous est de jeter un long coup d’œil en arrière.


La maçonnerie au XVIIIe siècle

Que fut exactement la maçonnerie au XVIIIe siècle ? La réponse à une telle question apparaît ex¬trêmement complexe dès les premières images qu’elle évoque et où se coudoient des aventuriers tels que Cagliostro, Casanova, Saint-Germain, Mesmer, avec de purs mystiques à la Willermoz, à la Saint-Martin. Selon les années, selon les pays, fluctuent profondément non seulement les rites, le pittoresque des attributs, des grades, des titres, mais aussi les idées, le message fondamental des sociétés sœurs et rivales, si bien que les systèmes les plus opposés des positions radicalement ennemies s’abritent sous les mêmes emblèmes.
Créée en 1740, la loge des « Trois Mortiers », à Chambéry, la plus ancienne et « la mère de toutes les loges de province », se rattachait à Londres et représentait la maçonnerie orthodoxe officielle.
Les loges anglaises ou de rite bleu avaient reçu leur organisation à Londres de 1717 à 1725. Elles étaient moins une société secrète au sens propre de ce mot qu’une fédération de clubs dont les membres possédaient des signes de reconnaissance soigneusement cachés aux profanes et célébraient des cérémonies con¬nues des seuls initiés… Le mystère qui enveloppait ces assemblées excitait la curiosité des amateurs d’inconnu et l’humanitarisme sentimental dont elles faisaient profession attirait les « cœurs sensibles » qui, dès cette époque, commençaient à battre d’une façon désordonnée. Le culte de la fraternité était célébré surtout par des phrases et par des banquets copieusement arrosés.
Il y avait, dans les loges anglaises, trois grades : apprenti, compagnon, maître, en partie imités des degrés usités dans les corporations médiévales, en partie enrichis d’additions dont l’origine et la signification sont restées assez obscures.
Le grade de maître, notamment, rappelait une légende, forgée de toutes pièces, qui racontait le meur¬tre d’Hiram, architecte du temple de Salomon, assassi¬né par trois compagnons rebelles et la découverte de son cadavre par les maîtres envoyés à sa recherche. La cérémonie de réception à ce grade mettait en scène ce récit apocryphe.
Quand le rite bleu pénétra en France grâce à l’anglomanie qui sévissait à Paris, les Français ajoutèrent d’autres grades « chevaleresques » qui assimilaient la franc-maçonnerie aux anciens ordres de chevalerie et dont les titulaires, nobles ou bourgeois, s’attri¬buaient en loge les plus hautes dignités de la société civile, et se paraient de belles décorations.
Les rites anglais et français pénétrèrent en Allemagne vers 1737. Le prince héritier de Prusse, futur Frédéric II, fut initié à Brunswick en 1738 par une délégation de la loge de Hambourg. Les loges allemandes qui se multiplièrent sous l’influence française, laquelle avait tant de force dans les mœurs et la littérature d’alors, furent fondées et peuplées par des nobles, sauf à Hambourg et Francfort. Frédéric II et les princes allemands qui suivaient son exemple paraissaient avec leurs grades dans les loges et les protégeaient. À la fin de la guerre de Sept Ans (1756-1763), appartenir à la franc-maçonnerie était une preuve de haute naissance.
En 1760, un officier français fait prisonnier à Rosbach, le marquis Gabriel de Lernais, créa, dans la loge « les Trois Globes » de Berlin, un chapitre nouveau de quatre hauts grades de chevalerie, appelé « chapitre de Clermont », du nom du comte de Clermont, grand maître de la franc-maçonnerie française.
Cependant, le fonds rationaliste et libéral de la franc-maçonnerie anglaise devait paraître extrêmement plat à des esprits allemands épris de mystère, agi¬tés par de vagues rêveries préromantiques. Si bien que l’initiation s’enrichit très vite d’un mélange fabuleux plein de résonances anciennes. Le goût des sciences qui marquait le siècle avait ramené l’attention sur les travaux des vieux alchimistes. Les « souffleurs » avaient rallumé leurs fourneaux. On reparlait des « rose-croix » et du « grand œuvre ». Les symboles maçonniques se confondaient avec les hié¬roglyphes alchimiques. Comme l’ordre des « Templiers » avait été suspecté jadis de devoir ses prodigieuses richesses à la transmutation de l’or, on se déclara héritier du « Temple ».
Or, autant qu’à ses connaissances sublimes, à sa richesse, à la vertu de ses adeptes, le Temple avait dû sa puissance à une organisation rigoureuse et secrète. Après la ruine de l’ordre par Philippe le Bel, les survivants s’étaient dispersés. Baudouin, neveu de Jacques Molay, le dernier grand maître, avait emporté les papiers et le trésor. Bon nombre de chevaliers avaient trouvé refuge en Écosse. On créa donc un grade important et nouveau : celui de « maître écossais » et on insinua peu à peu qu’une organisation hiérarchique de « supérieurs inconnus » couvrait toutes les loges, pour aboutir à un petit groupe, peut-être même à une tête unique dont on ne révélait point l’identité. Cet admirable édifice, plein de couleurs et de poésie, représenta l’apport original et diffus des loges allemandes. Mais il fut encore enrichi par des initiatives décidées.
Ainsi le baron de Hundt, conseiller intime de l’Électeur de Saxe et de l’impératrice Marie-Thérèse, gros propriétaire foncier dans la Haute-Lusace, entreprit en 1764 de perfectionner le système. Son but principal était de réunir les fonds nécessaires pour racheter les biens ayant autrefois appartenu aux « templiers » et dont les revenus seraient attribués aux membres du nouvel ordre.
De plus, il révéla à une assemblée de maçons que les Stuarts étaient les supérieurs inconnus de la franc-maçonnerie, et qu’à Paris il avait rencontré le prétendant, chef des jacobites écossais.
L’assemblée demeura réticente devant cette révélation et décida de laisser la question en suspens. Mais le premier point l’intéressa fort. Elle décida aussitôt de réformer la franc-maçonnerie bleue et de rédiger des rituels. Le nouvel ordre Templier serait nommé de la « Stricte Observance » pour indiquer qu’une discipline militaire allait régner dans ses rangs. Le rite anglais, jugé désormais corrompu et dégénéré, était désigné comme de « Late Observance ». Ces décisions furent englobées sous le vocable de « réforme écossaise ». On divisa l’Europe en neuf provinces, chacune de quatre diocèses et, pour la plus grande joie des promus, les chevaliers de tous grades furent dotés d’un nom latin, d’une devise et d’un blason.
Lors de sa réception, le candidat était revêtu successivement de toutes les pièces d’une armure et recevait à genoux les coups de plat d’épée sur les épaules. Mais la grande force de la « Stricte Observance » à ses débuts fut de poursuivre un but précis. Rejetant de la légende templière toute allusion aux sciences occultes, elle dirigeait l’attention de ses frères sur des objets plus pratiques et faisait luire à leurs yeux des avantages matériels qui ne pouvaient manquer de les séduire.
L’ordre envisagea de fonder une puissante société anonyme qui aurait, comme la Compagnie hollandaise des Indes, possédé de grandes richesses foncières. Ainsi les appellations désuètes de prieu¬rés, commanderies, préfectures auraient recouvert des domaines fort réels, acquis à beaux deniers comp¬tants et assurant aux initiés revenus et prébendes. Malheureusement, ce beau plan, économique et chevaleresque, échoua. On se rabattit donc sur le mythe et l’histoire. On reparla de « l’art royal » qui, bien avant les « templiers », avait procuré au roi Salomon des richesses immenses. Un certain regret se mêlait, sans doute, à ces évocations et la méfiance se ré¬veillait. Hundt n’ayant pu prouver que les Stuarts étaient bien les « supérieurs inconnus » fut déposé en 1775.
À un convent de la « Stricte Observance » qui se tint à Wiesbaden en août 1776, un certain baron de Gugomas, conseiller du gouvernement à Rastadt et membre de la loge templière de Cassel, raconta dans une circulaire que les moines catholiques et le pape étaient les vrais dépositaires des plus profonds secrets et qu’ils les lui avaient fait connaître : le véritable « ordre des Templiers » existait encore, mais il ne comprenait plus que quelques membres isolés qui travaillaient au « grand œuvre » ; trois d’entre eux résidaient auprès du Saint-Siège ; et lui-même, Gugomas, après un triple noviciat physique, moral et intellectuel, avait été fait chevalier par un « grand prêtre » délégué du Saint-Siège.
Ces extravagances rencontrèrent d’abord quelque scepticisme. Puis, à la réflexion, certains francs-maçons protestants en vinrent à se demander, avec in¬quiétude, s’ils n’étaient pas les dupes et les instruments inconscients des jésuites. Comment être sûrs que des chefs inconnus n’existaient pas et surtout qu’ils n’étaient pas catholiques ? Les jésuites, trom¬pant toute vigilance, n’avaient-ils pas affermi leur pouvoir en passant à la clandestinité ? On trouve ici à sa source une des innombrables légendes qu’a fait naître le secret autour de la franc-maçonnerie.
Un fait bien plus grave se produisit alors. Un pasteur initié, le franc-maçon Starck, prétendant vendre fort cher au « grand maître » certains parchemins mystérieux, fut éconduit et se vengea par une brochure dans laquelle il révélait au public l’histoire, l’or¬ganisation, les listes de membres de la « Stricte Ob¬servance », attaquant les chefs et laissant planer sur les buts de la société des suspicions graves. Une certaine panique s’ensuivit. Dans le but de dissiper toutes les incertitudes, le chef suprême décida, par circulaire du 12 septembre 1780, de convoquer un « convent général ».
Maistre dans la « Stricte Observance »

