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Hauts Grades

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La réception au grade de Réau-Croix : un holocauste controversé

19 Avril 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #Rites et rituels

 

Beaucoup de choses ont été dites et écrites, plus ou moins récemment, avec souvent beaucoup de légèreté teintée d'ironie et de moquerie, relativement à la cérémonie préparatoire a la réception au grade de Réau+Croix.

Ces divers commentaires ont eu pour conséquence regrettable de jeter un certain discrédit sur ce cérémonial de réception et plus généralement par extension sur les rituels Coens et dénotent souvent une mécompréhension du sens profond du cérémonial d’expiation et de son importance dans la réception de Réau+Croix.

Nous devons cependant bien admettre que les apparences ne plaident pas en faveur de ce rituel, l’holocauste de la tête de chevreuil, prescrit par Martinès, s’apparentant aux sacrifices d’expiation de l’Ancienne Loi qui pour nous chrétiens furent abolis par le divin Réparateur.

Etudions donc ce rituel afin d’en extraire le sens et la portée au sein du cérémonial de réception de Réau+Croix.

Tout d’abord, remarquons que par rapport à ce qui se pratiquait à l’occasion des sacrifices lévitiques, il s’agit dans notre rituel d’une tête de chevreuil et non pas de bouc. Mais dans le fond, ceci marque-t-il une réelle différence ?

Le chevreuil est un animal certes plus noble que le bouc mais cependant n’égale pas la pureté de l’agneau, du moins celle de l’agneau immaculé. Notons que ce chevreuil accompagne le candidat Réau+Croix, symboliquement ou matériellement, depuis sa rentrée dans l’Ordre. En effet, c’est à l’intérieur de cercles entourés au nord d’une image de tête de chevreuil, au midi d’un serpent et à l’occident d’une tête d’agneau qu’il commença dans la chambre de retraite sa réception au grade de Compagnon symbolique. Puis, rappelons les fêtes des deux Saint Jean que l’Ordre célèbre chaque année autour du rituel de la tête de chevreuil. Ce chevreuil est chaque fois assimilé au pécheur, à l’homme déchu et corrompu qui pouvant ne pas pécher, pèche cependant par le mauvais usage qu’il fait de son libre arbitre. Mais pourquoi un chevreuil ? Nous pouvons trouver une réponse dans la symbolique de cet animal. La symbolique médiévale et légendaire du chevreuil est à rapprocher de celle du cerf qui est de la même famille. Dans les différents bestiaires médiévaux, dont Louis Charbonneau-Lassay [1]   fit une instructive et passionnante synthèse, il est souligné :

« Le cerf est l'un des animaux symboliques qui furent acceptés de la façon la plus certaine dès les premiers temps chrétiens comme une image allégorique du Seigneur Jésus Christ, et du chrétien, son disciple. (...). En effet, naturalistes et poètes anciens: Pline, Théophraste, Xénophon, Elien, Martial, Lucrèce, et bien d'autres ont présenté le cerf comme l'ennemi particulier et implacable de tous les serpents qu'il poursuivrait de sa haine jusque sous terre. (...) Martial et Plutarque ajoutent que le cerf, du souffle de ses narines - d'autres disent de sa bouche- fait sortir les serpents de leurs demeures souterraines et qu'il les dévore, acquérant par là une jeunesse nouvelle. »

D‘autres préciseront cet aspect particulier du cerf dans ses rapports avec son ennemi le serpent : il emplit sa bouche d’eau et la répand dans les trous où se cache le serpent. Il l’attire ainsi à l’extérieur par les exhalaisons de sa bouche et de son nez, et le tue en le piétinant. Nombreux sont également les manuscrits qui reproduisent dans leurs marges un cerf s’abreuvant à une source. Par référence au psaume 42 –

« Comme la biche soupire après le cours d’eau, mon âme soupire après toi, Seigneur » –, il évoque l’âme du chrétien assoiffée de Dieu.

Il est très intéressant de noter ce rapport entre le cerf/chevreuil et le serpent, rapport de proximité et face à face que l’on retrouve dans les images disposées de part et d’autres des flancs de l’Apprenti symbolique allongé dans le parvis du temple. En fait, le chevreuil est le symbole du chrétien qui doit repousser le pécher, mais qui succombant à ce pécher – le cerf se nourrit du serpent – doit s’abreuver à la source vive de la parole du Christ afin de se purifier et obtenir la rémission de ses fautes.

Ainsi le chevreuil figure le pécheur, mais un pécheur capable de repentir et sachant se tourner vers le Christ qui est sa source de vie alors que le bouc porte symboliquement tous les vices liés à la domination des sens et de l’enveloppe charnelle sur l’esprit qui est alors aliéné et incapable de se relever. Le chevreuil, qui prend donc la place du bouc, illustre donc symboliquement le pécheur et porte les péchés de celui qui le sacrifie. Mais à contrario des sacrifices lévitiques, la tête de chevreuil ne fait dans le rituel, l’objet d’aucune imposition des mains du sacrificateur et ne porte donc pas l’entièreté des fautes du peuple. Il s’agit bien ici d’un secrifice personnel de celui qui a péché, sacrifice d’expiation suivant ce que nous dit l’Ecriture : « le bouc pour le péché qui est offert pour l’expiation des péchés du peuple. » (Nb 29, 5).

Le choix du chevreuil n’est pas neutre en ce qu’il ouvre la voie à la repentance et à la rémission des péchés par le Christ. Mais encore, le cerf ou chevreuil est aussi symboliquement associé au Christ dans le légendaire médiéval, car il domine Satan en le terrassant de sa divine parole figurée par l’eau de la source vivifiante qui est l’Esprit du Père et dont il se désaltère puis rejette sur le serpent. Ainsi, le choix du chevreuil nous introduit-il déjà dans le mystère du dernier sacrifice de l’Ancienne Loi qui est celui du Christ et qui se trouve donc déjà comme évoqué dès le premier grade du système. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

Suivant le rituel préparatoire à la réception de Réau+Croix, l’holocauste est opéré selon trois feux consumant trois parties distinctes de la tête de l’animal :

· Le sacrifice de la cervelle qui symbolise l’esprit qui peut pécher en se détournant de l’Eternel et se refuse ainsi à la jonction que l’esprit bon compagnon désire ardemment faire avec le mineur. La cervelle est aussi l’organe de la pensée par lequel peuvent s’introduire les intellects mauvais qui viendront envahir le cœur.

· L’holocauste de la langue qui porte la parole qui exprime la pensée ou les élans du cœur et transmet nos intentions bonnes ou mauvaises. La langue qui est une arme à double tranchant, raison pour laquelle la langue se présente sous la forme d’une lame double. La parole peut ainsi être proférée pour le bien ou pour le mal, pour ou contre notre prochain.

· Et le reste de la tête dont il est dit dans les Leçons de Lyon qu’elle représente le principe de vie corporelle[1] avec en particulier les yeux qui apportent à tout l’être la lumière matérielle et qui permettent ainsi de diriger l’action. Ce principe de vie corporelle qui sous les élans désordonnés de nos sens entraîne la souillure de notre corps et qui sous l’emprise des passions, dont il est parfois l’esclave, vient salir notre âme sensible.

Par ce « triple holocauste » le commandeur d’Orient, apprenti Réau+Croix, fait le triple sacrifice de sa pensée, de sa volonté et de son action individuelle pour se soumettre à la volonté divine et vivre ainsi suivant les plans divins. Il opère ainsi dans cette même opération la purification de son corps, de son âme et de son esprit.

Enfin, les bénéfices attendus par cet holocauste d’expiation sont figurés par les 3 grains de sel jetés par le récipiendaire dans chaque feu. Ce sel opère de plusieurs façons suivant différents aspects symboliques.

Il opère pour la purification de celui qui le jette ainsi que l’Ecriture en témoigne : « Il alla vers la source d'eau, y jeta du sel et annonça: «Voici ce que dit l'Eternel: Je rends cette eau saine et il n'en proviendra plus ni mort ni stérilité. » ( 2Rois 2, 21).

Il opère aussi pour le renouvellement de l’Alliance avec l’Eternel suivant cet autre passage de l’Ecriture : « Tu mettras du sel sur toutes tes offrandes. Tu ne laisseras pas ton offrande manquer de sel, signe de l'alliance de ton Dieu. Sur toutes tes offrandes tu mettras du sel. » (Lev 2, 13).

Et nous chrétiens lisons que chacune de ces actions bénéfiques en faveur de l’opérant est portée par la sainte et indivisible Trinité agissant à l’unisson et représentée symboliquement par l’action des 3 grains de sel.

Mais il est un autre aspect, plus révélateur encore de l’action attendue lors de l’ordination, qui est ici figuré par le sel. En effet, dans l’Evangile nous pouvons lire ces paroles du Christ se rapportant à la vie du chrétien : « En effet, tout homme sera salé de feu et tout sacrifice sera salé de sel. Le sel est une bonne chose, mais s’il perd sa saveur, avec quoi la lui rendrez-vous ? Ayez du sel en vous-mêmes et soyez en paix les uns avec les autres. » (Mc 9, 51). Le sel jeté dans le feu est ainsi annonciateur de la promesse du Christ. La purification et l’alliance ultime se font par l’Esprit Saint dont le feu vient vivifier l’âme et l’esprit du chrétien, agissant ainsi comme le sel. Il donne à chacun le goût à la vie dans le Christ et vient relever la médiocrité de notre vie terrestre, vie d’expiation par l’illumination.

En dépit des aspects résolument chrétiens que nous avons mis en avant, le sacrifice expiatoire du rituel Coen reste cependant porté - nul ne peut le contester - par un rituel résolument vétéro-testamentaire car le Commandeur d’Orient n’est pas encore passé de l’Ancienne à la Nouvelle Loi. C’est par son ordination de Réau+Croix qu’il passera à la Loi Nouvelle, Loi de Grâce qui abolit les holocaustes selon le psaume « Si tu avais voulu des sacrifices, je t’en aurais offert, mais tu ne prends pas plaisir aux holocaustes. Les sacrifices agréables à Dieu, c’est un esprit brisé. O Dieu tu ne dédaignes pas un cœur brisé et humilié. » (Ps 51 18-19) ; et cette loi d’amour donne comme ultime victime propitiatoire Notre Seigneur Jésus-Christ qui est tout à la fois sacrificateur et sacrifié.

Les travaux de 3 ou 7 jours qui succèdent à cette cérémonie préparatoire, et précèdent l’ordination, doivent quant à eux procurer les signes effectifs du résultat de l’opération expiatoire. Ils doivent apporter la confirmation de la réconciliation du récipiendaire par la jonction manifestée de son bon esprit gardien. J-B Willermoz fait allusion à cette manifestation dans le rituel de réception au 4ème grade du Rite Ecossais Rectifié dans cette demande préalable à la prière de clôture : « Mes Frères, rendons grâce à l’Etre Suprême des faveurs signalées qu’il nous a accordées ». Nous reviendrons plus tard sur ce parallèle avec le grade de Maître Ecossais de Saint André du RER.

La réception proprement dite de Réau+Croix - nous l’avons déjà signalé dans un précédant billet – se déroule le récipiendaire étant momentanément prosterné de tout son long au centre de cercles d’expiation. Là il reçoit l’ordination par l’Esprit avec l’acceptation de La Chose, acceptation normalement manifestée lors des travaux de 3 ou 7 jours. Le sacrifice expiatoire préparatoire, dans ce contexte d’abandon et de renoncement figuré par l'état du récipiendaire, prend alors un sens beaucoup plus élevé. Si le futur Réau+Croix a pu figurer dans la cérémonie préparatoire le triple renoncement et l’agonie de Jésus-Christ à Gethsémani, allongé les bras en croix il évoque Jésus-Christ abandonnant sur la croix son esprit à l’Esprit : « Père je remets entre tes mains mon esprit » (Luc 23, 46). Et par ce renoncement et cet abandon totaux à l’Esprit se fait le passage de l’Ancienne à la Nouvelle Loi. Tout est accompli.

Ce passage à la Loi de Grâce est alors concrétisé par la cène mystique qui vient couronner la réception de Réau+Croix, commémorant symboliquement l’ultime et seul sacrifice que tout chrétien est maintenant amené à célébrer par l’Eucharistie au sein de l’Eglise du Christ. Le rituel de réception se situe donc bien dans une dynamique d’entrée dans l’ère de la Loi de Grâce.

Fallait-il alors que les Elus Coens du 18ème siècle, et particulièrement les frères conférenciers du Temple de Lyon ayant œuvré à la christianisation de la doctrine de leur Très Puissant Maître, conservassent le rituel de l’holocauste tellement marqué par la tradition lévitique ?

Du point de vue de l’esprit résolument judéo-chrétien de Martinès peut-être. Mais nous pouvons douter de l’adhésion réelle et profonde de ses émules à cette position quand nous lisons la question posée par ces derniers dans leurs conférences lyonnaises [1] :

« Comment devons-nous offrir le sacrifice de notre corps et de notre esprit, pour qu’il puisse être agréable au Seigneur ? C’est, premièrement, quant à notre corps, de faire régner toujours sur lui notre être spirituel, pour lui faire suivre ses lois d’ordre, en évitant tous les excès des sens, pour maintenir notre sang dans un équilibre parfait et les éléments qui composent notre forme dans l’harmonie qui produit la santé du corps.

Quant à notre esprit, c’est de reconnaître sans cesse la toute-puissance de l’Eternel, sa bonté, sa sagesse et sa miséricorde infinie ; et notre néant, que nous ne pouvons sentir sans reconnaître en même temps l’entière dépendance où nous sommes de Lui et l’horreur d’en être séparés.

C’est par l’habitude de ces sentiments et par la prière, ou le désir continuel de l’âme de se rapprocher de son principe, par l’offrande continuelle de notre volonté et de notre libre arbitre, que nous pouvons espérer de faire agréer notre sacrifice en expiation de ce que nous devons à la justice divine.»

Nous pensons de notre côté qu’un tout autre rituel eût pu être mis en oeuvre pour figurer – ou plutôt mettre en action – le triple sacrifice de la pensée, de la volonté et de l’action qui est le seul réel sacrifice que le Seigneur exige de tout chrétien.

En effet, et l’Ecriture vient le confirmer, un tout autre genre de rituel aurait pu et pourra exprimer et renforcer un tel sacrifice. Car si ce sacrifice doit être agréable à l’Eternel, il pourra être supporté par des parfums que le récipiendaire viendra porter en offrande aux trois angles de l’appartement. Ce sacrifice est bien un sacrifice d’expiation suivant l’Ancienne Loi :

« Aaron prit le brasier, comme Moïse avait dit, et courut au milieu de l'assemblée ; et voici, la plaie avait commencé parmi le peuple. Il offrit le parfum, et il fit l'expiation pour le peuple. » (Nb 16, 47-48)

Et de plus, pour nous chrétiens, ce sacrifice de notre volonté et de notre libre-arbitre doit s’appuyer sur la force que donne la prière : prière pour la maîtrise et la pureté de notre corps, de notre âme et de notre esprit ainsi que pour le pardon, l’absolution et la rémission de nos péchés. Les parfums dont la fumée s’élève sont alors associés à la prière du pécheur, portée par les anges et les saints qui la présentent à Notre Seigneur, comme il est dit dans l’Apocalypse :

« Un autre ange vint. Il se plaça vers l’autel, tenant un encensoir d’or. On lui donna beaucoup de parfums afin qu’il les offre, avec les prières de tous les saints, sur l’autel d’or qui est devant le trône. La fumée des parfums monta de la main de l’ange devant Dieu avec les prières des saints. »

Alors devons-nous résoudre le problème posé pour un chrétien par un rituel d’holocauste aboli par le Christ en rejetant l’entièreté du cérémonial de réception, voire des rituels Coens et des pratiques de l’Ordre ?

Certainement pas ! Ce rituel n'a plus de raison et doit être réformé et christianisé, l’holocauste animal aboli et remplacé par une toute autre offrande. Cette abolition s’accomplit pleinement dans le dernier sacrifice humain du Dieu-Homme. Et ce sacrifice, bien qu’encore charnel aux yeux de la foule, est tout d’abord celui de la volonté de l’homme qui épouse la volonté divine ; c’est le renoncement total dans l’humilité et la prière. C’est l’offrande du parfum d’un « coeur brisé et humilié » (Ps 51, 19) que seule la prière anime désormais ; offrande qui seule permet la restauration de l’homme dans ses puissance et vertus originelles. La même Leçon de Lyon [2]   nous éclaire à cet endroit :

« Quand le mineur a eu le bonheur de faire agréer son sacrifice, il se fait sur lui une jonction de l’esprit bon qui, le purifiant de toutes ses souillures, le rétablit dans sa correspondance avec les êtres spirituels divins et lui rend la faculté de faire opérer les vertus qui sont en lui aux êtres agents des facultés divines (….)

La vertu la plus nécessaire pour cet objet est l’humilité. »

Jean-Baptiste Willermoz ne s’y est pas trompé en composant tardivement le rituel de réception au grade de Maître Ecossais de Saint André et en y intégrant l’essentiel de la doctrine de Martinès. Nous oserons ici un rapprochement entre ce rituel, dans son articulation et dans sa visée spirituelle et initiatique, avec le cérémonial de réception du grade terminal du système Coen dont il est en partie une mise en scène symbolique mais non opératoire.

En effet, le rituel Rectifié intègre la notion de sacrifice expiatoire mis en oeuvre par l’offrande du parfum du récipiendaire ; cet acte est même une des clés majeures de tout le rituel car c’est à compter de ce moment que le récipiendaire est introduit dans la Nouvelle Alliance par la résurrection d’Hiram puis la vision de la Jérusalem Céleste. Ce passage de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance est figuré pour le Maçon Rectifié par la croix de Saint André.

Pour le Réau+Croix ce passage est opéré par la mort spirituelle consécutive au sacrifice et à l’abandon dans les cercles d’expiation et par la renaissance effective dans l’Esprit à l’occasion de son ordination.

Le calice et le pain mystique viendront alors commémorer l’instauration de cette ère nouvelle et de ces temps nouveaux ; ils sont la nouvelle manne dispensée par l’Agneau au Réau+Croix ayant fait son entrée dans le Saint des Saints où il est appelé à opérer continuellement son sacerdoce

 

Source : http://reconciliationuniverselle.over-blog.com/

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Un aspect pneumatoloqique des travaux martinésistes : le rituel de la bougie et du mot du centre

19 Avril 2012 Publié dans #Rites et rituels

Afin de s’assurer de la régularité et des résultats de leurs travaux et opérations, les Elus Coens veilleront à se présenter devant l’Eternel et ses anges le corps et l’âme purifiés. Le corps par les ablutions rituelles des mains et pieds ainsi que du visage ; l’âme par le feu. Mais quel feu ?

Le rituel de la bougie et du mot du centre du cercle d’opération nous donne de précieuses informations à ce sujet. En effet, l’opérant, agenouillé au bord du cercle intérieur dit :

« Ô lumière pure, symbole du chef de mon âme, à qui l’éternel a confié le soin de ma pensée, de ma volonté, de mon action et de ma parole, fais que par ton feu radieux, mon âme soit purgée et mes lèvres purifiées, afin que la parole que je vais prononcer opère pour la plus grande gloire de l’éternel, pour mon instruction, et pour l’édification de mes semblables. Amen. »[1]  

Ici, la lumière du centre est appelée « symbole du chef de l’âme ». Mais qui est donc ce chef dont il est dit que l’Eternel lui confia le soin des pensées, volonté et action qui sont les attributs de l’âme, du mineur spirituel, et dont l’expression est celle de l’image divine qui est le propre de l’homme ?

Selon Martinès de Pasqually, et compte tenu de la chute, le mineur spirituel ne peut seul accéder aux lumières divines qui rendront sa pensée, sa volonté et son action opérantes et justes. Seul, le mineur ne peut plus opérer selon les pouvoirs et puissances qui étaient les siens originellement. Il doit tout espérer du secours de son gardien, dont la jonction se fera par l’intellect que celui-ci lui enverra et qu’il devra accepter librement. Cet intellect féconde et illumine sa pensée, fortifie sa volonté et guide son action. Chaque fois que le mineur acceptera cet intellect, il se joindra à son gardien jusqu’à ne faire plus qu’un avec lui :

« Lorsque l’âme et l’intellect sont joints et spiritualisés, ils se confondent avec l’esprit dont était émané l’intellect et tous trois ensemble se rejoignent à la Divinité, ayant rempli chacun leur fonction avec succès.»[2]  

L’âme impassive et spirituelle se met ainsi en état de recevoir impression de son gardien et donc l’illumination qui est la récompense des esprits mineurs ayant de ce fait recouvré la communication avec leur créateur. Aussi peut-on dire que le gardien et son intellect sont le chef de cette âme humaine – mineur spirituel - dont Dieu leur confie le soin. Un chef qui donne aussi une puissance nouvelle d’action et d’opération à cette âme incorporisée et donc affaiblie par sa prison de matière. Martinès l’exprime en ces termes :

« L’âme est un feu, simple en sa puissance et faible en ce bas monde. Elle fortifie sa puissance par son intellect, recevant de lui un second feu plus pur et plus puissant que le sien »[3]  

Ainsi, de même que la fortification, l’action de purification du mineur se fait-elle par cet esprit et l’intellect qui en est l’émanation. Par la purification des lèvres, organes de l’expression du verbe - qui est la manifestation de la pensée et de la volonté ainsi que la mise en action de cette pensée - se réalise la purification de l’âme. Et c’est alors que, l’âme ainsi purifiée, l’opérant pourra prononcer le mot du centre, mot de puissance qui est l’expression de ses pouvoirs désormais recouvrés.

Cette vision martinésiste de la purification, de la fortification et de l’illumination par la médiation de l’esprit – ou gardien – et de son intellect n’est-elle cependant pas trop restrictive pour un chrétien ? N’exclut-elle pas trop radicalement l’action directe de l’Esprit Saint ?

Consécutivement à la purification des lèvres, opérée en insufflant la flamme de la bougie de façon à faire pénétrer en soi le feu qui en est l’essence, l’opérant porte les mains en équerre sur le visage et dit à basse voix la tête inclinée au-dessus de la bougie posée au centre du cercle intérieur :

« Viens, esprit saint +7, entoure le feu qui t’est consacré pour être ton trône puissant et dominant sur toutes les régions du monde universel ! Domine selon ma pensée sur moi et sur mes frères ici présents ! »

Ainsi il apparaît pour la première fois que l’opérant appelle un esprit saint à descendre sur un feu qui lui serait consacré. Mais de quel esprit saint parle-t-on ?

En effet, du fait du manque de majuscule – ou plutôt d’une règle peu établie pour les majuscules - dans les rédactions du 18ème siècle et de l’appellation d’esprit saint que donne Martinès aux esprits majeurs septénaires, et par extension à tout esprit bénin, il est difficile de savoir de prime abord si l’on s’adresse ici à l’esprit majeur bon compagnon – au gardien dont nous avons parlé précédemment – ou bien au Saint Esprit. Cette interrogation est renforcée par le fait que les esprits majeurs septénaires peuvent être assimilés à des agents du Saint Esprit et que Martinès leur assigne, entre autres, comme mission de véhiculer les dons de l’Esprit et les grâces divines. Nous pourrions alors supposer que l’opérant s’adresse bien ici à cette classe d’esprits à laquelle son gardien particulier est rattaché.

Cependant, l’opérant continue son invocation en disant :

« Eloigne de ces cercles tout esprit de ténèbres, d’erreurs et de confusion, afin que nos âmes puissent profiter du fruit des travaux que l’ordre donne à ceux qui se rendent dignes d’être pénétrés par toi +7, qui vis et règne avec le père et le fils à jamais. Amen. »

La fin de cette invocation à l’esprit saint ne fait plus aucun doute dans la mesure où son action est associée à celle du Père et du Fils. Ainsi, c’est bien au Saint Esprit, troisième personne de la divine Trinité, que l’opérant s’adresse afin qu’il répande sur lui et tous les frères présents sa céleste lumière en dominant sur eux par leur pensée, et afin qu’il protège les lieux et les opérations de sa toute puissance.

L’Esprit Saint est donc appelé, dans ce but d’illumination et de protection des frères, à entourer le feu dont on dit qu’il lui est consacré. En effet, lors de l’allumage du feu nouveau, qui est la source du feu central – quand ce n’est pas directement lui - l’opérant dit :

« Je te conjure, Esprit +7, que j’invoque par ma puissance et par tout ce qui est en ton pouvoir et au mien, pour que ton feu spirituel embrase la matière que je consacre au sein de ces circonférences ; que le feu élémentaire qui y réside s’unisse avec le tien par contribuer à la lumière spirituelle des hommes de désir et qu’ils soient animés de ton feu de vie. »

Par cette conjuration, l’opérant appelle la force, la puissance et les vertus sanctifiantes, fortifiantes et vivifiantes de l’Esprit Saint à descendre sur la bougie. Par quelle opération ? Tout simplement par analogie et correspondance entre le feu de l’Esprit et le feu élémentaire. Ainsi, le feu de l’Esprit est-il appelé à s’unir au feu de la bougie qui lui devient de ce fait consacrée. Nous sommes ici bien au-delà d’un symbolisme conventionnel du feu et des lumières comme on pourrait le trouver dans des rituels maçonniques et particulièrement au Rite Ecossais Rectifié. Ici, le feu n’est plus symbole. L’Esprit est appelé à habiter le feu. Et c’est la raison pour laquelle la purification des lèvres n’est pas un acte symbolique mais une opération réelle.

Si comme nous le disons l’Esprit habite et entoure le feu de la bougie qui est son trône, l’opérant qui agit doit nécessairement être pourvu de quelque puissance lui permettant d’obtenir cette faveur divine. La dimension sacerdotale, conférée par les ordinations, s’exprime pleinement dans cet acte simple mais fondamental. Nous sommes ici au-delà d’une simple opération théurgique ; nous sommes dans une liturgie de l’Esprit Saint, dans un acte qui, sans pouvoir prétendre être sacramentel, est un acte consécratoire opérant. Le sacerdote Coen est ici sacerdote du ministère de l’Esprit Saint. Quelle admirable mais aussi redoutable vocation !

