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Sagesse - Force et Beauté

5 Juin 2014 , Rédigé par A/B Publié dans #Planches

Ce sont les trois qualités initiatiques que le Franc Maçon a le devoir de développer en lui, par son travail et par sa réflexion, il doit en faire le credo de son initiation et le but suprême de ses efforts de ses connaissances et de son élévation.

Je vais essayer de d’expliquer mes idées sur la question.

Les mathématiciens s’accordent pour dire qu’Euclide possédait l’Essentiel.

Mais quel était cet Essentiel.

C’était et c’est encore la science des Mathématiques et de la Géométrie, qui sont toujours associés à la Sagesse et que Bernard de Clairvaux , abbé de Cîteaux, fit étudier par les moines bâtisseurs que ceux-ci nommèrent le « Trait » et adaptèrent à l’architecture religieuse dont les ouvriers du bâtiment tirèrent un enseignement qu’ils transformèrent en science dans l’art de concevoir et bâtir des édifices et qui engendrèrent le Compagnonnage avec ses règles strictes de connaissance et de secret, et dont nous pouvons dire que la Franc Maçonnerie est issue et dans laquelle on vénère, peut-être plus qu’ailleurs, la Sagesse qui est vertu, savoir, prudence, don de l’esprit et science politique.

C’est sur la colonne du nord, où il est installé après son initiation, que le nouvel apprenti prend contact avec la sagesse, celle qui lui a été imposée par l’obligation de silence; ce silence qui lui permet d’écouter, et non d’entendre, et ensuite de réfléchir sur ce qui a été vu et entendu durant la tenue et en tirer, avec sagesse, tous les enseignements nécessaires à son cheminement, car la sagesse est une affaire de pénétration intérieure, elle ne ressemble pas à la science, l’une est profane et l’autre sacrée, elle est dans l’esprit de chacun, jeune ou vieux car il n’y a pas de limite d’âge pour acquérir ou posséder la sagesse et les vieillards n’en possèdent pas plus que les autres, même si on en a fait une croyance populaire.

Car la Sagesse nous inspire des sentiments qui doivent faire de nous des hommes capables d’apprécier, avec discernement, le monde qui nous entoure, sans préjuger de telle ou telle situation sociale, économique ou foncière pour donner ou non son amitié, son respect, son aide ou son amour à autrui. La sagesse doit être le régulateur de nos instincts et de nos élans, elle doit nous maintenir dans une juste appréciation des situations qui se présentent à nous et nous forcer à agir avec justice vis-à-vis de tous et de tout en nous évitant les impulsions préjudiciables à notre bon raisonnement. Si, malgré tout, nous cédons à une mauvaise attitude, la sagesse devra nous faire découvrir nos errements et nous obliger à reprendre le bon chemin ; il faudra, pour cela, faire appel, comme le faisaient les compagnons lors des calculs des constructions qu’ils envisageaient, a la Force, pour eux celle des matériaux utilisés et pour nous celle de notre caractère, celle que nous devons maîtriser, justement par la sagesse car l’une ne peut agir sans l’aide de l’autre ; il est impensable qu’un individu sans sagesse puisse se maîtriser et reconnaître ses erreurs.

Lors de son initiation, le néophyte est instruit d’un mot qui représente la Colonne qui lui est dévolue pour y exécuter son travail, on lui apprend que celle-ci a pour signification : « La force est en lui » ou plus simplement « En Force »

Si on lui donne ce principe en réflexion c’est qu’il doit s’en servir avec toute la sagesse dont il est capable et pour cela maîtriser ses pulsions, prendre conscience qu’il aura beaucoup à faire pour débarrasser son ego des scories qui l’imprègnent et tailler sa pierre, comme il est dit dans le rituel, pour en faire un élément digne de figurer dans le parement du Temple intérieur qu’il a commencé a édifier en demandant à être initié.

La sagesse ne s’apprend pas, elle s’acquiert « On ne reçoit pas la sagesse, il faut la découvrir soi-même, après un trajet que personne ne peut faire pour nous »écrit Marcel PROUST et les chinois disent « Le sage s’interroge sur lui-même, le sot interroge les autres »

La sagesse a toujours été un élément majeur de la connaissance, elle suppose un savoir et a pour but la connaissance, elle ne recherche pas le pouvoir elle est sa propre finalité.

Dans EXODE (31-2.3 ) Il est dit : « Vois, j’ai nommé Betsaléel, fils d’Uri, fils de Hur de la tribu de Juda, je l’ai rempli de l’esprit de Dieu, lui donnant la Sagesse (hokhmah) intelligence et savoir pour toutes sortes d’ouvrages. »

Cette sagesse c’est Dieu qui la répartit et c’est l’attribut qu’il met en œuvre pour réaliser la création de l’Univers, dans PROVERBES on retrouve cette sagesse qui se tient, dès l’origine, près du Dieu créateur ; il y est dit : « Quand il disposa les Cieux, j’étais là ; quand il affermit les fondations de la terre, j’étais à côté de lui comme un frère de lait. »

C’est en tant qu’attribut divin que la Sagesse figure dans la triade ‘’SAGESSE, FORCE et BEAUTE ‘’ ces trois piliers qui soutiennent la loge, image de l’Univers, un des trois, la Sagesse est associée à la lumière qui émane du V\M\, il est symétriquement relié à la Force, qui elle aussi émane du V\M\

Anderson nous dit une chose très importante, qui recoupe ce que je disais au début de cette planche : « Cette géométrie selon laquelle il a ordonné le monde, le GADLU l’a inscrite dans le cœur d’Adam, créé à son image » et il ajoute plus avant dans son écrit : « Nous ne faisons que nous efforcer de l’imiter, mais nous ne sommes pas arrivés à sa perfection » et j’ajoute que nous devons nous efforcer d’y arriver, mais, nous maçons, savons au moins que le sacré est en nous et que la sagesse, un de ses attributs, est donc aussi en nous, qu’il nous faudra la développer, mais que la révélation ne s’en fera pas complètement en ce monde.

C’est donc dans ce but qu’il nous faudra user de la Force, force de travail, et force de caractère, car comme la force, symbole du deuxième pilier soutien l’édifice, elle devra soutenir nos efforts pour arriver à tailler correctement et avec passion notre pierre pour en faire un objet admirable et plein de beauté qui pourra provoquer autour de nous l’admiration et le désir de nous ressembler et éventuellement de nous rejoindre pour acquérir les qualités et les vertus qui seront devenues les nôtres, cela par un travail incessant avec en tête la détermination d’atteindre un but que nous avons fixé lors de notre entrée dans le Temple.

