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Hauts Grades

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Pratique des différents Rites Maçonniques connus

24 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #Rites et rituels

Intitulé     Rite Nb Rituels Réponses au sondage Pourcentage

Rite Ecossais Ancien et Accepté REAA 79 394 70,74

Rite Français RF 18 76 13,64

Rite Ecossais Rectifié RER 54 27 4,85

Rite de Memphis Misraïm RMM 3 25 4,49

Rite Emulation RE 29 15 2,69

Rite Français Groussier RFG - 4 0,72

Rite Opératif de Salomon ROS 3 4 0,72

Rite Français Moderne RFM - 3 0,54

Rite Français Moderne Rétabli RFMR 13 3 0,54

Rite de la Stricte Observance Templière RSOT 7 2 -

Rite d'Ambelain RA - 1 -

Rite Moderne Belge RMB - 1 -

Rite d'York RY 8 1 -

Rituel 1820 R 1820 3 - -

Rituels Divers R Div 7 - -

Rituel "Luguet" R Luguet 3 - -

Rite Ancien et Accepté RAA 3 - -

Rite Anglais Ancien Accepté RAAA 3 - -

Rite Anglais de Bristol RAB 3 - -

Rite Anglais d'Oxfordshire RAO 4 - -

Rite Croix Rouge de Constantin RCRC 1 - -

Rituels du Duc de Chartes 1784 RDC 1784 3 - -

Rite Ecossais 1800 RE 1800 35 - -

Rite Emulation Hauts Grades RE HG 23 - -

Rite Ecossais Philosophique RE PH 3 - -

Rite Ecossais Primitif RE PR 15 - -

Rite Ecossais Primitif H.G. RE PR HG 6 - -

Rite Ecossais Ancien et Accepté H. G. REAA HG 93 - -

Rite Ecossais Ancien et Accepté "Molay" REAA M 19 - -

Rite Elu Coën REC 33 - -

Rite Ecossais Rectifié H.G. RER HG 18 - -

Rite Ecossais Théurgique RET 3 - -

Rite Ecossais Théurgique Hauts Grades RET HG 10 - -

Rite Français 1783 RF 1783 4 - -

Rite Français 1783 Hauts Grades RF 1783 5 - -

Rite Français 1818 RF 1818 3 - -

Rite Français 1818 Hauts Grades RF 1818 4 - -

Rite Français Cérémonies RF C 4 - -
Rite Français Hauts Grades RF HG 32 - -

Rite Forestier / Carbonari RFC 5 - -

Rite de la Grande Loge de l'Etat d'Israël RGLEI 3 - -

Rite Grades Maçonniques Alliés RGMA 4 - -

Rite Irlandais RI - - -

Rituel des Loges de Lyon 1772 RLL 1772 1 - -

Rite de Misraïm RM 15 - -

Rite de Misraïm 1820 RM 1820 3 - -

Rite Martiniste Rma 5 - -

Rite Martiniste Hauts Grades Rma HG 4 - -

Rite Martinisme "Baylot" RMaB 26 - -

Rituels du Marquis de Gages 1763 RMG 1763 3 - -

Rite de Memphis Misraïm H.G. RMM HG 32 - -

Rituel de Maître Marin de Noé RMMN 1 - -

Rite de Memphis Misraïm Rétabli RMMR 25 - -

Rite Maîtres Royaux Choisis RMRC 1 - -

Rite de Misraïm Venise RMV 3 - -

Rite de Misraïm Venise 1788 RMV 1788 90 - -

Rituel Naasènees RN 1 - -

Rite Nautoniers de l'Arche Royale RNAR 1 - -

Rituel de l'Ordre des Fendeurs - 18éme ROF - - -

Rite Opératif de Salomon Hauts Grades ROS HG 1 - -

Rituel du Prince de Clermont RPC 3 - -

Rite Rose-Croix A.M.O.R.C. RRCAMOR 27 - -

Rite Scottish Craft Rituals RSCR 11 - -

Rite Standard d'Ecosse RSE 12 - -

Rite Standard d'Ecosse Hauts Grades RSE HG 4 - -

Rite de la Stricte Observance Templière HG RSOT HG 5 - -

Rite de Venise RV 3 - -

Rite York H.C. RY HC 9 - -

Rite d'York Hauts Grades RY HG 13 - -

Rite d'York Arche Royale Américaine RYARA 6 - -

Rite d'York Croix Rouge de Constantin RYCRC 3 - -

Rite York Maîtres Royaux Choisis RYMRC 8 - -

Rite d'York Nautoniers de l'Arche Royale RYNAR 1 - -

 

Source : http://www.ledifice.net

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L’Ordre Hermétique de la Golden Dawn, par Henrik Bogdan

22 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #spiritualité

Ce texte est l’introduction du chapitre « The Hermetic Order of the Golden Dawn », (pp. 121 à 144) du livre d’Henrik Bogdan : Western Esotericism and Rituals of Initiation, publié en 2007 aux éditions State University of New York Press.

 

L’Ordre hermétique de la Golden Dawn – créé en 1888 – et les rituels qui s’y pratiquaient, sont d’une importance inestimable pour le développement ultérieur des rituels initiatiques occidentaux. Ces rituels mettaient les candidats en présence d’une forme hétérogène de l’ésotérisme occidental, nommée par les spécialistes « occultisme ». La caractéristique première de l’occultisme est sa nature composite, inhérente à cette conviction qu’une grande variété de phénomènes sont liés et qu’ils sont, dans une certaine mesure, explicatifs les uns des autres [1]. Ainsi, dans les rites de la Golden Dawn, se trouvent non seulement des références à l’alchimie, à l’astrologie, mais également au Tarot, à la Kabbale, à la géomancie et, parmi d’autres choses encore, à la Rose-Croix Le fait de relier des phénomènes entre eux n’est certes pas réservé à l’occultisme. C’est un trait intrinsèque à une certaine forme de la pensée ésotérique exprimée par Antoine Faivresous l’intitulé « correspondances » et qui recouvre dans une moindre mesure sous la notion de « Concordances ». Ce qui est nouveau dans l’occultisme, et qui s’exprime sans doute le plus nettement dans les rituels de la Golden Dawn est l’aspect systématique de cette démarche. Il ne s’agit pas seulement d’inclure ou de croiser des savoirs, mais d’une approche syncrétique assumée de l’ésotérisme dans son ensemble. Les candidats de la Golden Dawn devaient donc se montrer compétents dans un large éventail de pratiques ésotériques avant d’être admis au niveau suivant. Les cours montrent que les candidats devaient apprendre le symbolisme et les techniques de l’alchimie, de l’astrologie, de la kabbale, et du Tarot, etc.

 

Gerald Yorke (1901-1983) a résumé l’importance de la Golden Dawn :

« L’Ordre hermétique de la Golden Dawn (GD), avec son Ordre intérieur de la Rose Rouge et de la Croix d’Or (RR et AC) a constitué le couronnement de la renaissance occulte du dix-neuvième siècle. La Golden Dawn a synthétisé en un tout cohérent un vaste corpus de matériaux disparates et éparpillés pour les unir en un système pratique et efficace. Il serait difficile d’en dire autant de tout autre groupe occulte de l’époque ou existant depuis lors » [2].

En dépit de cette assimilation syncrétique d’un vaste panel de savoirs, les initiations offertes par la Golden Dawn n’étaient en rien confuses ou chaotiques. Au contraire, tous les degrés et enseignements transmis faisaient partie d’un tout cohérent ; l’ordre était régi par une simple et précise structure : l’Arbre de Vie kabbalistique, avec ses dix sphères ou Sephiroth et ses vingt-deux sentiers. Chaque degré était lié à une Sephira et le candidat voyageait symboliquement de Malkuth à Tiphareth, cette dernière étant attribuée au grade d’Adeptus Minor [3]. À chaque initiation, le Temple était reconfiguré afin d’illustrer la Sephira particulière à laquelle le diplôme correspondait. D’une certaine façon, le temple lui-même n’était rien d’autre qu’une représentation symbolique de l’Arbre de Vie. C’est cette association qui rendait le système initiatique de la Golden Dawn unique, dans le sens où il a été le premier de son genre et a inauguré une nouvelle tendance dans l’ésotérisme occidental.

Le système de grades de l’Ordre hermétique de la Golden Dawn :

 

Ipsissimus 10° =  1 Kether

Magus 9° =  2 Chokmah

Magister Templi 8°=  3 Binah

Adeptus Exemptus 7°= 4 Chesed

Adeptus Major 6°= 5 Geburah

Adeptus Minor 5°= 6 Tiphareth

Philosophus 4°= 7 Netzach

Practicus 3°= 8 Hod

Theoricus 2°= 9 Yesof

Zelator 1°= 10 Malkuth

Néophyte

 

L’utilisation de l’arbre de vie comme axe central du système initiatique de la Golden Dawn doit être appréhendée à la lumière du contexte historique des dernières décennies du XIXe siècle en Grande-Bretagne. La forme particulière de Kabbale qui prospère dans les cercles ésotériques à cette période s’éloigne considérablement de la Kabbale juive ou même de la cabale chrétienne. Même si la Kabbale littéraire occupe encore une place de premier plan au sein de l’occultisme, l’accent n’est plus porté sur l’interprétation de l’Écriture Sainte, les adeptes se préoccupent plutôt de traduire des termes importants en chiffres pour atteindre à une meilleure compréhension de leur signification en les rapportant à des mots de la valeur numérique similaire.

Plus important encore fut l’utilisation de l’Arbre de Vie comme modèle de l’univers pouvant être appliqué à toute forme de phénomène. En un sens, le schéma linéaire de l’arbre de vie est devenu une méthode grâce à laquelle il a été possible de mettre en ordre des phénomènes apparemment chaotiques, sans qu’il soit nécessaire de passer par les subtilités doctrinales de la Kabbale. La connaissance de la Kabbale, que les principaux représentants de la l’occultisme maîtrisaient, se limitait dans une large mesure, à des sources secondaires.

En 1896 parut une traduction anglaise des oeuvres d’Eliphas Lévi . Les travaux de cet auteur ont non seulement joué un rôle dans le ‘revival occulte’ français de la seconde moitié du dix-huitième, mais influencèrent également la scène occulte en Grande-Bretagne [4]. La traduction des principaux ouvrages Lévi en anglais a en effet permis la diffusion de ses théories sur divers sujets ésotériques, sa thèse principale étant la connexion entre le Tarot de l’Arbre de Vie :

« Mais l’innovation la plus étonnante de Lévi consiste à relier la Kabbale avec le Tarot. Les occultistes modernes prennent cette considération comme acquise au point d’oublier qu’il n’y a absolument aucune preuve historique que les deux aient été originellement liés. (…) Dans sa Doctrine et Rituel de la Haute Magie, il relie les vingt-deux atouts avec les vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu et les quatre couleurs avec les quatre lettres du Tétragramme ou Nom de Dieu, puis les dix cartes numérotées de chaque couleur avec les dix Sephiroth »

Bien que la Golden Dawn puisse être créditée d’un certain nombre d’innovations en matière d’occultisme, elle n’en est pas moins un enfant de son temps qui reflète les tendances de l’ésotérisme occidental en Grande-Bretagne à un moment particulier de l’histoire. Le rituel qui sera analysé dans le présent chapitre est non seulement un excellent exemple des doctrines ésotériques en vogue durant les dernières décennies du XIXe siècle, mais surtout il est d’une importance capitale pour la compréhension d’une grande partie des rituels de l’ésotérisme contemporain ou moderne.

L’histoire de l’Ordre hermétique de la Golden Dawn est, comme celles de la majorité des sociétés occultes occidentales, d’une double nature : factuelle et légendaire.

Dans l’ouvrage d’Anderson, Constitutions of Free-Masons, publié en 1723, il est dit qu’Adam était versé dans l’art de la géométrie, ce qui permet à l’auteur de conclure que la Maçonnerie ultime remonte à Adam, notre premier Parent. A mon avis, ce genre d’affirmation ne doit pas être considéré comme une fraude ou une tentative de duper les membres potentiels, mais plutôt comme l’expression d’une certaine forme de pensée pour laquelle la légitimité doit être fondée sur des bases spirituelles plutôt que sur des raisons historiques. Le plus souvent, ces récits sont interprétés symboliquement par les membres des groupes occultes plutôt qu’au pied de la lettre. Ces légendes se rapportent directement à la notion de transmission que Faivre considère comme l’un des aspects constitutifs de l’ésotérisme occidental.

 

Selon l’histoire officielle/légendaire de la Golden Dawn, William Wynn Wescott (1848-1925), FM de haut rang et éminent membre de la Societas Rosicruciana In Anglia (SRIA), aurait obtenu certains documents d’un autre maçon, Rev. A.F.A. Woodford (1821-1887), l’un des membres fondateurs de la loge de recherche « Quatuor Coronati », No. 2076. Les récits diffèrent quant à la façon dont Woodford serait entré en possession de ces documents chiffrés (Cipher MS.) et qu’il aurait identifiés comme décrivant des pseudo-rituels maçonniques de provenance rosicrucienne.

Les Cipher MS. auraient été envoyés à Westcott par Woodford, le 8 août 1887. Westcott, pour transcrire les rituels aurait demandé l’aide de S. Liddell Mathers (1854 -1918) qui les aurait réécrits sous une forme exploitable. Parmi les papiers se serait trouvée l’adresse d’une certaine Fräulein Anna Sprengel en Allemagne (Soror Sapiens Dominabitur Astris), censée être une adepte rosicrucienne, membre de la « Die Goldene Dämmerung », autrement dit de la Golden Dawn. Après une brève correspondance avec elle, Westcott aurait été autorisé à ouvrir un temple de la Golden Dawn devant être dirigé par un triumvirat : Westcott, Woodman, et Mathers.

Cependant, selon toute probabilité, le MS Cipher. a, en réalité, été composé par Kenneth Mackenzie (1833–1886) dans l’intention d’améliorer les rituels du « Royal Order of Sikha and the Sat B’hai », un ordre fondé par un officier de l’armée indienne, le Capitaine James Henry Lawrence-Archer (1823–1889). Mackenzie aurait rapidement perdu tout intérêt pour cet ordre et à la place, aurait œuvré pour la branche britannique du « Swedenborgian Rite » sous la direction de John Yarker (1833-1913). Après la mort de Mackenzie en 1886, les rituels seraient arrivés entre les mains de Westcott.

La correspondance avec Anna Sprengel, par laquelle la Golden Dawn a été constituée, fut donc une fraude. La branche allemande de la Golden Dawn est considérée par les chercheurs comme n’ayant jamais existé, sinon dans l’imagination de Westcott On ne peut que spéculer sur les raisons ayant poussé Westcott à inventer ainsi les origines de l’Ordre, mais il semble hautement improbable qu’il ait pu rechercher des avantages personnels en fondant la Golden Dawn. Maçon de longue date et profondément familiarisé avec la littérature ésotérique, il était sans doute au courant de l’importance de la légitimité dans la transmission des enseignements ésotériques en général et particulièrement dans la formation de sociétés initiatiques. En outre, les récits légendaires de ce type étaient très courants dans le milieu britannique du XIXe siècle des sociétés initiatiques. Par exemple, la « Societas Rosicruciana In Anglia » et la « Red Cross of Constantine », toutes deux fondées par Robert Wentworth Little (1840-1878) avaient elles-mêmes des origines légendaires. L’initiative de Westcott a fourni à la Golden Dawn un fondement apparemment légitime sur lequel se développer, mais se révéla très instable ; elle sera la cause d’un conflit désastreux douze ans plus tard.

Néanmoins, le 12 février 1888, l’Ordre hermétique de la Golden Dawn fut officiellement délégué en Angleterre à W. W. Westcott, S. L. Mathers, and Dr. William Robert Woodman (1854–1918), Mage Supreme de la SRIA, par Soror S.D.A. d’Allemagne (sa signature sur la Charte a été faite par Westcott). Le 1er mars 1888, le Temple Isis-Urania N ° 3 ouvrit ses portes à Londres. Au début, les membres de sexe masculin vinrent de la SRIA, mais bientôt des candidats furent recrutés un peu partout, notamment dans les rangs de la « Société Théosophique ». En moins d’un an, quelque soixante membres avaient rejoint l’ordre. Bientôt d’autres temples bénéficièrent d’une charte en Grande-Bretagne : « Osiris Temple » à Weston-super-Mare, et « Horus Temple » à Bradford.

 

Le succès de ce nouvel ordre inquiéta certains groupes, notamment la Société Théosophique qui, en réaction, créa une « Esoteric Section » au sein de son ordre. Blavatsky, bien que n’étant pas satisfaite de sa création, interdit à ses membres d’adhérer à un autre ordre occulte que le sien et, s’ils en faisaient déjà partie, de démissionner. Il y eut des négociations diplomatiques entre la Golden Dawn et la Société Théosophiques qui se terminèrent de façon heureuse, sur une acceptation mutuelle. Certaines dissensions mineures au sein de la Golden Dawn en découlèrent, mais l’ordre continua de se développer. 1893 vit la fondation de l’important « Amen-Ra Temple » à Edinburgh qui fut suivie par celle de l’ « Ahathoor Temple » en 1894 à Paris, ville où Mathers et sa femme Moina avaient déménagé en 1892.

L’année 1892 marqua une nouvelle phase dans l’histoire de la Golden Dawn, puisque c’est à partir de cette date que les rituels de l’Ordre Intérieur (Rosae Rubeae et Aureae Crucis) commencèrent à être mis en œuvre.

Ces rituels de l’ordre interne furent écrits par Mathers avec comme leitmotiv central la légende de Christian Rosenkreutz, le fondateur légendaire de la Fraternité rosicrucienne. Conformément à cette légende de Rosenkreutz, un « caveau des adeptes » – la tombe de Rosenkreutz, occupa une place centrale dans les rituels de l’ordre interne. Ce caveau se composait de sept panneaux, ornés de symboles alchimiques et astrologiques, peints selon le système de « clignotement des couleurs » typique de la Golden Dawn. À noter que l’ordre interne ne diffère pas seulement par l’accent porté sur la Rose-Croix, mais également par le fait que les membres mettaient désormais leurs connaissances magiques en pratique. Les « adeptes », ainsi que les membres de l’ordre interne se nommaient, se considéraient en effet comme des magiciens dans le sens littéral du mot.

Au moment de l’âge d’or de la Golden Dawn, aux environs de 1896, quelque 300 membres avaient rejoint les rangs de l’ordre, dont 60 furent initiés à l’ordre interne, dont l’existence était gardée secrète pour les membres de l’Ordre extérieur.

Le temps passant Mathers devint l’unique dirigeant de la Golden Dawn, Westcott ayant été évincé. Toutefois, vers la fin des années 1890, le comportement de Mathers devint de plus en plus excentrique et son attitude autocratique causa des dissensions entre les membres de l’ordre interne à Londres. En 1900, ces dissensions aboutirent à une révolte pure et simple contre Mathers, qui l’avait, d’une certaine façon, lui-même provoqué. Le 16 février, il avait écrit une lettre à Florence Farr (1860-1917), qui le représentait dans l’ordre interne à Londres. Dans sa lettre, il l’avertissait de ne pas en révéler le contenu, mais les accusations étaient si graves qu’elles firent l’objet d’une commission d’enquête menée par certains membres de l’Ordre Intérieur. Cette lettre avait apparemment comme but la justification de l’autorité suprême de Mathers, qu’il tentait d’appuyer en déniant à Westcott tout rôle dans la formation de la Golden Dawn. Pour cela, il ne se contenta pas de dénigrer Westcott, il affirma également que la création de la Golden Dawn s’appuyait sur une fraude.

« [Westcott] n’a jamais été, ni directement, ni par des communications écrites, en contact avec les chefs secrets de l’Ordre ; il a lui-même falsifié ou demandé à quelqu’un de falsifier sa soi-disant correspondance ; j’ai tenu ma langue durant toutes ces années en raison d’une promesse de silence qu’il a exigée, avant de me montrer ce qu’il avait fabriqué ou fait fabriqué – ou les deux. Vous devez bien comprendre, la gravité extrême de cette question ; ne me forcez donc pas à aller plus loin dans le sujet ».

La commission d’enquête, dirigée par William Butler Yeats (1865-1939) confronta Westcott à ces allégations, qui s’en sortit assez mal, déclarant en guise de défense que tous ses témoins étaient morts. Mathers tenta de dissoudre la commission, sous le prétexte qu’en tant que dirigeant de l’ordre, il n’avait pas consenti à sa constitution. Mais sa requête fut ignorée et les adeptes londoniens décidèrent qu’ils n’avaient plus à suivre ses consignes. Dans une tentative désespérée pour reprendre le pouvoir Mathers envoya Aleister Crowley à Londres, mais Crowley réussit seulement à aggraver le conflit, si tant est que ce fût possible.

Ainsi se termine la saga de la Golden Dawn ; à l’heure actuelle, plusieurs factions perpétuent ses rituels dans des formes plus ou moins modifiées, un certain nombre d’organisations prétendant représenter la « vraie » Golden Dawn, mais pour ce qui de la validité de ces revendications, l’enquête reste encore à mener.

 

Une note sur les sources

Les rituels de la Golden Dawn n’ont jamais été imprimés. Ils étaient copiés à la main par les membres de l’Ordre. Un certain nombre de ces manuscrits se trouvent dans des bibliothèques privées ou publiques.

Une partie des rituels est venue à l’attention du public en 1900, lorsqu’une affaire judiciaire a éclaté. Une certaine Mme Horos et son époux avaient obtenu plusieurs rituels par Mathers et les avaient utilisés pour fonder leur propre ordre, « The Theocratic Society », en réalité une couverture pour abuser sexuellement des jeunes femmes recrutées.

La première édition des rituels externes a été effectuée par Aleister Crowley dans The Equinox Volume I, Numéro II (1909), dans un supplément spécial intitulé « Le Temple du Roi Salomon, Livre II ». À la fin de l’article, Crowley annonça la publication des rituels internes pour le prochain numéro. Mathers a tenté d’empêcher Crowley de publier ces rituels en lui opposant une injonction judiciaire, en vain. The Equinox Volume I, Numéro III (1910) décrivit le rituel du grade 5 ° = 6 (Adeptus Minor) dans « Le Temple du Roi Salomon, Livre III ».

Les rituels que Crowley avait publiés, cependant, l’étaient dans une forme abrégée et passaient sur des informations importantes. Entre 1937 et 1940, Israël Regardie (1907-1985) publia The Golden Dawn. An Account of the Teachings, Rites and Ceremonies of the Order of the Golden Dawn. Les quatre épais volumes de Regardie, qui avait été initié dans la Stella Matutina, constituaient certes une mine d’informations sur la Golden Dawn, cependant ces rituels n’étaient pas réellement ceux de la Golden Dawn, mais bien ceux de la Stella Matutina, dont les pratiques différaient considérablement.

Ce n’est qu’en 1972 que les RG Torrens publia The Secret Rituals of the Golden Dawn, contenant des rituels extraits de manuscrits datés de 1899, donc antérieurs au schisme de 1900. Malheureusement, Torrens ne publia que les rituels de l’ordre extérieur.

Puis, en 1984 Regardie sortit son volumineux The Complete Golden Dawn System of Magic, qui comprend les rituels de Néophyte à Philosophus dans le volume six, ainsi que le rituel du portail et de l’Adeptus Minor dans le volume sept. Ces textes ont été donnés par Leigh F. Gardner vers 1894-1896 et les manuscrits originaux se trouvent dans la collection Gerald Yorke, au Warburg Institute, à l’Université de Londres.

 

Source : esoblog.net

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Les Assassins

22 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #spiritualité

La secte des Assassins et son « Vieux de la Montagne » (Cheikh al-Djabal), tout comme les Templiers, a fait couler beaucoup d’encre. Que n’a-t-on prêté à ces fous de Dieu ? Et pourtant, les Assassins ne sont qu’une des nombreuses sectes Shi’ites qui apparaissent dans le sillage des imams successeurs d’Ali. Ici, un petit historique de l’Islam après la disparition de Muhammad s’impose.

En 632, trois Khalifes se succèdent à la tête de la Communauté islamique. Le troisième, Othman, meurt en 644, c’est l’occasion pour Ali ibn Abu Talib, neveu et gendre de Muhammad, de prendre le commandement des croyants. Toutefois, ce titre lui est bientôt contesté par Mu’awiyya, cousin d’Othman. Suite à la bataille de Ciffin et au jugement d’Hadroth en 658, Ali renonce au Khalifat et laisse Mu’awiyya prendre le pouvoir. Ali sera tué par les Kharidjites en 661.

En 680, la presque totalité des descendants d’Ali est massacrée à Kerbalah.

En 765, Jaffar al-Saddiq, 6ème descendant d’Ali, meurt. Son aîné, Ismaïl, étant mort en 760, son fils cadet Musa al Kazim reçoit l’Imamat selon la volonté de son père.

