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Hauts Grades

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Schibboleth

17 Avril 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #Planches

 Pour se reconnaître les F.M .disposent de signes, de mots et d’attouchements. Parmi les paroles secrètes on distingue devises, acclamations, mots sacrés et mots de passe.
Au grade d’A. correspondent un signe, un attouchement, une marche et un mot sacré. A celui de C. on bénéficie d’un nouveau signe, d’un attouchement différent se divisant en deux séquences, d’une marche plus complète en deux temps et de deux mots : un mot sacré (qui est le pendant de celui d’A. puisqu’il correspond à la colonne située en face) et un mot de passe, le premier dans la M.

La planche qui m’a été confiée s’attache à ce dernier.
Pour ce faire nous aborderons successivement le rituel de passage au grade de C. pour situer dans quel contexte le mot de passe est communiqué, puis nous examinerons les images symboliques qu’il recouvre avant de nous intéresser à ses origines historiques et de conclure sur l’importance de la forme s’y rapportant.

I. RECEPTION AU GRADE DE C. ET RITUEL

Lors de la réception au grade de C., l’A. qui demande à passer de la perpendiculaire au niveau, va vivre cinq voyages au terme desquels il sera instruit des secrets du second degré par le S1. Le signe d’ordre révélé, c’est l’attouchement qui est confié : celui-ci est la demande du mot de passe de C., lequel lui sera livré à l’oreille (caractère secret du mot de passe) et conduira à un attouchement complémentaire pour obtenir le mot sacré.
Le nouveau C., bien que déjà familiarisé avec les symboles basiques de la F.M., est perturbé par la cérémonie à laquelle il vient de participer activement : que de nouvelles découvertes, que de voies ouvertes, que de chantiers offerts avec des outils qu’il ne maîtrise pas encore, que de perspectives s’ouvrant à lui ! Il faut dire qu’il vient de vivre cinq voyages plein de richesses.
Comment ne pas être épuisé après toutes ces informations divulguées que l’on tente d’appréhender ? C’est pourtant dans cet état que le nouveau F.C. va recevoir les secrets attachés à son grade. Harassé, ayant besoin de se pauser pour assimiler les principes qui viennent de lui être inculqués, il va devoir pourtant prêter attention aux révélations que va lui faire le S1, après qu’il ait prêté son obligation par un nouveau serment.

 

source : www.ledifice.net



Le C. en herbe, se voit alors détenteur de nouveaux codes et symboles qu’il va tenter d’enregistrer et de reproduire. Sa tête explose, ses neurones saturent et c’est à ce moment que le mot de passe de C. lui est confié !
Ce mot de passe est << SCHIBBOLETH >>.

Le F.C. qui vous parle écoute ce mot hermétique sans l’entendre et encore moins le comprendre. Il pense avoir perçu le nom familier d’une plante servant de condiment : “Ciboulette” et s’interroge sur la recette de cuisine qui l’attend. Puis lui revient en mémoire une chansonnette de son enfance avec un refrain du style : “Il était un petit homme, ciboulette, cacahuète”. Il reste perplexe pour ne pas dire abasourdi : ce vocable lui est totalement étranger, il ne saurait le traduire ou l’épeler et encore moins l’écrire... L’instruction se poursuivra sans qu’il ait pu assimiler cette notion de base et c’est dans ces conditions qu’il se retrouvera placé en tête du 1er rang de la colonne du midi, suite à une “promotion” qu’il n’a pas vraiment perçue.
Lors de son passage au grade de C. , la signification de ce mot de passe ne lui est nullement donnée ; il lui est juste précisé que ce mot de passe est le préalable nécessaire pour échange du mot sacré.
Le rituel du grade de C. qui lui sera remis par la suite le renseignera utilement à ce sujet via les questions/réponses du Tuilage. Il découvrira ainsi que “SCHIBBOLETH” veut dire “EPI” et il apprendra que ce mot de passe de C. est représenté par un épi de blé à côté d’un cours d’eau et qu’il vise un épisode relaté par la Bible au chapitre du Livre des Juges (XII).
Ce sera, pour le nouveau C., la piste pour explorer lectures diverses en quête d’explications sur ce mot secret...
Jules Boucher, en donne la définition suivante : <<Epis (au pluriel), mot que l’on traduit par “nombreux comme les épis de blé”, ce mot signifiant également “fleuve”, servait de mot de passe aux Galaadites dans la guerre qu’ils menèrent sous Jephté contre les Ephraïmites : ceux ci ne pouvaient pas prononcer le vocable “Schin” et disaient “Sibboleth”au lieu de “Schibboleth”.>>
Il s’agit là d’une nouvelle approche : on ne vise plus un épi de blé isolé mais une multitude d’épis et la prononciation même du mot revêt une grande importance.

II. REPRESENTATIONS PHYSIQUES DU MOT

Le mot de passe désigne donc tant des épis de blé qu’un fleuve : similitudes ou contrariété entre ces deux images ?

1°) l’image du fleuve

Symbolisme lié à la possibilité universelle, à la fertilité, au renouveau de la vie et de la mort.
Les fleuves étaient, chez les Grecs, objet de cultes divinisés car mystérieux, inspirant vénération et crainte.
Dans la chine ancienne, la traversée des fleuves équivalait à un voyage au cours des saisons, visant l’alternance du yin et du yang, pour conduire à une purification fécondatrice.
Le fleuve peut représenter l’existence humaine qui s’écoule comme un cours d’eau avec la variété des désirs et sentiments, des intentions, et de leurs détours... pour mieux renaître avec les autres.
Ainsi Héraclite déclare: << Ceux qui entrent dans les mêmes fleuves reçoivent le courant des autres.>>
La descente du fleuve vers l’océan consiste en un rassemblement des eaux et conduit à l’indifférenciation et au Nirvâna ; la remontée du courant correspond au retour vers la source divine, au Principe.
On aborde bien, au travers l’image du fleuve, l’alternance entre vie et mort : mourir pour renaître, mais ici avec une notion de communauté et de partage.
Le fleuve ou cours d’eau c’est aussi un obstacle à franchir, à la fois séparation et passage entre deux territoires. C’est en le traversant qu’on passe d’une rive à l’autre. De même le mot de passe permet de franchir une étape, de découvrir de nouveaux horizons. Le mot de passe joue un rôle de pont entre deux monde qui coexistent, lien reliant des hommes s’ils se reconnaissent à travers ce mot secret qui a donc également une fonction de barrière, séparant les individus selon leur appartenance, leur croyance...
Cette réflexion peut nous amener à nous interroger sur la remarque d’Isaac Newton : “Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts”.

2) L’épi, autre image formatrice

Dans les civilisations agraires, l’épi (qu’il soit de blé comme dans les mystères d’Eleusis ou de maïs tel que chez les Indiens d’Amérique du nord) est le fils issu de la hiérogamie fondamentale Ciel/Terre (on retrouve ici les deux sphères du 4° voyage).
Fruit de cette dualité, attribut de l’été (saison des moissons), symbole de charité et d’abondance, l’épi est aussi l’emblème d’Osiris, le dieu du soleil mort et ressuscité, symbolisant ainsi, dans l’Antiquité Egyptienne, le cycle naturel de la mort et de la renaissance.

L’épi contient le grain qui meurt soit pour nourrir, soit pour germer. Dès lors l’épi peut être considéré comme symbole de croissance et de fertilité, à la fois nourriture et semence. On retrouve donc des points communs avec le fleuve et ses dérivés...
L’épi de blé, tout comme le fleuve, exprime la vie qui n’est, selon Arnaud DESJARDINS, qu’un mouvement perpétuel de changements :” la naissance de l’enfant n’est autre que la mort du bébé, la naissance de l’adolescence c’est la mort de l’enfance”.
Irène Mainguy complète la notion que semble revêtir l’épi de blé visé par ce mot de passe.
Contrairement au grenadier qui peut pousser en solitaire, l’épi de blé, deuxième symbole végétal, est le fruit d’un long travail : le C. devra lutter activement contre l’adversité afin d’atteindre la maturité nécessaire pour acquérir la force. En effet, le grain de blé, enfoui dans le sol, est semblable au récipiendaire introduit dans le cabinet de réflexion obscur. L’arbre entier est contenu dans sa graine : de sa mort de profane, l’initié va renaître avec une nouvelle promesse d’avenir fixant son âme dans la Lumière pour se perfectionner. De même, le C. se voit investi d’une nouvelle mission pour lui permettre de poursuivre son apprentissage avec le droit de s’exprimer en toute relativité.
L’épi de blé perpétue la vie... A son image, le C. devra faire croître en lui les fruits de l’initiation , par un travail intérieur de tous les instants, afin de progresser, petit à petit, étape par étape, chaque résultat obtenu n’étant que le point de départ d’un nouveau commencement, chaque phase de progression portant en elle le germe de l’évolution future.
Il convient de souligner que l’épi de blé, au singulier, est symbole d’une multitude provenant d’une unité : il est né d’un seul grain parmi de nombreux et va en générer de nombreux à son tour. C’est le cycle de la vie, du renouveau, du printemps, de la naissance, de la fécondité et on retrouve ici les symboles du fleuve ou cours d’eau.
Epi, en hébreux, se traduit par le mot “père” et Blé, en arabe, signifie “ fils de”, la fécondité impliquant donc tant le père (la semence) que la mère (en sa qualité de porteuse et nourricière).
Si les grains de grenade restent à l’intérieur du fruit, au contraire, ceux de l’épi de blé progressent avec la lumière du soleil. Ainsi le C. devra mûrir et sa maturité lui permettra de se réaliser au travers de sa recherche de la Connaissance abordée au cours des cinq voyages. Il progressera en s’ouvrant vers les autres, notamment en visitant de nouvelles loges.

Cette notion de multitude implique solidarité et fraternité entre les F.C., de même que les épis de blé poussent serrés les uns contre les autres comme pour mieux se protéger mutuellement et croître ensemble, à l’unisson.
Saint Jean nous rapporte la parole du Christ :<< En vérité, je vous le dis, si le grain de blé ne tombe en terre et ne meurt, il reste seul ; s’il meurt il porte beaucoup de fruits.>>L’apôtre Paul ne disait - il pas : <<ce que tu sèmes ne prend point vie, s’il ne meurt auparavant>>?
Le F.C. doit utiliser la marche qui lui est offerte (3 + 2) pour entrer dans l’action et faire germer les possibilités potentielles contenues en lui pour grandir tel l’épi de blé. Il importe que le C s’applique à progresser. Pour reprendre une citation d’Antoine Saint Exupéry : <<ce qui sauve c’est de faire un pas. Encore un pas. C’est toujours un nouveau pas que l’on recommence>>.


III. ORIGINES HISTORIQUES DU MOT ET PORTEE

1) La Bible, Livre des Juges (12)

Epi, en hébreu, c’est le mot de guet du camp de Jephté. Il était le fils d’une prostituée et exclu, de ce fait, du territoire de GALAAD et donc de la maison de son père par ses propres frères.
Son peuple d’origine vint le chercher lorsqu’il fut attaqué par les fils du roi AMMON, et il devint alors le capitaine des Israélites.En sa qualité de chef des anciens de GALAAD, il tenta de dialoguer en vain avec l’adversaire via des messagers. Vaillant héros il fit éprouver à ces attaquants une très grande défaite.
Lorsque la tribu d’Héphraïm se révolta, Jephté s’empara des bords du Jourdain, fleuve par lequel les “ennemis” devaient passer. Tous ceux qui se présentaient au passage et ne pouvaient ou ne savaient prononcer correctement ce mot étaient égorgés et précipités dans le fleuve.
Quand un des fuyards d’Héphraïm disait “laissez-moi passer”, il lui était demandé son origine. S’il hésitait ou niait les soldats de Galaad le mettaient à l’épreuve en lui demandant de prononcer le mot “SCHIBBOLETH” et il disait “SIBBOLETH” car il ne pouvait pas bien prononcer ce mot. Il en périt 42.000...
Ce mot de passe des Galladites permettait d’une part de reconnaître les siens, de les épargner et, d’autre part, de déceler les autres pour s’en débarrasser.

Telle est la fonction d’un mot de passe : donner la clef aux invités pour leur permettre de rejoindre ceux qui sont des leurs. On retrouve ici l’idée de sécurité, de secret, de mystère, de silence, de serment... notions au coeur même de la F.M.
Ce passage de la Bible est rapproché, par certains adeptes de la mythologie gréco-romaine, des mystères de DEMETER où l’initié à ELEUSIS devait subir allégoriquement le sort du grain de blé qui meurt en terre pour renaître sous forme d’une nouvelle plante.

2°) Portée du mot de passe de C.

Le livre historique des Juges contenu dans l’Ancien Testament de la Bible vise deux peuples parlant la même langue et donc culturellement proches ; pourtant seule une mauvaise prononciation conduisait à la vie ou à la mort...On peut aborder l’importance du mot de passe de C. sous deux angles sur la forme et au fond.

a) appréciation sur la forme

Le mot de passe de C., dans son origine, consistait à prononcer correctement le mot communiqué. Le stratagème visait à bien prononcer la consonne initiale du mot de passe, qui est une sifflante conduisant à prononcer “sibboleth” et non “schibboleth” et, par ce biais se monter sous son vrai jour, se trahir. C’est ainsi que les Ephraimites se révélaient ne pas être des hommes de Jephté. Le sésame touche donc au son émis par la personne interrogée.
Le 1er voyage du C. est celui du perfectionnement de la perception des 5 sens, qui correspondent, selon Arnaud DESJARDINS, à des ouvertures par lesquelles nous recevons toutes les perceptions, dont l’ouïe, qui se transforment en conceptions et idées. C’est en entendant parfaitement ce que l’interlocuteur dit qu’on peut comprendre la signification exacte du message transmis et qu’on peut réagir en toute connaissance de cause.
Le 3° voyage vise les Arts Libéraux et notamment le trivium des arts de la parole associant grammaire, rhétorique et logique ou dialectique.
Un mot mis à la place d’un autre, une intonation inadaptée, une vocalisation imparfaite, une ponctuation incorrecte peuvent conduire à une incompréhension entre émetteur et récepteur.
Pour dialoguer (oralement ou par écrit) et donc échanger il faut être au moins deux et tout l’art de la communication est de maîtriser ce que l’on entend faire passer comme message pour l’amener l’autre à avoir un comportement adapté en réponse.

Si l’A. doit se plier à la règle du silence pour mieux appréhender le nouveau monde s’offrant à lui, le C., doté de l’usage de la parole, se devra d’utiliser le langage avec discernement. D’où l’importance des mots employés, de la structure des phrases, de la prononciation des mots de leur vocalisation.
Bien apprendre à prononcer le juste mot est significatif de l’attention que l’on porte à autrui : adapter sa réponse à la demande, se mettre en conformité avec l’autre pour s’exprimer et être compris.
N’est-on pas proche, en ce domaine de l’attitude du F.M se mettant à l’ordre ? Sans rentrer dans la symbolique des signes, le simple fait de se mettre à l’ordre nous conduit à être à l’écoute, tous sens éveillés, dans le plus grand respect...
Le trivium des Arts de la Parole, nous apprend en outre que tout son possède en lui une énergie pour une transformation spirituelle. La musique, appartenant au quadrivium des arts Libéraux n’est- elle pas une suite harmonieuse de son rythmés ?
Pour conclure sur la forme, on observera que les M. disent parfois peut-être la même chose que les profanes, certes, mais ils le disent autrement...

b) Observations quant au fond

De cet épisode de la bible une leçon se dégage : le savoir ne suffit pas ; il faut aussi être imprégné de la connaissance s’y rapportant. L’écrivain le plus talentueux pourra tenter de décrire une fraise: il pourra décrire sa forme, sa texture, sa couleur, son odeur, sa saveur et pourtant il ne saura communiquer au lecteur la sensation si particulière du plaisir à goûter un tel fruit. Ainsi, lire une multiplicité d’ouvrages sur la maternité ne procurera jamais à une femme les sensations connues lorsqu’elle porte en elle son enfant et lui donne la vie.

De même une approche purement théorique, intellectuelle, littéraire de la F.M. ne permettra jamais à un profane de devenir un vrai M. au sens noble du terme.Il ne pourra pas tirer les bénéfices de son ou de ses savoirs sur ce thème. En effet il n’aura jamais senti, ressenti les émotions liées à la vie maçonnique. Il n’aura pas vécu les instants de grâce d’une initiation, l’intensité d’une élévation, la chaleur d’une chaîne d’union, la communion intense partagée en nos tenues. Il saura mais ne comprendra pas la signification profonde de nos mystères et la Lumière restera, à ses yeux, voilée.Ainsi on peut connaître le mot de passe et pourtant être rejeté !

Un autre aspect intéressant, me semble-t-il, de cette histoire biblique est le rôle du mot de passe : il permet d’être identifié, reconnu comme ayant la qualité d’appartenance à un groupe.
Ainsi on ne se proclame pas être F.M. mais on est reconnu comme tel par ses frères via les signes, mots et attouchements. On ne naît pas F.M., on n’est pas ipso facto et à vie F.M. parce-qu’on a été admis : on le devient par l’initiation et on le demeure par son comportement de tous les instants...
Si la planche soumise est compréhensible aux F. présents, c’est que le C qui présente le fruit de ses travaux aura a su ordonner ses idées et les retranscrire un langage clair pour ses pairs conformément à l’enseignement du 5° voyage auquel il a été invité.
Ne lui reste plus qu’à faire place à la musique de tous les temps, celle qui nous permet de communier avec l’harmonie des sphères du 4° voyage pour atteindre la Sagesse, je veux parler de la symphonie du Silence.

J’ai dit.

P\ V\

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Macbénach : Voyage en Orient (Gérard de Nerval)

16 Avril 2012 , Rédigé par Gérard de Nerval Publié dans #fondements bibliques de la FM

 

(...) Le temps était bas, et le soleil, en pâlissant, avait vu la nuit sur la terre. Au bruit des manteaux sonnant l'appel sur les timbres d'airain, Adoniram, s'arrachant à ses pensées, traversa la foule des ouvriers rassemblés ; et pour présider à la paye il pénétra dans le temple, dont il entrouvrit la porte orientale, se plaçant lui-même au pied de la colonne Jakin.

Des torches allumées sous le péristyle pétillaient en recevant quelques gouttes d'une pluie tiède, aux caresses de laquelle les ouvriers haletants offraient gaiement leur poitrine.

La foule était nombreuse ; et Adoniram, outre les comptables, avait à sa disposition des distributeurs préposés aux divers ordres. La séparation des trois degrés hiérarchiques s'opérait par la vertu d'un mot d'ordre qui remplaçait, en cette circonstance, les signes manuels dont l'échange aurait pris trop de temps. Puis le salaire était livré sur l'énoncé du mot de passe.

Le mot d'ordre des apprentis avait été précédemment JAKIN, nom d'une des colonnes de bronze ; le mot d'ordre des autres compagnons, BOOZ, nom de l'autre pilier ; le mot des maîtres JÉOVAH.

Classés par catégories et rangés à la file, les ouvriers se présentaient aux comptoirs, devant les intendants, présidés par Adoniram qui leur touchait la main, et à l'oreille de qui ils disaient un mot à voix basse. Pour ce dernier jour, le mot de passe avait été changé. L'apprenti disait TUBALKAÏN ; le compagnon, SCHIBBOLETH ; et le maître, GIBLIM.

Peu à peu la foule s'éclaircit, l'enceinte devint déserte, et les derniers solliciteurs s'étant retirés, l'on reconnut que tout le monde ne s'était pas présenté, car il restait encore de l'argent dans la caisse.

"Demain, dit Adoniram, vous ferez des appels afin de savoir s'il y a des ouvriers malades, ou si la mort en a visité quelques-uns."

Dès que chacun fut éloigné, Adoniram vigilant et zélé jusqu'au dernier jour, prit, suivant sa coutume, une lampe pour aller faire la ronde dans les ateliers déserts et dans les divers quartiers du temple, afin de s'assurer de l'exécution de ses ordres et de l'extinction des feux. Ses pas résonnaient tristement sur les dalles : une fois encore il contempla ses oeuvres, et s'arrêta longtemps devant un groupe de chérubins ailés, dernier travail du jeune Benoni.

"Cher enfant !" murmura-t-il avec un soupir.

Ce pèlerinage accompli, Adoniram se retrouva dans la grande salle du temple. Les ténèbres épaissies autour de sa lampe se déroulaient en volutes rougeâtres, marquant les hautes nervures des voûtes, et les parois de la salle, d'où l'on sortait par trois portes regardant le septentrion, le couchant et l'orient.

La première, celle du nord, était réservée au peuple ; la seconde livrait passage au roi et à ses guerriers ; la porte de l'Orient était celle des lévites ; les colonnes d'airain, Jakin et Booz, se distinguaient à l'extérieur de la troisième.

Avant de sortir par la porte de l'occident, la plus rapprochée de lui, Adoniram jeta la vue sur le fond ténébreux de la salle, et son imagination frappée des statues nombreuses qu'il venait de contempler évoque dans les ombres le fantôme de Tubal-Kaïn. Son oeil fixe essaya de percer les ténèbres ; mais la chimère grandit en s'effaçant, atteignit les combles du temple et s'évanouit dans les profondeurs des murs, comme l'ombre portée d'un homme éclairé par un flambeau qui s'éloigne. Un cri plaintif sembla résonner sous les voûtes.

Alors Adoniram se détourna s'apprêtant à sortir. Soudain une forme humaine se détacha du pilastre, et d'un ton farouche lui dit :

"Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres."

Adoniram était sans armes ; objet du respect de tous, habitué à commander d'un signe, il ne songeait pas même à défendre sa personne sacrée.

"Malheureux ! répond-il en reconnaissant le compagnon Méthousaël, éloigne-toi ! Tu seras reçu parmi les maîtres quand la trahison et le crime seront honorés ! Fuis avec tes complices avant que la justice de Soliman atteigne vos têtes."

Méthousaël l'entend, et lève d'un bras vigoureux son marteau, qui retombe avec fracas sur le crâne d'Adoniram. L'artiste chancelle étourdi, par un mouvement instinctif, il cherche une issue à la seconde porte, celle du Septentrion. Là se trouvait le Syrien Phanor, qui lui dit :

"Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres !

- Tu n'as pas sept années de campagne ! répliqua d'une voix éteinte Adoniram.

- Le mot de passe !

- Jamais !"

Phanor, le maçon, lui enfonça son ciseau dans le flanc ; mais il ne put redoubler, car l'architecte du temple, réveillé par la douleur, vola comme un trait jusqu'à la porte d'Orient, pour échapper à ses assassins.

C'est là qu'Amrou le Phénicien, compagnon parmi les charpentiers, l'attendait pour lui crier à son tour :

"Si tu veux passer, livre-moi le mot de passe des maîtres.

- Ce n'est pas ainsi que je l'ai gagné, articula avec peine Adoniram épuisé ; demande-le à celui qui t'envoie."

Comme il s'efforçait de s'ouvrir un passage, Amrou lui plongea la pointe de son compas dans le coeur.

C'est en ce moment que l'orage éclata, signalé par un grand coup de tonnerre.

Adoniram était gisant sur le pavé, et son corps couvrait trois dalles. A ses pieds s'étaient réunis les meurtriers, se tenant par la main.

"Cet homme était grand, murmura Phanor.

-Il n'occupera pas dans la tombe un plus vaste espace que toi, dit Amrou.

- Que son sang retombe sur Soliman Ben-Daoud !

- Gémissons sur nous-mêmes, répliqua Méthousaël, nous possédons le secret du roi. Anéantissons la preuve du meurtre ; la pluie tombe ; la nuit est sans clarté ; Éblis nous protège. Entraînons ces restes loin de la ville, et confions-les à la terre."

Ils enveloppèrent donc le corps dans un long tablier de peau blanche, et, le soulevant dans leurs bras, ils descendirent sans bruit au bord du Cédron, se dirigeant vers un tertre solitaire situé au-delà du chemin de Béthanie. Comme ils y arrivaient, troublés et le frisson dans le coeur, ils se virent tout à coup en présence d'une escorte de cavaliers. Le crime est craintif, ils s'arrêterent ; les gens qui fuient sont timides... et c'est alors que la reine de Saba passa en silence devant des assassins épouvantés qui traînaient les restes de son époux Adoniram.

Ceux-ci allèrent plus loin et creusèrent un trou dans la terre qui recouvrit le corps de l'artiste. Après quoi Méthousaël, arrachant une jeune tige d'accacia, la planta dans le sol fraîchement labouré sous lequel reposait la victime.

Pendant ce temps-là, Balkis fuyait à travers les vallées ; la foudre déchirait les cieux, et Soliman dormait.

Sa plaie était plus cruelle, car il devait se réveiller. (...) le bruit du meurtre d'Adoniram s'étant répandu, le peuple soulevé demanda justice, et le roi ordonna que neuf maîtres justifiassent de la mort de l'artiste, en retrouvant son corps.

Il s'était passé dix-sept jours : les perquisitions aux alentours du temple avaient été stériles, et les maîtres parcouraient en vain les campagnes. L'un d'eux, accablé par la chaleur, ayant voulu, pour gravir plus aisément, s'accrocher à un rameau d'acacia d'où venait de s'envoler un oiseau brillant et inconnu, fut surpris de s'apercevoir que l'arbuste entier cédait sous sa main, et ne tenait point à la terre. Elle était récemment fouillée, et le maître étonné appela ses compagnons.

Aussitôt les neuf creusèrent avec leurs ongles et constatèrent la forme d'une fosse.

Alors l'un d'eux dit à ses frères :

"Les coupables sont peut-être des félons qui auront voulu arracher à Adoniram le mot de passe des maîtres. De crainte qu'ils n'y soient parvenus, ne serait-il pas prudent de le changer?

- Quel mot adopterons-nous ? objecta un autre.

- Si nous retrouvons là notre maître, repartit un troisième, la première parole qui sera prononcée par l'un de nous servira de mot de passe ; elle éternisera le souvenir de crime et du serment que nous faisons ici de le venger, nous et nos enfants, sur ses meurtriers, et leur postérité la plus reculée."

Le serment fut juré ; leurs mains s'unirent sur la fosse, et ils se reprirent à fouiller avec ardeur.

Le cadavre ayant été reconnu, un des maîtres le prit par un doigt, et la peau lui resta à la main ; il en fut de même pour un second ; un troisième le saisit par le poignet de la manière dont les maîtres en usent envers le compagnon, et la peau se sépara encore ; sur quoi il s'écria : MAKBÉNACH, qui signifie : LA CHAIR QUITTE LES OS.

Sur-le-champ ils convinrent que ce mot serait dorénavant le mot de maître et le cri de ralliement des vengeurs d'Adoniram, et la justice de Dieu a voulu que ce mot ait, durant des siècles, ameuté les peuples contre la lignée des rois.

Phanor, Amrou et Méthousaël avaient pris la fuite ; mais reconnus pour de faux frères, ils périrent de la main des ouvriers, dans les États de Maaca, roi du pays de Geth, où ils se cachaient sous les noms de Sterkin, d'Oterfut et de Hoben.