Ceci est fondamental et conditionne donc le succès de toutes les opérations. Le culte Coen se place sous la protection de l’Esprit Saint et agit dans l’Esprit et par l’Esprit qui seul confère à l’opérant les puissances et vertus nécessaires au succès des opérations et ordinations qu’il place sous la protection de l’Esprit Saint. Nous comprenons alors que cette opération soit réservée aux Conducteurs en Chef des temples.

Ainsi, fort de l’Esprit, quand l’opérant dans son invocation, demande que le feu qui est le trône de l’Esprit Saint devienne « puissant et dominant sur toutes les régions du monde universel » c’est aussi à une re-sanctification de l’univers qu’il appelle et donc à la réconciliation universelle.

 

Source : http://reconciliationuniverselle.over-blog.com/

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L'histoire des Elus Coens après Pasqually (2)

19 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

L’histoire de l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coens de l’Univers après 1780 ne peut se confondre avec celle du temple de Lyon qui, bien qu’étant un des établissements qui marqua le plus l’Ordre par les immenses qualités spirituelles et initiatiques de certains de ses membres imminents, eut, comme nous l’avons présenté, une évolution particulière par rapport à celle de la plupart des autres établissements de l’Ordre. Aussi revenons maintenant sur l’histoire générale de l’Ordre dont celle du temple de Lyon ne représente qu’un aspect et un épisode particuliers, aussi importants et significatifs puissent-ils être.

Depuis plusieurs années déjà – que nous pouvons situer autour de 1777-1778 – l’Ordre connaît des problèmes que les différents Orients confessent à leur Grand Souverain et qui sont encore exposés en 1780 à Sébastien de Las Casas, Grand Souverain en charge, dont nous avons évoqué les difficultés au début de notre étude.

En effet, dans un courrier du 16 août 1780, plusieurs Orients soumettent à Las Casas des requêtes pressantes. Bien que ne disposant pas de cette correspondance, nous pouvons en deviner le motif par l’analyse de courriers ultérieurs entre différents membres de l’Ordre.

Ainsi Du Roy d’Hauterive – toujours très attaché, actif et fidèle à l’Ordre même depuis son exil londonien - écrit à Mathias Du Bourg le 22 septembre 1786[1]   en dénonçant « les doctrines d’erreur et de mensonge qui ont fait leurs efforts pour se glisser dans l’ordre et qui, jusqu’à présent, n’ont séparé que les Lugduniens qui, selon votre dernière, viennent de rompre les seuls liens qui les unissent à nous, ayant rompu depuis longtemps les liens spirituels et ayant formé de la science un monstre hideux de magnétisme, prophétisme, directoires, ayant séparé tous nos principes comme gangrène (…) »

Du rejet de d’Hauterive de la maçonnerie et des frères Coens qui la pratiquent, nous avons un autre témoignage dans une correspondance de Saint-Martin à Willermoz en date du 15 janvier 1787[2]   :

« J’ai rencontré par hasard d’Hauterive le surlendemain de mon arrivée [le 10 janvier à Londres]. L’entrevue a été froide de sa part je ne sais pas même s’il n’avait pas dessein de l’esquiver […]. J’ai voulu le mettre à même de voir Tieman, il n’a pas voulu prétendant qu’il ne pouvait regarder comme étant de ses frères tous ceux qui tenaient à la maçonnerie. »

Même si ces correspondances sont postérieures de six et sept ans aux revendications des temples auprès du Grand Souverain, les éléments portés à notre connaissance sont révélateurs des problèmes antérieurement rencontrés par l’Ordre et liés à l’évolution de certains frères ; évolution problématique pour les différents Orients dont les griefs sont exposés en 1780.

Ainsi, la réponse qu’apporte Las Casas à la requête des Orients est en totale cohérence avec un objet qui serait vraisemblablement une demande d’exclusion de certains frères pour des pratiques jugées inacceptables au regard de l’Ordre. Et nous le devinons au travers des correspondances mentionnées, les points soulevés n’étaient certainement pas étrangers aux activités liées aux expériences de somnambulisme et de magnétisme, mais aussi - et peut-être surtout – à la fréquentation de la maçonnerie dite apocryphe, voire pire, à la divulgation au sein de cette maçonnerie des secrets et mystères de l’Ordre, chose formellement interdite par les Statuts et Règlements Généraux de 1768.

Ces griefs pouvaient particulièrement viser les frères membres des nouveaux Directoires rectifiés, Directoires dont les frères Coens qui s’y étaient rattachés affichaient une attitude prosélytiste au sein de l’Ordre ; Directoires aussi au sein desquels étaient enseignés, au plus haut niveau, de façon discrète mais certainement connue de certains, la doctrine et les mystères de l’Ordre.

Las Casas répond alors à la requête des Orients de la façon suivante, refusant d’exclure des frères ayant maqué à leurs engagements envers l’Ordre et qui n’avaient, selon lui, de comptes à rendre qu’à leur fidélité à la Chose[3]   :

« Je ne veux que me conformer aux principes de mes devanciers. C'est la conduite la plus sage ; c'est celle que me dictent mes propres engagements. Tous nos sujets sont libres, et, s'ils viennent à manquer aux choses de l'Ordre, ils se rendent à eux-mêmes une justice pleine et entière puisqu'ils se privent de tous les avantages qui accompagnent ces choses, et qu'ils ne peuvent plus travailler que sur leur propre fond et à leurs risques et périls, sans grande chance d'obtenir quelque vérité qui ne cache pas un piège atroce. Mais si chacun est libre de sortir, s'il se croit libéré de toute obligation envers la chose, je vous déclare qu'il n'est pas en mon pouvoir d'agir en faveur de ceux qui se sont laissé suborner de l'Ordre : c'est la coutume ; c'est ainsi qu'en ont usé tous mes prédécesseurs et cela pour des raisons majeures devant lesquelles je m'incline et m'inclinerai toujours dans l'intérêt de l'Ordre, quelque affliction que je puisse éprouver du pâtiment d'un sujet. »

Cependant, conscient des difficultés que rencontrent alors les temples et de la nécessaire protection dont ceux-ci doivent pouvoir jouir afin de poursuivre leurs travaux en toute discrétion, à l’abri de toute influence et de toute tentative de dévoiement, Las Casas complète sa réponse par la proposition suivante :

« Vous pouvez donc, si vous le jugez utile à votre tranquillité, vous ranger dans la correspondance des Philalèthes, pourvu que ces arrangements n'entraînent rien de composite. Et puisque les déplacements du T. P. M de T... ne lui permettent pas de prendre en charge vos archives, faites en le dépôt chez M. de Savalette. Vous le ferez sous les sceaux ordinaires. La correspondance et les plans mensuels, ainsi que les catéchismes et cérémonies des divers grades, doivent être scellés de leur orient particulier. Les plans annuels, les tableaux et leurs invocations, ainsi que les différentes explications générales et secrètes, doivent porter ma griffe ou, à son défaut, celle du P. M. Substitut Universel que je préviens par le même courrier ».

Cette réponse de Las Casas, qui laisse aux temples le choix de leur destinée, est couramment et un peu étrangement interprétée par les historiens maçonniques comme un acte de dissolution, ou dans le meilleur des cas, une directive de fermeture des temples des différents Orients. Cependant si nous analysons la teneur de ce courrier, force est de constater que Las Casas ne demande aucunement aux temples de cesser leurs travaux ; il recommande uniquement aux temples qui le souhaitent de s'en remettre à l'administration et aux bons auspices des Philalèthes représentés par Savalette de Langes, Élu Coen du temple de Paris, qui est le véritable inspirateur et fondateur de ce groupe d’hommes, de différentes provenances maçonniques, se désignant comme « amis de la vérité » et conservateurs des différents systèmes, secrets, mythes maçonniques, hermétistes et ésotéristes, et dont les travaux se concentrent autour des la loge des Amis Réunis établie au Grand Orient.

Cependant, avec une grande prudence, Las Casas précise que cette mise sous tutelle ne sera possible et ne pourra être pérenne que dans la mesure où les Philalèthes respecteront les travaux des Coens et qu’aucun élément étranger à la doctrine ou aux modes opératoires de l'Ordre ne sera introduit. Ainsi Las Casas pense-t-il assurer l'intégrité et la survivance de l'Ordre, ou du mois de ses enseignements et travaux, auprès de frères qui en connaissent, du fait de leur appartenance, et les mystères et les principes.

Connaissant les divergences d'objectifs et de vision qui pouvaient opposer Willermoz à Savalette, et donc les Directoires rectifiés aux Philalèthes, et qui se cristallisèrent autour du Convent de Wilhelmsbad – et plus tard dans le refus des Directoires de participer aux Convents des Philalèthes à Paris en 1785 et 1790 - on ne s'étonnera pas d'une telle recommandation de la part de Las Casas qui met ainsi les temples à l’abri de l’emprise du système des Directoires rectifiés. Et même si nous reconnaissons pleinement le rôle stratégique, primordial et décisif des Directoires dans la conservation et la transmission prudente de la doctrine de Martinès, nous reconnaissons aussi l’utilité de la mesure conservatoire de Las Casas. En effet, alors même que le grand Souverain ne pensait pas pouvoir à lui seul régler les différents et maintenir l’ordre au sein des Orients, cette mesure permit aux temples Coens de continuer à se développer et à leurs travaux de se dérouler en toute tranquillité à une époque où le magnétisme et le somnambulisme s’emparaient de certains temples, et où l’esprit lyonnais se concentrait sur la constitution d’un nouveau Régime maçonnique et chevaleresque.

Ainsi en 1784 Sébastien de Las Casas remet-il les destinées de l'Ordre entre les mains des Philalethes en confiant toutes les archives de l’Ordre à Savalette de Langes.

Cependant, ce transfert, non pas d’autorité spirituelle et souveraine, mais de « protectorat », ne s’accompagne ni de la fermeture ni de la dissolution des temples. Au contraire, ceux-ci continuent à travailler en silence et en toute discrétion. Nous voulons pour témoignages de cette activité :

- les instructions du temple de Bordeaux envoyées au temple de Toulouse pour une célébration en date du 24 mars 1787 ;

- la réception du Chevalier de Guibert le 24 mars 1788 auquel le frère Vialette d’Aignan – reçu en 1785 – s’adresse en ces mots :

« Vous venez d'être initié, mon Très Cher Frère, dans un ordre qui, ayant pour but de ramener l'homme à sa glorieuse origine, l'y conduit comme par la main, en lui apprenant à se connaître, à considérer les rapports qui existent entre lui et la nature entière dont il devait être le centre s'il ne fût pas déchu de cette origine, et enfin à reconnaître l'Être suprême dont il est émané. »

De même, les travaux théurgiques continuent comme en témoigne une correspondance de 1792 de Louis-Claude de Saint-Martin à Kirchberger relatant les travaux et expériences d’Hauterive au sujet desquelles le baron le questionnait[4]   :

« Je vous dirai seulement que j’ai connu M. d’Hauterive, et que nous avons fait un cours ensemble. » (Lettre du 11 août 1792)

puis :

« Votre 7ème question sur M. d’Hauterive, me force à vous dire qu’il y a quelque chose d’exagéré dans les récits qu’on vous a faits. Il ne se dépouille pas de son enveloppe corporelle : tous ceux qui, comme lui, ont joui plus ou moins des faveurs qu’on vous a rapportées de lui, n’en sont pas sortis non plus. (…) Il n’en est pas moins vrai que si les faits de M. de Hauterive sont de l’ordre secondaire, ils ne sont que figuratifs relativement au grand œuvre intérieur dont nous parlons ; et s’ils sont de la classe supérieure, ils sont le grand œuvre lui-même. Or, c’est une question que je ne résoudrai pas, d’autant qu’elle ne vous avancerait à rien. » (Lettre du 6 septembre 1792)

enfin :

« Quant à l’article touchant M. d’Hauterive, il est encore très conforme à mes propres idées. Cette séparation de l’âme et du corps n’est sans doute pas réelle, je me la représente comme un songe dans lequel on peut très bien voir son propre corps sans mouvement. Vous me dites : si les faits de M. d’Hauterive sont de la classe supérieure, c’est le grand œuvre lui-même. Voilà sans doute une très grande vérité, c’est la thé… [théurgie] des anciens, et un semblable fait bien avéré équivaut à un principe. » (Lettre du 16 octobre 1792)

Cette correspondance est d’autant plus intéressante qu’elle nous renseigne en 1792 sur la reconnaissance que peut avoir Saint-Martin de la nature supérieure dont peut participer la théurgie.

Le temple de Lyon lui-même poursuit quelques activités après 1780. Une correspondance entre Louis-Claude de Saint-Martin et Jean-Baptiste Willermoz, en date du 3 février 1784, en atteste, montrant l’intérêt toujours vif de ce dernier pour les travaux théurgiques[5]   :

« Par la dernière, je vous ai promis Très-Cher Maître, une autre épitre, et la voici. L’intention est une bonne chose, mais elle ne suffit pas ! Voyez Oza… Mais sans aller jusque là, je sais ce qui m’est arrivé pour avoir employé un « Nom » qu’on m’avait donné pour merveilleux !… Je ne l’écrirai pas, mais j’en ai eu assez pour n’y pas revenir. Je croirais donc que nous devrions nous borner à ceux qui sont parfaitement connus : Anges, Archanges, etc… »

Même si ces activités lyonnaises sont vraisemblablement très ralenties ou interrompues - comme nous l’avons vu précédemment - par les activités mesméristes et le développement du Directoire d’Auvergne entre 1785 et 1790, elles ne sont pas inexistantes ou reprennent par la suite. En témoigne le récit de Joseph-Antoine Pont au neveu de Willermoz, de sa réception dans l’Ordre :

« Je suivis son conseil [de Madame Provensal] et vers 1795, je fus initié. Comme vous, sans doute, très Cher Frère, je croyais qu'au grade suivant je trouverais la perle promise ; comme tant d'autres, je me trouvai au terme sans avoir découvert ce bijou...»[6]  

Enfin, des activités parisiennes sont organisées par le très actif et influant Bacon de la Chevalerie qui reçut le Chevalier d’Harmensen. Ce dernier relate son entrée dans l’Ordre dans un courrier du 12 juillet 1806 au très puissant marquis de Chefdebien d’Armissan, Haut Dignitaire du Grand Orient, promoteur du très prisé Rit Primitif de Narbonne[7]   appelé aussi Rite des Philadelphes, auquel le chevalier d’Harmensen sollicite son admission :

« En avouant que le Rit Primitif m'était tout à fait inconnu, je demandais à le connaître, et mon ardeur était mon seul titre, puisque je n'appartiens à aucun Rit qui conduise à celui-là, et je crois ce que j'ai toujours dit. Le Frère Bacon de la Chevalerie, envers qui j'ai usé de même sorte, relativement au Rit Cohen, qu'il professe, m'a traité avec plus d'indulgence. Mais vous l'eussiez fait comme lui, si nous nous étions trouvés plus rapprochés, et si la distance et les malentendus des lettres ne m'avaient fait perdre dans votre esprit, alors que je croyais faire ce qui m'était possible, pour, au contraire, y gagner. »[8]  

Le marquis lui répond alors en date du 23 juillet de la même année :

« Je vous félicite d'avoir inspiré un juste intérêt au Très Révérend Frère Bacon de la Chevalerie. Je le reconnais pour Maître dans la carrière du Rit C. (Cohen), peu connu, et qui doit rester tel ; avec les connaissances variées et multipliées, que vous possédez et ce que vous pourrez acquérir, auprès de cet Illustre Substitut Universel, …»[9]  

 

 

 

La correspondance du marquis de Chefdebien nous intéresse à deux titres. Premièrement parce qu’elle révèle une existence encore reconnue des Elus Coens en 1806 et deuxièmement, pour la qualification qui est attribuée à Bacon de la Chevalerie de Substitut Universel du Rit Cohen, qui lui n’est pas qualifié d’Ordre.

En effet, du fait de son placement sous la « tutelle » des Philalèthes et de Savalette de Langes, l’Ordre s’est vu comme rattaché au Grand Orient. Ainsi est-il vu comme un Rit et non comme un Ordre par les quelques Hauts Dignitaires ayant connaissance de son existence. De même Bacon de la Chevalerie est-il reconnu sous cette dignité dans le tableau général des frères affiliés ou initiés au Rit Primitif et que nous reproduisons :

N° 49 : Bacon de la Chevalerie, ancien officier-général, né et domicilié à Paris. Décoré de tous les grades de divers Rits, notamment, Grand-Inspecteur du 32° degré du Rit Ecossais, dit ancien et accepté ; Rose-Croix X , Substitut Universel du Grand-Maître des E. C, depuis 3766 ; Grand-Officier d'Honneur honoraire au Grand-Orient de France ; Assoc. III. 10-11 mai 1806. 2e, 3e, 4e. Député des Hauts Ateliers de la Souveraine Grande Loge des P. auprès des Hauts Ateliers du Grand-Orient de France, et représentant du Rit Primitif, ayant séance au Grand Directoire des Rites.

Ce titre de Substitut, réellement conféré par Martinès en 1766, lui fut contesté après 1772 par les derniers membres du Tribunal Souverain de l’Ordre. En effet, dans une lettre à Willermoz en date du 12 octobre 1773, Martinès qualifie expressément le T.P.M. Desère du titre de Substitut de l’Ordre :

« Dans la chose les éloges que le T.P.M. Desère substitut universel D.L. m’a fait de votre exactitude à remplir scrupuleusement tous vos devoirs dans la chose et envers ceux qui vous suivent me met dans le cas de ne vous laisser rien plus désirer pour vous mettre en même d'aller tout seul au but que vous désirez de la Chose que vous avez embrassé (…). En conséquence, je me dispose à faire passer au T.P.M. Du Roy d’Hauterive, nouvellement ordonné par correspondance R+, quelques instructions pour qu’il vous les fasse passer avec le consentement du T.P.M. Desère substitut. »

On pourrait donc en déduire logiquement, comme le firent nombre de Coens, que Bacon fut destitué de sa charge par Martinès en 1772, peu avant son départ pour Saint Domingue. Cette possibilité, qui devint certainement une rumeur dans l’Ordre, fut vivement contestée par Bacon de la Chevalerie qui s’en expliqua à Willermoz dans un courrier du 24 septembre 1775 déclarant :

« Je n'ai fait aucun usage de l'autorité qui m'a été confiée, que je conserve parce que nulle créature humaine peut me la ravir ; que des hommes aveugles et livrés à un instant d'inconséquences ont crû trop légèrement que j'avais perdue. »[1]

Dans son affirmation relative à l’impossibilité humaine de lui ravir son autorité, Bacon de la Chevalerie doit certainement s’appuyer sur les Règlement et Statuts Généraux de l’Ordre qui stipulent que « Il [le Souverain] est en droit d’annuler les nominations faites, s’il est prouvé que les sujets nommés ne soient pas dignes ou se soient rendus indignes de leurs élections »[2]. Compte tenu de l’incertitude relative à cette destitution, il semble évident qu’aucune enquête officielle n’ait été menée relativement à Bacon et donc que, réelle ou non, cette destitution, prononcée par Martinès de son seul chef et sans instruction préalable, puisse donc de ce fait être considérée comme sans effet.

Quoi qu’il en soit, 10 ans plus tard, Bacon de la Chevalerie est toujours reconnu comme Substitut par le marquis de Chefdebien au Prince Chrétien de Hesse-Darmstadt, qui reproduit dans son carnet de notes autographes une note qu'il avait écrite le 12 janvier 1782 à l’occasion de son entretien avec le marquis[3] :

« Ayant décidé un voyage, il [Martines] élut pour son successeur un nommé Bacon de La Chevalerie et au-dessous de lui cinq autres [Saint-Martin, Willermoz, De Serre, Du Roy d’Hauterive, et Lusignan] (…)

Ces cinq personnages n'ont pas voulu reconnaître Bacon de La Chevalerie comme chef, parce qu'il est encore très inconstant dans la vraie discipline de la vie. »

Encore une fois, le marquis de Chefdebien d’Armissan se trouve à l’origine de cette qualification. Quel crédit doit-on réellement y porter au-delà de celui de désirer entretenir de bonnes relations avec son frère et ami au sein du Grand Orient, promoteur et représentant du Rit Primitif, Bacon de la Chevalerie ? Ou alors, peut on admettre, comme autre possibilité, que Martinès ait souhaité doter l’Ordre de deux Substituts se partageant chacun un Grand Orient ? Cette hypothèse se révèle possible dans la mesure où, dans un courrier du 20 janvier 1806, de Bacon de la Chevalerie écrit à Chefdebien :

« Il [le G :.O :.] a nommé un Consistoire pour prendre connaissance des diverses demandes de ce genre [accueil en son sein de Rits se faisant connaître sous l’étendard d’une constitution morale] ; les membres en sont classés par districts ; chaque district est composé de cinq frères. J’ai été destiné à faire nombre dans celui des grades les plus éminents et les moins connus. Je ne suis cependant point Philalèthe, mais je suis, comme vous le savez, Susbtitut Universel pour la partie Septentrionale du Rev :. Ordre des Élus Coëns :. (Rit extrêmement peu connu). »[4]

En se présentant comme Substitut de l’Ordre pour la partie septentrionale, Bacon offre pourrait confirmer la possibilité d’existence d’un autre Substitut pour la partie méridionale, possibilité offerte par les Règlemente et Statuts de l’Ordre qui stipulent que « Le substitut du souverain est celui que le souverain choisit pour être son coadjuteur. S’il l’est pour tout l’Ordre il a droit sur tout l’Ordre ; s’il n’est que pour une nation, il n’a droit que sur cette nation (…)»[5] Nous n’en saurons pas plus sur ce point, ni sur Desère (ou de Serre) à propos duquel les archives de l’Ordre semblent très discrètes. Mais c’est bien au titre de Substitut du Rit Cohen que Bacon de la Chevalerie est reconnu par le Grand Orient comme représentant des « grades les plus éminents et les moins connus ».

Notons cependant une chose : Bacon parle bien ici du Révérend Ordre des Elus Coëns et précisera dans une nouvelle lettre à Chefdebien en date du 26 janvier 1807 :

« Quant au Supplément, vous ne pouvez pas douter, T:.C:.F:., que je ne reçoive avec une vive reconnaissance, et que je n'accepte, avec respect, la Députation des Hauts Ateliers de la Souveraine G:.L:. des Ph:. auprès des Hauts Ateliers du G:.O:.de F:. près duquel la R:.L:.des Ph:. m'a déjà accordé la faveur de me nommer représentant du Rit Primitif, qui m'a donné le droit de séance au G:. Directoire des Rites, ou la non activité du Directoire Ecossais et le silence absolu des Elus C:. toujours agissants sous la plus grande réserve, En Exécution Des Ordres Suprêmes du Souverain Maître :. Le G:.Z:.W:.J :. »[6]

Ainsi, en 1807 Bacon de la Chevalerie suggère-t-il que l’Ordre est encore gouverné par un Souverain Maître dont nous ignorons tout sinon que son nom est formulé sous la forme d’un quadrilettre.

Alors, suivant cette affirmation, et contrairement à ce qui est communément admis, Sébastien de Las Casas ne serait pas le dernier Grand Souverain de l’Ordre ? N’ayant pu identifier à qui faisait réellement allusion le T.P.M. de la Chevalerie, il est difficile de l’affirmer. Certains auteurs pensèrent que les quatre lettres mentionnées par Bacon pouvaient représenter quatre Souverains Juges R+ dont de Grainville, Willermoz et deux autres non identifiés. Compte tenu des relations de l’Ordre avec le frère Coen lyonnais, ceci semble peu vraisemblable. Encore moins vraisemblable du fait du décès de Grainville en 1794.

Il semble donc ne pas y avoir de solution à cette énigme. Cependant, nous référant aux écritures saintes et à la pensée mystique du 18ème siècle et mettant à profit les différents enseignements légués par le Grand Souverain Martinès de Pasqually, nous nous risquerons à une proposition personnelle.

En effet, la titulature commençant par « Le G.Z » permet de supposer que ces lettre ne figurent pas un nom propre mais un complément de titulature ou une qualité. Nous trouvons ainsi en Zacharie 4 :

« Qui es-tu, grande montagne, devant Zorobabel ? Tu seras aplanie. Il posera la pierre principale au milieu des acclamations : Grâce, grâce pour elle! » La parole de l'Eternel me fut adressée, en ces mots : « Les mains de Zorobabel ont fondé cette maison, et ses mains l'achèveront ; et tu sauras que l'Eternel des armées m'a envoyé vers vous. Car ceux qui méprisaient le jour des faibles commencements se réjouiront en voyant le fil à plomb dans la main de Zorobabel. »

Ces versets, bien que faisant allusion à la reconstruction du temple par Zorobabel, n’en font pas moins allusion à la création de l’univers par son grand Architecte dont Zorobabel n’est qu’une figure. La lettre G précédant le Z signifierait alors Grand. Nous trouvons cette appellation de Grand Zorobabel dans le cantique 547 du pasteur gallican et fondateur de la société méthodiste, John Wesley (1703-1791) :

« Viens relève une âme abattue,

Dans ses embarras, ses conflits ;

Mais qui s’est toujours attendue

De voir tes desseins accomplis ;

De voir ôter ses péchés tous,

Par le sang versé sur nous.

D’en voir la montagne aplanie,

Devant toi, grand Zorobabel,

Et par ta puissance infinie,

Atteignit-elle jusqu’au ciel :

Aplanis-donc, ô mon Seigneur,

La grande montagne en mon ceour. »

Ainsi, Grand Zorobabel désignerait Notre Seigneur Jésus-Christ. Alors qu’en est-il du W et du J. Si nous cherchons dans le même sens nous retrouverons dans le W celui du centre des cercles d’opération Coens, W qui se rapporte à Chiram en tant que caractère[7], le même Chiram étant une préfiguration du Christ ainsi que nous l’enseignent les différentes instructions et catéchismes de l’Ordre. Reste la lettre J dont nous ferons l’économie, son rapport avec le divin Nom nous apparaissant que trop évident.