Certains shi’ites refusent le jugement de Jaffar et soutiennent le fils d’Ismaïl, Muhammad ben Ismaïl, dans sa lutte pour conquérir le pouvoir. À sa mort, ses partisans soutiendront qu’il s’est simplement occulté du monde et qu’il reviendra au Jour du Jugement.

De cette lutte intestine, sortiront les deux grands mouvements shi’ites actuels : les duodécimains (successeurs de Musa) et les ismaéliens (successeurs d’Ismaïl).

En 909, l’empire Fatimide d’Égypte est fondé par les Qarmates. Al-Mustansir devient donc le 8e Khalife sh’iites en régnant sur l’Égypte. À sa mort, son fils cadet Mustali est choisi par le vizir comme son successeur, en lieu et place de Nizar. De cette nouvelle querelle dynastique va naître le mouvement ismaélien « nizarite ».

« Le mysticisme ismaélien est basé sur le concept de ta’vil, ou « herméneutique spirituelle ». Ta’vil signifie en fait « reprendre quelque chose à sa source ou dans sa signification la plus profonde ». Les chiites avaient toujours pratiqué cette exégèse sur le Coran lui-même, lisant certains versets comme étant des allusions voilées ou symboliques à Ali et aux Imams. Les ismaéliens étendirent la ta’vil de manière bien plus radicale. Toute la structure de l’Islam leur apparaissait comme une coque, afin d’en pénétrer le cœur, la coque doit être pénétrée par la ta’vil, et en fait elle doit être brisée afin d’être ouverte totalement », Peter Lamborn Wilson, « Les Secrets des Assassins ».

Au milieu du XIe siècle, naît à Qom Hassan I Sabbah, issu d’une famille perse bourgeoise appartenant au mouvement ismaélien. Il étudie à Ispahan les textes sacrés persans : les Avestas, les livres de Zarathoustra ; et les textes sacrés musulmans. Il sera influencé par des Daïs (prédicateurs) ismaéliens nizarites et se rendra par la suite au Caire, ville de la connaissance de l’époque, où il s’intégrera dans le mouvement politique et religieux soutenant Nizar. Lamborn Wilson : « Hassan est né à Qom (en Iran) d’une famille chiite, mais il grandit à Ray, près de Téhéran. À l’âge de 17 ans, il rencontre pour la première fois un missionnaire ismaélien, qui, malgré tous ses efforts, ne réussit pas à le convertir à l’ismaélisme. Plus tard il tombe gravement malade, et effrayé à l’idée de mourir sans connaître la Vérité, il reprend contact avec un autre ismaélien et finit par se convertir à l’âge de 35 ans (vers 1071) ».

Il prêche bientôt la Nouvelle Prédication, à laquelle il mêle des éléments de mazdéisme et de néo-platonisme.

Hassan lance alors ses daïs (prêcheurs) dans toutes les régions du monde musulman et tente surtout de convertir à la Nouvelle Prédication les autres shi’ites. L’organisation des Assassins comptent également des « rafiq » qui sont ceux qui dirigent les troupes de l’ordre ; des « mujib » ou « mourîd » qui sont des novices. Le bras armé est constitué par « fidaïs » (« ceux qui se sacrifient »), des soldats fanatisés et préparés à mourir pour les missions que leur confie leur Grand Maître.

Du fait de ses agitations politiques, il doit quitter Le Caire et ainsi, grâce à ses fidèles, il se réfugie bientôt à Alamut dans les montagnes perses. Atâ Malik Juvaynî (1226-1283) nous décrit la forteresse d’Alamut après sa démolition en 1256 : « Alamut est une montagne qui ressemble à un chameau agenouillé avec son cou posé par terre ». La forteresse était située dans le Daylam à environ 35 kilomètres au nord-ouest de Qazwîn dans la région de Rudhbâr. Alamut se trouve à environ 100 kilomètres au nord-ouest de Téhéran et est situé dans la crête élevée de la chaîne de montagnes d’Elburz. De cet endroit imprenable, il dirigera son mouvement d’une poigne de fer et appliquera une propagande agressive via ses missionnaires et une politique de terreur via ses sectateurs, bientôt surnommés « assassins » ou encore Bâtinis du fait qu’ils professent une lecture ésotérique du Coran. Ceux-ci seront vite craints par les musulmans et les croisés. Les assassins servent de bras armé à Hassan et successeurs, bras armés frappant aveuglément suivant les ordres reçus d’Alamut. Une mission d’Hassan s’établira aussi en Syrie, dans les montagnes. Ce sont ces assassins dont parleront les chroniqueurs des croisades.

L’origine du mot est difficile à cerner. Certains font dériver ce mot du hashish utilisé par Hassan pour endoctriner et fanatiser ses tueurs, hashishiyyin sera d’ailleurs le nom donné aux Ismaëliens de Syrie par leurs ennemis. D’autres le font dériver du mot arabe « assas », gardien, sous-entendant par là que les nizarites de la nouvelle prédication sont les gardiens de la terre sainte. L’utilisation du hashish par les dirigeants du mouvement pour fanatiser leurs séides est un fait tout aussi invérifiable que leur rôle de gardien. Nous laissons donc les experts tenter d’élucider le mystère de leur nom.

La première mention de ce nom nous est donnée par un rapport d’un émissaire en Égypte de l’Empereur germanique Barberousse, qui date de 1175 :

« (…) il existe une certaine race de Sarrasins qui, dans leur dialecte, s’appellent Heyssessini, et en romain, segnors de montana. Cette race d’hommes vit sans loi ; ils mangent de la chair de porc contre la loi des Sarrasins et disposent de toutes les femmes, sans distinction, y compris leurs mères et leurs sœurs. Ils vivent dans la montagne et sont pratiquement inexpugnables, car ils s’abritent dans des châteaux bien fortifiés. (…) Ils ont un maître qui frappe d’une immense terreur tous les princes sarrasins proches ou éloignés, ainsi que les seigneurs chrétiens voisins, car il a coutume de les tuer d’étonnante manière. (…) Dans ces palais, il fait venir, dès leur enfance, nombre de fils de paysans. Il leur fait enseigner diverses langues, comme le latin, le grec, le romain, le sarrasin et bien d’autres encore. (…) on apprend à ses jeunes gens à obéir à tous les ordres et à toutes les paroles du seigneur de leur terre qui leur donnera alors les joies du paradis parce qu’il a pouvoir sur tous les dieux vivants. (..) Le prince donne alors à chacun un poignard d’or et les envoie tuer quelque prince de son choix ».

Guillaume de Tyr, le chroniqueur des Croisades, les mentionne de manière assez brève : « Le lien de soumission et d’obéissance qui unit ces gens à leur chef est si fort qu’il n’y a pas de tâche si ardue, difficile ou dangereuse que l’un d’entre eux n’accepte d’entreprendre avec le plus grand zèle à peine le chef l’a-t-il ordonné. (…) Nos gens comme les sarrasins les appellent Assissini ; l’origine de ce nom nous est inconnue ». C’est le même chroniqueur qui parlera de la rencontre entre les Templiers et les Assassins afin de conclure une alliance. En outre, des liens et des contacts sont attestés par Jean de Joinville, le biographe de St Louis. Le Vieux de la Montagne aurait ainsi demandé l’aide du roi de France Saint-Louis contre les Mongols qui envahissaient alors la Perse. Mais, si des romans, tel le Pendule de Foucault, ont laissé entendre qu’il existait des relations diplomatiques, voire occultes, entre les Templiers et les Assassins d’Alamut, il ne faut pas aller jusqu’à tomber dans le mauvais goût fantastique qui ferait transiter savoirs et pratiques occultes de l’orient en occident.

En 1124, Hassan i Sabbah meurt et son second Bozorg-Ummid (« Grand Espoir ») lui succède, puis le fils de celui-ci, Mohammed I, en 1138.

En 1162, Hassan (appelé Hassan II pour le distinguer de Hassan i Sabbah) devint le chef d’Alamut. Deux ans plus tard, le 17e jour de Ramadan (8 août) 1164, il proclama la Qiyamat, ou Grande Résurrection. Au milieu du mois de jeûne, Alamut brisa le jeûne à jamais et proclama ce jour fête perpétuelle. Cette proclamation devait mener les croyants vers le sens caché (bâtin) de la révélation afin de dévoiler la vérité (haqiqat). La Grande Résurrection devait voir la levée de la loi religieuse (shari’a), comme n’étant qu’une étape préliminaire. L’ismaélien nizârien Abû Ishâq-i Quhistânî de la fin du XVe siècle rapporte un extrait de la Grande Résurrection :

« Ô vous, les êtres qui peuplez les univers ! Vous, génies, hommes et anges ! Sachez que Mawlâ-nâ (notre Seigneur) est le Résurrecteur (Qâ’im al-Qiyâma). Il est le Seigneur des êtres, il est le Seigneur qui est l’existence absolue (wujûd mutlaq), excluant ainsi toute détermination existentielle, car il les transcende toutes. Il ouvre la porte de sa miséricorde, et par la lumière de sa connaissance il fait que tout être soit voyant, entendant, parlant, vivant pour l’éternité ». (Henry Corbin, Huitième Centenaire d’Alamût, pp. 299-300).

Les Assassins pratiquent également taqiyya (en arabe : تقيّة : circonspection ; crainte de Dieu) qui consiste à dissimuler son appartenance à un groupe ou à un courant religieux et à pratiquer en secret ses rites. Les ismaéliens étant pourchassés à la fois par les sunnites et par les autres branches du shi’isme, ils durent souvent avoir recourt à cette pratique pour échapper à la mort et à la persécution. La taqiyya deviendra une règle de comportement chez les Assassins afin d’infiltrer les rangs ennemis.

Marco Polo qui aurait traversé la Perse vers 1273 livre un témoignage assez précis et, pour tout dire, assez romanesque, des coutumes des Assassins d’Alamut : « Le vieil homme était appelé en leur langage Aloadin. (…) il leur faisait boire un breuvage qui les endormait aussitôt, puis les faisait emporter dans son jardin. (…) Et quand il veut envoyer en quelque lieu un de ses Hasisins, il fait donner de son breuvage à l’un ou à l’autre de ceux qui sont dans son jardin, et le fait porter dans son palais. (…) Et quand le Vieil veut faire occire un grand seigneur, il leur dit : allez et tuez telle personne et quand vous reviendrez, je vous ferai porter par mes anges en Paradis ».

En 1166, Hassan II fut assassiné après seulement quatre années de règne. Ses ennemis se sont peut-être ligués avec des éléments conservateurs d’Alamut qui pressentaient la Qiyamat comme étant la dissolution de l’ancienne hiérarchie secrète (et donc de leur propre pouvoir en tant que hiérarches) et qui craignaient de vivre ouvertement en tant qu’hérétiques. Le fils d’Hassan II, cependant, lui succéda et établit fermement la Qiyamat en tant que doctrine nizarite.

L’Imâm suivant Jalâl al-dîn Hasan fit entrer la communauté dans une nouvelle période de clandestinité (satr).

Alamut sera conquise en 1258 et la secte sera complètement éradiquée de Perse en 1258 par les troupes mongoles commandées par Houlagou Khan. Toutefois, la secte se perpétua sous une autre forme : au XIXe siècle, Hasan Alî Shâh, Imâm héritier de la longue succession des Imâms ismaéliens nizâriens, reçoit le titre d’Aga Khan des mains du Shâh de Perse. Obligé de quitter la Perse pour des raisons politiques, Hasan Alî Shâh s’installe en Inde. L’administration britannique impose alors aux Khôjas de le reconnaître comme leur chef spirituel. Cette branche de l’ismaélisme perdure jusqu’à nos jours avec pour chef « Aga Khan IV ».

Spartakus Freeman

 

source : esoblog.net

 

 

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Regard sur la franc-maçonnerie russe.

19 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #histoire de la FM

Il nous a paru intéressant de consacrer un dossier à la franc-maçonnerie russe, qui est marquée par une histoire assez singulière dans la mesure où elle a entretenu avec la religion orthodoxe des relations beaucoup moins conflictuelles que celles qui ont marqué les rapports entre la franc-maçonnerie française et l'Eglise romaine.
Par ailleurs, si la franc-maçonnerie française a connu les heures sombres de Vichy, la franc-maçonnerie russe a connu pour sa part sous le régime soviétique une persécution qui a duré près de 70 ans.

Sans avoir la prétention de cerner de manière exhaustive la problématique maçonnique russe, nous vous proposons de la découvrir à travers trois documents:
• Un article paru en 2000 dans " Le monde diplomatique" et qui mérite donc d'être revu à la lumière du renouveau maçonnique actuel.
• Des extraits significatifs de l'ouvrage: "Les Voies de la théologie russe" du père Georges Florovsky, extraits permettant de situer la franc-maçonnerie au sein de la spiritualité russe des XVIII° et XIX° siècle.
• La présentation du livre "Les Francs-Maçons russes du XXe siècle - Des hommes et des loges", de Nina Berberova.

 

A L'EST, LE RETOUR DES FRANCS-MACONS
par Alain FAUJAS
Le monde diplomatique – Avril 2000


Sans avoir jamais eu, en Europe de l’Est, l’influence qu’elle a exercée en Occident, la franc-maçonnerie avait connu, en Russie, en Pologne, en Hongrie et en Tchécoslovaquie notamment, un essor remarquable. Brisé par les régimes communistes, qui pourchassèrent les francs-maçons accusés d’être des « ennemis de classe ». Depuis la chute du mur de Berlin (1989), on assiste à une timide renaissance des différentes obédiences occidentales. Mais les nouveaux maçons doivent faire face à l’incompréhension, aux nationalismes et aux mafias.

Pas plus que les Eglises ou les Etats, les francs-maçons n’ont pu ou su empêcher les drames ethniques qui ont martyrisé les nations d’Europe centrale et orientale, notamment dans les Balkans, où ils étaient pourtant très présents. Et le grand enthousiasme qui a porté les obédiences maçonniques vers l’Europe orientale au lendemain de la chute du mur de Berlin est, lui aussi, retombé. Car c’est avec ravissement que les francs-maçons avaient vu s’effondrer, en 1990, le régime communiste qui les avait bâillonnés pendant plus de soixante-dix ans en URSS, plus de quarante dans les « démocraties populaires » (1).

A vrai dire, la maçonnerie n’avait jamais eu, en Europe de l’Est, une influence comparable à celle qu’elle avait exercée en Amérique du nord, où de nombreux présidents des Etats-Unis, de George Washington à Franklin D. Roosevelt, s’en réclamaient ; en Amérique du Sud, où Simon Bolivar tout comme Salvador Allende faisaient partie des « frères ». Selon André Combes, spécialiste de l’histoire maçonnique, cette faiblesse à l’Est s’explique parce que la franc-maçonnerie y « a toujours été vivement combattue par divers courants religieux ou politiques, en particulier antisémites ».

Le poids des francs-maçons y a donc connu des hauts et des bas, comme le prouve l’exemple russe. Le rétablissement de la franc-maçonnerie en Russie, en 1802, lui avait valu un essor étonnant ; Saint-Pétersbourg comptait alors quelque 10 000 frères (2). L’écrivain Pouchkine est le maçon le plus célèbre de cette période. Le début du XXe siècle a vu un regain, sous l’appellation « maçonnerie de la Douma », initiée par le Grand Orient de France et dont étaient membres Alexandre Kerenski et la quasi-totalité de son gouvernement menchevik, en 1917.

Faute de démocratie, les traversées du désert ont été encore plus longues : l’échec du complot décembriste, auquel avaient participé, en 1825, nombre de maçons pour obtenir du tsar Nicolas Ier les réformes indispensables, valut à la maçonnerie russe d’être interdite pendant le reste du XIXe siècle. A partir de 1920, Léon Trotski élabora une critique de plus en plus violente contre ce mouvement « bourgeois » ; en 1922, il fit interdire la double appartenance au Parti communiste et à la maçonnerie, désignée comme représentant de l’« ennemi de classe ». L’élimination physique qui en résulta s’étendit à la Hongrie. Les régimes autoritaires en place en Bulgarie ou en Roumanie se mirent à pourchasser les obédiences, anticipant les persécutions du fascisme et du nazisme.

On avait dénombré jusqu’à 7 000 maçons hongrois et 1 700 tchécoslovaques. Au sortir de la seconde guerre mondiale et avec l’établissement des démocraties populaires, il n’en est plus resté. Le « coup de Prague » communiste qui, en 1948, préluda au départ du président (maçon) de la République, Edouard Benès, ouvrit une période de glaciation de quarante ans.

« Rallumer les feux »

En 1990, la franc-maçonnerie est à reconstruire en Europe orientale, et c’est avec passion que les différentes obédiences occidentales vont s’efforcer de « faire refleurir l’acacia » à l’orient du Vieux continent. Bien des nationalités s’y attellent : en tête, les Français, mais aussi les Allemands, les Belges, les Italiens, les Grecs, les Finlandais, les Autrichiens et les Amé ricains. On retrouvera, sur le terrain, les deux grandes familles maçon niques : la « régulière », qui fait obligation de croire en un Dieu révélé ; et la « libérale », qui professe la liberté absolue de conscience (3).

Le mécanisme est, en général, le suivant : la création de loges et le « rallumage des feux » ont lieu à l’Ouest parce qu’il n’existe sur place ni maçon patenté, ni temple, ni rite. La colonie polonaise du nord de la France renoue ainsi des contacts et crée les premières loges en 1991, à Lille, comme Nadjega (L’Espoir) du Grand Orient de France (GODF) qui réveille, la même année, L’Etoile du nord à Moscou. La Grande loge de France (GLF) n’est pas en reste et implante, elle aussi en 1991, à partir de la loge parisienne Pouchkine, la loge Nicolas-Novikoff dans la capitale russe. La Grande loge féminine de France (GLFF) initie, à partir de la loge parisienne La Rose des vents, des sœurs hongroises qui créent, en 1992, la loge Napraforgo (Tournesol) à Budapest. La Grande loge nationale de France (GLNF) consacre, la même année, la loge moscovite Astrée.

La démarche des Occidentaux suppose une aide matérielle à des frères démunis. M. Yves Trestournel, grand secrétaire de la GLNF, se souvient d’une « tenue » dans une école maternelle de Saint-Pétersbourg meublée de chaises lilliputiennes. M.André Combes, à l’époque grand secrétaire aux affaires extérieures du GODF, rappelle que le temple de Bucarest était une HLM de banlieue. M. Alain Sède, ancien président du Droit humain (DH), estime que son obédience devait « une aide logistique et matérielle à des loges très, très pauvres », dépourvues de livres ou d’objets du rituel. Le GODF, lui, a voté une contribution de près de 800 000 francs par an. La GLF a dégagé 300 000 francs.

Mais ce renouveau maçonnique se fait dans la précipitation. La concurrence entre les obédiences incite celles-ci à initier des apprentis et à conférer les grades de compagnons et de maîtres en une seule journée alors que cette progression prend normalement trois ans. Une « guéguerre » s’ensuit entre les obédiences pour recruter le plus grand nombre et les meilleurs. Certes, le GODF et la GLF s’entendent pour s’implanter en Hongrie ou en Tchécoslovaquie ; le Droit humain et le GODF font cause commune en Roumanie. Mais, dans l’ensemble, chaque obédience épaule « ses » filles et tente de débaucher celles des autres. Le GODF perd son premier Vénérable russe au profit de la GLNF, qui lui subtilise également la loge Le Sphinx de Saint-Pétersbourg. La loge Zora (Aurore) de Belgrade passe de la GLF au GODF, et les Lettons abandonnent la maçonnerie française pour l’allemande. Autrement dit, l’universalisme maçonnique se mue en esprit de clocher.

Les avis sont partagés sur le danger mafieux. Certains estiment qu’il est fantasmatique. D’autres le jugent très réel : « Nous avons été contactés par des groupes politico-affairistes, raconte un ancien responsable. En 1993, l’un d’eux nous a offert, dans un grand hôtel parisien, un chèque de 100 000 francs "pour nos pauvres" en échange de lettres d’implantation dans leur pays. Nous avons déchiré le chèque. »

Infiniment plus redoutable est la tentation de l’ethnocentrisme. En effet, l’imbrication des peuples suscite des réflexes d’exclusion même chez les francs-maçons. « En 1994, nos frères roumains ne voulaient pas accueillir de Tziganes, attitude contre laquelle je me suis insurgé, explique M. Jean-Michel Ducomte, ancien grand secrétaire aux affaires extérieures du GODF. Six mois plus tard, ils m’ont téléphoné pour savoir comment nous avions, en France, géré nos différences ethniques. En 1996, ils initiaient un Tzigane. »

Autre handicap : l’absence de références symboliques, faute de culture biblique. « Il nous a fallu expliquer des concepts évidents pour nous, comme le soleil ou l’équerre, affirme Mme Marie-France Coquart, ancienne grande maîtresse de la GLFF. Ils ignoraient qui étaient le roi Salomon et son architecte Hiram. Ils ne comprenaient pas ce que voulait dire la construction de soi-même (4). » M. Gilbert Schulsinger, ancien grand secrétaire aux affaires extérieures de la GLF, confirme ce vide culturel : « A Varsovie, en 1991, j’ai fait un discours sur la liberté auquel ils n’ont rien compris. Après tant d’années de lavages de cerveau, notre vocabulaire leur paraissait vraiment abscons ! »

Des décennies de communisme ont donné aux maçons orientaux un goût immodéré pour la liberté qui leur fait oublier égalité et fraternité, les deux autres valeurs maçonniques que la propagande soviétique avait galvaudées. L’Amérique et sa franc-maçonnerie régulière apparaissent donc souvent - notamment en Russie - comme mieux capables d’étancher cette soif de liberté.

Les maçons d’Europe de l’Est n’ont pas la vie facile. Il leur a fallu accepter d’anciens apparatchiks, ce qui n’est pas allé sans grincements de dents. Dans beaucoup de pays, ils sont confrontés à un réveil de l’anti-maçonnisme, bien qu’ils soient peu influents dans les milieux d’affaires (sauf la maçonnerie régulière, à laquelle appartiennent la GLNF et la Grande loge d’Angleterre) ou politiques. Certes, on en trouve dans l’entourage du maire de Moscou, et plusieurs députés yougoslaves de tous bords appartiennent à une obédience. Dans l’ensemble, ils font partie de l’élite intellectuelle et sont professeurs, ingénieurs, artistes, comédiens ou journalistes. Le président tchèque Vaclav Havel n’en est pas, à la différence de son père.

Malgré cette réserve et malgré l’usage de rituels écossais se référant à des textes religieux, de vieilles hostilités réapparaissent, par exemple en Pologne, où certains ont réédité les élucubrations écrites par Léo Taxil en 1886 et prêtant à la maçonnerie des penchants sataniques (5).

Dix mille « frères »

IL n’est pas aisé de chiffrer le nombre des francs-maçons en Europe orientale, car à leur discrétion s’ajoutent une rotation élevée de leurs membres et des « schismes » qui brouillent les comptes. Les ateliers regroupent moins de membres qu’en Occident, entre quinze et cinquante en général. Le GODF semble l’obédience la mieux implantée. De façon fort approximative, on peut avancer le chiffre de moins de dix mille francs-maçons de toutes obédiences dans l’ensemble des pays autrefois d’obédience soviétique. La Yougoslavie, avec environ un millier de frères, détiendrait le ruban bleu. C’est peu en comparaison des cent mille maçons français ou des quatre millions de frères américains !

« Toutes les familles maçonniques ont éprouvé l’envie de faire revivre à l’Est ce qui nous est cher, conclut M. Claude Charbonniaud, grand maître de la GLNF. Nous devons constater qu’il n’y a pas eu de rush vers la franc-maçonnerie. Allons-y prudemment pour ne pas attirer des gens sans idéal. » Même circonspection chez M. Jean-Claude Bousquet, grand maître de la GLF : « Les résultats obtenus sont modestes, dit-il. Mais nous ne sommes pas partisans du recrutement à tout- va qui attirerait des maçons tièdes ou tentés par l’affairisme. Nous devons être très prudents pour participer au recul du totalitarisme sans galvauder nos valeurs initiatiques. » Le triomphalisme, qui eut un temps, n’est plus de mise.

 "Les voies de la théologie russe."
Auteur : FLOROVSKY, Gueorgi Vasilievitch (1893-1979).
Traduction : Palierne, Jean-Louis.
Editeur : Lausanne - Paris : l'Âge d'homme - 2001.
Collection : Sophia.
Ouvrage paru initialement en 1937. Seconde édition en 1979 en langue anglaise, enrichie et modifiée par les soins de l'auteur, puis traduction française en 2001 due à Jean Louis Palierne.

Note de l'éditeur :

"Trop peu connu, mais fréquemment cité, ce célèbre ouvrage du Père Georges Florovsky apporte un éclairage indispensable à une page essentielle et souvent mal comprise de l’histoire de l’Eglise […] Un grand classique de la théologie du XXe siècle".