Ici apparaît Joseph de Maistre avec un « mémoire », admirable dans sa forme et d’une netteté de pensée qui dissipe d’un coup tant de brumes accumulées, tant d’équivoques et d’obscurités vo¬lontairement entretenues. Mais par quelles longues voies notre magistrat savoisien a-t-il été amené à s’adresser à « Son Altesse Sérénissime » Mgr le duc de Brunswick, à l’appeler son très cher « frère », et à lui soumettre un plan de réforme en douze points ? Il nous faut, pour l’expliquer, reprendre à son introduction en France la « Stricte Observance » et préciser la place que de Maistre y avait déjà prise. La « réforme écossaise » pénétra en France par Strasbourg qui reconstitua la « province de Bourgogne » et par Lyon qui devint le centre de la « province d’Auvergne ». Dans cette dernière ville, un riche marchand de soie du nom de Jean-Baptiste Willermoz acquit une grande influence par son inlassable activité et l’intense propagande qu’il faisait à ses idées. Sa pensée n’avait rien d’original ; il en avait emprunté l’es¬sentiel à un personnage mystérieux, juif d’origine, converti au catholicisme, venu peut-être du Portugal : Martinez de Pasqually. Auréolé d’une réputation de mage et de magicien, celui-ci prétendait communiquer avec Dieu par l’intermédiaire d’Adam et proposait à ses disciples des exercices qui rappelaient le yoga, avec position spéciale des membres, longues périodes de prière, évocation des esprits ou génies astraux. Martinez connut un grand succès dans la région de Bordeaux où Willermoz se rendit pour recueillir son enseignement en même temps qu’un jeune officier du régiment de Foix : Claude de Saint-Martin. Ces deux disciples suivirent le Portugais lorsqu’il créa dans la franc-maçonnerie une sorte d’Église ou d’ordre in¬térieur qu’il appela : « chevaliers élus Coens de l’Univers ». Puis Martinez disparut et on apprit qu’il était allé mourir à Saint-Domingue. Claude de Saint-Martin reprit ses théories, les débarrassa de leur formalisme, des invocations magiques, et constitua un corps de doctrine mystique d’une haute et pure qualité. Willermoz avait introduit « l’ordre des Coens » à Lyon et était devenu le chef d’un « rite bleu » déjà pénétré de martinisme lorsque la « réforme écossaise » fut apportée par un certain baron Weiler, représentant de Hundt. Ce propagandiste ardent préten¬dait avoir été armé chevalier du Temple à Rome, en 1743, par Lord Raleigh, dans l’église d’un couvent en présence de deux bénédictins. Il conquit Willermoz qui entraîna toute sa loge, et on tint de nombreuses séances pour initier les francs-maçons aux divers grades des « templiers ».
Cependant, Joseph de Maistre cumulait les titres dans la loge des « Trois Mortiers ». Grand orateur, substitut des généraux, il s’occupait des intérêts de ses francs-maçons et écrivait à Londres pour se plaindre des empiétements de Turin. Dans le fond de son cœur, il était cependant déçu et prêt à se détacher d’un mouvement qui, sous le secret de solennelles formules, lui était apparu parfaitement vide. Il jugeait la maçonnerie anglaise comme « un enfantillage », une occasion de banquets et de réu¬nions mondaines qui ne convenaient pas du tout à ses goûts. Et ses absences s’étaient multipliées à tel point qu’on lui avait envoyé une députation pour savoir s’il désirait être rayé des listes. C’est assez dire combien il était préparé à accueil¬lir un renouvellement. Or, voici qu’apparaît à Cham¬béry un lieutenant du fameux Hundt, l’Allemand Schubert, qui introduit la « réforme écossaise » et fonde une nouvelle loge : « la Parfaite Sincérité. » Joseph de Maistre abandonne alors le « rite anglais ». Quinze de ses frères le suivent. Les « Trois Mortiers » protestent avec véhémence, accusent les dissidents de céder à un bas intérêt (ce qui est une allusion au plan économique de Hundt) et vont se plaindre au « Grand Orient de France ». Vain tapage ! Les attraits de la « Stricte Observance » sont trop vifs ! Le mystère se renouvelle avec l’initiation templière. Salteur de la Serraz va suivre son ami. Le baron Weiler préside une séance ou l’on distribue les grades. Willermoz installe un chapitre de onze membres. La Serraz devient « préfet », Maistre « procureur ». On délimite l’étendue de la « préfecture ». On fixe à sept le nombre des « commanderies ». En séance, le « préfet » porte une cotte d’armes en fin cuir blanc doublé de taffetas rouge ; il revêt par-dessus le pallium de laine blanche à manches longues, blasonné d’une croix rouge. Son épée pend à un large ceinturon. Une ample chlamyde, à traîne agrafée au cou, accentue sa prestance, sans compter une croix rouge d’émail mise en cravate, et des bottes éperonnées.
Nullement ébloui par cet apparat, Joseph de Maistre n’attendra pas longtemps avant de poser des questions lourdes d’un gros bon sens : « Qu’est-ce qu’un chevalier créé aux bougies dans le fond d’un appartement et dont la dignité s’évapore dès qu’on ouvre la porte ? » Alors se prépare un « convent des Gaules » qui prendra des décisions fondamentales.
Cette assemblée des « provinces de Bourgogne et d’Auvergne » se tint en effet à Lyon du 25 novembre au 10 décembre 1778. La « Sincérité », par crainte de la police sarde, n’envoya pas de délégué mais se tint en relation régulière avec Willermoz dont cette réunion marqua le triomphe. En fait, la « Stricte Observance française » adhérait à travers le marchand de soie, chancelier de la province d’Auvergne, au martinisme. On ne reniait pas pour autant la fi¬liation templière qui fournissait plutôt les éléments du décor. Mais il était révélé l’existence d’une classe spéciale, à recrutement limité, astreinte à de nouveaux serments et qui se consa¬crerait à l’étude de vérités éternelles et cachées. Ses membres, les « profès », occupaient le « dernier gra¬de en France du régime rectifié » et le fruit de leurs travaux ne serait communiqué qu’à un petit nombre, à ceux qui auraient tenté déjà de soulever un coin du voile. Le collège des « profès » comptait à Chambéry quatre membres qui firent le voyage de Lyon « pour s’instruire à la source ». Ils reçurent des noms latins : de Maistre devint Josephus a Floribus, Salteur a Cane. Il se peut que de Maistre, déjà « chevalier de la Cité sainte », ait cumulé en outre le titre d’« élu Cohen » et ait été ainsi affilié comme membre actif du rite martiniste. Après une longue attente et bien des déceptions, voici qu’enfin al¬lait lui être proposé ce qu’il attendait : une somme d’idées, un enrichissement de connaissances, peut-¬être une doctrine inconnue. Hélas ! celle-ci lui pa¬rut d’abord plutôt évanescente. La vérité venait de Lyon.
Une lettre de J.-B. Willermoz, très longue et d’une fine écriture, datée du 2 juillet 1779, nous apprend que dans ce mois Joseph de Maistre reçut, à Chambéry, des documents maçonniques. Ils lui furent apportés et remis en main propre par un personnage considérable, le prévôt des marchands, Gaspard Guillaume de Savaron, préfet du « collège métropolitain des chevaliers grands profès ».
Ce message ultra-secret contenait un exemplaire « des instructions des grands profès et des statuts » ainsi que « le cahier de rituel » et de « l’instruction du noviciat ». Joseph de Maistre avait autorisation de les copier. Sa copie devait être ensuite certifiée conforme à l’original par les « grands profès » de Lyon.
Pour découvrir le sens des documents reçus, il fallait admettre du fond du cœur le dogme de l’existence de Dieu, de la spiritualité et de l’immortalité de l’homme. Il était recommandé une lec¬ture réfléchie et réitérée des récentes instructions secrètes et surtout de la dernière qui « ne contient pas un seul mot qui n’ait besoin d’être médité avec la plus grande attention ».
À peine reçus ces documents, Joseph de Maistre se mit avec zèle à les analyser. Au fur et à mesure qu’il avançait dans son étude, le nombre de ses objections augmentait et il ne les dissimula pas. Ainsi s’établit une bien curieuse correspondance entre les « supérieurs » lyonnais et ce « frère » savoisien qui, s’acharnant à comprendre, refusait de se payer de mots. En vain l’exhortait-on à se persuader de la vérité contenue dans les mandements reçus. « C’est le cœur qui décide et non la raison. La démonstration acquise par les efforts de l’esprit ne donnera jamais le sentiment, et le sentiment, au contraire peut conduire à la conviction de l’esprit », vaticine Willermoz. De Maistre demande des preuves et sa force logique est soutenue parfois d’une ironie sous-jacente qui a le don de blesser au vif les pontifes. On convient à la fin que les doutes du « profès » de Chambéry sont assez graves pour justifier une entrevue. Maistre propose une rencontre aux Échelles mais les Lyonnais éludent ce projet. Pour endoctriner à loisir le rétif, on l’invite à venir passer une semaine dans les loges lyonnaises. Son exemple risque en effet d’être contagieux : « Je vous trouve d’autant plus à plaindre dans cet état, sermonne Savaron, que je vous vois destitué de tout secours ; vos amis, par la confiance qu’ils ont en vous, ne vous en procurent aucun et, par une suite de cette même confiance, vos propres doutes viennent augmenter les leurs, de sorte que vous vous nuisez sans compensation satisfaisante. »
À travers ces pesantes formules transparaît la prudence d’un homme accoutumé à la psychologie des sectes. Willermoz et Savaron incarnent l’aspect pratique, extérieur, organique de la maçonnerie. Ils s’enferment dans un mesquin esprit de chapelle. Joseph de Maistre, avec ce mélange d’enthousiasme et de logique, de ferveur et d’analyse qui caractériseront toute son œuvre, va d’emblée à l’essentiel. Sur le plan des croyances comme dans le domaine de l’action, nous allons mesurer la dif¬férence de carrure entre ces hommes.
Des Lyonnais, le « profès » reçoit d’abord l’enseignement de Pasqually : Dieu est un, triple et quadruple, selon que l’on considère sa puissance et sa nature. Le monde physique a été créé après la révolte des esprits pour être la prison des pervers. La matière est d’essence trinaire, formée par la combinaison des trois éléments : sel, soufre et mer¬cure. Toute matière se résorbera finalement, amenant la disparition de tous les êtres du monde minéral, végétal et animal. Tous les êtres sont des esprits répartis en quatre classes, de plus en plus éloignées du centre divin selon que leur mission est plus temporelle et leur forme plus matérielle. Willermoz complète ces principes abscons par quel¬ques notions martinistes mais il est surtout attiré par les spéculations cabalistiques sur les nombres, par la symbolique maçonnique relative au temple de Salomon et par l’évocation des esprits astraux¬. On tombe avec lui promptement de la métaphysique dans l’occultisme. Plus tard, d’ailleurs, il se pas¬sionnera pour Mesmer, les fluides, le magnétisme, le somnambulisme.
Joseph de Maistre n’ignore pas ces expériences et ces évocations d’un monde intermédiaire entre les démons et les anges. Mais il s’en détourne, non sans en signaler les dangers. Quant au message des théosophes, il ne semble pas le prendre au sérieux. « Tout ce qu’ils disaient de vrai, écrira-t-il, n’é¬tait que le catéchisme recouvert de mots étranges. » Il aura beaucoup plus de respect pour Saint-Martin et pour la « voix intime » préconisée par ce dernier, accordant une importance essentielle à la « prière ». Il s’avancera durant des années dans cette recherche, à travers Swedenborg, Jakob Böhme, et la floraison surprenante d’écrits mystiques qui fait une contrepartie active à l’Encyclopédie. Dans l’immédiat, il observe avec attention, il réfléchit sur les dogmes obscurs dont on dispute dans les loges, et mène de véritables enquêtes sur les affirmations dont on se contente hâtivement. Quand on affirme que la franc-maçonnerie a repris le contenu des mystères d’Éleusis et de Memphis, il interroge tous les savants anglais, al¬lemands, français qui ont traité de cette question. Ainsi, lorsqu’en 1780 arrive à la « Parfaite Sincérité » la circulaire du prince de Brunswick, on peut ima¬giner que le cœur lui saute. Qui mieux que lui sau¬ra répondre aux questions posées dans ce document ? Nous avons relaté les événements qui avaient plongé dans une véritable anarchie la « Stricte Observance » en Allemagne (dont le dernier fut la trahison du pasteur Starck) et à la suite desquels les francs-maçons, méditant en leur particulier, devaient être amenés fatalement à s’interroger sur le fond même des pro¬blèmes : pourquoi se réunissaient-ils ? Quelle était la fin véritable et précise de leur société ? Enfin, d’où venait-elle ? Pour y trouver de pertinentes ré¬ponses, un convent général était convoqué à Wilhemsbad sous la présidence de Ferdinand de Brunswick-Lunebourg, oncle du vaincu de Valmy qui, brouillé avec Frédéric II, s’était retiré sur ses terres et consacrait ses aristocratiques loisirs à la maçonnerie. La « Parfaite Sincérité » envoya une motion collective. Mais le « grand profès », « chevalier de la Cité sainte » initié aux plus hauts secrets, était autrement qualifié pour saisir la portée générale du débat. Et d’un élan, avec une passion et une chaleur que reflète le mou¬vement du style, il rédigea un « Mémoire ». « En général, y peut-on lire, on désirerait bien vivement voir disparaître tous les mots qui ne signifient pas des choses. » Et d’appliquer aussitôt ce principe. Le bon sens, la simple logique soutiennent l’argumentation qui percute, frappe, rebondit et fait éclater en éclairs les évidences. Les « Supérieurs inconnus », l’origine templière, Éleusis et Memphis s’écroulent comme des châteaux de cartes, s’évanouissent comme des illusions. Que reste-il ? Une forme qu’il faut remplir, une matrice où peut germer un ordre nouveau. Il faut rebâtir. Intrépidement, le frère a Floribus s’en charge. Le futur diplomate, le politique et le philosophe se laissent entrevoir ici. De la structure purement extérieure des loges, il changera très peu. Les cérémonies, le serment, certaines complaisances flatteuses, les actes col¬lectifs de bienfaisance, il en sait le prix. Tout cela forme un cadre à l’intérieur duquel il enferme les vérités fondamentales, Dieu, l’âme, la vie fu¬ture, sans exclusion des autres vérités religieuses. Le premier grade se contentera de ces vérités simples. Qu’on lui accorde encore, si l’on veut, quelques lu¬mières sur la morale et la politique élémentaires. Mais au-delà ? Quel but peuvent bien s’assigner des hommes sages rassemblés en un corps solidaire ? Le bon sens répond : ou religieux ou laïc. Dans le se¬cond cas, une action collective débouche obligatoirement sur la politique. Éclairer les princes, cor¬respondre avec les agents du pouvoir, favoriser la justice, fort bien. Mais l’ordre est international et l’auteur entrevoit vite comment il peut dominer les États, comment le serment fait au prince peut devenir incompatible avec celui du franc-maçon. Il faut donc poser une limite à ce dernier. Quant au but religieux, quel peut-il être pour une société qui, fraternellement, réunit des membres de diverses confessions ? Sinon de chercher ce qui les rapproche, restant admise la foi en la révélation du Christ. Maistre insiste aussi sur l’interprétation symbolique des « Écritures ». Sans doute escompte-t-il que les voies de l’« illuminisme » conduisant à l’amour faciliteront un retour à l’Unité.
Sur le plan religieux, la plus grande sur¬prise est de découvrir chez le futur auteur du Pape un gallicanisme qui va jusqu’à l’outrance. Et nous remarquerons au passage combien la pensée qu’on croit la plus systématique demeure liée aux circonstances et à l’histoire, combien les idées d’un homme sont dans l’étroite dépendance de sa vie. Joseph de Maistre commence par combattre la hiérarchie ec¬clésiastique qu’il exaltera plus tard. Il souhaite que la maçonnerie reprenne le rêve de Bossuet, Leibniz et bien d’autres, réalisant la fusion de toutes les sectes chrétiennes dans une sorte de gallica¬nisme rénové. Les loges deviendraient le lieu de rencontre des catholiques, protestants et orthodoxes, loin du contrôle des autorités de Rome, Genève ou Saint-Pétersbourg. Or, ces vues qui nous paraissent subversives aujourd’hui, alors que, précisément, grâce à l’influence maistrienne, l’ultramontanisme a triomphé, étaient alors officiellement admises dans les États du roi de Sardaigne. Le sénat de Chambéry était gallican. Chargé de veiller à l’unité religieuse, il réprimait avec vigilance le prosélytisme des pasteurs de Genève qui empié¬taient volontiers au-delà de leurs frontières. Les sénateurs avaient pouvoir de censure sur les écrits théologiques et appelaient à leur barre les ecclésias¬tiques délinquants. L’application des bulles romaines était soumise à leur enregistrement. Le père de notre écrivain était, il est vrai, fort ami des jésuites et de sympathie ultramontaine. Mais, en 1773, le fai¬ble Clément XIV, peut-être par crainte de perdre Avignon, avait condamné la Compagnie de Jésus et, par là, aux yeux de beaucoup, s’était déshonoré.
Si l’on remarque que 1773 est précisément l’année où Joseph de Maistre s’est affilié à la maçonnerie, il est permis de supposer que cette in¬juste sanction contre ses anciens maîtres ne fut pas étrangère à sa décision.
Le « Mémoire » au duc de Brunswick atteste en tout cas chez son auteur âgé alors de vingt-neuf ans une somme immense de connaissances dans tous les ordres, une profonde réflexion, et un don d’é¬crivain. En une matière où l’amphigouri et l’obs¬curité semblaient de règle, le style s’impose, net, vif, tranchant, avec ces ellipses et ces rac¬courcis que les polémiques et le besoin de convain¬cre multiplieront dans les écrits futurs. L’ouvrage passa pourtant presque inaperçu et le plan de réfor¬me qu’il offrait ne fut point discuté. En effet, le vrai débat se situait à un niveau plus élémentaire, car l’aménagement maistrien présupposait une foi religieuse. Or, la lutte s’ouvrit vite entre les rationalistes dont le champion fut Bode, ami de Lessing, et le clan des déistes, martinistes, pié¬tistes de Silésie. « Chacun, écrira plus tard de Maistre, s’en retourna avec ses préjugés. » Mis en minorité, les amis de Bode se séparèrent pour re¬joindre les « Illuminés de Bavière », matérialistes et antireligieux. Le convent général, loin de résoudre les questions litigieuses, « avait trouvé le moyen de détruire tout ce qui donnait à la Stricte Observance quelque consistance ». Par une de ces contradictions habituelles aux assemblées, on renonçait à se dire héritiers du « Temple », mais on conservait l’appareil militaire et chevaleresque. La « réforme écossaise » allait vers sa décomposition. La tentative de Joseph de Maistre se soldait par un échec. Toutefois, entre les pages de son brillant « Mémoire », il avait glissé des espoirs plus personnels et qui se trouvaient également trompés. En effet, il supportait avec impatience l’étroitesse de sa vie provinciale et la monotonie de ses fonctions. S’il se plongeait avec une sombre ardeur dans des études historiques, philosophiques, théologiques, scientifiques, tout en suivant avec attention le mouvement des idées en France et en Angleterre, c’était par goût sans doute, poussé par cette faim de savoir qu’il ne devait jamais rassasier, mais aussi pour oublier l’amertume de se voir confiné dans une place médiocre. Car l’évidence s’imposait : il n’avançait pas. Son père avait parcouru une brillante carrière, et depuis deux ans venait d’être promu par son roi « comte sans fief ». Le titre était héréditaire et la descendance du sénateur François Xavier Maistre en¬trait désormais dans l’ordre de la noblesse. Mais Joseph n’en paraissait pas moins oublié par la cour de Turin. Aux heures de découragement, il rêvait d’éva¬sion, de quelque emploi où pourraient se déployer ses vastes connaissances et ses qualités comprimées par la routine. Pourquoi, par exemple, ne deviendrait¬-il pas le conseiller de quelque important personna¬ge ? Pourquoi n’accéderait-il pas à un bel emploi civil dans quelque cour allemande, tout comme les Bellegarde y avaient conquis de hauts grades mili¬taires ? C’est avec ces arrière-pensées qu’il avait offert son ouvrage au duc de Brunswick dans une dédicace apprêtée et flagorneuse, espérant en retour une faveur marquée, une recommandation précieuse. Il avait bravé un réel danger en correspondant ainsi avec un prince étranger, car la police sarde surveillait les courriers et appliquait de rudes sanctions. Risques vainement courus, espérances trompées : il apparaissait certain, désormais, que l’aîné des Maistre n’irait pas en Allemagne.
Une nouvelle tentation de fuir se présenta à lui l’année suivante avec un héritage. Par testa¬ment, un frère de sa mère, Jean François Demotz, archiprêtre et curé de Champdor, l’institua son lé¬gataire universel et lui laissa, dans la commune de Talissieu en Bugey, une maison de maître en bon état, avec caves, cuisine, rez-de-chaussée, deux chambres au-dessus et quatre cabinets ; le tout accompagné de dix-huit journaux de terres, seize sétérées de prés, quatre-vingt-six ouvrées de vigne, avec cellier et pressoir. Plus sept journaux de bois, de vignobles et de terres qui étaient affermés depuis 1778 pour deux cent quatre-vingts livres par an, prix du bail. Ces biens furent évalués dix ans plus tard à quatre-vingt-sept mille neuf cents livres. Le bon oncle de Talissieu demandait à son neveu d’unir dans son blason les armes des Demotz aux siennes. Notre substitut savoisien possédait dé¬sormais des terres dans une province devenue française par le traité de Lyon en 1601, ce qui le ren¬dait, sinon sujet, du moins ressortissant du roi de France auquel il payait l’impôt. Ce partage des intérêts suscita en lui comme un dédoublement de conscience. Puisque la monarchie sarde récompensait mal ses services, le roi de France ne serait-il pas un maître plus éclairé ? Et le voici aussitôt qui étudie de près le droit administratif français dont relève son nouvel avoir. On le verra suivre dans sa « Correspondance » le parti des réformes, Turgot, Necker, et blâmer la tyrannie et l’arbitraire des bureaux de Versailles. Il songera même à se lan¬cer dans la carrière des lettres à Paris. Causeur étincelant, polémiste-né, il eût pu y trouver une réussite à la Rivarol.
Joseph de Maistre fait alors partie de cette génération de jeunes gens encore inconnus et qui se préparent dans la médiocrité de leur vie provin¬ciale aux prodigieux événements qui mûrissent. Quel bouillonnement d’idées, quelle puissance de travail, quel élan ! Mais ce qui déjà le distingue de tant d’autres qui dogmatiseront autour des écha¬fauds, c’est l’absence d’orgueil.
« Dans mon état, ce qu’on fait est un minimum, comparé à ce qu’on voudrait faire. Tous les jours, je me lève avec mille projets ; la scribomanie me possède, je me sens la tête et quelquefois le cœur gonflés, mais je ne puis rien achever et pour ainsi dire rien entreprendre. Je trouve le soir que le devoir a pris tout mon temps. Il faut s’endormir comme la veille sans avoir pu suivre aucune de mes vues. Sans doute, vous vous formez une idée bien claire de ce tourment : le besoin de produire sans aucune explosion possible. Il y a de quoi crever. Jugez de la fermentation. C’est tout juste la machine à Papin. Quelquefois, pour me tranquilliser, je pense (sincèrement, sur mon honneur) que ces espèces d’inspiration qui m’agitent comme une py¬thonisse ne sont que des illusions, des sottes bouf¬fées du pauvre orgueil humain, et que si j’avais toute ma liberté, il n’en résulterait, à ma honte, qu’un ridiculus mus.
« D’autres fois, j’ai beau m’exhorter aussi bien que je puis à la raison, à la modestie, à la tranquillité, une certaine force, un certain gaz indéfinissable m’enlève, malgré moi, comme un bal¬lon. Je me perds dans les nues avec monsieur de l’Empyrée. Je voudrais faire, je voudrais, je ne sais, ma foi, pas trop ce que je voudrais. Peut-être cependant que les circonstances me feront vou¬loir, à la fin, une seule chose. Tiraillé d’un côté par la philosophie, de l’autre, par les lois, je crois que je m’échapperai par la diagonale. »
En attendant, il trace le sillon le plus droit. Ignorant tout de son activité maçonne et des désirs secrets dont s’alimente son imagination, ses proches le croient acharné seulement à sa lente carrière, et ils se sont réjouis, en 1780, lorsqu’il a été nommé substitut de l’avocat général fiscal près le sénat de Chambéry. Son chef, un certain Adami, piémontais, l’a chargé de la justice pénale, et là encore, dans l’exercice de sa fonction, notre magistrat doit dissimuler ses sentiments profonds. Car l’exercice du droit véritable, tel qu’il l’en¬tend, est faussé par une réglementation arbitraire. Victor-Amédée III, grand admirateur de Frédéric II et de la discipline prussienne, joue les adjudants, caracole à la tête de ses troupes, prend grand plai¬sir aux manœuvres, aux grandes revues. Il n’a ja¬mais assez de soldats à former en carrés bien que son petit État jouisse d’une paix garantie par les solides alliances de l’Autriche et de la France. Le militaire a pris le pas sur tous les fonctionnaires. Les « commandants de place » et « majors » exercent les pouvoirs de police. À la moindre infraction, les civils sont arrêtés sans jugement, humiliés, voire bâtonnés comme de simples soldats. Alors que la loi exige « pour une simple condamnation à trois mois de prison la présence de cinq juges consommés », n’importe quel blanc-bec frais échappé de l’académie militaire de Turin a licence d’incarcérer et de punir. Aussi, notre « substitut », indigné, en vient à rêver d’habeas corpus et à se pencher sur la ju¬risprudence anglaise. Il motive avec un soin par¬ticulier ses décisions. La besogne ne lui manque pas puisqu’on le voit en deux ans fournir plus de trente fois des conclusions. Il est contraint d’as¬sister à douze exécutions par pendaison et quatre¬ par la roue, à la fois comme représentant du sénat et comme membre de la « confrérie des Pénitents noirs ».
Son activité juridique déborde d’ailleurs vite ses attributions et embrasse les sujets les plus divers. Il multiplie les « mémoires » avec cette sorte de fièvre qui soutiendra plus tard les grandes « œuvres » et qui, provisoirement, s’alimente de questions fiscales, de droit criminel, civil ou administratif. En contrepartie de cette prodigieuse besogne in¬tellectuelle, on est surpris de le voir déployer une activité physique qui entretient sa robuste santé. Vrai montagnard, endurci au froid comme à la fatigue, il accomplit en toutes saisons de lon¬gues marches. Il lui arrive de parcourir plus de soixante kilomètres en un jour. Il aime la nage, la chasse autant que les randonnées à pied et à cheval dans lesquelles il entraîne souvent ses amis, car il est lié intimement à quelques garçons de son âge : d’abord Salteur de la Serraz et le chevalier Roze qui ont été initiés à la franc-maçonnerie en même temps que lui à Turin, et le comte Henri Costa de Beauregard qui sera le plus près de son cœur. Celui-ci est un peu son aîné. Héritier d’un grand nom, il a d’abord étudié la peinture à Paris, puis a servi dans l’armée pendant cinq ans et donné sa démission en 1776 pour vivre sur ses terres. Nous les retrou¬verons à la veille de la Révolution plongés dans des discussions passionnées, opposés d’abord puis réunis dans l’interprétation des événements drama¬tiques qui secoueront la France avant d’ébranler et d’abattre la monarchie sarde. Outre ces attache¬ments virils, il nous faut bien soupçonner dans l’âme ardente de notre substitut des sentiments plus tendres, encore que de Maistre ait été toujours fort avare de confidences sur son intimité. Autant Henri Beyle fut attentif à noter tout ce qu’il éprouvait, chaque fluctuation de son cœur mobile, voire ses moins glorieuses aventures physiques, pour utiliser ses observations en une inlassable étude des passions, autant de Maistre, absorbé dans des spéculations philosophiques, a pris soin d’effacer les traces de sa personnalité secrète, refusant d’avance cette familiarité qui nous attache si fort à des individus égocentriques comme un Stendhal ou un Benjamin Constant. Il est probable, cependant, qu’au cours des années que nous venons d’évoquer, quelques beaux regards aient parfois troublé notre laborieux magistrat, et qu’il ait lui aussi connu l’alternance des velléités d’ambition et des rê¬veries amoureuses. Trente ans plus tard, dans une de ses lettres, nous retrouverons comme une cendre encore chaude l’aveu d’une idylle qu’il vécut autour de sa vingt-cinquième année. Il venait d’être promu « s