Néanmoins, les corporations, par une inspiration secrète, continuèrent toujours à poursuivre leur vengeance déçue, sur Abiram, ou le meurtrier... Et la postérité d'Adoniram resta sacrée pour eux ; car longtemps après ils juraient encore par les fils de la veuve, ainsi désignaient-ils les descendants d'Adoniram et de la reine de Saba.

Source : http://lesarchivesdesalilus.hautetfort.com/

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Phaleg

15 Avril 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #histoire de la FM

Ce nom donné aux Apprentis du Rite Rectifié actuellement, et qui leur sert de mot de reconnaissance, a tout un symbolisme, et toute une histoire, que nous résumons ici.
Selon le Dictionnaire de la Bible, le mot Phaleg implique une idée de division et de séparation. Par ailleurs, Phaleg est le nom d'un ancêtre d'Abram, qui deviendra plus tard Abraham.
Jean de Tourniac, dans « Vie et Perspectives de la F.-M. Traditionnelle »
rappelle que le nom donné aux Apprentis, au 1er grade partout, et en France
jusqu'au 5 Mai 1785, était Tubalcaïn. Après cette date, le Directoire
d'Auvergne, responsable de cette décision, eut à subir des critiques et
questions sur ce choix, et les Loges allemandes en particulier n'acceptèrent pas ce changement. Si, en France, le mot fut accepté, après récriminations de certains, le Grand Orient ne s'émut cependant pas. Mais, si on accepte ce mot il
faut savoir qu'il n'a été sanctionné, admis, par aucune autorité maçonnique
légiférante depuis 1785 : il fut « admis pour le Rite Rectifié, par les autres
Rites, sans décision » (cf Le Forestier, la F.M. templière et occultiste. pp.
797, 798, 799, 802, et la Revue Le Symbolisme n°337, de 1966, article signé
Ostabat. Lire aussi la conférence du Dr Schnetzler : « L'Agent inconnu et le Rite Rectifié », dans la revue Villard de Honnecourt de 1976, Tome XII).
Ce sont ces travaux que nous résumerons d'abord ici, avant d'y ajouter nos recherches personnelles.
L'idée de « séparation » est rapportée à la sortie du monde profane, mais J. Tourniac signale que la racine hébraïque Phe-lamed, qui a donné le nom de Phaleg, a donné aussi le mot « phaleg » signifiant « noble », car distingué du reste des hommes, d'où « élu », car « mis en dessous ». On retrouve ici l'idée «
d'élection du milieu du monde » de l'Évangile de Jean (17.6), nous rappelle J. Tourniac (p167 de Vie et Perspectives …).
En Genèse X-25, il est écrit que Phaleg reçut ce nom car « c'est de son temps que la terre fut partagée ». Ici on revient au sens de « séparation » et non d'élection, et on applique l'idée de scission à la glèbe. Ce partage évoque, dans l'esprit traditionnel juif, une idée malsaine, celle d'un recensement, procédé condamné dans Samuel. Pourtant le partage en question n'impliquait aucun recensement, qui aurait été impensable à l'époque. Il ne s'agissait que de la séparation des trois fils de Noé, et de leurs destins, prophétisés au chapitre IX de la Genèse (v.25 à 29). Il n'est donc pas question d'un partage spatial et socio-politique, plus ou moins égalitaire, comme on l'entendrait maintenant, à propos d'un héritage, par exemple. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Phaleg appartient à la race de Sem, race bénie par IAHVE, à l'exclusion de la race de Cham, d'où est issu Nemrod, qui a donné Tubalcaïn. Le nom de ce dernier, qui, par les aventures de la race de Cham, se rattache à l'empire de Babel, est en rapport, selon la Jewish Encyclopedy, avec l'art des métaux, et avec armes magiques.
Pour le manuscrit Dumfries n° 4, le nom de Tubalcaïn découle de la racine « BLL » signifiant « violation de l'ordre, union abominable, confusion des langues, , Phaleg descend d'une race bénie, et il demeurait, avec son frère, sur « la Montagne d'Orient » (Genèse X-30).
C'est pour ces raisons positives, et d'autres négatives, envers Tubalcaïn, et quelques autres plus secrètes, que Willermoz rejeta, poussé par la chanoinesse de Remiremont, Mademoiselle de Vallière, le nom de Tubalcaïn, et donna aux Apprentis celui de Phaleg, pour le Rite Rectifié. Mademoiselle de Vallière était une « mystique » au sens psychiatrique du terme. Willermoz s'en aperçut à temps, et rompit tout rapport avec celle qu'il avait cru une mystique inspirée au bon sens du terme. Mais le nom de Phaleg, qui se défend bien, comme on l'a vu, resta. Il avait permis de refuser l'entrée des temples à des Frères d'autres Rites trop suspects d'accueillir des « maçons » de l'organisation de Cagliostro, ceux qui, justement, se livraient à une magie alchimique que le nom de Tubalcaïn
ne rappelait que trop bien. De plus, dans une logique un peu simple, mais qui avait pour elle l'apparence, il ne convenait pas de donner à des Apprentis le nom d'un travailleur des métaux, puisqu'on les leur faisait quitter. Cet argument de Willermoz ne valait que sur l'apparence, car, comme le lui écrivit le Prince de Hesse, Tubalcaïn ne travaillait que sur d'autres métaux (symboliques) différents de ceux qu'il fallait, en effet, rejeter d'abord.Charles de Hesse donna donc un accord de principe, mais nuancé, et très intéressant (Charles de Hesse, après la mort de Ferdinand de Brunswick en 1792, devint le chef suprême des rites Willermoziens agréés à Willemsbad).
Mais le rejet du mot Tubalcaïn peut se constater, en Maçonnerie, dans des
cérémonies qui n'appartiennent pas au Rite Rectifié. Ce qui prouve que
Mademoiselle de Vallière n'avait pas été si mal inspirée en faisant rejeter ce nom. Nous lisons en effet dans le rite du Grade Noachite, dit aussi de Chevalier Prussien (21° degré du R.E.A.A.), l'histoire de Zorobabel, dont le nom signifie « aversion de Babel ». Ce rite implique le rejet d'une filiation à partir de  Tubalcaïn (cf. J. Tourniac, « Vie et perspectives… » p. 170). Et Phaleg apparaît, avec un beau et noble rôle au 32° grade du R.E.A.A. nous dit J. Tourniac (id. p. 174).
Revenons à Phaleg pour noter les curieuses étapes d'une irrégulière décroissance de la durée de la vie des ancêtres d'Abram.
Sem a vécu 100 ans avant d'engendrer Arpacead et mourut 500 ans après, soit 600 ans au total Arpacead 35 ans avant d'engendrer Scehah et mourut 403 ans après, soit 438 ans  au total Scehah 30 ans avant d'engendrer Heber et mourut 403 ans après, soit 433 ans au total  Heber 34 ans avant d'engendrer Phaleg et mourut 430 ans après, soit 464 ans au total
Phaleg 30 ans avant d'engendrer Rehu et mourut 209 ans après, soit 239 ans au total
Rehu 32 ans avant d'engendrer Serug et mourut 207 ans après, soit 239 ans au total Serug 30 ans avant d'engendrer Nacor et mourut 200 ans après, soit 230 ans au   total Nacor 29 ans avant d'engendrer Taré et mourut 119 ans après, soit 148 ans au total Taré 70 ans avant d'engendrer Abram et mourut 250 ans après, soit 320 ans au total

René Guenon ayant signalé que des noms propres peuvent cacher des organisations initiatiques, on peut se demander si tel n'est pas le cas et si ces nombres ne signifient pas les durées d'organismes initiatiques successifs. Cette «explication », à considérer, n'exclut aucune autre, qu'on pourrait trouver dans la Kabbale numérique par exemple.
Puisque Phaleg « vécut » 239 ans, il eut le temps de s'atteler à des travaux de longue durée. Aussi, une tradition maçonnique en fait-elle le constructeur de la Tour de Babel (ce qui est peu honorable) et le précurseur, ainsi, du constructeur du Temple de Salomon (ce qui est bien). Ce rituel, de 1774, déclare que cet ouvrage de Phaleg, la Tour de Babel, fut, de sa part, celui de l'orgueil. On retrouverait des allusions à cela dans le Grade de Noachite, 21° du R.E.A.A., déjà cité. Le rituel de 1774 signale que Phaleg, ce constructeur d'une tour « de la prétention à l'universalisme » et de « l'orgueil personnel »,s'est enfin un jour abaissé devant Dieu, et en a reçu son pardon à cause de son repentir. Rappelons enfin que du point de vue sémantique, le mot Phaleg évoque les arts agricoles, et non la vie nomade, dont le type est le chasseur Nemrod, ancêtre de Tubalcaïn, nous l'avons dit plus haut. Ayant ainsi condensé aussi brièvement que possible les travaux des commentateurs maçons de nous connus, nous avons fait quelques investigations dans la tradition religieuse chrétienne, plus spécifiquement catholique. Les résultats sont chrétien, car il présente
la tradition primordiale et générale de toute l'humanité (cf. René Guénon, « Le Roi du Monde »; et, du point de vue orthodoxe, Serge Boulgakof, le grand théologien de l'orthodoxie, dans « Paraclet », pp.229-230, éd. Aubier : pour catholicisme romain, lire Jean Danielou « Théologie du Judéo-christianisme », pp.25 à 27; et enfin citons, du « Mystère de l'Avent », du même auteur, ces mots
: « la religion de Melchisédech s'étend à l'humanité tout entière », « le
sacerdoce de Melchisédech est le sacrifice de tout homme, qui est prêtre de la création », … « le sacrifice de Melchisédech peut être offert en tous lieux, par toute la terre » … « En Israël le culte divin deviendra le propre d'une tribu particulière, celle de Lévy, ce qui amènera à détruire dans toutes les nations l'ancien culte cananéen de Melchisédech, qui est proscrit (Deut. XII-2); au contraire, en mettant Melchisédech au-dessus d'Abraham », on peut dire « qu'il est certain qu'à bien des égards le culte chrétien ressemble plus au culte (cananéen) de Melchisédech, qu'au culte kévitique » pp.60 à 66). Citons également le travail de G. Bardy, connu seulement des spécialistes. On le trouve dans deux articles de la Revue Biblique (1926, p496et ses. et 1927 p.24 et ss., éd. Gavalda, 10 rue Bonaparte, Paris).
G Bardy rapporte ceci :vselon Eutychus : la filiation de Noé à Melchisédech est celle-ci : Noé - Sem - Arphaxad - Caïnan - Salek - Heber - Phaleg, dont le fils est Melchisédech. Ce Melchisédech portait des vêtements de peau et une ceinture de cuir. Revenons à Phaleg : alors que, pour la tradition juive, Melchisédech semble n'être qu'un fils de Sem, dont le culte devait être détruit, pour les « annales d'Eutychus » la filiation, qui explique tout notre exposé précédent, passe aussi par SEM, mais après lui, par Phaleg qui est le père de Melchisédech.
Or on sait que Melchisédech est dit sans père. Donc Phaleg n'est pas un père charnel.
Ceci bien compris voici ce que les « annales d'Eutychus » ajoutent : Sem reçut de l'Ange l'ordre de retirer de l'Arche d'Alliance le corps d'Adam mort. Sem, le « grand-père », part donc, avec Melchisédech, son « petit-fils », avec l'accord de Phaleg « père » de Melchisédech. Sem et Melchisédech doivent enterrer Adam au milieu de la terre. Sem entre, de nuit, dans l'Arche. Il en retire le corps d'Adam. L'Ange le dirige « le milieu de la terre ». Celle-ci s'ouvre 'elle-même, et se referme aussitôt sur le corps d'Adam, en un lieu qui a un nom, le Crâne (Golgotha). Sem ordonne à Melchisédech de rester au Golgotha, où il sera prêtre éternellement, et où il sera assisté à jamais par l'Ange du Seigneur. Melchisédech y reste donc, et prend douze pierres qui lui serviront chacune d'autel, et sur lesquelles il offre le double sacrifice du pain et du vin. Sem revient seul dans sa famille, et dit à Phaleg que son fils Melchisédech est mort. Ce qui est faux, car il est éternellement vivant, mais bien comme mort pour Phaleg qui ne le verra plus. Phaleg en est profondément attristé, car il ne sait pas que Melchisédech, « son fils » est toujours vivant, mais caché. Il suffirait qu'il le sache, en le découvrant, pour qu'il soit heureux. Cette légende se trouve rapportée d'une façon analogue dans le « Synaxaire Lithurgique d'Éthiopie », où l'on trouve des églises enterrées. Dans ce pays on fête Melchisédech le 9 Septembre. Il est à noter que c'est dans le pays du « Prêtre Jean » que survit cette légende de l'existence non manifestée Melchisédech, doublant la légende de la présence, non manifestée également, du Prêtre Jean.

Le nom Phaleg donné dans le R.E.R., évoque donc l'origine d'un état de sacerdoce universel, invisible même par la voie de Phaleg, et que chacun de nous peut sûrement espérer comprendre par la voie du sacrifice de sa personne, sacrifice qui répond à l'offrande du pain et du vin faite éternellement par qui répond à l'offrande du pain et du vin faite éternellement par Melchisédech, « fils » de Phaleg.

source : http://fr.groups.yahoo.com

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JJB Willermoz et les CBCS

15 Avril 2012 Publié dans #histoire de la FM

Jean-Baptiste Willermoz, fils de Claude Catherin Willermoz, marchand mercier, lui-même originaire de Franche-Comté, est né à Lyon, le 10 Juillet 1730. (Son nom s’écrivait é l’origine : Vuillermoz.)

II entra en apprentissage dès l’âge de quinze ans, dans une entreprise ayant pour objet tout le commerce des soieries. Dès 1754, à vingt-quatre ans, nous le trouvons installé à son compte, à Lyon. Il ne possède pourtant, au départ, qu’une instruction rudimentaire, ayant quitté le collège de la Trinité à l’âge de douze ans, pour aider son père en son négoce. De famille très catholique, comme l’était également celle de Louis-Claude de Saint-Martin, il en gardera toute sa vie une empreinte religieuse fort marquée.

Dès 1750 (il a par conséquent vingt ans), nous le trouvons affilié à la loge maçonnique lyonnaise. (Les documents historiques ne nous ont pas permis de retrouver le nom de cette loge). Le fait n’est pas, vu l’époque, fort étonnant. Au XVIIIe siècle, les loges maçonniques sont fréquentées par un public composé de gens fort honorables, et qu’ils soient protestants ou catholiques, ce sont alors des croyants sincères ; quand ce sont ce que l’époque nomme des déistes ils sont tout aussi religieux. Mais leur mystique s’épanche alors plus volontiers dans le domaine des sciences occultes : hermétisme, alchimie, cabale, etc.

En 1752, nous retrouvons Willermoz « Vénérable de sa loge, le prédécesseur du jeune maçon, son maître en maçonnerie, ayant quitté Lyon. Lassé du « climat » un peu banal qui règne en cette loge - restée inconnue -, il fonde, l’année suivante (1753) une autre obédience maçonnique qui prend le nom de la « Parfaite Amitié ». Il en est élu Vénérable le jour de la Saint-Jean d’Eté, le 24 Juin 1753. La loge est vite florissante. Dix ans plus tard, une cinquantaine de soyeux et de bourgeois lyonnais fréquentent ses « Colonnes ». Dès 1756, cette loge fut rattachée à une Mère Loge : la Grande Loge de France, et la patente de régularisation, datée du 21 Novembre 1756, qu’obtient la « Parfaite Amitié » est le plus ancien document lyonnais de l’histoire maçonnique de la Grande Loge de France.

En 1760, le 4 Mai, les trois Vénérables lyonnais des loges ci-après ; l’Amitié (20 membres), la Parfaite Amitié (30 membres), les Vrais Amis (12 membres), décident, d’accord avec la Grande Loge de France, de créer une Mère Loge provinciale, chargée de veiller à la bonne marche des loges de la région. J.-B. Willermoz, Jacques Grandon, Jean Paganucci, les trois Vénérables en question, fondent alors la « Grande Loge des Maîtres Réguliers de Lyon ». Cette loge fut vite très florissante. Nous la retrouvons le 24 Juin 1760, jour de la Saint-Jean d’Eté, installée en ses locaux (rue Saint-Jean...), possédant une cinquantaine d’inscrits. Le nombre des loges maçonniques méridionales affiliées et contrôlées par cet organisme central ne cesse d’ailleurs d’augmenter.

De 1762 à 1763, Willermoz en est le Grand-Maître. Il devient ensuite son Garde des Sceaux et son Archiviste. Mais pour être un organisateur de valeur, il n’en est pas moins le mystique épris de connaissances ésotériques que l’Histoire a retenu. C’est ainsi que nous le voyons douze ans plus tard, en 1772, affirmer en sa lettre au baron Hund : « Depuis ma première admission dans l’Ordre (maçonnique), j’ai toujours été persuadé qu’il renfermait la connaissance d’un but possible et capable de satisfaire l’honnête homme. D’après cette idée, j’ai travaillé sans relâche à le découvrir. Une étude suivie de plus de vingt années, une correspondance particulière fort étendue avec des Frères très instruits, en France et au dehors, le dépôt des Archives de l’Ordre, de Lyon, confié à mes soins depuis dix ans, m’en ont bien procuré les moyens. A la faveur desquels, j’ai trouvé nombre de systèmes, tous plus singuliers les uns que les autres. Etc.

D’ailleurs, l’Allemagne et ses cénacles mystiques, auront toujours une prééminence marquée pour J.-B. Willermoz. C’est ainsi qu’en 1762, nous le voyons en contact avec elle, par l’intermédiaire de Meunier de Précourt, vénérable de la loge « la Vertu », de Metz. C’est ce maçon qui apprit à Willermoz que le Temple, détruit en apparence par la monarchie française et la papauté, avait survécu, et que les Chevaliers Teutoniques en avaient recueilli l’héritage exotérique, alors que les Rose-Croix en faisaient autant pour l’héritage ésotérique. Ce qui est, historiquement parlant, fort sujet à vérifications. Ceci semble confirmer le rôle de « catalyseur philosophique », d’agent syncrétique, dévolu à la Franc-Maçonnerie.

Il ne faut pas trops’étonner de cet engouement du catholique pratiquant qu’est J.-B. Willermoz pour les sciences occultes. Son frère, le Docteur Pierre Jacques Willermoz, épris d’alchimie dès l’âge de dix-neuf ans, fut l’élève et l’ami de Dom Pernetty, ce bénédictin qui est à l’origine des « Illuminés d’Avignon ». C’est pourquoi, en 1763, Jean-Baptiste Willermoz fonde le « Souverain Chapitre des Chevaliers de l’Aigle Noir, Rose-Croix ». En ce cénacle ésotérique, il ne sera question que d’Hermétisme et d’Alchimie et la Maçonnerie ne colorera que la forme rituélique extérieure.

A vrai dire, le christianisme est toujours l’idée directrice de Willermoz. Mais son catholicisme sent le fagot par bien des points. Et s’il adore le Christ Dieu, c’est autant comme le Rédempteur de l’Humanité déchue que comme l’Initié par excellence; le « Verbe de Gloire » qu’il évoquera peut-être, plus tard, au sein des aréopages Elus-Cohen; celui que l’antiquité païenne eût nommé sans doute le « Maître des Prodiges » si Apollonius de Tyane ne l’eut détournée...

Car, ne nous illusionnons pas, J.-B. Willermoz n’est nullement un mystique crédule, un naïf, ainsi que telle de ses biographes tend à le faire croire ! II est plein du bon sens, commercial et lyonnais ! Et c’est pourquoi, condamnant les mirifiques rituélies des Hauts Grades, il dira plus tard, en 1767, le 22 mai : « Je me soucie très peu de décorations, de grands mots, de grandes clartés, de chiffres, de figures singulières par lesquelles on amuse, dans tout ce qui est connu jusqu’à présent, et qui fait au bout, demander toujours : cui bonis ! »

Et vient alors le décisif voyage de mai 1767 à Paris. Il y rencontre Bacon de La Chevalerie, substitut de l’Ordre des Elus Cohen, qui lui parle, à mots couverts, de la doctrine et de son vulgarisateur, Don Jaime Martinez de Pasqually... Il ne se jette pas dans l’ordre les yeux fermés, et sa lettre à son frère le 22 mai de la même année, pleine d’un scepticisme expérimenté, le prouve bien. Il entre dans les Elus Cohen le sourire du doute aux lèvres, avec l’indifférence de l’homme qui fait une expérience de plus ! Il est « reçu » par Martinez de Pasqually lui-même, et la cérémonie se passe à Versailles. Or, il faut croire que cette ordination le marquera d’une empreinte extraordinaire, puisqu’il restera fidèle, toute sa vie, jusqu’à sa mort, à cette « révélation » !

C’est d’ailleurs à ce contact entre Martinez de Pasqually et Willermoz que nous devons de pénétrer la source originelle des enseignements de celui qui sera, pour tous les Chevaliers Elus Cohens, « le Maître ». En effet, par une lettre adressée à Willermoz le 11 juillet 1770, Dom Martinez de Pasqually nous parle de ses Maîtres, « dont il n’est que I’interprète... ». De traditions purement verbales, venues du XVIIIe siècle à nos jours par le canal de ses fils spirituels, nous avons pu savoir que le théurge mystique possédait le 3° degré dans un Ordre, issu de la « Rose+ Croix », et qui en comprenait neuf.

A vrai dire, on ne saurait reprocher à Willermoz cette soudaine fièvre mystique, purement apparente. Avant tout, il désire passionnément atteindre aux arcanes suprêmes dissimulés sous la Symbolique de la Franche Maçonnerie. Et ne se payant pas de mots, en bon soyeux lyonnais, n’étant pas aussi favorisé que ses Frères en matière d’apparitions, de « passes », il doute bientôt et se décourage. Claude de Saint-Martin d’abord, puis les Maîtres de Grainville et Champoléon, tous officiers au Régiment de Foix, le réconfortent alors de toute leur expérience. Mieux doués -que lui en matière de réalisations magiques, eux possèdent cette certitude en la réalité de l’Au-delà, des Etres étranges qui y déroulent leurs hallucinantes théories. Et c’est leur lettre du 30 Septembre 1770 :

« Nous tenons, comme vous le voyez, à l’Ordre, et malgré tout ce que nous pourrions reprocher également à Don Martinez. Ce n’est pas que ce soit peut-être personnellement Don Martinez qui nous persuade de « la Chose », c’est « la Chose » elle-même qui nous attache à elle, par l’évidence, la conviction, la certitude que nous en avons... Nous ne pouvons que souhaiter, pour vous, le même bonheur dont nous jouissons. »

La foi des disciples de Martinez de Pasqually retient donc Willermoz au sein de l’Ordre, malgré ses échecs magiques. Des gentilshommes aussi cultivés que Bacon de La Chevalerie, le marquis de Lusignan, le chevalier de Grainville, le marquis Louis Claude de Saint-Martin, à l’intelligence aussi souple, aussi lumineuse, tous lui assurent la réalité de ces « régions spirituelles » dans lesquelles les Rites théurgiques que leur a enseigné Don Martinez de Pasqually leur ont permis de pénétrer. Bien plus encore, tous vivent cette technique spéciale, mi-magique et mi-mystique, et ils ont des preuves éclatantes de son efficacité. Alors devant ces témoignages, J.-B. Willermoz reste...

Notons ces faits. Par la suite, quand Willermoz deviendra le sectateur, acharné et fidèle, de la Doctrine des Elus-Cohens, ils nous apporteront la preuve qu’il a été, à son tour, convaincu de la réalité occulte, et ce par « la Chose » elle-même, Mot mystérieux... Evoquant tour à tour d’autres qui furent employés par les adeptes de l’Ordre, et qui désignaient cependant la même « Présence Occulte », hantant les Réaux Croix, les inspirant, les guidant télépathiquement vers ce combat spiritualiste qui devra être livré, non seulement contre les Archontes rebelles de l’Au-delà, mais contre le matérialisme sans cesse grandissant de leurs contemporains. Car l’énigmatique présence que Saint-Martin nomme le « Philosophe Inconnu », celui que Willermoz appelle « l’Agent », tous ces noms désignent encore, et toujours, « la Choses elle-même »...

Fin 1770, Claude de Saint-Martin quitte l’armée pour se consacrer définitivement à la Mystique. Il devient alors le secrétaire de Martinez et, pour J.-B. Willermoz, tout deviendra alors infiniment plus clair. Doctrine, commentaires, rites théurgiques, seront éclaircis par Saint-Martin au cours d’une correspondance régulière entre les deux hommes.

En 1772, Willermoz apprend, par une lettre de la loge « La Candeur » de Strasbourg, (lettre du 5 Novembre 1772), l’existence d’une Obédience allemande, riche aussi bien par le nombre de ses loges que par la qualité de ses affiliés.. C’est la Stricte Observance Templière », soi-disant fondée par les Supérieurs Inconnus », aux dires de son Grand-maître, le Baron Hund. A vrai dire, si ce dernier a appris l’existence réelle de l’Ordre de ce nom, il n’a jamais été en contact avec aucun de ses missionnés ! Et les noms qu’il mettra plus tard en avant pour justifier l’origine de la « Stricte Observance » s’avéreront étrangers auxdits « Supérieurs Inconnus » ! Il n’importe. Ignorant ces faits, Willermoz est conquis ; l’ordre, l’importance, la discipline intérieure, tout parle en faveur de cette nouvelle Maçonnerie. Par lettre du 14 Décembre de la même année, il demande son affiliation à la « S. O. T. ». C’est le Baron Weiler (et non le Grand-maître lui-même) qui lui répond (lettre du 18 Mars 1773).

Mais notre lyonnais, prudent et averti, ne s’embarque pas en coup de tête au sein de ce nouveau milieu ! Par lettre du 23 Juillet 1773, il pose ses conditions, précisant que ses Frères, les Maçons lyonnais, n’accepteraient rien qui fut contraire aux lois de « leur Religion, ni à leurs devoirs de citoyens et de sujets fidèles du Roi de France ». Enfin ils n’entendent pas être amenés à des versements de trésorerie au profit de la Mère Loge d’Allemagne, ni se voir contester la libre disposition de leurs finances. Enfin, s’ils acceptent comme supérieurs les dignitaires allemands, ce ne sera qu’en matière des hauts grades de la « Stricte Observance » ; pour les grades maçonniques courants ( «symboliques ») ils entendent conserver le duc de Chartres, ainsi que tous les Français, comme Grand-maître et Supérieur.