Note Kalinka-Machja :

Le père Georges FLOROVSKY, né à Odessa en 1893 a émigré en 1920 pour fuir la révolution bolchévique.
Jean-Claude Larchet, docteur en théologie et en philosophie, spécialisé en théologie et en spiritualité des Pères grecs, présente ainsi le père Florovsky dans un article daté du 09 mai 2005 sur le site internet ORTHODOXIE (http://www.orthodoxie.com/) :

Le Père Georges Florovsky (1893-1979), successivement professeur à l’Institut Saint Serge de Paris, à l’Institut Saint Vladimir de New York puis aux universités de Harvard et de Princeton, fut l’un des plus grands patrologues orthodoxes de ce siècle et l’un des principaux instigateurs d’un retour de la théologie orthodoxe aux sources patristiques. Très engagé dès l’origine dans le mouvement œcuménique, il y fut le militant d’un « œcuménisme dans le temps » appelant les diverses confessions chrétiennes à trouver leur unité non dans une corrélation de traditions parallèles, mais dans un retour à leurs racines communes, apostoliques et patristiques.

Pour notre part, nous proposons ci-après quelques extraits de l'ouvrage "Les voies de la théologie russe" du père FLOROVSKY, à seule fin de faire apparaître les affinités qui ont pu exister entre la franc-maçonnerie et la pensée orthodoxe dans la Russie des XVIII° et XIX° siècles.

[…] La franc maçonnerie devait former un événement majeur de l'histoire de la société russe, de cette société qui était née et qui avait été élaborée dans le tohu-bohu de l`ère de Pierre. Les francs maçons étaient des hommes qui, ayant perdu la voie enseignée par l'Orient, venaient s'égarer sur des voies que leur proposait l'Occident. Il est tout naturel qu'ils aient découvert cette route nouvelle de la franc-maçonnerie à l'un des carrefours de 1'Occident.
[…] Les meilleurs représentants de l'époque de Catherine portent témoignage de ce supplice flétrissant qui les incitait à à partir à la recherche du sens et de la vérité à une époque de libre-pensée et de débauche. […] Pour beaucoup, l'esprit voltairien était de venu une vraie maladie, tant morale que spirituelle.
La seconde moitié du XVIII° siècle fut cependant marquée par un réveil religieux – c'était le retour à soi survenant après une éclipse religieuse. Il n'est pas surprenant que ce réveil ait parfois confiné à l'hystérie. Un "paroxysme de pensée religieuse" c'est ainsi que Kliutchevsky décrit cet éveil maçonnique. Mais la franc-maçonnerie représentait bien plus qu'un simple paroxysme. Toute la signification historique de la franc-maçonnerie russe réside dans le fait qu'elle proposait un effort d'ascèse, et de concentration spirituelle. L'âme russe revenait à elle, mais elle devait maintenant passer par la franc-maçonnerie pour pouvoir s'affranchir des coutumes étrangères et de la dissipation de St Petersbourg.
Loin donc de ne représenter qu'un simple épisode éphémère, la franc-maçonnerie représentait plutôt une étape du développement de la société russe moderne. Vers la fin des années 1770, la franc-maçonnerie pénètre dans presque toute la population instruite.
La franc-maçonnerie russe a eu une histoire riche en disputes. en divisions et en transformations, Les premières loges étaient essentiellement des loges de déistes qui professaient unes moralité rationnelle et une religion naturelle, tout en cherchant parvenir à une connaissance de soi morale. Il n'existait ni distinctions ni divisions entre "francs-maçons" et "voltairiens": le courant mystique de la franc-maçonnerie n'émergera qu'un peu plus tard, et c'est alors que le cercle de Moscou des Rosicruciens deviendra le plus important et le plus influent des centres de la franc-maçonnerie russe à l'époque.
La franc-maçonnerie est un ordre bien défini, profane et secret, lié par une stricte discipline interne et externe. Or c'est justement cette discipline intérieure, ou cet ascétisme (il ne s'agit pas simplement ici d'une saine hygiène spirituelle) qui se révélera, dans l'économie générale des travaux maçonniques, l'élément le plus important pour tailler la "pierre brute" du cœur humain, comme disent les maçons.
La société russe reçut ainsi une éducation sentimentale: c'était un éveil du coeur. L'homme de la future intelligentsia russe détecta d'abord dans le mouvement maçonnique tout le bouleversement et la dualité de son existence. Il devint un homme tourmenté par une soif de plénitude et se mit à la rechercher. La dernière génération des années 1830 et 1840 renouvellera cette recherche, ce "Sturm and Drang". Ce sera particulièrement vrai des slavophiles; psychologiquement, le mouvement des slavophiles sera un rejeton de la franc -maçonnerie du règne de Catherine, et ne doit certainement rien aux coutumes paysannes, quelles qu'elles soient.
L'ascétisme maçonnique embrasse les thèmes les plus divers, y compris une indifférence rationaliste de type stoïcien, aussi bien qu'un ennui devant les vanités de la vie, une apparente méticulosité, parfois un "véritable amour de la mort" ("la joie du tombeau"), et un cœur authentiquement maîtrisé. La franc-maçonnerie élabora une méthode complexe afin de s'examiner et se contrôler soi même : "mourir sur la croix du reniement de soi même et périr dans le feu de la purification", c'est ainsi que I.V. Lopukhin définissait le projet du "vrai maçon". On doit lutter avec soi même et avec la dissipation, concentrer ses sentiments et sa pensée, retrancher ses désirs passionnés,"instruire son cœur" et "contraindre sa volonté". Car c'est précisément en soi même et dans sa volonté propre que l'on peut trouver la racine et le siège du mal. "Ne t'applique à rien d'autre qu'à devenir dans ton esprit, dans ton âme et dans ton cœur totalement sans "Moi", et dans cette lutte avec toi même, tu dois une fois de plus éviter toute volonté propre et tout égoïsme. Ne va pas rechercher ou ne te choisis pas une croix, porte celle qui t'échoit, et quand elle t'échoit".
La franc maçonnerie prêchait une vie stricte et responsable, l'autodétermination morale, la noblesse morale, la retenue, l'impassibilité, la connaissance et la maîtrise de soi-même, elle enseignait à pratiquer la "philanthropie" et à vivre sereinement "au milieu de ce monde sans permettre à son coeur de participer à ses vanités". On connaît bien toute l'œuvre philanthropique qui fut accomplie à cette époque par la franc-maçonnerie.
La franc-maçonnerie mystique représentait urne réaction contre l'esprit des Lumières: tout le pathos du degré théorique de la franc-maçonnerie était dirigé contre "les inventions de la raison aveugle" et contre "les sophistications de ce gang voltairien" : l'accent était mis sur l'intuition, comme contrepoint au rationalisme du XVIII° siècle.

[ …] Mais parvenue à cette étape ultime, la franc-maçonnerie mystique s'orientait vers une perception désincarnée. L'interprétation symbolique atténue la réalité du monde au point de la réduire presque à une ombre. Par essence, la dogmatique maçonnique impliquait une résurrection du gnosticisme platonisant, résurrection qui avait été amorcée durant la Renaissance. La chute de l'homme - cette "étincelle de lumière emprisonnée dans l'obscurité"- fournit la conception de base de la franc-maçonnerie. Bien plus qu'un sens du péché, c'est un sens aigu de l'impureté qui caractérise le mieux ce mouvement : l'impureté peut être effacée par l'abstinence bien mieux que par la pénitence: le inonde entier apparaît alors comme corrompu et malade. "Qu'est ce que le monde ? Un miroir pour la corruption et pour la vanité". Suscitée par cette "recherche de la clé du mystère de la Nature", la soif de guérison (de guérison cosmique) dérive de cette façon d'envisager la Nature.
[…] Durant les années 1770, l'université de Moscou se tenait tout entière sous la bannière des francs-maçons et ces dispositions dévotes et poétiques seront transmises à la pension de l'université qu'on y créera plus tard pour la noblesse.

[…] La franc-maçonnerie fournissait à l'intelligentsia russe alors naissante beaucoup d'impressions nouvelles et vives. Ce développement n'atteindra son expression complète qu'avec la génération qui apparaîtra au tournant du siècle.
[…] Sous le règne de Catherine, les francs-maçons entretenaient une relation ambiguë avec l'Église. En tout cas leur piété apparente n'était pas ouvertement en opposition avec elle. Beaucoup de francs-maçons satisfaisaient à leurs "obligations" d'Église et observaient les rituels correspondants. D'autres insistaient avec une emphase particulière sur l'immuabilité des rites et sur leur caractère sacré, "particulièrement ceux de la religion grecque" et certes le service orthodoxe, avec toute la richesse et la plasticité de ses images et de ses symboles, les attirait beaucoup. Les francs-maçons éprouvaient une grande estime pour la tradition orthodoxe, qui plongeait ses racines jusque dans les profondeurs de l'antiquité classique. Mais tout symbole n'était pour eux qu'un signe transparent, un signal directeur. Il fallait selon eux remonter à ce qui est signifié, c'est à dire du visible à l'invisible, du christianisme "historique" au christianisme "vrai" ou spirituel, c'est à dire de l'Église extérieure à l'Église "intérieure". Les francs maçons considéraient que leur Ordre représentait l'Église "intérieure", qui avait ses propres rites ou "sacrements". C'était le retour au rêve alexandrin d'un cercle ésotérique d'élus destiné à préserver les traditions sacrées: une vérité révélée seulement à quelques élus pour une illumination extraordinaire.

source : http://www.wmaker.net/kalinka/

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Les étrangers dans les loges russes

19 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #histoire de la FM

Cependant, ce cas n’est pas du tout exceptionnel : maintenant que les listes des membres de la majorité des loges russes de cette période sont publiées  nous pouvons voir que l’absolue majorité des loges montre une forte dominante russe ou étrangère. Les chiffres sont révélateurs ; ainsi, dans les loges de Saint-Pétersbourg :

 

-    Grande Loge Provinciale d’Angleterre : 24 Russes, 8 étrangers ;

-    Apollon : 25 étrangers, 8 Russes ;

-    Bellone : 34 Russes, 6 étrangers ;

-    Zur Verschwiegenheit : sur les membres dont les noms sont connus, il y a 205 étrangers et 43 Russes ;

-    Mildtätigkeit zum Pelikan : 181 étrangers, 20 Russes ;

-    Les Neuf Muses : 69 Russes, 25 étrangers, etc.

 

À Moscou, la situation est à peu près la même :

 

-    L'Astrée : 45 Russes, 4 étrangers ;

-    Prieuré de la VIIIe province : 20 Russes, 4 étrangers ;

-    L'Harmonie : 13 Russes, 1 étranger ;

-    Clio : 39 Russes, 12 étrangers ;

-    L'Amitié (Droujba ou Drouzia) : 20 étrangers, 1 Russe, 2 d’origine inconnue, etc. 

 On pourrait prolonger cette liste : presque toutes les loges sont composées de cette manière. Il y a une forte dominante, l’autre élément, russe ou étranger, selon le cas, ne dépasse presque jamais un quart des membres de la loge et parfois tombe même à un dixième des effectifs. Quand c’est l’élément étranger qui domine, il s’agit la plupart du temps de noms à consonance allemande. Les Britanniques, comme Anthony Cross l’a démontré, sont concentrés surtout dans quelques loges. Les Français, quant à eux, sont présents dans beaucoup de loges, mais rarement en nombre important. Cf. à Saint-Pétersbourg :

-    Apollon : dominante étrangère, 25 étrangers dont 5 Français ;

-    L'Astrée : dominante russe, 2 étrangers dont 1 Français ;

-    Bellone : dominante russe, 6 étrangers, pas de Français ;

-    Zur Verschwiegenheit : dominante étrangère, 205 étrangers dont 9 Français ;

-    Mildtätigkeit zum Pelikan : dominante étrangère, 181 étrangers dont 7 Français ;

-    Les Neuf Muses : dominante russe, 25 étrangers tout de même, pas de Français, etc.

À Moscou :

-    L'Astrée (une autre loge que celle qui a été citée plus haut) : dominante russe, 4 étrangers dont 1 Français ;

-    Prieuré de la VIIIe Province : dominante russe, 4 étrangers, pas de Français ;

-    Clio : dominante russe, 12 (ou probablement 11, voir infra) étrangers dont 6 (ou 5) Français ;

-    L'Égalité (Ravenstva) : dominante russe, 5 étrangers dont 3 Français ;

-    Zu drei Fahnen : dominante étrangère, 50 étrangers dont 12 Français ;

-    L'Amitié : dominante étrangère, au moins 20 étrangers dont 1 Français, etc.

Qui plus est, il existe des loges exclusivement étrangères, et elles ne sont pas si rares. Douglas Smith en a cité trois, La Réunion des Étrangers à Moscou ; la Loge Écossaise L’Impériale, formée exclusivement de maçons au sens propre du terme, d’extraction écossaise, que l’architecte Cameron fit venir pour mener à bien ses projets de construction à Tsarskoïe Sélo ; et la loge Sainte Catherine (connue aussi comme St.Catharina zu den drei Säulen [Sainte-Catherine aux Trois Colonnes]), où on trouve néanmoins 5 ou 6 Russes sur un total de 31 membres. À celles-ci on pourrait ajouter quelques très petites loges, et quelques loges plus grandes comme la loge Eleusis, avec 43 membres, apparemment tous étrangers, dont 4 Français, et la loge L'Amitié, presque entièrement étrangère. Mais, de la même manière, on pourrait citer des loges exclusivement ou presque exclusivement composées de Russes, comme la Némesis, la Horus ou l’Osiris à Saint-Pétersbourg. L’analyse quantitative de la composition des loges semble suggérer qu’il y a une forte tendance à un enfermement « national », dont le sens exact doit être défini.

 

La Réunion des Étrangers

 

 

Cette tendance est particulièrement claire, nous semble-t-il, dans le cas de la loge La Réunion des Étrangers. Elle fut fondée le 25 octobre 1774 à Moscou, 42 membres étaient présents lors d’une séance en 1775, tous portent des noms à consonance étrangère. Tatiana Bakounine, qui a publié la liste de cette loge dans son ouvrage majeur ne disposait presque d’aucune information au sujet de ces francs-maçons, si ce n’est leur date et leur lieu de naissance.

 

Leurs origines sont diverses : ainsi, le vénérable en 1775 était Adam van Assendolft, né en 1716 à Rotterdam, en 1775 conseiller aulique, donc logiquement au service russe ; Samuel Pomfrett était né en 1738 à Londres, il était sénateur, membre du Club Anglais de Saint-Pétersbourg, et remplissait dans la loge les fonctions de trésorier et de maître des cérémonies ; Loretz Hultman était né à Stockholm en 1738, il était fabricant. Quelques-uns étaient d’origine suisse, par exemple Jacques Pigaud, marchand originaire de Neuchâtel ; d’autres probablement des huguenots, comme Antoine Fuhrman, né en 1750 à Dresde, ou Jean-Louis de Burgold, né en 1741 à Magdeburg, gouverneur dans la famille Khitrovo.

 

Mais la plupart étaient français. On y trouve Étienne Beugny, né en 1735 à Nancy, gouverneur des enfants du sénateur Nikita Afanassievitch Beketov ; Érasme Pincemaille, déjà cité, était vénérable de la loge, sans doute au moment de sa constitution ; sa fille, Ève Pincemaille, était une actrice en vogue sous Catherine II . Plusieurs membres étaient marchands : le même Pincemaille vendait des parfums, des savons et des essences ; François Grandmaison, de Melun, en Brie, possédait une fabrique de cartes à Moscou, il restera en activité jusqu’au début du XIXe siècle ; Charles Hannevarel n’est sans doute nul autre que Charles Hannevard  d’Anjou, marchand de la 2e guilde à la fin des années 1760. Associé à Becker, il devait déposer son bilan dans les années 1770 . Jean-Marc Gautier est bien sûr Jean-Marie Gautier ou Gautier-Dufayer qui était né en 1736 à Saint-Quentin, en Picardie, il était venu en Russie en 1764, travailla comme directeur des fabriques du général-lieutenant S.P. Iagoujinski, puis fut précepteur chez les Eropkine et les Gouriev, pour enfin s’inscrire comme marchand de la 1re guilde de Moscou ; son fils, Jean Gautier, se lancera dans le commerce des livres grâce à une alliance avec la famille des libraires Courtener pour fonder une librairie et une maison d’édition qui sera célèbre au XIXe siècle . Érasme et Adrien Godin étaient frères, tous les deux marchands et fils d’un marchand installé à Saint-Pétersbourg depuis 1748, Jacques-Laurent Godin, associé des maîtres du commerce français en Russie, Jean Michel et Joseph Raimbert ; il faisait dans les années 1750 des affaires avec Le Havre, avant de subir un grand échec commercial qui l’amena à Moscou ; il fut recommandé au vice-consul de France à Moscou, Pierre Martin, par Henri Foulon, un grand négociant français de Saint-Pétersbourg ; à Moscou son commerce passa aussi par plus d’une épreuve : ainsi, il fut jeté en prison avec un de ses fils en 1776 pour avoir réclamé le paiement de 4000 roubles pour des étoffes qu’il avait livrées à un Saltykov . Il s’agit probablement de Lorent Gaudain, qui figure comme membre de cette loge, à moins qu’il ne s'agisse de Léonard Gaudain, installé à Moscou en 1766 et comptant parmi les fondateurs du Club Anglais de Moscou. Le voyageur anglais Hatchett racontait à ce sujet : « Mr Jackson et moi avons dîné dans un club tenu dans la maison de Godaines et établi par Mrs Roxand et Bourgarel, les membres sont principalement quelques Anglais résidant à Moscou, Mr Dickinson excepté, et quelques étrangers qui comprennent la langue [anglaise – V. R.], en tout près de 30. Ils se rencontrent chaque vendredi soir d’octobre à avril ».Mathurin Gay (Gaij dans la liste de Tatiana Bakounine) avait vécu en Suède où il aurait travaillé dans les manufactures royales, avant de passer en 1756 en Russie, où il s’installa comme fabricant et teinturier. Jean Larmée accompagna un convoi de colons français recrutés en Europe par Meunier de Précourt, déjà mentionné, et s’installa finalement à Moscou comme négociant ; il était le beau-frère ou le beau-fils de Charles Hannevard, et sera jusqu’à la fin du siècle marchand de la 3e Guilde à Moscou ; il était aussi apparenté à Maurice-Gérard Allart, un libraire français important à Moscou .Alexandre Doraison, né en 1726 ou 1731 en Dauphiné, était négociant à Moscou où il possédait une fabrique de cartes . 

Il y a d’autres personnages intéressants, par exemple un certain Jean-François Billiot, né en Bourgogne en 1753, un marchand en vue ; ce Français était marié à une fille d’Henri Foulon ; Billiot affrétait des navires à Saint-Pétersbourg avec son associé Jean Chenevière, qui est sans doute le Jean Chenevieze qui figure comme membre de cette loge ; plus tard, Billiot fonda sa propre société de commerce et, dans les années 1780, entra avec son fils dans la 1re Guilde marchande ; il habita à Saint-Pétersbourg avant son installation à Cronstadt, où il exerça les fonctions de vice-consul de France, de 1790 à 1793, date de son expulsion de Russie en tant qu’agent diplomatique français . Marc Fazy était un horloger connu qui avait reçu de la Chancellerie de tutelle des étrangers une subvention importante pour la fondation d’une fabrique de montres à Moscou, il bénéficiait d’un titre d’horloger à la cour et avait ses entrées au Palais, on dit qu’il était créancier de Grigori Potemkine en personne .Edme Lajoye (ou Lajoie), né en 1738, était bijoutier, il était marié à la marchande Catherine-Philippine Pepler qui habita un temps dans un logement loué chez Marc Fazy . Certaines informations nous font penser que le nommé Godfried Goguel n’est autre que Henry Goguel (les deux sont nés à Montbéliard), ancien recruteur et directeur de quelques colonies étrangères sur la Volga et futur directeur de la Maison d’éducation de Moscou, l’un des grands établissements éducatifs de Catherine II . 

Nous nous arrêterons là, de peur de rendre cette énumération fastidieuse. Les membres de cette loge sont souvent liés entre eux par des relations qui remontent au temps de leur arrivée en Russie. On peut ainsi distinguer le cercle de la Chancellerie de tutelle des étrangers, organisme chargé du recrutement de colons étrangers et de leur installation en Russie (existait en 1763-1782) : Gautier-Dufayer, Larmée, Goguel, Fazy, Grandmaison eurent à un moment ou à un autre affaire à cet organisme, et la liste n’est probablement pas close. D’autres connexions devraient être dégagées : les liens familiaux entre Billiot et Foulon d’un côté, et les relations d’affaires entre Godin et Foulon de l’autre, entre Larmée et Hannevard ; les relations entre Billiot et Chenevière, etc. D’autres liens pourront sans doute être révélés, car les marchands français aussi bien à Moscou qu’à Saint-Pétersbourg avaient l’habitude de se rendre des services à de nombreuses occasions (baptêmes, inscription à la guilde, cautions de toutes sortes, etc.) . Nombre de membres de cette loge feront dans les années 1790 partie du conseil syndical de l’église Saint-Louis-des-Français, ou seront parmi ses fondateurs.

 

Nous sommes donc en présence d’une union à caractère professionnel, amical et « national » . Professionnel, car l’absolue majorité des membres sont marchands ; amical, car plusieurs d’entre eux se connaissent de longue date et certains même sont liés par des relations de famille ; « national » dans ce sens que la majorité des membres sont d’extraction française et tous ou presque, sont francophones ; les Russes ne sont de toute évidence pas bienvenus dans cette loge. Autre détail important, Pomfrett et Pincemaille mis à part, les autres ne semblent pas s’être préoccupés de la problématique maçonnique le reste de leur vie, même pas Charles Veiner de Mangeot, vénérable de la loge en 1775-1779, dont le nom n’apparaît dans aucune autre liste maçonnique.

 

Pincemaille fait figure d’exception à La Réunion des Étrangers. Il était déjà en 1764, à Metz, vénérable de Saint-Jean de la Candeur, Orient de Metz, lors de sa constitution officielle par la Grande Loge de France. Il fut accusé de vendre des cahiers de hauts grades à des frères reçus aux grades inférieurs. Il était Second Grand Surveillant de la Loge Provinciale de Metz présidée par le baron de Tschudy, qui fut chargé de mettre Pincemaille en demeure. Celui-ci démissionna en 1766, se présentant dans une lettre adressée à la Grande Loge comme « un bourgeois honnête, que son petit négoce, son état et le soin de pourvoir une nombreuse famille doivent occuper de préférence » . C’est sans doute grâce à Tschudy ou au recruteur Meunier de Précourt  (ou les deux) qu’il avait entrepris le voyage en Russie. À Moscou, Corberon lui rendra visite justement en 1775 pour le consulter sur les questions maçonniques. Pincemaille est un tout petit marchand, pas du tout du même calibre que la plupart des membres de la loge. Il tient à cette époque une boutique à Moscou avec Jean-Baptiste Prins et vend surtout de l’épicerie fine et des produits de toilette et de beauté.

 

Si l’admission de Pincemaille en tant que franc-maçon expérimenté ne pose pas de problème, celle de Pomfrett est autrement intéressante. Pomfrett est britannique et n’est pas marchand, il n’est même pas moscovite, mais, tout comme Pincemaille, il a déjà une expérience maçonnique. Il nous est connu pour avoir fréquenté à Saint-Pétersbourg, en 1771 et1772, la loge de La Parfaite Union, cette autre loge « nationale » qui avait réuni l’establishment britannique de la capitale. Et même si La Parfaite Union n’avait jamais été aussi fermée que La Réunion des Étrangers, le caractère « national » des deux doit être mis en parallèle ; la présence de Samuel Pomfrett dans La Réunion des Étrangers, après l’échec de La Parfaite Union, corrobore, nous semble-t-il, l’existence dans les deux cas d’un projet d’union des étrangers, exprimé dans le nom de la loge moscovite.

 

Peut-on alors parler d’une sorte de détournement de la franc-maçonnerie ? En l’absence de presque toute information sur le fonctionnement de ces loges, il est difficile de se prononcer définitivement sur cette question. En tout cas, dans l’atmosphère des relations tendues entre les marchands russophones et étrangers à Moscou , une telle réunion était parfaitement naturelle. Elle est venue compenser un manque de structures pour la communication et la concertation entre négociants étrangers .Dans cette optique, la Loge Écossaise L’Impériale, formée, nous l’avons dit, exclusivement de maçons écossais au sens propre du terme (= bâtisseurs), pourrait être interprétée comme une sorte de corps de métier étranger qui prend la forme d’une loge maçonnique, forme, rappelons-le, autorisée ou tolérée.