Ainsi expliqué, nous voyons un rapport direct entre le quadrilettre exprimant le nom du Souverain et le divin tétragarammaton.

Ceci reste néanmoins une interprétation que nous devons passer à l’épreuve de la numérologie martinésienne. Il convient pour cela de prendre pour chaque lettre sa correspondance numérique dans l’alphabet hébreux : G:3 – Z:7 – W:6 – J:10 soit au total 26, nombre guématrique du tétragrammaton, et dont l’addition arithmosophique donne 8 soit le nombre de la double puissance quaternaire du Christ.

Ainsi Bacon semblerait placer l'Ordre sous la protection souveraine et l'inspiration spirituelle-divine de Notre Seigneur Jésus-Christ ainsi que sous la conduite spirituelle-temporelle d'un Substitut Universel. Ce Substitut ayant pour charge, en l'absence de tout autre Souverain, et conformément aux Statuts et Règlements Généraux de l’Ordre[8] comme coadjuteur du Souverain jouissant de tous les droits, d’assurer la subsistance temporelle discrète de l'Ordre ainsi que la transmission spirituelle des sciences, connaissances et mystères primitifs dont il reste le dépositaire en tant que réceptacle permanent des puissances et connaissances par la seule volonté de Notre Seigneur et l'opération divine de son Esprit.

Posons-nous alors la question suivante et répondons au fond de notre coeur : de quel plus Grand Souverain pourraient provenir des ordres suprêmes devant orienter les travaux des Elus Coens d’hier, d’aujourd’hui et de demain ?

Il est important aussi de réaliser que Bacon, en dépit de ses hautes fonctions maçonniques et de son attachement aux Directoires rectifiés, a toujours su préserver l'Ordre et montrer aux frères Coens, par son exemple, la possibilité d'une coexistence heureuse des différents systèmes dans la paix et l'harmonie, rompant de ce fait avec les considérations et défiances de Martinès relativement à l'aspect apocryphe de toute maçonnerie. Coexistence, et vis à vis du Rit Rectifié, proximité exempte de tout sectarisme et d'esprit d'exclusion, n'opposant jamais un système à l'autre, quand dans un courrier du 23 avril 1808 à Willermoz, dénué de tout esprit de querelle, il demandait :

« Dans ces circonstances j'ai recours à votre amitié pour m'aider de tous les documents qui sont à votre disposition, car j'ai laissé à St. Domingue, et par conséquent perdu, tous mes papiers, vêtements et instruments concernant les Directoires et même les Élus Coën.

J'attends de vous, T :.C :. et B :.A :.F :. réponse prompte et satisfaisante ; mandez moi surtout que vous vous porter bien et que vous êtes heureux.

Vous savez, mon cher Willermoz, à combien de titres je vous suis dévoué et pour la vie.

Rue Guisarde, no. la. f. St. Germain.

Bacon de la Chevalerie.

P. S. - Si Vous me confiez les codes et Rituels et autres instructions, je les copierai et vous les renverrai aussitôt après la copie. »

Bacon de la Chevalerie doit sur ce point rester un modèle de conduite, de tolérance et d’intelligence pour tous les Coens et Maçons d'aujourd'hui et de demain. Tout comme tout Maçon Rectifié devrait, à l’image de Willermoz qui dans un courrier du 24 septembre 1818 à Türckheim déclarait tenir « de coeur et d’âme » à Martinès et à son initiation, considérer d’une façon attentive et ouverte les travaux de leurs grands frères Coens.

Alors, arrivés au bout de cette étude, quels enseignements pouvons-nous tirer ?

Le premier, que l’Ordre, dirigé par son Substitut Bacon de la Chevalerie, continua quelques activités au moins jusqu’en 1808. Que même si nous n’en connaissons pas les noms et que rien ne soit consigné dans les archives portées à la connaissance des historiens, il est possible que des Réaux+Croix aient été ordonnés par Bacon tardivement du fait des droits totaux dont ce dernier jouissait. Enfin, et surtout, que l’Ordre, suivant l’intention que nous prêtons à son dernier Substitut, est maintenant placé sous la bienveillante protection de Notre Seigneur Jésus Christ. Et qu’à ce titre, et suivant que la divine Providence le jugera digne et juste, nous sommes autorisés à penser que l’Ordre peut se manifester à tout moment par la volonté, le désir pur et la pratique juste de Coens de désir, élus par Notre Seigneur, dont ils reçoivent les grâces et comme l’écrivit Willermoz, « que le Tout-puissant plein d'amour et de miséricorde peut, quand il voudra faire naître des pierres mêmes des enfants d'Abraham. »

Que ceux qui ont des oreilles pour entendre, entendent.

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L'histoire de Elus Coens après Pasqually (1)

19 Avril 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #histoire de la FM

A partir de 1780, la société française connut un grand intérêt pour les expériences de somnambulisme et magnétisme animal, notamment au travers des travaux du Docteur Mesmer. Cet engouement n’épargne pas les sociétés spiritualistes et illuministes.

Ainsi, dès 1784 Jean-Baptiste Willermoz assiste à quelques séances de magnétisme à Lyon au sein de la société La Concorde. La vogue du mesmérisme traverse alors la France de cette époque et le temple Coen de Toulouse n’est pas non plus épargné par les expériences de magnétisme animal. Les frères Coens toulousains accueillent même en 1785 le comte Maxime de Puysegur, haute figure du magnétisme, auquel ils pensent alors proposer son admission dans l’Ordre.

Cette même année 1785 est aussi un tournant majeur dans l’activité du Temple de Lyon. En effet, Willermoz et les Elus Coens lyonnais se passionnent rapidement pour ces expériences de fluide magnétique et les vertus thérapeutiques y afférent. Ainsi, pensent-ils que si les messagers divins consentaient à venir en aide aux hommes de bonne volonté qui cherchaient à guérir leurs semblables, ils ne refuseraient certainement pas de répondre aux hommes de désir qui les interrogeraient sur ce qui intéressait la foi et le salut des âmes. Certains Coens voient donc dans ces nouvelles expériences un excellent moyen de communiquer avec l’invisible d’une façon beaucoup plus simple que celle enseignée par leur ancien Maître et ainsi d’accéder plus efficacement à la réconciliation. Plus simple mais peut-être pas moins délicate et pas moins exempte d’écueils, en témoigne cette correspondance de Louis-Claude de Saint-Martin au Conseiller Mathias Du Bourg du temple de Toulouse en date du 21 avril 1784 :

« Le magnétisme animal sur lequel vous me questionnez, T. Ch. M. tient aux lois de la pure physique matérielle. Il n’y a rien de plus, absolument. Libre à ceux qui le voudront et qui le pourront d’y ajouter ce qu’ils auront de surplus. Ceux qui n’en sont pads là pourront se trouver quelquefois embarrassés. Car ce magnétisme, tout pur physique qu’il est, agit plus directement sur le principe animal que tous les autres remèdes ; et par conséquent il peut sans s’en douter ouvrir la porte plus grande ; or quand la porte est toute grande ouverte la canaille peut entrer comme les honnêtes gens, si l’on n’a pas soin de poster des sentinelles fermes et intelligents qui ne laissent l’accès qu’aux gens de bonne compagnie. Cet inconvénient est grand ; mais il serait inintelligible à toute l’école mesmérique , à commencer par le maître ; aussi je garde cette idée pour moi, et pour ceux qui sont capables de l’entendre. »[1]

Du côté lyonnais, Willermoz développe des expériences de somnambulisme puis de magnétisme spirituel auxquelles il se consacre jusqu’en 1789. Ces expériences et les travaux y afférent se font au travers de sommeils organisés avec la « medium » Mlle Rochette. Puis sont présentés dans l’aéropage lyonnais des feuillets écrits par un Agent Inconnu en état de transe, Agent qui se révèlera bien plus tard être Mme de Vallière, somnambule psychographe, chanoinesse de Miremont, soeur du Duc de Monspey, Elu Coen proche de Willermoz.

Sans pour autant rentrer en profondeur dans l’histoire des temples Coens et du magnétisme à cette époque[2], nous devons signaler la fondation par Willermoz, à la demande de l’Agent Inconnu, de la Société des Initiés et en particulier de la Loge Elue et Chérie de la Bienfaisance dont les activités consacrées au somnambulisme et au magnétisme, et surtout à l’étude des cahiers de l’Agent, prirent vite le pas sur les travaux du Temple Coen lyonnais, voire passagèrement sur le développement du Régime Rectifié.

Ainsi, les différentes communications et révélations faites par cet Agent au travers des cahiers remis aux émules, communications supposées d’origine spirituelle dont le rédacteur se faisait l’agent, ont un impact important sur la perception de notre bien aimé Coen lyonnais et de ses frères relativement aux travaux de théurgie.

Les communications de l’Agent, fruits d’une imagination débordante et d’un psychisme troublé, sont toutes empreintes de catholicisme fervent, d’élans affectifs et sentimentaux, de réflexions d’ordre maçonniques ou relatives à l’enseignement de Martinès de Pasqually, mêlés de quelques considérations gnostiques et d’éléments rédigés dans une langue inconnue s’avérant difficilement déchiffrables. Ces écrits ne remettent évidemment pas en cause ni la pertinence ni la valeur de la doctrine de Martinès, du moins jamais en profondeur. Cependant ils la font tendre vers un catholicisme classique pour l’époque et visent à simplifier les formes Coens. Fini les prescriptions diverses et même si certaines d’ordre alimentaire sont retenues, la théurgie opératoire se voit remplacée par l’amour qui est la clé et la source de toute purification. Les écrits de l’Agent tendent ainsi à réformer les rituels ainsi que certains enseignements de l’Ordre, comme ce fut aussi le cas pour la maçonnerie rectifiée et tout particulièrement avec le changement du nom de l’Apprenti.

Les interrogations relatives aux travaux Coens que suscitent les révélations de l’Agent dans l’esprit de Jean-Baptiste Willermoz se lisent clairement au détour d’une correspondance en date du 8 mai 1786. Vialette d’Aignan, de l’Orient de Toulouse, adresse alors à l’abbé Fournié, de l’Orient de Bordeaux, la réponse de Willermoz relativement à la demande insistante de l’abbé d’intégrer la Société des Initiés. Dans cette correspondance, Vialette d’Aignan exprime le refus de Willermoz à intégrer dans l’Initiation un frère dont la qualité de Coen ne pouvait être remise en cause, mais qui n’y avait pas été appelé par l’« Ange » de l’Agent qui seul décidait en la matière. En fait, Willermoz dissimule par cette argumentation sa réticence envers cette admission, réticence probablement fondée sur sa volonté de réforme de l’Ordre Coen qui pouvait ne pas être partagée par le candidat.

Ainsi Vialette d’Aignan explique-t-il à Fournié qu’il aurait « sûrement été appelé si la chose eut dépendu des frères de cet Orient [de Lyon], mais ... ne l'étant pas, on ne vous conseillait pas d'y venir ».

Mais plus intéressant encore pour le sujet qui nous concerne, les informations données par Lyon dans la même lettre sur les activités Coens :

« parce que tous les FF Cn de Lyon ayant été réunis à l'Initiation générale, il ne se tenait plus aucune assemblée des Cn ; que ce n'était pas négligence, mais devoir ; parce que l’Initiation avait fait connaître les erreurs qui s'étaient glissées dans les travaux de l'Ordre des Cxn et même le danger attaché à quelques uns des plus pratiques. Loin que l'Ordre soit aboli, me disait-on, il n'a fait que se réunir au tronc dont il s'était mal à propos détaché ; et de ce tronc il ressortira en son temps un nouvel Ordre de Cxn plus pur, plus vrai, et moins mélangé des idées humaines : le nouveau ne sera composé que de ceux qui seront élus pour cela, et qui seront pris parmi les Initiés qui seront destinés pour l’oeuvre de la onzième heure.»

Tout est dit : l’Ordre ne doit pas être aboli mais réformé. L’agent de cette réforme est l’Initiation, c'est-à-dire l’ensemble des révélations et communications de l’Agent Inconnu dont on saura par la suite qu’elles ne furent malheureusement pas toujours d’origine spirituelle, mais souvent très inspirées par le psychisme de l’Agent et les idées de son frère Coen, contrairement à ce que nos initiés lyonnais pouvaient espérer.

D’ailleurs, des doutes commencent à s’installer dans l’esprit de Willermoz dès 1786, certaines visions ne se réalisant pas et certaines considérations relatives aux Elus Coens et à la franc-maçonnerie s’avérant contestables ou erronées. De plus, une partie des communications semblent trouver leur origine dans les idées du frère de l’Agent, l’Elu Coen de Monspey, plutôt que dans des révélations célestes. Aussi, en 1788 les relations se tendent entre l’Agent Inconnu, et Willermoz. Ce dernier essaie alors de récupérer les cahiers et archives de la société qu’il préside encore à la demande de l’Agent. Puis en 1790, suite aux dites tensions, Willermoz se voit destitué de la présidence de la Société des Initiés au profit de Paganucci. Il en garde cependant les archives. A partir de cette date il n’y aura plus de relation entre Willermoz et la famille de Monspey jusqu’en 1806 où Willermoz récupère le reste des archives et des cahiers d’instructions de Mme de Vallière avant de rompre toute relation.

Cependant, malgré cet éloignement relatif des travaux théurgiques causé par l’enthousiasme et le goût spiritualiste de Willermoz pour les révélations attractives de l’Agent, ce dernier ne cesse jamais de se considérer comme un Coen et continue à entretenir une correspondance avec les frères Coens proches. Cette correspondance lui permet aussi de se tenir informé des travaux de l’Ordre. Une lettre de Périsse du Luc, datée du 23 mars 1790 montre que Willermoz est toujours proche de ses frères et que la distance qu’il a prise vis-à-vis des travaux de l’Ordre n’est pas officiellement communiquée. Willermoz semble être resté très modéré et discret dans ses critiques. En effet, on peut lire :

« Il me paraît par la lettre de mon frère ou que vous avez été malade à l’eq. [lire équinoxe] ou comme je le pense, que vous en avez pris le prétexte pour vous retirer en particulier. St. Martin arrivé depuis peu de Strasbourg en a fait autant, je pense, puisqu'il a été passer ces jours là à la campagne. Je ne l'ai pas encore vu, quoique j'aie entre les mains un nouvel ouvrage de lui dont vous ne m'avez pas parlé et cependant l'ex. vient de Lyon. Il a pour titre L'Homme de Désir format in-8° et 301 paragraphes. Il me parait au coup d’oeil, n'ayant pu que le parcourir, faire beaucoup d'allusions hyérogliphiques et mystiques aux travaux des Coh...

Jugez-le et dites-moi ce que vous en pensez. J'y ai vu de belles choses, de très obscures et mystique-poétique que l'auteur détestait grandement autrefois. Souvent il prend le ton élevé du Psalmiste et son Cantique, plus souvent encore le style apocalyptique, tout cela mêlé des tournures de la poésie allemande d'un Klopstock et d'un Gessner par où l'on voit qu'il a pris à Strasbourg le goût du terroir. Mais qu’importe le style et la forme, si les idées en sont grandes, sublimes et instructives, et j'en ai rencontré un grand nombre de cette classe et surtout de très profondes. »[3]

Ainsi, bien des années plus tard, Willermoz exprimera particulièrement cet attachement aux Coens, à leur Maître Martinès, et aux travaux de l’Ordre envers lesquels il revint dans de biens meilleures dispositions après la parenthèse de l’Agent Inconnu et les troubles de la révolution. Cet attachement se lit en particulier dans une correspondance maintenant célèbre avec le Baron de Lansperg en date du 10 octobre 1821 :

« Quelques heureuses circonstances me procurèrent dans un de mes voyages d’être admis dans une société bien composée et peu nombreuse dont le but, qui me fut développé hors des règles ordinaires [c’est-à-dire oralement] me séduisit. Dès lors tous les autres systèmes que je connaissais (car je ne puis juger de ceux que je ne connaissais pas) me parurent futiles et dégoûtants. C’est le seul où j’ai trouvé cette paix intérieure de l’âme, le plus précieux avantage de l’humanité relativement à son être et à son principe. »

Willermoz évoque ici sans aucune ambiguïté son attachement au système entier, et non pas seulement à sa doctrine, système qui fut le seul dans lequel il trouva « cette paix intérieure de l’âme, le plus précieux avantage de l’humanité relativement à son être et à son principe. »

Et cet attachement est le seul motif qui l’amène, au crépuscule de sa vie et alors même qu’officiellement l’Ordre semble dissous, à recevoir de nouveaux Coens dans les différents grades. Ainsi, dans une lettre en date du 22 septembre 1813, Saltzmann (1749-1821) remercie-t-il Willermoz pour son ordination au grade de Grand Architecte :

« Mon premier acte de gratitude et de la plus vive reconnaissance a été rendu à Celui qui a daigné bénir mon voyage et vous donner la volonté et les forces nécessaires d'opérer pour sa gloire et mon salut. Le second s'adresse à vous, mon T.C. et P. Me, qui m'avez donné une nouvelle preuve bien précieuse de votre amitié. Vous m'avez sacrifié un repos, que votre grand âge vous rend si nécessaire, et vous avez pour ainsi dire couronné votre ouvrage. Car je n'ose espérer recevoir encore davantage, et je ne dois m'occuper qu'à bien profiter de ce que j'ai reçu et d'être fortifié dans la voie dans laquelle j'ai eu le bonheur d'entrer. Mais vous ne négligerez pas ce que vous avez semé et vous nourrirez la flamme que vous avez allumée. (...)

Ne m'oubliez pas, mon T.C. et P.M. Songez à votre élève dans vos prières et aux jours et heures destinés à des travaux supérieurs. Envoyez-moi, aussitôt qu'il sera possible, ce que vous m'avez promis et battons le fer pendant qu'il est encore chaud. Ah ! s'il était possible de m'envoyer ce qui est marqué par + après les noms usités ! (...) »

Fre Saltzmann à moi W. [...] Son contentement de ce que j'ai fait pour lui à Lyon, Gd Archi. Il espère l'Invo[cation] promise. [Note de Willermoz]

Cette lettre est d’un intérêt majeur dans la mesure où elle nous montre également les bonnes dispositions dans lesquelles notre Coen lyonnais est revenu relativement aux travaux d’invocation qu’il ne manque pas de recommander au nouveau reçu en précisant même qu’il continue lui-même à les pratiquer !

Mais encore, il est vraisemblable que Saltzmann ait reçu d’autres grades postérieurement à 1813. En effet, quatre années plus tard, dans une correspondance avec le Baron Jean de Türkheim (1760-1822) en date du 16 février 1817, Saltzmann informé de l’intérêt que Türkheim porte à l’enseignement de Martines[4], conseille à ce dernier :

« Pour obtenir ce que vous semblez désirer, il faudrait faire le voyage de Lyon, pendant qu'il en est temps encore. Il est vrai que j'ay obtenu les communications. J'en ai encore reçu à mon dernier voyage de Lyon ; mais je n'ai pas le pouvoir de conférer les grades. »

Ainsi, en dépit d’un éloignement relatif et passager, Jean-Baptiste Willermoz resta-t-il constamment fidèle au système Coen dont il ne manqua pas de vouloir faire bénéficier tous les hommes de foi et de désir jusqu’à la fin de sa vie.

Après la disparition en 1774 de Martinès de Pasqually à Port-au-Prince, l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coens de l’Univers ne fut pas pour autant mis en sommeil dans la mesure où un successeur avait été désigné par le feu Grand Souverain en la personne de Armand-Robert Caignet de Lestère qui resta brièvement à la tête de l’Ordre jusqu’à sa mort en 1779. Le troisième (et dernier ?) Grand Souverain désigné fut alors Sébastien de Las Casas qui, contesté et peu à l’aise dans la gestion délicate d’affaires internes soulevées par les huit Orients de l’Ordre, décida de renoncer à ses dignités et mettre un terme à ses fonctions en 1781 dans des conditions sur lesquelles nous reviendrons.

Durant cette période difficile, Martinès étant passé à l’Orient éternel sans pour autant avoir achevé son œuvre et principalement la rédaction complète de l’ensemble des grades et rituels du système, l’Ordre ne resta pas inactif, bien au contraire.

Nous prendrons pour témoins de cette activité deux Orients particuliers dans l’histoire de l’Ordre qui furent ceux de Lyon et de Toulouse.

Du côté lyonnais, l’histoire des Elus Coens est entièrement attachée à l’œuvre magistrale de Jean-Baptiste Willermoz (1730-1824). En effet, ordonné Reau+Croix en 1768 et membre du tribunal Souverain depuis 1772, celui-ci avait très justement diagnostiqué les faiblesses structurelles de l’Ordre Coen contraint entre les Statuts Généraux de 1767 difficilement applicables et des rituels toujours mal établis en 1774 après la disparition de son fondateur. Aussi, avait-il conçu le sage projet de préserver le dépôt doctrinal de l’Ordre dont il sentait la conservation en danger.

C’est ainsi, qu’à l’ombre de la rectification maçonnique qu’il avait entreprise depuis 1772/1773 sous les auspices de la Stricte Observance, ou Réforme de Dresde, il créa avec un génie indéniable en 1778 à l’occasion du Convent des Gaules qui vit la concrétisation de la Réforme de Lyon, appelée Régime Ecossais Rectifié, une classe secrète dans ledit Régime. Cette troisième classe, appelée la Profession, avait pour but de servir de conservatoire à la doctrine de Martinès de Pasqually afin de l’enseigner sous forme d’instructions et sous le nom de Science de l’Homme - ou Initiation - aux frères les plus zélés et les plus désireux qui accèderaient ainsi à ce sanctuaire du Régime. Cette classe secrète, bien que dépositaire de l’essentiel de la doctrine des Elus Coens, ne proposait cependant aucun travail théurgique. Les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte qui y étaient admis en tant que Profès puis Grand Profès n’étaient assujettis à aucune autre obligation que l’étude de la doctrine et sa progressive propagation au saint des différentes classes du Régime, la pratique constante de toute forme de bienfaisance comme voie de réalisation et régénération spirituelle ainsi qu’à la défense de la sainte religion chrétienne.

Alors Willermoz ayant introduit au sein du Régime Ecossais Rectifié les principaux enseignements de son Maître Martinès de Pasqually - tout en se gardant prudemment d’y intégrer la pratique des travaux opératoires - avait-il pour autant pour dessein d’arrêter les travaux Coens ? Avait-il aussi pour objectif corollaire de substituer à l’Ordre Coen - quelque peu affaibli depuis la disparition de son premier Grand Souverain et fondateur Martinès de Pasqually, - la classe terminale du nouveau régime maçonnique ainsi constitué, classe dont la relation avec le Haut et Saint Ordre était exposée dans les instructions secrètes données aux Chevaliers qui l’intégraient ?

Rien de moins évident quand on se penche sur l’activité des temples lyonnais entre 1778 et 1785. En effet, pendant ces quelques années, l’activité du temple Coen de Lyon fut importante. En témoignent quelques correspondances échangées durant cette période, ou même postérieurement à celle-ci, relatant l’activité du Temple de Lyon et celle plus particulière de Willermoz.

Dans une lettre qu’il adresse au Prince Charles de Hesse-Cassel, Grand Profès, datée du 12 octobre 1781, Jean-Baptiste Willermoz présente l’Ordre Coen en ces termes à celui qu’il allait bientôt recevoir dans l’Ordre juste après le Convent de Wilhelmsbad[1] de 1782 qui assierrait définitivement le Régime Rectifié :

« II est essentiel que je prévienne ici V.A.S. que les degrés du dit Ordre renferment trois parties. Les trois premiers degrés instruisent sur la nature divine, spirituelle, humaine et corporelle ; et c'est spécialement cette instruction qui fait la base de celles des Gr. Profès que V.A.S. pourra le reconnaître par leur lecture ; les degrés suivants enseignent la théorie cérémoniale préparatoire à la pratique qui est exclusivement réservée au 7e et dernier. Ceux qui sont parvenus à ce degré, dont le nombre est très petit, sont assujettis à des travaux ou opérations particulières qui se font essentiellement en mars et septembre. Je les ai pratiqués constamment et je m'en suis très bien trouvé……… Quoique les premiers des dits grades soient enveloppés de quelques formes maçonniques qui sont abandonnées dans les grades plus élevés, je reconnus bientôt que cet Ordre avait un but plus élevé que celui que l'on attribuait à la maçonnerie [...] »

Bien des années plus tard, le même Prince, dans des courriers datés des 23 novembre 1826, 10 décembre 1826 et 29 octobre 1829 évoquera à son tour sa réception au prince Chrétien de Hesse-Darmstatd lui-même Grand Profès et Coen[2] en témoignant de son intérêt encore important pour les enseignements de l’Ordre :

« Pourriez-vous me faire part des extraits de Pascal [lire Pasqually]. Feu ab Eremo [Willermoz] me fit lecture de plusieurs morceaux de celui en 1782, après le Convent de Wilhelmsbad, après m'avoir reçu dans les trois premiers grades de Coens ou Cohens. Je ne vous nommerai que les 7 degrés de l'autel qu'Abel érigea. »

puis :

« Je serai bien aise de lire les trois degrés de Coen. Voilà 44 1/2 ans que j'y fus

reçu ; je ne m'en rappelle plus que du 3ème où je fus assis dans un cercle, et

l'Abrenuncio. Des extraits de Pascal. qu'ab Eremo me lut je me souviens entre

autres que l'autel qu'Abel érigea avait sept dégrés. Pour le mot Coen, qui me fut

donné comme un mystère, je crois savoir que c'était un degré de haut Prêtre

Égyptien. N'ayant plus revu ab Eremo je suis resté à ce 3ème degré. Combien en avez-vous, Chérissime Frère ? »

enfin :

« Ab Eremo me lut Pascal à Wilhelmsbad lorsqu'il m'eut donné, ou plutôt reçu

dans l'Ordre des C...s, quelques fragments d'un manuscrit auquel il parait fort

attacher un prix infini. Il s'y trouvait un autel de 7 marches qu'érigea Abel. Aussi les 7 fils de Noé. Je me flattais que c'est le même manuscrit, mais sinon et qu'il y a seulement de la morale, des phrases, du verbiage et point d'historique, de faits, d'instructions, alors cela ne saurait m'intéresser et ne me l'envoyez pas si je n'y puis rien découvrir apprendre d'utile aux connaissances. »

De même, un courrier de l’Abbé Fournié[3] à Willermoz, en date du 5 mars 1781, donnant quelques nouvelles de l’éducation du jeune Pasqually, fils de Martinès, que les Coens espéraient voir arriver un jour à la tête de l’Ordre, indique une activité théurgique toujours régulière des temples de Lyon et Bordeaux ainsi que de Willermoz :

« et par la s'il plait a Dieu, il deviendra sage successeur de notre Gd. M. […] Je me recommande a vos prières et à vos travaux d'équinoxe et vous prie de croire que dieu merci je n’oublie point ceux de votre O. dans les miennes, vous remerciant très humblement et à tous mes ff. des cent cinquante livres que vous m’avez procuré. »[4]

Ainsi l’ensemble de ces correspondances nous montrent que, postérieurement à 1778 et donc à la création de la classe de la Profession, les travaux Coens de Willermoz et des différents frères ayant construit et adopté la Réforme de Lyon, se poursuivent au sein de l’Ordre. Plus encore, les réceptions aux différents grades de frères Grand Profès, qui se feront jusqu’en 1785, semblent indiquer que c’est au sein même de cette classe de la Profession que Jean-Baptiste Willermoz et les frères Elus Coens ayant intégré le Régime Rectifié allaient recruter les candidats à l’ordination dans l’Ordre des Coens.