Dans ce temps, la « Stricte Observance Templière » était devenue (1772, Saint-Jean d’été, 24 Juin) « Les Loges Ecossaises Réunies », et le Baron Hund, remplacé par le duc Ferdinand de Brunswick comme Grand-maître. La même année, en septembre, Claude de Saint-Martin vient s’installer chez Willermoz. Depuis trois ans, les deux amis sont en relations épistolaires extrêmement fréquentes. Leur amitié ne deviendra que plus profonde au cours du séjour d’un an que Saint-Martin fera chez Willermoz. C’est là que le livre - signé de Saint-Martin, sous le pseudonyme du « Philosophe Inconnu » - intitulé « Des Erreurs et de la Vérité », verra le jour. S’il est l’oeuvre d’ensemble de Saint-Martin, il est incontestable que Willermoz y a collaboré, ne serait-ce que par une critique intelligente, au fur et à mesure de son élaboration. C’est le libraire Périsse, lui-même « Elu-Cohen », qui en assurera l’édition. Parallèlement nos deux hommes décident d’opérer ensemble pour les cérémonies du Rite. Mais (ainsi que cela est généralement), les Opérations théurgiques effectuées en commun ne donnent pas les résultats habituels. Saint-Martin qui était habituellement plus favorisé que Willermoz n’en retire « qu’un repoussement très marqué en l’ordre spirituel ». Martinez ne leur avait sans doute pas enseigné la nécessité de l’unité, du ternaire, ou du quinaire, pour la pratique de la Haute et Basse Magie ! Le binaire est, traditionnellement, absolument déconseillé ; les opérateurs ‘doivent toujours être en nombre impair (« Numerus impare gaudet »...).

Quoi qu’il en soit, les résultats, petit à petit, et si médiocres soient-il, font naître en Willermoz cette certitude (qui ira croissant avec les mois) que la Doctrine de Martinez de Pasqually est le reflet d’une vérité métaphysique. Et Willermoz devient donc un Réau-Croix zélé.

Pourtant, Il ne perd pas de vue la Franc-maçonnerie ordinaire. Moins bien doué que les autres pour l’illumination intérieure, la méditation, et plus capable de juger les faits que les idées, il est également convaincu que cette Doctrine ésotérique - justement parce qu’elle est une vérité, métaphysique et religieuse -, doit être reflétée par la Franc-maçonnerie elle-même au même titre que tous les cultes ou toutes les écoles initiatiques, qui n’en sont ainsi que des reflets, déformés, différents par l’époque ou le climat. Et son tempérament actif, organisateur, son amour de la perfection, de l’ordre, de la minutie, lui font rechercher dans la Maçonnerie, telle qu’on la lui a fait connaître, une adaptation des enseignements secrets de son Maître Pasqually.

C’est pourquoi il ne varie pas dans ses intentions à l’égard de la « Stricte Observance », et entre le 11 et le 13 août, le Baron Weiler, venu spécialement d’Allemagne a Lyon, fonde l’Obédience lyonnaise de la « S. O. T. », ordonne et institue les membres nouveaux que Willermoz a recrutés parmi les maçons ordinaires, puis repart le 7 novembre de la même année, laissant la Loge Ecossaise Rectifiée « La Bienfaisance », voler de ses propres ailes ! C’est pourtant à propos de la Stricte Observance que Willermoz se brouillera (pour la première fois et momentanément d’ailleurs...) avec son ami Claude de Saint-Martin...

A vrai dire, Willermoz a un autre projet, secret celui-là, en tête. Déjà, les Puissances invisibles (qui mènent les Initiés de tous les temps, quoi qu’on en pense...), ont perçu la fin extérieure de l’Ordre des « Chevaliers Élus Cohens de l’Univers », et un nouveau cheminement de la doctrine a été choisi. Dans sa lettre du 12 octobre 1781, plus tard, Willermoz exprime ce dessein que « la Chose » lui souffle, sans qu’il s’en doute peut-être ! Et au Landgrave de Hesse, il révèle ses intentions d’alors : « J’osai formuler le projet d’être pour elle (la Stricte Observance Templière ») et du moins en ma patrie, l’un de ses guides, de faire usage pour cela, des « lumières » que j’avais reçues ailleurs, (en l’ordre des Elus Cohens)... »

En effet, ses historiens ont noté que les années où il propage le rite maçonnique allemand de la « Stricte Observance » sont celles où il accomplit le plus fidèlement ses rites de Réau-Croix. Toutes les Opérations prescrites, tant celles des « trois jours » (pour les « lunes montantes »), que quotidiennes (invocations), ou les Grandes Conjurations Equinoxiales, le voient (comme tous ses Frères), au centre des Cercles magiques et des cierges symboliques, le Rituel en mains ! Et c’est là, il le reconnaît, qu’il comprit enfin l’ésotérisme de la Doctrine du Maître, sa réelle portée, matérielle et spirituelle, effective ou occulte. Comme Saint-Martin, consultant - ainsi qu’il le déclara lui-même - et pour toute chose spirituelle importante, soit par la voie intérieure soit par le secours des « passes », l’entité de l’Ordre, le mystérieux « Philosophe Inconnu », Willermoz retire de ses Opérations, mieux que des preuves, mais bien des enseignements et des conseils...

Et c’est indiscutablement dans la fumée des parfums qu’il brûle en l’honneur des Esprits planétaires que nous devons rechercher l’origine de ses projets, de ses intentions, de son activité maçonnique !

Sans doute, les écrivains anti-maçons et les catholiques ultra militants, qui nous affirment que la Franc-maçonnerie prend ses consignes et ses mots d’ordre, de l’autre côté du Voile, exagèrent-ils !

La nature des préoccupations modernes - essentiellement rationnelles - de ladite Maçonnerie, fera hausser les épaules devant pareilles hypothèses. Mais jadis, en bien des domaines, il est indiscutable que quelque « invisible Présence » a ombré fort souvent les innovations de la Franc-maçonnerie. Et c’est peut-être à cette rupture entre les « régions spirituelles » et notre monde que nous devons la déspiritualisation de certaines Obédiences maçonniques modernes.

En décembre 1777 arrive à Lyon celui qui fut l’initiateur de Claude de Saint-Martin et de Goethe à la « Société des Supérieurs Inconnus » : Rodolphe de Saltzman, « Maître des Novices du Directoire de Strasbourg ». Celui-ci servit exactement les desseins de Willermoz !

Issu d’une famille protestante d’Alsace, c’était un homme extrêmement religieux, ayant fait de fortes études théologiques à l’Université de Gotinge. Comme Willermoz, la nature purement maçonnique de la « Stricte Observance » l’avait vite déçu.

Ne nous étonnons donc pas si nous le retrouvons rapidement Elu Cohen, sous la direction de J.-B. Willermoz. Et on peut affirmer qu’historiquement, c’est Saltzman qui est l’introducteur en Allemagne de la doctrine des Elus Cohens

La « Stricte Observance » avait dix degrés :

Les trois derniers seuls, rappelaient vaguement cette parenté templière que toutes les Obédiences maçonniques recherchaient romantiquement. Ajoutons que, sachant l’inanité de cette filiation directe prétendue, les Francs-maçons français du XVIIIe siècle en général, ne tenaient nullement à elle. Ne serait-ce que par égard pour la Monarchie nationale qui jadis avait détruit l’Ordre !

Willermoz s’arrête, de concert avec Saltzman, à ajouter une « classe supérieure » aux deux « classes symboliques » de la Stricte Observance allant de l’Apprenti au Chevalier Rose-Croix. Cette « classe supérieure » portait le nom de « Profession », et ses deux grades constitutifs ceux de « Chevalier Profès » : C’était cette « classe » qui devait transmettre la doctrine des Elus Cohens et remplacer celle des Réaux Croix Il n’était pas question, pour le moment du moins, des rites de Théurgie, dont la continuité était réservée aux Elus Cohen primordiaux et à leur filiation directe.

C’est au « Convent des Gaules », qui eut lieu à Lyon, du 25 Novembre au 10 Décembre 1778, que cette réforme fut opérée et que la « Stricte Observance Templière », Province d’Auvergne (soit l’Obédience Française) devint alors les « Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte » de l’actuel Rite Écossais Rectifié. On y reconnut officiellement trois fêtes d’Ordre : la Saint-Hilaire, la Saint-Jean d’Eté, et le Jour des Morts, pour la commémoration des Frères disparus et des « Maîtres Passés ».

Maçonnerie Symbolique

Apprenti ;

Compagnon ;

Maître ;

Maître Écossais ;

Classe Supérieure ou Profession » :

Chevalier Profès ;

Grand Profès.

On convint de la définition exotérique de l’Ordre nouveau : la bienfaisance sous toutes ses formes (aide matérielle, pécuniaire, aux fondations et aux œuvres sociales, aux hôpitaux, aux indigents, aux sinistrés, etc.).

Sa définition ésotérique fut de même nature. La Bienfaisance, toujours ! Mais l’aide apportée à l’Humanité souffrante était celle que les Elus Cohen offraient par leur Théurgie et leur Mystique. Le Temple détruit qu’il s’agissait de reconstruire, n’était plus celui de Salomon, mais celui de la Jérusalem purement céleste, celle qui véritablement, justifie sa signification hébraïque : « Vision de Béatitude ». Modernes Templiers, c’était à une Cité ou à un Tombeau qui n’était pas de ce Monde, qu’ils montaient une garde désintéressée ! Les Infidèles eux-mêmes avaient changé de « plan », et le Désert hostile s’était mué en ces mystérieuses « régions spirituelles » où sombrent et s’égarent trop fréquemment la fragile raison humaine.

Willermoz, ayant réussi à faire passer dans la rituélie Ecossaise Rectifiée la filiation spirituelle et doctrinale de Mariniez de Pasqually, tenta alors d’agir de même, pour le reste des Obédiences qui en dépendaient.

Il se rendit au Grand Convent de Wilhelmsbad, qui s’ouvrit le 14 Juillet 1782. Certains ont voulu voir dans cette date une préfiguration du 14 Juillet 1789 ! La vérité est plus simple. Elle fut choisie parce que située à une « époque » lunaire (N. Lune) immédiatement succédant au Solstice d’Eté, à la Saint Jean-Baptiste, qui le définit liturgiquement.

Willermoz trouva aussitôt un appui précieux dans deux des Frères les plus puissants de l’Ordre : les princes Ferdinand de Brunswick et Charles de Hesse. Mais les Illuminés français trouvèrent aussitôt devant eux des adversaires aussi puissants ! Les « Illuminés de Bavière » et leur chef occulte, le fameux Weishaupt. Ces derniers scandalisèrent par leurs doctrines politiques et leur anticléricalisme exagéré les Français, partisans d’une réforme sociale universelle, mais obligatoirement spiritualistes. Plus encore, ils furent blessés en leurs sentiments de chrétiens sincères et de fidèles sujets du Roi de France. La lutte fut âpre et acharnée. Aux Illuminés de Bavière), vint se joindre l’hostilité du marquis François de Chefdebien de Saint-Amand, représentant des « Philalèthes » et de Savalette de Lange.

Du Convent de Wilhelmsbad, le marquis de Virieu, (un Elu-Cohen) a rapporté l’impression de « dégoût effrayé que lui avaient causé les intrigues, la conspiration de cette secte, qui prétendait critiquer la religion et fronder les gouvernements ». Pourtant Willermoz et ses amis triomphèrent. Ayant obtenu de présenter au Convent ses projets de réforme et ses nouveaux rituels, il fit accepter le nom de Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte pour tous les Frères de l’Ordre intérieur, comme cela se pratiquait en France, à Lyon. Désormais, le Rituel Ecossais Rectifié copierait pour la plus grande partie, le Rituel de Lyon, dans lequel Willermoz avait introduit adroitement des allusions préparatoires à la Doctrine de Martinez de Pasqually. Enfin, une Commission spéciale, dont il assuma la direction, fut chargée de rédiger les rituels et instructions des Hauts Grades du Régime Intérieur, lequel comprendrait, au sommet, les deux grades de la « classe secrète » dite « Profession » pratiquée dans le Régime de Lyon.

L’oeuvre réformatrice était en bonne voie quand éclata, comme un coup de tonnerre, la Révolution Française. Elle annihila l’œuvre de Willermoz. Les « Temples », Rectifiés ou Cohens, durent se mettre en sommeil. Les Frères furent dispersée, la terreur, la guerre, tout vint contrecarrer l’œuvre entreprise.

Le Système maçonnique des « Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte » ne fut rétabli en France qu’en 1803. Il se réclama presque aussitôt du Grand Orient, avec lequel la « Stricte Observance » avait jadis eu des traités d’amitié. Quant aux Elus Cohen, bien que leur dernier Grand Maître, de Las Casas, leur ayant fait déposer leurs archives entre les mains des Philalèthes lors de la mise en sommeil officielle de l’Ordre, ils n’avaient pas officiellement repris leurs travaux. Mais, en cette même année, Bacon de La Chevalerie, Substitut du Grand Maître pont la « Partie Septentrionale du Monde », siégeait cependant, à ce titre, au Grand Collège des Rites du Grand Orient de France. Et il tenta alors, par des instances réitérées, d’obtenir la réorganisation de l’Ordre au sein même du Grand Orient. Mais l’influence du marquis de Chefdebien, membre du Grand Consistoire en question fit contrecarrer la tentative de Bacon de La Chevalerie, car tout fut refusé. L’esprit particulier aux Élus Cohens, n’était du reste pas fait pour se développer au de la Maçonnerie symbolique, telle que la concevait le Grand Orient. Les divergences étaient fondamentales.

Le régime des « Chevaliers Bienfaisants » passa alors en Suisse, par le Directoire de Bourgogne, qui transmit ses pouvoirs au Directoire Helvétique. Celui-ci devait devenir l’actuel « Régime Écossais Rectifié ».

Jean-Baptiste ‘Willermoz mourut à Lyon, le 20 Mai 1824, comme il avait vécu, en spiritualiste et en croyant sincère. Lyon, sa ville natale, lui fut ingrate puisque l’Administration des Hôpitaux de Lyon ne fit pas dire, pour lui, la messe qu’elle avait coutume d’offrir pour l’âme de ses défunts administrateurs. Mais cependant, à ses funérailles, la foule fut nombreuse. Douze vieillards de la Charité portaient des torches, et dix-huit prêtres officièrent dans l’église Saint Polycarpe, tendue de noir. La tombe de Willermoz, nous dit Alice Joly, sa biographe, à qui nous empruntons ces détails, est au cimetière de Loyasse. Et l’oubli se fit sur celui qui avait été un grand mystique, sinon par les œuvres, du moins par l’intention et le désintéressement parfait. Il faudra attendre le XXe siècle et la grande renaissance de l’Occultisme, pour que Willermoz et ses compagnons de luttes spirituelles revinssent, au premier plan, en ces énigmatiques domaines...

En France, l’actuel successeur de Willermoz à la tête du « Régime Écossais Rectifié », est le Docteur Camille Savoire, « Grand Prieur des Gaules », ancien « Grand Commandeur » du Grand Orient de France, une des figures qui honorent et enrichissent la Maçonnerie plus qu’elles ne lui empruntent

 source : http://www.ordre-martiniste-initiatique.com/

Apprenti Compagnon
Maître

Écossais rouge Chevalier de l’Aigle Chevalier Rose Croix

Écossais vert
Novice ou Socius
Écuyer
Chevalier

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Martinès de Pasqually et Jean-Baptiste Willermoz

15 Avril 2012 , Rédigé par JM VIVENZA Publié dans #histoire de la FM

Selon Jean-Baptiste Willermoz, la doctrine de Martinès :

« élève à la plus haute sphère, où est le ministère sacerdotal véritable,

avec le culte vrai par lequel le ministre offre son culte à l'Eternel

par la médiation de Notre Seigneur et Maître Jésus-Christ... »

  Lors de leur première rencontre en 1767, c’est Martinès en personne qui officia lors de sa cérémonie de réception, et Willermoz fut à ce point impressionné par ce qu’il vécu ce jour là que, cinquante ans plus tard, en 1821, dans un courrier à Jean de Turckheim (1749-1828) Eques a Fulmine, il lui rappelait dans un récit enthousiaste que son souvenir en était toujours intact, demeurant « impérissable », et qu’il se remémorait précisément tous les points marquants de ce qu’il avait reçu et découvert à cette occasion, comme il s’en expliqua dans une lettre célèbre à Charles de Hesse (1744-1836) Eques a Cedro Libani, datée de 1781.

  Willermoz dans cette lettre fort instructive, écrite sept ans exactement après la mort de Martinès,  démontrant, s'il en était besoin, l'importance de son attachement vis-à-vis de la doctrine des Elus Coëns, précisait à son correspondant :« Au commencement de l'année 1767, j'eus le bonheur d'acquérir mes premières connaissances dans l'Ordre dont j'ai fait mention ci-devant à Votre Altesse Sérénissime. Celui qui me les donna étant favorablement prévenu pour moi par ses informations et examen, m'avança rapidement, et j'obtins les six premiers degrés. Un an après, j’entrepris un autre voyage en cette intention, et j'obtins le septième et dernier [Réau+Croix], qui donne le titre et le caractère de chef dans cet Ordre. Celui de qui je les reçus se disait être l'un des sept Chefs Souverains Universel de l'Ordre, et a souvent prouvé son savoir par des faits. En suivant ce dernier, je reçus en même temps le pouvoir de conférer les degrés inférieurs, en me conformant pour cela à ce qui me fut prescrit. Cependant je n'en fis nul usage pendant quelques années, que j'employais à m'instruire et à me fortifier, autant que mes occupations civiles purent me le permettre. Ce fut seulement en 1772 que je commençai à recevoir mon frère médecin et peu après les Frères Paganucci et Perisse du Luc, que Votre Altesse aura vus sur le tableau des Grands-Profès. Et ces trois sont devenus depuis lors mes confidents pour les choses relatives que j'ai eu la liberté de confier à d'autres. Il est essentiel que je prévienne Votre Altesse Sérénissime que les degrés dudit Ordre renferment trois parties. Les trois premiers degrés instruisent sur la nature divine, spirituelle, humaine et corporelle, et c'est précisément cette instruction qui fait la base de celle des Grands-Profès. Votre Altesse Sérénissime pourra le reconnaître par leur lecture. Les degrés suivants [Grand-Architecte, Chevalier d'Orient] enseignent la théorie cérémonielle préparatoire à la pratique, qui est exclusivement réservée au septième et dernier [Réau+Croix]. Ceux qui sont parvenus à ce degré, dont le nombre est très petit, sont assujettis à des travaux ou opérations particulières, qui se font essentiellement en Mars et Septembre. Je les ai pratiqués constamment et je m'en suis bien trouvé (…) Quant aux Instructions Secrètes [de la Profession], mon but, en les rédigeant fut de réveiller les Maçons de notre Régime de leur fatal assoupissement ; de leur faire sentir que ce n’est pas en vain qu’on les a toujours excités à l’étude des symboles, dont, par leur travail et avec plus de secours, ils peuvent espérer de percer le voile ; de les ramener à l’étude de leur propre nature ; de leur faire entrevoir leur tâche et leur destination ; enfin de les préparer à vouloir devenir hommes. Toutefois, lié d'une part par mes propres engagements et retenu de l'autre, par la crainte de fournir des aliments à une frivole curiosité, ou de trop exalter certaines imaginations, si on leur présentait des plans de Théorie qui annonceraient une Pratique, je me vis obligé de n'en faire aucune mention et même de ne présenter qu'un tableau très raccourci de la nature des êtres, de leurs rapports respectifs, ainsi que des divisions universelles. » (Jean-Baptiste Willermoz, Lettre au Prince Charles de Hesse-Cassel, 12 octobre 1781).

 Jean-Baptiste Willermoz a trouvé dans « l’Ordre des Elus Coëns», la révélation de ce qu’il avait toujours espéré sur le plan initiatique.

 Willermoz va ainsi trouver dans « l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers », la révélation de ce qu’il avait toujours attendu, et de surcroît la confirmation de la justesse de ses espérances à propos des mystères subsistant, et pouvant encore être transmis, au cœur de la franc-maçonnerie. L’attachement et l’intérêt pour la doctrine et les pratiques de Martinès de Pasqually vont, dès lors, se traduire par cinq années d’une correspondance assidue et fréquente avec le thaumaturge bordelais, et un souci permanent d’approfondir sans cesse les fondements théoriques et opératifs proposés par les « Elus Coëns »

 Le programme de la « Réintégration », sous la forme d'un ensemble impressionnant de par sa subtile connaissances des choses cachées, deviendra le fondement essentiel de la pensée willermozienne, et, naturellement, conduira l'initié lyonnais, lors du Convent des Gaules en 1778, à constituer le Régime Ecossais Rectifié pour qu'il devienne, concrètement, un efficace instrument de préservation, le « conservatoire » vivant de l'enseignement théorique détenu par les Réaux-Croix. De ce fait, le Rite Ecossais Rectifié est l'actif dépositaire de la doctrine martinésienne ainsi que de « l’influence spirituelle » coën authentique et véritable dont il reste le seul sur le plan historique, quoique bien malgré lui la plupart du temps - insistons fortement sur ce point - à détenir validement et légitimement de par le caractère ininterrompu de la chaîne le reliant à l’Ordre des Chevaliers Maçons Elus Coëns de l’Univers.

 Willermoz aura effectivement trouvé un enseignement d'une inestimable valeur chez Martinès, dont il dira « qu'il élève à la plus haute sphère, où est le ministère sacerdotal véritable, avec le culte vrai par lequel le ministre offre son culte à l'Eternel par la médiation de Notre Seigneur et Maître Jésus-Christ... » [1]. Mais cet enseignement il va lui conférer une pertinence nouvelle en l’inscrivant au cœur de la doctrine de la double nature et du principe de la réédification mystique du Temple qui caractériseront par essence l’œuvre rectifiée. De la sorte, le Régime Ecossais Rectifié, tel que l'établira Jean-Baptiste Willermoz au XVIIIe siècle, recevra pour fonction, repensant la perspective martinésienne de la « Réintégration » en la dotant d’un cadre foncièrement chrétien, de restaurer l'homme dans ses fonctions sacrées et de le conduire jusqu'au seuil du Sanctuaire en lui donnant de réédifier, patiemment et lentement, son Temple particulier afin d’y célébrer par l'intermédiaire du Divin Réparateur un culte à l’Eternel car, ne l’oublions pas, ce qui guidera Willermoz dans son entreprise fut cette constante pensée telle qu’exprimée dans les leçons de Lyon aux élus coëns [2] : « L'homme, avait un culte à opérer. Il était pur et simple, mais, ayant dégradé son être et dénaturé sa forme, son culte a changé. » [3]

 - J.-M. Vivenza, Les élus coëns et le Régime Ecossais Rectifié, Le Mercure Dauphinois, 2010.

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La réalisation Theomorphique chez Martinez de Pasqually

15 Avril 2012 , Rédigé par ROBERT KANTERS

La perception du rapport analogique est peut-être le seul acte réellement fécond dont soit capable l’esprit humain. Elle est à la base de toute la rhétorique et de toutes les opérations de symbol isation, au cœur des trouvailles les plus efficaces de l’image poétique, si l’on accepte la définition célèbre qu’en donnait M. Reverdy, comme des seules démarches vraiment progressives du raisonnement logique, dont le moment essentiel est celui où les prémisses sont choisies et rapprochées en vertu d’une sorte de pressentiment que leur alliance sera féconde. Aussi, une logique de l’analogie , si elle devenait un jour possible sur des bases plus solides que celles de la symbol isation freudienne, nous ferait-elle sans doute apparaître la démonstration mathématique comme un cas particulier de l’image poétique. Il suffira, pour l’instant, que la possibilité idéale d’une telle logique soit entrevue pour que l’on se garde de traiter trop légèrement ceux qui ont fait de l’analogie la démarche ordinaire de leur pensée.

Or, il est un domaine qui paraît réfractaire à tout procédé de spéculation plus précis, et c’est la théologie mystique. L’analogie seule peut nous donner l’espoir de franchir la distance de la nature physique, et de notre nature , à la nature divine, et de réunir les éléments d’une représentation plus ou moins grossière de celle-ci. Reste à se demander en quel sens le rapport analogique de Dieu et de l’homme peut et doit être considéré. Autrement, est-ce de la connaissance de l’homme que l’on s’efforcera d’inférer une connaissance de Dieu , ou est-ce de la connaissance de Dieu que l’on s’efforcera d’inférer une connaissance de l’homme ?

La représentation de Dieu sous une apparence et des caractères humains se rencontre peut-être la première : le mana, si on le considère comme primitif, est du divin senti, mais non représenté ; et la représentation totémique, même chez Durkheim, n’est pas, ou n’est pas encore une représentation de Dieu . C’est ensuite l’anthropomorphisme, c’est-à-dire le système dans lequel, consciemment ou non, on passe de la connaissance de l’homme à la connaissance et à la représentation de Dieu . Le sens du vecteur analogique est de l’homme vers Dieu . On proposera l’appellation de théomorphisme pour les doctrines dans lesquelles ce n’est plus Dieu qui est conçu à l’image de l’homme , mais l’homme qui est conçu comme étant à l’image de Dieu . Le vecteur analogique va ici de Dieu vers l’homme .

Le sens de ce vecteur est bien la caractéristique des deux attitudes. Il va de soi , en effet, qu’entre l’anthropomorphisme de Dieu et le théomorphisme de l’homme , la distinction sera pratiquement fort délicate à établir. Ainsi la référence aux versets 26 et 27 de la Genèse ne suffira pas pour prouver le caractère théomorphique des interprétations courantes de la Bible. Au surplus, c’est toujours l’homme qui nous est donné empiriquement et familièrement, et il paraîtra dès lors peu important à certains de savoir si cet objet de l’expérience est le portrait ou l’original de la divinité à laquelle nous prétendons accéder à travers lui. L’affirmation que l’homme a fait Dieu à son image est une affirmation sceptique, qu’une doctrine religieuse ne professe jamais explicitement. Nous ne pourrons donc la déceler qu’en observant dans quel sens chemine la connaissance à l’intérieur de la doctrine constituée. Si nous nous apercevons que le contenu de sa notion de Dieu n’a pu se former que par des analogies humaines, son caractère anthropomorphique ne pourra plus être sérieusement discuté. C’est ainsi, par exemple, que l’élaboration cartésienne de la divinité comporte au moins une démarche visiblement anthropomorphique, celle où Descartes , qui a établi sa propre existence à partir du fait de sa pensée, établit l’existence de Dieu à partir du sentiment d’imperfection de cette pensée. Car, en ce moment, il considère la pensée, non plus comme un être indéniable et indéterminé, mais comme un état qualifié dont le complément est une qualification toute humaine de Dieu , désormais considéré comme parfait. On sent bien , et Spinoza a très bien senti, le progrès qui serait réalisé par une doctrine dans laquelle la connaissance cheminerait rigoureusement de Dieu vers l’homme .