urnuméraire de l’avocat fiscal » et cet avancement aiguisait son goût de paraître, de se pousser.
Ainsi lui revint en mémoire un parent un peu délaissé : Jacques Pauliani, son cousin germain, célibataire bien renté qui vivait à Nice. Encouragé par sa fa¬mille, il se rendit donc dans cette ville afin de renouer avec cette parenté trop négligée. Pauliani l’accueillit bien et l’introduisit auprès de ses relations. Ainsi fut-il présenté à une certaine comtesse de Saint-Barthélemy qui avait une fille de vingt et un ans. Il revint souvent. La jeune personne se nommait Appolonie. On en fut vite à de doux échanges, à de petits mots convenus, naïvement mystérieux, et les prénoms se muèrent en diminu¬tifs.
En 1806, écrivant à Pauliani et se souvenant de ces jeux dont l’évocation l’attendrissait encore, il sollicite de celle qu’il n’aura rencontrée qu’une saison un petit signe, un rappel discret. « Priez-la, dit-il, d’écrire de sa main “Poulon” dans votre lettre. » À peine formulée, la demande lui paraît trop osée. Il l’avoue, mais il n’y renonce qu’à regret. Nous ne savons rien des circonstances qui mirent fin à ces doux colloques niçois. Mais l’année suivante, Joseph de Maistre commença à fréquenter chez M. de Morand et ne tarda pas à entre¬prendre, auprès de sa fille, une cour assidue qui devait durer sept ans sans qu’on n’opposât le moindre obstacle à cette longue liaison. L’hiver 1785-1786, le soupirant devint fort mondain. Il fré¬quenta le théâtre, soupa avec des actrices de passa¬ge, dont Mlle Saint-Val qui donnait à Cham¬béry plusieurs représentations de tragédie. Il fut pour cent louis un des souscripteurs de la journée anglaise qu’organisa le riche marquis d’Yenne et qui marqua une date dans la chronique locale : soixante-cinq invités, le thé, dîner à cinq heures et le soir un grand bal. Toutes ces libertés se ter¬minèrent par son mariage au cours des vacances ju¬diciaires de 1786.
Françoise Marguerite de Morand, la jeune épousée, avait vingt-sept ans. Outre un riche trous¬seau, elle recevait en dot vingt-deux mille livres. Aux félicitations de son ami Costa, Maistre répondit par une longue lettre où l’on perçoit comme un écho de la Nouvelle Héloïse. Notre gentilhomme savoisien n’avait certes rien d’un « roué ». « Je suis la première et l’unique inclination de ma femme. C’est un grand bien qu’il ne faut pas laisser échapper. Mon occu¬pation de tous les instants sera d’imaginer tous les moyens possibles de me rendre agréable et né¬cessaire à ma compagne, afin d’avoir tous les jours devant mes yeux un être heureux par moi. Si quelque chose ressemble à ce que l’on peut imaginer du ciel, c’est cela. »
Le jeune ménage s’installa dans l’immeuble que le président Maistre venait d’acquérir place Saint-Léger. Il donnait au midi sur un jardin, près des remparts, et sur les arbres de la Porte Reine. Joseph subit alors l’heureuse influence de sa femme. Autant il se gênait peu pour dire sa pensée, autant celle que ses amies dénommaient « Mme Prudence » « n’affirmait avant midi que le soleil fût levé, de peur de se compromettre ». Elle lui répétait sans cesse : « Mon cher ami, tu ne fais attention à rien, tu crois que personne ne pense à mal. Moi, je sais, on m’a dit, j’ai deviné, je prévois, je t’avertis… » Au lieu de se cabrer, il était incité à tourner les obstacles qui ralentissaient sa car¬rière. Ainsi, en avril 1787, le trouvons-nous à Turin, cependant qu’à Chambéry nul ne doute de sa prochaine promotion de sénateur. Il fait sa cour aux puissants, se cherche des protecteurs, et, pour vaincre la fièvre de l’incertitude, se livre à un intense travail de recherches et de rédaction, composant un « mémoire » sur la « vénalité des charges », un autre « sur le rôle des Parlements en France » où l’on relève de sournoises critiques contre la gé¬rontocratie des conseillers. « La chose publique ne peut absolument pas se passer de l’activité de la jeunesse. » Et de regretter le temps de Victor-Amédée II qui n’avait pas craint de nommer procureur général, à vingt-huit ans, l’oncle de notre impatient substitut.