Y a-t-il alors eu intention dans ce sens de la part de Jean-Baptiste Willermoz dès l’établissement de cette classe ? Tout porterait à le penser, rien ne permet de le démontrer.

En revanche, ce que ces correspondances démontrent et ce que nous pouvons donc affirmer, sans crainte de faire injure à l’histoire, c’est que jamais Willermoz ne pensa à cette époque se détacher des Coens et de faire de la Profession une sorte de substitut à l’Ordre.

Tout au contraire, nous pouvons témoigner d’une activité tout particulièrement importante dans le Temple Coen de Toulouse notamment sous la bienveillante et très dynamique impulsion de Jean-Jacques du Roy d’Hauterive, Substitut de l’Ordre, et membre du Tribunal Souverain avec Willermoz.

Ce temple toulousain, sous la conduite du conseiller Mathias Du Bourg, Grand Profès (successeur de Mazade de Percin depuis 1780), reçut en effet nombre de frères Rectifiés dont le Grand Profès Antoine Castillon (Antonius ab Erce), dépositaire du Collège Métropolitain de Montpellier signalé en 1780 par d’Hauterive[5]. Ce dernier frère n’arrêta ses travaux au sein du temple toulousain qu’en 1785 pour des motifs certainement liés aux évolutions du Temple de Lyon et des Grands Profès lyonnais à partir de cette date. Nous reviendrons sur ces évènements par la suite.

Ainsi est-il maintenant clairement établi que, bien après le Convent de Wilhelmsbad, les Chevaliers Profès continuèrent leurs activités dans l’Ordre Coen et même purent au sein de leurs Collèges respectifs procéder à la préparation de ceux des Grands Profès qu’ils recevraient ultérieurement dans l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coens de l’Univers.

 

 

source : http://reconciliationuniverselle.over-blog.com/

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Message d'équinoxe

19 Avril 2012 Publié dans #Rites et rituels

Pour tous les Coens, hommes de désir en quête d’un renouvellement et d’un perfectionnement de leur réconciliation, le temps de l’équinoxe qui va s’ouvrir[1]   est l’occasion de réaffimer que l’état de Coen n’est pas consécutif à la simple obtention d’un grade quelconque mais à la pratique de la prière et des travaux opératoires que l’Ordre exige de ses membres. Sans eux, la soi-disant élection dont ils pourraient s’enorgueillir inutilement serait vaine et les ordinations reçues resteraient inopérantes.

En effet, un Coen est un homme Elu de la Providence et sur lequel cette même divine Providence déverse tous ses bienfaits. Bienfaits généreusement dispensés par amour au travers des ordinations reçues mais qui sont autant de dons gaspillés si chacun n'en faisait l'usage pour lequel la Providence, et l'Ordre qui est son bras agissant, les a élus.

Car il faut bien noter que le système de l’Ordre des Elus Coens n'est pas un système de grades. C'est un système de grâces. Grâces divines conférées dans l'Esprit et par l'Esprit et transmises dans les ordinations par les mots de puissances et noms d’esprits qui sont autant de bénédictions, de verbes de puissance et de marques de protection et de vivification accordés aux récipiendaires et qui agissent comme le sceau de cette élection.

Aussi, tous les Coens sont-ils appelés à profiter de ce temps d'équinoxe pour oeuvrer chacun dans leurs circonférences, mais aussi ensemble physiquement ou sympathiquement, à leur réconciliation ainsi qu’à celle de tous les hommes et de la création universelle. Ils agissent de concert par la pénitence, le renoncement ou kénose, la prière et les travaux de l’Ordre qui sont les voies privilégiées de la rédemption, de l’illumination et de la réintégration.

Chaque Coen est ainsi invité préalablement et postérieurement aux travaux théurgiques qui viendront couronner ce temps d’équinoxe, à réciter rituellement les psaumes pénitentiaux et à se préparer physiquement et spirituellement par un jeûne relatif et la prière. Ainsi, chaque Coen, en tant que chrétien, pourra intégrer de façon tout à fait cohérente et bénéfique, cette observance particulière aux observances plus générales liées au Grand Carême[2]   durant lequel les travaux d’équinoxe se positionnent. Les travaux opératoires proprement dit, initialement prévus par les Statuts de l’Ordre pour durer 3 ou 7 jours sont quant à eux maintenant bien réduits du fait des contingences liées à la vie moderne. Mais comme disait le Maître, il faut faire avec ce que l’on a.

L’observance de ces consignes, accompagnée de prières quotidiennes, ainsi que la pratique d'une ascèse préparatoire personnelle, permettront à tous les Coens de se présenter à leurs travaux dans les meilleures conditions afin d'espérer recevoir en don les signes de la réconciliation et la douce manifestation de La Chose.

A tous les Coens, véritables hommes de désir, nous souhaitons paix, joie et bénédictions dans leurs travaux.

Source : http://reconciliationuniverselle.over-blog.com/

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Les invocations Coens : théurgie, culte des anges ou magie?

19 Avril 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #Rites et rituels

 

L’appartenance à un ordre Coen permet de gratifier chaque frère de nouvelles forces conférées au travers d’ordinations graduelles. Ces nouvelles forces permettent à chaque Elu Coen, à partir du grade de Maître Elu (ou Grand Maître Elu Coen), de pratiquer les cérémonials d’invocation qui sont le but et l’essence même de l’Ordre Coen. Car l’appartenance à un ordre Coen est engagement à la pratique du culte qui en est le cœur, culte qu’Adam reçut de l’Eternel, culte cosmique qui est le culte de réconciliation personnelle et universelle et donc de re-sacralisation de la création.

Forces conférées par les ordinations car, comme il me plaît souvent à le rappeler autour de moi, les ordinations Coens ne peuvent être considérées comme des réceptions à des grades. Car le système Coen n’est pas un système de grades mais un système de grâces à l’intérieur duquel chaque Elu reçoit, directement ainsi que médiatement par l’entremise des esprits angéliques appelés à cet effet, les grâces du Très Haut. Grâces qui lui permettront, s’il sait en préserver les bienfaisants effets par une pratique régulière de la prière et une ascèse de vie, d’opérer les actes et cérémonials du culte pour lequel il a été élu.

Alors se pose la question de la forme de ce culte et en particulier des invocations.

Ce culte est dit théurgique car il fait appel à l’intercession des esprits angéliques. Mais il est légitime de se poser la question : théurgie, culte des anges ou simple magie ?

La réponse pourrait varier suivant un point de vue ou un autre, suivant un objectif ou un autre, suivant l’intention même de l’opérant ou plus simplement suivant la compréhension que chacun pourra avoir de ces vocables.

Mais pour nous, qui sommes attachés à l’Eglise du Christ autant qu’à la l’étude approfondie des rituels Coens dans l’Esprit, la lumière de la foi et des saintes Ecritures, la réponse s’impose d’elle-même.

Pour nombre de nos contemporains plus ou moins au fait des travaux Coens, les opérations invocatoires s’apparentent à des pratiques occultes relevant, dans le meilleur des cas, d’une certaine magie blanche que l’on aura alors du mal à qualifier de chrétienne. Cette opinion nous paraît fort compréhensible si nous nous situons dans le contexte spirituel et culturel de notre époque qui ignore jusqu’à la signification traditionnelle des vocables que ses contemporains manient parfois avec une certaine imprudence et méconnaissance.

Car occultes, ces opérations le sont évidemment dans le sens où elles font appel aux esprits angéliques et au Nom même de Celui qui est innommable et dont la face ne peut nous être dévoilée. Ces opérations font donc appel à ce qui est invisible aux yeux et à l’entendement de ceux qui ne font pas l’effort de soumettre leur esprit à l’Esprit et leur volonté à la Parole car n’est-il pas dit dans l’Ecriture : « Ne donnez pas les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux, de peur qu'ils ne les foulent aux pieds, ne se retournent et ne vous déchirent. » (Matthieu 7.6)

 

Dans ce sens, les pratiques opératoires Coens font appel à ce qui reste alors caché aux yeux de la multitude et peuvent donc être qualifiées d’occultes, au sens du Moyen-Age mais certainement pas de pratiques occultistes au sens de notre siècle.

Le qualificatif ainsi expliqué et commenté ouvre le débat à la notion de « magie opératoire ». Et là encore, il est utile de bien comprendre de quoi il s’agit. La magie dont nous parlons ici ne relève pas de la magie naturelle, nécromancie ou géomancie, mais d’une magie céleste et surcéleste. Suivant Paracelse[1]  , « son efficience découle de la puissance divine » puis « elle est l’effet de la puissance divine » et enfin «en elle [la magie] s’accomplit la volonté de Dieu par le moyen de la foi [soulignement du rédacteur]». Ainsi, l’opérateur ou plutôt le Mage est-il le medium entre le ciel et la terre ; par lui passe l’influence divine et par lui s’exerce donc la volonté divine.

Quel lien alors avec les travaux des Elus Coens ?

Pour répondre à cette question, nous devons nous pencher sur la nature et le sens des invocations.

Ces invocations sont souvent le véhicule de la doctrine martinésienne ou de certains de ces points fondamentaux : la chute, la prise de conscience de la dégradation de notre être, la souffrance qui lui succède, le repentir et la pénitence, la restauration de l’état d’homme-dieu par l’effet de la miséricorde divine qui est l’œuvre du divin Réparateur, les signes de réconciliation qui s’en suivent, le recours dans l’épreuve terrestre à l’assistance des esprits angéliques et les facultés et puissances ainsi recouvrées.

Ces invocations visent à acquérir, par des manifestations de divers ordres, visibles ou invisibles, les marques de la réconciliation divine et à rétablir, par l’esprit bon compagnon - ou d’autres classes d’esprits angéliques - la communication de l’opérant avec la pensée et la volonté de son Créateur. Et cette opération ne peut se faire que selon la volonté divine que nul ne peut seulement penser forcer, ainsi que dans la foi qui en est l’indispensable préalable, car la volonté de Dieu ne s’accomplit par l’homme que par le moyen de la foi.

En cela réside toute la soit-disant « magie » des opérations des Elus Coens qui voient dans leurs opérations s’exprimer la volonté de réconciliation divine. Et si nous considérons cette sorte de « magie », nous devons témoigner que celle-ci s’exprime aussi sur les baptisés, dans l’Eglise du Christ, par l’infusion du Saint Esprit comme elle s’est exprimée après la Pentecôte par les actes des apôtres, vrais hommes-dieux ayant réintégré par l’Esprit toutes leurs puissances et vertus originelles.

Reste à nous prononcer sur la dernière question. Culte des anges ou simple théurgie ?

Rappelons que le culte des anges est condamné par l’Eglise et en premier lieu par Dieu lui même et à plusieurs reprises dans les saintes Ecritures. Tout d’abord implicitement dans les commandements donnés à Moïse en Ex. 20, 2-5 :

« Je suis le Seigneur votre Dieu, qui vous ai tiré de l’Egypte, de la maison de servitude. Vous n’aurez point des dieux étrangers à moi. Vous ne ferez point d’image taillée, ni aucune figure de tout ce qui est en haut dans le ciel, et en bas sur la terre, ni de tout ce qui est dans les eaux ou sous la terre. Vous ne les adorerez point et vous ne leur rendrez point le souverain culte. Car je suis le Seigneur votre Dieu, le Dieu et fort et jaloux… »

puis l’apôtre Paul en Col. 2, 18-19 :

« Que nul ne vous ravisse le prix de votre course, en affectant de paraître humble par un culte superstitieux des anges, (…) et ne demeurant pas attaché à celui qui est la tête et le chef, duquel (…) »

en enfin Saint Jean dans Ap. 22, 8-9 :

« C’est moi, Jean, qui ai entendu et qui ai vu toutes ces choses. Et après les avoir entendues et les avoir vues, je me jetai aux pieds de l’ange qui me les montrait, pour l’adorer. Mais il me dit : Gardez-vous bien de le faire ; car je suis serviteur de Dieu comme vous, et comme vos frères les prophères, et comme ceux qui garderont les paroles de la prophétie de ce livre. Adorez Dieu. »

Ce culte est condamné car les anges ne sont pas Dieu ni des dieux ; ils sont les serviteur du seul vrai Dieu. Et le commandement de Dieu est clair. On ne peut vouer un culte qu'à un seul Dieu. Vouer un culte aux anges, serait soit une forme de polythéisme, soit de paganisme, soit renier Jésus-Christ et le placer au-dessous des anges. Or ile est dit dans Hébreux 1, 4-5 :

« Etant aussi élevé au-dessus des anges que le nom qu’il a reçu est plus excellent que le leur. Car qui est l’ange à qui Dieu ait jamais dit : Vous êtes mon fils, je vous ai engendré aujourd’hui ? Et ailleurs : Je serai son Père, et il sera mon Fils. »

De plus, d’après certains Pères de l’Eglise et suivant certains courants gnostiques, les anges sont considérés comme inférieurs à l’Adam originel, c’est à dire avant la chute. C’est ce que dit Martinès dans son Traité de la Réintégration :

« Après ces deux opérations, le Créateur dit à la créature : "Commande à l'univers créé, et tous ses habitants spirituels t'obéiront." Adam exécuta encore la parole de l'Eternel ; et ce fut par cette troisième opération qu'il apprit à connaître la création universelle. » (Traité, 9)

Ils sont aussi dits inférieurs aux hommes saints, les vieuillards de l’Apocalypse, qui siègent autour du trône du Seigneur, et voient devant eux les sept archanges qui bénissent et contemplent ledit trône.

Les anges sont donc dits inférieurs aux Vieillards et aux Saints, c’est à dire à l'homme ayant été réintégré dans ses pouvoirs et vertus originels. Leur rendre un culte serait donc aussi un renversement des valeurs.

Tout au contraire, les anges sont au service de l'homme en tant que messagers de Dieu vers l'homme et intermédiaires de la protection et de l’illumination divine. Mais la relation est bijective en cela que les anges sont aussi les messagers de l'homme vers Dieu ou plutôt les barreaux de l'échelle qui permettra à l'homme d'accéder en vision au Royaume de Dieu. Nous prenons comme preuve de cela l'Apocalypse dans laquelle St. Jean accède à la révélation par l'ange qui le conduit et le guide :

« La révélation de Jésus-Christ, qu’il a reçue de Dieu, pour découvrir à ses serviteurs les choses qui doivent arriver bientôt, et qu’il a manifestées par le moyen de son ange à Jean son serviteur (…). »Ap 1, 1.

Même si l'homme est actuellement dégradé il conserve en lui une propriété et un principe supérieurs à ceux des anges. Opérer un tel culte serait contraire à l'oeuvre que l'homme doit accomplir. En effet, l'homme doit maintenant accomplir sa réconciliation et sa réintégration avec l'aide des anges afin de relever, avec les anges, la création et ses anges déchus , mission qui lui avait été originellement confiée par le Créateur. Il devait opérer cette mission en bornant l’action des esprits déchus en-deça de la sphère surcéleste afin que la création universelle ne soit pas affectée par leurs opérations. Ainsi est-il dit dans le traité :

« Par ces trois sortes d'opérations nous devons voir clairement, non seulement quelles étaient les bornes de la puissance, vertu et force que le Créateur avait, données à sa créature, mais encore celles qu'il avait prescrites aux premiers esprits pervers. » (Traité 10)

Alors quid des travaux Coens?

Car c'est bien aux différentes classes d'esprits et donc d'anges que le Coen adresse ses demandes et ses commandements. Mais c'est à l'Eternel et à lui seul qu'il adresse ses invocation et prières même si à l'occasion de celles-ci il s'adresse aussi aux esprits angéliques en les nommant et appelant (en les convoquant pourrait on dire). Et c'est ce type d'opération qui représente le plus grand danger pour l'homme car en ouvrant la porte des cieux en convoquant les anges, l'opérant pourrait s'exposer à l'action trompeuse des esprits malins. En effet ceux-ci pourront essayer de mystifier l'opérant en prenant pour l'occasion l'apparence d'esprits angéliques.

L'opérant s'adresse aux anges d'abord sous forme d'appel à leur l'assistance et à leur intercession auprès du Père par une instante prière qui n'est pas invocation. C'est tout d'abord une demande pressante mais jamais une prière d'adoration ou même une action de grâce. Mais nous pourrions demander, pourquoi s’adresser aux anges alors que tout chrétien a le pouvoir de s'adresser directement au Père par le Fils ? Ceci est certain mais nous ne pouvons ignorer la somme des secours que la divine Providence met à notre service. Ainsi en fut il de même pour le Christ que les anges du Père vinrent assister et secourir après la tentation au désert (Mat. 4, 11) et lors de sa prière et de son agonie à Getsémanie (Luc 22, 43).

Les anges ne sont pas ceux qui viennent opérer la réconciliation que seul le Père peut donner, mais ceux qui dans notre monde de matière peuvent les signaler par des marques sensibles ou sensitives. Cette manifestation des grâces octroyées par le Père via le Fils sont ainsi rendues visibles ou sensibles. Mais les invocations n'excluent dans le principe aucun autre mode de manifestation de la réconciliation, les songes en particulier.

Signalons qu'il serait erroné de penser, comme semble le prétendre Martinès, que les anges sont le seul moyen par lequel l'homme déchu peut recevoir les grâces divines, sentir s'exprimer la volonté divine ou encore pénétrer la pensée divine. Non ce serait ignorer l'Esprit Saint, et ce serait ignorer l'action du Fils et la contemplation de ses œuvres qui nous font connaître le Père. En cela aussi le martinésisme doit être rectifié et christianisé. D'ailleurs ses rituels le sont quand ils font expressément appel aux lumières de l'Esprit.
Donc pas de culte mais demande d'assistance et même commandement. Car l'opérant ayant reçu les ordinations nécessaires considère dans ses invocations avoir recouvré, par la pénitence et son séjour dans les cercles d'expiation ses puissances originelles et donc sa puissance de commandement sur tous les être créés et incréés.

En cela consistent les invocations qui autorisent l'opérant à travailler dans des travaux théurgiques et donc avec les anges pour continuer l'œuvre qui lui avait été confiée par son Créateur.

Dans ce sens, et dans ce sens uniquement, pouvons nous être autorisés à œuvrer dans nos opérations spirituelles-temporelles en coopération avec les anges sachant que ceci reste un mode d’opération dégradé si nous considérons qu'originellement les opérations spirituelles-divines devaient être réalisées par Adam, homme-dieu de la terre, en coopération avec le Père.

 Source : http://reconciliationuniverselle.over-blog.com

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Lettre de LC de St Martin à JB Willermoz (1784)

18 Avril 2012 , Rédigé par Louis-Claude de St Martin Publié dans #histoire de la FM

Paris le 29 décembre 1784

Quoique j'ai chargé le Mtre Paganici T. Ch. Me [Très cher maître], de vous souhaiter de ma part une bonne année, à vous et à tous les vôtres, je me fais un plaisir de vous renouveler moi-même l'assurance des sentiments que je vous ai promis solennellement de garder pour vous toute ma vie. Ce n'est pas que vous me gâtiez par de trop fréquents signes de souvenirs. J'espérais qu'étant plus libre depuis que, vous avez laissé le commerce, vous pourriez plus souvent que par le passé me donner de petits rafraîchissements d'amitié, mais mon marché est fait avec vous sans réserve et sans restriction et je vous aimerai jusqu'au tombeau de quelque manière que vous me traitiez.

Je voudrais être moins paresseux, je vous faisais un long détail de ce que j'ai vu à Buzancy [2] et dont je n'ai parlé à la mère [3] qu'en courant. En somme, un jeune homme sourd depuis quinze ans mais complètement guéri en huit jours à entendre comme vous.

Ce même homme guérissant ensuite en quatre jours une femme rongée d'une sciatique épouvantable depuis nombre d'années et la mettant en état de marcher et de se servir de tous ses membres ce même homme attaqué le lendemain de cette cure, d'une maladie de nerfs mêlée de paralysie universelle et de catalepsie et guéri en huit jours au point d'avoir une force double de celle antérieure, un usage plus parfait de tous ses organes qui tous avoient été altérés dès sa jeunesse et enfin d'avoir crû de près d'un pouce dans ce court intervalle.

Tout son pays est dans l'admiration, je ne vous parle point de mille autres petits faits dont j'ai été également témoin mais je dois ajouter que toutes ces cures avec tous leurs symptômes sont annoncées par les malades eux-mêmes plusieurs jours d'avance et je n'ai vu aucune de ces annonces qui ne soit arrivée à l'heure dite et avec toutes les circonstances indiquées. Je ne me suis mêlé en rien de tous ces traitements. J'assistais, j'aidais seulement à prêter les secours ordinaires qu'on donne à tous les malades mais je ne magnétisais point, mon physique ne me paraissant pas assez robuste pour cela.

En revanche j'ai beaucoup observé et je me suis rendu de tous ces phénomènes un compte suffisant pour croire que la raison n'ait point à s'en plaindre. Rien de cela ne paraîtra dans le public. Ce n'est pas dans l'état de combustion où sont les choses que les idées froides comme les miennes peuvent trouver place et cela restera dans le portefeuille avec beaucoup d'autres choses [4]. Si quelque jour nous ne faisons pas comme les montagnes qui ne se rencontrent point, je vous communiquerai ces observations magnétiques.

De votre côté si vous jugez à propos de me mettre au fait de l'état des choses en votre ville je suis prêt à vous entendre. Fait-on des cures par les procédés admis dans votre école ? Êtes vous content des succès ? Voilà des choses que vous pouvez me dire.

Quant à ce que le Mtre Giraud [5] a bien voulu me confier d'après l'aveu de votre société, je vous avoue que j'en crains les suites ou plutôt je vois que la chose ne peut pas rester au point où elle me parait être d'après l'exposé qu'on m'a fait. Elle montera ou elle descendra. C'est à l'évènement à m'instruire. Vous ne doutez pas que j'aimasse mieux la voir monter, alors elle serait tout à fait spiritualisme et il n'y aurait plus besoin d'image, chose dont je souhaiterais que l'on pût se passer. Je pense tout haut avec vous, mon cher Mtre mais je ne tiens point à mes idées et j'attendrai tranquillement les vôtres.

Quant à l'objet principal je persévère plus que jamais dans mon goût pour la retraite et l'obscurité. Je trouve que c'est là où je me parfume le mieux de cette huile de joie dont parlent Isaïe et St Paul. S’il plait un jour à la sagesse suprême de m'employer à autre chose, je ferai en sorte qu'elle me trouve prêt. Si elle ne le juge pas à propos. Sa volonté soit faite !

Cela ne m'empêche pas chemin faisant de donner la main à mes semblables quand j'en trouve d'enfoncés dans le bourbier, et tous les prodiges magnétiques que j'ai vus ne m'ont pas peu servi à faire ouvrir les yeux à quelques aveugles. Cela ne m'empêche pas non plus de causer avec eux quand il y a lieu. Mais cela ne va pas plus loin.

Je ne compte pas mon apparition, il y a six mois, à la loge de la Bienfaisance. J'y aurais même été encore hier à la fête de St Jean où l'on m'a fait la faveur de m'inviter si j'eusse été libre. Je n'y peux voir que les grades inférieurs et je n'y suis que fauteuil ; ainsi cela ne discorde point avec mon gout et mon titre d'indépendant. Enfin cela ne m’empêche pas de prendre communication de toutes les idées et écrits que l'on veut bien me communiquer et j'attends en conséquence que vous autorisiez vos lieutenants à me confier la lecture de la rédaction des grades dont vous m'avez parlé cet été et dont je vous dis que je ne me permettrais pas la demande.

En effet si vous ne m'aplanissez les voies sur cela, je verrais cent ans tous les membres de la bienfaisance que je ne leur en ouvrirais pas la bouche. Bien entendu que cela m'empêche moins encore de me mettre aux pieds d'un Gamaliel s'il s'en rencontrait sur mon chemin. Personne n'en sent plus que moi le besoin, et j'ai eu dans ma cellule des mouvements assez positifs pour me convaincre combien il me serait utile d'en rencontrer.

Vous m'avez promis aussi dans le temps de vous souvenir de moi, s'il y avait du bonbon. Je compte toujours sur votre amitié pour cela si le cas y échoit. Vous savez que je suis un enfant gâté et que c'est vraiment du bonbon qu'il me faut ce qui me rend tiède sur tout le reste.