Est-ce possible, et le théomorphisme n’implique-t-il pas un anthropomorphisme préalable ? Le vecteur part de Dieu , disons-nous, mais comment est-on arrivé à Dieu ? N’est-ce pas par analogie , et par une analogie humaine ? Ce qui reviendrait à faire du théomorphisme une façon différente d’exposer la connaissance de Dieu , mais non de l’acquérir et à l’opposer à l’anthropomorphisme un peu comme on oppose la phase déductive et la phase inductive dans le discours scientifique. Il est évident que nous ne pouvons exclure complètement le raisonnement qui conclut de l’homme à Dieu . Ainsi le maître dont nous allons parler, Martinez de Pasqually, nous signalera comme instructifs des détails de la structure humaine, l’inégalité des cinq doigts de la main, par exemple, et la tendance à utiliser ces analogies, relativement peu marquée dans son Traité de la Réintégration, l’était peut-être davantage dans son enseignement oral et se retrouve très nettement chez son disciple Saint-Martin, même avant qu’elle soit exacerbée par l’influence de Bœhme. Mais il est clair que cette relation analogique doit être conçue comme une relation de signe à chose signifiée. Dieu n’a de main en aucun sens, mais la main de l’homme signifie quelque chose dans le plan divin . Les caractères humains ne sont en rien plus essentiels à la divinité que les caractères d’imprimerie ne sont essentiels à la pensée.

Enfin et surtout, le théomorphisme échappe au reproche d’anthropomorphisme préalable par un coup de force et un coup de génie à la fois : la connaissance ne part pas, en effet, d’une représentation anthropomorphique de la divinité , parce qu’elle ne part d’aucune représentation définie de cette divinité . Dieu est comme une source de lumière que sa luminosité même nous empêche de regarder, si bien que, quoique le sens du vecteur analogique soit de Dieu vers l’homme , ce n’est pas en Dieu que nous le verrons lui-même, mais dans l’homme , miroir plus encore que portrait de la,divinité . Dieu ne commencera à être représenté que par ie reflet de sa propre lumière sur le miroir humain. On voit tout de suite l’extrême délicatesse de la méthode : car il faudra veiller soigneusement à ne renvoyer vers Dieu que la seule lumière venue de lui, et non point une autre qui nous serait propre. Mais on en voit aussi l’intérêt, car si elle est rigoureusement entendue, nulle autre ne pourra concevoir Dieu d’une façon aussi pure, tout en pénétrant le sens du monde phénoménal d’une façon aussi complète.

On retrouverait assez facilement des formes partielles de l’attitude théomorphique : ainsi dans la voie ascétique et mystique qui est celle de l’Imitation de Jésus-Christ, où le rapport de l’homme à Dieu est considéré non tant comme réellement existant dans la morphologie de l’homme que comme devant idéalement exister dans son être spirituel grâce à la morale et à la piété , le corollaire est mis dans une plus grande lumière que le théorème. Et c’est vraisemblablement dans le courant kabbaliste, ou mieux dans Je courant général de l’ésotérisme occidental que nous trouverions l’effort le plus soutenu pour rester fidèle à la méthode ici définie. On se contentera d’en souligner l’emploi dans l’œuvre du maître le plus original de la mystique française au XVIII8 siècle, Martinez de Pasqually.

Nous nous appuierons principalement sur le Traité resté incomplet et publié à la fin du siècle dernier [Traité de la Réintégration des Êtres dans leurs premières propriétés, vertu s et puissances spirituelles et divines (Paris, Chacornac, 1899). Cf. naturellement aussi l’ouvrage fondamental de M. Van Rijnberk, Martinez de Pasqually, 2 volumes, Derain-Raclet, Lyon, 1938]. On connaît trop peu ce grand texte : Matter se plaignait que l’on ne pût atteindre Martinez, comme Socrate , qu’à travers son Platon (Saint-Martin) ou son Xénophon (l’abbé Fournie). Le Traité, c’est Socrate lui-même ; avec toute l’ardeur et tout le décousu de l’exposé oral. On croit entendre en le lisant la voix du maître improvisant péniblement son livre dans son mauvais jargon, devant ses disciples, Grainville ou Champoléon, qui le reprennent sur son style, demandent des explications, obligent ainsi sa pensée à faire un effort pour s’expliquer de plus en plus clairement, si bien que l’exposé revient parfois sur ses pas, progresse, propose successivement plusieurs versions qui se contredisent parfois en partie1, avant de s’en tenir à l’explication la plus satisfaisante. Ainsi avons-nous à poursuivre la pensée de Martinez comme celle d’un interlocuteur qui n’arrive pas toujours à se faire comprendre, d’autant plus qu’il écrit pour ses disciples déjà Réau-Croix , c’est-à-dire très préparés, en principe , à le lire et à le saisir à demi-mot.

De prime abord, le traité se présente, on Je sait, comme un commentaire courant et un complément de quelques textes bibliques (presque tout le livre de la Genèse , sauf l’histoire de Joseph ; l’histoire de Moïse et ses instructions ; et quelques pages sur l’histoire de Saül). Bien que s’appuyant ainsi à chaque instant sur le texte biblique inspiré, Martinez reste cependant fidèle à la méthode métaphysique , grâce à son procédé fondamental d’interprétation, la notion de « type ». Selon lui, les épisodes bibliques s’éclairent, en effet, les uns les autres, dès que l’on est capable de les rapprocher convenablement : ils se répètent et symbol isent les uns avec les autres, d’Adam à Jésus-Christ. L’interprétation consistera donc à faciliter ces rapprochements et à les mettre en pleine lumière : l’explication jaillira alors d’elle-même. C’est en cela que consiste le dégagement des types. Le type est en quelque sorte, dans le Traité, la forme canonique du raisonnement par analogie . Il est supérieur à la fois au symbol e et à la prophétie , parce qu’il est tourné à la fois vers le passé et vers l’avenir : « Un type est une figure réelle d’un fait passé, de même que d’un fait qui doit arriver sous peu de temps » (Traité, p. 153), alors que le symbol e et la prophétie ne concernent que l’avenir, et que la prophétie n’est même qu’une menace sur l’avenir dont la réalisation reste subordonnée à la miséricorde de Dieu et à la conduite de la créature.

L’usage de cette notion de type est constant le long du Traité : Adam, Caïn et Abel font le type du Créateur avec les premiers esprits émanés et Adam (81) ; Adam est le type du vrai Adam ou le Christ ; Abel est type de Celui qui viendra ; Gain, type des prophètes ; Noé fait le type du Créateur ; le déluge et les événements qui suivent font le type de la création universelle ; Abraham avec Ismaël et Isaac répète le type d’Adam avec Caïn et Abel ; Abraham avec Isaac fait le type du Créateur avec le Christ ; Isaac avec Jacob et Esau font le type du Créateur avec les premiers esprits et Adam ; Abraham avec Isaac et Jacob font le type d’Adam avec Abel et Seth ; Esaû est le type de Caïn et de Cham ; Moïse répète les types de Noé ; en différents temps , Moïse présente également le type du Créateur, du fils du Créateur et de l’Esprit divin , etc. [Respectivement : 66, 79, 89-94, 141, 178, 214-216, 222, 223, 236, 240, 290]. Nous avons multiplié les exemples pour montrer la généralité de l’emploi du procédé, très souvent c’est la considération du type qui guide Martinez dans les adjonctions qu’il fait au récit canonique : ainsi nous parle-t-il de la joie qui mondait Eve pendant qu’elle était grosse d’Abel, bien que la Genèse soit muette sur ce point, parce que cet événement a été répété « vers le milieu du temps » par la grossesse de Marie et d’Elisabeth. C’est comme un reflet de la joie du Magnificat qu’il saisit déjà sur le visage de l’hommesse à peine créée. Sur des points de détail comme celui-là, l’imagination poétique de Martinez contribue à accentuer le type en retouchant le récit biblique. Mais ce reproche ne tient pas devant l’immense généralité de l’emploi du procédé. Et si plusieurs de ces analogies sont couramment invoquées par la liturgie romaine, l’originalité de Martinez est de s’en servir pour simplifier l’intelligence du texte sacré. Le type, en effet, réduit prodigieusement la diversité des événements, puisque ceux-ci se représentent les uns les autres. Ainsi voyons-nous les faits se surperposer bien plus exactement que les visages sur les clichés composites de Gaiton, s’emboîter de manière à ne plus offrir finalement à notre esprit qu’un seul fait, une unité au lieu d’une diversité. Puissance singulière d’un procédé de pensée qui fait évanouir la durée jusque de l’histoire et nous libère déjà, autant qu’il est en lui, de ce que nous apprendrons petit à petit à mieux connaître comme la source de toutes nos misères, l’esclavage par rapport au temps .

Et cet unique fait qui devra nous retenir, c’est le rapport de l’homme avec Dieu et l’obscurcissement de ce rapport, si bien que l’histoire n’est plus qu’un perpétuel développement de ce thème et de cette situation, une représentation indéfiniment multipliée de ce qu’il y a d’invariable dans la condition humaine, comme si Dieu avait décidé pour notre plus grand profit de nous en obséder sans cesse.

Il suffît donc de se borner au récit du seul événement, à proprennent parler, qui soit jamais arrivé, c’est-à-dire la chute des premiers esprits et de l’homme , ou encore l’origine de pensées distinctes de la pensée divine. C’est la partie de loin la plus connue de la théologie martinéziste. De Dieu , nous considérerons simplement au départ qu’il est, et qu’il est immuable. Il est, car il est l’être , et il est immuable, car il ne peut jamais revenir sur ses actes, ou plus strictement encore, sur ce qu’il est en acte . L’être ne peut se déjuger sans se défaire. Tout être spirituel existe d’abord en Dieu et comme l’être de Dieu . Dieu se glorifie en établissant les règles immuables d’un culte envers lui-même, c’est-à-dire en définissant son rapport à ces êtres spirituels : ce qui implique leur émanation comme êtres libres et distincts. L’émanation des premiers esprits est fondée sur ces règles, nous dit en effet Martinez ; ce sont donc elles qui entraînent l’individuation de l’être , et la liberté n’est que la faculté de s’y soumettre ou non. La liberté de Dieu est limitée par ces lois, car l’immuable ne peut revenir sur elles ; et des libertés émanées, il est attendu qu’elles s’infléchissent dans le sens du culte. L’émanation ne comporte rien de plus ; en particulier, elle n’entraîne aucune délégation du pouvoir spirituel émanateur. Le système établi entre Dieu et les premiers émanés n’est pas susceptible de se retrouver entre ceux-ci et des êtres qu’ils émaneraient à leur tour. Que quelques esprits libres tentent de singer ainsi leur émanateur, ils abusent de leur liberté , — et dès que cette pensée est conçue en eux, c’est la prévarication et l’origine du mal spirituel, dont Dieu n’est pas responsable, puisqu’il résulte du jeu, par définition imprévisible, de la liberté de ces esprits.

Ici commence le temps . La convention qui fondait les rapports des premiers esprits avec Dieu est violée en ce qui concerne ces prévaricateurs ; leur séparation va être totale, parce que Dieu écarte de lui leur malice. Sur son ordre, certains esprits restés fidèles produisent d’eux-mêmes trois essences spiritueuses, et ils en forment le monde du temps , que nous appelons matériel [Ibid., 354. Il s’agit, on le sait, des esprits inférieurs du cercle ternaire ]. Ce sera la prison des prévaricateurs, l’instrument de leur séparation d’avec Dieu . Et pour être leur geôlier, Dieu émane un nouvel être spirituel distinct : Adam. L’émanation d’Adam est donc elle-même d’abord d’essence contractuelle ; Adam a une fonction à remplir. Dieu le charge de connaissances et de puissances : puis il l’abandonne à son libre arbitre et l’émancipé. On sait le reste : le mineur émancipé prêtera une oreille trop complaisante aux suggestions de ses prisonniers. Il a le pouvoir de se donner une postérité purement spirituelle, de corps glorieux comme le sien propre, à condition que, dans cette opération, sa volont é et celle de Dieu soient jointes (comme si, bien qu’émancipé, pour cet acte , et pour cet acte seul, le mineur avait besoin que se joigne à la sienne la volont é de son tuteur). Sous l’influence des esprits pervers dont il a la garde, Adam va essayer à son tour de donner le jour à des êtres spirituels. Il a cette pensée, il l’accomplit : et le résultat, à son grand étonnement, est « une forme ténébreuse et toute opposée à la sienne », à laquelle il donnera ensuite, pour reconnaître sincèrement sa prévarication, le nom de Houva, ou Homesse (Ibid., pp. 27, 53). Cette fois encore l’être émané a rompu le contrat, et Dieu va se séparer de lui. La forme à laquelle il a donné naissance est de nature spiritueuse, et non spirituelle, semblable donc au monde qui sert de prison aux pervers. La forme de l’homme est changée en une forme semblable à celle du fruit de sa faute, — et désormais il devra se servir de celui-ci pour avoir une postérité qui sera une postérité d’hommes et non plus une postérité spirituelle de Dieu . L’homme est envoyé rejoindre ses anciens prisonniers dans le temps et habiter sur la terre « comme le reste des animaux ». Non pas sans espoir toutefois ; par sa sincérité et son repentir, Adam obtiendra sa réconciliation, et Dieu lui restituera en partie ses vertu s et puissances et la possibilité de lui rendre un culte selon les nécessités de sa nouvelle forme et de sa nouvelle situation.

On remarque tout de suite quelques particularités de cette interprétation de la Genèse : par exemple, la façon de concevoir le rôle de la femme dans la chute . Eve est la conséquence du mal et le mémorial de la faute beaucoup plus qu’un agent actif ou la collaboratrice du mineur. L’infériorité des postérités femelles, qui est certaine, fient donc à l’origine même de la forme féminine.

D’une façon plus intéressante, on voit que, par une vue profonde, c’est dans une analyse de la puissance créatrice et de l’acte créateur que Martinez, cherche la nature de la faute. Le principe du mal spirituel, c’est la volont é de concurrencer l’œuvre de création ou d’émanation de Dieu . Il est hors de la puissance d’aucun être particulier de rien ajouter à l’être . Toute tentative de création qui ne fait pas la part de la collaboration divine est mauvaise. Ainsi, l’homme , dont l’être est l’être même de Dieu , est capable, s’il se soumet à sa nature profonde, d’avoir une postérité de forme spirituelle et glorieuse, une postérité de Dieu . Mais sa faute, perpétuée dans la hideuse apparence matérielle, est d’avoir manqué à sa vocation et à sa nature , d’avoir déformé Dieu en lui. Le théomorphisme, règle de conduite, est ici absolument inséparable du théomorphisme, principe de structure .

La nature du châtiment enfin nous en apporte la confirmation. La matière en est l’instrument essentiel. Ce que nous appelons ainsi, produit par des principes spiritueux grâce à un être spirituel divin , n’est pas un être radicalement distinct de l’être . La matière n’est pas un être du tout, elle est une apparence. Les formes corporelles sont nées dans une explosion du chaos, par une sorte de refus de l’esprit devant l’être fantomatique de la matière , de constatation de son incompatibilité avec elle. Et « il n’est pas possible de regarder les formes corporelles présentes comme réelles sans admettre une matière innée dans le Créateur divin , ce qui répugne à sa spiritualité ... » [Ibid. 149 ; cf. 161-163]. Distinction qui se complète par celle de la création et de l’émanation : « La création n’appartient qu’à la matière apparente, qui, n’étant provenue de rien , si ce n’est l’imagination divine, doit rentrer dans le néant ; mais l’émanation appartient aux êtres spirituels qui sont réels et impérissables. » [Ibid., 176. II serait de la plus haute importance de savoir ce que devient cette distinction’ dans le texte du manuscrit non publié du Traité, celui du prince Chrétien de Hesse. On sait en effet par M. Van Rijnberk (op. cit ., 58) que ce manuscrit porte fréquemment sinon toujours le mot « créé » là où le texte publié par M. Philipon porte le mot « émané »]. Il ne peut donc être question de création , si paradoxal que cela paraisse, que pour les êtres qui ne sont pas. Ainsi Adam a perpétré lui-même en créant Eve le brouillard qui le sépare désormais de l’Eternel. A la fin des temps , la matière générale s’effacera de la présence de l’homme comme un tableau s’efface de l’imagination du peintre (115), mais d’ici là, Adam est emprisonné dans le songe de Dieu et dans son propre mensonge ; il ne pourra plus avoir de postérité que par Eve et à travers Eve, c’est-à-dire qu’il ne pourra plus produire que des œuvres chargées de matière et donc irréelles. Il est corps et âme , une forme apparente qui lui rappelle sa faute, et une forme réelle et éternelle qui s’en repent. Pour Martinez (un peu comme pour Pascal), nous ne pouvons comprendre la nature de l’homme que si nous voyons en lui un mineur en privation auquel la vue de Dieu est dérobée par un fantôme de l’imagination divine — Dieu séparé de Dieu par une divine, mais non tout à fait impénétrable fumée.

Cela peut encore se préciser. Adam, avant la prévarication, est revêtu d’une forme glorieuse, « forme apparente que l’esprit conçoit et enfante selon ses besoins et selon les ordres qu’il reçoit du Créateur. Cette forme est aussi promptement réintégrée qu’elle est enfantée par l’esprit » (Ibid., p. 57). Bien que forme apparente, elle n’est pas d’origine spiritueuse comme la matière , mais purement spirituelle, formée par des esprits, comme la nue qui déroba Moïse sur le Sinaï à la vue d’Israël (283). Elle n’ôte donc rien à l’homme de sa nature de pur esprit , universel dissolvant.

Adam est un esprit qui lit dans l’esprit , il est en Dieu , distinct de Dieu par sa seule fonction : la garde des pervers et le culte à rendre, c’est-à-dire une manière d’être à observer vis-à-vis de la créature et du Créateur. L’individuation , nous l’avons dit, est purement fonctionnelle ; elle se fait par lois, commandements et préceptes, ou, si l’on préfère, par poids, nombres et mesures. Adam est le véritable émule du Créateur, l’homme -dieu . Son privilège essentiel est double : d’abord la communication intégrale et immédiate de toute pensée divine et démoniaque ; et ensuite le pouvoir de se donner à lui-même, sous la réserve du concours de la volont é divine, mais ce concours n’aurait jamais été refusé, une postérité de forme spirituelle semblable à la sienne. Bref, Adam est Dieu -émané (32).

Or, de même que l’être ne s’acquiert ni ne se perd, de même l’homme ne peut avoir cessé d’être Dieu . Quant à son être , il est toujours ce qu’il était, mais il a perdu son double privilège : il a perdu son corps de gloire et son pouvoir de créer une postérité de Dieu . Et surtout, il n’a plus la communication spontanée de la pensée divine. Adam a possédé toutes les sciences et toutes les connaissances spirituelles, mais il a tout perdu, du moment qu’il n’a plus la connaissance transparente de Dieu , que celle-ci est oubliée, effacée de son esprit : « C’est la matérialité qui met en nous l’oubli », disait un philosophe ; séparé de sa forme chaotique le mineur jouirait, en effet, pleinement « de la lumière impassive spirituelle et inaltérable qui est innée en lui-même » (163). C’est notre corps , en somme, qui nous cache la vue de notre âme .

L’état présent de l’homme quant à la pensée s’exprime d’ailleurs en un mot : l’homme n’est plus pensant, il est pensif. Il était pensant lorsqu’il atteignait la pensée par une vue directe. Désormais, il ne peut plus la connaître que par communication : elle lui vient grâce à un être différent de lui, esprit divin qu démoniaque (car le démon, lui, a gardé la faculté de penser : ce qui lui manque c’est la faculté de communiquer désormais avec la pensée divine). La chute a opéré une dégradation de notre faculté de penser comme elle a opéré une dégradation de notre faculté de nous reproduire. Déjà, à l’instant de la prévarication, la pensée du crime n’était point de l’homme , mais du pervers qui le tentait, le chef des démons, « arbre de vie du mal pour une éternité ». La liberté de l’homme n’est donc pas dans la pensée, mais dans son pouvoir d’accepter ou de refuser la pensée qui lui est proposée par l’être bon ou mauvais. La réintégration du mineur dépendra de sa fermeté à repousser l’être mauvais, étranger à lui et à sa forme . On comprend ainsi comment, bien que l’homme soit à l’image de Dieu , il puisse cependant être coupable : c’est qu’il est accessible à la pensée démoniaque ; le mal ne se fait que lorsque l’intellect démoniaque se substitue à nous, le cs_done">mal ne s’accomplit sur la terre que par des possédés. Ainsi tout le mal se rattache toujours et uniquement à la même première opération mauvaise, puisque c’est de celle-ci que date la dégradation de notre faculté de penser [Il ne peut être question de vérifier psychologiquement la doctrine de Martinez. On noiera cependant ce texte d’un grand mystique possédé, le P. Surin, décrivant son état alors qu’il est possédé à son tour, après avoir essayé d’exorciser les Ursulines de Loudun : « Je ne saurais vous expliquer ce qui se passe en moi durant ce temps , et comme cet esprit s’unit avec le mien sans m’ôter ni la connaissance , ni la liberté de mon âme , et se taisant néanmoins comme un autre moi-même, et comme si j’avais deux âmes, dont l’une est dépossédée de l’usage de mon corps et de ses organes, et se tient à quartier regardant faire celle qui s’y est introduite. Ces deux esprits se combattent en un même champ qui est le corps , et l’âme même est comme partagée et selon une partie de soi est le sujet des impressions diaboliques, et selon l’autre des mouvements qui lui sont propres ou que Dieu lui donne » (apud P. Pourrat, La Spiritualité chrétienne, IV, 97 ; Paris Gabalda, 1928)].....

......Dans cette voie spéculative, l’homme sera guidé par la traditio n jusqu’à lui des révélations successives. Adam lui-même, s’il a perdu la connaissance directe et le culte spirituel, s’est vu cependant investi de la charge d’un culte nouveau proportionné à ses moyens d’opération ; il a été capable de procréer Abel conformément au plan divin , sans excès charnel, et, grâce à cet enfant, il a été réconcilié. A mesure que l’on s’éloigne de lui, la révélation primitive s’efface de la vue et de la mémoire des hommes ; mais elle a été renouvelée par le mécanisme des types qu’ont fait, au cours des temps , une série de mineurs pensants et non pensifs, députés par l’Eternel : ainsi Enoch, Noé, Melchisedech, etc. ; et enfin par le type qu’a fait le Christ. C’est une perte irremplaçable que l’inachèvement du Traité, et l’on ne peut s’empêcher de rêver à la richesse d’interprétation que Martinez nous aurait dévoilée s’il avait poussé son commentaire jusqu’au Nouveau Testament. Mais l’importance qu’il accordait au Christ n’est point douteuse par ce que nous savons de lui, et par ce que nous possédons de son œuvre (ainsi les pages sur le type du Christ en Abel, 110-117). Esprit doublement puissant, octenaire, Fils et Verbe du Créateur, le Christ a synthétisé tous les types qui pouvaient faire révélation , de manière à peindre à l’homme , avec une clarté aveuglante, encore qu’elle ne soit pas aperçue de tout le monde, son entière condition. Il s’est détourné d’Israël et a appelé tous les hommes (sauf la postérité de Caïn ) à la réconciliation. La réalisation théomorphique était chez lui accomplie, puisque son incarnation volont aire n’était pas, comme celle d’Adam, le fruit d’une prévarication. Aussi, bien qu’il ait combattu le démon comme un être pensif, notamment lors de la tentation, il lui a infligé de telles molestations que son état de resserrement est incomparablement plus rigoureux depuis sa venue. Mais, pour nous aussi, le Réconciliateur est venu, et il nous sera demandé bien plus qu’à ceux qui ne le connurent point.

Enfin, si l’intelligence de notre nature et du cryptogramme de la nature physique nous est ainsi suggérée, indépendamment de nos propres expériences, par les secours successifs des mineurs élus et par le secours de l’esprit doublement puissant, nous pourrons encore reconnaître la vérité à son rayonnement. L’assentiment commun et complet est toujours le signe d’une spiritualité distincte de celle des individus : passager et limité, il peut être le fait d’une pensée entièrement démoniaque, mais durable, il se fonde certainement dans la pensée divine. L’œuvre démoniaque est une œuvre de division et de confusion : « Il n’y a pas parmi les hommes de matière , deux pensées, deux actions, deux opérations qui puissent s’accorder... » (111). L’homme abandonné à lui-même ne sera pas capable non plus de réconcilier vingt personnes à sa volont é. Mais si la multiplicité éloigne de la vérité, la vérité, au contraire, unit les esprits ; elle opère dans le sens de l’unité théomorphique à retrouver, en assimilant les esprits les uns aux autres, en restituant autant qu’elle le peut la pensée transparente et sans limites individuelles, hors de la matière et du temps .

On pouvait le prévoir, si la conséquence du péché est la dégradation de notre faculté de penser, le travail devra tendre surtout à remédier à cette infériorité. Il nous faut déchiffrer la pensée avec peine, c’est-à-dire « opérer comme un être purement spirituel temporel, sujet au temps et à la peine du temps » (315). Essayons cependant de remonter vers notre état premier. Il ne paraît guère possible d’y parvenir pendant notre existence temporelle terrestre et de franchir d’un seul bond les trois cercles sensible, visuel et rationnel, qui nous renferment comme les trois cercles dont se servent les voyageurs pour repérer leur position terrestre. Nous n’échapperons pas au purgatoire [Cf. définition, p. 219. La métempsychose est formellement exclue, quoique ait pensé Frank. Cf. notamment 171-172]. Mais quoique toujours pensifs, nous pouvons nous efforcer de n’accueillir que les insinuations provenues de l’arbre de vie du bien . Nous serons ainsi plus fidèles à notre vraie nature divine ; purifié du désespoir, disait Kierkegaard, « le moi plonge à travers sa propre transparence dans la puissance qui l’a posé ». C’est aussi le but de l’ascèse et de la mystique martinézistes. On pourrait d’ailleurs multiplier les rapprochements ; par exemple, entre la réalisation théomorphique et ce que l’on a appelé, à propos de saint Jean de la Croix , l’état théopathique. Sans entrer dans une étude de mystique comparée, on voit que le théomorphisme de l’homme ne nous entraîne pas nécessairement au panthéisme . La mystique martinéziste est même plus proche, pensons-nous, des mystiques de la « nuit » que des mystiques quiétistes. Elle le doit vraisemblablement à son caractère beaucoup plus spéculatif que sentimental. Le progrès essentiel s’accomplit ici dans l’ordre de la pensée, parce que la chute a été avant tout une chute de la faculté de penser. Le démon a de grands pouvoirs et le mineur la faculté de les tenir en échec : la vie intérieure à la poursuite de la réalisation théomorphique en est revêtue d’un caractère profondément dramatique.