 

Toutefois, il faut nuancer notre propos. Si l'on regarde de près le cas de La Parfaite Union, on voit d’autres facettes, probablement aussi importantes que le caractère « national » de cette loge. Rappelons qu’on trouve, parmi ses membres, un certain « Sage Joseph Raimbert » .Ce Joseph Raimbert est l’un des plus grands marchands français de Russie, pendant un temps il fit fonction de consul de France à Saint-Pétersbourg et joua un rôle de médiateur entre les cours russe et française ; un autre membre de La Parfaite Union, Sabatier de Cabre, est chargé d’affaires de France à Saint-Pétersbourg, proche de Raimbert. D’Angeli n’est autre que François-Marie-Charles baron d’Angély, militaire et agent secret de France, qui est arrêté pour avoir entretenu des correspondances illicites et est chassé de l’empire en 1774. Il s’agit donc, à notre avis, non seulement d’une réunion d’étrangers, mais d’une réunion d’étrangers influents, proches de la représentation diplomatique des deux pays, la Grande-Bretagne et la France (voire eux-même diplomates), ayant leurs entrées au Palais, comme c’était le cas de Raimbert, de Gomm ou encore de Sébastien Charles, dit de Villiers, ancien avocat au Parlement de Paris, ayant suivi l’économiste Lemercier de la Rivière à Saint-Pétersbourg, connaissant le sculpteur Falconet, l’homme d’État influent et écrivain Andreï Chouvalov, et lui-même connu de l’impératrice et auteur des commentaires sur le projet de la commission pour l’élaboration du nouveau Code des lois . 

Pensant au caractère fermé de certaines loges, nous avons quelques réserves à l’égard des interprétations fréquentes de la franc-maçonnerie russe comme un phénomène de sociabilité ouverte et cosmopolite . En effet, si la participation des négociants était importante dans les loges maçonniques en Russie à cette époque, comme le démontre Douglas Smith, on peut difficilement parler d’échanges maçonniques entre marchands russes et étrangers car rien ne dit qu’il y avait un nombre important de marchands russes dans les loges ; en effet, si l'on ne considère que les trois loges dont on vient de parler, La Réunion des Étrangers à Moscou, La Parfaite Union à Saint-Pétersbourg, et la Sainte-Catherine à Arkhangelsk, nous arrivons déjà à un chiffre de plusieurs dizaines de marchands francs-maçons qui sont étrangers. Vernadski, l’un des meilleurs connaisseurs de la franc-maçonnerie russe au XVIIIe siècle, écrit que parmi les Frères russes (c’est Vernadski qui souligne) les roturiers étaient rares. Il cite quelques noms de marchands russes francs-maçons, une petite dizaine, tout en précisant qu’ils n’étaient pas membres à part entière, mais apprentis ; Vernadski souligne que, pour de nombreux étrangers qui venaient en Russie sous le règne de Catherine II, les loges maçonniques servaient de « réunion corporative » ; et il poursuit : « Les loges de langue étrangère [inoïazytchnyïé – V. R.] dans les villes russes comprenaient essentiellement des marchands », et des marchands étrangers, évidemment . 

 

 

Mais tous les francs-maçons français n’étaient pas des marchands et n’aspiraient pas à ce genre de fermeture et d’isolationnisme. Par exemple, le chevalier de Corberon intègre le parcours maçonnique dans la préparation de son voyage en Russie, comme le montre parfaitement P.-Y. Beaurepaire. C’est dans le cadre de son activité maçonnique que Corberon fait connaissance avec le prince Ivan Sergueïevitch Bariatinski, alors ambassadeur de Russie à Paris, ainsi qu’avec d’autres francs-maçons russes résidant à Paris. Ces rencontres permettent au diplomate de s’informer sur le pays, sur les us et coutumes de ses habitants, de se procurer enfin des lettres de recommandation nécessaires à la réalisation de sa mission. À Saint-Pétersbourg, la franc-maçonnerie sert à Corberon de laisser-passer dans les cercles haut placés et influents. Ainsi, il se rend à une réception au grade d’Écossais en compagnie des princes Odoïevski et d’Anhalt-Bernburg et du comte de Brühl ; de la même manière, Corberon ne manque pas une occasion de parler de son expérience maçonnique, par exemple à un déjeuner chez Izmaïlov, ce qui est pour lui un moyen d’intéresser ses interlocuteurs. Néanmoins, l’intérêt du chevalier pour la franc-maçonnerie semble réel, même s’il lui arrive de s’en servir dans ses stratégies sociétales et de carrière. Cependant, la loge à laquelle il adhère à Saint-Pétersbourg, zur Verschwiegenheit , est de par sa composition une loge étrangère. Mais l’ambiance ici est différente de celle qui règne à La Réunion des Étrangers : les Russes ne sont pas exclus, il y a aussi plus de variété professionnelle. Les Russes qui y sont admis appartiennent souvent à la haute société et comptent parfois parmi les francs-maçons les plus influents et les plus respectés. Parmi eux, Semen Perfiliev, franc-maçon connu, ancien gouverneur de Saint-Pétersbourg et directeur du Club Anglais ; le prince Iouri Troubetzkoy, militaire de haut rang et associé, avec Nikolaï Novikov, à la Compagnie typographique ; le comte Andreï Chouvalov, correspondant et traducteur de Voltaire et écrivain, alors chef de la noblesse du gouvernement de Saint-Pétersbourg ; Nikolaï Mordvinov, haut gradé de la Marine russe, futur ministre de la Marine, sénateur et membre du Conseil d’État, futur collaborateur de Speranski ; Petr Miatlev, directeur des Théâtres impériaux et membre du Club Anglais, etc. On y compte aussi des étrangers naturalisés, par exemple Petr Melissino, un des grands francs-maçons, dans ces années-là directeur du Corps des cadets de l’artillerie et du génie.

 

Cette loge comprend aussi quelques Français, par exemple Demuth, sans doute Philippe-Jean Demuth. Marchand et aubergiste de son état (connu grâce à son hôtel célèbre sur la Moïka), il aspirait probablement à d’autres milieux que celui des marchands étrangers de Saint-Pétersbourg ; il est témoin au mariage du frère du célèbre Marat, David Mara(t) de Boudry, avec demoiselle Labkoff en 1792 ; l’intérêt pour la franc-maçonnerie n’était sans doute pas éphémère dans cette famille, car le fils de Philippe-Jean Demuth, Pierre, est plus tard membre de la loge pétersbourgeoise Neptune Parmi d’autres Français membres de la loge zur Verschwiegenheit, Jean-Joseph Berlire mérite une mention particulière. Il avait été professeur au gymnase (école pour roturiers) de l’université de Moscou, à la suite du professeur Saint-Nicolas, puis avait été lié à Semen Gavrilovitch Zoritch (1745-1799), militaire serbe au service russe, favori de Catherine II ; dans les années 1780, il se trouvait comme secrétaire et interprète au service d’un prince Cantacuzène, sans doute le prince Nicolas Cantacuzène (1763-1841), fils du prince Rodion Cantacuzène. Berlire n’était pas étranger aux belles lettres : il consacra une ode à Zoritch ? puis publia des Vers sur l’inauguration de la statue équestre de Pierre le Grand ; il collabora au Mercure de Russie, revue littéraire fondée et dirigée par Gallien de Salmorenc en 1786  .Edme-Joseph Joly, qui avait l’intention de visiter cette loge en 1776, était membre de plusieurs loges à Saint-Pétersbourg, l’Astrée, Le Silence, etc. Il était sans doute très intéressé par la franc-maçonnerie car, en 1774 au plus tard, il reçut un diplôme de la Grande Loge d’Angleterre. En 1774, il était bibliothécaire chez Fedor Grigorievitch Orlov (1741-1796), frère du favori, général en chef, président d’un des départements du Sénat ; dans les années 1780, il s’établit à son compte comme libraire . Frantz Floridor nous est inconnu, sauf s’il s’agit d’Henri Floridor, de son vrai nom Imgarde de Lettenberg, à cette époque surveillant et inspecteur de la troupe française de théâtre, connu personnellement de Catherine II et par ailleurs franc-maçon assidu, membre de la loge Mildthätigkeit zum Pelikan à Saint-Pétersbourg . Les Français qui font partie de cette loge possèdent donc un niveau culturel certain et sont liés à la grande noblesse russe ou d’origine étrangère (comme Zoritch et Cantacuzène) qui est leur employeur ou mécène. De ce fait, nous sommes en présence d’une loge plus ouverte sur la haute société russe.

 

Analysons un autre exemple, à dominante russe cette fois. Il s’agit d’une loge moscovite, Clio, fondée en 1774, c’est-à-dire contemporaine de La Réunion des Étrangers ; elle était subordonnée à la Grande Loge d’Angleterre et avait adopté le système d’Elagin. En 1774 et 1775, elle comprend 51 membres, parmi eux des représentants de quelques grandes familles de la noblesse : des Apraksine, Golitsyne, Gagarine, Dolgorouki, Volkonski, Odoïevski, Troubetzkoy, Ouroussov... Quelques uns occupent des positions importantes dans la société : Ivan Bakhmetiev, pétersbourgeois, est à la tête du Club Anglais de la capitale ; le prince Vassili Dolgoroukov est un militaire de haut rang, conseiller privé effectif ; le prince Mikhail Golitsyne est brigadier ; Sergueï Saltykov est l’ancien favori de Catherine II et autrefois envoyé russe à Hambourg, général-lieutenant ; Petr Ourousov est plus tard procureur du gouvernement de Moscou. Mais la plupart des membres russes sont militaires, de rang moyen et même inférieur. Clio est donc l'exemple d’une certaine mixité sociale.

 

Il y a plusieurs étrangers parmi les membres. Généralement, dans les loges à dominante étrangère, les Français, bien que souvent présents, ne sont pas très nombreux : dans les grandes loges de ce type, leur nombre dépasse rarement 5% des effectifs « étrangers » . Dans les loges à dominante russophone, les Français sont proportionnellement plus nombreux par rapport à d’autres étrangers, par exemple dans Clio où, à juger d’après les noms, ils sont au nombre de 5 ou 6 sur 11 ou 12 étrangers. Ce fait mérite d’être retenu.

 

Qui sont-ils ? Un certain François Cazié était un ancien officier au service de la Pologne, puis major au service russe, donc du même statut social et professionnel qu’une bonne partie des membres de la loge. Mais il n’était pas étranger à la littérature : il sera en 1786 membre de la Société littéraire du Mercure de Russie, revue francophone éditée par Gallien de Salmorenc, et traducteur du russe . Les francs-maçons Bérard et de la Rozière sont sans doute une seule et même personne ; ce Bérard de la Rozière, originaire de Strasbourg, était donné comme marchand dans ces années. Pierre Dumoulin, né en 1707 à Lyon, avait été plusieurs années durant surveillant au cabinet de physique, adjoint au professeur de physique et mécanicien à l’université de Moscou. Il vivait à Moscou sur un pied plutôt aisé, possédant depuis 1766 sa propre maison où il louait des chambres  L’orateur de la loge s’appelait Jean Saint-Nicolas, il s’agit sans doute de Jean-Godefroi de Saint-Nicolas, de 1770 à 1772 (selon d’autres informations, 1775), professeur de français dans la « classe syntaxique » à l’université de Moscou et auteur de plusieurs discours solennels prononcés aux fêtes de l’université. Saint-Nicolas évoluait sans doute dans les milieux cultivés, comme en témoigne aussi une épître de sa composition, traduite en 1775 en russe par Soumarokov, lui-même franc-maçon .

 

Nous sommes donc en présence d’une loge à caractère ouvert où la mixité, aussi bien sociale que « nationale », est de mise. Les Français qui en font partie sont ou ont été fonctionnaires au service russe, militaire ou civil, certains sont aussi écrivains ou traducteurs. La seule exception est Bérard de la Rozière qui est donné comme marchand. Mais son négoce était sans doute spécifique, car on sait qu’en 1785 il vendait des tableaux peints par des étrangers, ses clients appartenaient sans aucun doute à la grande et moyenne noblesse qui constitue le noyau de cette loge. Ces quelques exemples semblent démontrer que pour les francs-maçons français l’affiliation à telle ou telle loge se faisait en fonction de leur « capital culturel » qui présuppose plus d’ouverture, une disposition aux contacts avec la noblesse russe (le principal client de la communauté française en Russie dans ces années-là), ou au contraire, une fermeture et un souhait de garder intacte son identité nationale.

 

Mais il faut tout de même nuancer notre propos. Ainsi, on trouve le même François Cazié parmi les membres de La Réunion des Étrangers. Il pouvait parfaitement faire partie des deux loges ayant chaque fois une stratégie différente, ce qui répondait sans doute à ses différentes attentes : adepte d’une communauté « nationale » dans un cas, il pouvait aussi méditer sur les possibilités et les avantages d’une meilleure assimilation en Russie, et son engagement au service de l’État est de fait un pas dans cette direction.

 

D’autre part, un besoin d’avoir un cadre à caractère professionnel ne menait pas forcément à une fermeture telle qu’on l’observe dans le cas de La Réunion des Étrangers. La Réunion des Élus du Nord, fondée à Saint-Pétersbourg par les membres de la loge des Cœurs réunis, à Montpellier, peut être comptée parmi les loges ouvertes. Elle est l’une des rares où la part des Russes et des étrangers est équilibrée (6 membres russes et 5 membres étrangers, tous Français). Certains étaient nés à Montpellier (comme les Curto ou probablement Jean-Baptiste Prévost), ce qui explique la fondation de la loge Les Cœurs réunis. Il se peut que pour ceux-là, l'expatriation en Russie soit liée à la filière maçonnique, comme c’est sans doute le cas d’Érasme Pincemaille. Mais la loge est aussi sous-tendue par des relations professionnelles, en l’occurrence l’appartenance au même établissement : les deux Curto, Jean-Paul et Pierre-Paul, Jean-Jean Crempin, Jean-Hugues-Louis Charrière sont professeurs au Corps des Cadets nobles de l'armée de terre à Saint-Pétersbourg ; d’autres membres de cette loge font probablement partie de cet établissement ; en tout cas tous ou presque sont militaires. Il s’agit donc d’une loge à caractère corporatif mais, contrairement à La Réunion des Étrangers, tous les Français de La  Réunion des Élus du Nord étaient des francs-maçons confirmés : ils étaient tous membres de plusieurs loges, avaient fondé des loges maçonniques ou participé à leurs travaux dans d’autres villes, non seulement à Montpellier mais à Lvov, à Varsovie, à Riga, à Kamenets-Podolsk, à Chişinău (Kichinev)... Pierre-Paul ou Petr Ivanovitch Curto sera un franc-maçon actif durant toute sa vie ; on le retrouve dans la loge Les Amis Réunis de Saint-Pétersbourg, dans les années 1810  

Prenons encore l’exemple de la loge L'Égalité (Ravenstva), en activité à Saint-Pétersbourg de 1774 à 1777  La dominante russe est forte ici : seulement 5 étrangers sur 55 membres ; 3 sont français. C’est encore une loge comportant plusieurs hauts dignitaires russes. Parmi les Français, Lesage est probablement ce comédien venu en Russie encore en 1741 à 1742, avec la troupe de J.-B. Duclos, qui travailla de longues années dans la troupe française à la cour russe, sous la direction de De Sérigny. Il s’apprêtait à quitter Saint-Pétersbourg en 1760, mais il se peut qu’il soit resté. Gautier est difficile à identifier. Par contre Charapant est probablement Jean-Baptiste-Jude Charpentier, professeur à l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, auteur d’une grammaire russe . Sans insister sur l’intérêt de certains des membres russes de cette loge pour les belles-lettres, remarquons que quelques-uns ont accompli des séjours à l’étranger ou ont été éduqués par un précepteur français (cas de Iouri, fils d’Alexandre Iourievitch Neledinski-Meletski ).On pourrait donc supposer qu'il pouvait arriver à un Français cultivé d'entrer facilement dans les loges à dominante russe en raison de la gallomanie qui touchait une partie de la noblesse russe au siècle des Lumières.

 

Il est connu que certains membres de la colonie allemande de Russie entretenait des relations privilégiées avec les milieux éclairés russes qui sont souvent à cette époque des milieux francs-maçons. Rappelons un cas connu, celui du relieur de l’Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, Wilhelm Konrad Müller (ou Miller, en Russie) qui commence à développer progressivement dans les années 1760 et 1770 une activité de libraire et d’éditeur. Certaines informations font penser que Müller-père et Müller-fils étaient tous deux francs-maçons .Ils fondent avec Nikolaï Novikov en 1773 une Société pour la publication de livres (fermée en 1774). Müller avait parmi ses clients Ivan Élaguine, Alexandre Soumarokov, francs-maçons notoires. Nous sommes donc en présence d’un réseau russo-allemand uni par des activités maçonniques et éditoriales, intimement liées au projet maçonnique de certains francs-maçons comme Nikolaï Novikov. Les libraires français en Russie ne s’occupent presque jamais de l’édition à cette époque. Est-ce pour cette raison que leurs réseaux ne semblent guère se recouper avec ceux des francs-maçons russes traducteurs et éditeurs tels que Novikov, Tchoulkov, Gamaleïa, Ivan Tourguenev, Schwarz... ? En 1793, le prince Prozorovski, gouverneur général de Moscou, est chargé du contrôle de l’église catholique Saint-Louis-des-Français de Moscou et de ses fidèles. Quelques-uns, parmi les Français de cette paroisse, sont d’anciens membres de La Réunion des Étrangers. Rappelons que le même Prozorovski mène en 1792 une enquête sur Novikov et son entourage mais qu'à aucun moment il ne mentionne une connexion quelconque entre les Français et le cercle de Novikov . Ce n’est sans doute pas un hasard : les francs-maçons dans l’entourage de Novikov n’entretenaient apparemment pas de relations avec les francs-maçons français, étant plus tournés vers l’Allemagne et considérant le système français comme un divertissement frivole.

 

Pour nombre de francs-maçons français ou d’origine française qui ont fait un voyage en Russie, on ne dispose d’aucune information permettant de parler d'une activité maçonnique pendant leur séjour. Cela concerne non seulement le baron Théodore-Henry de Tschudy, déjà mentionné  mais aussi Abel Burja, pasteur protestant d’origine huguenote, né en Prusse, auteur de Mémoires, ou le prince Charles-Joseph de Ligne et nombre d’autres, moins connus. Plusieurs Français arrivés en Russie sous les règnes de Catherine II et de Paul Ier se sont distingués dans l’Art Royal plus tard, au début du XIXe siècle. Leur activité répond plus à l’image d’une franc-maçonnerie cosmopolite et ouverte. Beaucoup d’entre eux appartiennent au monde des sciences, comme Louis-Barthélémy Carbonnier, haut gradé du génie militaire, ou à celui des arts, comme Honoré-Joseph Dalmas, éditeur d’une grande revue musicale, ou à l’armée, comme Charles Audé de Sion, professeur au Corps des Pages et haut gradé de l’armée russe.

 


Vladislav Rjéoutski

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Le Prêtre-Roi Melchisédech

18 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #spiritualité

… Derrière Moise se tient le prêtre sans parents, le roi de justice, Melchisédech, fils du Soleil rouge

… Par Melchisédech et par Moïse parviennent aux créatures les bénédictions qui les guérissent.

Sédir : le Sermon sur la Montagne.

 

Depuis des temps immémoriaux, cette énigmatique figure, qui apparaît dans l’Ancien Testament pour disparaître aussitôt, a maintenu en éveil la sagacité des exégètes et alimenté la méditation des esprits religieux. Le but de cette notice est simplement d’exposer les quelques renseignements que l’Ecriture et la Tradition fournissent à son sujet.

 

Melchisédech est mentionné à trois reprises dans la Bible.

 

1 Au chapitre XIV de la Genèse il est dit que Melchisédech, roi de Salem et sacrificateur de Dieu, bénit Abraham, victorieux de ses ennemis,

 

2 Au psaume CX, verset 4, il est écrit : Le Seigneur a juré et il ne s’en repentira pas: Tu es prêtre éternellement, à la manière de Melchisédech.

 

3 Dans l’épître aux Hébreux, il est déclaré que Melchisédech est la préfiguration du Christ Lui-même.

 

Extraordinaire assurément était cet être devant la bénédiction de qui s’inclina le Père des croyants , Celui qui avait été si souvent béni de Dieu et en qui toutes les nations de la terre devaient être bénies. Cornelius a Lapide pense qu’il est descendu du Ciel pour bénir Abraham et qu’il y est ensuite remonté puis, qu’après cette bénédiction, l’Écriture ne fait plus mention de lui jusqu’au temps du roi David. Le nom qu’il portait et qui signifie roi de justice, doit être pris dans son acception plénière, absolue, car seul

 

un être parfaitement saint pouvait être appelé directement par Dieu à la vocation d’un sacerdoce ne relevant d’aucun pouvoir humain.

 

La Genèse nous apprend en effet qu’il était prêtre du Dieu souverain; mais il est significatif de constater que le livre saint, où l’on trouve indiquée avec tant de précision la succession des prêtres de la famille d’Aaron, ne parle pas de successeurs de Melchisédech. Au reste la déclaration du psaume: Tu es prêtre éternellement à la manière de Melchisédech montre bien que le roi de Salem est nommé ici non comme le chef mais comme le type d’un sacerdoce sans analogie dans l’Ancienne Alliance.(Cf. S. Thomas d’Aquin : Somme III quest. XXII. 6.)

 

Melchisédech est donc la préfiguration du Christ Lui-même, qui sera, Lui aussi, Roi et Sacrificateur. Et, pour ôter de notre esprit toute incertitude touchant cette manifestation mémorable, l’auteur du récit sacré prend soin de préciser le lieu où le pontife-roi donna à Abraham sa sur-éminente bénédiction. La rencontre eut lieu au nord de Jérusalem, exactement entre la ville et le tombeau des juges, qui en est distant d’à peine 3 kilomètres, près de l’endroit où passe actuellement la route de Jérusalem à Naplouse. C’est là que le prêtre de Salem, avant de bénir Abraham, offrit à Dieu le pain et le vin, préfiguration de la Cène que le Fils de Dieu devait célébrer plus tard dans cette même cité.

 

Et l’on comprend que l’apôtre, écrivant aux Hébreux, leur déclare qu’il aurait, touchant, ce Melchisédech, beaucoup à dire et des choses difficiles à expliquer. Et voici les seules qu’il consente à leur dévoiler, à cause de leur lenteur à comprendre : Outre la royauté de la justice et de la paix, Melchisédech est sans père ni mère , sans généalogie, il n’est d’ailleurs pas de même race qu’Abraham, ses jours n’ont pas de commencement ni sa vie de fin, il est semblable au Fils de Dieu, et il demeure prêtre éternellement.

 

Tel est cet être, préfiguration du Christ et même semblable au Fils de Dieu , né d’une façon surnaturelle puisqu’ appartenant à une autre race qu’Abraham , engendré avant les temps comme le Christ, sans descendance comme le Christ et, comme le Christ, vivant à jamais, prêtre d’un pontificat perdurable et parfait, puisqu’il a plu au Christ d’être prêtre selon cet ordre.

 

Et l’on comprend que la méditation revienne inlassablement sur cet être dont la grandeur nous domine et dont le mystère nous attire. Les uns ont pensé que Melchisédech était le Christ Lui-même apparu à Abraham sous forme humaine; les Hiéracites ont vu en lui l’incarnation du Saint-Esprit; Origène et Didyme ont cru qu’il était un ange. Les Samaritains, au dire d’Épiphane, déclaraient que Melchisédech était Sem, le fils de Noé. Il y eut de bonne heure une secte gnostique appelée Melchisédéciens, sur l’origine et la doctrine de laquelle nous ne savons pour ainsi dire rien; ils se rattachaient à Théodote le changeur qui niait la divinité de Jésus et enseignait qu’au moment du baptême le Christ était descendu en Jésus; et ces Melchisédéciens donnaient la prééminence à Melchisédech sur le Christ.

 

Pour Catherine Emmerich, Melchisédech était une sorte d’ange sacerdotal chargé de préparer le grand-oeuvre de la Rédemption. Saint Yves d’Alveydre le présente comme le survivant au temps d’Abraham de l’ancienne Église universelle du Bélier, de Ram, détrônée par l’Église du Taureau, d’Irschou. Les  Rose-Croix du XVIIe siècle ont rangé Melchisédech avec Enoch, Moïse, Élie et d’autres parmi leurs ancêtres.

 

Une autre tradition, plus strictement chrétienne, voit en l’épisode de Melchisédech une de ces manifestations soudaines de l’être qui, sur la terre, tient la lieutenance du Christ. D’ordinaire il vit dans l’obscurité; mais il en sort quand il voit la nécessité d’une intervention publique. Avec Abraham commence en effet la sélection du peuple dans lequel devait prendre corps le Verbe, peuple profondément matériel et dur et strictement formaliste. Il fallait que, dès cette époque, fût signifié le caractère unique de liberté, de spiritualité pure, d’indépendance formelle qui est celui de la mission du Sauveur.

 

Le Christ doit-il être appelé prêtre selon l’ordre de Melchisédech ?

 

Objections :

1. Le Christ, comme prêtre principal, est la source de tout sacerdoce. Or ce qui est principal ne peut suivre l’acte d’autrui, c’est aux autres de suivre le sien. Donc le Christ ne doit pas être appelé prêtre selon l’ordre de Melchisédech.