Pour reprendre l’exemple des bâtisseurs dont nous sommes peut-être issus ; après avoir, avec sagesse, dressé leurs plans et calculé les poussées des matériaux, ils ont recherché les pierres qui présentaient les meilleures qualités et la force nécessaire pour résister aux forces contraires et à l’usure du temps, ils les ont dressées et mises en place pour qu’elles soient en accord avec ce qu’ils avaient calculé ; tout comme il nous faudra savoir, avant de nous aventurer dans une voie qui ne correspond pas à notre attente et à nos aspirations, si nous serons capables d’aller au terme de notre engagement et si la tâche n’est pas au dessus de nos forces. Car l’aboutissement et le résultat de notre travail ne sera jamais perçu de façon concrète par ceux qui nous entourent et qui nous assistent, il ne sera que l’impression que nous aurons de notre réussite ou de notre échec.

Si nous arrivons à percevoir une amélioration de notre ego, alors, et alors seulement nous pourrons penser que le travail accompli peut être apprécié pour sa force et aussi sa beauté, car le travail réalisé avec amour et conscience, même s’il n’est pas sublime, est toujours beau à regarder, c’est ce que nous cherchons à faire en travaillant sur nous même, pour comme le dit aussi le rituel, porter au dehors ce que nous avons réalisé ou reçu dans le temple et éclairer de nos lumières le monde profane où il est nécessaire de rayonner pour faire connaître et admirer la beauté de notre travail.

Les compagnons lorsqu’ils avaient terminé le gros œuvre de leurs édifices les paraient , extérieurement, de statues et de sculptures symboliques qui les rendaient agréables à regarder et qui donnaient envie de pénétrer dans le sanctuaire pour y prier et, à l’occasion, y recevoir l’instruction d’une connaissance ignorée, c’est ce qui devrait arriver au contact de chacun d’entre nous, et donner au profane qui nous côtoie, qu’il soit un familier ou un étranger le désir de nous ressembler, d’accéder à la beauté de notre rayonnement et de notre connaissance.

A la fermeture des travaux, le V\M\ , à l’extinction de la colonne Sagesse dit : Que la Paix règne sur la terre ; rejoignant ainsi l’essence même de la sagesse, car le sage est toujours en paix, avec lui-même et avec le monde ; car le sage ne sait pas, il comprend, le silence du sage n’est ni sottise ni ignorance mais refus d’éclat, il recherche et veux la paix, pour lui et pour l’univers, pour cette recherche toujours il médite.

Mes Frères, je n’ai pas fait, comme souvent, l’explication et la définition des trois symboles que je vous ai présentés, cela a été fait tant de fois, j’ai voulu donner le sens et le ressenti que j’ai de ces trois piliers qui sont devant moi à chaque tenue et que je contemple en réfléchissant à ce qu’ils peuvent représenter pour moi, Franc Maçon, qui cherche un sens à sa vie en suivant son chemin de lumière.

J’ai dit.

 Source : www.ledifice.net

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De la douleur à la souffrance initiatique-Maîtrise de l'ego

30 Mai 2014 , Rédigé par Luc Seb Publié dans #Planches

 « L’homme est un apprenti, la douleur est son maître. Nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert » (Alfred de Vigny – La nuit d’octobre)

La douleur n’est certes pas une fin en soi, mais il semble bien qu’elle fasse partie du parcours de l’homme dans la vie. La vie ressemble à un labyrinthe avec un début de parcours et une fin. À moins que la fin ne soit un début, il faut bien reconnaître à l’homme qui cherche depuis toujours la lumière, une forme d’endurance et d’opiniâtreté à vouloir lutter contre l’animal en lui. De l’animal il a conservé la douleur, de son humanisation par les sens devenus sensations puis sentiments, il a découvert la souffrance. Le franc-maçon connaît ce parcours labyrinthique par ses voyages : au contact des éléments, il a appris à redécouvrir ses sens /sensations/sentiments-émotions. S’il comprend fort bien la douleur, il s’interroge sur la nature réelle de la souffrance. Celle-ci n’aurait-elle pas un lien de cause à effet avec la perte, la privation, l’envie, l’insatisfaction, le désir inassouvi, etc. Vaincre ses passions et faire des tombeaux pour les vices. Quelle est donc cette partie de nous même que nous cherchons à contenir ? La souffrance est liée à la douleur c’est une évidence, comme l’âme est liée au corps. Mais il est aussi possible que la souffrance soit liée à la part insatisfaite de nous même en regard de ce que notre ego prétend nous faire paraître ou devenir. Se posera la question du rôle de l’ego mal contrôlé dans la naissance d’une souffrance qui nous éloigne de la liberté. Nous vous invitons à découvrir cette approche de la douleur qui très vite aboutira à l’exploration de la souffrance et du rôle de l’ego.(E.°.R.°.)

(...)  

De la douleur

Dans la constitution d’un monde humain, c’est-à-dire un monde de signification et de valeurs accessibles à l’action de l’homme, la douleur est une donnée fondatrice. Elle est sans doute l’expérience la mieux partagée, avec celle de la mort. Tout d’abord, il semble opportun de revoir quelques définitions de la douleur. La douleur est la sensation ressentie par un organisme dont le système nerveux détecte un stimulus nociceptif. Habituellement, elle correspond à un signal d’alarme de l’organisme pour signifier une remise en cause, de son intégrité physique. La douleur est une expérience sensorielle et psychologique déplaisante accompagnée de dommages réels ou potentiels. Elle peut être physique ou morale. Impression de souffrance, état pénible produit par un mal physique mais aussi une peine de l’esprit ou du cœur. Processus impliqué dans le traitement de l’information. La douleur correspondrait à la composante cognitive du processus de nociception tandis que la souffrancecorrespondrait à la composante affective. Il en existe bien d’autres. Le mot douleur dans la langue française contient une ambiguïté sémantique. Il peut signifier non seulement un état physique, mais aussi un état psychologique. On lui reconnaît des synonymes comme : mal, affliction, calvaire, chagrin, déchirement, souffrance, peine, désespoir, désolation, tristesse, épreuve, misère, détresse, tourment (grand Larousse de la langue française).