Cette réalisation, et donc la conception de l’individualité humaine dont elle découle, est bien la charnière de la pensée de Martinez. La lumière vient de Dieu , mais nous n’en saisissons toute la richesse que lorsque la réflexion sur nous-mêmes nous a purifiés. « Mes jours sont la vapeur des jours de l’Eternel », s’écriera Saint-Martin ; ils ne sont rien d’autre, et il appartient à la pensée d’essayer de restituer les jours de l’Eternel dans notre vie intérieure. Ce faisant, nous comprendrons que la vraie intelligence du monde des apparences nous conduit à l’intelligence du monde des vraies réalités. Le microcosme nous conduit au macrocosme matériel, surcéleste et divin . Mais c’est selon un rapport analogique purifié de toutes les grossièretés de l’anthropomorphisme ; et c’est pour ainsi dire à l’intérieur de tout le divin et de rien d’autre que ce qui est divin que la pensée se meut. Il ne s’agit pas de se dissimuler les contradictions et les faiblesses d’un tel système au regard de la pensée strictement rationnelle. Mais la voie analogique de la pensée mystique ne relève pas de ce tribunal et ne nous intéresse même que dans la mesure où elle relève d’une juridiction d’appel. Pour celle-ci, entre l’anthropomorphisme et le panthéisme , peut-être est-ce l’attitude théomorphique (qui, certes, n’est pas particulière à Martinez de Pasqually) qui paraîtra la plus rigoureuse et la plus instructive

Source : http://sophia.free-h.net/

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J.B.Willermoz "Mes Pensées et celles des autres"

15 Avril 2012 , Rédigé par Robert Amadou Publié dans #spiritualité

Paraphrase

Où pourrais-je donc trouver la science et la sagesse ?

J’ai passé les jours et les nuits dans la recherche et les méditations et je me demande encore où elle se tient cachée. L’homme est bien loin de la connaître et d’en savoir le prix.

Elle n’est ni dans les profondeurs de la mer, ni dans les abimes de la terre. Où est – elle donc cette sagesse cette intelligence, où pourrais-je la trouver ? J’ai consulté les êtres vivants, aucun ne l’a encore aperçue, et j’ai vu qu’ils ne l’on point en eux…

Tu ne trouveras la science et l’intelligence que dans la crainte du seigneur.

Réflexions

L’étude sans la prière, a dit autrefois un sage, est un véritable athéisme et la prière sans l’étude, une vaine présomption.

Celui qui croit pouvoir acquérir une vraie lumière par l’étude et sa seule force de son application, pense et agit comme un athée, et que celui qui présume que, pour obtenir la connaissance de la vérité, il lui suffit de la demander dans ses prières, sans faire aucun effort pour la découvrir et sans méditer sur ses voies, n’est qu’un homme présomptueux, lâche ou indifférent pour elle.

Le premier n’acquerra qu’une science vaine et l’autre restera dans l’ignorance. Initié, voici le mystère que la sagesse offre à ta pénétration : Cherche et tu trouveras : demande et l’on te donnera : frappe et l’on t’ouvrira.

Si tu veux faire des progrès dans les voies de la sagesse, adresse-toi à celui qui est la sagesse même : demande-lui sans cesse d’ouvrir ton intelligence à toutes les vérités dont tes recherches et l’enseignement des hommes n’ont pu te présenter que la lettre.

Crois que cette souveraine lumière peut seule t’éclairer, donner la vie à tes pensées, te faire concevoir ce que l’oreille n’a jamais entendu et les yeux n’ont point aperçu.

Tu concevras que si tu n’as été vraiment instruit que par l’esprit de vérité qui a vivifié ton sens intérieur, tu ne peux de même, sans qu’il n’y coopère avec toi, instruire les autres hommes. Initiés, à l’instant que nous sommes régénérés, nous entrons dans la vie, nous recevons la lumière et nous connaissons dieu qui est la source de toute vérité, de toute science et de toute perfection. La foi nous éclaire. Initiés, nous étions autrefois ensevelis dans les ténèbres, nous sommes maintenant la lumière du Seigneur. C’est pourquoi les anciens appelèrent l’homme d’un nom qui signifie lumière.

Ainsi l’espérance de ceux qui l’on cru n’a point été trompée ; ils reçoivent dès à présent les arrhes de la vie éternelle ; car le Maître leur a dit : qu’il soit fait selon votre foi.

Voilà donc l’effet de cette œuvre divine en nous : et nous connaissons Dieu qui est la source de toute vérité, de toute science de toute perfection. Par le baptême la foi nous éclaire. Cette opération de l’esprit s’appelle œuvre, grâce, illumination, perfection, baptême. Dieu a créé l’univers par sa volonté, et par sa volonté il fait le salut des hommes.

Celui donc qui est acquitté par J .C. sort aussitôt des ténèbres, il est au moment même rempli d’une céleste lumière comme ceux qui se réveillent sortent des liens du sommeil.

La taie qui l’aveuglée est enlevée, l’obstacle qui l’empêchait de voir est écarté. Ainsi, notre régénération par le Saint-Esprit dissipe l’instant les ténèbres épaisses qui nous dérobaient la lumière divine, elle enlève le bandeau qui couvrait l’œil de notre âme et ma met en état de voir les vérités célestes.

Initié, la science humaine te sera inutile lorsqu’il faudra mourir. Mais combien ce passage deviendra difficile à celui qui n’aura pas été instruit par la foi. Il ne servira de rien d’avoir été philosophe ou mathématicien. Mais la foi qui produit la charité et les œuvres, ce don de l’esprit que l’industrie et les études humaines ne sauraient procurer est la seule véritable science et l’unique voie de régénération et du salut.

Les hommes agissent comme s’ils ne devaient jamais mourir, et ces prétendus immortels font des projets sur la terre comme s’ils étaient assurés d’y demeurer éternellement.

La considération des souffrances de la vie et la méditation de la mort sont la philosophie de l’homme.

Pour tous les hommes, de quel rang qu’ils soient, il n’y a rien de plus assuré que la mort.

La société, au lieu de détruire l’égalité, la réalise et l’affermit. Si elle est gouvernée par des lois justes, dans l’être de nature, au contraire, l’égalité des droits est une théorie impuissante, que l’inégalité de force et d’adresse peut à tout moment violer. (Mackintosh)

Il est ordonné aux hommes de mourir une fois.

L’inégalité civile, ou, pour parler plus convenablement, les distinctions civiles, existent nécessairement dans le corps social, parce qu'il doit posséder des organes destinés aux diverses fonctions ; mais l’inégalité politique est au contraire aux principes du droit naturel, et à l’objet des institutions civiles, car la portion de droit naturel que chaque individu y met en masse est la même. (Mackintosh)

Vole vers le sanctuaire, et que tes puissances supérieures, moyennes et inférieures agissent ensemble, avec énergie, et dans la même direction.

Plus le fils de l’homme s’enveloppe dans les affections matérielles, plus il se sépare de l’intelligence et devient impénétrable à l’action spirituelle.

Le savant travaille sans cesse à faire des livres pour les autres. Que l’enfant travaille donc aussi pour lui même et fasse son premier livre.

Si nous voulons que la sagesse nous dirige, prenons-la lorsqu’elle commence à naître en nous, car elle a, comme tout ce qui existe dans la nature, sa naissance et ses progrès.

Ce n’est pas toujours par la bouche des hommes que l’on parle aux enfants.

Si tu veux élever dans ton âme un temple à la vertu tâche d’obtenir cette lyre célèbre qui, pour construire les murs de Thèbes, n’élevaient que des pierres d’une juste proportion et laissait sans mouvement au pied de la muraille, les matériaux informes et corrompus.

Extrait d’écrits de Robert AMADOU

source : http://aprt.biz

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Essai sur la chronologie des rituels du R.E.R. pour les grades symboliques jusqu'en 1809 - 1ère partie

15 Avril 2012 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #Rites et rituels

Ce cadre et dans la répartition du travail confié aux compagnons, il m’a été demandé de comparer le rituel dit de "Crest" de 1782 pratiqué au GO avec celui dit de La triple Union de 1788.

Dans un premier temps j’ai cherché les similitudes, la coordination des textes. J’ai bien vite vu que c’était le résultat d’une évolution issue de la réforme de Dresde de 1774, jusqu’à la dernière révision approuvée par les frères Lyonnais du Directoire de la IIème Province d’Auvergne, au Convent des Gaules du 25/07/1778. (RT n°80). Il y a donc une chronologie de l’écriture de J.B. Willermoz "Eques ab Eremo" une évolution en fonction du temps et de l’histoire, cette maçonnerie qui partant de la SOT fera le RER, et qui fera franchir à JBW et ses amis une rupture avec la FM traditionnelle française de son époque. Une rupture avec son esprit, ses pratiques et sa vision des grades. La rédaction des deux premiers grades fut approuvée pour le mois d’août 1774 par le chapitre provincial d’Auvergne. Celui du grade de maître fut également approuvé unanimement plus tard. Une série de cahiers portant le titre D’ordre de la Stricte Observance 1775 (bibliothèque Municipale de Lyon Ms 5939) comprenant les trois grades bleus suivi de l’Ordre Intérieur l’Écossais Vert. La source des rituels saute aux yeux, appelons ce rituel de "Dresde 1774". Tout ne fut pas transmis aux frères et la FM Française eut du mal à s’adapter car elle possédait une longue liste de Hauts Grades. Il ressort de tout ça une classe symbolique, les grades bleus ; une classe intermédiaire les Hauts grades ; l’Ordre intérieur l’écossais vert, novice écuyer et chevalier. Il en reste les particularités du RER en loge par rapport à la FM française. Les trois bougies du Vénérable et des deux surveillants et celle du Secrétaire. Les symboles du grade "Adhuc Stat, etc." en loge de SOT. Les sept petits pas au premier grade (associés à l’obéissance, la discrétion, la constance, la charité, la bienfaisance, le courage et la fermeté à l’article de la mort, puis trois pas de la porte au tableau de loge. La lumière en deux fois et la différence la plus remarquable "Sic transit gloria mundi". Au 2ème grade le candidat fait deux fois le tour de la loge au lieu de trois fois au 1er grade. On décèle déjà une grande volonté de coordination entre le texte et les emblèmes et toutes les parties du rituel aux trois grades. En dehors des mots sacrés J et B constant en France au XVIIIème siècle. Les mots de passe sont Tubalcaïn, Schibboleth et Giblim. Une autre caractéristique c’est les instructions morales dont le développement sera une caractéristique du RER.

Les premières réformes

L’armature encore fruste des rituels apportés par la SOT ne put satisfaire les frères Lyonnais et Strasbourgeois. Après la mort des frères Weiller et Hund de la SOT, JBW eut écho des dissensions des doutes concernant l’origine Templière. JBW et les frères Lyonnais prirent l’initiative du Convent de Lyon d’octobre 1778 qui devait consacrer le RER. Le rédaction a débuté en 1777 peut-être 1776 les rituels sont plus détaillés et plus complets que ceux de 1775. On y voit apparaître les circonstances de la préparation du candidat, le rôle du frère préparateur en préliminaire. Les trois questions d’ordre sont introduites. Le déroulement de la cérémonie est modifié aux différents grades. Au premier l’apprenti ne fait qu’une fois le tour de la loge, les sept petits pas, de 1775, sont fait au deuxième grade, en 1778 le mots de giblim passe du grade de maître à celui de compagnon. Enfin on constate un développement de l’explication de l’instruction. Le tableau de loge porte à chaque grade des enceintes différentes. Les maximes du grade sont aussi introduites à Lyon avec suppression des châtiments physiques de vengeances. On indique également l’ouverture des travaux par le Vénérable Maître, l’épée la pointe haute le pommeau sur la table.

Les voyages

L’apprenti fera trois voyages, les maximes concluent chacun d’eux, il gagne l’ouest par trois pas au nord du tableau, il frappe trois coups selon la batterie de son grade.Au deuxième grade le tableau est éclairé de six lumières disposées au centre : une devant le second surveillant, deux devant le premier surveillant, trois au coin méridional de l’orient. Le candidat fait trois tours de loge et reçoit la première maxime. Puis il accomplit deux tours supplémentaire soit cinq au total et reçoit la deuxième maxime (RT N° 80 page 309). Il n’y a pas encore de troisième voyage dans cette version

La version du Convent de Wilhemsbad. Le 15/07/1782.

Les Français qui avaient pris une part majeure lors de sa préparation, étaient décidés à faire triompher les thèses essentielles de la réforme de Lyon. Premièrement le rejet de la filiation templière et la généralisation de l’Ordre des CBCS dont l’organisation et les rituels avaient été définis au Convent des Gaules. JBW assurant le Secrétariat. Les sources ont été les grades Français rectifiés du convent de Lyon, les grades Suédois, ceux de la loge de Berlin, les anciens rituels allemands. La controverse porta sur la constitution ternaire de l’homme au premier grade RT N° 78. Ces rituels des trois grades sont trois cahiers de 24 pages, 9 pages, 11 pages format 21 x 33 cm qui portent le titre de "Rituel pour le Régime de la Maçonnerie Rectifié" rédigé au Convent général de l’ordre en Août 1782. Des apports nouveaux font leur apparition le triangle à l’orient "Tenebrae eam non comprehenderunt". L’étoile flamboyante au deuxième grade derrière le Vble Maître à l’endroit où on plaçait le symbole du grade aux versions précédentes, ceux-ci trouvant leur place sur le devant du tapis de l’autel. Le Tableau a deux modifications : le tracé de la triple enceinte disparaît, au premier grade seul le J subsiste, le B n’étant ajouté qu’a l’ouverture du deuxième grade. Dès le premier il est précisé que les lumières sont neuf : trois du chandelier à trois branches sur l’autel d’orient, deux pour les Surveillants, une pour le Secrétaire et trois principales autour du tapis de loge. Ces flambeaux gardent les dispositions fixées en 1778. On fixe pour la première fois la liste des Officiers de la loge au nombre de huit, l’élémosinaire n’est pas mentionné. Les bijoux sont décrits.

Trois nouveautés dans la cérémonie d’ouverture :

1 : Protocole d’allumage des flambeaux en silence puis les Surveillants et le Secrétaire allument leurs bougies.

2 : A la clôture le Vble Maître Prononce une prière qui est donnée.

3 : Le rituel de compagnon indique que ce grade doit d’abord être ouvert au premier grade. L’ouverture par les grades inférieurs est introduite à Wilhemsbad avec des dispositions pour la clôture des travaux. Il est précisé une simplification pour les ouvertures au grade de Maître.

Dans la préparation du candidat au grade d’apprenti on remarque l’introduction de l’engagement préliminaire que signe le candidat avant sa réception. Les frères sur l’ordre du Vble Maître viennent se ranger sur plusieurs rangs si le nombre l’exige autour du tapis de loge , de sorte que le candidat puisse exécuter les trois voyages. Le schéma de 1778 est abandonné. La triple succession de Cherchant, Souffrant et Persévérant se rapporte aux trois voyages. Désormais le candidat fera trois grands pas en équerre sur le tapis et pour rejoindre l’orient pour prêter ses obligations.

Au deuxième grade le candidat est supposé accomplir cinq voyages il s’arrête après les trois premiers. Il reçoit les deux précédentes maximes de 1778 et une nouvelle. C’est alors qu’il est dispensé des deux autres voyages. Il montera trois marches plus deux autres. Le candidat ne jettera les métaux que dans les versions suivantes.

L’après Wilhemsbad

En 1810 JBW confirme dans une lettre à Charles de Hesse Cassel que les textes adoptés à Wilhemsbad ne sont qu’une esquisse. Qu’une commission spéciale des Frères de Bourgogne et d’Auvergne connus comme les plus instruits y avait été nommée , car la brièveté du temps n’a pas permis de tout rédiger. Un frère fut chargé de mener ces modifications. Une lettre prouve que les frères de Bourgogne offraient à ceux d’Auvergne de se charger de l’ensemble de l’ouvrage. La rédaction définitive de JBW ayant était adoptée par les trois provinces françaises et celles d’Italie fin 1786, fut présentée au Grand Maître Général qui donna son approbation en 1787 , afin d’être publié dans les chapitres de France. Une fois de plus les rectifications furent progressives de 1783 à 1788. En 1785 Phaleg remplace Tubalcaïn. Les rituels sont presque définitifs en 1786 : attesté par une nouvelle lettre de JBW. Rituel à l’usage de la R. L. L’Humanité à l’Orient de Crest (Archives départementales de la Drôme). Grades d’Apprenti : 15/12/1785. Grade de Compagnon : 16/10/1786. Grade de Maître : 16/04/1787. Ces dates sont intéressantes, car elles prouvent que la loge de Crest ne possédait pas les nouvelles versions en 1785. Une version copiée à Crest, certifiée conforme en 1788 garde Tubalcaïn au lieu de Phaleg.

Le Rituel de la Triple Union à l’Orient de Marseille.

Son premier rituel date de cette époque, le mot de passe Tubalcaïn permet de le situer sans aucun doute. Il fut ensuite barré et précisé Phaleg. Dans l’ensemble les versions de 1783 à 1788 ne sont que le développement de celles de Wilhemsbad, avec des développements protocolaires des visiteurs, de la place des dignitaires selon leurs rangs et leurs grades. Ils précisent que la loge à bien neuf Officiers, des détails minimes sont modifiés dans les bijoux, Les fonctions du frère préparateur sont encore détaillées. Lors de l’ouverture la prière est conservée, le texte de la prière de clôture est substitué. Au 2ème grade, l’illumination de l’étoile se fait en trois temps. Dernière révision par JBW en 1787-1788 cote Ms 5871(33) Bibliothèque municipale de Lyon, BNF Ms4 18 certifié conforme de la main de JBW et très précise. Les révisions sont vérifiables jusqu’en 1788. Il semble que ces rituels datés sont les plus vieux connus. Ils mettent en place les dispositions remises à la Loge La Triple Union de Marseille en 1802 comme les seuls et les plus complets. La TU à l’orient de Marseille fondé en 1782, a été installée en 1783 sous l’obédience du GO de France. Elle a été Rectifié en 1784 par le Directoire Écossais d’Auvergne. Elle fut suspendue en 1788 et repris ses travaux en1801. Dans le souci de régulariser les activités de la Loge le Vble Maître Achard et les Frères se tournèrent vers la seule autorité vivante au RER en France JBW, Chancelier de la Province d’Auvergne. Le BAF Taxil vint à Lyon le 01/09/1802 chez Willermoz pour recopier les rituels confirmés par celui-ci. Un courrier de remerciement du Vble confirme leur retour et ses engagements vis à vis du Chancelier. Ces rituels sont les définitifs de 1788 : c’est pourquoi on appelle les rituels de La TU de 1802 "Rituel de 1788.Ceux copiés par le BAF Taxil sont les plus complets que nous possédons aujourd’hui. Ces textes sont ceux conseillés par JBW après la révolution de 1789 aux Loges La bienfaisance à l’orient d’Aix et Au centre des Amis à l’orient de Paris.

Les modifications importantes se rapportent au Tableau de Loge :

JBW nous dit "J’y ai ajouté l’équerre le niveau et le perpendiculaire qui n’y étaient pas". La préparation du candidat s’est vu étoffée au carton des trois questions, deux tableaux y sont décrits en plus dans le rituel de la TU. La grande différence porte sur l’épreuve des trois éléments lors des voyages : le feu, l’eau et la terre. Qui ne sont pas dans les versions de 1783 à 1788. La deuxième différence porte sur les emblèmes "La Justice et La Clémence". La troisième et une confirmation que le Candidat sera soulevé et transporté vers l’autel d’Orient. Au deuxième grade "la Tempérance" est présenté au Candidat lorsqu’il est parvenu à la cinquième marche de l’escalier du Temple. Le Candidat rejette ses métaux confirmés par le 2ème Surv. Dans le rituel aux termes des trois premiers voyages.

Écrit par P.V.

source : http://aprt.biz/

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La conception de la matière chez Martinez de Pasqually et dans le RER

15 Avril 2012 , Rédigé par Edmond Mazet

XI. LA "LOI TERNAIRE ET SACREE" OU LES TROIS FACULTES PENSEE, VOLONTE, ACTION

Dans cette troisième et dernière partie, l’auteur se propose de voir pourquoi la nature et la structure de la matière sont fondées chez Martinez de Pasqually sur le ternaire, ou plus précisément sur cette loi "ternaire et sacrée" comme dit Jean-Baptiste Willermoz, basée sur 3 éléments et 3 principes, puisqu’il ne peut y en avoir davantage. Notons que cette loi, encore, est dite sacrée, car basée sur des principes divins. D’autre part Edmond Mazet rappelle les 3 facultés ou puissances spirituelles fondamentales : Pensée, Volonté, Action que possèdent tous les êtres spirituels et surtout Dieu lui-même. Le Régime Écossais Rectifié fait donc régulièrement allusion à cette notion, avec par exemple le chandelier à trois branches "emblème de la triple puissance du Grand Architecte de L’Univers"… Triple puissance qui gouverne le monde et qui est exprimée dans la loge par le Vénérable Maître et les deux surveillants. Rappelons également ici, que pour Martinez, le Verbe divin aussi est ternaire, formé des 3 facultés divines : Intention, Volonté, Parole qui produisent un effet spirituel. Ainsi le Verbe spirituel ne s’est point produit de lui-même. Alors quid de Pensée, Volonté, Action par rapport à Intention, Volonté, Parole, employés plus ou moins indifféremment par Martinez de Pasqually ? Pensée, Volonté, Action, correspond aux 3 facultés spirituelles fondamentales présentes dans le Créateur avant leur manifestation. Intention, Volonté, Parole correspondent à ces 3 mêmes facultés dans leur manifestation avec un objectif ou un but à atteindre. De même l’auteur différencie Parole et Verbe. La parole est une faculté divine et non un être, Le Verbe est un être spirituel. C'est-à-dire que le Verbe est donc l’esprit par lequel et dans lequel se manifeste l’action divine. Dans le traité, comme dans la tradition chrétienne, par le Christ lui-même, le Verbe est un être spirituel, le "Verbe du Créateur", l’"action de l’Éternel".

Ce schéma illustre la pensée de Martinez de Pasqually et Jean-Baptiste Willermoz avec le nombre ternaire de création présent dans le Verbe divin, réunissant en lui les 3 facultés spirituelles fondamentales. On peut rapprocher ce triangle de celui présent à l’Orient au régime Écossais Rectifié, dont émane la lumière du Verbe : "Et Tenebrae Eam non Comprehenderunt", symbole flagrant du Martinésisme au Régime Écossais Rectifié et en parfaite harmonie avec la tradition chrétienne. Enfin, je signalerai cette note de bas de page, qui dit que le mot hébreu "davar" (rbd) a, en effet, les deux sens parole et acte.

XII. LE SYMBOLISME DES NOMBRES 3, 6 ET 9 DANS LE RÉGIME ÉCOSSAIS RECTIFIÉ

Comme dans la doctrine de Martinez de Pasqually dont il est issu pour partie, le Régime Écossais Rectifié est fortement influencé par les nombres. 3, tout d’abord et nous l’avons déjà vu dans les chapitres et articles précédents est primordial comme par exemple dans les 3 facultés divines fondamentales. Il est présent à tous les grades du Régime, mais le 3 est toutefois plus attaché au premier grade, 6 et 9 se rapprochant respectivement des deuxième et troisième. Voyons-en un peu plus :

  • 3 au premier grade correspond aux 3 principes fondamentaux de corporisation, les essences spiritueuses, mais inactives, allusion au chaos et donc aux ténèbres. Ce chaos renvoie à la chute, à la perturbation de l’harmonie Divine.

  • 6 au second grade correspond lui au principe de vie passagère qui y a été joint par une puissance secondaire, afin de produire une action temporelle.

  • 9 enfin, au troisième grade est lui l’assemblage de 3 mixtes ternaires et la fin des choses temporelles.

En termes rectifiés, cette notion de chaos s’apparente à celle de l’apprenti et de la pierre brute, apprenti qui malgré tous ses efforts aura du mal à parfaire le travail. Ce travail est surtout celui de la prise de conscience, plus que celui de l’achèvement du travail. Parvenu au grade de compagnon, son travail n’est guère avancé… Au grade de compagnon, la transformation se produit, elle est symbolisée par la pierre cubique et l’instruction sur les outils qui symbolisent eux les outils spirituels. Pour Martinez le nombre 6 est celui de la durée et surtout celui de la pensée Divine, celui des 6 opérations de la Création, mais une fois de plus Martinez de Pasqually est si vague qu’il plongea les élus coëns dans la perplexité… En ce qui concerne le 9, on apprendra que celui-ci est le nombre de l’inertie, de la matière. Inertie, car le nombre 3 multiplié par lui-même à l’infini ne peut jamais donner que 9. Trois fois trois coups de maillets, répétés par le Vénérable Maître et les 2 surveillants : 3x3=9, 9x3 = 27, 7+2 = 9… Ou encore les 81 larmes sur le tapis 8+1=9.

Enfin Edmond Mazet termine en faisant référence au Mausolée du 3ème grade du Rectifié, il porte une inscription " Ternario formatus, novenario dissolvitur" (NDLR : formé par le ternaire il est dissout par le novénaire). Nous le savons maintenant, le corps de matière est formé des 3 essences spiritueuses (ternario formatus), lors du retrait de l’âme (vapeur enflammée qui se dégage du mausolée) il se dissout. Notons que le neuvénaire est présent sur le mausolée par les 3 groupes de 3 boules représentant les 3 éléments eau, feu, terre. Cette inscription est complétée par une seconde "Deponens aliena ascendit unus" (NDLR : abandonnant ce qui lui est étranger un seul s’élève). Ce symbole donne un résumé fort intéressant de l’enseignement de Martinez de Pasqually transmise au Régime Écossais Rectifié par Jean-Baptiste Willermoz en ce qui concerne la matière, l’incorporisation et la décorporisation de l’homme. Encore une fois, la mort physique n’est qu’une étape nécessaire de la réintégration. Durant la vie terrestre, nous devons préparer la réintégration par le travail initiatique montré au premier grade, mis en pratique au second, le processus de mort étant lui le thème du troisième

Source : http://aprt.biz/

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Martinez de Pasqually et la Kabbale

15 Avril 2012 Publié dans #spiritualité


Aux hommes de désir, aveugles ou lucides, tous.

INTRODUCTION

LA CHOSE, L'HISTOIRE ET L'URGENCE

Tout relève de la chose, par l'histoire et dans l'urgence. Telle est la formule
de la réintégration en cours. Une science la développe et l'applique, autour de
ce mot clef. Science de l'homme assurément, et qui comble seule notre plus haut
désir. Elle est science divine, en effet, et l'homme est homme-Dieu. Où étudier
cette science aux techniques efficaces, avant de maîtriser son objet, sinon dans
le Traité sur la réintégration, par Martines de Pasqually ainsi déclaré ? Voici
donc ce traité, en première édition authentique et apprêtée. En s'y lançant à
tête et à coeur perdus, le lecteur finira par comprendre ses désirs et vivre son
désir, jusqu'à en jouir pour l'éternité. De crainte d'un excès de malentendus et
que, par conséquent, notre livre ne déroute ou, pis, ne laisse en plan, au lieu
de stimuler, tâchons d'en expliquer un peu le triple thème : la chose,
l'histoire et l'urgence.


LA CHOSE

La chose est la présence, la parole et la geste de l'Eternel. Sagesse, la vraie
science et le vrai culte y tiennent, au point de mériter, sous plusieurs
aspects, le même nom. Le Traité que la chose inspire et fonde n'a d'autre souci
que d'y convoquer, afin qu'on l'évoque à soi. La chose est, au premier chef,
l'affaire de l'homme, puisqu'elle est l'affaire de Dieu. Cernons donc cette
chose complice : à la garde ! Elle frappe d'un motif suprême.