 

2. Le sacerdoce de l’ancienne loi est plus proche de celui du Christ que le sacerdoce antérieur à la loi. Or les sacrements signifiaient d’autant plus expressément le Christ qu’ils étaient plus proches de lui, ainsi que nous l’avons montré dans la deuxième Partie. Donc le sacerdoce du Christ doit être nommé d’après le sacerdoce de la loi plutôt que d’après le sacerdoce de Melchisédech, antérieur à la loi.

 

3. Il est écrit (He 7, 2) : Melchisédech  » veut dire : « roi de la paix« . Sans père, sans mère, sans généalogie, dont les jours n’ont pas de commencement et dont la vie n’a pas de fin « . Tout cela convient uniquement au Fils de Dieu. Le Christ ne doit donc pas être appelé prêtre selon l’ordre de Melchisédech, comme de quelqu’un d’autre, mais selon un ordre qui est propre à lui-même.

 

En sens contraire, il est écrit dans le Psaume (110, 4) : «  Tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech. « 

 

Réponse : Comme nous l’avons dit, le sacerdoce légal fut la préfiguration du sacerdoce du Christ, non certes en égalant la vérité, mais d’une manière très inférieure : et parce que le sacerdoce légal ne purifiait pas les péchés, et parce qu’il n’était pas éternel comme celui du Christ. Or, cette supériorité du sacerdoce du Christ sur le sacerdoce Lévitique fut préfigurée dans le sacerdoce de Melchisédech, lequel perçut la dîme sur Abraham, et en celui-ci sur le sacerdoce Lévitique qui devait descendre de lui. Aussi dit-on que le sacerdoce du Christ est  » selon l’ordre de Melchisédech « , à cause de la supériorité du sacerdoce véritable sur le sacerdoce légal, qui n’était que préfiguratif.

 

Solutions : 1. Cette façon de parler ne comprend pas Melchisédech comme étant le prêtre principal, mais comme préfigurant la supériorité du sacerdoce du Christ sur le sacerdoce Lévitique.

 

2. Dans le sacerdoce du Christ on peut distinguer son oblation et sa participation. Quant à l’oblation elle-même, le sacerdoce du Christ était préfiguré plus expressément par le sacerdoce légal, qui répandait le sang, que par le sacerdoce de Melchisédech, où le sang n’est pas répandu. Mais quant à la participation à ce sacrifice et à son effet, à quoi on mesure surtout la supériorité du sacerdoce du Christ sur le sacerdoce légal, elle était plus expressément préfigurée par le sacerdoce de Melchisédech qui offrait du pain et du vin lesquels, pour S. Augustin symbolisent l’unité de l’Église, que constitue la participation au sacrifice du Christ. Et c’est pourquoi, dans la loi nouvelle, le véritable sacrifice du Christ est communiqué aux fidèles sous les espèces du pain et du vin.

 

3. Si l’on dit que Melchisédech est «  sans père, sans mère et sans génération « , que  » ses jours n’ont pas de commencement ni de fin « , ce n’est pas parce qu’il n’en avait pas, mais parce que la Sainte Écriture n’en parle pas. Et par cela même, comme l’Apôtre le dit au même endroit,  » il est assimilé au Fils de Dieu  » qui sur terre est sans père, et au ciel sans mère et sans généalogie, selon Isaïe (53,8) :  » Qui racontera sa génération ?  » Et selon sa divinité il n’a ni commencement ni fin de ses jours.

Émile Besson

 

Source esoblog.net

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Les Illuminés d’Avignon

18 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #histoire de la FM

 

Le petit groupe avignonnais allait bientôt perdre un de ses membres. Le 30 mai 1785, sept mois après son arrivée à Avignon, Brumore partit pour se ren­dre à Rome. Il avait publié l’année précédente, pendant son séjour à Bâle, une traduction libre du Traité des charmes de l’amour conjugal[1] de Swedenborg. Il écrivit de Rome, le 20 octobre 1785, au Journal encyclopédique de Paris, une lettre au marquis de Thomé, qui avait pris dans ce journal la défense de Sweden­borg, attaqué à propos du magnétisme. Cette lettre, signée : l’abbé de Brumore, et qui parut dans le Journal encyclopédique de décembre 1785[2], est la dernière trace d’activité que nous trouvions de Brumore. Il mourut à Rome, le 28 février 1786, des suites d’une fluxion de poitrine.

Si le groupe d’Avignon avait perdu un de ses fidèles, il allait bientôt en re­trouver un, et non des moindres, en la personne de Grabianka, qui avait reçu, en Pologne, l’ordre de quitter ses terres et de venir résider à Avignon.

Son arrivée était annoncée. Il arriva vers la fin de l’année 1785. Bientôt, d’autres affiliés, que nous avons connus à Berlin, les frères Bousie, Morinval, allaient se retrouver à Avignon.

Pernety, bien que faisant de fréquents voyages à Avignon, résidait toujours à Valence chez son frère. Il menait une vie très active, prenant part à toutes les manifestations intellectuelles de la cité. C’est ainsi qu’en 1786 il était secrétaire perpétuel de la Société patriotique de Valence, et, le 26 août 1786, il avait fait instituer par la Société un concours doté d’un prix de 300 livres destiné à l’auteur du mémoire qui aurait le mieux traité les sujets suivants :

1° L’électricité artificielle, depuis sa découverte jusqu’à présent, a-t-elle contri­bué réellement aux progrès de la physique ?

2° Considérée comme remède, a-t-elle été dans son administration plus avan­tageuse que nuisible au genre humain ? Dans le premier cas, on demande quels sont les avantages qui en sont résultés pour la science physique? Dans le second, dans quelles maladies elle a paru réussir le mieux ? Quelle est la meilleure ma­nière de l’administrer? Peut-elle être aidée du secours d’autres remèdes; et si elle le peut quels sont ces remèdes?

A cet effet, il fit paraître une note dans le Journal des Sçavants d’octobre 1786, annonçant le concours. Les mémoires pouvaient être en français ou en latin et devaient être adressés à «dom Pernety, abbé de Burgel, membre de l’Académie royale des sciences et belles-lettres de Berlin, de celle de Florence, etc., ancien bibliothécaire de S.M. le roi de Prusse et secrétaire de la Société patriotique, à Valence en Dauphiné».

La bibliothèque de la ville de Lyon possède dans ses manuscrits[3] une lettre autographe de Pernety, datée de Valence, 30 septembre 1786, adressée au libraire Rayer, de Paris. Ce libraire avait demandé à Pernety de réduire en un gros vo­lume, en vue d’une publication, les énormes traités de Lavater sur la Physionomie et ses propres ouvrages sur la question.

Pernety lui répond:

« Monsieur,

« Le projet que vous vous proposez d’exécuter ne me paraît guère praticable, par la raison que je ne vois pas de possibilité à réduire en un volume in-12, même en un in-8o, quelque gros qu’ils puissent être, les neuf ou dix ou onze volumes in­4o de Lavater, avec les deux volumes de mon traité de la Connaissance de l’homme moral par celle de l’homme physique et les Observations sur les maladies de l’âme, qui forment le troisième volume, et les Lettres sur la physionomie, qui ne sont pas de moi, comme vous le pensez, mais d’un de mes cousins. Vouloir traiter tout cela en abrégé, ce serait se donner une tâche plus que très pénible, puisqu’on ne pourroit qu’en donner une analyse bien difficile à faire pour qui voudrait y mettre les principes de la science physionomique et les résultats immenses des combinaisons qui en dérivent. D’ailleurs, je vous avoue que je ne me chargerois pas de cette tâche, j’en ai d’autres à remplir qui me paroissent plus intéressantes et qui prennent tout mon temps.

Je suis informé par diverses lettres que mon Traité de la connaissance de l’hom­me moral et les Observations sur les maladies de l’âme ne se trouvent plus chez les libraires de France, et je sçais aussi qu’il n’en restait que quelques exemplaires chez le libraire Decker, imprimeur du roi, à Berlin, lorsque j’ai quitté cette ville­là, au mois de novembre 1783. Plusieurs personnes se sont adressées à moi pour se procurer cet ouvrage depuis ce temps-là, et je n’ai pu leur faire ce plaisir, n’en n’ayant qu’un seul exemplaire. M. Decker se proposoit d’aller à Paris, peut-être y seroit-il à présent. M.Barrois l’aîné, libraire de notre ville, pourra vous en donner des nouvelles, ou M. Thiébaut, chef et directeur du Bureau de la librairie de Paris, que vous devez connaître et qui est mon ami et a été mon confrère de l’Académie royale de Berlin. Si M. Decker n’en a plus, comme je le pense, vous n’avez pas de meilleur parti à prendre que d’en faire une nouvelle édition, aux trois volumes de laquelle vous joindriez les Lettres sur les physionomies ; alors de tout cela, en grossissant un peu chaque volume, vous n’en feriez que trois. Si vous pouviez parler à M. Decker, vous pourriez traiter avec lui pour les planches qu’il a; dans ce cas, vous seriez dispensé d’en faire graver de nouvelles. Quant aux volumes de M. Lavater, je crois que vous pouvez les laisser pour ce qu’ils sont.

« Je serais charmé, Monsieur, de pouvoir vous obliger, je le ferais avec plaisir et empressement… Si vous vous déterminez à faire paraître une nouvelle édition, je me prêterai à tout ce qui dépendra de moi pour son exécution, et je ne vous demande pour cela que quelques exemplaires pour mes amis.

« J’ai l’honneur d’être parfaitement, Monsieur, votre très humble et très obéis­sant serviteur,

«Dom Ant.-Jos. Pernety. »

Cette lettre est intéressante en raison de l’opinion critique qu’elle présente sur le célèbre physionomiste Lavater, et enfin sur le point qu’elle nous fixe défini­tivement sur l’auteur des Lettres sur la physionomie, l’abbé Jacques Pernety, qui n’était pas l’oncle de dom Pernety, comme le disent tous les biographes, mais son cousin.

Enfin, cette même année 1786, Pernety fit paraître une traduction de la Sa­gesse angélique[4] de Swedenborg.

Dans une Préface, Pernety répond à ceux qui disent sans cesse que Dieu est incompréhensible et que, pour connaître l’Être des êtres, il faut être lui-même. S’appuyant sur les textes des Évangiles et de saint Paul, Pernety conclut que Dieu n’est pas incompréhensible, qu’on peut le connaître et que la faute en est à l’homme s’il ne le connaît pas, parce qu’il a obscurci son intelligence. C’est également, dit-il, l’idée de Swedenborg dans la Sagesse divine.

La Sainte-Parole avait dit à Pernety que la nouvelle cité qu’il devait fonder s’élèverait sur les rives d’un grand fleuve. Or, l’arrivée à Avignon —sur des ordres venus d’En-Haut — de Brumore, de Grabianka, des frères Bousie, de Morinval et de plusieurs adeptes de Berlin prouvait jusqu’à l’évidence qu’Avignon était le but fixé à sa mission. C’était là que devait s’établir la nouvelle Sion dont il serait le pontife. Cette constatation ne laissait pas, cependant, que de le préoccuper. Implanter à Avignon une religion et un culte nouveaux, en pleine terre papale, siège même du tribunal de l’Inquisition, juridiction ecclésiastique établie pour la recherche de ceux qui avaient de mauvais sentiments sur la religion, et les juger du crime d’hérésie, était une tâche non seulement malaisée, mais fort pé­rilleuse.

Le futur pontife était perplexe et ne savait que faire, lorsqu’il fut mis en pré­sence, dans un salon de Valence, du marquis de Vaucroze, qui allait jouer pour lui le rôle de la Providence.

M. de Vaucroze était un gentilhomme provençal dont les possessions territo­riales se trouvaient situées à Bédarrides, à quelques lieues d’Avignon. Or, Bédar­rides constituait un des trois fiefs de l’archevêque d’Avignon qui, tout en faisant partie du Comtat pontifical, n’en dépendaient pas. On disait d’eux: In Comitatu sed non de Comitatu[5] .

Dès leur première rencontre, le marquis de Vaucroze et Pernety sympathisè­rent. Pernety, doux, calme, persuasif, attirait la confiance; de Vaucroze, de na­ture inflammable et emballée, écouta avec intérêt les confidences de Pernety, et bientôt, convaincu que ce dernier était destiné à changer la face de l’humanité, il lui offrit un asile sur son domaine. Il l’installa dans une petite maison de cam­pagne, à peu de distance de son château, située sur un mamelon au milieu de la plaine, à quelques pas de la route de Bédarrides à Courthézon.

On raconte qu’un arc-en-ciel se dessina au firmament au moment où Pernety franchit le seuil de l’hospitalière demeure, qu’il baptisa du nom de Thabor. C’est là qu’allait se réveiller le petit groupe, en sommeil depuis l’exode de Prusse, et qui allait être désigné désormais sous le nom de Société des Illuminés d’Avignon.

Autour de ce petit noyau, se forma insensiblement un groupe d’adhérents recrutés tant en ville qu’à l’extérieur, qui apporta aux initiateurs de l’œuvre le concours enthousiaste et fervent des néophytes. Bientôt la Société compta une centaine de membres, parmi lesquels il faut citer, outre Grabianka, de Morinval, les frères Bousie, venus de Berlin, le docteur de La Richardière, le docteur Bouge, vénérable de la loge Saint-Jean d’Écosse à la Vertu persécutée, MM. de Servières, Blainville, le comte de Pasquini-Montresson, le marquis de Thomé, qui devait plus tard fonder un rite maçonnique swedenborgien, les frères de Bournissac, de Noves, le chevalier Tardy de Beaufort, Gombault, du Vignau, le marquis de Montpezat, ardent et convaincu, qui réunissait volontiers les adhérents avignon­nais dans son hôtel de la rue des Ciseaux-d’Or[6], enfin Esprit Calvet, officier de santé, professeur de physiologie et d’anatomie à la Faculté de médecine d’Avi­gnon, fondateur du Musée Calvet.

Tous étaient francs-maçons. Ils s’appelaient entre eux frères. Pernety, d’ailleurs, prêtait à la FM avignonnaise un actif concours.

Le temple du Thahor se composait de deux salons munis de chaises et de tables, avec pour ornements quelques tableaux allégoriques. L’un servait de se­crétariat et de salle de délibérations ; l’autre, dans lequel était dressé une sorte d’autel, était réservé à la célébration du culte, au chant des cantiques et aux lectures pieuses.

A côté des deux salons, se trouvait le laboratoire, où les adeptes travaillaient au Grand Œuvre et à la recherche de la pierre philosophale.

On a vu, d’après le manuscrit de Pernety, que Brumore avait apporté à Avi­gnon et remis à La Richardière, sur les conseils de la Sainte-Parole, la matière première qu’il avait reçue d’Élie Artiste. Cette matière, après avoir reçu le « se­cond mercure », avait produit une pâte onctueuse que la Sainte-Parole avait dé­signée sous le nom de « l’enfant de neuf mois destiné à la sublime essence du Saint-Chrême ». C’est cette matière qui était travaillée par La Rachardière et Pernety dans le laboratoire du Thabor.

Quels étaient les dogmes professés par les Frères Illuminés d’Avignon? Les renseignements sont très confus à ce sujet. On ignore l’ensemble de leur credo.

L’évêque Grégoire, l’historien des Sectes religieuses, et ceux qui ont écrit sur les Illuminés d’Avignon ont émis des opinions contradictoires et parfois fantai­sistes. L’étude attentive du manuscrit de Pernety, de la correspondance avec les adeptes, et enfin l’examen d’un ouvrage publié en 1791 par Pernety sur les Vertus, le pouvoir, la clémence et la gloire de Marie, mère de Dieu[7], nous permettent de nous faire une idée plus exacte des croyances de nos Illuminés.

D’une manière générale, les idées de Pernety sont celles de Swedenborg. A l’exemple du voyant suédois, Pernety admettait un Dieu unique, incréé, infini, enfermant en lui la Trinité divine. Comme Swedenborg, il croyait aux anges aux esprits célestes intermédiaires entre le ciel inférieur et l’homme. On sait qu’un des principaux secrets des illuminés était d’avoir la révélation et la vision directe des anges commis à leur garde.

Mais Pernety et ses disciples différaient de Swedenborg en ce qu’ils profes­saient un culte particulier pour la sainte Vierge. Aussi les Swedenborgiens, qui s’étaient flattés d’avoir à Avignon des coreligionnaires, virent-ils leurs espéran­ces détruites lorsqu’ils apprirent que ces derniers, disait-on, adoraient la sainte Vierge.

Les opinions exprimées par Pernety dans son ouvrage firent croire, en effet, que les Illuminés d’Avignon faisaient de la sainte Vierge une quatrième personne divine et l’ajoutaient à la Trinité. Dans une invocation à la Mère de Dieu, il s’ex­prime ainsi :

« Vous êtes au ciel mystique où l’on découvre toujours de nouveaux astres : vous êtes cette femme revêtue de la splendeur du soleil de justice dont l’éclat éblouit la vue la plus perçante. En devenant mère du Verbe incarné, vous avez été associée à la Divinité, pour ne former qu’un avec les trois personnes de la très Sainte Trinité, qu’un seul et même lis… »

Et, à propos du culte spécial rendu à la Vierge, Pernety écrit :

« On ne doit pas regarder ce culte comme contraire au précepte d’adorer le seul et unique Dieu et de ne servir que lui; l’adoration que les anges et les hommes rendent à Marie, mère de Dieu, consubstantielle à son fils glorifié, ne se borne ni ne s’arrête pas uniquement à elle; elle passe d’elle à Dieu en trois personnes distinctes, et, par communication des perfections di­vines, Marie offre à nos vœux et à nos hommages une quaternité qui sera ma­nifestée au temps du triomphe de Jésus-Christ et de son auguste mère, lors du rétablissement de toutes choses. »

Il dit encore que la mère de Dieu est «le temple vivant de la très Sainte Trini­té» et que, suivant sa manière de voir, le décret de la prédestination de la mère du Verbe incarné a dû accompagner en Dieu le décret de l’Incarnation de son Fils unique :

« Ainsi elle fut conçue dans l’entendement divin, la première et la plus pure de toutes les créatures… Combien a dû s’approcher de la Divinité la mère d’un Homme-Dieu ! Quel prodige, quelle merveille du Très-Haut, supérieure à tous ses autres ouvrages! Eh bien, pourquoi, mortels, ne la considérez-vous pas sous ce point de vue? L’Être suprême doit nous paraître plus admirable dans la formation de ce tabernacle de lui-même que dans celle de toutes ses autres créa­tures. »

A cette époque, où la théologie mariale n’avait pas pris l’essor et le dévelop­pement qu’elle a acquis au cours du 19e siècle, cette théorie pouvait, en effet, paraître étrange, et l’on comprend que se soit accréditée l’opinion que nos Illu­minés adoraient la sainte Vierge.

Cette conception de la vierge Marie dans l’entendement divin n’eut lieu que pour permettre à Dieu de communiquer sa divinité et les trésors de sa gloire par l’union hypostatique de la seconde personne de la Trinité avec la nature hu­maine. La fin principale de cette union hypostatique fut la gloire qui en devait rejaillir sur le nom de Dieu et sur toutes les créatures capables de recevoir celle qu’il leur préparait. De sorte que, selon Pernety, l’incarnation est indépendante du péché d’Adam :

« L’incarnation aurait eu lieu quand même le premier homme n’eût pas péché. Mais, si l’homme se fût conservé dans l’état d’innocence, la forme humaine que le Verbe aurait prise dans le sein de Marie aurait été impas­sible et immortelle. Il aurait vécu et conversé avec les hommes pour se commu­niquer intimement à eux, mais tel qu’il fut depuis sa résurrection jusqu’à ce qu’il retourna à son Père. Les mystères de la Divinité auraient été manifestés à tous, comme il le fit lorsqu’il se transfigura sur la montagne en présence de Pierre, de Jacques et de Jean… Tous auraient ainsi vu le Fils unique de Dieu dans sa gloire; ils auraient eu l’idée de celle qui les attendait et ils n’auraient mis aucun obstacle à ses effets sur eux. Tout ce qui appartient à cet état d’impassibilité a été caché à l’homme après son péché et n’a été connu que de ceux à qui il a plu à Dieu de le révéler. »

C’est là l’apanage exclusif des vrais illuminés que Dieu comble non seulement des dons naturels inhérents à l’humanité, mais encore des dons d’un ordre supé­rieur et que Pernety désigne ainsi : 1° le don de la sagesse, qui donne à l’âme une connaissance claire, au moyen de laquelle elle voit les choses divines et les choses humaines telles qu’elles sont réellement; 2° le don de l’entendement, qui est une lumière vive et sans nuage qui éclaire notre âme et dissipe les ténèbres de notre esprit ; 3° le don de la science, qui permet de lever les difficultés les plus obscures et les plus difficiles à résoudre que l’ignorance a enfantées.

En plus de ces dons, l’Être suprême peut encore, suivant Pernety, accorder à des âmes choisies, épurées par le feu de son amour, la grâce insigne de la com­munication avec les anges. Mais elle exige une grande pureté d’âme, et l’on a vu, par l’exemple de Pernety lui-même, combien, malgré les objurgations de la Sainte-Parole, il lui avait été difficile de réaliser cet état.

Il faut pour cela être dégagé de toutes les affections terrestres, car, dit Pernety, « les semblables s’unissent avec les semblables et ne peuvent s’allier avec leurs contraires». Il faut donc, écrit-il dans ses instructions, «que l’âme mène une vie plus angélique qu’humaine si elle veut communiquer avec les anges. Quoique revêtue d’une enveloppe terrestre et corruptible, la créature, aidée de la grâce di­vine, peut surmonter ses passions, renoncer à ses affections terrestres, mourir au monde… Parvenue à ce point, elle se trouve dans la disposition requise pour que Dieu ouvre les yeux de son âme et l’élève à la vision des esprits angéliques, pour recevoir par leur communication des communications, des révélations célestes, même divines, et éprouver les effets admirables qui en sont le résultat. »

Les Illuminés d’Avignon visaient donc à la perfection par l’exaltation et le mysticisme. Leur culte était absolument secret et dégagé de toute contrainte sacramentelle, sauf la célébration de la Cène. Au témoignage de Gombault, vieillard mort en 1822, qui fut affilié à la plupart des Sociétés secrètes, et dont le témoignage fut recueilli par l’évêque Grégoire dans son Histoire des sectes reli­gieuses[8], tous les initiés célébraient chacun à leur tour la Cène, qu’ils s’adminis­traient réciproquement.

Une hiérarchie rigoureuse n’imposait pas aux fidèles son autorité régulatrice. Loin d’être compliquée, à l’égal de celle des autres ordres d’Illuminés, la grada­tion établie entre les frères d’Avignon était des plus embryonnaires deux classes seulement, les novices ou mineurs et les illuminés moyens ; à leur tête le mage, pontife et patriarche; enfin, au-dessus du mage, en guise de pouvoir absolu la Bi­ble, présidant à toutes les cérémonies, la Bible aux trois sens, céleste, spirituel et naturel ; la Bible, dont quelques livres seulement étaient sacrés, les autres n’ayant qu’une portée incidente[9].

Une certaine latitude dans les croyances était laissée aux adeptes sur les points secondaires, n’étant pas de nature à altérer l’unité de doctrine. Et cependant, cette latitude allait provoquer des divergences d’opinions assez sérieuses entre Pernety et le comte Grabianka. Ce dernier, qu’on appelait vulgairement le «com­te polonais» et qui se désignait lui-même sous le nom de « comte Ostap[10] », avait fait à Avignon, en 1785, une entrée brillamment tapageuse, si l’on en croit la chronique du temps. Homme exubérant, fastueux, d’activité fébrile, il s’était ins­tallé au n°22 de la rue de la Colombe, aujourd’hui rue Agricol-Perdiguier, dans un petit hôtel formant maison de deux étages sur rez-de-chaussée[11]. Il menait là un train de prince, se montrant spirituel et aimable envers chacun, recevant à table ouverte.

Sa physionomie nous a été conservée, dit M. de Vissac, par un médaillon en étain repoussé, qui est au musée d’Avignon. La tête est pointue, le front fuyant, faisant une ligne droite avec le nez en bec à corbin, l’œil est pétillant, la lèvre mince, le menton double, caractéristiques d’un homme à la fois sensuel et mys­tique.

L’abbé Granget dit de lui : « Noble aventurier, homme aimable, brillant en société, prodiguant des trésors et n’ayant pas le sou, inépuisable dans l’art d’in­venter de nouvelles jouissances, amusant la noblesse, la ruinant et s’en faisant adorer, il était parvenu à fasciner les esprits[12]. »

Se faisant l’écho de ces accusations venant d’adversaires déterminés, M.Adrien Marcel, dans sa récente étude sur les Quatre maisons des Illuminés d’Avignon[13] écrit, parlant de Grabianka et de ses adhérents, que les mœurs de ce milieu prê­taient largement à la critique, et les bruits chuchotés d’une oreille à l’autre dans la société avignonnaise étaient qu’on y pratiquait les jeux de l’amour et du hasard avec une libéralité excessive.