Vous jugez bien que d'après tout cela je cours peu la cohue de chercheurs que l'ami Delanges [1] va rassembler des quatre coins du monde le 15 février prochain. J'ai reçu une belle circulaire à cet effet dont probablement vous aurez connaissance. Mais ma réponse est toute faite, je n'y mettrai pas les pieds. Ce sera le festin de l'Évangile à cela près que le principal hôte n'y sera pas le plus honoré, car si on croyait en lui on ne se rassemblerait pas pour chercher à qui l'on doit croire. Que ferai-je là mon Dieu ! Je regarde cet homme comme le tourment de la vérité.

Adieu, mon cher Me je me recommande toujours à vos bonnes prières et à celles de tous les nôtres. J'avais prié la mère de deux petites commissions. L'une était bien pressée. C'était du sel pour mon malade. N'entendant parler de rien j'ai écrit directement à Paganuci et j'attends chaque jour de ses nouvelles. L'autre était pour l'ami Pernon, il s'est chargé de me faire reteindre un habit de velours de coton bleu. Voila trois mois qu'il l'a ; j'avais pourtant bien compté m'en servir cet hiver.

Adieu encore une fois, mon cher Mtre,

Ora pro nobis.

Source : http://www.philosophe-inconnu.com

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Une controverse de mauvais aloi

18 Avril 2012 , Rédigé par a Tribus Liliis Publié dans #Rites et rituels

Depuis environ une semaine, a surgi et s’est étendue à divers blogs ce qu’il faut bien appeler une controverse de mauvais aloi. Elle a eu pour point de départ des prises de position de martinésophobes s’armant de Louis-Claude de Saint-Martin afin de mieux combattre Martines de Pasqually, et elle a ensuite dérivé sur la prière et la valeur relative de ses divers modes, en externe et en interne.

Je n’épiloguerai pas sur la comparaison-opposition entre Saint-Martin et Martines, sauf pour remarquer que l’éloignement du Philosophe inconnu à l’égard de l’Ordre des élus coens n’a pas été réservé à ce dernier exclusivement, et qu’il en a marqué autant à l’égard de la maçonnerie, en l’espèce le Régime écossais rectifié constitué par Jean-Baptiste Willermoz, et bien davantage à l’égard de l’Eglise catholique romaine. Si cet éloignement valait condamnation, cette condamnation a dû s’appliquer aux trois. Mais y a-t-il eu condamnation ? A l’égard de l’Eglise, indubitablement. A l’égard du Régime rectifié et de l’Ordre coen, c’est beaucoup plus douteux. Dans les deux cas, il les taxe de superfluités provoquant de la dissipation loin du « centre ». Quant aux mises en garde au sujet des éventuels résultats des invocations pratiquées dans la rituélie coen, elles ressortissent à la plus élémentaire prudence, à l’instar de celles dont l’Eglise prévient les membres de son clergé qui pratiquent des exorcismes. Je cite Emile Dermenghem dans sa préface à son ouvrage Les Sommeils (Paris, La Connaissance, 1926) :

« Il craignait non seulement les illusions auxquelles toute métapsychique donne parfois lieu, mais aussi les dangers des opérations magiques qui risquent de faire intervenir des agents inférieurs ou même mauvais, qui entretiennent en nous « l'orgueil et l'ambition de vouloir briller par nos propres puissances », et qui, au lieu d'anéantir le moi pour lui faire trouver l'Absolu, peuvent l'inciter à user des forces naturelles et occultes dans un esprit de domination et d'égoïsme. « Avec une habileté qui nous jette dans des aberrations bien funestes, le principe des ténèbres fait qu'avec de simples puissances spirituelles, de simples puissances élémentaires ou figuratives, peut-être même avec des puissances de réprobation, nous nous croyons revêtus des puissances de Dieu » (Ecce homo).
(Les Sommeils, pp.33-34)

La mise en garde est sévère, mais elle n’étonnera aucun mystique, car tous savent que, comme nous en avertit l’apôtre, « Satan lui-même se déguise en ange de lumière » (2 Corinthiens 11, 14). De même tout prêtre qui célèbre les saints mystères sait que, si les puissances angéliques concélèbrent avec lui, les puissances démoniaques se rassemblent pour lancer contre lui leurs attaques. Et cela en dehors de toute « opération » coen. Car la divine liturgie est une opération infiniment plus puissante, et même infiniment puissante, et donc infiniment honnie par Satan.
Et pourquoi croit-on que Martines imposait à ses émules l’assistance à a messe et la pratique des sacrements de l’Eglise ? Par goût des formes cérémonielles ? point du tout : parce qu’il avait compris intuitivement que cette pratique, et singulièrement celle du sacrement des sacrements qui est l’eucharistie, était leur véritable palladium. Chose que n’a pas comprise Saint-Martin qui, tout entier axé sur l’interne, n’a jamais senti la puissance incomparable, parce que divine, des sacrements. Pour lui, il est évident que les sacrements ne sont que des formes, ou des formalités, dont il est préférable de se passer. On peut appliquer à ces formes ecclésiales les réflexions suivantes :

« Les personnes qui ont du penchant pour les établissements et sociétés philosophiques, maçonniques et autres, lorsqu'elles en retirent quelques heureux fruits sont très portées à croire qu'elles le doivent aux cérémonies et à tout l'appareil qui est en usage dans ces circonstances. Mais avant d'assurer que les choses sont ainsi qu'elles le pensent, il faudrait avoir essayé de mettre aussi en usage la plus grande simplicité et l'abstraction entière de ce qui est forme et si alors on jouissait des mêmes faveurs, ne serait-on pas fondé à attribuer cet effet à une autre cause; et à se rappeler que notre Grand Maître a dit : "Partout où vous serez assemblés en mon nom, je serai au milieu de vous"[Matthieu 18, 20]. » (Saint-Martin, Mon Livre vert, Paris, Cariscript, 1991).

C’est de ce refus radical du formalisme que provient son incompréhension elle aussi radicale de la nature de l’Eglise. Mais je m’engage sur un terrain que j’ai dit vouloir éviter…

Pour finir, cet éloignement manifesté par Saint-Martin envers les pratiques coens ne l’a pas empêché d’être fidèle jusqu’au bout à la mémoire de celui qu’il dénommait « mon premier maître » et dont il devait écrire : « Cet homme extraordinaire dont je n’ai jamais réussi à faire le tour ».
Je ne discuterai pas davantage sur les diverses formes de la prière et sur la supériorité supposée de la prière intérieure sur la prière extérieure, me réservant d’y revenir en une autre occasion en exposant ce qu’enseigne en la matière la Tradition des Pères de l’Eglise.
Entrons donc dans la controverse elle-même et détaillons-en les points :

1) Saint-Martin a éprouvé de la méfiance contre l’Ordre coen et a cherché à dissuader ceux qui lui appartenaient ou qui souhaitaient y entrer ;

2) L’Ordre coen véhicule des conceptions hétérodoxes :
 
3) L’Ordre coen se livre à des opérations magique ;

4) L’Ordre coen est donc pernicieux, voire dangereux et entraîne à la dérive les chrétiens qui s’y laisseraient prendre ;
 
5) Willermoz lui-même n’a finalement éprouvé que méfiance envers lui et s’en est définitivement éloigné après la mise en sommeil de l’Ordre en 1781 par le Souverain Maître Las Casas ;
 
6) Willermoz a transféré tout ce que le martinésisme avait de bon dans le Régime écossais rectifié.
Sur les points 1) à 4), je renvoie pour l’essentiel au blog « Un martinésiste chrétien » (http://reconciliationuniverselle.over-blog.com/) dont l’animateur, Esh, d’une part fait justice des accusations infondées, mais d’autre part procède aux corrections qu’appelle la pensée parfois erronée de Martines, en sorte que lui qui avait été qualifié « plus juif que chrétien » devienne plus chrétien que juif. Ce travail remarquable de justesse qu’accomplit Esh mérite grande attention.
Je précise simplement au passage que l’éloignement que Saint-Martin manifeste à l’endroit de l’Ordre coen – et simultanément à l’endroit de la maçonnerie - vient avant tout du choix radical que lui-même a fait de la « voie du cœur » (je déteste l’expression « voie cardiaque » popularisée par Papus qui pour moi a un relent d’opération chirurgicale…) à l’exclusion de toute autre, et qu’il voudrait voir empruntée par tous les « élus » (les lettres de Salzac que publie Esh sont à cet égard symptomatiques) : entreprise pour le moins risquée et qui ne pouvait qu’échouer. Nous en reparlerons dans le billet à venir sur la prière.

Pour ce qui est du caractère supposé maléfique de l’Ordre coen, je voudrais prendre à témoin les bons auteurs. Je citerai Jean-Marc Vivenza, qui est tenu pour un expert en la matière. Dans son ouvrage Les Elus coëns et le Régime écossais rectifié (Grenoble, le Mercure Dauphinois, 2010), il écrit (pp. 54-56) :
« Nous sommes bien loin de cette prétendue "magie", dont on a longtemps soutenu, et l'on soutient, hélas, encore dans divers opuscules plus ou moins sérieux, qu'elle constituait la base des pratiques de l'Ordre des Elus Coëns […].
« Or, disons-le fortement, si les rites, instructions et catéchismes de l'Ordre des Elus Coëns, contiennent effectivement des éléments empruntés à un certain courant à l'intérieur duquel Cornelius Agrippa occupe une place non négligeable, cependant en aucun cas le but, nous disons bien le "but" des opérations enseignées par Martinès, c'est-à-dire l'objectif visé et entrevu par les Réaux-Croix, ne relève de la magie, fût-elle angélique ou "divine". Les opérations, au sommet de l'Ordre, il importe d'y insister tant la question est centrale, sont subordonnées à la manifestation de la "Chose" qui n'est autre que la Sainte Présence de Jésus-Christ [...].
« Convoquant, dans certaines circonstances, les anges afin qu'ils l'aident à accomplir son travail, l'élu s'adonnait donc surtout, et tout d'abord, à d'intenses purifications, implorant le secours du Compagnon fidèle qui lui fut attribué par l'Eternel de manière à ce qu'il intercède pour lui auprès du Très Haut et qu'ensuite, seulement, béni et sanctifié, il soit en mesure de s'avancer, en tremblant, devant la "Sainte Présence" du Verbe.
« Le culte primitif, que transmit Martinès de Pasqually, est non pas de nature "magique", il est essentiellement, par les quatre temps qui le constituent à présent que, depuis le crime d'Adam, nous nous trouvons absolument tous marqués par la faute et le péché, un culte d'expiation, de purification, de réconciliation et de sanctification. Tel est le difficile et contraignant labeur auquel devaient s'astreindre les disciples de Martinès, et l'on comprend peut-être mieux pourquoi cette tâche ne pouvait convenir, et ne concerner, qu'une élite de maçons choisis, c'est-à-dire "élus", souhaitant se plier à une rude discipline morale et spirituelle les faisant vivre dans le monde presque comme des moines, ou plus exactement des prêtres, auxquels il ne manquait même pas l'obligation de la récitation de leur bréviaire puisque, de six heures en six heures, les élus coëns qui se devaient impérativement par ailleurs d'assister aux principales messes festives de l'Eglise, œuvrant inlassablement, chaque jour que Dieu faisait, à se rendre digne de recouvrer leur "première propriété, vertu et puissance spirituelle divine", étaient contraints à la lecture des prières de l'Ordre composées principalement des sept Psaumes de la pénitence, de diverses oraisons pieuses et d'invocations particulières, s'endormant, la nuit venue, en prononçant dans leurs lits le De Profundis. »

Et encore, du même Jean-Marc Vivenza (Louis-Claude de Saint-Martin et la théurgie des Elus coens) :
« L’élu coën, qui devait impérativement être catholique pour se conformer à la règle prescrite par Martinès, et avait juré, lors de ses serments, de « rester fidèle à la sainte religion apostolique et romaine », avant chacune des cérémonies assistait à la messe en communiant, ceci sans compter la rigoureuse observation de la Prière des six heures, (six heures du matin, midi, dix-huit heures et minuit), qui ne pouvait avoir nulle dérogation et était une obligation formelle. Enfin, pour sa purification, l’élu récitait les sept Psaumes de Pénitences à chaque renouvellement de Lune et les jours qui faisaient suite aux périodes de travail, de même qu’il lui fallait dire l'Office du Saint Esprit tous les jeudis, prononcer le Miserere, debout face à son Orient, et le De Profundis, en se mettant la face contre terre. »

Ainsi (si l’on me passe cette expression plaisante), la messe est dite ! A moins de considérer les coens comme autant de tartuffes… ce qui serait d’une totale invraisemblance, notamment pour un personnage aussi pieux que Willermoz.

Mais je n’en resterai pas là ; j’appelle à la rescousse un personnage dont nul ne peut révoquer en doute le jugement : j’ai nommé Joseph de Maistre, l’auteur catholique romain par excellence, et même papiste [1]. Qu’écrit-il dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg (Lyon & Paris, 1821) :

« Les connaissances surnaturelles sont le grand but de leurs travaux et de leurs espérances ; ils ne doutent point qu'il ne soit possible à l'homme de se mettre en communication avec le monde spirituel, d'avoir un commerce avec les esprits et de découvrir ainsi les plus rares mystères. Leur coutume invariable est de donner des noms extraordinaires aux choses les plus connues sous des noms consacrés ; ainsi un homme pour eux est un mineur, et sa naissance émancipation. Le péché d'origine s'appelle le crime positif ; les actes de la puissance divine ou de ses agents dans l'univers s'appellent des bénédictions, et les peines infligées aux coupables, des pâtiments. Souvent je les ai tenus moi-même en pâtiment, lorsqu'il m'arrivait de leur soutenir que tout ce qu'ils disaient de vrai n'était que le catéchisme couvert de mots étranges. J'ai eu l'occasion de me convaincre, il y a plus de trente ans, dans une grande ville de France [Lyon], qu'une certaine classe de ces illuminés avait des grades supérieurs inconnus aux initiés admis à leurs assemblées ordinaires ; qu'ils avaient même un culte et des prêtres qu'ils nommaient du nom hébreu Cohen... Ces hommes, parmi lesquels j'ai eu des amis, m'ont souvent édifié ; souvent ils m'ont amusé, et souvent aussi... Mais je ne veux point me rappeler certaines choses. Je cherche au contraire à ne voir que les côtés favorables. »
(XIe entretien, 4e chapitre)
Certes il n’accepte pas qu'un prêtre dût nécessairement être thaumaturge et kabbaliste. Il appelle cela une « séduisante erreur », à cause de quoi il juge le martinisme [2] plutôt dangereux dans les pays catholiques, quoiqu'il soit, selon lui, des plus utiles dans les pays schismatiques et protestants et même, à une époque d'incrédulité, dans les pays catholiques imprégnés d'irréligion. Car, dit-il, « ce système s'oppose à l'incrédulité générale, il est chrétien jusque dans ses sciences ; il accoutume les hommes aux dogmes et aux idées spirituelles », il les rapproche des doctrines catholiques, préserve du « rienisme protestant » et maintient « la fibre religieuse de l'homme dans toute sa fraîcheur ». (cité dans Les Sommeils, pp. 41-42) ;
Et le comte de déclarer au sénateur (qui a fait l’apologie des martinistes) que ces explications audacieuses peuvent être utilement accueillies pourvu qu'on ne les considère pas nécessairement comme des dogmes absolus. Ces systèmes lui paraissent acceptables si on les « propose modestement pour tranquilliser l'esprit... » s'ils « ne mènent surtout ni à l'orgueil ni au mépris de l'autorité... On tâtonne dans toutes les sciences, pourquoi la métaphysique, la plus obscure de toutes, serait-elle exceptée ? » (Les Sommeils, p. 43).
On le voit, rien sur de supposées pratiques magiques, voire sulfureuses, que l’Eques a Floribus eût été bien placé pour connaître. D’ailleurs Jean-Marc Vivenza a découvert dans les documents privés de Joseph de Maistre que celui-ci, quand il était ambassadeur de Sardaigne à Saint-Pétersbourg, avait pratiqué des « opérations » coens. Joseph de Maistre invoquant le diable ? on voit le ridicule de la chose…
Pour le reste je renvoie, je le répète, au blog du Martinésiste chrétien.
J’ai mentionné Willermoz, ce qui me conduit aux points 5) et 6).
Les documents concordent tous pour prouver que, si Willermoz a parfois été fort irrité par le comportement de l’homme Martines, sa créance en l’initié, et initiateur, n’a jamais faibli. Inutile de multiplier les textes, contentons-nous de la grande lettre des 12-18 août 1821 à Jean de Turkheim, sa « lettre testament » comme on l’a appelée, où Willermoz prend la peine de répondre en détails, avec renvois au Traité sur la réintégration, à plusieurs points de doctrine, huit au total, sur lesquels son correspondant lui avait demandé des éclaircissements que le patriarche (91 ans) lui donne de bon gré. Et comme Turkheim lui avait demandé des détails sur Martines, voici ce que conte Willermoz :
« Comme vous désirez connaître Pasqually en long et en large sur tout ce qui le concerne, voici à son sujet une anecdote connue de moi seul et qui ne doit pas devenir publique.
"Etant à Paris, au jour qu'il avait choisi pour me conférer mes derniers grades, il m'assigna pour les recevoir un jour suivant à Versailles ; il y assigna en même temps quelques autres Frères de degrés inférieurs et les plaça aux angles de l'appartement où ils restèrent jusqu'à la fin en silence ; lui debout au centre et moi seul à genoux devant lui, aucun autre ne pouvant rien entendre de ce qui se passait entre lui et moi. Avant la fin du cérémonial il me tombe tout subitement les bras sur les épaules et son visage collé contre le mien, il m'inonde de ses larmes, ne pouvant pousser que de gros soupirs. Tout étonné, je lève les yeux sur lui et j'y démêle tous les signes d'une grande joie. Je veux l'interroger ; il me fait signe de garder le silence. L'opération terminée, je veux le remercier de ce qu'il vient de faire pour moi, et j'en étais tout ému. - "C'est moi, me dit-il, qui vous dois beaucoup et beaucoup plus que vous ne pensez. Vous avez été pour moi l'occasion du bonheur que j'éprouve. J'étais depuis un certain temps tombé dans la disgrâce de mon Dieu pour certaines fautes que le Monde compte peu, et je viens de recevoir la preuve, le signe certain de ma Réconciliation. Je vous la dois, parce que vous en êtes la cause et l'occasion. J'étais malheureux ; je suis maintenant bienheureux. Pensez quelquefois à moi, je ne vous oublierai jamais." Et en effet, depuis lors, j'ai reçu de lui beaucoup de preuves d'amitié et de grande confiance. »
Y a-t-il là la moindre trace de défiance, de répulsion, ou même de critique ? Quarante années après la fin supposée de l’Ordre coen, quarante-sept ans après le décès de Martines de Pasqually, le temps était propice à une remise en question, à l’expression de doutes, s’il dût y en avoir…Rien de tel ! au contraire, dans une autre lettre au même Turkheim du mois précédent de juillet , on trouve cette fameuse formule souvent citée : « Cet homme extraordinaire auquel je n’ai jamais connu de second ». L’admiration était toujours là, intacte.

Mais, pourrait-on objecter, tout cela ne s’applique qu’à la doctrine, à laquelle en effet Willermoz avait adhéré au point d’en faire la substance même de la Profession et de la Grande Profession ; mais point aux opérations qu’il avait évidemment abandonnées. Eh bien, non. C’est le contraire qui apparaît à la lecture d’une lettre que Rodolphe Saltzmann écrivit à Willermoz le 22 septembre 1813 (publiée dans Renaissance Traditionnelle n° 150, avril 2007) [3]. Satzmann écrit :
« Mon premier acte de gratitude et de la plus vive reconnaissance a été rendu à Celui qui a daigné bénir mon voyage et vous donner la volonté et les forces nécessaires d'opérer pour sa gloire et mon salut. Le second s'adresse à vous, mon T[rès] C[her] et P[uissant] M[aîtr]e, qui m'avez donné une nouvelle preuve bien précieuse de votre amitié. Vous m'avez sacrifié un repos, que votre grand âge vous rend si nécessaire, et vous avez pour ainsi dire couronné votre ouvrage. Car je n'ose espérer recevoir encore davantage, et je ne dois m'occuper qu'à bien profiter de ce que j'ai reçu et d'être fortifié dans la voie dans laquelle j'ai eu le bonheur d'entrer. Mais vous ne négligerez pas ce que vous avez semé et vous nourrirez la flamme que vous avez allumée. [...]
 
« Ne m'oubliez pas, mon T.C. et P.M. Songez à votre élève dans vos prières et aux jours et heures destinés à des travaux supérieurs. Envoyez-moi, aussitôt qu'il sera possible, ce que vous m'avez promis et battons le fer pendant qu'il est encore chaud. Ah ! s'il était possible de m'envoyer ce qui est marqué par + après les noms usités ![...] » [Signé] Ab Hedera.

Selon son habitude, Willermoz a mis sur la lettre une annotation , qui est :
« Fre Saltzmann à moi W. [...] Son contentement de ce que j'ai fait pour lui à Lyon, Gd Archi. Il espère l'Invo[cation] promise. »

Autrement dit, à 83 ans, Willermoz a pratiqué une cérémonie de réception de Grand Architecte. Curieuse façon de manifester de l’ « éloignement » !
On pourrait multiplier les preuves documentaires, mais celles-ci me paraissent suffire pour l’instant. Du moins justifient-elles l’expression que j’ai employée au début : une controverse de mauvais aloi. On est libre d’adhérer à Saint-Martin et pas à Martines, on est libre d’adhérer à Martines et pas à Saint-Martin, on est libre de n’adhérer ni à l’un ni à l’autre ; mais on n’est pas libre, si l’on veut rester honnête, de justifier son choix par des affirmations sans preuve ou par des preuves controuvées, des documents sollicités. Ce n’est pas honorable, et d’ailleurs ce n’est pas crédible.

[1] Du Pape (Lyon, 1819) fut le premier ouvrage « ultramontain » de l’histoire.
[2] Ne nous y trompons pas, ce vocable englobe aussi le « martinésisme », terme qui n’avait pas encore été inventé.
[3] Et signalée par A Valle Sancta dans son blog.

 

Source : http://orthodoxeoccident.blogspot.fr/2012/03/une-controverse-de-mauvais-aloi.htm

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Willermoz, Jean-Baptiste

18 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

Jean-Baptiste Willermoz, né à Lyon le 10 juillet 1730 et mort dans la même ville le 29 mai 1824, fut un Maçon d'une envergure exceptionnelle, comme il ne s'en rencontre pas beaucoup par siècle. C'est indéniablement une des personnalités les plus éminentes et les plus considérables de l'histoire de la Maçonnerie - surtout de la Maçonnerie française, mais pas uniquement d'elle, et qui exerça sur son évolution une influence déterminante. Véritable père fondateur du Régime Ecossais Rectifié, il fut l'architecte en chef d'un édifice qui subsiste encore durablement malgré d'étonnantes vicissitudes. Il a longtemps été de mode d'adopter à son sujet un ton dénigrant et persifleur, qu'on retrouve à l'envi sous la plume de Paul Vulliaud, d'Alice Joly, de René le Forestier, de Pierre Chevallier... Le tournant fut pris en 1973 lorsque, dans son Esotérisme au XVIIIe siècle, Antoine Faivre, le premier, écrivit : « On peut dire qu'il atteignit une haute spiritualité et que sa largeur de vue était peu commune. Il se montra doué autant pour la méditation et l'illumination intérieure que pour l'organisation ou l'administration. La Révolution a failli être fatale à son œuvre ; mais on le considère toujours comme l'un des plus grands personnages de l'histoire maçonnique. » (p. 176). Depuis lors, en particulier avec la remise au jour de nombreux documents d'archives, la grandeur du personnage s'est imposée de plus en plus.

Issu d'une ancienne famille de bourgeois de Saint-Claude (dont le patronyme s'orthographiait originellement Vuillermoz), et qui était, d'après des documents de famille, d'origine espagnole lointaine, son père s'était installé à Lyon comme marchand mercier. Jean-Baptiste, aîné de douze frères et sœurs, fut très jeune projeté dans la vie active : mis en apprentissage auprès d'un commerçant en soieries à l'âge de 14 ans, il monta à 24 ans sa propre manufacture ; peu avant Wilhelmsbad, une notice le décrit comme « fabricant en étoffes de soie et d'argent et commissionnaire en soieries. » Il vendit son établissement en 1782 tout en conservant des intérêts dans la maison de mercerie en gros de son frère Antoine et de son beau-frère Pierre Provensal, époux de sa sœur aînée Claudine.

Même s'il consacra à la Franc-Maçonnerie l'essentiel de sa longue vie, il s'engagea activement dans la vie de la cité en se conformant à l'esprit des règles qu'il avait lui-même édictées pour les Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte, c'est-à-dire en mettant ses facultés d'organisateur et d'administrateur au service de la religion et de la bienfaisance au sens large du terme : il fut successivement ou simultanément administrateur de l'hôtel-dieu (notamment durant la période périlleuse de la Terreur, en 1793) puis des hospices civils de Lyon, membre du conseil de fabrique (c'est-à-dire du conseil paroissial) de Saint-Polycarpe, conseiller général du département du Rhône, il s'occupa d'instruction primaire, devint agriculteur passionné... Willermoz fut tout sauf un Maçon en chambre.