Historique de la douleur

L’histoire de la douleur s’inscrit dans les grands courants de pensées rationalistes ou mystiques qui ont divisé les civilisations au cours des siècles. Au tout début, la médecine était imprégnée de pensée magique. La douleur était vue comme une malédiction, un être maléfique, un démon, un « djinn » qui s’emparait de notre corps et le détruisait. Cela pouvait également représenter une punition, un châtiment, une expiation. Les premiers « soignants » étaient des sorciers, des magiciens, des guérisseurs de toutes sortes ou des prêtres qui servaient d’intermédiaires entre les malades et les puissances supérieures. Puis vint le temps des philosophes médecins qui refusèrent d’associer la douleur à une quelconque intervention surnaturelle ou divine. Il faut donc l’étudier avec intelligence et raison. Les philosophes grecs vont faire porter leurs efforts sur l’attitude mentale à adopter face à la douleur. L’homme devra donc rester stoïque. Pour les stoïciens, la douleur sera donc un mal que si celui qui l’éprouve la juge ainsi. L’homme doit se soumettre avec dignité à la douleur et de fait à la loi naturelle de la mort. Cicéron affirme le rôle de la volonté dans l’acceptation de la douleur : « Qu’y a-t-il qui vaille mieux pour éloigner la douleur que de comprendre qu’elle ne sert à rien et qu’il est vain de l’accueillir ». Epictète prône l’entraînement du corps face à la douleur afin d’être indifférent aux sensations et aux instincts. Hippocrate affirme quand à lui que ni la magie, ni la philosophie, ni la religion n’ont leur place en médecine. Cet ascétisme est cependant très loin des morales religieuses à venir.

La rédemption par la douleur

Au commencement de notre ère, le grand courant monothéiste influencera fortement l’approche, voire la définition de la douleur.

L’Ancien Testament, la Tora, est un récit plein de violences, et donc de fait, de douleurs.

Du péché originel, condamnant la femme à enfanter dans la douleur au Nouveau Testament et la crucifixion de Jésus se sacrifiant par amour pour effacer nos péchés, on retiendra que c’est Dieu qui envoie la douleur à l’homme pour l’éprouver ou le punir. Pour notre civilisation judéo-chrétienne, la douleur devient une fonction morale de signification ambivalente. Elle peut donc revêtir une forme salutaire permettant la rédemption de l’âme ou alors représenter un châtiment destiné à expier ses fautes. Cette notion de douleur rédemptrice restera bien ancrée dans les mentalités. Beaucoup l’accepteront et même s’en réjouiront, car elle donnera accès à la « vie éternelle ». S’infliger des douleurs pour plaire à Dieu tels les « flagellants » deviendra donc un nouveau phénomène. N’oublions pas le « cilice », un des principaux instruments des chrétiens des premiers siècles, tunique ou ceinture de crin, d’étoffe rude ou de métal portée sur la peau nue pour mortification. Le cilice est encore systématiquement porté par les membres de l’Opus Déï...

La douleur n’existe que de manière transitoire si elle aboutit au sacrifice. Pour de nombreuses religions, le sacrifice est une porte d’accès au divin. Elle est un préambule nécessaire pour un passage dans un ailleurs. C’est donc pas la douleur ni le passage qui sont initiatiques, mais ce qui se passe après.

Dans le sacrifice, on est heureux de se débarrasser de son corps enveloppe mortelle pour accéder au monde de l’esprit ou au paradis (Christ en croix, Saint-André en croix). La douleur est donc liée au corps et à sa disparition, à son souvenir. Ce n’est qu’un passage en regard de ce qu’il advient de l’âme et de l’esprit qui continuent leur chemin.

Le sentiment lié à la douleur est relatif à la perte de la vie ou à son amputation. Le samouraï, le kamikaze, les fous de Dieu du djihad sont dans cette mouvance. Le templier aussi ce qui explique son aveu pour mourir. 

De la douleur rituélique 

De nombreux autres exemples d’automutilations ou de douleurs auto-créées verront le jour.

Il faut également noter un grand nombre de pratiques « douloureuses » pratiquées par tradition religieuse ou pour marquer son appartenance à un groupe.

La plus connue est sans aucun doute la circoncision.

Des dessins rupestres datant du néolithique ainsi que des hiéroglyphes égyptiens décrivaient déjà la circoncision. Hérodote en attribue la paternité aux Égyptiens dès le Vème siècle av. J.-C. Elle représentait pour les pharaons un caractère initiatique.

La circoncision se justifie tour à tour par une prescription hygiénique, une renonciation symbolique au péché de chair, un rite de passage à l’âge adulte, un signe d’appartenance à une communauté religieuse.

L’on retrouve cette pratique dans le judaïsme, l’islam, certaines communautés chrétiennes ainsi que plusieurs religions animistes.

Dans le judaïsme, elle intervient au huitième jour du nouveau-né lors d’un rite fondateur, la « Brit milah » en présence de 10 hommes adultes.

Appelée « Khitan, Touhour ou Tahara » dans l’islam elle est pratiquée dès le 7ème jour et jusqu’à l’âge de 13 ans.

On la retrouve également chez les Coptes d’Égypte aux Philippines et en Afrique.

Elle est présente dans de nombreux pays d’Afrique noire, en Polynésie et dans la plupart des tribus aborigènes.

Très répandue au Canada et aux États-Unis, une récente étude américaine à récemment classé les pays en voie de développement selon le taux de circoncision des hommes !

Une autre pratique malheureusement encore très ou trop répandue pour des pseudo motifs d’ordre religieux se nomme excision. Une étude parue en 2013 nous donne des chiffres révélateurs. Cette étude pratiquée ces vingt dernières années sur des femmes et des fillettes âgées de 15 à 49 ans, montre certes un recul de cette pratique, mais les chiffres restent impressionnants : 98% en Somalie, 96% en Guinée, 93% à Djibouti, 91% en Égypte soit près de 140 millions de personnes concernées dont la plupart ont subi cette pratique avant l’âge de cinq ans. 

La douleur est-elle nécessaire, voire utile ? 

Une chose est sûre. La douleur est inévitable, qu’elle soit physique (maladie, accident….) ou psychique (perte d’un être cher, déception amoureuse, échecs…….) chacun de nous aura à composer avec elle.

Dans certains cas, la douleur reste un baromètre indispensable aux soignants pour pouvoir adapter des traitements afin de la soulager sans danger d’excès médicamenteux.

« Il y a des maux qui sont absolument nécessaires pour savoir ce qui se passe exactement….On est plus capable de comprendre qu’il y a des souffrances utiles. On est des hêtres humains, on n’est pas encore des clones ….» La douleur a une utilité et « en insensibilisant la souffrance, on insensibilise le jeu des sens, on suspende le rapport au monde » (Le Breton, 1995).

Cette citation du professeur David Lebreton * se vérifie tout particulièrement dans le cas d’une femme sur le point d’accoucher.

Sous péridurale, le problème réside dans le fait que la femme ne ressent plus suffisamment les signes de son corps pour faire correspondre les poussées à bon escient. Il faudrait donc mieux doser les antalgiques de façon à rendre cette douleur plus acceptable sans pour autant totalement la faire disparaître.