On ne peut accepter ces accusations que sous réserves!

Quoi qu’il en soit, il est certain que l’ampleur exagérée que prenait chez Per­nety le culte de la sainte Vierge effaroucha Grabianka, qui provoqua dans le groupe des Illuminés d’Avignon une sorte de dissidence, facilitée d’ailleurs par l’éloignement de Pernety d’Avignon, laissant ainsi à Grabianka les coudées fran­ches. Le nouveau groupe se désigna sous le nom de Nouvel Israël. Installé en pleine ville, il était de ce fait plus accessible aux fidèles que le Thabor. Grabianka s’était décerné le titre de pontife. Lorsqu’il célébrait la Cène ou qu’il la faisait célébrer par un de ses adhérents, l’office commençait par le chant du psaume Exurgat Deus, qui avait été quelque peu modifié par le chevalier de Beaufort. Il continuait —au dire de la chronique scandaleuse — par des mystères « où le culte de la Vierge était remplacé par celui de personnes moins immaculées, auxquelles on rendait des hommages moins immatériels. A un moment donné, toutes les lampes s’éteignaient pour faire place à une clarté mystique et surnatu­relle qui électrisait l’assistance, déjà prédisposée par la griserie des aromes, de la musique et de la bonne chère[14]. »

Il est difficile d’accepter comme véridiques ces racontars. Mais ce qui est plus certain, c’est que Grabianka avait intronisé dans l’ordre un nouveau dignitaire, l’Homme-Roi, appelé à réunir sous son sceptre l’unanimité du futur peuple de Dieu. C’était un ancien jardinier de Rome, Ottavio Capelli, qui avait été do­mestique dans un couvent de religieuses et qui recevait des communications de l’archange Raphaël.

Pernety se plaignait amèrement à la Sainte-Parole de l’usurpation dont il était victime. Il craignait de voir le schisme s’introduire dans la Société et les frères se détourner de la voie qu’il leur avait tracée.

La Sainte-Parole compatit sans doute à sa plainte, car il ne paraît pas que Grabianka ait eu beaucoup de succès. Ses ennemis racontent même que, ruiné, il vécut d’emprunts, et qu’en 1792 il aurait échappé par la fuite à ses créanciers en laissant derrière lui un passif de 400,000 livres.

Cela encore est faux. Peut-être s’éclipsa-t-il pendant la Terreur à l’heure où les Illuminés furent l’objet de poursuites, mais, dit M. Adrien Marcel[15], « ce qu’il y a de certain, c’est que nous revoyons Grabianka à Avignon sous le Directoire, puis­que le 11 germinal an V, il fut un des témoins du mariage du négociant Basin avec une demoiselle Berthout-Vunberchen, tous deux originaires de Suisse[16]. »

Joanny Bricaud - Chapitre V des Illuminés d’Avignon, Dom Pernety et son groupe.

 

Source : esoblog.net

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Les Templiers par Matter

18 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #chevalerie

Considérée historiquement, la doctrine secrète des Templiers fut un Gnosticisme mahométan, dit un des derniers historiens de l’Ordre

 

Plus tard, le même auteur ayant examiné une question spéciale, celle de l’idole appelée Baffomet, prie le lecteur d’entrer dans un autre ordre d’idées. Il dit que les rapprochements entre cette idole et la Kabbale autorisent la conclusion, « que le Déisme des Templiers est né du Mahométisme, mais que l’idole a été introduite ou formée d’après des vues kabbalistiques »

 

Je cite ces deux opinions pour indiquer où en cette question, il y a vingt ans ; et après cette indication, faisant abstraction de l’une et de l’autre de ces opinions émises par un écrivain à qui j’aime à rendre la justice qu’il a beaucoup lu et tout cité, j’entre en matière.

 

Les Templiers ont-ils eu une doctrine secrète, une doctrine spéciale pour les initiés ?

 

Ont-ils eu, comme les Cathari, un évangile spécial ?

 

Ont-ils partagé quelques-unes des erreurs de ces sectaires, ou de celles des Bogomiles et des PauIiciens, les frères ou les pères des Cathari ?

 

Ont-ils professé simplement quelques opinions mahométanes, ou .des opinions gnostiques liées au Mahométisme ?

 

Y a-t-il des textes positifs – car j’ai réservé la question des monuments – où du moins des inductions légitimes qui établissent: une sorte d’affinité entre l’ordre du Temple et le Gnosticisme ?

 

Telles sont les dernières questions que nous devions aborder dans ces recherches. Il ne nous est pas possible de les résoudre toutes d’une manière tranchée, définitive ; mais il nous sera plus aisé d’apprécier ailleurs les monuments, quand nous aurons d’abord apprécié, d’après les textes déjà si considérables, les dépositions écrites si variées et si immenses des témoins si nombreux de l’époque.

 

Au fond, on reprocha aux Templiers ces quatre choses :

 

1° Non pas seulement une vie licencieuse, par exemple l’amour du vin et des femmes, ainsi que les penchants d’une dissolution abominable, mais tout un ensemble de principes, tout un système d’immoralité.

 

2° Non pas seulement des usages et des cérémonies impies et d’horribles blasphèmes dans les réceptions ; mais un système d’abjuration, de reniement de Dieu ou de Jésus-Christ.

 

5° Non pas seulement un grand relâchement et une certaine indifférence pour les dogmes fondamentaux du Christianisme, mais un penchant décidé, une foi positive pour des opinions mahométanes, ou du moins un acte d’adoration et de culte que le Christianisme ne connaît pas, acte qui se rattachait à l’exhibition plus ou moins complète d’une image, d’un buste, d’une tête, appelée idole ou Baffomet.

 

4° Non pas seulement une vie frivole ou négligente à l’égard de certaines pratiques de dévotion, mais un système d’antipathie et d’opposition pour ces pratiques, et la prétention d’avoir l’absolution de leurs péchés, même de la part des chefs laïques de l’ordre.

 

Tel est le véritable sens de l’acte d’accusation et des articles sur lesquels la commission pontificale, dont on a publié les procès-verbaux[4] appela des dépositions[5].

 

Or, il est vrai que, pour la défense des Templiers, on a dit, avec une grande apparence de raison, sur la manière dont l’enquête a été faite et le jugement prononcé :

 

1° Qu’il a été exercé en France, par le gouvernement, sur les commissaires chargés de l’enquête, sur leurs présidents, et jusque sur les témoins, des influences déplorables.

 

2° Que partout où ces influences n’ont pas eu lieu, les dépositions, plus libres et plus vraies, ont amené des résultats plus favorables à l’ordre.

 

3° Que si, en France, la commission royale et le gouvernement avaient souffert l’action régulière de la commission pontificale, une foule de témoins, affranchis des craintes de la torture et de la mort, eussent déposé en faveur de l’ordre plutôt qu’en faveur du fisc, prêt à dévorer les trésors si imprudemment déposés au Temple par le grand-maître.

 

4° Que, si Clément V et Philippe IV avaient souffert le libre vote du concile de Vienne, l’innocence de l’ordre était proclamée en France, comme ailleurs, à la face du monde chrétien.

 

5° Que partout où les rois et les commissaires ont été libres, les Templiers ont ou triomphé complètement, ou obtenu une fin moins calamiteuse.

 

6° Que, même en admettant certains faits attestés par des dépositions « au moins suspectes, » on n’est amené qu’à conclure certains désordres plus ou moins isolés, mais nullement un système d’athéisme, ni un système d’impiété, ni un système d’immoralité professé dans l’Ordre tout entier.

 

7° On a dit, avec une grande apparence de raison encore, que le reniement, en particulier, ne signifiait rien de sérieux ; qu’il était une de ces plaisanteries, de ces grossières arlequinades, « una truffa » que le moyen tolérait encore dans d’autres occasions et jusqu’aux pieds des autels.

 

8° On a dit qu’en le prenant plus au sérieux, on pourrait admettre tout au plus qu’il rappelait ce reniement de S. Pierre qui fut suivi d’un retour si admirable ; et que les Templiers, à leur tour, se hâtaient de confesser et d’expier une infidélité faite ore non corde.

 

9° Peut-être, a-t-on dit, avec raison encore, que les chefs de l’ordre ayant besoin de meure la soumission des aspirants aux plus rudes épreuves, ont exigé d’eux, par forme de simulacre, les deux choses les plus difficiles pour un fidèle et un chevalier, le reniement du Christ et un baiser déshonnête ; mais que, cette épreuve passée, on ne professait dans l’ordre ni l’athéisme, ni l’indifférence pour le Christ ; que nul n’hésitait à faire entrer dans les rangs des Templiers les parents les plus chéris ; ce qui prouve que nul n’y compromettait son salut ; que d’ailleurs tous étaient toujours prêts à mourir pour leur foi.

 

Ces arguments, si légitimes, on les a fait valoir avec toute l’éloquence de la poésie[6], et on les a fortifiés avec une critique pleine d’éclat. Après l’examen des pièces du procès, un de nos premiers historiens a résumé ses convictions dans ces paroles : « que ce ne fut pas l’infamie des mœurs ; que ce ne fut pas l’hérésie — les doctrines gnostiques —, qui fit condamner l’ordre. 

 

Aussi, sous tous ces points de vue, la question est-elle épuisée aujourd’hui, cependant il en reste un autre qui, jusqu’à présent, n’a été présenté qu’avec une exagération plus propre à le faire rejeter qu’à le faire accueillir[8], et qui me semble digne d’examens, celui d’une doctrine intime dans l’ordre des Templiers et d’une connexion avec certaines opinions du Mahométisme et avec certaines tendances des sectes contemporaines.

 

Je viens de lire, d’un bout à l’autre, les dépositions des Templiers et les apologies des historiens, et j’avoue que, si je considère la procédure suivie par certaines commissions comme un monument de la plus odieuse iniquité, je suis frappé de la mansuétude et de l’indulgence d’autres de ces commissions [que je ne nomme pas, pour ne pas mêler une question de nationalité à une question de justice et d’humanité], et je ne suis pas persuadé que certains membres de l’Ordre n’aient pas eu avec les Mahométans des rapports plus intimes qu’il ne convenait. J’admets leur penchant pour le monothéisme, et je crois qu’ils ont professé pour le sacerdoce, les institutions et les pratiques de l’Église, une antipathie plus conforme qu’il ne fallait à celle des sectes du temps, avec penchant pour leur doctrine sur Jésus-Christ. Enfin, je demeure persuadé qu’il s’est trouvé dans l’Ordre des membres coupables de cette triple aberration.

 

Je laisse entièrement de côté la question des mœurs, si intimement qu’elle soit liée à celle des doctrines ; mais ne pouvant la traiter ici avec toute l’étendue qu’elle demanderait, je dois en faire abstraction : de quelque manière qu’elle soit jugée, elle est secondaire pour le dogme.

 

Quand je dis que, d’après les textes, j’admets entre les opinions secrètes de certains membres supérieurs de l’Ordre, d’une part, et celles du Mahométisme et des sectes, d’une autre part, des rapports plus intimes qu’il ne convenait, je n’entends subir aucune des opinions accusatrices qui ont été émises, et je commence par rejeter toutes les assertions et toutes les inductions qui ne supportent pas la critique.

 

Par exemple, quelques historiens, et surtout Münter[9], qui s’est beaucoup occupé de l’Ordre, et qui a jeté de bonnes vues sur ses statuts, ont attaché une grande importance à ce fait que les Templiers modernes ont un évangile de S. Jean comme les Cathari ont eu le leur.

 

Münter a cru que le code dont il s’agit, l’évangile grec de S. Jean, gardé aux archives des Templiers modernes, remontait au treizième siècle. Il disait bien que cet évangile n’était ni celui des Gnostiques ni celui des Pauliciens ; toutefois, il affirmait qu’on y trouvait des vestiges de Gnosticisme.

 

Mais c’est là tout un système d’erreurs et de fausses inductions. La critique a reconnu et le savant éditeur du Code apocryphe du Nouveau Testament, a démontré que le manuscrit en question, loin d’être du treizième siècle[10], est du commencement du dix-huitième, et que, loin de contenir des traces de Gnosticisme, il ne renferme que des textes de S. Jean.

 

Distribués en chapitres, pour accompagner les cérémonies maçonniques ou  philanthropiques de quelque société secrète, ces textes sont choisis de manière à n’impliquer en rien la foi aux miracles et il concorder avec la doctrine d’un autre manuscrit, appelé Leviticon, fait au commencement du même siècle pour quelque association de Déistes.

 

En effet, les principes de ce livre sont empruntés au Déisme qui essaya de se faire jour, en France et en Hollande, comme en Angleterre, à l’époque qu’on vient d’indiquer.

 

Les Templiers modernes — qui peuvent et qui doivent avoir de grandes prétentions comme toutes les associations de ce genre, auraient d’abord à prouver la succession non interrompue de leurs chefs, depuis la mort de Jacques Molai, et l’antiquité de leur évangile, « copié sur l’original du mont Athos. » De ce qu’ils possèdent, comme les Cathari, un évangile spécial de S. Jean, il ne résulte donc aucune induction légitime sur des rapports de doctrine entre les Templiers anciens et les sectaires de leur temps. En effet, le manuscrit en question n’étant que l’œuvre d’un compilateur moderne, et ne contenant rien de comparable à l’évangile des Cathari dont l’inquisition s’était saisie à Carcassonne, il n’y a pas à s’en occuper, si ce n’est pour le mettre entièrement de côté. Si, d’après un écrivain moderne, que nous citerons en note, de savants hellénistes, très versés dans la paléographie, ont affirmé naguère « que ce manuscrit [celui des Templiers modernes] est du treizième siècle, » et si d’autres « l’ont prétendu antérieur et sont remontés jusqu’au siècle onzième[.» ceux de nos amis qui l’ont eu entre les mains assez récemment, ont constaté « qu’il n’a rien d’ancien, et qu’il est écrit en caractères qui ne laissent pas moindre doute sur sa récente origine. »

 

Avec ce rapprochement tout à fait dénué de mérite, tombe nécessairement cet autre, auquel on attachait une grande importance encore, c’est que les Templiers auraient préféré S. Jean aux autres évangélistes, et l’auraient considéré comme le seul des disciples du Sauveur capable de saisir la doctrine intime de son Maître.

 

Ce culte spécial de S. Jean n’est nullement attesté par l’histoire de l’Ordre. Ce qui en est attesté relativement à S. Jean l’évangéliste, n’a rien que de conforme aux mœurs et aux opinions générales des fidèles. On ne peut donc pas plus accuser les chevaliers d’avoir subi, sous ce rapport, l’influence des Pauliciens ou des Bogomiles, que d’avoir accepté celle des Cathares, qui, sans nul doute, professèrent pour S. Jean et S. Paul plus de déférence que pour aucun des autres apôtres.

 

Mais il est dans la question une autre série de faits importants, que la critique est obligée d’admettre, et à ces faits se rattachent de graves inductions relatives aux opinions de l’Ordre, si je ne me trompe.

 

C’est un premier fait, que la réception des chevaliers a été très variée ; que les mêmes choses n’ont pas été exigées de tous les récipiendaires, ni les mêmes paroles dites à tous. L’accord entre les dépositions des témoins sur certains faits est sans doute très significatif ; mais ce qui ne l’est pas moins, c’est leur divergence incontestable sur d’autres. Or, cette divergence a un degré d’uniformité qui inspire aussi la confiance, et qui, par cela même, force l’esprit à accepter une série d’inductions.

 

Ainsi, un second fait qui se l’attache au premier, qui en ressort nécessairement, c’est que la réception avait, quant aux opinions enseignées par le récipient, et quant aux communications faites au récipiendaire relativement aux croyances et aux pratiques de la foi, sinon des grades régulièrement établis, du moins des nuances très distinctes, des degrés. En effet, là où l’on rencontrait une incapacité manifeste, ou bien où l’on éprouvait, pour ce qu’on se proposait d’exiger, une résistance décidée, on s’arrêtait ou revenait sur ce qui avait été dit : on déclarait que ce qui avait choqué, n’était qu’une plaisanterie, una truffa[

 

C’est un troisième fait, que de tous ceux qui restaient ou qu’on laissait ainsi en arrière, nul n’était admis aux chapitres généraux, toujours tenus dans le plus grand secret ; tandis que les autres, ceux qui montraient les dispositions voulues, y étaient admis rapidement: ce qui leur donnait un grand crédit dans l’Ordre[

.C’est un quatrième fait, que la réception était accompagnée, d’ordinaire ou très souvent, d’un acte d’adjuration ; acte que la plupart des récipiendaires refusaient d’abord d’accomplir, mais qu’après quelques paroles, quelques soupirs ou quelque épouvante, ils accomplissaient, en vertu de leurs serments déjà prêtés, et qu’ils prétendaient avoir accompli ore non corde.

 

C’est un cinquième fait, que cet acte n’avait pas pour objet d’en faire des athées, qu’il ne s’agissait pas de renier Dieu ou de nier son existence, mais de renier Jésus-Christ en sa qualité de Dieu et de Rédempteur.

 

Ce fait, d’une importance tout à fait majeure, est un de ceux qu’on a peut-être le moins remarqués, et il ne peut être apprécié que dans sa connexion avec les doctrines dont nous faisons l’histoire.

 

En effet, la plupart des dépositions parlent du reniement de Dieu, comme s’il s’agissait d’un acte absolu, comme si l’on eût exigé que les chevaliers ne crussent plus en Dieu. Le fait est, je crois, qu’il s’agissait d’autre chose, du reniement de Dieu le Fils, le Sauveur crucifié et mort sur la croix. Que d’ordinaire les témoins ne parlent que de Dieu, cela se comprend selon le langage du temps et selon celui de notre siècle. Mais ce qui est certain c’est que l’acte de reniement toujours accompagné d’un autre, d’un outrage impie fait à la croix, au crucifix offrant l’image de Jésus-Christ. Cet acte de répulsion pour Jésus-Christ mort sur la croix est toujours exigé, et plusieurs témoins disent formellement qu’on parlait de Jésus sans autre désignation[14]. Il est évident que, si l’on avait voulu faire abjurer la croyance en Dieu le Père, ainsi qu’en Dieu le Fils, on aurait fait abjurer aussi celle en Dieu le Saint-Esprit. Or, de cela nulle déposition ne fait mention, et cette circonstance est capitale.

 

M. Raynouard, dont l’esprit était d’ailleurs si élevé, et dont la critique est si judicieuse, fait remarquer l, dans le système d’une apologie absolue, que la déposition de GALCERANT DE TEUS, le seul Espagnol qui ait chargé l’Ordre, « renferme des extravagances qu’il sera utile de faire connaître »[15].

 

TEUS rapporta l’explication qui lui avait été fournie de l’absolution donnée à la fin du chapitre, par le chef qui le présidait, absolution donnée en tes termes : « Je prie Dieu qu’il vous pardonne vos péchés, comme il les pardonna à Sainte-Marie Magdeleine et au larron qui fut mis en croix. »

 

M. Raynouard donne cette explication. Elle consistait à considérer Jésus-Christ lui-même pour celui auquel Dieu pardonna ; et Jésus obtint grâce par la raison qu’au moment de mourir sur la croix il avait reconnu ses torts, et s’était repenti de s’être appelé Dieu.

 

Quant à Magdeleine, ajoutait le chevalier, ses péchés lui furent pardonnés par le vrai Dieu, qui est dans les cieux.

 

Tout cela est sans doute bien extravagant ; mais cela mérite attention. Il y avait là tout un système, et qui n’était pas de l’invention de GALCERANT, qui était conforme à tout ce qui se passait dans les réceptions, mais qui était emprunté par l’Ordre aux sectes contemporaines.

 

C’est, d’ailleurs, un sixième fait que ce reniement et cette insulte faite à Jésus crucifié, loin d’être des actes d’athéisme, étaient, au contraire, accompagnés d’un acte spécial d’adoration ; que l’objet de ce culte était une tête, une idole très variée de forme et d’expression, comme de matière et de couleur, mais que de cette idole il existait un grand nombre de copies ; que des Templiers en tenaient dans leurs coffrets[16], qu’on en trouva quatre en Angleterre[17]; qu’on en présenta une à la commission de Paris, et que cet exemplaire portait le numéro 58[18]. Dans les chapitres généraux, cette tête figurait à côté du président, et on recommandait de n’avoir confiance qu’en celui qu’elle représentait[19].

 

C’est un huitième fait, que le mot arabe d’Allah ou la désignation arabe et mahométane de Dieu, était prononcée dans l’acte d’adoration qui se rattachait à l’image barbue[20], et que le nom de Mahomet lui-même, sous la forme altérée de Baffomet, était articulé quelquefois dans ces cérémonies.

 

En effet, il est reconnu aujourd’hui que toutes les étymologies grecques de Baphomet ont été avancées inutilement, le changement de la labiale M en B et de l’aspirée h en ph, offrant l’explication la plus naturelle de ce mot si longtemps considéré comme un mystère[21].

 

C’est un neuvième fait, que les prêtres de l’Ordre étaient accusés d’omettre, dans certaines circonstances, en lisant le canon de la messe, les mots hoc est corpus meum. Or ce retranchement qui, sans doute, ne fut pas général, s’accorde trop bien avec le reniement du Sauveur crucifié qui ne fut pas générai non plus, pour être qualifié de pure invention de la part des témoins

 

C’est enfin un dixième fait, que les tendances de l’Ordre étaient anti sacerdotales ; qu’on y élevait autel contre autel ; qu’on s’y dispensait volontiers de certaines pratiques prescrites, mais que dans certaines circonstances les chefs, même laïques, prétendaient donner l’absolution

 

Or, quand je considère le mouvement général des esprits à partir de l’époque des croisades, et surtout du commencement du douzième siècle, l’avidité avec laquelle on se précipite vers toutes sortes de doctrines ; le penchant qui éclate sur tous les points de l’Occident pour les vieilles erreurs des Pauliciens, des Manichéens et des Gnostiques ; l’opposition qui se manifeste partout, même parmi ceux qui ont fait les croisades, pour les doctrines et les institutions de l’Église qu’ils viennent de défendre ; l’attrait que le Mahométisme semble avoir offert à un grand nombre de croisés, et surtout aux Templiers, dont plusieurs doivent avoir embrassé cette doctrine ; le penchant pour les hérésies du temps que montrèrent tous ceux qui se trouvèrent en conflit avec le sacerdoce, et notamment Frédéric II, qui s’exprimait d’une manière si libre sur les auteurs des trois religions principales et la naissance de Jésus-Christ 1 – quand je considère toute cette révolution intellectuelle et morale, et que j’en rapproche cette masse de dépositions et de pensées d’hérésies que les tortures auraient bien pu arracher, mais qu’elles n’auraient pas créées dans les intelligences des chevaliers, je suis forcé d’admettre ces inductions :

 

1° Que les Templiers eurent des rapports plus intimes qu’il ne convenait avec le Mahométisme et les doctrines dissidentes de leur temps.

 

2° Que l’acte d’abjuration qu’on exigeait des récipiendaires concernait Jésus-Christ, considéré comme Dieu crucifié et Rédempteur ou Sauveur de l’humanité.

 

3° Que des Templiers contestaient la mort expiatoire, « l’homme Jésus n’étant mort que pour ses péchés » et l’efficacité réconciliatrice de la sainte cène considérée comme renouvellement de sacrifice, et qu’ils niaient le dogme de la transsubstantiation qu’y rattachait l’Église.

 

4° Que ceux qui étaient initiés dans la véritable pensée des chefs professaient la doctrine du Père éternel, en rejetant celle de Dieu le Fils, soit à l’exemple du Mahométisme, qui faisait de l’homme Jésus le plus grand des prophètes, soit à l’exemple des Cathari, des Bogomiles et des Pauliciens, dont les doctrines sur Jésus-Christ étaient à peu près celles des anciens Gnostiques.

 

En effet, c’était dans toutes ces sectes une croyance caractéristique et invariable, que le vrai Dieu était le Père inconnu, le Dieu supérieur ; que toute la mission de Christos (Éon ou Fils de Dieu, mais non pas fils aîné), s’était bornée à révéler le Père suprême ; mais qu’il n’était pas mort sur la croix et que le dogme de la rédemption n’était qu’une erreur prêchée par ceux qui n’avaient pas compris sa mission spirituelle, qui étaient demeurés dans les idées les plus grossières du Judaïsme et de ses sacrifices d’expiation.

 

Or, n’est-ce pas à cet ordre d’idées que se rattachait aussi, outre le reniement d’un Dieu crucifié, le culte « du véritable Sauveur, de celui qui est dans les cieux et qui seul peut pardonner les péchés, qui seul peut bénir, donner des richesses ; et préserver de périls », suivant les dépositions de plusieurs membres égarés de l’Ordre ?