Sénateur à Chambéry

Enfin, le 13 juin 1788, tant d’efforts trouvent leur prix. Joseph de Maistre revient à Chambéry en qualité de « sénateur ». Peut-être, comme l’affirme E. M. Cioran, « sans la Révolution qui, en l’arrachant à ses habitudes, en le brisant, l’éveilla aux grands problèmes, il eût mené à Chambéry une vie de bon père de famille et de bon franc-maçon et continué à mêler à son catholicisme, à son royalisme, à son martinisme, ce rien de phraséologie rousseauiste qui dépare ses premiers é¬crits ». Mais un esprit nouveau agitait déjà les sociétés secrètes. Sous le vocable des « Sept Amis » une filiale du « Grand Orient de France » s’était fon¬dée. La loge des « Trois Mortiers » de rite anglais, jalouse de son autorité de « grande maîtresse loge », interdisait à ses membres toutes relations avec ces nouveaux frères. Il y eut des altercations jusque dans les cafés de la ville entre les factions ri¬vales. Au contraire, la « Parfaite Sincérité », à laquelle appartenait le nouveau sénateur, envoya des délégations. On se rendait visite, on se rece¬vait. Joseph de Maistre, fidèle aux principes qu’il avait posés dans son « Mémoire au duc de Brunswick », tentait d’établir les règles d’une action commune. Il est remarquable, tandis qu’on le représente souvent comme un pur théoricien, de le voir ici mépriser les vains systèmes et la métaphysique « bonne pour amuser les écoles et les cafés », pour prôner une « politique » qui est la science des faits. Cette vue, audacieuse pour son siècle et que reprendra Auguste Comte, l’amène à conseiller aux francs-maçons une connaissance approfondie « de leur pa¬trie, de ce qu’elle possède et de ce qui lui manque, des causes de détresse et des moyens de régénération ». Quel paradoxe que ce Maistre réaliste attaquant Mon¬tesquieu théoricien ! À ses yeux, les Constitutions ne valent rien sans les hommes. Les mots dissimulent sou¬vent l’enchaînement des causes profondes. Notre « grand profès » vient aux « Sept Amis » rechercher des informa¬tions sur l’état réel de la France. Il en aura besoin car aux frontières de Savoie mûrissent des événements graves.

source : http://www.editionsdufelin.com/

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Joseph de Maistre et la Franc-Maçonnerie avant et après le Convent de Wilhelmsbad

18 Avril 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #histoire de la FM

EMILE DERMENGHEM, écrit en 1946, un ouvrage « Joseph De Maistre Mystique », traitant de l’attitude relativement réservé de Joseph de Maistre, et, de son positionnement lors des débats du Convent de Wilhelmsbad. À partir de ce livre, Michel Masson écrit un article dans Renaissance Traditionnelle, espérant nous amener à mieux comprendre cette personnalité, mais aussi, nous éclairer sur l’émergence d’idées nouvelles et sur un sujet toujours d’actualité afin d’en retirer le meilleur bénéfice pour tous. Pour mieux comprendre ce contexte, il est nécessaire de souligner que la personnalité de Joseph de Maistre ne laisse pas indifférent, car il dénote en regard de ses contemporains. De plus, ses adversaires tentent par tous les moyens de le déstabiliser et de l’affubler d’une réputation tenace d’individu aimant les gens de pouvoir.