La douleur est également un garde fou nous empêchant de nous exposer à certaines situations, car nous savons que nous aurons à payer en souffrance le prix de nos actions.

Dans certains cas également, la souffrance psychique se révèle tellement intense qu’elle débouche sur des douleurs physiques. Ici la souffrance créerait la douleur. Nous aurions ainsi une douleur suscitée par quelques mécanismes biochimiques ou psychologiques inconnus. Citons le cas d’une pathologie qui prête à controverse dans le milieu médical, la fibromyalgie. Après avoir été considérée comme un syndrome, cette maladie caractérisée par un état douloureux musculaire chronique (myalgies diffuses) étendu ou localisé à des régions du corps diverses se manifeste notamment par une allodynie tactile et une asthénie (fatigue) persistante et pouvant devenir invalidante. Une moyenne mondiale de 2 à 10 % (selon les pays) de la population des « pays industrialisés » est touchée par cette maladie (2 % de la population américaine avec une prédominance féminine nette).En France un rapport gouvernemental de 2007 donne une prévalence française estimée à 3,4 % chez la femme et à 0,5 % chez l’homme. Il y a enfin, en dehors de tout contexte médical, la douleur acceptée pour sa valeur initiatique.

La douleur initiatique 

Toute initiation passe par un certain nombre de rites et d’épreuves qui rendent effective la dichotomie Douleur/Souffrance.

Ceux-ci se déclinent en enseignements, cérémonies et épreuves. De nombreux rites qui seront dans la grande majorité des cas des rites de passage imposeront aux impétrants des épreuves douloureuses.

Présente dans les rites initiatiques de nombreuses sociétés traditionnelles, cette douleur est une mémoire d’autant plus chevillée dans la chair qu’une marque désormais bien visible signe l’apparence physique de l’initié. Subincision, limage ou arrachage des dents, amputation d’un doigt ou d’un membre, scarifications, excoriations, brûlures, tatouages, etc. sont autant de pratiques douloureuses qui laisseront des traces indélébiles sur les corps, mais aussi dans les esprits. L’épreuve marque et « transforme » littéralement l’être. À la modification extérieure de l’apparence correspondent un prise de conscience et une métamorphose du regard.

Cette douleur est l’encre de la loi commune écrite directement sur le corps de l’initié. Elle atteste la mutation ontologique de ce dernier, le passage par exemple d’un univers social à un autre. Elle bouleverse d’un trait l’ancien rapport au monde et la trace corporelle avec la douleur qui l’enracine signifiera la gravité de l’engagement.

La douleur devient alors source d’honneur. En surmontant la part physique et sa conséquence psychique appelée souffrance, le nouvel initié démontra son courage, sa virilité et la force de son engagement. Mais il restera toujours un enseignement discret dans toute épreuve vécue.

Pour être vrai, il faut avoir subi une épreuve initiatique.

Comment ne pas parler de ces rites de passage plus communément connus sous les termes de « bizutage, bachotage (ou bahutage), usinage » ou autres.

Que se soit dans les armées, dans certaines administrations, dans des corporations ou dans les grandes écoles, ces rituels ont pour but de faire adhérer le futur initié à des valeurs communes à cette catégorie de personnels. Cela va les conforter dans ce sentiment d’appartenance à une collectivité. Après une période d’apprentissage, de tests et d’évaluation, ils sont prêts à franchir le pas et passent donc de l’état « d’apprenti » à celui d’initié.

Il va de soi que certaines pratiques dégradantes ainsi que des traitements sexistes ou cruels doivent être bannis de ces rituels. Malgré que la loi interdise ce type de rituel, il est évident qu’un grand nombre subsiste après avoir fait cependant l’objet de modifications tendant à les rendre plus acceptables.

À la différence d’un bizutage subit et exagéré qui humilie et avilie la confiance en soi, un rite de passage bien ordonné et bien compris ne sera plus une épreuve douloureuse pour le candidat. Au contraire cette épreuve renforcera son identité et l’ancrera dans sa culture. Elle lui donnera un sentiment de fierté d’appartenance au groupe et lui offrira la reconnaissance du groupe. Elle viendra enrichir son estime de soi. Mais ici on perçoit que le rite de passage strictement social ne débouche que sur la reconnaissance des autres où l’ego reste dominant. Ce n’est pas une véritable initiation lumineuse, c’est un passage sociétal.

On comprend généralement par initiation un ensemble de rites et d’enseignements oraux, qui poursuit la modification radicale du statut religieux et/ou social du sujet à initier. Au-delà de ce but général, il est possible d’identifier des fonctions plus spécifiques. On peut ainsi distinguer trois types d’initiations traditionnelles : les initiations tribales (ou de puberté) qui permettent le passage de l’enfance à l’âge adulte ; les initiations religieuses qui ouvrent l’accès à des sociétés secrètes ou à des confréries fermées ; les initiations magiques qui font abandonner la condition humaine pour accéder à la possession de pouvoirs surnaturels. Bien que toutes appartiennent à la catégorie générale des rites de passage, on doit éviter de les confondre avec n’importe lequel de ces rites.

En effet, l’initiation présente la spécificité de rendre possible un double passage : il s’agit d’une part de faire passer le néophyte de la vie infantile à la société des hommes, et, d’autre part, de le faire passer de la vie profane à la vie sacrée. Alors que la première transition peut être l’objet des rites de passage, la seconde est propre à l’initiation, donc on peut dire qu’elle est plus qu’un rite de passage. Plus qu’un changement de statut social, elle représente en effet une nouvelle naissance par le passage à une ontologie transcendante.

Encore faut-il comprendre cette transcendance de façon assez large puisque l’initiation est un acte qui n’engage pas seulement la vie religieuse de l’individu, dans le sens moderne du terme « religion » - il engage sa vie totale.