 

En effet, ne serait-ce pas Dieu le Père, l’Éternel, que l’on aurait vénéré sous la grossière image de l’idole barbue ?

 

Cette représentation était, suivant les Pauliciens, celle du Père. C’était donc à Dieu le Père seul qu’après avoir fait renier le « crucifié mort pour ses pêchés ; » l’on invitait les initiés à donner leur foi. C’était lui qui pouvait accomplir leurs espérances ; lui seul qui pouvait les sauver, comme il avait sauvé la Magdeleine et le larron.

 

Il paraît même que, dans quelques provinces ou dans quelques réceptions, on allait beaucoup plus loin dans l’imitation de cette hérésie figurée.

 

D’après de nombreuses dépositions, l’objet de ce culte secret était varié : c’était tantôt une idole offrant une tête barbue, tantôt une autre offrant une tête sans barbe ou une tête de femme, ou deux têtes ou trois têtes.

 

Cela, disons-nous, allait plus loin que l’adoration de Dieu le Père, vénéré seul et à l’exclusion du Fils. Mais quel sens, ce culte — s’il faut l’admettre d’après tant de dépositions et en dépit de toutes les apologies les mieux faites et les plus désirables — quel sens le culte de ces objets pouvait-il avoir ?

 

Je ne prétends pas donner d’explication qui réponde à tout et force les convictions de tous.

Mais j’en demande à l’histoire du temps, et je trouve que les Pauliciens représentaient le second fils de Dieu, Jésus — Christ, sous les traits d’un homme de l’âge mûr, et qu’ils peignaient sous ceux d’un jeune homme le Saint-Esprit, que dans les sectes gnostiques on appelait la Pneumo-femme.

 

La tête sans barbe, et la tête de femme trouvée chez les Templiers et que l’on crut être une des onze mille vierges, s’expliqueraient-elles, par hasard, d’une manière naturelle par tes simples rapprochements ?

 

Je m’objecte bien au sujet des idoles ou de ce qu’on nomme ainsi, les dépositions relatives à l’apparition d’un chat au milieu des Templiers assemblés en chapitre. Ces dépositions sur le chat ne pouvant être fondées, dit-on, celles qui sont relatives à l’image ne sauraient l’être davantage.

 

Je crois toutefois que cette argumentation pêche. D’abord on conçoit que d’une tête barbue et chevelue d’un aspect très — saisissant, on ait fait cet animal qui a passé longtemps dans la symbolique du peuple pour être une des métamorphoses de Satan  Je comprendrais donc que les dépositions relatives à l’apparition de cet animal fussent dénuées de fondement, tandis que celles qui se rapportent à l’idole ne le seraient pas. Je remarque ensuite, entre les unes et les autres, de grandes différences: celles sur l’idole sont très précises, très nombreuses, et de toutes les époques ; celles sur le chat sont très vagues, très rares et très restrictives, puisqu’il ne s’agit plus de ces apparitions après une certaine période de temps ; J’ajouterai, d’ailleurs, que des emblèmes vivants ont figuré plus d’une fois dans les réunions secrètes des sectes du moyen âge ; qu’on parle souvent de chiens et de crapauds qui se seraient montrés dans ces assemblées, et que, si ces récits doivent être examinés avec une défiance extrême, ils ne doivent pas toutefois être rejetés légèrement. En effet, si l’on rejetait, au sujet de certains Gnostiques, la présence de serpents à leurs cérémonies secrètes, on se heurterait contre les témoignages formels des historiens qui ont vu de ces serpents, et les ont fait tuer.

 

Je me fais une autre objection. À la supposition que l’image barbue représentait Dieu le Père, et était le symbole d’un Monothéisme imité des Musulmans, semble s’opposer le nom de Baphomet [Mahomet], qui est donné quelquefois à l’idole.

 

En effet, si cette image fut celle du faux prophète, elle nous jette dans un tout autre ordre d’idées. Mais évidemment ce n’est pas le prophète qu’on représentait ou qu’on adorait ainsi. Les Mahométans eux-mêmes n’adoraient pas le fondateur de leur religion ; ils le traitaient d’envoyé de Dieu, mais ne l’invoquaient pas. Ainsi, dans le langage des Templiers, le nom de Baffomet donné à l’idole ne peut pas avoir signifié, image de Mahomet ; il n’a pu signifier que ceci, image du Dieu professé par Mahomet. C’est ainsi que Raimond d’Agiles emploie le mot de Baffamuria pour désigner, non pas une mosquée où était adoré Mahomet, mais une mosquée où l’on adorait le Dieu de Mahomet.

 

Le même historien dit dans un sens plus spécial encore : In eeclesiis autem magnis Baffamurias habebant.[24]

 

Ce qui fait de cette argumentation, non pas une démonstration, mais une explication complète, c’est le mot d’Allah, qu’on faisait prononcer à ceux auxquels on recommandait l’adoration. C’était donc Dieu, ce n’était pas Mahomet que représentait cette image empruntée aux Pauliciens ou à d’autres sectes chrétiennes mêlées aux Mahométans.

 

Enfin, comme s’il ne devait pas rester de doutes à cet égard, l’un des Templiers entendus à Florence, où le fisc et la politique ne dictaient pas les dépositions, affirme expressément qu’en lui montrant le symbole en question, on lui dit : Ecce Deus vester, voilà votre Dieu.

 

Il ajoute ces mots, et rester Mahomet, qui n’offrent pas de sens. C’est qu’il a mal entendu ou qu’on lui a mal dit. Ce qu’on avait dû lui dire, c’était évidemment les mots: Ecce Deus vester, et Deus Mahometi.[25]

 

Ou bien, serait-il plus raisonnable de rejeter cette déposition que de la rétablir ?

 

Je conclus, et je dis, qu’abstraction faite des mœurs de l’Ordre que j’ai laissées en dehors de ces recherches, pour ne pas les étendre au-delà des proportions que permet ce livre, mais qui trouveraient peut-être leur explication la plus naturelle dans des rapprochements autorisés avec celles des Pauliciens et celles de plusieurs partis gnostiques, la doctrine secrète de ceux des Templiers qui étaient initiés complètement, se résumerait ainsi :

 

1° Monothéisme ou croyance en un seul Dieu, conformément au Mahométisme, qui taxait d’idolâtrie la théologie chrétienne ou la doctrine de la Trinité ;

 

2° Rejet de la divinité de Jésus-Christ et de l’œuvre de la Rédemption, conformément à la doctrine des sectes contemporaines issues du Gnosticisme ;

 

3° Rejet du dogme de la Transsubstantiation, comme conséquence de l’opinion précédente ;

 

4° Antipathie pour le sacerdoce de l’Église et quelques-unes de ses pratiques.

 

Je suis loin de croire qu’aucune de ces inductions soit désormais invariablement acceptée, et que j’aie pu les justifier suffisamment dans un chapitre si peu étendu ; mais je crois néanmoins que tout ce grand débat, toutes ces dépositions si nombreuses, si monstrueuses et si contradictoires, recevraient un jour nouveau d’un examen dirigé sous les points de vue que j’y viens d’appliquer.

 

En général, il ne faut plus se flatter de résoudre toutes les difficultés qui se présentent et de faire tomber toutes les objections que fera naître cette immense question. Le procès des Templiers aura toujours de commun avec tous les grands procès inscrits dans l’histoire, d’être débattu selon deux systèmes extrêmes et beaucoup de systèmes intermédiaires.

 

Quant aux objections morales, il en est deux qu’on ne fera jamais tomber entièrement.

 

Comment, si l’Ordre ne fut pas coupable, expliquer la conduite d’un pontife doux et humain, pieux et honnête, qui en prononça la dissolution, et le flétrit, comme il fait .dans la bulle de suppression ?

 

Si l’Ordre fut coupable, comment expliquer son héroïque constance dans la défense de la cause chrétienne contre ces Musulmans dont quelques-uns de ses chefs admettaient le dogme fondamental, le Monothéisme ?

 

On peut affaiblir la première de ces objections, en représentant Clément V comme dominé par le roi de France.

 

On peut affaiblir la seconde, en faisant considérer que la guerre contre les infidèles était la mission et l’existence de l’Ordre, la source de sa puissance et de sa richesse ; que d’ailleurs peu de ses membres étaient initiés à ses opinions hérétiques ; que, s’il y en eut un certain nombre qui poussèrent l’amour du monothéisme mahométan jusqu’à l’embrasser ouvertement en passant à l’ennemi, l’immense majorité pour laquelle on se bornait à un acte de reniement taxé au besoin de truffa, suivait naturellement avec plus ou moins de régularité et de ferveur les croyances et les pratiques dans lesquelles elle était élevée.

 

Mais quelle est la critique qui osera se dire complètement satisfaite de rune ou de l’autre de ces explications ?

 

Dans tous les cas le procès des Templiers est donc à revoir encore et sous des points de vue nouveaux.

 

En effet, le système de l’apologie absolue et celui de l’accusation générale ne sont que deux extrêmes, réduits l’un et l’autre, pour se soutenir, à rejeter un ensemble de dépositions qui ne peuvent être l’effet de la violence ou de la peur.

 

Pour nous-mêmes cette question se reproduira d’ailleurs tout entière dans l’examen des Monuments du Gnosticisme ; et je pense qu’elle se présentera plus pure, les textes ayant dès à présent, sinon fourni la preuve, du moins autorisé l’induction, que l’Ordre, dans la personne des initiés, professait réellement des doctrines contraires à celles du Christianisme pur.

 

Ici je ne poursuivrai pas plus loin les derniers vestiges du Gnosticisme ; je ne me décide pas, avec d’autres, à en retrouver jusque dans Jacques Boehme, M. de Schelling et Hegel. Ce n’est qu’en abusant des mots qu’on a pu confondre ainsi les doctrines des premiers siècles de notre ère avec celles des derniers. Qu’il me suffise d’avoir suivi avec quelque détail l’enseignement des Gnostiques dans celui des docteurs dissidents du moyen âge, où il était à peine entrevu jusqu’ici.

 

De nouvelles découvertes dans les dépôts de nos manuscrits nous conduiront peut-être un jour à quelques chapitres de plus sur l’histoire de la Gnose

 

Source : esoblog.net

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Martinès de Pasqually par Papus

18 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #histoire de la FM

Compte-rendu par F. C. Barlet

 

Parlons d’abord de la vie et de l’œuvre Martines de Pasqually, le maître mystérieux de Saint Martin. Elle n’intéresse pas seulement les nombreux martinistes que nous comptons parmi nos amis, elle s’adresse aussi bien à tous ceux qui veulent se faire une idée précise de la portée et de la pratique de l’Occultisme Avec ces lettres tous intimes d’un si grand maître, nous sommes introduits, à sa suite, à l’intérieur des loges si fermées que les meilleurs chercheurs n’en avaient pu pénétrer complètement le mystère.

Nul n’était mieux désigné que notre maître Papus pour recevoir le soin de recueillir et de mettre au jour ces précieux documents. C’est par le Martinisme qu’il a débuté dans ses études ésotériques; c’est du Martinisme qu’il a reçu cette ardeur de propagande intelligente autant qu’habile qui a si profondément remué le public. Le Martinisme lui doit un nombre de disciples assez grand pour qu’il ait pu les rassembler en une large association répandue fort loin.

Il nous démontre parfaitement du reste l’authenticité de ces pièces fidèlement préservées pendant un siècle; il les a classées aussi et interprétées avec une clarté particulièrement appréciable en ces mystères; il n’y a donc guère à ajouter à des commentaire si complets et si méthodiques. Cependant ces lettres sont tellement suggestives qu’il ne peut être inutile d’insister sur leurs déductions principales.

La plupart de nos lecteurs savent la richesse des symboles martinistes, si primitifs cependant : beaucoup d’entre eux ont poussé bien loin déjà les développement des principes supérieurs qu’ils représentent. Mais combien sait avec précision à quelle doctrine ils aboutissent, jusqu’à quelle pratique ils conduisent, quel rôle social le Martinisme a pu remplir? Ces lettres de Martines nous l’apprennent et nous fournissent sur ces trois questions de très hauts enseignements.

Le caractère des pratiques qui y sont révélées est peut-être ce qu’il y a de plus remarquable : Deux voies parallèles, opposées, conduisent, on le sait, au maniement des forces invisibles : l’une tout de passivité, l’Illuminisme mystique; l’autre toute d’activité, le Magisme.

La première, indiquée par l’Imitations de Jésus Christ, enseignée par saint François de Sales, par saint Bonaventure, par sainte Thérèse, et une foule d’autres auteurs catholiques, ou encore par les yoguis de l’inde de l’Inde (représentés pour nous par la Lumière sur le sentier), comprend trois étapes principales : la Vie purgative, la Vie illuminative et la Vie unitive.

Dans la première il faut anéantir toute passion terrestre : «Tue l’ambition, tue le désir de vivre, tue le désir de la sensation», dit la Lumière sur le sentier : il faut ensuite éteindre ses propres facultés et, au prix de mille angoisses, faire ne soi un vide complet où les influences supérieures puissent descendre sans aucun mélanges; «prépare-toi à recevoir le pèlerin; cherche le guerrier et laisse-le combattre en toi», dit-on au disciple. Il doit faire en son âme la nuit obscure afin que rien de terrestre ne ternisse «la lumière divine» qui viendra l’illuminer; il doit faire l’absolu silence pour qu’aucun écho d’en bas ne trouble «la voix d’en haut», «le chant de vie» qui doit se faire entendre au loin.

Après les longs et pénibles travaux de cette seconde période, la lumière jaillit enfin, l’incompréhensible fusion commence; «la fleur qui a grandi dans l’orage s’épanouit en silence aux rayons du soleil divin»; la divine harmonie retentit admirable; un ravissement céleste récompense amplement les souffrances du néophyte, et en même temps la Puissance divine à qui son âme a fait place vient opérer par lui avec une facilité croissante les prodiges de la clairvoyance, de la guérison, de la prophétie sacrée. C’est la voie d’amour, où s’exercent les facultés féminines.

L’autre, à l’inverse, exige du néophyte, avec la même pureté de cœur préliminaire, l’exercice incessant d’une volonté qui doit se faire intrépide et se doubler d’intelligence et de prudence : «Savoir, vouloir, oser, se taire» est ici la devise du disciple. Il est appelé à dompter par sa propre énergie les forces inconscientes de la nature, à conjurer les êtres invisibles, à les contraindre d’opérer pour lui, quand il le souhaite, les prodiges magiques : talismans, guérisons ou révélations même. Tout le monde connaît ces opérations que Papus nous a détaillées dans son Traité de Magie pratique en leurs triples degrés d’aimantation, de concentration et d’évocation, ou opération capitale.

C’est la voie de la Volonté où s’exercent les facultés masculines ; c’est celle que les anciens nommaient la magia innuturalis.

Deux mots, correspondant à leur opération principale, caractérisent nettement ces deux œuvres occultes :

La première invoque l’Esprit, la seconde l’évoque.

Elles ne sont pas les seules : il en est une troisième, moins connue, moins exclusive aussi, moins extrême, qui joint la puissance de la volonté magique à l’humble piété du mysticisme, mais en les appliquant à des objets différents. Sans abandonner l’exercice de sa propre initiative, l’initié y appelle à son secours la puissance divine dont il désire se faire l’agent actif, Il invoque le divin; il évoque quand il le faut l’humain et l’infra-humain.

Cette troisième forme de l’Occultisme, qui est la plus pure, la plus puissante, mais la plus difficile aussi, est celle de la Théurgie.

C’est elle que définit comme voici le remarquable initié qui a écrit Art Magique.

Évoquer, vocare-ex; appeler l’esprit hors de son séjour, le contraindre à une comparution extérieure, Objective.

«Les fonctions principales des prêtres anciens étaient de trois sortes : Trouver le point de contact ou d’union entre l’homme et les êtres qui lui sont supérieurs : «Découvrir les lois constitutives de l’être humain et lui apprendre à adapter ses actions à la volonté de ces êtres supérieurs; «Invoquer ou solliciter leur aide pour l’accomplissement de la mission terrestre de l’homme.»

Pour cette dernière fonction la Théurgie a recours aux élans du mysticisme et développe toutes les facultés occultes qu’il comporte. Le théurge collabore ensuite avec les puissances supérieures par la projection de sa propre volonté soit sur les éléments de la nature physique, soit sur les esprits inférieurs, soit sur ses semblables et à toute distance : la suggestion, la lecture dans la pensée, l’ubiquité même sont à sa disposition s’il le faut.

Apollonius de Tyane nous décrit dans le Nuctaméron les difficiles degrés de cette énorme initiation; c’est celle des Mages antiques, des Égyptiens dont Moïse est le plus illustre disciple; c’est encore l’initiation des alchimistes et des Rose Croix du moyen âge; c’est celle à laquelle se rapporte Martines, disciple de Boehm, bien qu’il ne la poursuivre pas dans toute son étendue.

Nous le voyons, en effet, par ses lettres, enseigner une certaine magie cérémonielle facile à reconnaître bien qu’elle n’y soit qu’indiquée. Le rituel s’en accomplit la nuit, en période lunaire convenable, principalement aux équinoxes, mais il est fort simple et exclusivement protecteur : ni épée ni bâton, aucune arme offensive, un simple cercle éclairé de quelques bougies, renforcé d’un triangle et de trois ou quatre mots puissants. Dans ce cercle, l’initié, convenablement orienté, au lieu d’évoquer debout, impératif, énergique, comme le Magicien, se prosterne humblement pour invoquer. (C’est la seule expression que les lettres nous répètent avec insistance.) Il attend alors avec patience la vision qui commencera par de rapides éclairs et finira par une apparition complète. Willermoz attendit plus de vingt ans avant d’y réussir, mais les documents montrent que le succès était fréquent dans l’école.

Ce rituel s’accompagnait du reste des pratiques catholiques les plus exactes.

Le but poursuivi dans ces «communications» était simplement un enseignement théorique, une doctrine qui était répandue ensuite par les martinistes dans les loges maçonniques en vue d’une influence sociale.

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Cette doctrine ne ressort pas complètement des quelques passages que Papus a eu soin de rassembler en un chapitre spécial : il nous la développera sans doute dans l’ouvrage qu’il nous promet sur Willermoz ; en attendant, il la résume très nettement en quelques mots. C’est de l’homme tout particulièrement qu’elle s’occupe, et, plus spécialement encore, de sa chute et de sa «réintégration».

Parmi les Anges créés tout d’abord, que Martines nomme «les Esprits premiers libres», quelques-uns ayant prévariqué par orgueil, l’Univers physique fut formé pour les «contenir en privation», puis l’Homme fut créé à son tour et placé dans la même enceinte avec mission de régénérer les anges déchus. Mais, s’étant au contraire laissé corrompre par eux, par imprudence et présomption, il tomba à son tour dans son état actuel de matérialité.

Il lui est permis de se «réintégrer» en identifiant à nouveau sa volonté à celle de Dieu, et, alors, la Nature entière déchue avec les anges rebelles sera réintégrée avec lui; mais il lui faut pour cela l’assistance des Anges restés purs, et il lui est permis d’entrer avec eux en communication.

Saint Martin nous apprend en outre que la réintégration se fait par trois moyens successifs : l’effusion du sang (guerres et sacrifices), la douleur et l’amour; à ces trois moyens correspondent trois âges principaux de l’humanité dont le dernier a commencé avec Jésus Christ que Saint Martin nomme «le Réparateur».

Cette doctrine de la Chute, que le philosophe Baader (de 1797 à 1832) a spécialement développée et soutenue était issue de celle de Boehm dont cet auteur était disciple comme Martines. Toutefois, il faudra remarquer, parmi les lettres que Papus nous révèle, celle où Saint Martin distingue clairement le grand maître Boehm de ses disciples. Les théories de ces derniers sont moins universelles et moins exclusivement mystiques, «plutôt spirituelles que divines». Elles s’attachent au progrès de l’humanité avec le secours des messagers divins; Boehm songe plutôt à la réintégration directe au sein de la Divinité.

Cette remarque nous donne le caractère du grand mouvement martiniste. Ce n’était pas tout à fait une école d’Illuminisme, car l’illuminisme est purement mystique; c’était une tentative d’application sociale avec diffusion prudente par les loges, c’est-à-dire un effort très remarquable de restitution d’un collège ésotérique pour l’initiation la plus pure et la plus synthétique et en vue d’une régénération sociale.

Cet effort a-t-il réussi, comme le pouvaient faire espérer les premiers succès et la haute valeur des disciples qui s’y étaient consacrés? – Nullement!
Dans cet excellent chapitre sur les sociétés secrètes qui sont comme l’âme de ce livre substantiel, Papus nous montre avec sa netteté de vue et d’exposition ordinaires ce qu’il est advenu du Martinisme; nous allons voir pourquoi.

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La FM moderne, née en Angleterre, ne tarda pas, nous dit-il à se partager en deux tronçons rivaux : l’un, la Grande Loge anglaise de France, à tendances pratiques (vengeance des Templiers); l’autre, celle du Rite écossais, plus philosophique, issue de l’Illuminisme, aboutissant au Conseil des Empereurs d’Orient et d’Occident (la reconstruction du Temple, les traditions des thérapeutes et la Rose Croix).

C’est à ce second groupe que se rattachent les loges martinistes. Puis la scission s’accélère; de misérables scandales accentuent le caractère sectaire des loges françaises qui aboutissent par l’intrigue à la fondation du Grand Orient. Le Rite écossais, en partie déchu lui-même, fusionne à son tour avec ce Grand Orient en lui fournissant ses grandes mystiques supérieurs, tandis que les loges martinistes isolées s’endorment petit à petit.

Puis la Franc Maçonnerie abandonnée depuis longtemps déjà des supérieurs inconnus (S.I.) va, à travers les désordres sanglants de 1793, après avoir porté et maintenu quelques temps la bourgeoisie au pouvoir, tomber dans cet état de matérialisme dégénérescent où nous la voyons aujourd’hui.

D’où vient donc cet échec? Il faut l’attribuer au caractère trop restreint encore de l’Initiation martiniste : sa Théurgie manquait trop des pratiques volontaires; restée trop près de l’Illuminisme elle n’avait pas assez développé chez ses disciples ces facultés actives du magisme qui donnent la puissance réelle sur le monde terrestre ou inférieur.

L’adaptation par Martines de l’occultisme à l’accomplissement terrestre, n’étant pas complète, ne pouvait satisfaire les esprits pratiques, ou forger assez fortement tous les anneaux de la chaîne hiérarchique qui relie les moindres disciples aux plus initiés; la rupture était inévitable. Le mystère qui n’avait sa raison d’être que dans les grades supérieurs, ou dans ceux qui auraient dû y conduire sans discontinuité, fut conservé partout après la scission; mais il ne pouvais plus être alors qu’une forme de la conspiration politique, au lieu d’être la condition de la régénération sociale : agent de la révolution, non d’évolution : telles furent les créations des ventes et des carbonari qui achevèrent la décadence.

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Sachons apprécier le très haut enseignement que nous donne ici l’histoire sur le rôle véritable de l’occultisme et la mission de ses initiés. Ceux-ci ne doivent négliger aucune branche de science divine, aucun des deux pôles de sa pratique, s’ils veulent être en état d’accomplir le grand œuvre du Solve et coagula dont Moïse et le Christ nous ont laissé des modèles si sublimes.

Et comme aucun de nous n’est capable, sans doute, d’un travail aussi vaste, comme en notre faiblesse de néophytes nous sommes obligés de spécialiser nos études mêmes, nous ne pourrons méditer les appuis supérieurs que nous cherchons encore qu’en unissant en une fraternité cordiale et sincère tous nos efforts divers vers le Bien et la Science.

Ce fut la pensée première du groupe ésotérique : c’est aussi fort heureusement celle qui se formule parmi nous tous de plus en plus en ce moment par des projets d’union multipliés. Reconnaissons bien que, si les rivalités des premiers temps se sont montrées trop ardentes, ce n’était que par excès de zèle et de conviction; hâtons-nous maintenant de nous rassembler en unité où toutes les dispositions individuelles trouveront un libre exercice avec un but commun : la conquête de l’invisible supérieur pour le perfectionnement terrestre. Une fois l’union faite, la hiérarchie s’établira bientôt pour effacer les personnalités au profit exclusif du Grand Œuvre.

Voilà la première leçon que nous donnent les lettres de martines ainsi éclairées par Papus.

La seconde est relative à l’action sociale.