Cet homme essaya tout simplement de mettre en adéquation sa conception du monde et son mode de vie, mais, aussi de permettre à la tradition maçonnique de demeurer bien vivante malgré la période politique instable de cette époque permettant difficilement de laisser place à celle-ci. De ce fait, historiquement à la date du 18 juin 1782, Joseph de Maistre adressa un épais document via le frère Savaron qui devait représenter une loge lors de ce convent, au Duc Brunswick-Lunebourg, sérénissime grand frère supérieur a Victoria, ce courrier ne fut sans doute jamais lu. Au delà de l’expédition de ce manuscrit, le Frère a Floribus qui n’est autre que Joseph de Maistre, voulait faire connaître à ses pairs son positionnement et son analyse sur les thèmes délibérés, mais aussi, à travers ses réponses ce qu’était pour lui la Franc-Maçonnerie. Pour rappeler les thèmes de ce convent, les interrogations abordées portent autour d’un axe comptant 6 points et que l’on pourrait résumer ainsi :

De quel héritage la Franc maçonnerie était-elle issue et existait-il plusieurs niveaux ? De plus, avait-elle un lien avec les templiers, leur secret, ce dernier n’avait il pas finalement peut-être survécu sous une autre forme ?

Au demeurant, les participants s’interrogeaient aussi, de manière plus générale, sur la structure de la Franc-maçonnerie et sur son fonctionnement, afin de trouver un point d’équilibre harmonieux entre le cérémonial et la pratique du rite, ou enfin quelle place tenait les sciences secrètes au sein de celle-ci ? A ce questionnement, les réponses du Frère a Floribus témoignèrent particulièrement d’une grande richesse philosophique et religieuse.

Toutefois, il faut savoir qu’il rejette massivement toutes les pistes éventuelles d’une quelconque origine et relation historique entre l’Ordre des Templiers, et, la Maçonnerie. Par ailleurs, il souhaite que tous les signes ostentatoires se rapportant à cet ordre soient à bannir des rituels. Pour lui, les templiers ne sont en aucun cas une congrégation philosophique, et, il s’attache à démontrer que la « Maçonnerie » ne peut être issue d’un ordre fanatique lié à l’histoire, ainsi, qu’aux atrocités que cela induit et que toute l’humanité toute entière ne suffirait pas à la justification du sang versé.

Il se permet de tourner en dérision cette conception en disant que ce processus était la création du pouvoir en place nécessaire pour asseoir son autorité sur la population, et, pour justifier de ses crimes. Il préfère à la rigueur privilégier les corporations de constructeurs de cathédrales, puisque les édifices religieux sont liés en quelque sorte à l’humanité toute entière en raison du lien qui les relie à Dieu, et, de ce fait à la destinée de l’homme.

À la question concernant un supérieur, il affirme qu’au niveau de la hiérarchie du mouvement, « la présence d’un degré supérieur » n’existe pas et en réfute d’ailleurs l’idée. D’autant plus que celui qui s’engage, le fait en toute liberté et de ce fait devient la représentation de sa volonté. En effet, il est fondamental pour lui, d’avoir le devoir de garder, et, de préserver les secrets éventuels.

De plus, il précise que même si l’homme du peuple fait partie du royaume par son action, par contre sa volonté est indissociable de son être car il reste libre de son engagement ou de son désir et par conséquent de l’autorité nationale. D’autre part, au niveau d’une identification initiatique, il abandonne l’idée de rechercher des similitudes entre l’initiation maçonnique et celles Egyptienne ou Grecque qui ne sont pour lui qu’une aberration antique, et, qu’il est préférable de se recentrer sur le véritable évangile, voir de remonter au début de la création du monde initial, au delà de l’ère chrétienne.

Ainsi, à travers toutes ces argumentations, cette appartenance identitaire est indéniablement rattachée au dogme chrétien et au seul « Créateur ». Et pour préciser sa réflexion, il est nécessaire pour lui de remonter aux premiers jours de la création, alors qu’il n’existait rien si ce n’est le Créateur permettant de retrouver par cette méthode le lien indéniable et de surcroît cette filiation éternelle qui existe entre toutes créations de l’Eternel et l’homme, mais qui continue de perdurer malgré l’écoulement du temps.

C’est pourquoi, Joseph de Maistre considère sans aucune ambiguïté que l’initiation maçonnique est par sa nature d’essence assurément religieuse et chrétienne.

De ce fait, pour lui au niveau des 3 grades le cheminement consistera à l’acquisition de connaissances spirituelles et de certaines valeurs. Ainsi, au niveau du premier grade, il s’agit d’un apprentissage gravitant autours des sciences humaines tels que la bienfaisance, l’éthique, l’ouverture d’esprit sur le monde, l’homme, la politique, l’environnement...

Autour du second s’articule pour reprendre l’expression de Joseph de Maistre « le grand œuvre de la Franc-Maçonnerie ». Il entend par là le devoir qui lie tous maçons envers ses frères, et même l’humanité tout entière par ses actions de bienfaisance, mais aussi de retrouver le chemin du vrai chrétien lui permettant de retrouver son état initial dégagé de toutes querelles politico-chrétiennes, qui au cours de l’histoire eut réussi à briser l’unité.

Enfin, pour le 3ème grade, c’est la continuité de cette voie maçonnique dont le devoir est de mettre l’accent sur cette recherche théologique avec pour les uns la Bible comme outil qui reste incontestablement la voie des seuls initiés et des mystères des saintes écritures. Pour d’autres, une étude approfondie s’ordonnant à une connaissance accrue de la nature des choses, permettant une affirmation d’une certaine doctrine.

Enfin, pour une troisième catégorie de frères et Joseph de Maistre espère qu’ils soient les plus nombreux, ils nous révèlent ce qu’ils savent de cet esprit suprême qui crée et émane toutes choses en tout lieux et en tout temps.

Emile Dermenghem analyse à travers les propositions de cet homme l’échec de celui-ci qui voulait croire que la maçonnerie puisse être en quelque sorte la voie du catholicisme lui permettant son évolution. Cependant celle-ci prenait une toute autre direction vraisemblablement en raison de l’instabilité politique de l’époque et de sa propre histoire à la veille de son grand chamboulement, voire d’une orientation laïque déjà décidée. Il est difficile de donner une réponse, mais Joseph de Maistre juge avec amertume ce convent en ces termes « toute assemblée d’hommes dont le saint esprit ne se mêle pas ne fait rien de bon ».

Ce dernier ne rejette pas pour autant ses pairs, ni ses convictions puisqu’il défend celles-ci lors des attaques antimaçonniques de l’abbé Barruel qui accuse d’hérésie toutes les sociétés secrètes ayant été selon lui les artisans de la révolution. Cependant, au fil du temps et des bouleversements historiques de cette période, il met peu à peu de la distance, et évite de s’impliquer autant dans son engagement concernant le courant de l’illuminisme et celui du scepticisme de l’époque.

Ainsi, le comte des soirées de Saint Petersbourg est toujours convaincu du mystère des Saintes Ecritures contenues dans la bible, mais préfère finalement rester fidèle à l’église romaine qu’il juge plus rassurante puisqu’existant depuis plus de 1800 ans, plutôt que de suivre Saint Martin et ses disciples sur le chemin moins conformiste du Martinésisme suivant fidèlement les préceptes de leurs maître.

À propos de ce mouvement, il tourne quelque peu en dérision la composition du Traité et les termes qui y sont énoncés. Cependant, il reconnaît que la base n’est pas sans intérêt ayant une certaine authenticité, mais qu’elle a été détournée par des propos faussés car cet écrit sert la cause d’hommes refusant toute reconnaissance hiérarchique de l’église romaine. Pour lui finalement le seul intérêt de « cette secte » est à la rigueur l’évangélisation des pays privés d’églises permettant de convertir leurs populations à la chrétienté et les soumettre à ce qui s’y rattache.

Ainsi, cet article met en évidence un homme à la fois théosophe voire, un martiniste sincère, et un catholique avisé. C‘est pourquoi, il n’est pas logique d’aborder Joseph de Maistre sans prendre en compte toutes les composantes de sa personnalité puisque la vision de celui-ci serait faussée altérant de cette manière sa pensée.

Pour en terminer avec cette étude, en 1816 Joseph de Maistre lui-même se définit à travers ses propos comme un fidèle de l’église, mais reconnaît que sa fréquentation des martinistes lui a permis à travers l’étude du Traité et des rencontres effectuées de s’ouvrir sur d’autres horizons.

Cette révélation Emile Dermenghem la reprend dans son ouvrage démontrant qu’avec le temps cet homme a arrêté de s’interroger et de rechercher sur ce qu’il a pu l’éclairer à un moment de son parcours hors des sentiers traditionnels, mais qu’il en demeure pas moins reconnaissant à ceux qui l’avaient mis sur la voie de cette réflexion voir de cette ouverture.

source : http://aprt.biz/

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La Bible des francs-maçons

18 Avril 2012 , Rédigé par Daniel Ligou Publié dans #fondements bibliques de la FM

C'est un problème relativement complexe parce que nous pouvons l'envisager sous différents aspects complémentaires. D'abord celui essentiel, de la présence ou non de la Bible, ou, plus généralement, du Volume de la Loi Sacrée (vLs) dans l'Atelier, ensuite le rôle qu'elle joue ou ne joue pas dans le « lieu » maçonnique, en tant que « lumière » ou que « meuble ». S'ajoute la part de la Bible dans la trame du récit maçonnique qui présente la particularité qu'elle partage avec le compagnonnage de compléter un fond scripturaire, essentiellement vétérotestamentaire, par toute une série de légendes parabibliques qui développent le récit pour en tirer une leçon symbolique ou morale ; enfin, l'extraordinaire variété des « mots » correspondant à chaque grade, mots de passe, mots sacrés, « grandes paroles » dont bien des rites - et tout particulièrement le rite Ecossais Ancien et Accepté (REAA) en ses trente-trois degrés - ne sont pas avares.

Quelques remarques préliminaires tout d'abord. Nous serons sans doute incomplet, mais nous privilégierons les rites que nous connaissons bien et particulièrement ceux que nous avons pratiqués, régulièrement ou occasionnellement, car, à notre sens, la Maçonnerie, pour être vraiment comprise, doit être vécue spirituellement et affectivement, et elle n'est pas seulement synonyme de connaissance. Aussi notre commentaire sera-t-il essentiellement fondé sur les trois rites principaux pratiqués en France : le Rite français, le REAA, le Rite Ecossais Rectifié, car nous ne connaissons les rites anglais que par des textes que nous nous sommes plus ou moins régulièrement (nous en convenons volontiers !) procurés. D'autre part, à notre grand regret, nous n'avons pu, pour des raisons essentiellement linguistiques, utiliser les rituels allemands ou suédois. Quant aux rites pratiqués dans les pays latins, ils n'offrent pas grande originalité par rapport à ceux que nous connaissons déjà.