Il me paraît intéressant de dire quelques mots sur une initiation ritualiste très explicite : la danse de soleil. Ce rituel (de type chamanique) est pratiqué par plusieurs tribus indiennes d’Amérique du Nord et dans certaines traditions mexicaines. Il représente un moment très important dans le parcours initiatique des chamanes. Chue participant se présente devant « l’homme médecine » qui lui pince une partie de la peau de sa poitrine, lui pratique une incision de façon à pouvoir lui glisser une baguette en bois ou en os qui sera reliée à l’aide d’une lanière en cuir à un mât. Le participant doit ensuite se libérer en tirant sur cette lanière en courant vers le poteau puis se jetant en arrière avec « la rapidité d’un cheval de guerre et la férocité d’un lion » dans une tentative d’arracher les broches de sa chaire. Ces lanières représentent les rayons de lumière émanant du Grand Esprit. Le mât est le grand esprit, ce que nous interpréterons de manière initiatique comme « l’axis mundi » qui relie le haut et le bas. Simplement, l’initiation chamanique reste dans un ordre inférieur et touche uniquement aux moyens d’action sur les êtres et les choses (magie cérémonielle) et aux communications avec un ailleurs fait d’esprits et d’ancêtres intercesseurs. L’initiation chamanique et l’initiation maçonnique ne sont pas de même nature. La démarche chamanique repose sur une communication interprétative avec la grande nature, d’un certain point de vue sa technique est proche du Mage… Ce n’est pas ici la préoccupation de la franc-maçonnerie qui s’occupe des progrès de l’humanisation de l’homme et de la découverte de l’unité principielle pour certains ou de la recherche de la vérité pour d’autres. Les deux lanières sont la droite et la gauche en toutes choses et particulièrement dans le chemin horizontal de tout homme, doit-il aller à droite ou à gauche ? La libération des deux lanières fait que l’homme échappe au choix binaire pour être homme libre sur le chemin. L’homme n’est plus la marionnette suspendue au bon vouloir des esprits et démons. En général, en deux ou trois heures, le participant parvient à se libérer, mais il existe de nombreux cas où il est nécessaire de doubler, et même de tripler ce temps. Comment doit-on appeler dans ce cas précis les ressentis de cet «exercice » ? Douleur, car physique ou souffrance, car il n’est pas impossible que cela soit accompli en état de transe ? En tout état de cause, ces douleurs ou souffrances sont assumées comme des épreuves indispensables à la transformation mystique qui n’est pas obligatoirement initiatique. Les autorités américaines interdirent la Danse du Soleil et autres rites tribaux en 1881. La pratique continua cependant dans la clandestinité jusqu’en 1934, date à laquelle l’interdiction fut levée par « l’Indien Reorganization Act ». ous en venons à considérer que l’animation des sens par les épreuves de types initiatiques animent les sens et donc les sensations dans un sens remontant jusqu’au cerveau. Un état d’épreuve corporelle produisant la douleur physique crée un état d’âme et un état d’esprit. À partir d’un simple état d’âme naît la souffrance psychique qui dans le sens descendant se transforme en une douleur physique. l s’agit maintenant d’étudier le sens descendant de la souffrance, de l’âme à la douleur physique. 

Approche Maçonnique du sujet

Avons-nous, nous francs-maçons soufferts, avons-nous aussi ressenti des douleurs, des souffrances, et aujourd’hui, souffrons-nous encore ? Pour répondre dans un ordre chronologique, il nous faut tout d’abord nous replonger dans notre cérémonie d’initiation.

Nous avons été introduits les yeux bandés dans une petite pièce, puis notre accompagnant, après avoir fermé la porte nous a autorisés à enlever ce bandeau Il faut garder en mémoire que le but de l’initiation par l’épreuve est de plonger l’impétrant dans un certain état corporel, puis dans un état d’âme et pour finir dans un état d’esprit. C’est la perception de ces trois états qui donne à l’homme la conscience de son unité en rapport d’une totalité. Souvenons-nous, comme nous étions seuls dans ce cabinet noir éclairé par une faible lumière. Souvenons-nous également de ce crâne, ces ossements, ce morceau de pain, ce sel, ce mercure et ce « V.I.T.R.I.O.L. ». Cela nous effrayait quelque peut, mais ce n’était pas fini ! Le but sous-jacent de cet effraiement était d’affecter la partie secrète qui motive nos agissements et nos comportements. Cette partie secrète de nous-mêmes est appelée « l’ego ». L’homme est prisonnier de son ego comme le guerrier de ses deux lanières qui font de lui une marionnette. Dans le cabinet de réflexion, nous devons piéger notre ego, le rendre secondaire et servile à notre volonté, pour enfin trouver notre liberté. C’est ici le tombeau de nos vices et de notre prétention à paraître. Plusieurs fois, cette voie devant la porte nous invective, nous parle de ces objets qui doivent « nous suggérer des réflexions sérieuses sur le néant des choses d’ici bas ». Elle nous parle de résolutions, de penchants (égotiques), d’Ordre, de ténèbres et pour finir elle nous annonce « Monsieur, on vient vous chercher pour vous faire subir de violentes épreuves, physiques et morales. Êtes-vous encore disposé à les subir ? » (C’est ici que l’ego devrait vouloir fuir l’épreuve, mais un sentiment intuitif nous pousse à vouloir nous libérer de nos liens et déterminismes égotiques). Prenant notre courage (libératoire) à deux mains nous répondons que oui et la cérémonie continue. Après avoir juré de garder le silence, s’être rebandé les yeux, notre accompagnant va nous faire enlever nos emblèmes égotiques ; montre, gourmette, chaîne, mais aussi notre veste, fait enlever un bras de la chemise, relever une jambe du pantalon, ébouriffer les cheveux, et même chausser je ne sais quelle pantoufle ! Notre ego est mis en situation de défaite et de résorption laissant la place au « je » dégagé du « je suis ». Puis viendront les questionnements, les trois voyages, l’eau, l’air et le feu, une pointe d’acier sur le cœur. Le serment ensuite, à genoux la main sur le Livre, la pointe d’un compas sur la mamelle gauche suivi des trois coups de maillet sur l’œil du compas. Cette pointe transpercera la carapace de l’ego pour inonder notre cœur de lumière, c’est la sortie de la caverne socratique. Et c’est seulement à ce moment que le Vénérable nous donnera la Lumière libératrice du « Je » et qu’enfin notre appréhension va laisser place à notre renaissance à une nouvelle vie. « Je suis » est mort ou maîtrisé, que vive le « Je »libre !Bien évidemment nous n’avons pas, à proprement parler, souffert de cette cérémonie. Peut être pouvons nous reconnaître que certes nous avons été déboussolés, que nous avons perdu nos repères, peut être même que nous avons eu peur, mais c’est suite à cette initiation que nous allons comprendre que pourtant nous sommes des souffrants. C’est la part parasitaire et égotique du « je » qui fut impacté.