C’est encore un devoir pressant pour l’occultiste que celui d’adapter la Science des Principes à tous les besoins sociaux de son temps, parce que ces besoins se modifient avec la marche de l’évolution. Ce n’est pas assez qu’il tente de perfectionner, en même temps que la sienne, quelques âmes particulièrement disposées aux efforts suprêmes, il faut encore qu’il puise dans l’ésotérisme les formules pratiques et simples adaptées aux justes instinct, aux désirs légitimes de la foule, ou celles qui doivent ennoblir ces désirs eux-mêmes. C’est encore une tâche où l’école Martiniste semble s’être montrée insuffisante, si l’on en juge par l’oeuvre du plus célèbre et de ses initiés, Saint Martin, ou par les sombres conceptions de son disciple Joseph de Maistre; Nous avons aujourd’hui un grand maître en cette œuvre d’adaptation sociale; tout le monde à nommé Saint Yves, l’éminent disciple qui a su réserver si complètement, selon la tradition occidentale, les principes orientaux ou païens de son maître, avant lui presque ignoré, Fabre d’Olivet. C’est en cette école que nous trouverons nos modèles pour compléter ceux du Martinisme.

Bien d’autres questions encore, fort imposantes, surgissent à la lecture de ces curieuses lettres, mais il faut se borner à celle qui viennent d’être effleurées, et laisser au lecteur le charme de résoudre les autres. Les réflexions que nous venons de soulever avaient surtout pour but de préciser quelque peu l’entraînement de l’initiation occultiste.

C’est par là que le livre attrayant de Papus se rattache à celui dont nous avons encore à parler.

Source : Esoblog.net

 

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Essai sur le Christianisme Primitif

17 Novembre 2010 , Rédigé par Thomas Dalet Publié dans #spiritualité

L’Histoire du Christianisme va se raccrocher aux « Actes des Apôtres » souvent remaniés, faut-il le dire, ils invitent à suivre l’expansion du christianisme qui est avant tout « œuvre de l’Esprit ». Malheureusement ces Actes ne recouvrent qu’une partie des premiers balbutiements de l’Histoire du Christianisme Primitif. Les divers autres documents qui ont fini par être tenus pour vrais sont très souvent, étayés de suppositions, ou trop tardifs, et sont plus ou moins enjolivés! Il faut attendre 1873 (!) pour qu’on découvre dans une bibliothèque de Constantinople un livre, un petit livre titré : « Didachè », ou « Doctrine des 12 Apôtres », sans nom d’auteur, probablement ayant vécu à la charnière du 1er et du IIe siècle. Le document émane d’une communauté juive convertie au christianisme. Il y est question de la morale chrétienne, du Baptême, de la hiérarchie intercommunautaire et de vie sociale en général. L’auteur insiste sur la charité, l’hospitalité et le secours mutuel qui doivent être pratiqués. Il écrit que l’unité, la sainteté, l’universalité doivent caractériser l’Eglise et que le symbole de cette unité est « le pain rompu ».

 

Alinéa en forme de doute ! Aujourd’hui, là, de nos jours, les athées ultra rationalistes nient la personnalité du Christ. Au crédit de leurs dires, l’histoire de Jésus n’est consignée ni dans les actes officiels ni dans les annales de l’empire romain. Les Evangiles relatent des évènements qui par leur côté spectaculaire devraient se retrouver, dans les chroniques de l’époque où ils se situent, il n’en est rien, par exemple: le massacre des nouveaux nés sous Erode, l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem, le ciel qui s’assombrit et le rideau du Temple qui se déchire lorsqu’il meurt sur la croix, les flammes qui descendent sur les apôtres, la foule qui « parle en langue » lors de la Pentecôte etc. Rien de cela! Dans ce climat de remise en question, une étrange déclaration, en 1955, le Pape Pie XII devant un Congrès d’historiens déclare que la question de l’existence de Jésus, pour les catholiques, relève de la foi et non de la science, voilà qui peut laisser perplexe ! Il est avancé qu’il ne serait simplement et naturellement que le fils d’un homme et d’une femme, sans intervention de Dieu, se sera l’opinion d’Arius, né en 256, 270, il soutiendra que Jésus était une simple créature tirée du néant n’ayant reçu le privilège d’être le Fils de Dieu que par adoption. Arius fut tout naturellement anathémisé, on pense qu’il mourut empoisonné en 336. Cette théorie eût de si nombreux partisans que « l’Arianisme » faillit de peu l’emporter sur le christianisme ! Une autre hypothèse avancée, c’est celle selon laquelle Jésus serait devenu l’incarnation du Christ, Fils de Dieu qu’au moment de son baptême dans le Jourdain... pour une durée de trois ans. Le Christ est alors le Fils de Dieu, partie intégrante et indissoluble de la Sainte Trinité! Plusieurs éminentes personnalités affirment que les renseignements du Nouveau Testament à propos de la mort et de la résurrection de Jésus. sont tout bonnement des copies d’enseignements venant de ce qu’on a appelé les « religions à mystères ». Il est à noter que le Baptême n’est pas une innovation chrétienne, les disciples se le sont appropriés, en ont fait un geste d’entrée dans la communauté, ils l’ont enrichi par le mystère pascal. Au 1er siècle plusieurs de ces religions à « Mystères » tentaient de s’imposer, elles apparaissaient, disparaissaient, se transformaient, elles tentaient leur chance ! Chacune d’elles étaient construites autour d’un mythe, elles avaient toutes en commun, Mort et Résurrection. Retour à nos sources référents : les « Actes des Apôtres », oeuvre de Luc le compagnon de Paul.

 

Nouvelle tentative pour trouver le ou les fondateurs de l’Eglise Primitive !

 

Les « Actes des Apôtres » nous présentent comment l’Eglise primitive a été fondée : d’une manière surnaturelle par l’effusion du Saint Esprit. Dans la relation de sa première prédication, « remplit du Saint Esprit » fondateur, Pierre annonce de la part de Dieu à ceux qui veulent devenir croyants, faire partie de cette Eglise la nécessité d’une repentance, d’une conversion, d’un baptême biblique par immersion dans l’eau, donné, au nom du Père, du Fils et de l’Esprit. Ce baptême doit être accompagné d’une imposition des mains, d’une onction d’huile consacrée et de la remise d’un vêtement blanc. « Dieu seul sauve et ajoute à son Eglise, par le Saint Esprit, ceux qui deviennent croyants ». (Actes 2.47). « Et ceux là devenaient des membres d’un seul corps (1 Cor. 12.13) « Ils étaient munis des dons de l’Esprit ». (Cor. 12.7-11)

 

Ce qui se colporte sur ce Jésus de Nazareth, Fils de Dieu et Sauveur des hommes n’est pas sans provoquer des remous, des railleries dans une société où domine une culture à la fois raisonneuse et syncrétiste. Des intellectuels comme Cerce dénoncent même le péril que représentent ces fables qui circulent, pour l’ordre public. Autour de Jacques, se regroupent assez nombreux ceux qui veulent rester attachés aux observances juives, en particulier à la circoncision, c’est ce qu’on a appelé le « parti des hébreux » parti soutenu par les Pharisiens. Antioche la libérale se voit mettre au pilori : « En confondant le peuple élu d’Israël dans la tourbe de toute provenance, qui va forcément envahir l’Eglise, les novateurs d’Antioche tournent le dos aux prérogatives défendues par les membres de la communauté mère de Jérusalem », ils y a abandon de leur part du particularisme juif. « Dès lors, coupées des eaux vivantes du grand fleuve chrétien, s’abreuvant bientôt à des sources maléfiques, les communautés demeurées obstinément judéo-chrétiennes furent condamnées à disparaître dans les sables de l’Histoire ».

 

L’importance de Jérusalem dans l’émergence du christianisme est évidente, c’est la ville centralisatrice où se décident les conditions d’accueil des païens dans la communauté. Tout part et rayonne de Jérusalem. Dans la tradition d’Israël, Jérusalem est présentée d’ailleurs comme le lieu vers lequel monteront les nations aux temps eschatologiques

 

Qui sont les Apôtres, leur rôle ?! On trouve le mot « Apôtre » dans la Bible grecque des Septante où il a le sens d’« envoyé plénipotentiaire », il désigne les témoins de la résurrection de Jésus ; on retrouve le mot dans l’Evangile de Matthieu (19.28) où là il désigne symboliquement le peuple de la fin des Temps. Paul fera usage de ce titre quand il sera introduit auprès des Apôtres par Barnabé.

 

La « Bonne Nouvelle », la promesse d’un Royaume de Dieu se répand comme le feu sur herbe sèche, cette « Bonne Nouvelle » désigne un but à poursuivre, un idéal à promouvoir, désigne un bienfait suprême où se résume le don de Dieu ; (Matt.IV,17, VI,10,33). Quels sont les facteurs qui ont favorisé amplement l’expansion du christianisme : sa vocation universelle et œcuménique, la clarté de sa doctrine monothéiste ; l’organisation rigoureuse de ses communautés; une propagande habile, et puis le fait que cette religion bien qu’orientale ait été très ouverte, tout cela attira; une doctrine sociale hardie la rendit très populaire chez les humbles, les démunis. Les « Actes » parlent d’une mise en commun par les « frères », de leurs biens, l’argent était équitablement réparti, un service aux indigents existait. Cette façon de vivre rappelle fortement la communauté de Qumram qui bien que judaïque était en rupture totale avec le judaïsme officiel jugé impur. Juste un mot : le monastère de Qumram se préparait activement à vivre la fin d’un monde corrompu. Jésus fut très certainement admis au noviciat de la secte lequel durait deux ou trois ans. La communauté Esséniennes pratiquaient un culte spirituel, où il y avait le partage du pain, la charité et la solidarité étaient un devoir, les sacrifices sanglants y étaient formellement exclus, contrairement aux hébreux qui se livraient encore à la coutume du sacrifice de la brebis. Pour Luc le partage des biens matériels était un signe d’une vie chrétienne authentique, « les Biens de la Terre sont à la disposition de tous ».

 

Une colère de regret :

Le Christianisme Primitif s’inscrivit comme une religion des pauvres, de la main tendue. Hélas « ce beau Christianisme » deviendra avec le temps passant une puissance religieuse intolérante, une puissance financière sans partage, une puissance politique impliquée dans les rouages les plus corrompus de l’Histoire avec en toile de fond ses fastes et ses crimes! Cette mise en commun des richesses prônée par les premiers chrétiens a été reprise au XIXème siècle avec les phalanstères ! Engels trace d’ailleurs un parallèle entre la situation de ces premières communautés chrétiennes et celles des communistes de la Première Internationale.

 

Petites et grandes nouvelles.

 

Plusieurs sectes à caractère ésotérique, d’inspiration tout à fait, authentiquement chrétiennes émergent dans la confusion au premier siècle et ont pour Maître secret un certain Apollonius de Tyane, on s’est même demandé s’il n’était pas le Christ lui-même ! Les miracles qu’il accomplissait le désignaient, sa vie exemplaire, son enseignement religieux, à la fois populaire et élevé firent une impression profonde sur les foules, alors, confusion sur les personnages ? Il est d’ailleurs tout à fait impensable que les disciples ne l’aient pas rencontré, il enseignait que l’on honore Dieu par la pureté du cœur. On ne peut passer sous silence un autre personnage, contemporain de Jésus, il s’agit de Simon le Magicien dit aussi Simon le Mage, personnage hors du commun, taxé par les Judéo-chrétiens d’hérétique redoutable, il était originaire de Samarie. Souvenons-nous que les Samaritains étaient considérés par les Juifs comme racialement impurs et schismatiques. Il n’hésite pas à se présenter comme la grande Puissance divine en personne, il n’est pas son envoyé ou son prophète, il EST. Le diacre Philippe le rencontre à Samarie, où « il exerçait la magie et jetait le peuple dans l’émerveillement ». Simon est frappé des prodiges accomplis par les disciples de Jésus, et il jure, lance le défi de ressusciter lui aussi si on l’enterre. Il sollicite et reçoit le baptême. A la suite il aurait demandé à Pierre et Jean le privilège de conférer le Saint Esprit, fut-ce en achetant ce pouvoir ! Mais où cela devient curieux c’est quand il est avancé que Simon le Magicien ne serait en fait qu’une représentation déformée de Paul…

 

Tout l’enseignement de Jésus, un Jésus gnostique est orienté vers la prise de conscience par l’homme de son identité véritable et de la confiance qu’il doit avoir dans les possibilités de réalisation de son individualité. Jean le Théologien, « le bien aimé du Seigneur » condamnera la catéchèse du rachat des péchés de l’homme par le sacrifice d’un Sauveur.

 

Les Evangiles (Bonnes Nouvelles) ne sont pas une « histoire » au sens ordinaire prêté à ce mot, ni une géographie, ni une compilation désordonnée de tout ce qu’on pouvait savoir hypothétiquement sur Jésus, se sont des textes dont tous les éléments ont été coordonnés et harmonisés au plus simple, pour des gens simples. Par exemple, dans cet esprit, à l’époque d’Irénée, Tatien (v. 120-apr 173) philosophe païen converti, dans son récit « Diatessaron » harmonise… unifie les quatre Evangiles, naturellement avec sa sensibilité ! Au cours du IIe siècle un certain nombre d’écrits vont être peu à peu rassemblés à droite à gauche pour argumenter la vie du Christ, certains seront laissés de côté parce qu’ils ne font pas à l’examen l’unanimité au sein des communautés, ou qu’ils ne reflètent pas la foi de toutes les Eglises, ces écrits porteront le nom d’« Apocryphes ». Un Evangile apocryphe, celui de Thomas, qualifié de « cinquième Evangile » insiste sur l’importance de la Connaissance, et s’attache aux seules paroles de Jésus, « le Vivant ». Cet Evangile consiste en cent paroles de Jésus. « Pour s’ouvrir à la Connaissance, les hommes doivent avoir au fond d’eux-mêmes la nostalgie de leur Être essentiel », et, avoir cette interrogation : « Qui suis-je ? ». C’est à partir, disons de la première moitié du IIe siècle, que les chrétiens vont se définir avec une certaine unanimité. Ce passage de Justin de Naplouse paraîtra peut-être un peu long, mais il est tellement inactuel qu’il a sa place !

 

« Autrefois nous prenions plaisir à la débauche, aujourd’hui la chasteté fait nos délices. Nous pratiquions la magie, aujourd’hui nous sommes consacrés au Dieu bon en non engendré. Nous étions avides d’argent, aujourd’hui nous mettons en commun ce que nous possédons, nous partageons avec quiconque est dans le besoin. Les haines, les meurtres nous opposaient les uns aux autres, les différences des mœurs ne nous permettaient pas de recevoir l’étranger dans notre maison. Aujourd’hui après la venue du Christ, nous vivons ensemble, nous prions pour nos ennemis, nous cherchons à gagner nos injustes persécuteurs, afin que ceux qui auront vécu conformément à la sublime doctrine du Christ puissent espérer les mêmes récompenses de Dieu, le Maître du monde ».

 

Concluons avec quelques passages de cette apologie sous forme d’une lettre adressée à Diognète, qui décrit la vocation et l’existence chrétiennes à une époque où la société païenne est souvent méprisante et hostile, écrit qui est à dater de 190:  

« Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les coutumes […] leur doctrine n’a pas été découverte par l’imagination ou les rêveries d’esprits inquiets ; ils ne sont pas comme tant d’autres, les champions d’une doctrine d’origine humaine. [ ] Ils passent leur vie sur la terre, mais ils sont citoyens du ciel […] Leur âme invisible est retenue prisonnière dans le corps visible » etc.

 

Une facette importante de cette Histoire Universelle : quelles places les femmes ont-elles occupées dans la société du temps de Jésus ? Les Apocryphes du « Christianisme Primitif » les valorisent, confirment bien qu’elles ont joué un rôle actif dans la vie de Jésus : Elisabeth, la prophétesse Anne, la veuve de Naïm, les femmes qui aident jésus dans son ministère, les femmes qui se lamentaient, ils soulignent l’importante présence de bien d’autres femmes… oui citons encore : Marie de Magdala, Marthe et Marie. Curieusement les Epîtres de Paul ignorent Marie, et méprisent, infériorisent d’une manière générale les femmes ; Paul est misogyne… peut-être pour cette simple raison ? Paul avait acheté une très belle femme dans un lupanar de Tyr, elle lui fit cadeau dit-on d’une maladie qui lui resta comme une écharde dans sa chair. Malgré son ressentiment les femmes vont tenir une place de premier plan dans les fondations pauliniennes. Il faut citer Priscille, Phoebé, ministre de l’Eglise de Cenchrées, Chloé, Apphia, Elodie…

 

Marc, 16, 6. 7, témoigne: « Alors que tous les disciples masculins auraient fui, trahi ou renié, les femmes auraient été présentes au pied de la Croix et auraient assisté à la mort de Jésus. C’est elles aussi qui auraient accompagné la mise au tombeau et qui, revenant le lendemain sur les lieux aurait trouvé ce tombeau vide. C’est dès lors les femmes qui auraient été les premières à recevoir l’annonce de la résurrection et à s’entendre confier la mission de porter la nouvelle aux disciples de Pierre. (Marc 16, 6.7).

 

Un coup de tonnerre ! Une découverte fortuite, capitale (?): les documents de Nag Hammadi. Ils sont écrits en copte, ils forment treize volumes sur papyrus ; cachés vers l’année 350, ils sont retrouvés en 1945. Ils seront reconstitués patiemment, étudiés, et encore étudiés, après une très longue période passée dans un coffre fort ! Ces documents, se composent de textes religieux et hermétiques, mais aussi d’écrits qui révéleraient des secrets sur le Christ, des secrets jugés hérétiques par Rome car s’écartant des dogmes et des traditions sur lesquels l’Eglise s’appuie. Ces documents qui datent en gros du 4e siècle n’ont donc rien de vraiment « primitifs », ils ont tendance à faire l’impasse sur certains traits bien humains… trop humains (?) du Christ, relatés par les Apôtres: « Jésus avait un corps humain, il a été parfois fatigué et a connu la faim, il a eu des émotions et des expériences humaines », les Apôtres Jean et Matthieu sont parfaitement clairs sur ces points. Mis à part cela ces documents apportent des renseignent précieux sur un mouvement : le gnosticisme qui intégré au Christianisme lui donne une coloration qui va faire de l’Evangile apocryphe de Thomas, laissé de côté, une pièce maîtresse du Christianisme Primitif. Tout de suite il apparaît que les Gnostiques envisageaient les choses divines comme une connaissance intérieure et secrète transmise par la Tradition et par l’Initiation. L’auteur du cinquième Evangile présente les clés retrouvées d’une Gnose, dont les racines profondes plongent en Orient.

 

« Voici les paroles secrètes que Jésus le Vivant a dites et qu’a écrites Didyme Judas Thomas le Jumeau de Jésus » logions, 13 :

 

« Jésus dit à ses disciples : 

Comparez-moi, Dîtes-moi à qui Je ressemble.  

Simon Pierre lui dit : Tu ressembles à un ange juste.  

Matthieu lui dit : Tu ressembles à un philosophe sage.  

Thomas lui dit : Maître ma bouche n’acceptera absolument pas que je te dise à qui Tu ressembles.

 Jésus dit : Je ne suis pas ton Maître, car tu as bu. Tu t’es enivré à la source bouillonnante que Moi j’ai mesurée. Et il le prit, Il se retira, Il lui dit trois mots.  

Or quand Thomas revint voir ses compagnons, Ceux-ci l’interrogèrent :

Que t’as dit Jésus ?

Si je vous disais une des paroles qu’Il m’a dites, vous prendriez des pierres,

vous les jetteriez contre moi Et le feu sortirait des pierres Et elles vous brûleraient ».

 

Tirons une racine.

 

La Gnose implique une ferveur qui diminue jusqu’à annuler la distance entre moi et l’Autre. A la limite je suis l’Autre et « si les gnostiques ont proposé du monde une image dualiste, ce n’est pas parce que leur esprit les prédisposait à voir, face à toute entité une entité contraire, mais parce que devant la présence omniprésente et angoissante du mal, il était nécessaire de lui proposer quelque chose ». Elle est fondamentalement « non duel ». Un tel raisonnement allait à l’encontre de toute la prédication apostolique !

 

 

La création de notre Monde, son origine:

 

de l’Être Suprême inconnu vient une série d’émanations ou « aéons » qui sont des êtres spirituels d’un haut niveau capables de communiquer avec l’Être Suprême. Un des aéons inférieurs, qui n’est pas en contact direct avec l’« Être Suprême », va être responsable de la Création. Même si elle n’est pas totalement mauvaise, la Création est comparable à « une sphère » d’où les humains enfermés doivent s’échapper s’ils veulent se réintégrer à Dieu. Jésus enseigne que cette « aventure » est accidentelle, l’homme pourra lui même dans son enveloppe charnelle, connaître la joie de la libération. Le seul moyen qu’il a pour échapper à cette « Création maladroite et douloureuse » c’est la « Gnose » qui amène à la connaissance parfaite du vrai Dieu. Le salut consiste à surmonter l’ignorance qui accable l’homme, il peut y parvenir par sa connaissance de son soi intime. La mission du Christ a été de venir comme émissaire du Dieu Suprême, apporter la Gnose. Pour les Gnostiques, le Christ en tant qu’Être divin n’a pas eu de corps humain, il n’est pas mort, n’est pas ressuscité. Il a soit habité temporairement un homme, Jésus, soit pris une apparence humaine, une simple illusion.

 

Troublant Evangile de Jésus Christ selon saint Marc 9, 2-10.

Troublant Evangile de Saint Thomas…

 « Six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et les emmène, eux seuls, à l’écart sur une haute montagne. Et il fut transfiguré devant eux. Ses vêtements devinrent resplendissants, d’une blancheur telle que personne sur terre ne peut obtenir une blancheur pareille. Elie leur apparut avec Moïse, et ils s’entretenaient avec Jésus… ».

 

En écrivant ces lignes des noms de personnages que je considère en charge de messages me sont venus à l’esprit : Boehm, Martines de Pasqually, Louis Claude de Saint Martin, Swedenborg ! Ces personnages furent certainement eux aussi … missionnés… à divers degrés. C’est à la suite d’une lecture que j’ai rencontré celui qui fut peut-être plus grand gnostique paléochrétien du début du IIe siècle : Basilide, un élève de Ménandre, disciple de Simon le Magicien ! Il imaginait 365 cieux habités par des intelligences de différents degrés, il prétendait que le monde avait été créé par des intelligences du dernier ordre. Le Livre alexandrin des secrets d’Enoch parlent lui des 12 étages qui séparent Dieu des hommes, dont 9 lui sont invisibles et forment le Plérome de la Divinité. En notre XXI ème siècle beaucoup de semi chrétiens (?) considèrent Jésus seulement et surtout comme un personnage historique, un illuminé qui a été déifié par la foule. La Tradition juive fait état de plusieurs cas d’enfants nés de femmes s’étant purifiées pour obtenir du Seigneur la naissance d’un enfant missionné. Musulmans et Juifs disent : « Le Messie Jésus » n’est que le fils de Marie.  

Je terminerai cette esquisse « resserrée » du Christianisme ou des Christianismes, sur cette profession de foi de Martines de Pasqually : « La chute est universelle. Tous les êtres sont tombés. Se relèveront-ils, se réconcilieront-ils avec le Créateur ? Seront-ils réintégrés dans leurs prérogatives et droits primitifs. Cette réintégration est possible, elle sera universelle. Les esprits qui actionnent et opèrent dans le surcéleste, le céleste et le terrestre, étant destinés à accomplir la manifestation temporelle de la justice et de la gloire du Créateur, ont des puissances et des opérations spirituelles temporelles bornées par leur assujettissement au temps [….] C’est pour avoir fait la volonté de Dieu que Jésus Christ, revêtu de la nature humaine, est devenu le Fils de Dieu lui-même. En imitant son exemple ou en conformant notre volonté à la volonté divine, nous entrerons comme lui dans l’union éternelle de Dieu ».  

La communauté chrétienne primitive disparue reste t’il un quelque chose de leur christianisme, l’Eglise catholique « a t’elle fait le ménage? ». D’un imbroglio d’émergences, le catholicisme l’a emporté, il a balayé nombre de croyances, de vérités qui le gênaient comme par exemple la réincarnation. Sur ce sujet Flavius Josèphe notera dans ses écrits que les Pharisiens, se réservaient la possibilité d’envisager une réincarnation. Pour cette croyance on torturera, on brûlera, Rome a pratiqué sur des siècles une sorte de remake romain ! … Oui, il reste le courant Gnostique qui fascine ceux qui s’en approchent, par la lumière qu’il leur permet de distinguer. Pour la Gnose, le Dieu de l’Ancien Testament n’est qu’un ange déchu qui n’a aucune prééminence sur les autres Puissances. Le Dieu de Lumière ne pouvant être créateur des ténèbres, se sont des puissances qui ne connaissent pas Dieu qui ont crée le Monde où nous vivons, qui le gouvernent. Les Gnostiques « chrétiens » voient, concèdent tout à fait comme un moyen valable, et, c’est là une cassure totale avec Rome, de s’ouvrir à d’autres Puissances issues des mystères, grecs, des ancestrales religions orientales, pour redonner à l’homme la pureté qui l’habitait avant Adam et Eve.

 

 « Les temps sont venus. Seigneur, j’ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.

 Je vois, je sens qu’il faut vous aimer. »

 

Verlaine

source : http://www.hermanubis.com.br/

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