1 - Clin d'oeil théosophique

Le Traité de Martines de Pasqually est un midrach judéo-chrétien. Juifs,
Samaritains et chrétiens ont pratiqué, sous le nom de midrach, tantôt un
commentaire de la Bible, tantôt l'art de l'homélie, mais souvent le même ouvrage
combine les deux exercices en un récit, augmenté et annoté avec une grande
liberté, d'épisodes scripturaires. Ainsi en est-il du Traité, qui réveille la
tradition judéo-chrétienne du midrach.

Dans sa lecture du Traité sur la Réintégration, le lecteur ne saurait refuser
l'aide de la Figure universelle, appelée aussi Tableau universel. Ce dessin fixe
l'image de notre monde en son état présent. Cet état s'insère dans une suite et
lui-même est dynamique. La force en oeuvre, osons la qualifier historiosophique,
car la Sagesse a réglé le jeu où participent Dieu, les esprits, l'homme et
l'univers.

ayons donc attention qu'au moment de la figure, les esprits, humains et autres,
sont répartis de manière accidentelle. La prévarication de certains esprits a,
en effet, inauguré le temps et l'espace que détaille le Tableau universel. Dieu
a exclu les anges rebelles de sa cour divine, de son immensité. L'univers,
qu'encerclent les esprits de l'axe feu central, est le lieu de leur exil. Il
provient d'une création effectuée par des esprits restés fidèles. Sur l'ordre de
l'Eternel, ces esprits créateurs ont accompli leur tâche en proférant, dit
Martines, la parole du fils huiténaire. (Huiténaire sera, en conséquence, la
puissance confiée au premier mineur.)

A quoi bon pour l'homme savoir ce dispositif dont le schéma aura entrouvert sur
la complexité ? A agir et à vaincre. A opérer la réintégration, but ultime, et
mission de l'homme émané pour ce but. La réintégration fera rentrer tous les
êtres dans l'éternité de l'amour divin. Cependant la postérité dAdam n'est plus
en mesure d'accomplir sa mission immédiatement. La chute du père a rendu
nécessaire leur réconciliation préalable. Le chemin de cette réconciliation,
c'est l'initiation.

Adam est le premier homme, nous le sommes aussi en même temps que le dernier.
L'ancien Adam se renouvelle en Christ, second Adam. L'homme d'un désir assumé,
traduirons-nous dans la mouvance de Martines, s'en remet à sainte Sophie, Jésus
notre Mère, qui est le Christ, et possédant ainsi la chose, possédé par elle,
l'homme, ou l'homme-Dieu, imite en perfection relative l'homme-Dieu absolument
parfait, ou l'homme-Dieu et divin. Emprunterons-nous le langage des Pères de
l'Eglise en soutenant que l'homme devient par grâce, non pas ce que Dieu est,
mais ce que le Christ est par nature : Dieu ? Cela est vrai, cela peut se
déduire du Traité et même le doit, en vérité. Mais cela n'y est point formulé,
même en d'autres termes. Les langues sémitiques n'emploient pas le verbe être
pour copule ; la pensée sémitique non plus.

Le Traité de Martines exhorte le disciple à la théurgie cérémonielle qui
effectue la nécessaire réconciliation de l'homme et la réintégration
universelle. Cette théurgie est le rituel grâce auquel l'homme travaille sur le
monde angélique et, par conséquent, sur le monde matériel et communique avec
Dieu - ou travaille sur lui en même temps que pour lui. Une Nouvelle instruction
coën, tire la pratique de la réconciliation dans un sens ascétique et mystique,
sans trahir la doctrine, sans même exclure et en frayant même une voie adjacente
d'exercice secret, que Martines estimait la voie principale, sinon idéale.
C'est, écrit l'auteur anonyme qui ressemble à Fournié, un «traité de
résurrection».

2 - Le siècle et l'éternité

«Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, ils se sont
avisés, pour se rendre heureux, de n'y point penser.» «Si l'homme était heureux,
il le serait d'autant plus qu'il serait moins diverti, comme les saints et
Dieu.» Bref, «la seule chose qui nous console de nos misères est le
divertissement, et cependant, c'est la plus grande de nos misères.» Pensées de
Pascal, et Saint-Martin louait Pascal d'avoir été le plus avancé d'entre ceux
qui n'ont pas possédé la clef, à savoir la vérité plénière de la réintégration.

Vous voyez marcher toutes sortes de gens dans la rue ; eh bien, ces gens-là ne
savent pas pourquoi ils marchent, mais vous, vous le saurez». Par ces mots
Martines invita Pierre Fournié à entrer dans l'ordre des élus coëns. Vous
saurez, lui disait-il, en somme, pourquoi l'homme marche et pourquoi il doit
marcher, quel est son désir et quel est l'objet de son désir dont il tâche à se
distraire, en marchant dans la rue, par exemple.

«Vous devriez venir nous voir, ajoutait Martines à l'abbé Fournié, nous sommes
de braves gens. Vous ouvrirez un livre, vous regarderez au premier feuillet, au
centre et à la fin, lisant seulement quelques mots, et vous saurez tout ce qu'il
contient.» Et vous aurez le secret des marcheurs qui est votre secret. Le livre
à feuilleter, c'est l'homme, en effet, l'homme livre vivant et livre de vie. La
science du Traité sur la réintégration analyse ce livre, car Martines ne traite
jamais que de l'humain essentiel ; le sens de ma vie, c'est-à-dire sa
signification et sa direction, son orientation, ou sa conduite vers l'Orient. Le
Traité s'adresse désormais à tous les hommes sans exception. Il n'est point
d'homme que Dieu ne désire et qui ne désire lui-même, fut-ce dans l'énigme, de
satisfaire en Dieu son désir fondateur. Nul homme qui ne révèle ainsi ce désir.
Mais, selon le mot de Saint-Martin, il n'y a rien d'aussi courant que les désirs
et d'aussi rare que le désir. Moyennant quoi, l'échappatoire est une impasse :
oui, tous les hommes sont hommes de désir et capables, dignes, à quelque degré,
du Traité sur la réintégration.

Martines veut ramener les «hommes du siècle» de l'incertitude de leurs
recherches vers la vraie science. Il introduit sa gnose dans la problématique
des Lumières. Sa théosophie est en conflit radical avec le philosophisme et
l'athéisme de son siècle. Sa science est «certaine et vraie parce qu'elle ne
vient pas de l'homme». Si Martines expose cette science dans son Traité, manuel
de l'Ordre des élus coëns, ce texte n'était pas destiné à l'édition. Il était
réservé aux titulaires du grade supérieur de l'Ordre des élus coëns, les
réaux-croix. Ce n'est qu'en 1899 que ce texte connaîtra une première édition
(aux mille défauts). La présente édition, réalisée d'après le manuscrit
autographe de Louis-Claude de Saint-Martin, veut rendre justice et service,
enfin. Le fait rejoint le droit.

3 - La réintégration

En la théurgie résident le vrai culte et la vraie loi, fondées sur la vraie
science, pour la cause - la chose - de la réconciliation humaine et de la
réintégration universelle - la chose encore, fin et moyen. La théurgie
cérémonielle est manière compliquée d'invoquer l'Eternel. Comment invoquer
l'Eternel ? Martines, dans son Traité (§ 84) propose comme grand ancêtre le
prophète Enoch. Ce saint homme choisit dix sujets pour l'assister dans ses
travaux théurgiques « listiques chaotiques ». Hélas, Martines n'explique nulle
part le sens de « ces deux mots, qui appartiennent aux sciences spirituelles
divines ». (Il y comptait, pourtant.) Une autre version du Traité procure la
variante « listiques catholiques », Lapsus ? « Listique » n'est pas français, ni
portugais, ni italien, mais on peut y lire un hispanisme, induit par «listo»,
habile et capable, brillant et magistral. Ou bien «listique» serait-il une forme
abrégée, par erreur ou par tactique, de «kabbalistique» ? L'hypothèse, nous le
verrons plus loin ne serait pas incongrue, pourvu qu'on prît l'hypothèse
supposée sous-jacente dans un sens large. Mais, assurément, les travaux de
théurgie sont listiques et «chaotiques», car ils travaillent à rétablir l'ordre
dans le chaos qui menace depuis l'origine de la matière.

Rétablir l'ordre ordonné à la réintégration universelle, telle est la grande
affaire de l'homme de désir. La chose en est la fin et le moyen. Ce terme
étrange, ,la chose», Martines l'utilise fréquemment même s'il ne figure pas dans
le Traité, il est important d'en esquisser les contours. Pour Martines, la chose
est l'ordre initiatique qu'il a fondé et les élus coëns sont les élus de la
chose. Cet ordre n'a d'autre sens que de servir la chose, c'est-à-dire d'amener
ses membres au but qui est le motif même de son existence. Ainsi la chose
désigne l'attachement à l'Ordre et le désir que ses membres doivent cultiver
pour «progresser dans la chose». La chose est aussi l'enjeu de l'Ordre, c'est la
grande affaire, la réintégration, le retour de tous les êtres dans le Principe.

Dans les opérations théurgiques, la chose se manifeste par des effets
illuminatifs, lumineux, ou encore auditifs et tactiles qui cautionnent et
guident les coëns dans leurs opérations. La chose est l'être spirituel qui se
manifeste, elle est la sagesse non pas seulement en tant que vraie science et
vrai culte, mais la Sagesse comme principe de la vraie science et du vrai culte,
leur cause. Dans une Explication secrète, Martines brille par la clarté : «Noé
fut juste devant l'Eternel qui rendit réversible sur lui l'esprit saint d'Hély,
autrement appelé la Sagesse, qui marchait devant l'Eternel, lorsqu'il
manifestait sa puissance en créant l'univers, et qui, à chaque acte de création,
s'écriait : "Tout est bon".»

Présageant une théologie surprenante en son temps et au nôtre, une théologie
archaïque, Martines déclare la personnalité complexe de la chose, où nous ont
conduits les approches précédentes : la chose est la Sagesse personnifiée.
Mieux, elle est la Sagesse personnelle, que Philon nommait déjà le Logos, et
elle l'est dans un rapport spécial avec le Christ. Martines, chrétien primitif
et judaïsant, hésite entre les personnes et les attributs ou les fonctions, et,
pour lui, Dieu prend, d'un point de vue, rang parmi les anges, comme font tant
de messagers humains. Parfois, la même personne angélique tient d'un prophète et
de l'Eternel spécifié. Martines pense et sent comme un chrétien, deux cents ans
avant le concile de Nicée.

La chose est l'esprit saint (les capitales initiales gauchiraient la pensée et
le sentiment de Martines), l'esprit saint d'Hély est l'esprit saint du Christ,
car Hély, prophète, ange et Dieu, est le Christ. Le Christ, Ange du Grand
Conseil, au nom suréminent et tacite comme de besoin, agit par l'esprit saint
sous le nom mystérieux d'Hély (ou Rhély). Et c'est la Sagesse ou la sagesse ; la
chose qu'on est tenté d'écrire la Chose. Nous y résisterons, par souci de
l'équivoque.

La chose est un être, cet être est une personne et cette personne a un nom chez
les chrétiens : Jésus, dit Jésus-Christ, et souvent le Christ, puisqu'il est, du
même mot, mais en hébreu, le Messias, Martines le répète-t-il assez ? Or, en ne
nommant pas la chose autrement que par ce substantif d'apparence si vague, en
appelant chose la cause de tout, la chose par excellence, s'esquisse l'un des
autres sens du mot «chose», à savoir ce qu'on ne peut ou ne veut pas nommer. Le
Traité omet le mot, parce qu'il lui substitue des synonymes déterminants, au
profit des initiés, mais qu'ils soient plusieurs et interchangeables ne
prouve-t-il pas que le nom de la chose reste ineffable, ou que l'ésotérisme
d'aucun de ses noms échappe à la parole charnelle ? La chose, Saint-Martin dans
son premier ouvrage l'appelle la «cause active et intelligente». L'activité de
la chose commence avec la création et ne cessera pas avec la grande
réconciliation ou réintégration. Dans l'intervalle, la chose fait le Réparateur,
puis il fera le constant Améliorateur.

Le rapport avec la chose en Jésus-Christ-Sagesse signifie aussi la présence au
monde, médiatrice à son degré, des anges autres que l'Ange du Grand Conseil et à
lui subordonnés. La Sagesse ou la Gloire, la chose est la forme sous laquelle
Dieu se rend présent, se communique et sous laquelle il veut que l'homme le
cherche. Martines enseignera que c'est par le moyen de la théurgie cérémonielle.
Saint-Martin, après quelques années de pratiques théurgiques, préconisera de
chercher la chose par l'interne. S'il ne nie pas la valeur de la théurgie, il en
dénonce les dangers et insiste sur son caractère facultatif.

Les théophanies antérieures à l'Incarnation sont des manifestations divines du
Fils, nous en avons gagné conscience. La cause commune des théophanies, y
compris celle de la chose - qui est être et personne - est donc, pour Martines
de Pasqually, l'esprit saint d'Hély, le Christ en Sagesse, le Christ en Gloire.
La réintégration est le sujet de notre Traité ; elle se fait dans la chose, par
la chose et avec la chose. Elle est la chose en ce sens, de même qu'au sens de
la grande affaire de l'homme, cet aboutissement de plus en plus urgent de
l'histoire universelle.

Connaître l'Etre suprême et aussi ce qu'il en est de la réalité et de
l'apparence, telle est la vraie sagesse. Connaissance de la matière et de son
origine, de ses essences constitutives et de sa décomposition fatale.
Connaissance de l'Etre suprême et des voies qu'il a ouvertes pour la
réintégration de l'âme active en l'homme par lui émané, connaissance du but de
cette réintégration. Connaissance enfin des différents esprits auxiliaires
également émanés de Dieu mais antérieurs à l'homme. La connaissance utile à
l'homme concerne l'homme d'évidence, comment ne serait-elle pas connaissance de
l'homme en soi ? Connaissance, donc, de la matière et de l'Etre suprême, mais
aussi, par conséquent, de l'esprit humain. Cette connaissance vise la
réintégration de la matière et de l'âme passive de l'homme, qui ne lui est pas
essentielle ni exclusive; elle vise encore l'âme spirituelle active dont la
réintégration possède un tout autre sens, positif, conforme à son essence
divine. Connaissance enfin de l'esprit mauvais et légion au-dehors et au-dedans.
L'homme réintégré reprendra son rang en aspect de la Divinité ; dans l'attente
et, pourvu qu'il soit réconcilié, à l'issue d'une ascension à travers les
sphères planétaires - autant d'étapes psychiques, morales et spirituelles -, il
se reposera, auprès de son premier père et des élus d'auparavant, dans le cercle
de Saturne.


L'HISTOIRE


Dans le Traité, Martines de Pasqually raconte, de l'intérieur, une histoire
toute sacrée, blanche et noire, dont le vecteur est saint. C'est l'hagiographie
du judéochristianisme. C'est une messiologie, une christographie. Elle a pour
ressort, en effet, cette cause active et intelligente, qui est la chose, où Dieu
et l'homme s'épousent, en vue de la réintégration des êtres.

1 D'où sort ce Traité ?

Martines se dit né à Grenoble, en 1727. Sa famille paternelle était,
supposons-le, d'origine juive espagnole marrane, ou plus exactement,
demi-marrane, car des croyances chrétiennes sont partie intégrante de sa foi et
de sa connaissance. Il semblerait que la famille de Martines eût conservé depuis
trois cents ans une tradition ésotérique juive. Mais le judaïsme en question est
un judéo-christianisme qui remonte plus haut que la famille de Martines. Le
judaïsme et la judéité de Martines posent le problème des sources du Traité sur
la réintégration.

La Chine pour Martines n'est pas une source mais un thème symbolique. C'est en
Orient, dans le berceau de l'histoire sainte, qu'il convient de chercher
l'origine de la philosophie de Martines. Là naquit la théosophie juive puis
chrétienne, c'est-à-dire judéo-chrétienne, avant d'émigrer, kabbale, en
Provence, en Espagne et en Italie, et, hassidisme, en Pologne.

Selon Willermoz, Martines avait succédé « à son père, homme savant, distinct et
plus prudent que son fils, ayant peu de fortune et résidant en Espagne. »
Martines parle de connaissances que « ses prédécesseurs lui ont transmises »,
des « papiers et des instructions secrètes » qui lui ont été confiés. Mais il
avoue aussi que sa science est le fruit d'un travail de réflexion et d'ascèse.
La sagesse elle-même m'a enseigné, écrit-il dans le Traité ; la Sagesse
elle-même.

La société que dirige Martines est un «saint ordre religieux», dont les formes
extérieures sont maçonniques. Une patente, authentique ou apocryphe ou encore
arrangée, permettait à Martines de travailler à l'installation des élus coëns,
avant la lettre. Pourtant, les loges de Bordeaux et la Grande Loge de France ne
l'entendaient pas ainsi et les débuts maçonniques de Martines furent difficiles.
Puis il constitua l'Ordre en France.

Martines y présidait comme « l'un des sept chefs souverains universels ». Sa
direction personnelle comprenait l'Europe. Du chef suprême de l'Ordre, il
n'avait droit de parler « qu'allégoiiquement. » L'Ordre des élus coëns a-t-il
reposé uniquement sur Martines de Pasqually ou le grand souverain d'Occident
était-il en personne « un de ces sept bons esprits dont on ne peut comprendre la
vraie nature qu'en lisant le livre des Macchabées, esprits qui sont invisibles
comme les tribus disparues d'Israël, mais qui continuent à agir de leur asile
invisible sur le monde profane » ? La seconde hypothèse est de Fournié ; il y
croyait.

Le Traité sur la réintégration est un midrach. Martines possède donc la Bible,
c'est-à-dire, en l'espèce, l'Ancien et le Nouveau Testament. Seule, la partie
vétérotestamentaire de ce midrach a vu le jour, et encore fort incomplète. Mais
des épisodes du Nouveau Testament y sont souvent allégués. Martines n'ignore pas
les multiples midrachim antérieurs, indemnes de toute référence chrétienne, même
s'il ne s'y asservit pas. Les compléments qui enrichissent les récits du Traité
courent souvent dans la littérature talmudique, rabbinique et kabbalistique. Il
n'est guère téméraire de penser qu'ils en proviennent, directement ou
indirectement. Maints détails relèvent de ce qu'on peut appeler l'ésotérisme
chrétien, au sens le plus traditionnel et, par conséquent, du christianisme
primitif, du judéo-christianisme.

Martines de Pasqually est un philosophe religieux et un théurge, son système
possède une affinité évidente avec le fonds général de la kabbale et
particulièrement avec certains mouvements kabbalistiques.

Dans la première moitié du XIX' siècle, l'historien maçonnique, Claude-Antoine
Thory, repère trois sources de Martines : le Calendarium naturale magicum
perpetuum, de Tycho-Brahé, gravé en 1582, l'Umbra Idealis Sapientiae generalis
d'Esprit Sabbathier, en 1679, et la Carte philosophique et mathématique
accompagnée du Calendrier magique et perpétuel, par l'occultiste contemporain
Touzay-Duchanteau. La similitude de ces trois ouvrages avec certains éléments de
la théurgie des élus coëns est frappante, en effet, quoique ces tables
combinatoires ne soient pas alléguées dans les textes coëns. Du même genre sont
la Virga aurea, la Stéganographie de Trithème et la Philosophie occulte de
Corneille Agrippa, plus rédigée et encore que ce dernier favorise davantage le
perfectionnement personnel, que le soin du cosmos confié aux élus coëns avec
celui de leur réconciliation individuelle et corrélative.

La théurgie rapproche Martines de la kabbale et surtout des écoles
kabbalistiques d'Espagne. Parmi les nombreux textes dans lesquels la théurgie ou
la magie occupent une place importante : le Séfer ha-Bahir, le Séfer de l'ange
Raziel, le Séfer ha-Razim, le Séfer ha-Meshir, la Clavicula Salomonis, ou Séfer
Maftéah Chelomo, simples exemples. Tous ne sont pas d'origine juive, certains
combinent des éléments chrétiens et arabes, de l'hellénisme en arrière-plan
souvent.

Sous Alphonse le Sage, les pratiques occultes se fortifient à Tolède, il fait
traduire en latin le Séfer Raziel, ainsi que le Ghayat al-Hakimi, ou célèbre
Picatrix. L'ouvrage, très lu et mis en oeuvre aux XV' et XVI' siècles, est, au
demeurant, plus magique que théurgique, mais la théurgie ne remploie-t-elle pas
les facteurs magiques et n'est-elle pas une magie sublimée ?

Après un XIV' siècle kabbaliste, les persécutions du XV' et l'Expulsion des
Juifs d'Espagne. Les Juifs espagnols répandent la kabbale autour du Bassin
méditerranéen. Ils se dispersent, quelques-uns, au Portugal, aux Pays-Bas, en
Grande-Bretagne et en Italie. Avec Cordovero, et Isaac Louriah, espagnols, ce
mysticisme juif revit à Safed de Galilée et en Afrique du Nord.

Dans la Florence de la Renaissance, la magie va connaître un développement
particulier. Ficin développe un amalgame magique de néo-platonisme, d'hermétisme
et de christianisme, mais point de kabbale. Pic de la Mirandole et Reuchlin, à
la fin du XVe siècle, forgent une kabbale chrétienne et pratiquent une magie
angélique. Agrippa, Trithème suivront dans cette voie. Pic, en parallèle avec le
Juif Yohanan Alemano, s'occupe des anges et des séfirot, qu'il identifie les
unes avec les autres, Dieu même. Le pape Alexandre VI s'accordera avec Pic de La
Mirandole pour concilier même pratiquement cette magie kabbalistique originale
avec le christianisme. La kabbale dite chrétienne est autorisée par l'hermétisme
que justifie lui-même une prisca theologia oecuménique où voisinent les
prophètes Pythagore et le Trismégiste, Platon et Orphée, Zoroastre et Moïse. La
rencontre, l'interaction avait eu lieu, néanmoins, en Espagne, dans la
génération précédant l'Expulsion, christianisante serait-on tenté de dire, d'un
pré-martinésisme.

Si la kabbale italienne penche vers la philosophie, la kabbale espagnole est
avant tout théosophique et théurgique, elle travaille à restaurer l'unité
divine. Nous sommes plus proches qu'il n'y paraît de la réintégration selon
Martines. La kabbale magique en Espagne au XV' siècle anticipe la kabbale
lourianique. Cette magie, où la théurgie sert le messianisme, va au-delà de
l'obéissance des commandements légaux du judaïsme rabbinique.

Après la Renaissance, les deux lignes, qui s'étaient croisées, divergeront de
nouveau : d'une part la magie liée à la kabbale chrétienne et au néo-platonisme,
d'autre part la magie et la théurgie juives. Impossible de situer Martines de
Pasqually ici ou là. Mais le repérage de ces deux lignes ne saurait être
indifférent à l'étudiant en martinésisme.

La particularité magico-théurgique de Martines s'analyse par rapport à la
kabbale. Sa théurgie comme sa théosophie ne sont pas spécifiquement
kabbalistiques, de plus elles s'expriment dans un contexte chrétien inaliénable.
Une influence par résonance de la kabbale n'est toutefois pas à exclure, voire
l'influence directe de certains ouvrages.

En kabbale comme chez Martines, priment les thèmes théosophiques de la descente
et de la remontée ; de la chute, de la dispersion et de la restauration, de la
réintégration. Le gilgul kabbalistique des âmes, c'est-à-dire leur circulation,
depuis la fragmentation de l'âme d'Adam, est-il si éloigné de la récurrence
prophétique chez Martines, quand il s'exemplifie dans le passage de l'âme de
Seth en Moïse, avant qu'elle ne se manifeste dans le Messie ? Enfin, les
techniques de méditation et d'union extatique, les visions surnaturelles
rapprochent la kabbale et le système des élus coëns, et la magie et la théurgie,
qui souvent se fréquentent.

Au point d'incertitude où la personnalité sociale de Martines nous fige,
avançons, dans la mouvance du fondateur de la kabbale chrétienne, Pic de La
Mirandole, la nouvelle interprétation tout à l'heure alléguée de ces mots
étranges par quoi le Traité qualifie les travaux des élus coëns et de leurs
prédécesseurs : «listiques chaotiques». Une variante, on l'a vu, lit
«catholiques» au lieu de «chaotiques». Si «listiques» n'était que
«kabbalistiques», amputé volontairement ou par mégarde, le second adjectif,
«catholiques», prendrait le même sens que chez Pic dans «philosophie catholique»
(c'est-à-dire universelle, au sein de l'Eglise romaine dont le catholicisme, ou
l'universalité, serait ainsi réalisé). L'expression martinésienne désignerait de
même une espèce de kabbale spéculative. Et Martines y adjoindrait une théurgie,
comme Pic une magie à sa kabbale, encore que de la kabbale pratique, ou de ses
analogues entrent en composition dans la théurgie de Martines beaucoup plus et
beaucoup mieux que dans la magie de Pic.

2 - Au singulier rameau d'une branche réprouvée

Martines est chrétien en même temps que juif, en deçà de la division. Avait-il
accompli cette synthèse lui-même ou celle-ci existait-elle déjà dans sa famille
? Il est impossible de répondre, car l'unité judéo-chrétienne préexistait à
l'Espagne originelle (sauf erreur) de Martines. La théorie de Martines a pour
abrégé le midrach du XVIIIème qu'est le Traité sur la réintégration. Le genre
auquel appartient ce texte surprendra le lecteur peu instruit du judaïsme et du
christianisme du ler siècle pour deux raisons: parce que c'est un midrach et
qu'il est judéo-chrétien. Lisez l'épître de Jude, le frère du Seigneur et de
Jacques le Juste, et vous constaterez que Martines n'est ni aberrant ni isolé.
L'Eglise de Jude est l'Eglise de Jacques, premier évêque de Jérusalem. Martines
se place dans la continuité de cette Eglise officiellement disparue.

Martines était-il juif ? Cette question troubla ses contemporains. Sa mère, que
son père avait épousée à l'église, n'était pas juive. Il était baptisé, s'est
marié à l'église et a montré à plusieurs reprises les preuves de son attachement
à l'Eglise. Pourtant, il gardait, dirait-on, une sensibilité juive. S'il
admirait les vertus des premiers patriarches, il méprisait les chefs du judaïsme
moderne. Il reprochait aux Juifs d'avoir refusé de reconnaître le Christ.
Martines est juif en même temps que chrétien, et ce trait essentiel le rattache
à une forme de christianisme et de judaïsme très ancienne, primitive.