Nous sommes des souffrants

Nous sommes des souffrants, car il nous faut maintenant faire table rase de ce que nous ou plus précisément notre égo, pensions juste. Il va nous falloir faire sacrifice de notre amour-propre (ego), de nos préjugés (ego), de nos quêtes individuelles des choses matérielles au détriment de l’autre (ego). Il va falloir œuvrer sans fin afin de trouver la vraie Lumière sans se décourager par les obstacles (mis en place par notre ego), car, si l’homme a perdu la Lumière par l’abus de sa liberté (égotique), il peut la recouvrer par une volonté ferme et inébranlable dans la pratique du bien (sans ego). Il faudra pour cela réprimer nos passions et réfréner nos désirs (qui dans les deux cas sont égotiques). Il va nous falloir unir l’esprit, l’âme et le corps pour être à la hauteur de toute chose et ainsi espérer parvenir à la Lumière du vrai Orient, car, jusqu'à présent, notre ego nous voilait la vraie lumière. n peut donc dire que la Franc-maçonnerie, et ce, quel que soit l’obédience ou le rite, est une certaine forme d’antalgique aux turpitudes de la vie moderne (l’initiation par l’épreuve permet d’endormir les puissances de l’ego). La vie maçonnique correspond à mon sens, à une certaine forme de thérapie plus que jamais nécessaire aux hommes minés par la douleur de vivre, la peur de vivre, du lendemain , de la maladie, de l’angoisse, de cette peur existentielle, de cette « longue maladie » comme le disait Platon. Notre quête initiatique va nous permettre de s’affranchir des passions en suivant un cheminement intérieur même s’il est semé d’embûches. En « visitant l’intérieur de la terre » et en pratiquant le rituel, nous allons nous ouvrir à la Lumière de l’ici-maintenant, dégagée de la gangue égotique. Suivre le rituel va nous permettre d’en comprendre les symboles qui vont nous parler directement au cœur sans intermédiaire parasite et favoriser le silence intérieur. La mort initiatique et bien sûr la renaissance qui en découle, nous permet de dépasser notre « petit moi » et c’est notre travail intérieur qui nous permettra de réaliser l’interdépendance de tous les phénomènes et ainsi donc de nous unir à tous les êtres et à tout l’univers. C’est tout le travail accompli pour équarrir cette pierre brute qui transformera ce monde de souffrance en un asile de paix, de bonheur et de fraternité, grâce à la culture de l’amour et de la connaissance, représentées par les deux colonnes du Temple. L’épreuve la douleur et la souffrance vont exiler l’ego dans un rôle subalterne. Le maçon sait désormais que l’ego existe et qu’il doit le contenir, car il ne pourra jamais le faire disparaître. Au final c’est un maçon libre qui persévère dans sa marche vers l’Orient et c’est son ego qui souffre de ne plus être aux commandes. vritable science de l’esprit, la Franc-maçonnerie, universelle, n’impose aucune conversion et respecte toutes les croyances. En s’appuyant sur la tradition, la transmission, la connaissance de soi, l’initiation et la recherche dans la vérité dans une approche non dogmatique, elle n’a pour but que la perfectibilité et la liberté de l’homme. On pourrait faire un parallèle avec le Bouddhisme, car de nombreux points communs les rapprochent. Si le Bouddhisme dit qu’intérieurement l’homme a la nature de Bouddha et qu’il peut la réaliser en la débarrassant de ses différents voiles (égotiques) et ainsi se libérer progressivement de l’illusion (égotique), la Franc-maçonnerie fait référence à la pierre brute qu’il convient de tailler, de dégrossir, de travailler afin de la rendre cubique ou parfaite. Cependant, cette perfection n’est pas celle du « je suis », mais celle du « Je ». Une chose est sûre, cette quête de la Lumière nous permet de soigner cette maladie de l’ignorance pour trouver la réponse à la question de Socrate « Connais-toi toi-même ». Encore faut-il admettre qu’être Maçon en Loge, c’est aussi l’être en son Temple intérieur et dans tous les actes de la vie quotidienne. La métamorphose de la substance purifiée est révélatrice de l’essence...

Luc Seb.°. R.°.L.°. "Ecossais de la sainte Beaume"

   

Source : http://www.ecossaisdesaintjean.org/

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Pause

29 Mai 2014 , Rédigé par T.D

Pour toutes celles et tous ceux qui s’inquiètent de ne plus recevoir de textes, c’est normal, je fais une pause mais celle-ci n’est que temporaire.

Merci à ceux qui ont pris mes nouvelles.

Frat

Thomas

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Un séminaire de maçonnologie ?

25 Avril 2014 , Rédigé par Roger DACHEZ Publié dans #histoire de la FM

Les lecteurs de ce blog le savent car je l’écris souvent dans ces colonnes, de même que je l’ai souvent dit dans les conférences que je propose en France à l’étranger depuis déjà d’assez nombreuses années : la franc-maçonnerie, c’est un sujet qui s’étudie…

La maçonnerie, ça ne s’apprend pas ?

En effet, je ne crois pas que l’on puisse acquérir une maîtrise un tant soit peu sérieuse, profonde et fructueuse de l’univers maçonnique, sans y consacrer un certain effort intellectuel. Ce n’est pas un gros mot ! Le franc-maçonnerie ne vient pas de n’importe où. Elle s’est constituée dans des circonstances historiques, culturelles, sociales et religieuses qui éclairent ses structures, son esprit et ses symboles. Ignorer tout ce contexte fondateur, c’est courir un risque majeur de passer à côté de ses significations essentielles et de commettre, à leur sujet, d’énormes contresens. Du reste, le spectacle de la franc-maçonnerie en France, depuis des décennies, en apporte la preuve parfois affligeante.

Certes, je ne méconnais pas l'argumentation (?) qu’on oppose généralement à ce discours : la franc-maçonnerie n’est pas une école du soir, ni une académie ou une société savante. Le savoir est d’ordre intellectuel, alors que la franc-maçonnerie vise à la connaissance qui se déploie dans le registre initiatique et spirituel, etc. Vieille antienne post-guénonienne qui, du reste, comporte évidemment une part notable de vérité, mais quelle conséquence pratique en tire-t-on ?

Dans n’importe quel domaine de l’activité humaine – y compris dans la pratique d’une religion ! – on ne peut rien faire sans une certaine compétence. Entendons par là qu’on a pris la peine de reconnaître le terrain, de situer les enjeux, de récapituler l’histoire du domaine dont on s’occupe. Ce sont là des évidences que tout le monde partage. Or, en franc-maçonnerie, rien de tel : tout est permis, y compris les délires les plus échevelés. On peut y parler de tout, sur tous les tons, y compris quand on n’a jamais pris la peine d’y réfléchir vraiment ou de se documenter.

Me dira-t-on que « le secret de l’initiation est  incommunicable » ? Sans doute, mais la franc-maçonnerie réside pourtant dans des rituels et des symboles qui s’originent dans la culture religieuse, philosophique et anthropologique de l’occident chrétien. Cela fait plaisir ou non, c’est un autre sujet, mais ne pas la reconnaître, ou mieux (pire ?), décider de l’ignorer, cela porte un nom : le révisionnisme historique. Ne pas l’intégrer – avec la liberté d’examen que chacun conserve – cela conduit tout droit  à la confusion intellectuelle. 