C'est néanmoins par son œuvre maçonnique qu'il est passé à la postérité. Initié en 1750 à l'âge de 20 ans dans une loge dont on ignore le nom, il franchit très rapidement tous les échelons. Elu Vénérable à peine deux ans plus tard, en 1752, il ressent la nécessité de mettre de l'ordre dans une situation marquée « par des abus qui s'accréditaient de plus en plus » et il contribue à former, en 1760, la Grande Loge des Maîtres Réguliers de Lyon, reconnue en 1761 par la Grande Loge de France. Après en avoir été le Président en 1762-63, il obtient d'en devenir le « Garde des sceaux et archives », fonction qui devait avoir ses préférences dans tous, ou presque tous, les organismes auxquels il appartint car, tirant parti de la correspondance d'affaires qu'il entretenait avec l'Europe entière, il pouvait ainsi se livrer à une de ses activités favorites : recueillir, étudier et comparer les rituels de tous les grades possibles. Et cela indubitablement par goût de collectionneur, mais aussi pour des raisons bien plus profondes, qu'il exposera dans une lettre de novembre 1772 au baron de Hund, le fondateur de la Stricte Observance : « Depuis ma première admission dans l'Ordre, j'ai toujours été persuadé qu'il renfermait la connaissance d'un but possible et capable de satisfaire l'honnête homme. D'après cette idée, j'ai travaillé sans relâche à le découvrir. Une étude suivie de plus de 20 ans, une correspondance particulière fort étendue avec des frères instruits en France et au dehors, le dépôt des archives de l'Ordre de Lyon, confié à mes soins, m'en ont procuré bien des moyens... » Et il constitue, à l'effet d'étudier tous les « hauts grades » dont il se procurait la connaissance et d'en être en quelque sorte le « laboratoire », un chapitre réservé à une « petite société » : le chapitre des Chevaliers de l'Aigle noir, dont il confia la présidence à son frère Pierre-Jacques.

Le but de ces recherches, à savoir le véritable but de la Franc-Maçonnerie, lui fut révélé lorsqu'il fut admis en mars 1767, par Martines de Pasqually en personne, dans son Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l'Univers. Dans une lettre, également de 1772, à un autre dignitaire de la Stricte Observance, le baron de Landsperg, Willermoz s'en explique avec discrétion mais avec netteté : « Quelques heureuses circonstances me procurèrent l'occasion dans mes voyages d'être admis dans une société bien composée et peu nombreuse, dont le but qui me fut développé hors des règles ordinaires me séduisit. Dès lors tous les autres systèmes que je connaissais (car je ne puis juger ceux que je ne connais pas) me parurent futiles et dégoûtants. C'est le seul où j'ai trouvé cette paix intérieure de l'âme, le plus précieux avantage de l'humanité, relativement à son être et à son principe. » De fait, convaincu d'avoir découvert la vérité de la Maçonnerie, Willermoz ne s'en départira jamais et demeurera inébranlablement fidèle, en dépit des apparences, et quoi qu'on ait prétendu, à son initiateur Martines, à sa doctrine et à son Ordre.

Après l'avoir reçu, comme il vient d'être dit, au cours d'une cérémonie empreinte d'émotion (que Willermoz devait relater en 1781 à Charles de Hesse), le Grand Souverain, qui avait décelé ses capacités, le nomma peu après « Inspecteur général de l'Orient de Lyon et Grand Maître du Grand Temple de France ». En mai 1768, le Substitut Universel de l'Ordre des Elus Coëns, Bacon de la Chevalerie l'ordonna Réau-Croix ; bien que cette ordination ait été opérée sur autorisation de Martines, celui-ci éprouva des doutes sur sa parfaite régularité, et il décida de la confirmer deux ans plus tard, en mai 1730, par la « voie sympathique », c'est-à-dire à distance - méthode fréquente pour les opérations des Elus Coëns, notamment les travaux d'équinoxe.

Willermoz prit très au sérieux les fonctions qui lui avaient été conférées et, méticuleux comme il l'était, il fut, parmi les disciples de Martines, le plus pressant pour obtenir de lui des rituels, instructions et autres documents qui faisaient défaut aux Coëns pour travailler ; à cet égard, sa correspondance avec Saint-Martin, lorsque celui-ci fut devenu secrétaire de Martines, est des plus précieuses, de même que les notes que lui-même établit pour la pratique des rituels coëns. Par dérogation à la règle qu'il s'était imposée pour les autres systèmes, y compris le sien, à savoir le Régime Ecossais Rectifié, il tint à conserver la conduite du Temple de Lyon, et il le maintint en effet en activité bien après la désagrégation de l'Ordre des Elus Coëns, jusqu'aux premiers troubles de la Révolution. Preuve du respect révérencieux que Willermoz portait à l'œuvre de son maître, il n'apporta aucun changement, même léger, à l'Ordre des Elus Coëns, qu'il laissa complètement à l'écart de sa grande entreprise de réforme - de rectification - de la Maçonnerie. Enfin, en ce qui concerne l'homme, en dépit des tiraillements ou des agacements réciproques, inévitables de la part de personnes aux natures aussi caractérisées et aussi contrastées, il lui porta toujours la plus grande considération en tant que maître initiateur, écrivant à son sujet, dans son extrême vieillesse, en 1821 : « Cet homme extraordinaire auquel je n'ai jamais connu de second. »

C'est que Willermoz avait adhéré d'emblée, et définitivement, à la doctrine de la réintégration, doctrine dont il estima dès lors qu'elle avait été, et devait être toujours, à la base de la Maçonnerie primitive et authentique ; si elle était absente de tel ou tel système maçonnique, c'était la marque que celui-ci était « futile ou dégoûtant » ou encore « apocryphe », disait-il en empruntant le terme et l'idée à Martines.

La découverte de la doctrine de Martines ne dissuada nullement Willermoz de continuer ses enquêtes sur tous les systèmes maçonniques qui venaient à sa connaissance et de solliciter de ses nombreux correspondants, souvent princiers, tel Charles de Hesse, des échanges de « lumières ». Mais on s'est complètement mépris sur le sens de ces démarches, qu'on a présentées comme une quête incessante et toujours inassouvie de la vérité. Rien n'est plus erroné. Cette vérité, Willermoz était convaincu de l'avoir reçue, et elle le satisfaisait entièrement. S'il continuait à la chercher ailleurs que dans l'Ordre de Martines, c'était dans un tout autre but : celui de réunir en un faisceau tous les systèmes maçonniques authentiques - authentiques parce que, par hypothèse, ils véhiculaient la même doctrine, ou encore, pour reprendre une image qu'il utilisa souvent, pour réunir les branches issues d'un même tronc. Cette « réunion générale de tous les rites et systèmes maçonniques » était une idée qui le poursuivit longtemps et qu'il exposa publiquement devant le Convent de Wilhelmsbad ; et elle trouva son écho dans la titulature officielle des Loges du Régime Ecossais Rectifié, qui est : « Loges réunies et rectifiées de France ».

Ce n'est pas autrement qu'il faut interpréter son adhésion et celle des deux groupes dont il était le principal inspirateur, à Strasbourg et à Lyon, à la Stricte Observance, dite encore Maçonnerie réformée ou rectifiée de Dresde. Cette adhésion se fit sur la base d'un quiproquo complet : lorsque le baron de Weiler, émissaire de Charles de Hund, parlait de « rétablir l'Ordre dans son premier état », il sous-entendait par là le rétablissement de l'Ordre du Temple aboli en 1313, là où Willermoz comprenait le retour à la Maçonnerie primitive telle que Martines l'enseignait ; aussi avoua-t-il plus tard à Charles de Hesse être « tombé de son haut » en ne trouvant dans la Stricte Observance « qu'un système sans bases et sans preuves » et qu'une « profonde ignorance sur les choses essentielles ». La preuve - s'il en était besoin - du prix que Willermoz attachait à la doctrine de Martines est qu'il ressentit la nécessité, après le départ pour Saint-Domingue du Grand Souverain, puis sa mort, d'organiser chez lui, à Lyon, de janvier 1774 à octobre 1776, des « instructions » ou « leçons » auxquelles Saint-Martin, d'Hauterive et lui-même participèrent tantôt comme instructeurs, tantôt comme secrétaires de séance.

Cependant, à quelque chose malheur est bon. La parfaite connaissance que Willermoz avait du panorama maçonnique français et européen l'avait assez vite persuadé que le système de Martines était vraiment trop hétérogène par rapport à la Maçonnerie du temps pour pouvoir s'implanter durablement, a fortiori pour supplanter les autres. Cela tenait, pour le fond, à la doctrine et, pour la forme, au fait qu'il était en vérité une crypto-maçonnerie ou, si l'on peut dire, une « Maçonnerie au-delà de la Maçonnerie ». Or pourtant, selon Willermoz, la doctrine était la seule vraie, la seule à exprimer l'authentique vérité de la Maçonnerie.

C'est alors qu'il eut l'idée géniale de constituer son propre système qui transmettrait, à la fois par l'enseignement et par l'initiation, cette vérité et qui, de surcroît, protègerait en son for intérieur l'Ordre des Elus Coëns. Le résultat fut le Régime Ecossais Rectifié, qui devait être officiellement sanctionné, sur le plan national, par le Convent des Gaules, à Lyon (novembre-décembre 1778) puis, sur le plan international, par le Convent de Wilhelmsbad, en Allemagne (août-septembre 1782).

Ce Régime est doté d'une architecture concentrique, par cercles successifs, qui sont au nombre de trois :

- 1) la classe symbolique ou Ordre maçonnique, avec ses quatre grades : Apprenti, Compagnon, Maître, Maître Ecossais ;

- 2) l'Ordre intérieur, lequel est chevaleresque, avec ses grades, ou plutôt ses étapes, d'Ecuyer Novice - qui est une période probatoire - et de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte.

Ces deux premiers cercles constituent ce que Willermoz appelle les « classes ostensibles » du Régime. Elles empruntent l'essentiel de leurs formes extérieures aux grades maçonniques et chevaleresques en vigueur en France et en Allemagne (usages de ce qu'on appellera plus tard le Rite français, grades « écossais », Stricte Observance) - moyennant des adaptations non négligeables exigées par la doctrine.

- 3) Vient ensuite un troisième cercle, la « classe secrète » de la Profession et de la Grande Profession, innovation majeure de Willermoz, dans laquelle « les Frères des classes inférieures qui en sont jugés dignes sont initiés, après les épreuves requises, à la connaissance des mystères de l'ancienne et primitive Maçonnerie et sont reconnus propres à recevoir l'explication et le développement final des emblèmes, symboles et allégories maçonniques » (art. 1er des statuts).

Ces trois cercles, ou classes, constituent le Régime Ecossais Rectifié. Pourtant, enchâssé, en son cœur, se trouve un quatrième cercle, protégé sous le voile du mystère, et qui est le nec plus ultra : l'Ordre des Elus Coëns. Mais aucune confusion n'est possible : bien que situé au centre du Régime Rectifié, l'Ordre Coën n'est plus le Régime Rectifié ; en passant de l'un à l'autre, on change de monde. En particulier, Willermoz s'attache à proscrire, dans les classes du Régime, tout ce qui pourrait s'apparenter fût-ce à une esquisse de pratiques théurgiques, comme par exemple la kabbale ou l'alchimie, ces pratiques étant l'exclusivité de l'Ordre Coën.

En revanche, ce que les deux, Ordre Coën et Régime Rectifié, ont en commun, c'est la doctrine de la réintégration, cette « science de l'homme », pour reprendre la formule de Joseph de Maistre, que la Maçonnerie a pour fonction d'enseigner et de mettre en œuvre initiatiquement. Sa substance initiatique, et par conséquent, son rituel initiatique, sont entièrement fondés sur : 1) la chute de l'homme de son état originel glorieux, et 2) son retour, sa réintégration par l'initiation dans cet état primitif, laquelle initiation, pour pouvoir opérer, exige l'intercession et l'action du « Grand Réparateur », qui est le Christ.

Ce thème, Willermoz l'a reçu des enseignements de Martines. Mais il l'a reçu aussi de la lecture des Pères de l'Eglise. En effet, ce que l'on sait peu, c'est que Willermoz avait une solide culture religieuse ; il avait été élève des Jésuites et, en dépit de son activité professionnelle précoce, il ne cessa jamais de chercher à s'instruire, ce qu'il pouvait aisément, puisqu'il y avait plusieurs prêtres dans sa propre famille, sans parler de son entourage maçonnique. C'est ainsi que le fonds maçonnique de Lyon conserve de ses notes de lecture sur des Pères de l'Eglise, en particulier les Pères grecs (dont les traductions étaient moins rares qu'on le croit communément). Or le thème de la chute et de la réintégration est ce que les Pères, depuis saint Irénée de Lyon, ont exprimé par le thème de l' « image et ressemblance » : l'homme a été créé à l'image de Dieu et selon sa ressemblance ; la chute lui a fait perdre la ressemblance mais l'image, empreinte divine, demeure inaltérée ; reste à réacquérir ou à reconquérir la ressemblance. Tel est l'objet et le but de l'initiation : le retour de la difformité à la conformité, de l'état déchu à l'état d'avant la chute.

Tout le système élaboré par Willermoz, c'est-à-dire le Régime Ecossais Rectifié, est modelé, et ses formes, adaptées, pour permettre à l'initiation d'opérer de cette façon-là.

En outre, Willermoz, convaincu que l'intelligence est un talent reçu de Dieu - talent que, selon la parabole évangélique, l'homme a le devoir de faire fructifier - double le processus initiatique par un processus pédagogique : il rédige une série d' « instructions » qui se succèdent de grade en grade afin d'exposer de plus en plus clairement et complètement cette doctrine de la réintégration dans tous ses aspects, non seulement anthropologiques, mais cosmologiques et théosophiques. Ces instructions culminent dans l'Instruction secrète des Grands Profès, où éclate son génie métaphysique, comme d'ailleurs aussi dans celles des « leçons de Lyon » qui sont de son cru ; car il y donne de la métaphysique de Martines une présentation particulièrement lumineuse.

Les mêmes qualités : logique, clarté, sens des nuances, qualité de l'expression, caractérisent le Préavis, véritable discours-programme qu'il prononça devant le Convent de Wilhelmsbad le 29 juillet 1782 afin de présenter à la fois le Régime et son inspiration. Willermoz était véritablement aussi doué pour les concepts et pour l'écriture que pour l'organisation ; c'était à l'évidence un esprit de premier ordre.

Ce qu'il importe néanmoins de souligner avec force, c'est que, si Willermoz s'est toujours défendu d'être le véritable auteur des instructions dont il était le rédacteur, il a également cru sur parole Martines lorsque celui-ci affirmait, lui aussi, ne faire que transmettre une très ancienne tradition, quasiment immémoriale. En fait, pour l'un comme pour l'autre, cette tradition, c'est-à-dire à la fois la doctrine, qui est science de l'homme, science de la réintégration de l'homme, et l'initiation qui va avec, sont le fait d'un unique « Haut et Saint Ordre », dont l'origine est aussi ancienne que le monde, et dont aussi bien l'Ordre des Elus Coëns que le Régime Ecossais Rectifié sont des manifestations temporelles, d'où leur harmonie en quelque sorte préétablie. Haut et Saint Ordre dont la fonction est de rétablir le vrai Temple, le temple de l'Homme où réside l'Esprit, par et dans le Christ - autre manière de décrire la réintégration.

Lorsqu'il mourut en 1824 à l'âge vénérable de 94 ans, peut-être Willermoz eut-il le sentiment que son œuvre s'éteindrait avec lui, voire qu'elle s'était déjà éteinte avant lui. On sait qu'il n'en fut rien, et que le Régime Ecossais Rectifié, dans toutes ses classes, reprit plus tard vigueur, sans parler de l'Ordre des Elus Coëns. Cela excède le champ de la présente étude. Cependant, on peut maintenant dire - ce qui n'était pas forcément vrai il y a seulement cent ans - que l'œuvre de Willermoz est toujours, et même plus que jamais, d'actualité.

Source : Ordre Martiniste des Pays-Bas , http://matemius.free.fr/

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Joseph de Maistre

18 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

Les origines savoisiennes

Du temps que Jean-Jacques Rousseau menait aux Charmettes une vie délicieuse mais obscure, en la compagnie de sa chère « maman », Mme de Warens, un tout petit événement se produisit dans la ville voisine, Chambéry. S’il suscita un peu de curiosité, ce ne fut que dans quelques austères salons de hauts fonctionnaires : on accueillait un nouveau sénateur, François Xavier Maistre.
Voici ce que purent avancer les mieux informés : il était célibataire et d’ascendance bourgeoise. Sa famille résidait à Nice depuis des lustres et s’y livrait au commerce des draps, ayant même fourni un syndic en 1708, dans la personne d’André Maistre, lequel amassa d’assez grands biens tout en se plaignant que ses clients le payassent mal. Le fonds de commerce s’était transmis jusqu’à François Xavier qui, réalisant sans doute les aspirations des siens et quittant la boutique, avait fait son droit et s’était établi avocat à Nice en 1729. De là, il visa à la magistrature et devint en 1730 « substitut de l’avocat général fiscal ». Il recueillit l’héritage d’un de ses frères qui était prêtre, de deux sœurs célibataires et, le vent bien en poupe, fut appelé en 1740 à siéger au sénat de Savoie.
Chambéry, malgré son titre de capitale ducale, n’était qu’un gros bourg agricole. Le procès était sa principale industrie et, avec la garnison, sa grande source de revenus. Les ducs, sûrs d’étendre mieux leur domaine sur l’Italie que sur la France, lui avaient préféré la résidence de Turin. Un intendant général sans prestige représentait le pouvoir et transmettait les ordres ministériels aux fonctionnaires. La noblesse savoisienne, pour avoir bien accueilli l’occupation française sous Louis XIV, était systématiquement écartée des hauts emplois et boudait l’administration piémontaise. Un certain renfrogné marquait donc cette société où, cependant, les sénateurs se distinguaient encore par la rigueur de leur conduite, leur vie laborieuse et retirée. Ce sénat n’était qu’une cour souveraine de justice, sans aucun rôle politique. Il jugeait en dernière instance mais n’avait pas à enregistrer les édits royaux. Ses membres n’étaient pas propriétaires de leurs charges. Simples fonctionnaires nommés par le roi et par lui révocables, ils recevaient un traitement mensuel.
Bien en avance sur la nôtre, la monarchie de Piémont-Sardaigne accomplissait alors d’immenses réformes, établissait pour asseoir l’impôt foncier un « cadastre » exact, rédigeait des codes judiciaires destinés à remplacer les anciens coutumiers, et s’apprêtait à abolir tous les privilèges féodaux. Une immense besogne administrative et juridique était en cours. Les hommes de robe studieux et retirés pouvaient aspirer aux plus grandes dignités dans un gouvernement où la supériorité de l’esprit prévalait sur la naissance. François Xavier Maistre appartenait donc à un corps très respecté. Ses fonctions l’absorbaient et il allait s’y consacrer avec un grand sens du devoir. De naturel solitaire et sévère, il demeura dix ans encore célibataire et c’est à l’âge de quarante-quatre ans qu’il rencontra Christine Demotz qui en avait vingt de moins. Elle lui plut au point qu’il demanda sa main. Son père, magistrat honoraire, était inscrit au « rôle » de la noblesse en Bugey comme « écuyer ». Le Bugey est riche pays, dont la chère savoureuse a formé le palais de Brillat-Savarin. La jeune femme apportera dans son foyer lumière et paix. C’est un être de douceur, de piété, mais qui ne méprise point le bien-vivre. Son goût paraît juste et solide. Elle sera capable d’assurer à ses enfants les bons soins qui leur feront une santé robuste et, le soir, de leur lire une tragédie de Racine. Elle élèvera cinq filles et cinq garçons. L’aîné sera Joseph de Maistre.
Au moment où celui-ci va naître, voici que nous sommes frappés par le souvenir d’un autre écri¬vain dont nous avons raconté la vie : Stendhal 1. Ces deux hommes, d’esprits si opposés, se présentent à nous dans des circonstances pleines d’analogies. Dans l’une et l’autre lignée, c’est par un effort récent que l’on vient d’échapper au négoce pour ac¬céder à la procédure. Secrètement, on aspire à la no¬blesse par la robe. Chérubin Beyle et François Xavier Maistre sont deux hommes profondément religieux, d’abord moroses, appliqués à leurs affaires, et qui ont passé la quarantaine avant d’épouser deux jeunes filles séduisantes. Les deux enfances seront entourées de gens graves et âgés, éclairées par le jeune sourire maternel. Fortunes et rangs dans la société s’équiva¬lent ; les modes de vie sont identiques. Rue des Vieux-Jésuites à Grenoble, chez les Beyle, la maison est plus sombre, plus humide que l’ancien hôtel de Salins loué par les Maistre à Chambéry, et qui donne sur la claire place de Lans où chante une fontaine. Mais on passe l’été à la campagne. Les Beyle vont à Furonnières, les Maistre à La Trousse, beau domaine situé dans la plaine de la Madeleine, à la sortie de la ville ; début octobre on s’en revient rapportant à pleines voiturées les provisions d’hiver qui vont remplir, au rez-de-chaussée de la maison de ville, les saloirs, le cellier, les fruitiers et les caves. On a quasiment le même domestique et chaque semaine les fermiers envahissent les cuisines. On les reçoit avec simplicité. Toutefois, pour Henri Beyle, cette harmonie familiale et l’unité du milieu se briseront dès sa huitième année. Il en recevra une inguérissable blessure. Sa sensibilité vive en sera meurtrie. Il ne tardera guère à s’insurger contre ce qui l’entoure et l’enferme. Il demeurera toute sa vie divisé contre lui-même.
Joseph de Maistre au contraire, personnalité raisonnable et monolithique, restera jusqu’au bout fi¬dèle à ses origines. Il faut souligner en outre que de Savoie à Dauphiné, tout s’oppose. Grenoble et Cham¬béry pourraient aligner autant de juristes, de mili¬taires et de salons. Mais l’esprit frondeur des par¬lementaires dauphinois, leur agitation, leurs prétentions contrastent parfaitement avec le loyalisme du sénat de Savoie. Un Choderlos de Laclos, incorporé dans l’armée sarde, soumis à une discipline quasi prussienne n’au¬rait jamais eu le goût d’écrire Les Liaisons dangereuses non plus qu’il n’en eût trouvé autour de lui les modèles. Traits par traits contrastent l’acerbe du Dauphinois, son opposition innée, son terre à terre, au regard de la fidélité savoyarde, de son unité reli¬gieuse, de son mysticisme modéré. D’une part Condillac et Mably, de l’autre saint François de Sales. Beyle et Joseph de Maistre illustreront deux versants opposés de l’esprit : l’idéologue et le traditionaliste. Il est vrai que trente années tout juste les séparent au cours desquelles ne fera que se préciser l’antagonisme de deux forces irréconciliables.
Joseph de Maistre vient au monde en 1753 et grandit dans un milieu soumis à des habitudes régulières. La vie lui apparaît dès ses premières années bien prise en son cadre et sans dissonance. La loi fondamentale est celle du travail. Précocement il a été, écrira-t-il, « abîmé dans les études sérieuses ». Il échappe cependant au morne régime de l’internat. Le « collège royal » qu’il fréquente a été dirigé autrefois par les jésuites. En 1730, Victor-Amédée II leur a re¬tiré l’enseignement public sans les chasser de ses États. Ils sont restés comme professeurs libres. Les Maistre ont de grands amis dans la Compagnie et chargent les pères de compléter l’éducation officielle que reçoivent leurs enfants. Dans la jeune monarchie sarde, tout semble tiré au cordeau. Le roi nomme les profes¬seurs ; un magistrat du sénat contrôle l’enseignement et la régularité des études. Le jeune Joseph remporte vite des succès scolaires assez brillants pour que la jalousie les attribue à la faveur que lui vaudrait la situation de son père. Mais ses condisciples témoigneront plus tard qu’il dominait sa promotion. Il est pieux, certes, comme tous les siens. Ses parents appartiennent à des confréries religieuses et lui-même, dès sa dixième année, est inscrit à celle des « Pénitents noirs » que préside son grand-père Demotz. Sous une cagoule, ceux-ci assistent les condamnés à mort durant la nuit qui précède l’exécution, les accompa¬gnent à l’échafaud et assurent leur inhumation. Ils visitent aussi les prisonniers, leur apportant une aide religieuse et morale autant que matérielle. De telles images où la rigueur des lois se soutient d’un sombre appareil religieux sont bien faites pour frapper une imagination toute fraîche. Lorsqu’il se promène sur la route des Échelles après la Porte-Reine 1, le jeune homme passe devant la maison de l’exécuteur située en face du château ducal, au bas de la chapelle Saint-Sébastien qu’entoure un étroit cimetière. Cette demeure, très humble, ne suscite point d’horreur. Nulle malédiction ne l’entoure et on se tromperait en voyant un souvenir dans ce personnage mythique qui apparaîtra aux premières pages des Soirées de Saint-Pétersbourg faisant tournoyer une barre de fer pour briser les membres du condamné lié à la roue. Car la justice savoisienne est bien plus humaine que la nôtre. Tandis que les Français se pressent pour voir des condamnés martyrisés, « n’existant plus que par la douleur » et « prolongeant leur agonie d’un soleil à l’autre », elle abrège leurs souffrances. Le supplice de la roue n’est appliqué que très rarement et d’une façon plutôt symbolique puisque les membres du coupable ne sont rompus qu’après qu’il a expiré.
Les Maistre représentent une famille patriar¬cale, modeste dans ses ressources bien qu’assez en vue et surtout étroitement unie. Sur quinze enfants, cinq meurent en bas âge ; les dix autres constituent une « petite république » qui accepte dans ses jeux puis dans ses études la direction de l’aîné. Parmi les garçons, François Marie sera plus tard colonel au ré¬giment de Savoie ; André évêque d’Aoste et le petit Xavier, de dix ans plus jeune que Joseph, présentera très tôt avec ce dernier le plus parfait contraste, par sa nature rêveuse, sa fantaisie, son penchant à la flânerie. Mais ces divergences de tempérament ne nuisent point à une profonde entente. « Je suis aimé de tout ce qui m’environne et tu penses que je ne suis pas un ingrat », écrit Joseph. Plus tard, en Russie, songeant à ces heureux temps, il en aura le cœur tout rafraîchi. Il progresse très vite dans la connaissance du grec, du latin, de nos classiques. Son application est soutenue par une de ces prodigieuses mémoires à la Retz, à la Chateaubriand, qui lui permet d’apprendre du jour au lendemain tout un chant de L’Éneide.
À quinze ans, il a terminé le cycle des études secondaires. Personne ne se pose de question au sujet de son avenir. Il a été dès sa naissance voué au droit, par décret familial. Ainsi, son grand-père, mourant à cette époque, choisit parmi ses biens, pour les lui transmettre, tous les accessoires nécessaires à sa future carrière, pour la servir et pour en rehausser la dignité : « Je lègue à mon très cher petit-fils et filleul Joseph Marie Maistre, tous les livres de ma bibliothèque, tant de droit qu’autres, en quoy ils consistent, compris les étagères, grande table et petite bibliothèque à porte grillée qui sont à présent dans mon arrière cabinet (sauf les trois volumes de Vanespin que je lègue à mon cher neveu, l’avocat Charles Fortis), le corps de droit à gloses de Godefroy dont je me sers, de même que ma petite épée à manche et poignée d’argent. Léguant de plus à mon dit petit¬-fils, deux grands flambeaux d’argent, mouchettes et porte mouchettes assortissantes, mon flacon et mon bougeoir aussi d’argent, la montre que j’auray et ma canne ordinaire. »
Depuis Victor-Amédée II, Turin est dotée d’une université avec internat appelée « Collège des provinces » et les étudiants piémontais ou savoyards doivent en suivre les cours alors que leurs prédéces¬seurs avaient la liberté de s’inscrire dans les gran¬des universités italiennes. Ainsi, saint François de Sales étudia-t-il à Padoue. Au-delà du droit romain et du droit canon, les droits civil, administratif et pénal sont simplifiés du fait que le despote éclairé de Sardaigne a édicté un Code fort précis et impératif, alors que les juridictions françaises se noient dans les diverses coutumes. Les « royales constitutions », publiées en 1723, règlent dans leur premier livre les problèmes de la religion et du culte. On est gallican en ce sens que les évêques ne sont nommés que sur proposition du roi. Le catholicisme est seul reconnu. Dans leurs autres livres, les « royales constitutions » traitent de la compétence et des devoirs des magistrats comme des fonctionnaires, de la procédure, des droits féodaux, des justices seigneuriales, des mines, routes, forêts, douanes et enfin gabelles, lesquelles sont établies non d’après les foyers, ainsi qu’en France, mais plus équitablement selon les biens.
La discipline du Collège des provinces est aussi tendue que celle d’une caserne. Joseph de Maistre continue à accumuler rapidement les connaissances. En 1771, le voici licencié et, l’année suivante, à dix-neuf ans, docteur. Il revient alors à Chambéry pour effectuer un stage de deux ans dans les bureaux de « l’avocat des pauvres », chargé de surveiller l’assistance judiciaire. Cette remarquable institution d’État assure aux plus misérables la possibilité de plaider pour la défense de leurs droits.
Comme il achevait ce stage, sa mère mourut, le 21 juillet 1774, à l’âge de quarante-six ans, sans doute de la rougeole qu’elle avait contractée en allant voir et soigner Xavier atteint de cette maladie chez M. le curé de la Bauche où il était en pension. Sa sœur qui l’avait accompagnée dans ce voyage, mourut huit jours après elle. Quatre mois avant, elle avait réglé le détail de ses funérailles auxquelles ne devait assister que la « confrérie de Sainte-Élizabeth ».
À lire les lettres par lesquelles François Xavier Maistre apprend à son second fils, Nicolas, alors of¬ficier d’infanterie à Pignerol et à sa fille aînée qui est à Novalaise, le deuil qui l’éprouve, on est frappé par le ton de soumission totale à la Providence. Beaucoup de gens parlent de la volonté de Dieu, mais bien peu accordent leur vie à ce gouvernement souve¬rain de toutes choses. Ce « providentialisme » paternel se retrouvera plus tard, et combien magnifié, sous la plume du polémiste, face à la Révolution.