Autre observation. Il sagit de « rites » et non d'« obédiences ». Par conséquent, nous ne tenons aucun compte des « exclusives », « excommunications » ou affirmations d'irrégularité. D'ailleurs, le Rite français, tel qu'il est pratiqué au Grand-Orient ou le REAA à la Grande Loge sont-ils si différents des rites du même nom utilisés à la Grande Loge Nationale française ? Non, sans doute, car leurs sources sont communes. Nous avons même (horresco referens) fait quelques allusions à la « Maçonnerie d'Adoption » qui s'est maintenue jusqu'au milieu du XIXe siècle, la Maçonnerie féminine actuelle s'étant contentée d'aménager - fort intelligemment d'ailleurs - les textes masculins du REAA ou du Rite français.

Notons aussi que le Schibboleth de la régularité, aux yeux de la Grande Loge Unie d'Angleterre, n'est pas la Bible stricto sensu, mais le VLS, c'est-à-dire tout livre de base à caractère religieux et la croyance dans le Grand Architecte et à Sa Volonté révélée. Or, si la Maçonnerie a, depuis les Constitutions d'Anderson de 1723, la prétention, par ailleurs quelque peu justifiée, d'être le « centre de l'Union » et de regrouper « des hommes de bien et loyaux ou des hommes d'honneur » et de probité, quelles que soient les dénominations ou croyances religieuses qui aident à les « distinguer », elle n'en est pas moins le résultat d'un héritage, d'une tradition et de circonstances historiques qui lui ont donné une structure mentale et un équipement intellectuel chrétien, essentiellement réformé au départ, plus oecuménique par la suite. Il existe - et nous n'avons pas à la traiter - une Maçonnerie « sans Bible ».

Effectivement, partout où la Bible n'est pas la nourriture quotidienne des Frères, elle s'estompe ou disparaît, au profit du « livre de la Constitution » en Belgique et en France - évolution qui n'est nullement incompatible avec la croyance au Grand Architecte ainsi que le montre l'histoire du Rite français de 1787 à 1878 Où on prêtait serment devant le Grand Architecte ainsi sur le « Livre de la Loi ». En Israël, c'est évidemment la Tora, sans le Nouveau Testament, ailleurs, le Coran, l'Avesta, Confucius. Le REAA précise, en plus de la Bible, les Védas, le Thipitaka, le Koran, le Zend Avesta, le Tao Teh King et les quatre livres de Koung Fou Tsen. A la loge (anglaise) de Singapour, les Frères possèdent une douzaine de livres sacrés. Et le F. Rudyard Kipling exprime parfaitement cet oecuménisme : « Chacun de nous parlait du Dieu qu'il connaissait le mieux ». Mais où commence et finit le sacré ? Pourquoi pas les Pensées du président Maô ? On peut d'ailleurs se demander si la pratique de religions comme le confucianisme est en harmonie avec le concept de « Volonté Révélée » telle que la conçoivent les religions monothéistes de l'Europe ou du Moyen-Orient.

Enfin, nous faisons, ou nous essayons de faire un travail d'historien. Ce qui signifie que nous aurons soin de distinguer ce qui est historique, ce qui est biblique et, par rapport à la Bible et à l'histoire, ce qui est pure légende, en précisant bien que, pour aucun Maçon, la légende n'est ce qu'est la tradition dans la dogmatique catholique, c'est-à-dire quelque chose qui prend valeur doctrinale. D'autre part, il ne nous appartient pas davantage de faire l'exégèse de ce qui est d'inspiration biblique et a fortiori des textes utilisés. Encore moins, de pratiquer les méthodes allégoriques, typologiques ou anagogiques chères aux Pères de l'Eglise et aux dialecticiens du Moyen Age et dont on trouve de nombreuses traces dans les « Old Charges » (les vieux devoirs) qui réglaient la Maçonnerie opérative. Pour nous, le Temple de Salomon est un édifice construit par un Roi d'Israêl à la gloire de Yahwe et nous n'avons pas à nous demander s'il préfigure l'Eglise ou le Christ. Ce qui paraitra peut-être simpliste à quelques-uns, mais nous ne croyons pas à la vertu du mélange des genres.

Analysons d'abord notre premier point : la Bible, « instrument » en loge, sur laquelle on prête serment. Il n'est pas besoin de faire preuve de vaste érudition pour constater que la Maçonnerie « opérative », celle des bâtisseurs, très liée au monde clérical au moins par la construction des cathédrales, était - comme d'ailleurs l'ensemble des corps de métiers - des « guildes d'artisans », des « compagnies » diverses - d'inspiration chrétienne, catholique en Angleterre jusqu'à la Réforme, anglicane ou réformée par la suite. En France, Italie, Espagne, ils sont restés fidèles à l'Eglise romaine jusqu'à leur disparition naturelle ou leur suppression révolutionnaire. Avec parfois la doublure d'une confrérie professionnelle, le plus souvent distincte des confréries de pénitents. Es étaient placés sous l'invocation des saints protecteurs de la profession, et, pour les « gens du bâtiment », très particulièrement les « Quatre Martyrs Couronnés » (fluatuor Coronati) que l'on rencontre en Angleterre, mais aussi en Italie (Rome) et en France (Dijon). De plus, il ne semble pas qu'à l'inverse des compagnonnages, toujours suspects à l'Eglise et au pouvoir civil, ces « corps » aient, si peu que ce soit, rompu avec l'orthodoxie. Mais revenons à l'Angleterre.

Il est difficile d'affirmer que la Bible figurât dans le « matériel » des loges opératives anglaises avant la Réforme, au moins d'après ce que nous permettent de saisir les « Old Charges ». Par contre, nous savons qu'on y prêtait serment, ce qui n'a rien d'original, puisque le « métier juré » était un peu partout la règle. Le fait est que les premiers documents - le Regius (c. 1370) et le Cooke (c. 1420) - sont parfaitement silencieux. Aussi aucune hypothèse n'est à exclure : la Bible lorsqu'on pouvait s'en procurer une, ce qui, avant le développement de l'imprimerie n'était peut-étre pas si aisé, le « livre » des statuts et règlements corporatifs, des reliques comme c'est si souvent le cas en France ? De toute façon, le serment avait un caractère religieux qu'il a conservé - sauf dans la Maçonnerie « sécularisée ».

Les documents plus récents, mais aussi postérieurs à la Réforme, sont plus explicites et le serment sur la Bible est, le plus souvent, affirmé par le « Grand Loge Manuscript », n° 1 (1573), le n° 2 (1650), le « Manuscrit d'Edimbourg » (c. 1696) : « On leur fait prendre la Bible et prêter serment », le « Crawley » (c. 1700) où le postulant jure sur le livre saint par « Dieu et saint Jean », le « Sloane » de la même époque, à propos duquel le doute reste cependant permis, le « Dumfries n° 4 » (c. 1710). On peut donc admettre que, depuis la Réforme, le serment sur la Bible était devenu la règle, ce qui faisait dire à l'historien français A. Lantoine que c'était là un « landmark de contrebande huguenote », mot amusant, mais indiscutablement exagéré. Cette constatation ne doit pas nous faire perdre de vue la parfaite orthodoxie catholique d'abord, anglicane ensuite, des « Old Charges ». Sur ce plan, le texte le plus caractéristique est sans doute le « Dumfries n° 4 » (c. 1710), découvert dans les archives de la Loge de cette petite ville, située en Ecosse, mais aux confins de l'Angleterre. L'auteur donne du Temple de Jérusalem l'interprétation chrétienne et symbolique traditionnelle et sinspire à la fois de Bède le Vénérable et de John Bunyan. Les prières sont strictement « nicéennes ». Les « obligations » exigent la fidélité à Dieu, à la Sainte Eglise catholique (c'est-à-dire anglicane dans le sens du Prayers Book) en même temps qu'au Roi. Les échelons de l'Echelle de Jacob évoquent la Trinité et les douze Apôtres, la mer d'Airain est le sang du Christ, les douze bœufs, les disciples, le Temple, le fils de Dieu et l'Eglise ; La colonne jakin désigne Israël, la colonne Boaz l'Eglise avec une pointe d'anti-judaïsme chrétien. On lit avec surprise : « Qu'elle fut la plus grande merveille vue ou entendue dans le Temple - Dieu fut homme et un homme fut Dieu. Marie fut mère et pourtant vierge. Tout ce symbolisme traditionnel et la « typologie » chrétienne, admise jusqu'au développement de l'exégèse moderne, se retrouventdans ce rituel. Catholicisme romain, affirme Paul Naudon. Certainement pas - ou mieux, certainement plus - car on peut penser qu'il s'agit là du remaniement d'un texte plus ancien. Les citations bibliques sont empruntées à la « Version Autorisée » du roi Jacques, ce qui témoigne de l'orthodoxie anglicane du temps de la pieuse reine Anne.

Si la Maçonnerie était restée fidèle à cette orthodoxie, elle n'eût pu avoir de prétentions à l'Universalisme. Et c'est d'ailleurs ce qui s'est régulièrement produit chaque fois que l'on a voulu rattacher plus strictement le rituel maçonnique à une confession. Le Rite suédois, d'essence luthérienne, n'a pas débordé de son pays d'origine. Le Rite Ecossais Rectifié, de tonalité nettement chrétienne, a vu son expansion limitée.

Par contre, le REAA, les rites agnostiques, les rites anglo-saxons « déconfessionnalisés » sont susceptibles d'un développement infini. C'est donc le grand mérite d'Anderson et des créateurs de la Grande Loge de Londres d'avoir parfaitement compris le problème. Les Constitutions de 1723 ont permis cet élargissement, bien dans la ligne d'une Angleterre déjà orientée vers les flots.

Donc, en pays chrétien, la Bible était et est restée le VLS, les témoignages du XVIIIe siècle sont à peu près unanimes et les choses n'ont guère changé. En pays anglo-saxon, elle est la première « lumière symbolique », l'Equerre et le Compas étant les deux autres. Au rite Emulation actuel, la Bible doit être ouverte sur le plateau du Vénérable, orientée en tel sens que le dignitaire puisse la lire et recouverte par l'équerre et le compas. La page à laquelle le livre n'est pas ouvert n'est pas indiquée, mais il est de tradition - et de bon ton - de l'ouvrir à l'Ancien Testament lorsque l'on initie un israélite. Aux Etats-Unis, la Bible est généralement déposée sur un autel particulier au milieu du Temple.

Au REAA, la Bible est présente, ouverte pendant les travaux et placée sur l'« autel des serments » installé au pied des marches conduisant à l'Orient et qui est recouvert d'une étoffe bleue bordée de rouge (les couleurs de l'Ordre). Il peut être ouvert à tout endroit ; on l'ouvre de préférence à Il Chroniques 2.5 et à I Rois 6.7 Où il est question de la construction du « Temple de Salomon ».

En France, la Bible a connu des sorts différents. Les documents les plus anciens que nous possédions témoignent d'une grande religiosité, d'orientation quelque peu janséniste, et nous savons, par les textes d'origine policière, que la Bible était ouverte au premier chapitre de l'Evangile de Jean. Tradition qui s'est parfaitement conservée au Rite Rectifié, d'inspiration nettement plus chrétienne. Mais, en pays catholique, la Bible n'est pas, comme en Angleterre, la nourriture spirituelle de la majorité des citoyens, d'autant mieux que le concile de Trente en avait limité les possibilités de lecture pour les simples fidèles. Aussi, tout en conservant une expression religieuse sous la forme du Grand Architecte, qui ne sera remise en question qu'en 1877, la Maçonnerie française, dans son expression majoritaire, la Grande Loge, puis le Grand-Orient, vit disparaître lentement le livre de l'« outillage des Loges » dès le milieu du siècle. Lorsque, dans les textes d'unification du Rite français de 1785 - 1786, le « Livre des Constitutions » prit place, à côté de l'équerre et du compas, sur le plateau du Vénérable, il n'y eut aucune protestation et meme les Anglais ne s'en formalisèrent pas.