Vous avez dit « maçonnologie ? »

C’est pour cette raison que depuis quelques décennies, une discipline a tenté de voir le jour : la maçonnologie. Je n’aime pas beaucoup le mot, mais il est désormais consacré par l’usage. Que désigne- t-il au juste ? Qu’on me pardonne de citer ici la définition que j’ai suggéré d’en donner dans le « Que sais-je ? » Les 100 mots de la franc-maçonnerie - c’est même la dernière définition proposée dans ce petit livre publié il y a quelques années avec Alain Bauer : 

100. Maçonnnologie 

Pendant longtemps, l’histoire maçonnique fut sinon exclusivement, du moins principalement écrite par des auteurs plus ou moins bien formés à la méthode historique, adversaires ou au contraire partisans  résolus de l’institution.

Depuis les années 1970, une « histoire laïque » de la franc-maçonnerie a pu naître. Entendons par là une histoire fondée sur les méthodes et les instruments de l’érudition classique.  Bien des mythes ont été détruits, bien des découvertes passionnantes ont aussi été faites sur les vraies sources intellectuelles de la franc-maçonnerie.
De ces recherches est née une discipline plurielle : lamaçonnologie. Au confluent de  l’histoire, de la sociologie, de la philosophie, des sciences religieuses  et de l’anthropologie, elle s’efforce de saisir les invariant de la pensée maçonnique et de décrire ses structures jusque dans leur actualité, sans jamais s’y impliquer.

Regard distancié et critique sur une institution complexe et souvent mal connue, elle est aujourd’hui enseignée en divers lieux universitaires, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique, en Espagne et en Italie… mais toujours pas en France. A noter, cependant, la création réussie de l’Institut Maçonnique de France (IMF), structure associative indépendante qui accueille depuis 2003 les chercheurs de toutes les horizons maçonniques français. 

Démarche souvent incomprise et parfois peu appréciée. C’est notamment celle que nous menons, avec toute l’équipe de la revue Renaissance Traditionnelle, depuis tant d’années, et qui fut saluée par les érudits maçonniques anglais : elle a été placée en tête des publications maçonnologiques actuelles, anglo-saxonnes comprises, lors d'un congrès en 2007 de la Cornerstone Society et elle a été également citée comme la plus importante dans son domaine selon la revue Freemasonry Today en octobre 2007. 

Cette démarche procède surtout  d’un changement de perspective qui oppose l’etic à l’emic

De l’emic à l’etic

Initialement empruntée aux études linguistiques, cette alternative de consonance bizarre est aujourd’hui largement utilisée dans le champ des sciences humaines. Eclairons-là en quelques mots – fût-ce au risque de la schématiser un peu.

La perspective emic est celle qui tente de comprendre « de l’intérieur » une démarche, une activité, un comportement, un code. C’est la langue qu’on parle, quand on est un locuteur naturel de cette langue ; le rite qu’on accomplit quand on ne s’interroge pas sur une tradition venue « du fond des temps » et qu’on met simplement en œuvre ; le geste qui s’impose à nous dans une situation émotionnelle donnée et qui nous a été léguée par notre éducation et fait partie de notre « schéma corporel ».  C’est, en quelque sorte, la vie saisie dans la spontanéité de son déroulement.

La perspective etic, c’est « l’arrêt sur image ». Le cliché ou l’enregistrement pris par l’ethnographe, document désormais pétrifié - pour le bon motif - et qui devient objet d’étude, s’offre à la déconstruction, à la comparaison distanciée, à l’analyse structurale. Elle n’abolit pas la vie (l’emic) mais elle lui adjoint une grille d’interprétation possible, détachée de tout a priori.

On voit quelle application nous pouvons en faire : le travail en loge, c’est l’emic de la franc-maçonnerie, et la maçonnologie sera son etic

Un séminaire

J’ai donc le projet, peut-être déraisonnable, de poser les bases d’une séminaire de maçonnologie, le tout premier du genre en France, et dont l’objet, au-delà de tout coloration obédientielle – une préoccupation qui m’est radicalement étrangère – et sans référence spécifique et encore moins exclusive à aucun Rite, proposerait des itinéraires documentés pour explorer les fondamentaux de la tradition maçonnique, en dehors de toute clôture idéologique – les « spiritualistes » contre les « adogmatiques », ou les « traditionalistes » contre les « libéraux » : toutes oppositions factices qui nous font perdre notre temps, nous éloignent des vrais sujets, et ne sont que des prétextes pour telle ou telle structure, de se présenter, selon une vieille obsession maçonnique, comme la plus ancienne, la plus authentique, la plus régulière, etc.

Je souhaiterais établir de séminaire sur un modèle académique, en mettant en œuvre deux types d’approche : 1. le contact et l’échange directs par des conférences « in real life » destinées à des groupes de travail, sur des thématiques précises balayées systématiquement pendant des mois – suivant une périodicité réaliste à fixer – 2. la mise à disposition sélective de textes et de documents de travail par le canal de ce blog ou d’un site dédié à mettre en place. Ces documents seraient accessibles par des mots de passe à ceux et celles qui auraient pris un engagement minimum de travail.

Comme tout séminaire, il pourrait comporter des activités complémentaires, des études « sur le terrain ». Au risque de déplaire ou de heurter certains - mais tel n’est pourtant pas mon but ! -  je ne pourrai proposer autre chose que des visites libres et sans engagement dans les Loges d’études et de recherches de la LNF où je poursuis, avec d’autres, ces travaux très spécifiques depuis des années.

Je comprends que de telles  procédures puissent rebuter certains et je respecte ce point de vue. Je ferai aussi observer que la maçonnerie américaine, dont on proclame souvent, avec un peu de condescendance, l’irrémédiable déclin et le faible niveau intellectuel, a créé dans certains États, un processus de « certification » qui s’apparente à celui de l’acquisition de diplômes universitaires : un programme de travail et des contrôles qui conduisent à une certification finale.

J’imagine sans peine les commentaires ironiques – voire offusqués -  de certains : « Comment ? Maintenant il faut passer des examens pour faire de la maçonnerie ? » Encore une fois, je ne cherche pas à convaincre quiconque ne souhaite pas l’être ! Je dis simplement que si la maçonnerie veut préserver sa dignité, sa profondeur, et finalement son avenir, elle ne peut demeurer « l’auberge espagnole » où l’on ne trouve que ce qui traîne ici ou là.