Qu'est-ce que le judéo-christianisme ? Les vrais Juifs sont chrétiens, faut-il
dire de vrais chrétiens, sans cesser d'être Juifs, et les premiers chrétiens
étaient des Juifs. Au cours des cinquantes dernières années, le progrès des
études relatives aux origines du christianisme fut sans précédent. Il en appert
que le panorama du judaïsme au Ier siècle est d'une richesse et même d'une
variété insouçonnées ; que le Nouveau Testament, qui appartient au christianisme
primitif, et l'Ancien Testament dans l'histoire duquel le Nouveau s'inscrit,
s'incrivent tous deux dans le contexte de la religion gréco-romaine de l'époque
; que la variété des communautés chrétiennes ne le cède en rien à celle des
écoles juives avec qui des analogies s'avèrent. Il existe donc une espèce
judéo-chrétienne du genre juif comme du genre chrétien, mais le
judéo-christianisme lui-même n'est pas un monolithe. Le judéo-chritianisme de
Martines en est, au XVIII' siècle, l'une des espèces. Ces espèces se distinguent
par leur degré de judaïsme et de christianisme qui se mesure à l'aune de la
christologie ; la croyance minimale étant celle de la messianité de Jésus le
Nazaréen, et la croyance maximale admettant la déité ou la divinité indécise ? -
du Christ, de Jésus-Christ soit éternelle, soit innée - soit acquise, par
exemple, au baptême de Jean -, qui, en tout cas, n'implique pas le dogme strict
et définitif, définitivement vérace, de la Sainte Trinité.

Les chrétiens d'origine juive ont, dès le début du christianisme et pendant
plusieurs siècles, constitué, à l'intérieur de l'Eglise, des groupes
particuliers, conservant l'observance de rites juifs. Tel fut le cas de la
communauté de Jérusalem présidée par Jacques, le frère du Seigneur et de Jude.

Le judéo-christianisme illustre l'analogie entre la diversité du judaïsme et la
diversité du christianisme, au Ier siècle, en se situant sur la ligne des écrits
intertestamentaires. Sur cette ligne, le Fils de l'Homme qui pourrait n'être
qu'un homme quelconque et qui est l'homme par excellence, espoir et paradigme de
l'homme quelconque, selon son désir essentiel, nostalgique du passé et du futur,
les cieux, les bons et les mauvais anges, l'esprit et les prophètes (en étendant
ce terme à des personnages de l'Ancien Testament qui ne l'ont pas toujours
porté), le combat des ténèbres contre la lumière, l'eschatologie du perpétuel
aujourd'hui et du demain sans lendemain.

Des textes de Qumran annoncent le futur Séfer ha-Razim et les textes
magico-théurgiques du Ier siècle de notre ère, tout en se rattachant, par leur
côté mystique, où le Char se met en marche, à la kabbale et au mysticisme juif
des temps modernes. Mais c'est de magico-théurgicomystiques qu'il faudrait
qualifier tous ces textes, et tous textes congénères jusqu'au rituel coën,
n'importe leurs haut-reliefs respectifs et au risque que le qualificatif
souffrît d'un pléonasme, ou d'un double pléonasme. On a souligné que ce courant
du judaïsme avait ça et là pénétré le christianisme, mais dès le début, il avait
été assimilé par le judéo-christianisme.

Au judéo-christianisme appartient l'ébionisme, avec sa christologie basse. Les
ébionites sont proches de Qumran, ils cultivent l'angélologie et
l'adoptionnisme. Ils refusent l'identité d'être entre Dieu et l'homme Jésus :
pas plus que de naissance surnaturelle, la préexistence ou la déité. Jésus est
un homme qui devint Christ et Fils. L'ébionisme est l'ancêtre de l'élkessaïsme,
une communauté très proche des ésséniens et des thérapeutes. Pour les
elkassaïtes, le Christ est Dieu, mais dans un sens restreint, et Jésus se
réincarne perpétuellement. Ebionistes et elkessaïtes sont les héritiers dévoyés
du groupe apostolique.

Le judéo-christianisme fut relégué par la Grande Eglise au IV' siècle. Il se
métamorphose dans le manichéisme (au pays des Parthes ... ) et dans l'islam,
cependant quelques groupes subsisteront et c'est de ce côté encore peu exploré
qu'il faut peut-être chercher l'ascendance religieuse, théosophique et
théurgique de Martines dans l'histoire.

Parmi les écrits judéo-chrétiens, les ouvrages du Pseudo-Clément nous offrent
une transition littéraire entre le judéo-christianisme et le Traité de Martines.
Homélies et Reconnaissances portent trace d'un courant de l'époque apostolique
hostile à Paul. Leur dogme fondamental : Dieu et son prophète - prophète vérace
et vrai, Verus Propheta -, récurrent à travers les âges, d'Adam à Jésus en
passant par Moïse. Ses piliers fondamentaux sont les deux Testaments et la loi ;
les anges et les démons et toutes âmes, tous engagés dans la lutte de la lumière
contre les ténèbres. La mort et la résurrection de Jésus-Christ ne sont pas au
centre, mais la Sagesse régulatrice est l'âme et la main de Dieu. L'Ordre de
Martines florit au singulier rameau d'une branche reléguée, réprouvée.

3 - Le bon sens

Martines se scandalise de trois personnes en Dieu. Pour lui, Dieu est un, et son
essence est quaternaire. Cette quaternité, Dieu la manifeste par l'émanation des
premiers êtres en quatre classes. Martines dénonce le dogme de la Trinité, mais
voit en Dieu trois modalités d'expression, la pensée, la volonté et l'action.
Cette trinité d'opération s'exerce par des esprits, plus tard elle sera aussi
l'apanage de l'homme. Les anges (qui sont et qui ne sont pas les esprits chez
Martines) jouent tant de rôles à l'endroit de Dieu et de l'univers ! Martines
montre dans son Traité comment de ces êtres émanés ont trahi, et l'histoire
commença. Cette rupture a exigé la création matérielle destinée à servir aux
rebelles de maison de correction. L'homme est alors émané pour diriger
l'univers. En compagnie des anges restés fidèles, il doit oeuvrer à la
réunification de tous les êtres. Les bons anges sont à l'égard de l'homme des
organes nécessaires. Le travail imparti à l'homme, le culte véritable, consiste
donc pour lui à se mettre en rapport avec ces agents intermédiaires. Les anges
sont comme des pseudopodes du médiateur suprême. Leur efficace tient à leur
subordination au Réparateur, Médiateur universel, Christ ou Messie, Sagesse, la
chose.

Adam est le premier élu appelé à opérer la réintégration. Il est le réau,
l'homme roux, fait de terre rouge. Il est roi de l'univers, homme-Dieu très fort
en sagesse, vertu et puissance. Adam est homme-Dieu, il est émané à l'image et à
la ressemblance de Dieu. Image de Dieu, il porte le sceau quaternaire, Martines
le nomme «mineur quaternaire». A la ressemblance de Dieu, il possède trois
facultés d'expression, pensée, volonté et action.

Adam vit d'abord hors de la dimension temporelle et spatiale, dans la
méta-histoire, bien que sa mission l'oblige à se fabriquer un corps glorieux
pour oeuvrer dans le monde créé. Sa propre chute le condamnera à l'exil
terrestre. Il conserve, enfouie en lui, l'image de Dieu, mais de la ressemblance
il ne garde que les facultés de volonté et d'action, car il s'est coupé de la
pensée de Dieu. L'homme doit se réconcilier pour retrouver sa triplicité
d'opération ; en l'état, il a besoin des autres esprits pour penser. Par sa
volonté il lui incombe de néanmoins choisir entre les pensées des bons esprits
et celles des mauvais qui cherchent à l'égarer. Privé du soleil suprême, il a un
guide pour flambeau, un «bon compagnon», son ange gardien.

Même exilé, l'homme conserve son statut et il continue d'occuper le centre de
l'univers où sa mission doit s'exercer. Dieu ne laisse cependant pas l'homme
seul dans sa mission. Il lui envoie ou choisit parmi l'humanité des élus, soit
des hommes qui ont en eux de l'angélique et du divin. Beaucoup sont prophètes et
sont choisis pour maintenir le vrai culte parmi les hommes. Ces élus, que
Martines classe en trois catégories, il en dresse la liste : Hély (non pas
Elie), Enoch, Melchisédech, Ur, Hiram, Elie, et le Christ (ou Messias). Une
autre liste comprend, Abraham (parfois Adam et Abel), Enoch, Noé, Melchisédech,
Josué, Moïse, David, Salomon, Zorobabel et le Messie.

A travers tous ces élus circule, à des degrés divers de présence, un seul et
même esprit, le prophète récurrent, le Messias coexistant avec et dans
l'humanité en voie de réintégration. Un nom domine celui de ces élus, Hély. Il
est omniprésent dans le Traité, et son rôle est essentiel dans le sauvetage des
hommes.

Martines différencie Hély (qu'il écrit parfois Rhély) d'avec Elie. Elie est
après Moïse la plus grande figure de l'Ancien Testament. Comme Enoch et plus
tard le Christ lors de l'ascension, il monte au ciel, lui sur un char de feu.
Son retour est annoncé pour les temps messianiques. Pour certains, Elie, tel
Melchisédech, est un ange incarné. D'autres ont prétendu qu'après son enlèvement
il était devenu l'ange Sandalphon, de même qu'Enoch était devenu l'ange
Métatron. La tradition juive fait d'Elie le précurseur du Messie et le
Pseudo-Clément discerne en lui le prophète récurrent. Martines fera de même.
Juifs, judéo-chrétiens, chrétiens de la Grande Eglise s'accordent sur la figure
messianique du prophète Elie. Les Juifs tiennent que l'Esprit non seulement
inspire Elie, mais qu'il lui est associé. Dans le bas-judaïsme, l'Esprit est
donné au Messie. La tradition judéo-chrétienne restaure cette dernière tradition
sans négliger la première. Elie devient quasi-Messie, parfois Messie sacerdotal.
Martines participe à l'imbroglio, parce qu'Hély a à voir avec l'Esprit.

A l'époque de Jésus, on s'interrogeait pour savoir s'il était Elie. Les cercles
judéo-chrétiens ou gnostiques enseignaient que l'esprit ou l'Esprit, qui avait
été, des siècles auparavant, sur Elie, l'esprit d'Hély fit, lors du baptême au
Jourdain, sa jonction avec Jésus, lequel serait devenu ainsi Christ,
c'est-à-dire Messie en grec. Martines s'était formé, ou avait reçu cette
conception judéo-chrétienne faisant de Jésus Hély, mais dès sa naissance, ce
semble, ou plus tôt.
Retenons, au regard du Traité et d'autres témoins du judéo-christianisme, la
récurrence d'Elie, typologie conjointe, en liaison avec le messianisme, avec le
Messie, et en raison de la liaison avec l'Esprit, selon la tradition rabbinique
et judéo-chrétienne, avec Jésus-Christ et sa Sagesse, Jésus-Christ-Sagesse ;
l'Esprit et Jésus-Christ-Sagesse associé eux-mêmes ou conjoints, selon la
tradition judéochrétienne. L'Esprit qui est aussi l'Hély de Martines ;
Jésus-Christ-Sagesse qui est la chose. Il y faut sans cesse revenir, nous n'y
manquerons pas. Ni d'admirer Rhély.

Hély est le Christ, inséparable de l'esprit, un être pensant, le nouvel Adam.
Hély est le Christ toujours présent par son esprit et sa vertu chez les
prophètes. Ces prophètes sont le Prophète qui revient, le Messias toujours
présent parmi les hommes, sous différents noms. Pour Martines, répétons-le, Hély
est le Verbe et l'Esprit, la Sagesse qui marchait devant l'Eternel lors de la
création, le Verus Propheta, le chef des anges. La permanence divine n'exclut
pas la progression prophétique. Hély est primordial, il est le plus fort ; le
Christ est le dernier, qui arrange et clôt tout. Martines passe sans gêne
d'Hély, le saint esprit, au Christ, le Messias. L'un et l'autre, quand on
distingue, animent la chaîne des prophètes dont ils sont, dont il est, en noms
propres et respectifs, aux deux extrémités. Tous prophètes sont figures du
Christ et supports d'Hély que nous appelons Christ, éminemment.

Mâchîah, l'oint, transcrit Messias et traduit par Christos en grec, revient
quelque quarante fois dans l'Ancien Testament. Il s'applique à des personnages
consacrés pour une fonction sainte, roi, prêtres ou prophètes. Le Christ est le
réconciliateur universel, le réparateur universel. Le Christ ou le Messias ne se
limite pas à la personne de Jésus qui seule l'embrasse, et il a toujours été
avec les enfants des hommes. Incognito, c'est aussi une tradition sérieuse des
Juifs et des judéo-chrétiens.

Au Christ reviennent trois actes majeurs. Par le premier, sous le nom d'Hély, il
réconcilia Adam après la chute. Par le second, son incarnation en Jésus, il
réconcilia l'ensemble du genre humain. L'heure du troisième sonnera à la fin des
temps, lors de la réintégration finale. Le Christ a laissé une Eglise et une
liturgie qui incorpore des éléments de tradition très ancienne. Martines le
soutient et identifie cette religion avec le catholicisme romain qu'il professe,
mais au prix de quelques arrangements et de quels malentendus !

- III -

L'URGENCE

D'urgence, la chose qui est essentielle et l'histoire qui est perpétuelle
requièrent l'homme afin qu'en esprit et en vérité il sollicite la chose et
boucle l'histoire : agir, en sachant, pour vaincre.

1 - Théurgie nécessaire et diverse

Molester les esprits pervers et les amener au culte de l'Eternel, communiquer
avec le saint ange gardien en collaboration avec tous les bons anges, progresser
moralement en même temps qu'initiatiquement, en son coeur comme dans le cosmos,
pour la réconciliation personnelle préalable à la réintégration de tous les
êtres, telle est la théurgie selon Martines, d'un mot qu'il n'emploie pas mais
qui est le bon. A la connaissance des sciences spirituelles divines, l'homme de
désir, dont la persévérance lui aura valu d'être habilité, joindra les « travaux
listiques catholiques » ou « chaotiques ». Ces travaux, en effet, la théurgie
des coëns, de même que les sciences corrélatives, touchent à Dieu, à l'homme et
à l'univers. L'Ordre est un institut religieux.

Le mot coën signifie «incorporisation de l'être spirituel mineur», à savoir
l'homme, et sa jonction avec le principe corporel de sa forme. Il fait allusion
à l'âme spirituelle incorporée dans son temple particulier, car le corps est un
temple. Cela, qui était vrai quand Adam possédait un corps de gloire, reste vrai
après la chute qui épaissit le corps d'Adam. Coën signifie aussi les pâtiments,
ou les souffrances, dus à une union contraire à sa nature. L'homme ne peut
recouvrer ses facultés que grace à d'autres êtres. Notre être propre doit, à
cette fin, être lui-même purifié. Reconnaissons donc d'abord, en vrais coëns,
notre indignité, puis veillons à rendre continuel le désir de notre âme de se
rapprocher de son principe par l'offrande continuelle de notre volonté et de
notre libre arbitre, entre toutes facultés. Ce sacrifice de justice obtiendra la
jonction de l'esprit bon qui rétablit l'homme. Alors, celui-ci pourra offrir le
culte sacrificiel ou de propositions. Notre jonction, par la force de notre
volonté, de notre désir et de notre prière, avec ces êtres spirituels bons, en
aspect du principe divin, nous communique les influences et les bénédictions
spirituelles divines qu'ils reçoivent et que nous ne pouvons plus recevoir
directement mais seulement par eux.

La théurgie coën est issue du changement des lois cérémoniales d'opération, que
la chute d'Adam nécessita. C'est «un cérémonial et une règle de vie pour pouvoir
invoquer l'Eternel en sainteté». Ce culte fut inspiré à Adam par notre divin
maître Jésus-Christ, sous le nom d'Hély. Abel, que Caïn singea, Seth opérèrent à
leur tour. A proprement parler, Enoch est à l'origine du «cérémonial et règle de
vie». La théurgie, qui est le culte des élus coëns, commence, en tant que tel,
avec Enoch. Mais tout, en l'espèce, a été transmis par l'esprit.

La théurgie, le rituel maçonnico-théurgique de Martines de Pasqually emprunte au
culte juif, tout en déclarant celui-ci perverti et «dépassé». Il ne s'identifie
pas au culte catholique romain, tout en tenant celui-ci pour valide et quasiment
allant de soi, irremplaçable assurément. Martines en a suivi les rites et les a
recommandés, sinon imposés à ses disciples.

Dans l'Ordre des élus coëns, seuls les réaux-croix ont qualité pour recevoir
dans son intégralité la théorie et la pratique du culte théurgique. Selon
Martines, réau désigne l'homme par excellence, du fait que ce mot signifie ni
plus ni moins qu'Adam même, Adam, le rouge ou le roux, Adam au corps d'adamah,
soit de terre argileuse.

Le coën ne doit satisfaire à aucun critère ethnique ni tribal. Même si elles
furent peu nombreuses, mais les coëns ne l'étaient guère non plus, quelques
femmes furent admises au degré de réau-croix.

Le théurge s'imposera une hygiène de corps, d'âme et d'esprit rigoureuse. Vous
ne mangerez plus, de votre vie durant, lui enjoint Martines, «du sang de pas une
espèce d'animaux [..] vous jeûnerez soigneusement les temps qui vous seront
ordonnés». L'élu coën sera pieux. Par exemple : «Vous n'oublierez non plus de
dire le Miserere mei, au centre de votre chambre, le soir avant vous coucher,
ayant la face tournée vers l'angle qui regardera vers soleil levant ; ensuite
vous direz le De Profundis, les deux genoux en terre et la face prosternée par
terre. [...] Vous observerez pendant les 3 jours d'opérations de dire le matin
votre office du Saint-Esprit, le soir dans la chambre vous travaillerez les sept
psaumes et les litanies des saints.»


S'il paraît bien que la théurgie coën remonte au judéo-christianisme primitif,
quand elle reprit une théurgie en fait judéo-hellénique, tout incite à croire
que, de là au XVIII' siècle, des apports magico-théurgiques juifs et chrétiens,
c'est-à-dire d'un hellénisme et peut-être d'un judaïsme renforcés, ont grossi,
réformé une tradition dont le corps et le coeur, consistent, selon la plus haute
probabilité, en un ésotérisme judéo-chrétien, théorique et pratique, et pourquoi
ne pas dire en une kabbale judéo-chrétienne - ni kabbale juive, ni kabbale
chrétienne, sauf toutes interactions imaginables - dont la famille de Martines
aurait eu, entre autres, le dépôt, marrane avant le marranisme, en somme, puis
deux fois marrane. L'hypothèse ne préjuge en rien de l'appartenance ethnique ou
communautaire de Martines. Celui-ci repose, sans trop de confort mais avec
assurance, sur son rameau singulier.

L'incroyance, l'immoralité, la tiédeur spirituelle invalident la théurgie. La
magie de Martines réclame une religion et une religion des plus spirituelles. La
Nouvelle Instruction coën, tient les deux bouts de la chaîne, mais elle inverse
le rapport non pas hiérarchique (car Martines sans doute eût préféré d'avoir en
grand la mystique) mais réellement applicable : c'est l'interne qui est premier,
un peu par tactique, beaucoup par conviction ; la théurgie indispensable, mais
seconde. Ce dont Martines était nostalgique et que Saint-Martin insinuait en
partie dans ses leçons avant de le proclamer sans retenue, la Nouvelle
Instruction coën en propose une version mitigée. La mystique s'accompagne de
cérémonies théurgiques, la théurgie est inhérente à la mystique que l'ascèse
autorise. La mystique enseignée est une mystique chrétienne. Elle tourne toute
autour de Jésus-Christ. C'est même une mystique catholicisante, voire catholique
romaine conformiste, dans un contexte doctrinal fort rassurant, quoiqu'il garde
de Martines du vocabulaire et des idées.

Or, si parmi les travaux préparatoires, la théurgie cérémonielle n'est pas
évoquée (elle l'est ailleurs dans le texte), il semble que d'autres, tout aussi
mystérieux, y soient compris, on les dirait aujourd'hui «voies internes» qui
visent à instituer, dès cette vie, le corps de gloire, par la transmutation du
corps de matière. Le manuscrit de ce texte, dont il à été retrouvé un exemplaire
dans les papiers de Saint-Martin (fonds Z), est incomplet. Il s'interrompt,
déchiré, et le reste, dont rien ne permet de supputer la longueur, est perdu.
Hélas, car, s'il n'est pas sûr que la Nouvelle Instruction coën s'accorde en
tous points avec ce qu'eût été le midrach martinésien du Nouveau Testament, on
peut estimer que ce document exceptionnel parfois révèle un Martines authentique
et méconnu, toujours s'efforce de concilier, au-delà des particularités
catholiques romaines, la théurgie coën et le christianisme orthodoxe.

Que les apprentis sorciers se le tiennent pour dit le rituel coën n'a de sens et
de puissance qu'au sein de l'ordre des élus coëns, il ne va point sans un
travail intérieur, et au double titre de rituel et de chemin de perfection, agir
en théurge signifie être coën et c'est un état avec sa discipline. Martines
pensait, toutefois, que le travail intérieur n'était pas suffisant et que depuis
la chute, la théurgie cérémonielle était devenue indispensable. Il faut bien,
dira-t-il à Saint-Martin, se contenter de ce qu'on a.

Jean-Baptiste Willermoz ne l'a pas crue indispensable et, une fois l'Ordre des
élus coëns disparu, il choisit de confier à l'Ordre des chevaliers bienfaisants
de la Cité sainte (1778/1782), le dépôt de la doctrine transmise par Martines.
Mais cet ordre-là ne souffle mot de la théurgie cérémonielle.

Louis-Claude de Saint-Martin rejettera les rites théurgiques, et les rites
maçonniques, comme inutiles et dangereux. Le Philosophe inconnu croit, il sait
que nous avons davantage que ne le déplorait Martines : nous avons l'interne qui
enseigne tout et protège de tout, le coeur où tout se passe entre Dieu et
l'homme, par la médiation unique du Christ et les épousailles de la Sagesse. La
rencontre avec la chose devient mystique.

Tenons, exhorte Saint-Martin, plus à la marche des principes et des agents
supérieurs qu'à celle des principes inférieurs et élémentaires. Défions-nous
donc du sidérique, encore appelé astral, ou céleste, et surtout de sa branche
active. Quand on ouvre toutes grandes les portes, on ne sait qui va entrer et,
même si, contre la vraisemblance, toutes précautions étaient prises, les formes
théurgiques, comme toutes formes, risqueraient de détourner plus que de soutenir
l'homme de désir qui possède tout en lui, pourvu que Dieu y vienne et, par
conséquent, qu'il ait nettoyé et orné la salle du festin, poli le miroir dont la
pureté permet l'assimilation du reflet au reflété. La pensée de Saint-Martin
repousse même les formes religieuses, notamment les sacrements de l'Eglise, sauf
à les priver de toute forme, voire de l'Eglise. Mais nul disciple du théosophe
d'Amboise ne se croit contraint à refuser l'Eglise et ses sacrements. Il
apprendra, au contraire, ce que Martines et Saint-Martin ignoraient, ce qu'est
l'Eglise et ce que sont les sacrements.

2 - Vérifier le système

Martines de Pasqually se dit, en mainte occasion, catholique romain. Aucune
raison de mettre en doute la sincérité du propos. Mais sa véracité ? Le système
de Martines sur la réintégration n'est-elle, comme le prétend Le Forestier, qui
n'y comprend rien, une «doctrine chrétienne que de nom» ? Elle est chrétienne de
nom et, si l'on exclut, en toute équité, l'hypocrisie, le christianisme enseigné
par Martines n'est point commun. Non seulement il semble peu catholique, au sens
romain du terme, nonobstant l'appartenance confessionnelle sincèrement
revendiquée, mais encore ce christianisme s'analyse en thèses métaphysiques et
théologiques dont frappe souvent l'étrangeté, qui dépasse celle des mots, et
même l'hétérodoxie patente. En est-il conscient ? Voici un homme, un chrétien
des deux premiers siècles, un judéo-chrétien - on l'a bien vu - mais il ne le
sait pas, ou il le sait mal. Judéo-chrétien, il tente de s'accorder avec la
théologie post-tridentine de l'Occident latin.

Martines n'admet pas le dogme de la Trinité, car Dieu est un et son essence
quaternaire. Lorsqu'il nomme le Père, le Fils et le Saint-Esprit, ce sont pour
lui trois fonctions en trois facultés - respectivement l'intention, la pensée et
l'action -, non point des hypostases (pour utiliser le synonyme technique de
Personnes). Il personnifie les trois fonctions de la Divinité, mais en
catégories et en termes d'angélologie, la démarche est typique du
judéochristianisme.

Le Christ est Dieu, dans le Traité, il est homme divin et homme-Dieu par
excellence, tout humain étant homme-Dieu, en dépit du crime primitif, et il est
le nouvel Adam. Il est même Fils de Dieu, mais c'est encore dans un contexte
trinitaire archaïque, qui renvoie à l'usage vétéro-testamentaire du titre : Fils
de Dieu que les anges, Israël, le roi qui siège sur le trône de David, un juge,
un juste. Martines va plus loin dans le sens de la déité, sans doute, mais nous
sommes toujours au crépuscule, ou au seuil de l'aube. Le Christ, pour Martines
est éminemment le Messie et celui-ci se distingue mal ou ne se distingue pas du
Prophète. Que Jésus fût un prophète, même sans être le Prophète des
judéo-chrétiens, les Juifs contemporains de Jésus étaient aussi prêts à
l'admettre, puisque le retour de la prophétie était un autre signe de la
proximité des derniers temps, que les païens à le voir en magicien. Dans la
Grande Eglise les autres titres du Christ relégueront celui de prophète, et le
Christ de Martines tient aussi du magicien (tel le rabbin du Talmud). Les
faiblesses du concept martinésien tiennent à l'immaturité de sa christologie.

De même la théologie martinésienne de la Rédemption est embryonnaire, plus
verbale que réelle. Certes, davantage que la mort du Christ, importe sa venue en
chair et sa Transfiguration. Martines s'apparente sur ce point à l'orthodoxie,
mais n'est-ce pas surtout formellement ? L'ambiguïté retourne. Ainsi Martines
accepte la naissance virginale de Jésus, mais, en privant Jésus des souffrances
physiques de la Passion, par exemple, ne succombe-t-il pas au docétisme ?

On se tromperait en inculpant le système de la réintégration du chef de
gnosticisme hétérodoxe. Les gnostiques hétérodoxes évacuent l'histoire au profit
de la mythologie, tandis que l'orthodoxie chrétienne est historiciste, et elle
discerne dans l'histoire une typologie. L'école d'Alexandrie versera dans un
goût immodéré de l'allégorie, Antioche s'attachera fermement à la lettre
historique. Martines est plus proche d'Antioche et sa typologie très étendue
s'apparente au symbolisme syrien dont saint Ephrem, au VI' siècle, sera le
chantre inégalable. Au coeur de la typologie martinésienne, cependant, le
Prophète récurrent. Martines affirme l'importance fondamentale de la réalité
historique autant que cette réalité elle-même. Le Christ n'est pas un Messias
comme les autres, et son rapport essentiel, ou substantiel, à Dieu n'est pas
celui d'aucun autre prophète.