Sauf dans les rites totalement sécularisés - comme l'actuel Rite français - les serments qui accompagnent l'initiation et les « augmentations de salaire » sont prêtés sur le VLS. Ce qui, en 1738, irritait fort le pape Clément XII qui, dans la célèbre bulle d'excommunication In Eminenti, parle du « serment strict prêté sur la Sainte Bible ». Il est bien évident que, pour le monde anglo-saxon, un serment n'a de valeur que tout autant qu'il a une portée religieuse, attitude que l'on retrouve dansles tribunaux ou lors de l'« inauguration » d'un Président américain.

Il n'y a pas eu de gros changements en trois siècles : le « Colne Manuscript n° 1 » précise la forme du serment : « L'un des plus anciens, prenant la Bible, la tiendra présentée, de telle sorte que celui ou ceux qui doivent être faits maçons puissent poser et laisser étendue leur main droite sur elle. La formule du serment sera ensuite lue. » Au Rite Emulation actuel, le candidat est agenouillé et place sa main droite sur le Volume de la Loi Sacrée, tandis que sa main gauche tient un compas dont une des pointes est dirigée contre le sein gauche mis à nu. Lors du prononcé de l'obligation, le Vénérable, de sa main gauche, tiendra le Volume en précisant que la promesse est faite « sur ceci ». Au Rite Ecossais Rectifié - qui a conservé quelque chose de la tradition chevaleresque de la Maçonnerie française des Lumières, parfaitement absente en pays anglo-saxon - le candidat pose sa main sur l'épée nue du Vénérable posée sur la Bible ouverte au premier chapitre de saint Jean. La promesse est faite sur « le Saint Evangile ». Au Rite Ecossais Ancien et Accepté, le postulant place sa main droite sur les « trois grandes lumières » qui sont sur « l'Autel des Serments, Volume de la Loi Sacrée, Equerre et Compas », tandis que le Grand Expert met une pointe de compas sur son coeur et, « sous l'invocation du Grand Architecte de l'Univers », le postulant « jure solennellement sur les Trois Grandes Lumières de la Franc-Maçonnerie ».

En France, dans les années 1745, d'après le Secret des Francs-Maçons de l'abbé Pérau, le postulant s'agenouillait, le genou droit découvert, la gorge mise à nu, un compas sur la mamelle gauche et la main droite sur l'Evangile, « en présence du Dieu tout-puissant et de cette société ». A noter que le Rite français de 1785 prescrit le serment « sur les statuts généraux de l'Ordre, sur ce glaive symbole de l'honneur et devant le Grand Architecte de l'Univers (qui est Dieu) ».

          Comment la Bible est-elle utilisée en maçonnerie ?

On la trouve d'abord dans l'histoire ou dans la pseudo-histoire de l'ordre - ou du métier de constructeur - qui s'est transmise, en s'affirmant, du XIIIe siècle (et même sans doute auparavant) à nos jours. Ensuite par l'existence de “ légendes ” rattachées à la trame historique biblique, enfin par les “ mots ”. Mais le “ biblisme ” n'est pas seul en cause. Au XVIIIe siècle, il interfère avec la Kabbale que l'on connaissait assez bien depuis la Renaissance, l'alchimie la plus traditionnelle, une tradition d'ésotérisme chrétien qui pouvait remonter au Moyen Age, les légendes chevaleresques imaginées par Ramsay et templières introduites par Hund, la théosophie de Mertinès de Pasquallis et de Claude de Saint-Martin.

Au Moyen Age

Le récit légendaire - c'est-à-dire les “ antiquités ” de l'Ordre - s'est développé à travers les “ Old Charges ” jusqu'à Anderson qui lui a donné sa forme définitive. Le manuscrit “ Regius ” se contente d'Euclide (ce qui prouve qu'il a été rédigé par un clerc) et du roi saxon Athelstan. Le “ Cooke ” est plus complet, fait intervenir l'Ancien Testament, et lui seul, à grands coups d'expressions empruntées à Isidore de Séville ou à Bède le Vénérable et évoque une succession Adam, Enoch, Tubal Caïn, le Déluge, Noé, La Tour de Babel, Abraham (qui apprit la géométrie à Euclide !), David, Salomon. Puis, on passe en France avec Charles II (Charles Martel ou Charles le Chauve) et en Angleterre avec Athelstan.

Bien entendu, le récit fourmille d'anachronismes, mais l'essentiel y est : l'existence du “ métier ” depuis la création du monde, la lignée des Patriarches, leur liaison avec la science profane (ici Euclide), les rois bâtisseurs d'Israël. Après quoi, on passe assez brutalement à la France carolingienne et à l'Angleterre par un saut de plus de 1500 ans ! Or, ce récit du manuscrit Cooke, quelle que soit son incohérence, est le texte de base des “ Old Charges ”. Celles-ci se transmettront jusqu'à Anderson : Adam et sa descendance directe, Noé, la Tour de Babel, Abraham, Salomon sur le plan biblique, Euclide, Charles de France et Athelstan d'Angleterre sur le plan profane. Mais le récit se complétera par l'interférence de l'Arche d'Alliance, des deux colonnes antédiluviennes, du Temple de Zorobabel, et, sur le plan profane, de Pythagore, d'un obscur Naemus Graecus ou Grenatus et des Phéniciens (appelés parfois vénitiens !) qui font la liaison entre Zorobabel et le grand-père de Charlemagne.

Anderson et l'Ancien Testament

Tout ce matériel, dans l'ensemble homogène, devait être mis en oeuvre de façon rationnelle, au moment où la maçonnerie cessait d'être affaire de gens de métier pour devenir affaire de gentlemen qui connaissaient leur Bible et avaient quelque teinture d'humanisme. C'est Anderson qui se chargea de la tâche. Il savait des Ecritures - ce qui est la moindre des choses satisfaisante. Aussi, le révérend a-t-il réalisé un récit cohérent, strictement scripturaire, ne laissant aucune place aux légendes, en harmonie, et avec la “ chronologie ” adoptée par les Eglises anglaises à l'aube du XVIIIe siècle, mais aussi avec ce que l'on savait de l'Orient ancien. Les anachronismes disparaissent, grâce à un cadre de dates précis et relativement exact - au moins depuis la “ vocation ” d'Abraham - et le récit est conduit selon les schémas bibliques d'Adam à Zorobabel. L'“ histoire sainte ” s'arrête au deuxième temple et c'est là une constante des “ Old Charges ” qui font passer le relais de Jérusalem aux Carolingiens comme elles peuvent et d'une manière parfois saugrenue.

Au contraire, le pasteur voit nettement le flambeau passer à l'histoire biblique au monde mésopotamien et grec dont les architectes sont issus en droite ligne de l' “ école de Jérusalem ”, c'est-à-dire des élèves de “ Maître Hiram ” et dont les techniques passèrent ensuite à Rome et à l'Occident. Ezéchiel, le Temple d'Hérode, le Nouveau Testament sont totalement occultés. Le Christ est cependant mentionné comme “ Grand Architecte de l'Eglise ”.

Le Nouveau Testament

La trame de l'histoire légendaire de l'ordre est donc vétéro-testamentaire et le restera. Cependant, le XVIIIe siècle verra s'introduire le Nouveau Testament, essentiellement sous la forme de la Rose-Croix, où, sur les données scripturaires, viennent interférer des éléments de mysticisme luthérien, du Rite écossais rectifié qui s'affirme ouvertement “ maçonnerie chrétienne ”, de quelques hauts grades de la maçonnerie anglo-saxonne ou dans le “ Templarisme ”.

Il est permis de se demander pourquoi le Nouveau Testament est si parfaitement absent dans la légende historique ancienne et très réduit encore de nos jours. Peut-être faut-il faire intervenir le fait que le Nouveau Testament ne compte guère de “ bâtisseurs ” ni de textes permettant la naissance d'une tradition, d'une légende ou d'un rite. Le teknon de Nazareth, Joseph, est bien passif, aucun des apôtres n'était du “ bâtiment ”. La pierre dans le texte est envisagée négativement - Jésus annonce la destruction (Matth., 24, 2 ; Mc 13, 2 ; Lc 21, 6) du temple - ou symboliquement comme corps du Christ (Jn 2, 21) ou comme chrétiens (I Cor. 3, 16, 17 ; II Cor. 6, 16 ; Apoc. 3, 12, etc), sauf lorsque apparait Apoc 21, 1-27) la Jérusalem céleste, d'ailleurs modestement.

Rien en tout cas de comparable avec l'Arche de Noé, le Tabernacle de Moïse et surtout les Temples de Salomon et de Zorobabel. Cette explication nous parâit un peu “ simpliste ”. peut-être pourrions nous faire intervenir je ne sais quelle influence cléricale, plus respectueuse du Nouveau Testament que l'Ancien relayée par le protestantisme, ennemi né de la thèse “ par laquelle les papistes tâchent de maintenir que Dieu a donné puissance à l'Eglise de forger nouveaux articles de foy ” (Calvin). La question mérite, en tout cas, d'être posée.

Les légendes bibliques

Arrivons-en aux “ légendes ”. C'est un des caractères les plus originaux du Craft, caractère qu'il partage avec le compagnonnage, d'insérer, dans la trame même du récit plus ou moins historique, tel qu'il est énoncé par les clercs, de l'anonyme du “ Regius ” au Révérend Anderson, des “ légendes ” para - ou pseudo - bibliques.

Le principe et le développement en sont simples : on prend un personnage mentionné dans la Bible (ou les “ Old Charges ”) et on lui attribue toute une série d'aventures. Mutatis mutandis, ce sont les légendes épiques du Moyen Age : La Chanson de Roland en face d'Eginhard. Bien entendu, aucun frère n'a jamais vraiment cru que l'architecte Hiram avait été tué par les trois mauvais compagnons à qui il avait refusé la maîtrise, ou que Phaleg, l'architecte de la Tour de Babel, saisi de remords, s'était retiré dans les brumes du Brandebourg.

Anderson sait distinguer : il suit la trame de l'histoire biblique et profane, mais ne mentionne nulle part ces légendes dont certaines sont très anciennes mais qui, jugeait sans doute Anderson, n'avaient rien à faire dans un récit sérieux. A peine mentionne-t-il - mais en pouvant s'appuyer sur le prêtre babylonien Bérose et l'historien juif Josèphe - et seulement on note, la légende des “ deux piliers ” édifiés par “ le pieux Enoch ”. Il ne saurait être question dans ces quelques pages de disserter doctement et longuement sur l'origine de ces légendes. Certaines paraissent dater du mitan du siècle, d'autres, issues du monde profane, se sont insérées dans la trame de la progression des grades maçonniques, d'autres, venues du fond des âges, se sont plus ou moins adaptées à ce nouveau milieu, enfin un certain nombre témoignent d'interférences et sont, par conséquent, susceptibles d'interprétations diverses selon l'optique de l'intéressé.