Entrée dans la magistrature

Cette même année 1774, tandis que François Xavier Maistre accède à la seconde présidence du sénat, son fils Joseph entre dans la magistrature. Il est le plus jeune des magistrats royaux et on conçoit qu’il en manifeste quelque fierté. Il a vingt et un ans. Il vient de remporter en même temps un autre succès dont il ne parle pas : il a été élu grand orateur de la maîtresse loge des « Trois Mortiers » à Chambéry, tandis que le comte Salteur de la Serraz accédait au grade de « premier surveillant ».
Fils d’un premier président au sénat de Savoie, Salteur est l’intime ami de Joseph de Maistre. Avec un troisième étudiant, le chevalier Roze, ils forment un groupe très uni et c’est ensemble, sans doute, qu’ils ont été initiés à la franc-maçonnerie. Nous ignorons tout des premiers motifs qui ont poussé de Maistre vers cette société, comme des personnages qui l’y ont introduit. Peut-être tout simplement a-t-il obéi à l’ambition. La loge de Turin compte parmi ses membres le prince héritier et de nombreux dignitaires de la cour. Les dames de l’aristocratie se groupent en des loges parallèles tout comme les officiers en des fra¬ternités militaires. Un futur sénateur ne peut être en meilleure compagnie. Sans doute, la franc-maçonnerie a-t-elle été condamnée par le Saint-Siège, en 1738 et en 1751, mais les « bulles pontificales » n’ont pas été enregistrées par le royaume de Sardaigne et restent sans effet sur son territoire. Dans l’esprit gallican, de l’époque, l’évêque de Rome jouissait d’une autorité fort restreinte. Ce sentiment fut renforcé en 1773, par l’ordre de dissolution des jésuites. La confrérie de l’Assomption à laquelle appartenait Joseph de Maistre et que dirigeaient les pères fut dispersée. L’ingratitude du pape envers ses plus fidèles serviteurs achevait de déconsidérer ses décrets. Ainsi trou¬vait-on dans la franc-maçonnerie des catholiques fervents et même des ecclésiastiques. La loge des « Trois Mortiers » de Turin dépendait de la « grande maîtresse loge de Chambéry ». Elle avait été fondée par Joseph François de Bellegarde, marquis des Marches, gentilhomme de la Chambre de Sa Majesté. Il tenait ses pouvoirs de Londres. Les « Trois Mortiers » étaient donc d’obédience anglaise. À Chambéry, on comptait quelque cent vingt cotisants, nobles pour la plupart, complétés par des fonctionnaires, des médecins et des avocats.
Tout jeune encore, Joseph de Maistre possédait donc déjà une tribune et un auditoire influent. Son passage dans la franc-maçonnerie a exercé une influence déterminante sur toute sa pensée. Malgré son souci d’orthodoxie catholique, il y a acquis une connaissance approfondie des doctrines ésotériques, théosophiques et illuministes. Il a essayé aussi d’agir, sur les événements et les idées, par les loges, avant de lutter à visage découvert, et c’est pour un convent qu’il a rédigé le premier document où sa personnalité s’impose. Enfin, il a été, par les sociétés secrètes, précocement informé des grands mouvements d’idées qui traversaient l’Europe et, tout provincial encore, il s’est accoutumé à embrasser du regard les vastes horizons internationaux. Ceux qui, alors, le regardaient vivre n’étaient frappés que de sa surprenante aptitude au travail, de la régularité de ses habitudes. « Il avait, nous dit Sainte-Beuve, une table ou un fauteuil tour¬nant : on lui servait à dîner sans que souvent il lâchât le livre, puis, le dîner dépêché, il faisait demi-tour et continuait le travail interrompu. N’oublions pas, comme trait bien essentiel, qu’à quelque heure et dans quelque circonstance qu’une personne de sa famille entrât, elle le trouvait toujours heureux du dérangement ou plutôt non pas même dérangé, mais bon, affec¬tueux et souriant. » Nous savons aujourd’hui (ce qu’ont ignoré les siens puis, pendant de longues années, ceux qui ont essayé de dessiner son vrai visage) que cette existence extérieure se doublait d’une vie clandestine et qu’il a vécu intensément l’aventure maçonnique. Pour éclairer celle-ci, force nous est de jeter un long coup d’œil en arrière.


La maçonnerie au XVIIIe siècle

Que fut exactement la maçonnerie au XVIIIe siècle ? La réponse à une telle question apparaît ex¬trêmement complexe dès les premières images qu’elle évoque et où se coudoient des aventuriers tels que Cagliostro, Casanova, Saint-Germain, Mesmer, avec de purs mystiques à la Willermoz, à la Saint-Martin. Selon les années, selon les pays, fluctuent profondément non seulement les rites, le pittoresque des attributs, des grades, des titres, mais aussi les idées, le message fondamental des sociétés sœurs et rivales, si bien que les systèmes les plus opposés des positions radicalement ennemies s’abritent sous les mêmes emblèmes.
Créée en 1740, la loge des « Trois Mortiers », à Chambéry, la plus ancienne et « la mère de toutes les loges de province », se rattachait à Londres et représentait la maçonnerie orthodoxe officielle.
Les loges anglaises ou de rite bleu avaient reçu leur organisation à Londres de 1717 à 1725. Elles étaient moins une société secrète au sens propre de ce mot qu’une fédération de clubs dont les membres possédaient des signes de reconnaissance soigneusement cachés aux profanes et célébraient des cérémonies con¬nues des seuls initiés… Le mystère qui enveloppait ces assemblées excitait la curiosité des amateurs d’inconnu et l’humanitarisme sentimental dont elles faisaient profession attirait les « cœurs sensibles » qui, dès cette époque, commençaient à battre d’une façon désordonnée. Le culte de la fraternité était célébré surtout par des phrases et par des banquets copieusement arrosés.
Il y avait, dans les loges anglaises, trois grades : apprenti, compagnon, maître, en partie imités des degrés usités dans les corporations médiévales, en partie enrichis d’additions dont l’origine et la signification sont restées assez obscures.
Le grade de maître, notamment, rappelait une légende, forgée de toutes pièces, qui racontait le meur¬tre d’Hiram, architecte du temple de Salomon, assassi¬né par trois compagnons rebelles et la découverte de son cadavre par les maîtres envoyés à sa recherche. La cérémonie de réception à ce grade mettait en scène ce récit apocryphe.
Quand le rite bleu pénétra en France grâce à l’anglomanie qui sévissait à Paris, les Français ajoutèrent d’autres grades « chevaleresques » qui assimilaient la franc-maçonnerie aux anciens ordres de chevalerie et dont les titulaires, nobles ou bourgeois, s’attri¬buaient en loge les plus hautes dignités de la société civile, et se paraient de belles décorations.
Les rites anglais et français pénétrèrent en Allemagne vers 1737. Le prince héritier de Prusse, futur Frédéric II, fut initié à Brunswick en 1738 par une délégation de la loge de Hambourg. Les loges allemandes qui se multiplièrent sous l’influence française, laquelle avait tant de force dans les mœurs et la littérature d’alors, furent fondées et peuplées par des nobles, sauf à Hambourg et Francfort. Frédéric II et les princes allemands qui suivaient son exemple paraissaient avec leurs grades dans les loges et les protégeaient. À la fin de la guerre de Sept Ans (1756-1763), appartenir à la franc-maçonnerie était une preuve de haute naissance.
En 1760, un officier français fait prisonnier à Rosbach, le marquis Gabriel de Lernais, créa, dans la loge « les Trois Globes » de Berlin, un chapitre nouveau de quatre hauts grades de chevalerie, appelé « chapitre de Clermont », du nom du comte de Clermont, grand maître de la franc-maçonnerie française.
Cependant, le fonds rationaliste et libéral de la franc-maçonnerie anglaise devait paraître extrêmement plat à des esprits allemands épris de mystère, agi¬tés par de vagues rêveries préromantiques. Si bien que l’initiation s’enrichit très vite d’un mélange fabuleux plein de résonances anciennes. Le goût des sciences qui marquait le siècle avait ramené l’attention sur les travaux des vieux alchimistes. Les « souffleurs » avaient rallumé leurs fourneaux. On reparlait des « rose-croix » et du « grand œuvre ». Les symboles maçonniques se confondaient avec les hié¬roglyphes alchimiques. Comme l’ordre des « Templiers » avait été suspecté jadis de devoir ses prodigieuses richesses à la transmutation de l’or, on se déclara héritier du « Temple ».
Or, autant qu’à ses connaissances sublimes, à sa richesse, à la vertu de ses adeptes, le Temple avait dû sa puissance à une organisation rigoureuse et secrète. Après la ruine de l’ordre par Philippe le Bel, les survivants s’étaient dispersés. Baudouin, neveu de Jacques Molay, le dernier grand maître, avait emporté les papiers et le trésor. Bon nombre de chevaliers avaient trouvé refuge en Écosse. On créa donc un grade important et nouveau : celui de « maître écossais » et on insinua peu à peu qu’une organisation hiérarchique de « supérieurs inconnus » couvrait toutes les loges, pour aboutir à un petit groupe, peut-être même à une tête unique dont on ne révélait point l’identité. Cet admirable édifice, plein de couleurs et de poésie, représenta l’apport original et diffus des loges allemandes. Mais il fut encore enrichi par des initiatives décidées.
Ainsi le baron de Hundt, conseiller intime de l’Électeur de Saxe et de l’impératrice Marie-Thérèse, gros propriétaire foncier dans la Haute-Lusace, entreprit en 1764 de perfectionner le système. Son but principal était de réunir les fonds nécessaires pour racheter les biens ayant autrefois appartenu aux « templiers » et dont les revenus seraient attribués aux membres du nouvel ordre.
De plus, il révéla à une assemblée de maçons que les Stuarts étaient les supérieurs inconnus de la franc-maçonnerie, et qu’à Paris il avait rencontré le prétendant, chef des jacobites écossais.
L’assemblée demeura réticente devant cette révélation et décida de laisser la question en suspens. Mais le premier point l’intéressa fort. Elle décida aussitôt de réformer la franc-maçonnerie bleue et de rédiger des rituels. Le nouvel ordre Templier serait nommé de la « Stricte Observance » pour indiquer qu’une discipline militaire allait régner dans ses rangs. Le rite anglais, jugé désormais corrompu et dégénéré, était désigné comme de « Late Observance ». Ces décisions furent englobées sous le vocable de « réforme écossaise ». On divisa l’Europe en neuf provinces, chacune de quatre diocèses et, pour la plus grande joie des promus, les chevaliers de tous grades furent dotés d’un nom latin, d’une devise et d’un blason.
Lors de sa réception, le candidat était revêtu successivement de toutes les pièces d’une armure et recevait à genoux les coups de plat d’épée sur les épaules. Mais la grande force de la « Stricte Observance » à ses débuts fut de poursuivre un but précis. Rejetant de la légende templière toute allusion aux sciences occultes, elle dirigeait l’attention de ses frères sur des objets plus pratiques et faisait luire à leurs yeux des avantages matériels qui ne pouvaient manquer de les séduire.
L’ordre envisagea de fonder une puissante société anonyme qui aurait, comme la Compagnie hollandaise des Indes, possédé de grandes richesses foncières. Ainsi les appellations désuètes de prieu¬rés, commanderies, préfectures auraient recouvert des domaines fort réels, acquis à beaux deniers comp¬tants et assurant aux initiés revenus et prébendes. Malheureusement, ce beau plan, économique et chevaleresque, échoua. On se rabattit donc sur le mythe et l’histoire. On reparla de « l’art royal » qui, bien avant les « templiers », avait procuré au roi Salomon des richesses immenses. Un certain regret se mêlait, sans doute, à ces évocations et la méfiance se ré¬veillait. Hundt n’ayant pu prouver que les Stuarts étaient bien les « supérieurs inconnus » fut déposé en 1775.
À un convent de la « Stricte Observance » qui se tint à Wiesbaden en août 1776, un certain baron de Gugomas, conseiller du gouvernement à Rastadt et membre de la loge templière de Cassel, raconta dans une circulaire que les moines catholiques et le pape étaient les vrais dépositaires des plus profonds secrets et qu’ils les lui avaient fait connaître : le véritable « ordre des Templiers » existait encore, mais il ne comprenait plus que quelques membres isolés qui travaillaient au « grand œuvre » ; trois d’entre eux résidaient auprès du Saint-Siège ; et lui-même, Gugomas, après un triple noviciat physique, moral et intellectuel, avait été fait chevalier par un « grand prêtre » délégué du Saint-Siège.
Ces extravagances rencontrèrent d’abord quelque scepticisme. Puis, à la réflexion, certains francs-maçons protestants en vinrent à se demander, avec in¬quiétude, s’ils n’étaient pas les dupes et les instruments inconscients des jésuites. Comment être sûrs que des chefs inconnus n’existaient pas et surtout qu’ils n’étaient pas catholiques ? Les jésuites, trom¬pant toute vigilance, n’avaient-ils pas affermi leur pouvoir en passant à la clandestinité ? On trouve ici à sa source une des innombrables légendes qu’a fait naître le secret autour de la franc-maçonnerie.
Un fait bien plus grave se produisit alors. Un pasteur initié, le franc-maçon Starck, prétendant vendre fort cher au « grand maître » certains parchemins mystérieux, fut éconduit et se vengea par une brochure dans laquelle il révélait au public l’histoire, l’or¬ganisation, les listes de membres de la « Stricte Ob¬servance », attaquant les chefs et laissant planer sur les buts de la société des suspicions graves. Une certaine panique s’ensuivit. Dans le but de dissiper toutes les incertitudes, le chef suprême décida, par circulaire du 12 septembre 1780, de convoquer un « convent général ».
Maistre dans la « Stricte Observance »