Le dogme de la Sainte Trinité, tel que les conciles oecuméniques l'ont défini,
de même que celui de l'Incarnation, Martines n'en a pas connaissance. Ce n'est
point qu'il manque à apporter sur la personne et l'histoire de JésusChrist des
lumières authentiques et étranges, en effet, autant que les mots qui les
projettent, mais ces lumières ne comblent ni ne compensent les zones d'

ombre,
qui appartiennent elles aussi à l'espace dogmatique vital.

Le docétisme en christologie passe pour un trait caractéristique des
gnosticismes. Ce rejet d'une compromission entre l'esprit, le divin et la
matière, veut que le Christ n'ait eut que l'apparence d'un être humain fait
d'une autre substance. Ainsi, le Jésus qui fut crucifié, soit aurait été un
double du Sauveur lequel aurait ri des spectateurs dupés, selon l'Apocalypse de
Pierre et selon Basilide (d'après Irénée), soit l'unique Jésus eût été
impassible. Cette dernière thèse s'est trouvée chez Martines. Il serait
cependant excessif, ici encore, de qualifier Martines de gnostique hétérodoxe,
car le docétisme existait avant que ne se formassent les grands gnosticismes,
depuis le II' siècle. Comme l'observait Harnack, ce n'est pas le docétisme qui
caractérise le gnosticisme chrétien, mais une doctrine embarrassée des deux
natures qui discrimine Jésus et le Christ, de sorte que le Rédempteur, en tant
que Rédempteur, ne soit pas devenu homme. Cette doctrine ne semble pas avoir
laissé Martines indemne, quoiqu'il accorde au Christ un corps de matière. Le
Christ spirituel descendit sur Jésus au Baptême et le quitta selon Martines à la
crucifixion : cette thèse de Valentin, quelques indices s'en lisent chez
Martines.

Dans la doctrine du Traité, l'émanation s'entend au sens le plus vague, pas
forcément hérétique, et l'irréalité essentielle de la matière souillée par
accident n'y oblitère pas, grâce aux opérations du Nouvel Adam, la résurrection
des corps et la métamorphose du monde en nouveaux cieux et nouvelle terre. Pas
de dualisme ontologique, pas de démiurge bête ou méchant, pas de congénialité de
l'homme et de Dieu et l'humanité-divinité d'Adam n'a rien qui déborde la
doctrine commune, pas de chute métaphysique dans la Divinité ni de la Divinité ;
enfin la gnose de Martines, qui couronne la foi et les oeuvres, n'a pas de place
ni de fonction douteuses, seules ses applications théurgiques peuvent inquiéter
l'orthodoxie. En somme, quelques éléments réclament d'être modifiés et quelques
tendances inversées ou détournées. Le développement du dogme dans l'Eglise
fondée par le Christ et guidée par l'Esprit-Saint a rendu impératif, inévitable
une correction du judéo-christianisme de Martines de Pasqually. Mais ne nous
privons pas des ressources conservées par le judéo-christianisme, au cas
particulier des enseignements judéochrétiens spéciaux transmis par Martines de
Pasqually, après qu'il les eut élaborés en forme d'ésotérisme.

J. Harold Ellens, étudiant Alexandrie, son école et sa bibliothèque, en déduit
que la tradition théologique de l'Eglise chrétienne n'est plus la tradition
biblique, mais consiste en fait dans une mythologie philosophico-religieuse
grecque et plonge en fait ses racines pas même dans les écrits pauliens mais
dans le judaïsme hellénistique de Philon et le néo-platonisme christianisé des
Il' et V' siècles. La thèse pèche par excès et par simplisme. Mais il est vrai
que la rencontre providentielle du christianisme et de la pensée grecque a
provoqué l'éclipse, soit partielle, soit totale des prolongements immédiats du
judaïsme dans le christianisme. Même partielle, l'éclipse de certaines notions,
telles qu'on les retrouve adaptées par Martines, appauvrit la théologie
chrétienne, quoique la tradition de la Grande Eglise ne les ait ni toutes
entièrement ignorées et que cette tradition enrichisse l'autre à son tour.

Ceux-là même qu'on nomme Pères de l'Eglise sont nos pères dans la foi. En
pratique, c'est à eux que recourra une rectification, principalement par
complément, du système de la réintégration. Par exemple Origène, manié avec
précaution, saint Maxime le Confesseur, pour la vérité sur la dimension cosmique
de l'activité humaine sous tous ses aspects, en particulier, religieux,
liturgiques, mystiques, sur la transfiguration et la divinisation.

Sans préjudice de tous les Pères, depuis les temps apostoliques jusqu'à saint
Grégoire Palamas, deux auteurs paraissent du secours le plus grand et le plus
immédiat à notre dessein. L'un et l'autre relèvent de l'Eglise héritière de la
communauté primitive, le premier ayant assimilé le legs de l'hellénisme. De
saint Denys l'Aréopagite la Théologie mystique, la Hiérarchie céleste et la
Hiérarchie ecclésiastique apportent un trésor à l'étudiant martiniste. Unité,
Procession, Retour. A la métaphysique néo-platonicienne Denys joint l'exégèse
biblique et l'interprétation littérale pour décrire l'échelle qui va de l'homme
à Dieu, telle une grande chaîne des êtres. Les êtres humains reflètent la
structure du monde phénoménal et du monde intelligible ; l'homme racheté et
renouvelé en Christ est un microcosme. Outre l'âme de l'homme qui est une
véritable Eglise, il en est deux autres : l'Eglise céleste et l'Eglise
terrestre. Entre la vie pneumatique et la vie institutionnelle, de même qu'entre
le métaphysique et l'historique, la tension ne doit tourner à la rupture, mais à
l'harmonie dans la réciprocité. Point d'initiation ni d'ascension spirituelle
sans mystagogie. Celle-ci, où les anges et les prêtres interviennent, est le
monopole de l'Eglise terrestre. Le monde de Denys est la nouvelle création de
l'Eglise. Bien des flottements du Traité en matière de philosophie religieuse et
de philosophie occulte trouveront leur équilibre stable, grâce à la méditation
des oeuvres de Denys l'Aréopagite.

Grâce à la théologie poétique de saint Ephrem le Syrien, le lecteur du Traité
trouvera un second appui et c'est la spéculation judéo-chrétienne qui en gagnera
son aplomb. L'Eglise syrienne, dont le siège est à Antioche, n'a pas son origine
dans le christianisme des Gentils, mais dans le christianisme palestinien, le
judéo-christianisme. L'Eglise syrienne est l'église idéale de Martines de
Pasqually et l'Eglise normale des adeptes du Traité sur la réintégration. Le
royaume de Dieu y est aussi le royaume des cieux : il est individuel et il est
collectif. L'ascension transfigurante qui y mène et s'y opère est affaire
d'Eglise où chacun reçoit l'énergie incréée et qui est l'humanité et le cosmos.
Elle a le Christ pour grand prêtre éternel.

Saint Ephrem le Syrien, l'un des plus grands Pères de l'Eglise, est le plus
grand des Pères de son Eglise et le plus grand poète de l'âge patristique. Il
est théologien poète ou poète théologien, d'un double génie égal. Ephrem dénonce
en termes exprès le danger d'un système théologique et il accuse les Ariens qui
niaient la génération éternelle du Fils d'user et d'abuser du poison des Grecs !
Mais il reçut les canons de Nicée 1. La théologie d'Ephrem est une théologie
symbolique. Les deux Testaments et la Nature sont les trois harpes dont le divin
musicien joue pour le bonheur des hommes. La typologie et le symbolisme
expliquent la Thora et la création. Symbolisme et typologie possèdent deux
dimensions, horizontale, par quoi les deux Testaments correspondent et
verticale, par quoi le ciel et la terre se répondent. Pour Ephrem comme pour les
Pères grecs, le but de la vie spirituelle, fin de l'Incarnation, est la
divinisation, la déification. Pour Ephrem comme pour Denys, les anges occupent
une place immense, tous deux considèrent la théurgie comme indispensable, mais
ne la nomment point, alors qu'ils l'exaltent sous le couvert de
l'accomplissement des mystères. Le secret de la sagesse et de la Sagesse tient
dans les trois reflets principaux de la perle : le Christ, Marie, l'Eglise.
L'Eglise au coeur du christianisme et coeur du christianisme, le
judéo-christianisme n'y échappe pas. Mais le judéo-chrétien Martines n'avait
sous les yeux que l'Eglise catholique romaine. Elle ne pouvait le satisfaire et
il ne pouvait se passer d'Eglise. Il aime l'Eglise du Christ dans l'énigme.

Reste à mettre en cause la compatibilité entre le culte théurgique et le culte
liturgique. Chez Martines la théurgie semble prédominer sur la liturgie. Sa
théurgie est un travail rituel, qui met au centre les esprits non incorporisés,
destinés à agir, en synergie, sur Dieu et sur la création, qui au sens large,
comprend le théurge au premier chef. Mais la liturgie est, en droit, primordiale
et la théurgie n'en peut qu'être auxiliaire, à condition de connaître la
liturgie, ce qui n'était pas le cas de Martines (ni de Saint-Martin).

L'appel aux anges, Jésus-Christ en garantit la licéité : «Ne sais-tu pas, dit-il
au disciple qui avait tiré son glaive lors de son arrestation, ne sais-tu pas
que je puis demander à mon Père et qu'il me fournirait aussitôt plus d'une
douzaine d'armées d'anges pour mon aide ? » La liturgie dans les rites orientaux
commande aux anges, Dieu voulant, il va de soi, et par son ordre, l'homme
autorisé y appelle leur service.

La réalité bénéfique de l'intervention des anges est article de foi. Un culte de
dulie, non point d'adoration, leur est dû. Par la prière sans doute, publique et
privée. En veillant à la déviation idolâtrique, au spiritisme avant la lettre et
au néo-spiritisme du Nouvel Age ; en s'interdisant de dire aux mauvais esprits
d'autres paroles que des malédictions et en prenant tous ménagements, dont Dieu
et son Eglise nous instruisent, pour que la fin de la demande soit bonne et bon
le demandeur. Et la forme de la demande, de la commande ? Maintenues les
réserves précédentes, auxquelles l'élu coën est soumis ès qualités, peut-elle
être forme de théurgie, peut-elle être la théurgie enseignée par Martines ?

De la Sophia divine Salomon reçut une sagesse où entre la magie à la fois
naturelle et angélique. Le livre biblique intitulé Sagesse l'atteste, en son
chapitre VII, au mitan d'une longue tradition.



Raphael Patai qualifie magicien, un juif, un chrétien, un musulman qui vit dans
un univers religieux et estime que la magie a une place légitime dans le cadre
de la religion, car des formules et des rites seraient capables de lui
assujettir des êtres angéliques bons et mauvais pour répondre à ses demandes. Au
sein du judaïsme cette magie est permanente depuis les temps bibliques, les
communautés musulmanes d'Afrique du Nord et du Proche-Orient la maintiennent et
ce n'est pas seulement en ses débuts, à Byzance et au moyen âge européen que le
christianisme s'accompagne de la magie.

La théurgie, selon Dodds, est une magie appliquée à des fins religieuses et
fondée sur une révélation à caractère également religieux. Ce spécialiste de
l'irrationnel chez les anciens Grecs se souvient que le philosophe passait pour
le véritable prêtre, à cause du contact qu'il établissait avec le divin, quitte
à recourir, dans le cas typique de Jamblique, à des cérémonies théurgiques, que
Porphyre, fidèle à Plotin, jugeait superflues.

Avec Patai, la théurgie est une technique de l'invisible, mineure et
complémentaire de la technique majeure constituée par les rites spécifiquement
religieux. Avec Dodds, en la théurgie même réside la forme liturgique de la
religion.

Dans le dernier cas, un seul élément, point de conflit. Dans le premier, la
légitimité d'une coexistence, qui ne peut être qu'une association de fait, se
défend en droit, sous des conditions et des garanties simples.

Mais Martines affecte à la théurgie des coëns une ambition plus grande et moins
exclusive. D'où le problème. La théurgie qui remonte à Adam, en deçà d'Enoch,
lui est culte divin et la liturgie de l'Eglise chrétienne aussi. Le Messias,
parfait en Jésus-Christ, a pratiqué à la perfection le double culte, et Martines
impose l'observance de la liturgie aux praticiens des dix espèces de sacrements
théurgiques. Ces praticiens sont des coëns, sans être ni des kohanim juifs ni
des prêtres mandatés par l'Eglise, tels que le Christ ressuscité en ordonna le
soir de Pâques et que l'institution en fut codifiée dans l'Eglise de Jérusalem,
peu avant d'essaimer à Antioche.

Pourtant, Jean-Baptiste Willermoz, fidèle soumis entre tous à son Eglise comme à
son ordre, a trouvé dans celui-ci une connaissance supérieure «qui élève à la
plus haute sphère, où est le ministère sacerdotal véritable, avec le culte vrai
par lequel le ministre offre son culte à l'Eternel par la médiation de Notre
Seigneur et Maître Jésus-Christ pour la famille et la nation qu'il représente».
Ce culte soumet les anges sans doute, mais il établit aussi la communication de
l'homme avec Dieu dont le premier est l'image par la parole et la ressemblance
par la pensée, à titre personnel et à titre de vicaire. Pourtant, Willermoz
attribue trop à la théurgie parce qu'il minimise, de bonne foi, la portée de la
liturgie.

La science applicable des arcana mundi, ou des secrets du monde, engage,
rappelons-le, dans les rapports qui unissent Dieu, l'homme et l'univers, en
toutes combinaisons possibles des trois facteurs. Paradoxalement, peut-être
est-ce cette ambition même qui rend compatibles la théurgie coën et la liturgie
chrétienne, chacune richissime d'implications et de conséquences : l'accord se
trouverait dans un but fondamental et commun, et le mot « réintégration » défini
sans ambages, ne lui messiérait pas.

Inacceptable, en effet, une théurgie qui évincerait l'Eglise et sa liturgie ;
inacceptable une théurgie qui se situerait, serait-ce en situant ses membres,
hors l'Eglise. Inacceptable, et refusé par Martines.

Mais acceptable le culte coën, soit tel quel, soit, de préférence amendé dans le
sens qu'impose une articulation plus solide et plus souple sur le culte divin
que l'Eglise célèbre en ses mystères.
Comment concevoir cette articulation, et d'éventuels amendements qui
consisteraient plutôt en élucidations et en précisions ?

L'Eglise apprend à l'homme qu'il doit être et elle lui apprend à devenir prêtre
et roi de la création, à charge pour lui de la restituer au Créateur, dans la
dignité. La religion cosmique, dit Eusèbe, fut une religion véritable à ne pas
confondre avec l'idolâtrie. Elle est abolie désormais, mais la nature garde sa
fonction révélatrice pour le chrétien, tout en réclamant ses soins. Un parallèle
ou, mieux, une analogie accorde la liturgie cosmique et la liturgie ecclésiale.
La liturgie cosmique qui est, au premier chef (mais point seulement), la
théurgie.

En renfort de la gnose qui couronne la foi dans la contemplation, Clément
d'Alexandrie et Origène témoignent d'une gnose, en quelque sorte méthodique,
instrumentale. Les traditions secrètes des apôtres, dont l'existence est
documentée aux Il' et Ill' siècles, concernent le royaume des cieux, où
adviennent les descentes et les ascensions des âmes et que peuplent les esprits
bons et mauvais. De cette liturgie cosmique, accessoire de la liturgie
ecclésiale, participant à sa divinité sans être nécessaire, mais d'une aide très
puissante, la théurgie coën fournit un exemple privilégié. (La franc-maçonnerie,
dans sa généralité, collabore avec l'Eglise, à la même fin, plus modestement).
En dépit d'une théorie difficile de la matière, la Nouvelle instruction coën
introduit dans le système, ou même en déduit, la transmutation au moins
partielle, au moins temporaire, réalisable dès maintenant, du corps matériel en
corps de gloire.

De nouveau c'est dans la perspective judéochrétienne qu'apparaît le mieux la
compatibilité de la théurgie coën et d'un christianisme pour qui le monde est
dangereux, bel et malheureux.

Les Pères, a-t-on dit, ont su, à l'instar des Hébreux guidés par Moïse, emporter
avec soi les trésors d'Egypte, c'est-à-dire adapter à la culture de leur temps
les catégories religieuses de base qui étaient sémitiques. Rien de plus urgent
que de prendre à la lettre la métaphore - l'Eglise d'Alexandrie est fille de la
Syrie - et de recouvrer, comme en revanche sacrée, ces catégories religieuses de
base et les rites correspondants imposés ou admis par les Eglises sémitiques et
aussi copte et encore arménienne, ces trésors d'Egypte et de Syrie à la lettre.

Au bout du compte, nul n'est obligé d'être théurge, dans la stricte acception
coën, ni pour lui ni pour autrui. Le lecteur qui adhère, en gros ou en détail,
au Traité sur la réintégration, inquiet d'en vivre l'enseignement sans trahir
son Eglise, se souviendra que, si la théurgie cérémonielle est le mode préconisé
par Martines, sa doctrine débouche sur d'autres chemins il laisse ouvertes les
portes. On peut franchir celles-ci, après interprétation ou rectification
orthodoxe de la doctrine, quoique l'orthodoxie, on vient de le suggérer, puisse
accepter la théurgie cérémonielle après une identique interprétation ou
rectification doctrinale ou rituelle. Jean-Baptiste Willermoz et LouisClaude de
Saint-Martin, franchirent deux de ces portes, après avoir abandonné le culte
extérieur, divin et accessoire, en usage chez les élus coëns.

Pour Martines comme pour l'Eglise, l'axiome reste, dans les termes de
Saint-Martin, alors même qu'il était coën pratiquant : «Nous avons l'autel avec
nous qui est notre coeur, le sacrificateur qui est notre parole et le sacrifice
qui est notre corps.» Mais le culte principal ne s'accomplit que selon la
liturgie ecclésiastique, dont le fidèle a vocation de coën, au sens large, selon
la nuance de son désir.

3 - Fils de la lumière, frères en Abraham

Un midrach découvre, selon la description la plus classique, sinon la plus
ancienne, et la plus complète, quatre sens emboîtés : le sens littéral, pour
l'histoire ; le sens allégorique, pour la typologie ; le sens tropologique, pour
la moralité ; enfin le sens anagogique pour l'eschatologie, c'est-à-dire le
savoir des fins dernières. Le Traité sur la réintégration, midrach en règle,
nous fait donc vivre dans l'apocalypse qui est en même temps révélation,
notamment relative au royaume des cieux, et histoire, où tout conspire à
réaliser le dessein de la Providence. Le mal y est inclus, mais mieux vaut être
du côté du bien et hâter sa victoire.

Les gens de Qumran étaient des militants religieux qui n'excluaient aucune forme
de combat, même militaire. Les coëns sont des combattants, quoiqu'ils cantonnent
leurs actions physiques dans l'invisible. L'invisible ou le fondamental. Tout ce
qui arrive sur la terre reflète en partie ce qui arrive dans les cieux. La chute
circonscrit la lutte des humains et leur vaut directement le souffle d'une force
surhumaine. Même la montée individuelle au paradis s'axe sur le combat des
forces évolutives contre les forces régressives. Dieu n'appelle pas tant l'homme
contre ses ennemis que les hommes ne recrutent Dieu contre leurs ennemis, qui
sont les mêmes. Dieu a son armée de bons esprits ou de bons anges (sous réserve
d'inventaire). L'armée adverse rassemble les esprits ou les anges mauvais.
L'homme choisira son camp et rejoindra ainsi des compagnons d'armes : fils de la
lumière, les uns et les autres, contre fils des ténèbres. (Le sémitisme «fils
de» signifie «celui qui a qualité de», et Saint-Martin expose, à la suite de
Martines, le lien, qu'il tire de l'étymologie, entre le fils et la bénédiction :
«Dieu vous bénisse» égale «le Fils de Dieu parle». Méditez.)

L'eschatologie martinésienne est immanente. Elle devient de plus en plus
imminente. Cette immanence et cette imminence se font sentir, en effet,
davantage à de certaines époques, tout en croissant en intensité d'une époque à
la suivante. Selon le Traité, le temps que le Christ s'incarna était
catastrophique, le siècle de Martines l'était aussi. Martines semble même tenir
le sien pour le pire. Il ne prévoyait pas le nôtre. Aujourd'hui, la faillite des
Lumières et l'échec du marxisme laissent place à percevoir une authentique
eschatologie, plus immanente et plus imminente que jamais. La post-modernité a
désenchanté l'histoire. Le désenchantement, pourtant, est le fruit
multiséculaire et méconnu des trois monothéismes. Le scientisme tenta d'en
profiter et faillit réussir. La postmodernité a laïcisé le résultat, en
stérilisant l'opération. Le monde du judaïsme, du christianisme et de l'islam
n'est désenchanté qu'afin de pouvoir être sanctifié ; d'être transformé sans
doute, mais c'est d'une transfiguration qu'il s'agit, d'une illumination.
Affaire d'ésotérisme, exactement.

L'heure appelle à cris sourds et horribles (comment les entendez-vous ?) un
nouvel âge dont le soi-disant Nouvel Age est la caricature diabolique, une
nouvelle effusion de l'Esprit descendu en personne depuis deux mille ans. Pour
autant que le judéo-christianisme, et singulièrement le martinisme qui le
réhabilite et y ramène, détiennent la clef de cette nouvelle ère, ils apportent
un antidote aux poisons de la post-modernité et aux dommages portés à l'Eglise
par l'Occident.

Du martinisme en règle, dressons l'état en raccourcir

L'Ordre des chevaliers maçons élus coëns opère selon la voie externe, en vertu
d'une filiation spirituelle. Son office demeure, réservé, efficace.

Le Régime écossais rectifié travaille à la réintégration des êtres, comme issu
d'un Saint Ordre primitif, auquel l'ordre de Martines n'est pas étranger non
plus. Les rites maçonniques lui servent de moyen pour la théorie et pour la
pratique. La théorie se donne tout entière dans la grande profession et la
bienfaisance, on le sait, a, dans ce système, une vertu initiatique. Le Régime
écossais rectifié pousse à l'extrême et en manière de théurgie spéciale, le
propos général de Kirk MacNulty : «L'amour fraternel est, pour le franc-maçon,
davantage qu'un but désirable. Pour nous c'est une exigence, une nécessité
technique. En le pratiquant nous nous garderons de nier la divinité dans l'autre
et, par conséquent, en nousmêmes». Le Rite écossais rectifié élabore cette
métaphysique et cette théologie d'une bienfaisance théurgique.

Enfin, Saint-Martin, dont les disciples peuvent tirer profit à s'associer en
ordres martinistes et pour qui aussi l'initiation consiste à se rapprocher de
son principe : «La seule initiation que je prêche et que je cherche de toute
l'ardeur de mon âme est celle par laquelle nous pouvons entrer dans le coeur de
Dieu et de faire entrer le coeur de Dieu en nous pour y faire un mariage
indissoluble qui nous fait l'ami, le frère et l'époux de notre divin réparateur.
Il n'y a pas d'autres moyens pour arriver à cette sainte initiation que de nous
enfoncer de plus en plus dans les profondeurs de notre être et de ne pas lâcher
prise que nous ne soyons parvenus à en sortir la vivante et vivifiante racine».

Il va de soi que le martinisme de Saint-Martin requiert d'être achevé, mis en
oeuvre par la compréhension et l'usage des saints mystères dont la valeur
liturgique échappait au Philosophe inconnu. (Mais il sait en exalter la
spiritualité, priez donc les dix admirables prières qu'il a-composées.) De même,
le Régime écossais rectifié relève du Temple tributaire de l'Eglise. Ne séparons
pas ce que Dieu a uni.

Jean Bricaud l'a très bien exprimé et très simplement, qui se dévoua au
martinisme : «Le but à atteindre est et sera toujours la spiritualisation des
individus et des sociétés». De tout, en vérité, jusqu'à la réintégration.

S'il n'est pas permis d'être anté-nicéen (comme le fut Martines, sans être
anti-nicéen, et pour cause), rien n'interdit à des chrétiens orthodoxes de
n'être pas, ou pas tout byzantins. Les trésors de l'Egypte...

L'Occident, répétait, un jour de 1930, Jean Maxence, après Nicolas Berdiaeff,
croit au présent, l'Orient ne s'intéresse qu'au duel formidable de la sainteté
et des puissances démoniaques.

Le drame présent est celui des trois monothéismes qui naquirent en Orient,
postérité d'Abraham. Le drame présent est leur drame, le drame du futur exige le
dénouement de leur drame présent. Vers 1800, l'hésychasme et le hassidisme
renaissants commencèrent de revivifier le christianisme et le judaïsme ; ces
deux religions y puisent aujourd'hui une nouvelle renaissance.



Au coeur du dialogue, de la symbiose à la fois actuelle et espérée du judaïsme
et du christianisme, la Sainte Sophie et l'humano-divinité. Le
judéo-christianisme, en creusant à sa façon ces deux réalités théologales, les
manifeste en vérité. Comment l'entente n'en serait-elle pas facilitée ?

Elie est germe d'unité judéo-chrétienne, mais aussi d'unité (gardons-nous du
cauchemar trop humain de l'unification) judéo-christiano-islamique. El-Khidr, le
Verdoyant, ou l'Elie du Coran, est le gardien et l'intendant de la Fontaine de
vie ; il résoud les paradoxes avec l'ésotérisme ; c'est aussi un personnage
eschatologique. Idriss, ou Enoch, et Melchisédech occupent, dans l'islam, une
place et tiennent un rôle qui non seulement interdisent de rejeter la révélation
coranique, irrécusable en soi et relativement, mais confirment l'intuition de
Saint-Martin sur l'islam réconciliateur du judaïsme et du christianisme. La
fécondité appartient à cette triade, qui est centrée sur la loi et sur le
Messie. Elle sera une quand le judéo-christianisme, synthétisant le judaïsme et
le christianisme séparés, reconnaîtra l'héritage d'Agar à ses descendants qui le
joindront à la masse. Pendant huit siècles, l'Espagne des trois religions, qu'il
y a lieu de croire être la patrie de Martines de Pasqually, a comme levé un coin
du voile.

Le Roi est venu, le Royaume est à venir, le Roi reviendra. Le Traité sur la
réintégration compare, § 166, au sort de la postérité d'Enoch, celui des tribus
ismaélites, et il commente : «Voyez par cet enchaînement que toutes les époques
et les élections premières se répètent parmi les hommes et nous font connaître
qu'elles se répéteront jusqu'à la fin des siècles [...] à la fin tout reviendra
comme au commencement.» Non pas le commencement d'avant, qui a raté, mais un
commencement amélioré : la fin interminable, la réintégration dans l'état
primitif toujours plus satisfaisant au désir d'unité, qui est désir de
l'Eternel.

.On n'achève pas un midrach, il s'interrompt. Ainsi du Traité sur la
réintégration (il ne se serait qu'interrompu, en tout cas) ; ainsi de ce petit
midrach du midrach où Martines de Pasqually nous appelle à la chose, nous
déchiffre l'histoire et nous persuade de l'urgence.

 

source : http://fr.dir.groups.yahoo.com/group

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