Bien entendu, nous laisserons à l'écart tout ce qui est “ para-maçonnique ”, c'est-à-dire n'a pas cherché à rentrer, ou n'a pas pu rentrer dans l'organisation classique de l'Ordre, par exemple les légendes compagnonniques, celles de la maçonnerie “ du bois ” chère à notre collègue Brengues ou, plus banalement, les peu connus “ Abelites ” voués à l'exaltation du malheureux fils d'Adam.

Source : http://oratoiredulouvre.fr/evangile-et-liberte

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Schiboleth au Rite York

17 Avril 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #Rites et rituels

Par qui ce Mot de Passe fut-il institué ?

Par Jephthé un Juge d'Israël, durant la guerre avec les Ephraîmites. Les Ephraîmites avaient longtemps été un peuple entêté et rebelle que Jephthé s'était efforcé, sans effet, de soumettre par des mesures tolérantes et clémentes. Etant très en colère contre Jephthé, parce qu'ils n'avaient pas été appelés à participer à la guerre contre les Amoréens, ni à prendre une part du riche butin, ils constituèrent une armée puissante, traversèrent le Jourdain, et se préparèrent à livrer bataille à Jephthé, mais celui-ci ayant été informé de leur approche, appela et rassembla les hommes d’Israël, se mit en marche, livra bataille et les mit en déroute.

 

Pour que sa victoire soit plus complète, il mit en place des sentinelles aux différents gués, et leur dit : "Si vous voyez des étrangers passant par ici, demandez-leur de dire : « Sch... »" Les Ephraîmites étant d'une tribu différente, ne pouvaient pas le prononcer et disaient Six..."

 

Ce léger défaut prouvait qu'ils étaient ennemis, et leur coûta la vie. Ce jour là, il en tomba sur le champ de bataille, et aux différents gués de la rivière, quarante-deux mille, après quoi Jephthé régna en paix sur Israël jusqu'à sa mort, soit en tout six ans. Ce mot fut alors utilisé pour distinguer un ami d'un ennemi, et a depuis été adopté comme le Mot de Passe approprié à donner avant d'entrer dans une Loge Régulière et bien gouvernée de Compagnon.

 

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Commentaires sur Phaleg

17 Avril 2012 Publié dans #fondements bibliques de la FM

 

 

 

Source : blog Prunelle de Lière

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Rite Français De Tubalcain à Phaleg

17 Avril 2012 , Rédigé par D SAPPIA Publié dans #Rites et rituels

Tous les rites maçonniques, possèdent comme mot de passe, TUBALCAIN, soit au premier grade pour les rites modernes soit au troisième grade pour les les rites anciens.

Il existe cependant une exception, à cette règle, elle concerne, le Rite Ecossais Rectifié, qui pour les raisons développées ci-dessous, va remplacer au premier grade, le mot Tubalcaïn par Phaleg.

"Nous sommes, tard dans la nuit, le Mardi 5 Avril 1785, Jean-Baptiste Willermoz et deux de ses proches, reçoivent une bien étrange visite assortie d'une bien étrange révélation, qui encore aujourd'hui marque le Régime Ecossais Rectifié.
En effet, un messager, Pierre-Paul-Alexandre de Monspey se présente à eux. C'est un frère, membre de la Loge La Bienfaisance qui apporte à Willermoz onze cahiers rédigés par sa sœur Marie-Louise de Monspey dite Madame de Vallière, qui sous l'emprise d'une force extranaturelle et sous l'emprise de ce qu'elle appelle des "batteries", sortes de coups qu'elle reçoit dans son corps, écrit ce qu'un être supérieur lui fait écrire. Ces cahiers sont destinés à Willermoz lui-même, qui dans un premier temps est surpris, mais qui très vite eu égard à la foi qui est la sienne, eu égard à ses croyances et aux pratiques qui lui ont été enseignées par Martines de Pasqually ne peut douter de la véracité de ce miracle, qui de plus tombe bien, dans un contexte où en 1785 son système maçonnique est encore loin d'être stable...
Dans ces cahiers on trouve entre autres choses une demande consistant à substituer le mot de passe du 1er grade à savoir Tubalcaïn !
Que nous dit "l'Agent Inconnu" sur Tubalcaïn ?

Tubalcaïn est placé sur le même niveau qu'Adam en ce qui concerne la chute et la perversion de l'homme. Il est qualifié d' "agent diabolique" et portant les "vices charnels», "c'est un nom d'abomination", car Tubalcaïn est "coupable des plus honteuses prévarications", qu'il n'apprit l'art du travail des métaux et la maîtrise du feu que par des voies profanatrices et sataniques.

Ainsi ce nom, devait être supprimé au profit de Phaleg, fondateur des Loges et donc de la Maçonnerie.

Le 5 Mai 1785, Jean-Baptiste Willermoz remplace Tubalcaïn par Phaleg, sur décision de la Régence Ecossaise de Lyon et par Arrêté du Directoire d'Auvergne.
Arguant que la décision avait été prise à Wilhemsbad, et donc le dimanche 5 mai 1785 le Directoire Provincial d'Auvergne avec à sa tête le Chevalier Gaspard de Savaron officialise la décision.

Ecoutons Willermoz:
« C'est que Tubalcain qui fut fils de Lamech le Bigame et de Stella fut le premier qui ait connu l'art de travailler avec le marteau et fut habile en toutes sortes d'ouvrages d'airain et de fer, c'est pourquoi il est appelé l'inventeur, le Père de l'art de travailler les métaux... Mais on n'a pas remarqué que c'est une contradiction de donner à l'apprenti ce mot de ralliement après lui avoir fait quitter tous ses métaux qui sont l'emblème des Vices. En effet d'un côté on lui apprend que ce n'est point sur les métaux que le vrai maçon doit travailler ; et de l'autre on le met dans le cas de croire que Tubalcain le père et l'inventeur du travail sur les métaux serait le premier instituteur de la maçonnerie élevée.
Si Tubalcain fut le fondateur d'une initiation quelconque, on voit quel devrait être l'objet, et le but par ce qu'en dit l'Ecriture, et dans ce siècle où tant de maçons s'occupent de l'Alchimie, un Régime qui en connaît les dangers ne doit pas conserver un nom qui ne s'est perpétué que par l'ignorance, ou le défaut de plusieurs qui n'ont pas aperçu ce rapport et cette inconséquence, et sont encore par là liés à ceux qui s'occuperaient à imiter Tubalcain qui le premier a touché les métaux.
Si de cette observation on pousse à l'examen du temps, auquel vécut Tubalcain, on voit que c'est avant le Déluge, fléau par lequel Dieu voulut effacer de dessus la terre les ouvrages des hommes. Tout ce qui remonte à cette époque ne doit pas paraître pur, et l'on doit craindre de tenir à quelques-uns de ceux qui ont attiré la colère de Dieu sur les hommes. Si l'initiation de Tubalcain s'est propagée, elle est impure, et il paraîtra important de rompre tous les rapports avec lui, puisqu'on fait quitter aux maçons tous les métaux, emblème vrai et retenu de tous les régimes, comme pour les séparer...
C'est donc après le Déluge au temps de la confusion des langues qu'on trouve la raison de la fondation d'une initiation secrète qui a dû se perpétuer et qui est l'objet de la recherche des maçons. Une étude de la vérité faite dans des intentions pures a conduit à apprendre que c'est dans les documents de Sem qu'il faut chercher la fondation de la vraie initiation.
Sem fut béni par Noé et l'on est fondé à croire que Phaleg, fils d'Heber et descendant de Sem, qui fut père de Tous les enfants de Geber, est le fondateur de la seule vraie initiation et ce motif parait déterminant pour substituer au nom de Tubalcain, celui de Phaleg.
Cham, maudit par Noé, aura eu son initiation : tout l'atteste, et que son mot de ralliement ait été Tubalcain. Il est l'emblème des vices, et il convient aux enfants de Chanaan qui l'auront transmis ; mais on doit se rappeler qu'il est dit :
Que Chanaan soit maudit,
Qu'il soit à l'égard de ses frères l'esclave des esclaves
Jaloux de descendre de Sem les vrais maçons doivent s'empresser de se séparer à jamais des enfants de Chanaan... »
Nous pourrions donc arrêter notre travail historico-symbolique, tellement tout est dit.... Mais continuons un peu, et notamment avec la lecture du compte rendu du Directoire qui arrête « unanimement, définitivement et pour toujours :
Que le nom de Tubalcain serait supprimé et remplacé par celui de Phaleg dont on donnerait l'explication vraie à l'apprenti, que ce changement aurait lieu pour la première assemblée de la Loge de la Bienfaisance et le plus tôt possible dans celle du district.
Qu'à l'avenir il ne sera plus demandé ce mot de passe aux FF visiteurs, parce qu'on ne pourrait pas sans inconséquences les recevoir en donnant un mot proscrit. On se contentera des mots du Grand Orient de France plus secrets que celui de Tubalcain, en usant de tous les ménagements et remplissant les égards que la fraternité commande, ils se retireront et useront en tout de toutes les précautions que la prudence leur suggérera pour ne point blesser les Loge, qui ne verraient pas le même danger à conserver ce mot proscrit parmi les frères du district.
Afin que les Loges constituées par le Directoire n'en prétendent cause d'ignorance et ayant à s'y conformer, expédition en forme sera envoyée à chacune d'elles, les invitant à ne point s'écarter sous quelque prétexte que ce puisse être de cet arrêté fait en connaissance de cause, comme aussi à déclarer dans un court délai si elles ont mis en exécution le changement dont il s'agit.
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D. SAPPIA
DES AMIS PROVINCIAUX DE RENAISSANCE TRADITIONNELLE
 
Source : le blog de Montaleau
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SCHIBBOLETH

17 Avril 2012 Publié dans #fondements bibliques de la FM

ou SIBBOLETH, nom hébreu qui signifie un épi, spira. Après que Jephté eut battu les Ammonites, ceux de la tribu d'Ephraïm, jaloux de cet avantage remporté par les tribus de delà le Jourdain (Jug 12 :6), vinrent en armes dans ce pays et se plaignirent amèrement qu'on ne les eût pas appelés à cette expédition. Jephté leur répondit avec beaucoup de modération. Ce qui n'empêcha pas que les Ephraïmites n'usassent de paroles de mépris envers ceux de Galaad, en leur disant qu'ils n'étaient que des fugitifs d'Ephrern et de Manassé, ou des espèces de bâtards qui n'appartenaient ni à l'une ni à l'autre de ces deux tribus; en un mot, qu'ils étaient des échappés de Joseph, ce qui était très-faux puisque Machir, père de Galaad, était propre fils de Manassé. (Nu XXVI, 29). On doute si ces reproches suivirent ou précédèrent le combat; mais il est certain qu'on en vint à une bataille où ceux de Galaad eurent l'avantage et tuèrent grand nombre d'enfants d'Ephraïm. Après cela ils se saisirent des gués du Jourdain, et lorsque quelqu'un d'Ephraïm, fuyant du combat, venait sur le bord de l'eau et disait à ceux de Galaad : Je vous prie de me laisser passer, ils lui disaient : N'éles-vous pas d'Ephraim? Celui-là répondant que non, ils lui répliquaient : Dites donc : SCHIBBOLETH, qui signifie un épi; mais comme il prononçait sibboleth, ne pouvant bien exprimer la première lettre de ce nom, ils le prenaient et le tuaient sur-le-champ; en sorte qu'il y eut bien quarante-deux mille hommes d'Ephraïm qui furent tués ce jour-là.

Source : http://456-bible.123-bible.com

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