Ici apparaît Joseph de Maistre avec un « mémoire », admirable dans sa forme et d’une netteté de pensée qui dissipe d’un coup tant de brumes accumulées, tant d’équivoques et d’obscurités vo¬lontairement entretenues. Mais par quelles longues voies notre magistrat savoisien a-t-il été amené à s’adresser à « Son Altesse Sérénissime » Mgr le duc de Brunswick, à l’appeler son très cher « frère », et à lui soumettre un plan de réforme en douze points ? Il nous faut, pour l’expliquer, reprendre à son introduction en France la « Stricte Observance » et préciser la place que de Maistre y avait déjà prise. La « réforme écossaise » pénétra en France par Strasbourg qui reconstitua la « province de Bourgogne » et par Lyon qui devint le centre de la « province d’Auvergne ». Dans cette dernière ville, un riche marchand de soie du nom de Jean-Baptiste Willermoz acquit une grande influence par son inlassable activité et l’intense propagande qu’il faisait à ses idées. Sa pensée n’avait rien d’original ; il en avait emprunté l’es¬sentiel à un personnage mystérieux, juif d’origine, converti au catholicisme, venu peut-être du Portugal : Martinez de Pasqually. Auréolé d’une réputation de mage et de magicien, celui-ci prétendait communiquer avec Dieu par l’intermédiaire d’Adam et proposait à ses disciples des exercices qui rappelaient le yoga, avec position spéciale des membres, longues périodes de prière, évocation des esprits ou génies astraux. Martinez connut un grand succès dans la région de Bordeaux où Willermoz se rendit pour recueillir son enseignement en même temps qu’un jeune officier du régiment de Foix : Claude de Saint-Martin. Ces deux disciples suivirent le Portugais lorsqu’il créa dans la franc-maçonnerie une sorte d’Église ou d’ordre in¬térieur qu’il appela : « chevaliers élus Coens de l’Univers ». Puis Martinez disparut et on apprit qu’il était allé mourir à Saint-Domingue. Claude de Saint-Martin reprit ses théories, les débarrassa de leur formalisme, des invocations magiques, et constitua un corps de doctrine mystique d’une haute et pure qualité. Willermoz avait introduit « l’ordre des Coens » à Lyon et était devenu le chef d’un « rite bleu » déjà pénétré de martinisme lorsque la « réforme écossaise » fut apportée par un certain baron Weiler, représentant de Hundt. Ce propagandiste ardent préten¬dait avoir été armé chevalier du Temple à Rome, en 1743, par Lord Raleigh, dans l’église d’un couvent en présence de deux bénédictins. Il conquit Willermoz qui entraîna toute sa loge, et on tint de nombreuses séances pour initier les francs-maçons aux divers grades des « templiers ».
Cependant, Joseph de Maistre cumulait les titres dans la loge des « Trois Mortiers ». Grand orateur, substitut des généraux, il s’occupait des intérêts de ses francs-maçons et écrivait à Londres pour se plaindre des empiétements de Turin. Dans le fond de son cœur, il était cependant déçu et prêt à se détacher d’un mouvement qui, sous le secret de solennelles formules, lui était apparu parfaitement vide. Il jugeait la maçonnerie anglaise comme « un enfantillage », une occasion de banquets et de réu¬nions mondaines qui ne convenaient pas du tout à ses goûts. Et ses absences s’étaient multipliées à tel point qu’on lui avait envoyé une députation pour savoir s’il désirait être rayé des listes. C’est assez dire combien il était préparé à accueil¬lir un renouvellement. Or, voici qu’apparaît à Cham¬béry un lieutenant du fameux Hundt, l’Allemand Schubert, qui introduit la « réforme écossaise » et fonde une nouvelle loge : « la Parfaite Sincérité. » Joseph de Maistre abandonne alors le « rite anglais ». Quinze de ses frères le suivent. Les « Trois Mortiers » protestent avec véhémence, accusent les dissidents de céder à un bas intérêt (ce qui est une allusion au plan économique de Hundt) et vont se plaindre au « Grand Orient de France ». Vain tapage ! Les attraits de la « Stricte Observance » sont trop vifs ! Le mystère se renouvelle avec l’initiation templière. Salteur de la Serraz va suivre son ami. Le baron Weiler préside une séance ou l’on distribue les grades. Willermoz installe un chapitre de onze membres. La Serraz devient « préfet », Maistre « procureur ». On délimite l’étendue de la « préfecture ». On fixe à sept le nombre des « commanderies ». En séance, le « préfet » porte une cotte d’armes en fin cuir blanc doublé de taffetas rouge ; il revêt par-dessus le pallium de laine blanche à manches longues, blasonné d’une croix rouge. Son épée pend à un large ceinturon. Une ample chlamyde, à traîne agrafée au cou, accentue sa prestance, sans compter une croix rouge d’émail mise en cravate, et des bottes éperonnées.
Nullement ébloui par cet apparat, Joseph de Maistre n’attendra pas longtemps avant de poser des questions lourdes d’un gros bon sens : « Qu’est-ce qu’un chevalier créé aux bougies dans le fond d’un appartement et dont la dignité s’évapore dès qu’on ouvre la porte ? » Alors se prépare un « convent des Gaules » qui prendra des décisions fondamentales.
Cette assemblée des « provinces de Bourgogne et d’Auvergne » se tint en effet à Lyon du 25 novembre au 10 décembre 1778. La « Sincérité », par crainte de la police sarde, n’envoya pas de délégué mais se tint en relation régulière avec Willermoz dont cette réunion marqua le triomphe. En fait, la « Stricte Observance française » adhérait à travers le marchand de soie, chancelier de la province d’Auvergne, au martinisme. On ne reniait pas pour autant la fi¬liation templière qui fournissait plutôt les éléments du décor. Mais il était révélé l’existence d’une classe spéciale, à recrutement limité, astreinte à de nouveaux serments et qui se consa¬crerait à l’étude de vérités éternelles et cachées. Ses membres, les « profès », occupaient le « dernier gra¬de en France du régime rectifié » et le fruit de leurs travaux ne serait communiqué qu’à un petit nombre, à ceux qui auraient tenté déjà de soulever un coin du voile. Le collège des « profès » comptait à Chambéry quatre membres qui firent le voyage de Lyon « pour s’instruire à la source ». Ils reçurent des noms latins : de Maistre devint Josephus a Floribus, Salteur a Cane. Il se peut que de Maistre, déjà « chevalier de la Cité sainte », ait cumulé en outre le titre d’« élu Cohen » et ait été ainsi affilié comme membre actif du rite martiniste. Après une longue attente et bien des déceptions, voici qu’enfin al¬lait lui être proposé ce qu’il attendait : une somme d’idées, un enrichissement de connaissances, peut-¬être une doctrine inconnue. Hélas ! celle-ci lui pa¬rut d’abord plutôt évanescente. La vérité venait de Lyon.
Une lettre de J.-B. Willermoz, très longue et d’une fine écriture, datée du 2 juillet 1779, nous apprend que dans ce mois Joseph de Maistre reçut, à Chambéry, des documents maçonniques. Ils lui furent apportés et remis en main propre par un personnage considérable, le prévôt des marchands, Gaspard Guillaume de Savaron, préfet du « collège métropolitain des chevaliers grands profès ».
Ce message ultra-secret contenait un exemplaire « des instructions des grands profès et des statuts » ainsi que « le cahier de rituel » et de « l’instruction du noviciat ». Joseph de Maistre avait autorisation de les copier. Sa copie devait être ensuite certifiée conforme à l’original par les « grands profès » de Lyon.
Pour découvrir le sens des documents reçus, il fallait admettre du fond du cœur le dogme de l’existence de Dieu, de la spiritualité et de l’immortalité de l’homme. Il était recommandé une lec¬ture réfléchie et réitérée des récentes instructions secrètes et surtout de la dernière qui « ne contient pas un seul mot qui n’ait besoin d’être médité avec la plus grande attention ».
À peine reçus ces documents, Joseph de Maistre se mit avec zèle à les analyser. Au fur et à mesure qu’il avançait dans son étude, le nombre de ses objections augmentait et il ne les dissimula pas. Ainsi s’établit une bien curieuse correspondance entre les « supérieurs » lyonnais et ce « frère » savoisien qui, s’acharnant à comprendre, refusait de se payer de mots. En vain l’exhortait-on à se persuader de la vérité contenue dans les mandements reçus. « C’est le cœur qui décide et non la raison. La démonstration acquise par les efforts de l’esprit ne donnera jamais le sentiment, et le sentiment, au contraire peut conduire à la conviction de l’esprit », vaticine Willermoz. De Maistre demande des preuves et sa force logique est soutenue parfois d’une ironie sous-jacente qui a le don de blesser au vif les pontifes. On convient à la fin que les doutes du « profès » de Chambéry sont assez graves pour justifier une entrevue. Maistre propose une rencontre aux Échelles mais les Lyonnais éludent ce projet. Pour endoctriner à loisir le rétif, on l’invite à venir passer une semaine dans les loges lyonnaises. Son exemple risque en effet d’être contagieux : « Je vous trouve d’autant plus à plaindre dans cet état, sermonne Savaron, que je vous vois destitué de tout secours ; vos amis, par la confiance qu’ils ont en vous, ne vous en procurent aucun et, par une suite de cette même confiance, vos propres doutes viennent augmenter les leurs, de sorte que vous vous nuisez sans compensation satisfaisante. »
À travers ces pesantes formules transparaît la prudence d’un homme accoutumé à la psychologie des sectes. Willermoz et Savaron incarnent l’aspect pratique, extérieur, organique de la maçonnerie. Ils s’enferment dans un mesquin esprit de chapelle. Joseph de Maistre, avec ce mélange d’enthousiasme et de logique, de ferveur et d’analyse qui caractériseront toute son œuvre, va d’emblée à l’essentiel. Sur le plan des croyances comme dans le domaine de l’action, nous allons mesurer la dif¬férence de carrure entre ces hommes.
Des Lyonnais, le « profès » reçoit d’abord l’enseignement de Pasqually : Dieu est un, triple et quadruple, selon que l’on considère sa puissance et sa nature. Le monde physique a été créé après la révolte des esprits pour être la prison des pervers. La matière est d’essence trinaire, formée par la combinaison des trois éléments : sel, soufre et mer¬cure. Toute matière se résorbera finalement, amenant la disparition de tous les êtres du monde minéral, végétal et animal. Tous les êtres sont des esprits répartis en quatre classes, de plus en plus éloignées du centre divin selon que leur mission est plus temporelle et leur forme plus matérielle. Willermoz complète ces principes abscons par quel¬ques notions martinistes mais il est surtout attiré par les spéculations cabalistiques sur les nombres, par la symbolique maçonnique relative au temple de Salomon et par l’évocation des esprits astraux¬. On tombe avec lui promptement de la métaphysique dans l’occultisme. Plus tard, d’ailleurs, il se pas¬sionnera pour Mesmer, les fluides, le magnétisme, le somnambulisme.
Joseph de Maistre n’ignore pas ces expériences et ces évocations d’un monde intermédiaire entre les démons et les anges. Mais il s’en détourne, non sans en signaler les dangers. Quant au message des théosophes, il ne semble pas le prendre au sérieux. « Tout ce qu’ils disaient de vrai, écrira-t-il, n’é¬tait que le catéchisme recouvert de mots étranges. » Il aura beaucoup plus de respect pour Saint-Martin et pour la « voix intime » préconisée par ce dernier, accordant une importance essentielle à la « prière ». Il s’avancera durant des années dans cette recherche, à travers Swedenborg, Jakob Böhme, et la floraison surprenante d’écrits mystiques qui fait une contrepartie active à l’Encyclopédie. Dans l’immédiat, il observe avec attention, il réfléchit sur les dogmes obscurs dont on dispute dans les loges, et mène de véritables enquêtes sur les affirmations dont on se contente hâtivement. Quand on affirme que la franc-maçonnerie a repris le contenu des mystères d’Éleusis et de Memphis, il interroge tous les savants anglais, al¬lemands, français qui ont traité de cette question. Ainsi, lorsqu’en 1780 arrive à la « Parfaite Sincérité » la circulaire du prince de Brunswick, on peut ima¬giner que le cœur lui saute. Qui mieux que lui sau¬ra répondre aux questions posées dans ce document ? Nous avons relaté les événements qui avaient plongé dans une véritable anarchie la « Stricte Observance » en Allemagne (dont le dernier fut la trahison du pasteur Starck) et à la suite desquels les francs-maçons, méditant en leur particulier, devaient être amenés fatalement à s’interroger sur le fond même des pro¬blèmes : pourquoi se réunissaient-ils ? Quelle était la fin véritable et précise de leur société ? Enfin, d’où venait-elle ? Pour y trouver de pertinentes ré¬ponses, un convent général était convoqué à Wilhemsbad sous la présidence de Ferdinand de Brunswick-Lunebourg, oncle du vaincu de Valmy qui, brouillé avec Frédéric II, s’était retiré sur ses terres et consacrait ses aristocratiques loisirs à la maçonnerie. La « Parfaite Sincérité » envoya une motion collective. Mais le « grand profès », « chevalier de la Cité sainte » initié aux plus hauts secrets, était autrement qualifié pour saisir la portée générale du débat. Et d’un élan, avec une passion et une chaleur que reflète le mou¬vement du style, il rédigea un « Mémoire ». « En général, y peut-on lire, on désirerait bien vivement voir disparaître tous les mots qui ne signifient pas des choses. » Et d’appliquer aussitôt ce principe. Le bon sens, la simple logique soutiennent l’argumentation qui percute, frappe, rebondit et fait éclater en éclairs les évidences. Les « Supérieurs inconnus », l’origine templière, Éleusis et Memphis s’écroulent comme des châteaux de cartes, s’évanouissent comme des illusions. Que reste-il ? Une forme qu’il faut remplir, une matrice où peut germer un ordre nouveau. Il faut rebâtir. Intrépidement, le frère a Floribus s’en charge. Le futur diplomate, le politique et le philosophe se laissent entrevoir ici. De la structure purement extérieure des loges, il changera très peu. Les cérémonies, le serment, certaines complaisances flatteuses, les actes col¬lectifs de bienfaisance, il en sait le prix. Tout cela forme un cadre à l’intérieur duquel il enferme les vérités fondamentales, Dieu, l’âme, la vie fu¬ture, sans exclusion des autres vérités religieuses. Le premier grade se contentera de ces vérités simples. Qu’on lui accorde encore, si l’on veut, quelques lu¬mières sur la morale et la politique élémentaires. Mais au-delà ? Quel but peuvent bien s’assigner des hommes sages rassemblés en un corps solidaire ? Le bon sens répond : ou religieux ou laïc. Dans le se¬cond cas, une action collective débouche obligatoirement sur la politique. Éclairer les princes, cor¬respondre avec les agents du pouvoir, favoriser la justice, fort bien. Mais l’ordre est international et l’auteur entrevoit vite comment il peut dominer les États, comment le serment fait au prince peut devenir incompatible avec celui du franc-maçon. Il faut donc poser une limite à ce dernier. Quant au but religieux, quel peut-il être pour une société qui, fraternellement, réunit des membres de diverses confessions ? Sinon de chercher ce qui les rapproche, restant admise la foi en la révélation du Christ. Maistre insiste aussi sur l’interprétation symbolique des « Écritures ». Sans doute escompte-t-il que les voies de l’« illuminisme » conduisant à l’amour faciliteront un retour à l’Unité.
Sur le plan religieux, la plus grande sur¬prise est de découvrir chez le futur auteur du Pape un gallicanisme qui va jusqu’à l’outrance. Et nous remarquerons au passage combien la pensée qu’on croit la plus systématique demeure liée aux circonstances et à l’histoire, combien les idées d’un homme sont dans l’étroite dépendance de sa vie. Joseph de Maistre commence par combattre la hiérarchie ec¬clésiastique qu’il exaltera plus tard. Il souhaite que la maçonnerie reprenne le rêve de Bossuet, Leibniz et bien d’autres, réalisant la fusion de toutes les sectes chrétiennes dans une sorte de gallica¬nisme rénové. Les loges deviendraient le lieu de rencontre des catholiques, protestants et orthodoxes, loin du contrôle des autorités de Rome, Genève ou Saint-Pétersbourg. Or, ces vues qui nous paraissent subversives aujourd’hui, alors que, précisément, grâce à l’influence maistrienne, l’ultramontanisme a triomphé, étaient alors officiellement admises dans les États du roi de Sardaigne. Le sénat de Chambéry était gallican. Chargé de veiller à l’unité religieuse, il réprimait avec vigilance le prosélytisme des pasteurs de Genève qui empié¬taient volontiers au-delà de leurs frontières. Les sénateurs avaient pouvoir de censure sur les écrits théologiques et appelaient à leur barre les ecclésias¬tiques délinquants. L’application des bulles romaines était soumise à leur enregistrement. Le père de notre écrivain était, il est vrai, fort ami des jésuites et de sympathie ultramontaine. Mais, en 1773, le fai¬ble Clément XIV, peut-être par crainte de perdre Avignon, avait condamné la Compagnie de Jésus et, par là, aux yeux de beaucoup, s’était déshonoré.
Si l’on remarque que 1773 est précisément l’année où Joseph de Maistre s’est affilié à la maçonnerie, il est permis de supposer que cette in¬juste sanction contre ses anciens maîtres ne fut pas étrangère à sa décision.
Le « Mémoire » au duc de Brunswick atteste en tout cas chez son auteur âgé alors de vingt-neuf ans une somme immense de connaissances dans tous les ordres, une profonde réflexion, et un don d’é¬crivain. En une matière où l’amphigouri et l’obs¬curité semblaient de règle, le style s’impose, net, vif, tranchant, avec ces ellipses et ces rac¬courcis que les polémiques et le besoin de convain¬cre multiplieront dans les écrits futurs. L’ouvrage passa pourtant presque inaperçu et le plan de réfor¬me qu’il offrait ne fut point discuté. En effet, le vrai débat se situait à un niveau plus élémentaire, car l’aménagement maistrien présupposait une foi religieuse. Or, la lutte s’ouvrit vite entre les rationalistes dont le champion fut Bode, ami de Lessing, et le clan des déistes, martinistes, pié¬tistes de Silésie. « Chacun, écrira plus tard de Maistre, s’en retourna avec ses préjugés. » Mis en minorité, les amis de Bode se séparèrent pour re¬joindre les « Illuminés de Bavière », matérialistes et antireligieux. Le convent général, loin de résoudre les questions litigieuses, « avait trouvé le moyen de détruire tout ce qui donnait à la Stricte Observance quelque consistance ». Par une de ces contradictions habituelles aux assemblées, on renonçait à se dire héritiers du « Temple », mais on conservait l’appareil militaire et chevaleresque. La « réforme écossaise » allait vers sa décomposition. La tentative de Joseph de Maistre se soldait par un échec. Toutefois, entre les pages de son brillant « Mémoire », il avait glissé des espoirs plus personnels et qui se trouvaient également trompés. En effet, il supportait avec impatience l’étroitesse de sa vie provinciale et la monotonie de ses fonctions. S’il se plongeait avec une sombre ardeur dans des études historiques, philosophiques, théologiques, scientifiques, tout en suivant avec attention le mouvement des idées en France et en Angleterre, c’était par goût sans doute, poussé par cette faim de savoir qu’il ne devait jamais rassasier, mais aussi pour oublier l’amertume de se voir confiné dans une place médiocre. Car l’évidence s’imposait : il n’avançait pas. Son père avait parcouru une brillante carrière, et depuis deux ans venait d’être promu par son roi « comte sans fief ». Le titre était héréditaire et la descendance du sénateur François Xavier Maistre en¬trait désormais dans l’ordre de la noblesse. Mais Joseph n’en paraissait pas moins oublié par la cour de Turin. Aux heures de découragement, il rêvait d’éva¬sion, de quelque emploi où pourraient se déployer ses vastes connaissances et ses qualités comprimées par la routine. Pourquoi, par exemple, ne deviendrait¬-il pas le conseiller de quelque important personna¬ge ? Pourquoi n’accéderait-il pas à un bel emploi civil dans quelque cour allemande, tout comme les Bellegarde y avaient conquis de hauts grades mili¬taires ? C’est avec ces arrière-pensées qu’il avait offert son ouvrage au duc de Brunswick dans une dédicace apprêtée et flagorneuse, espérant en retour une faveur marquée, une recommandation précieuse. Il avait bravé un réel danger en correspondant ainsi avec un prince étranger, car la police sarde surveillait les courriers et appliquait de rudes sanctions. Risques vainement courus, espérances trompées : il apparaissait certain, désormais, que l’aîné des Maistre n’irait pas en Allemagne.
Une nouvelle tentation de fuir se présenta à lui l’année suivante avec un héritage. Par testa¬ment, un frère de sa mère, Jean François Demotz, archiprêtre et curé de Champdor, l’institua son lé¬gataire universel et lui laissa, dans la commune de Talissieu en Bugey, une maison de maître en bon état, avec caves, cuisine, rez-de-chaussée, deux chambres au-dessus et quatre cabinets ; le tout accompagné de dix-huit journaux de terres, seize sétérées de prés, quatre-vingt-six ouvrées de vigne, avec cellier et pressoir. Plus sept journaux de bois, de vignobles et de terres qui étaient affermés depuis 1778 pour deux cent quatre-vingts livres par an, prix du bail. Ces biens furent évalués dix ans plus tard à quatre-vingt-sept mille neuf cents livres. Le bon oncle de Talissieu demandait à son neveu d’unir dans son blason les armes des Demotz aux siennes. Notre substitut savoisien possédait dé¬sormais des terres dans une province devenue française par le traité de Lyon en 1601, ce qui le ren¬dait, sinon sujet, du moins ressortissant du roi de France auquel il payait l’impôt. Ce partage des intérêts suscita en lui comme un dédoublement de conscience. Puisque la monarchie sarde récompensait mal ses services, le roi de France ne serait-il pas un maître plus éclairé ? Et le voici aussitôt qui étudie de près le droit administratif français dont relève son nouvel avoir. On le verra suivre dans sa « Correspondance » le parti des réformes, Turgot, Necker, et blâmer la tyrannie et l’arbitraire des bureaux de Versailles. Il songera même à se lan¬cer dans la carrière des lettres à Paris. Causeur étincelant, polémiste-né, il eût pu y trouver une réussite à la Rivarol.
Joseph de Maistre fait alors partie de cette génération de jeunes gens encore inconnus et qui se préparent dans la médiocrité de leur vie provin¬ciale aux prodigieux événements qui mûrissent. Quel bouillonnement d’idées, quelle puissance de travail, quel élan ! Mais ce qui déjà le distingue de tant d’autres qui dogmatiseront autour des écha¬fauds, c’est l’absence d’orgueil.
« Dans mon état, ce qu’on fait est un minimum, comparé à ce qu’on voudrait faire. Tous les jours, je me lève avec mille projets ; la scribomanie me possède, je me sens la tête et quelquefois le cœur gonflés, mais je ne puis rien achever et pour ainsi dire rien entreprendre. Je trouve le soir que le devoir a pris tout mon temps. Il faut s’endormir comme la veille sans avoir pu suivre aucune de mes vues. Sans doute, vous vous formez une idée bien claire de ce tourment : le besoin de produire sans aucune explosion possible. Il y a de quoi crever. Jugez de la fermentation. C’est tout juste la machine à Papin. Quelquefois, pour me tranquilliser, je pense (sincèrement, sur mon honneur) que ces espèces d’inspiration qui m’agitent comme une py¬thonisse ne sont que des illusions, des sottes bouf¬fées du pauvre orgueil humain, et que si j’avais toute ma liberté, il n’en résulterait, à ma honte, qu’un ridiculus mus.
« D’autres fois, j’ai beau m’exhorter aussi bien que je puis à la raison, à la modestie, à la tranquillité, une certaine force, un certain gaz indéfinissable m’enlève, malgré moi, comme un bal¬lon. Je me perds dans les nues avec monsieur de l’Empyrée. Je voudrais faire, je voudrais, je ne sais, ma foi, pas trop ce que je voudrais. Peut-être cependant que les circonstances me feront vou¬loir, à la fin, une seule chose. Tiraillé d’un côté par la philosophie, de l’autre, par les lois, je crois que je m’échapperai par la diagonale. »
En attendant, il trace le sillon le plus droit. Ignorant tout de son activité maçonne et des désirs secrets dont s’alimente son imagination, ses proches le croient acharné seulement à sa lente carrière, et ils se sont réjouis, en 1780, lorsqu’il a été nommé substitut de l’avocat général fiscal près le sénat de Chambéry. Son chef, un certain Adami, piémontais, l’a chargé de la justice pénale, et là encore, dans l’exercice de sa fonction, notre magistrat doit dissimuler ses sentiments profonds. Car l’exercice du droit véritable, tel qu’il l’en¬tend, est faussé par une réglementation arbitraire. Victor-Amédée III, grand admirateur de Frédéric II et de la discipline prussienne, joue les adjudants, caracole à la tête de ses troupes, prend grand plai¬sir aux manœuvres, aux grandes revues. Il n’a ja¬mais assez de soldats à former en carrés bien que son petit État jouisse d’une paix garantie par les solides alliances de l’Autriche et de la France. Le militaire a pris le pas sur tous les fonctionnaires. Les « commandants de place » et « majors » exercent les pouvoirs de police. À la moindre infraction, les civils sont arrêtés sans jugement, humiliés, voire bâtonnés comme de simples soldats. Alors que la loi exige « pour une simple condamnation à trois mois de prison la présence de cinq juges consommés », n’importe quel blanc-bec frais échappé de l’académie militaire de Turin a licence d’incarcérer et de punir. Aussi, notre « substitut », indigné, en vient à rêver d’habeas corpus et à se pencher sur la ju¬risprudence anglaise. Il motive avec un soin par¬ticulier ses décisions. La besogne ne lui manque pas puisqu’on le voit en deux ans fournir plus de trente fois des conclusions. Il est contraint d’as¬sister à douze exécutions par pendaison et quatre¬ par la roue, à la fois comme représentant du sénat et comme membre de la « confrérie des Pénitents noirs ».
Son activité juridique déborde d’ailleurs vite ses attributions et embrasse les sujets les plus divers. Il multiplie les « mémoires » avec cette sorte de fièvre qui soutiendra plus tard les grandes « œuvres » et qui, provisoirement, s’alimente de questions fiscales, de droit criminel, civil ou administratif. En contrepartie de cette prodigieuse besogne in¬tellectuelle, on est surpris de le voir déployer une activité physique qui entretient sa robuste santé. Vrai montagnard, endurci au froid comme à la fatigue, il accomplit en toutes saisons de lon¬gues marches. Il lui arrive de parcourir plus de soixante kilomètres en un jour. Il aime la nage, la chasse autant que les randonnées à pied et à cheval dans lesquelles il entraîne souvent ses amis, car il est lié intimement à quelques garçons de son âge : d’abord Salteur de la Serraz et le chevalier Roze qui ont été initiés à la franc-maçonnerie en même temps que lui à Turin, et le comte Henri Costa de Beauregard qui sera le plus près de son cœur. Celui-ci est un peu son aîné. Héritier d’un grand nom, il a d’abord étudié la peinture à Paris, puis a servi dans l’armée pendant cinq ans et donné sa démission en 1776 pour vivre sur ses terres. Nous les retrou¬verons à la veille de la Révolution plongés dans des discussions passionnées, opposés d’abord puis réunis dans l’interprétation des événements drama¬tiques qui secoueront la France avant d’ébranler et d’abattre la monarchie sarde. Outre ces attache¬ments virils, il nous faut bien soupçonner dans l’âme ardente de notre substitut des sentiments plus tendres, encore que de Maistre ait été toujours fort avare de confidences sur son intimité. Autant Henri Beyle fut attentif à noter tout ce qu’il éprouvait, chaque fluctuation de son cœur mobile, voire ses moins glorieuses aventures physiques, pour utiliser ses observations en une inlassable étude des passions, autant de Maistre, absorbé dans des spéculations philosophiques, a pris soin d’effacer les traces de sa personnalité secrète, refusant d’avance cette familiarité qui nous attache si fort à des individus égocentriques comme un Stendhal ou un Benjamin Constant. Il est probable, cependant, qu’au cours des années que nous venons d’évoquer, quelques beaux regards aient parfois troublé notre laborieux magistrat, et qu’il ait lui aussi connu l’alternance des velléités d’ambition et des rê¬veries amoureuses. Trente ans plus tard, dans une de ses lettres, nous retrouverons comme une cendre encore chaude l’aveu d’une idylle qu’il vécut autour de sa vingt-cinquième année. Il venait d’être promu « s

urnuméraire de l’avocat fiscal » et cet avancement aiguisait son goût de paraître, de se pousser.
Ainsi lui revint en mémoire un parent un peu délaissé : Jacques Pauliani, son cousin germain, célibataire bien renté qui vivait à Nice. Encouragé par sa fa¬mille, il se rendit donc dans cette ville afin de renouer avec cette parenté trop négligée. Pauliani l’accueillit bien et l’introduisit auprès de ses relations. Ainsi fut-il présenté à une certaine comtesse de Saint-Barthélemy qui avait une fille de vingt et un ans. Il revint souvent. La jeune personne se nommait Appolonie. On en fut vite à de doux échanges, à de petits mots convenus, naïvement mystérieux, et les prénoms se muèrent en diminu¬tifs.
En 1806, écrivant à Pauliani et se souvenant de ces jeux dont l’évocation l’attendrissait encore, il sollicite de celle qu’il n’aura rencontrée qu’une saison un petit signe, un rappel discret. « Priez-la, dit-il, d’écrire de sa main “Poulon” dans votre lettre. » À peine formulée, la demande lui paraît trop osée. Il l’avoue, mais il n’y renonce qu’à regret. Nous ne savons rien des circonstances qui mirent fin à ces doux colloques niçois. Mais l’année suivante, Joseph de Maistre commença à fréquenter chez M. de Morand et ne tarda pas à entre¬prendre, auprès de sa fille, une cour assidue qui devait durer sept ans sans qu’on n’opposât le moindre obstacle à cette longue liaison. L’hiver 1785-1786, le soupirant devint fort mondain. Il fré¬quenta le théâtre, soupa avec des actrices de passa¬ge, dont Mlle Saint-Val qui donnait à Cham¬béry plusieurs représentations de tragédie. Il fut pour cent louis un des souscripteurs de la journée anglaise qu’organisa le riche marquis d’Yenne et qui marqua une date dans la chronique locale : soixante-cinq invités, le thé, dîner à cinq heures et le soir un grand bal. Toutes ces libertés se ter¬minèrent par son mariage au cours des vacances ju¬diciaires de 1786.
Françoise Marguerite de Morand, la jeune épousée, avait vingt-sept ans. Outre un riche trous¬seau, elle recevait en dot vingt-deux mille livres. Aux félicitations de son ami Costa, Maistre répondit par une longue lettre où l’on perçoit comme un écho de la Nouvelle Héloïse. Notre gentilhomme savoisien n’avait certes rien d’un « roué ». « Je suis la première et l’unique inclination de ma femme. C’est un grand bien qu’il ne faut pas laisser échapper. Mon occu¬pation de tous les instants sera d’imaginer tous les moyens possibles de me rendre agréable et né¬cessaire à ma compagne, afin d’avoir tous les jours devant mes yeux un être heureux par moi. Si quelque chose ressemble à ce que l’on peut imaginer du ciel, c’est cela. »
Le jeune ménage s’installa dans l’immeuble que le président Maistre venait d’acquérir place Saint-Léger. Il donnait au midi sur un jardin, près des remparts, et sur les arbres de la Porte Reine. Joseph subit alors l’heureuse influence de sa femme. Autant il se gênait peu pour dire sa pensée, autant celle que ses amies dénommaient « Mme Prudence » « n’affirmait avant midi que le soleil fût levé, de peur de se compromettre ». Elle lui répétait sans cesse : « Mon cher ami, tu ne fais attention à rien, tu crois que personne ne pense à mal. Moi, je sais, on m’a dit, j’ai deviné, je prévois, je t’avertis… » Au lieu de se cabrer, il était incité à tourner les obstacles qui ralentissaient sa car¬rière. Ainsi, en avril 1787, le trouvons-nous à Turin, cependant qu’à Chambéry nul ne doute de sa prochaine promotion de sénateur. Il fait sa cour aux puissants, se cherche des protecteurs, et, pour vaincre la fièvre de l’incertitude, se livre à un intense travail de recherches et de rédaction, composant un « mémoire » sur la « vénalité des charges », un autre « sur le rôle des Parlements en France » où l’on relève de sournoises critiques contre la gé¬rontocratie des conseillers. « La chose publique ne peut absolument pas se passer de l’activité de la jeunesse. » Et de regretter le temps de Victor-Amédée II qui n’avait pas craint de nommer procureur général, à vingt-huit ans, l’oncle de notre impatient substitut.


Sénateur à Chambéry

Enfin, le 13 juin 1788, tant d’efforts trouvent leur prix. Joseph de Maistre revient à Chambéry en qualité de « sénateur ». Peut-être, comme l’affirme E. M. Cioran, « sans la Révolution qui, en l’arrachant à ses habitudes, en le brisant, l’éveilla aux grands problèmes, il eût mené à Chambéry une vie de bon père de famille et de bon franc-maçon et continué à mêler à son catholicisme, à son royalisme, à son martinisme, ce rien de phraséologie rousseauiste qui dépare ses premiers é¬crits ». Mais un esprit nouveau agitait déjà les sociétés secrètes. Sous le vocable des « Sept Amis » une filiale du « Grand Orient de France » s’était fon¬dée. La loge des « Trois Mortiers » de rite anglais, jalouse de son autorité de « grande maîtresse loge », interdisait à ses membres toutes relations avec ces nouveaux frères. Il y eut des altercations jusque dans les cafés de la ville entre les factions ri¬vales. Au contraire, la « Parfaite Sincérité », à laquelle appartenait le nouveau sénateur, envoya des délégations. On se rendait visite, on se rece¬vait. Joseph de Maistre, fidèle aux principes qu’il avait posés dans son « Mémoire au duc de Brunswick », tentait d’établir les règles d’une action commune. Il est remarquable, tandis qu’on le représente souvent comme un pur théoricien, de le voir ici mépriser les vains systèmes et la métaphysique « bonne pour amuser les écoles et les cafés », pour prôner une « politique » qui est la science des faits. Cette vue, audacieuse pour son siècle et que reprendra Auguste Comte, l’amène à conseiller aux francs-maçons une connaissance approfondie « de leur pa¬trie, de ce qu’elle possède et de ce qui lui manque, des causes de détresse et des moyens de régénération ». Quel paradoxe que ce Maistre réaliste attaquant Mon¬tesquieu théoricien ! À ses yeux, les Constitutions ne valent rien sans les hommes. Les mots dissimulent sou¬vent l’enchaînement des causes profondes. Notre « grand profès » vient aux « Sept Amis » rechercher des informa¬tions sur l’état réel de la France. Il en aura besoin car aux frontières de Savoie mûrissent des événements graves.

source : http://www.editionsdufelin.com/

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