Si cette suggestion recueille l’intérêt d’un nombre suffisant de Frères et de Sœurs sincères et attachés à la franc-maçonnerie au point de lui consacrer quelques efforts sérieux et un peu de temps utilisé avec rigueur, alors nous pourrons peut-être voir naitre ce séminaire.

N’hésitez pas à me faire part de vos réactions (Bouton « Me contacter »)…et ne m’en veuillez pas si je ne réponds pas tout de suite. En fonction des opinions qui s’exprimeront, et dont j’effectuerai la synthèse, je pourrai ou non concevoir un projet plus précis et plus structuré.

Pendant ce temps le voyage continue : bonne navigation sur Pierres Vivantes  !

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/archive/2014/04/13/un-seminaire-de-maconnologie-5346239.html

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Les "Mystères" de la Rose-Croix (2)

24 Avril 2014 , Rédigé par Roger DACHEZ Publié dans #Rose-Croix

4. Comment formuler un rosicrucianisme utile et sérieux pour notre temps ?

On comprendra qu’il ait été nécessaire d’effectuer le survol précédent [Voir ma note Les "Mystères" de la Rose-Croix (1)] et de poser, à chaque détour, certaines questions, avant de s’interroger sur le temps présent.

Je voudrais proposer ici une définition provisoire en forme de programme de travail qui s’assigne certaines bornes. Les éléments « limitants », je veux dire ceux qui nous éviterons de divaguer – sont les suivants :

1.La SRIA est le modèle du rosicrucianisme moderne. A ce titre, nous pouvons certainement reprendre le projet que lui assignaient ses fondateurs dès 1867 :

« The aim of the Society is to afford mutual aid and encouragement in working out the great problems of Life, and in discovering the Secrets of Nature; to facilitate the study of the system of Philosophy founded upon the Kabbalah and the doctrines of Hermes Trismegistus, which was inculcated by the original Fratres Rosae Crucis of Germany, A.D. 1450; and to investigate the meaning and symbolism of all that now remains of the wisdom, art and literature of the Ancient World. » C’est-à-dire :

Objectifs de la Société

« L’objectif de la Société est de procurer à ses membres aide et encouragement mutuels pour un travail portant sur les grands problèmes de la Vie et sur la découverte des Secrets de la Nature ; de faciliter l’étude d’un système philosophique fondé sur la Kabbale et les doctrines d’Hermès Trismégiste, système transmis aux premiers Frères de la Rose-Croix, vers 1450 [sic]; de rechercher la signification et d’approfondir le symbolisme de tout ce qui nous est parvenu de la sagesse, de l’art et de la littérature de l’Ancien Monde. »

 

2. Nous avons aussi sous les yeux des contre-modèles qui adoptent parfois l’étiquette rosicrucienne mais où ne règnent que la confusion intellectuelle, le mélange de toutes les traditions, une histoire douteuse, la simplification abusive de questions complexes, etc. Le programme, à peine caricaturé de cette navrante errance : "tout est dans tout et réciproquement", de l’ésotérisme supposé des temples Incas aux mystères de l’Agartha en passant par le calendrier des Druides, tout cela sans aucune réflexion critique, sans mise en perspective, sur fond d’inquiétante inculture. Dans la même veine, Les Grands Initiés d’E. Schuré, un roman onirique qui trace la continuité de « la tradition ésotérique », de Rama à Jésus ! Rien de scandaleux ni de suspect au demeurant, simplement un chemin d’illusion et une voie sans issue. Si l’on veut à présent exprimer des valeurs positives et originales de « refondation » de la Rose-Croix, je suggérerai alors les points suivants :

1. La Rose-Croix des origines est un mouvement chrétien, né en terre protestante, ayant pour objet de régénérer le christianisme et d’établir les bases d’une foi vivante, profonde, d’un christianisme véritable et sincère, au-delà des institutions religieuses elles-mêmes mais pas nécessairement contre elles. Sans cette affirmation chrétienne et, disons-le, sans cette dimension mystique, il n’y a pas de Rose-Croix authentique : rien alors qu’une vague spéculation plus ou moins occultisante, empruntant un vocabulaire chrétien saisi comme un décor et non comme un fondement. La Rose-Croix, dans sa pratique, doit refléter cette tension religieuse, au sens le plus élevé, le plus noble et le plus libre du mot. Dans le contexte protestant de sa fondation cela suppose, par exemple, une réelle fréquentation des textes sacrés, et notamment une lecture spirituelle de la Bible.

2. La Rose-Croix a également toujours mis en avant la compréhension, l’étude et la recherche. Sans travail intellectuel, conçu non comme une fin en soi mais comme une nécessaire préparation à la vie spirituelle, nombre de voies sont possibles mais la voie rosicrucienne est ignorée. N’oublions pas, nous l’avons vu, qu’elle est aussi fille de l’humanisme, et songeons à cette magnifique gravure qui sert de frontispice au fameux ouvrage d’Henry Kunrath (publié en 1595), L’Amphithéâtre de l’éternelle sapience : on y voit un homme, un cherchant, disons un « vrai » Rose-Croix, agenouillé devant un oratoire (l’endroit où l’on prie) qui lui-même est placé immédiatement en face d’un laboratoire (l’endroit où l’on travaille et cherche). Tel est le programme implicite que fixe ce frontispice : travailler avec son esprit pour élever son âme ; chercher la vérité avec intelligence pour trouver Dieu avec le cœur. Mystique, la Rose-Croix l’est sans doute, mais c’est de mystique spéculative qu’il s’agit, de cet effort vers le Divin qui s’aide d’une tentative intelligente de décrypter l’univers à travers tous les signes – la tradition hermético-kabbalistique dit : « les signatures » – qu’il a laissées à notre intention dans un monde qu’il habite depuis toujours et où il faut le retrouver par la conversion de notre regard en tâchant une fois encore, selon le conseil de St Paul, d’entrevoir au travers des choses visibles ce qu’il y a d’invisible dans la création (Colossiens, 1, 15-17).

3. Le domaine de prédilection de cette double recherche, intellectuelle et spirituelle, qui caractérise la Rose-Croix, est l’ésotérisme chrétien dans sa plus grande extension, c’est-à-dire l’ésotérisme occidental issu de la Renaissance, véritable époque axiale, mais à l’exclusion de tout autre sujet. J’insiste sur ce point. Sans prétendre aucunement décerner de bons ou de mauvais points, rappelons simplement que la Rose-Croix n’est pas la Théosophie de Mme Blavastsky, ni le New Age et moins encore le « bazar » moderne des Nouveaux Mouvements religieux (NMR). La fascination pour un Orient de pacotille, pour une parapsychologie naïve, pour un pseudo-ésotérisme qui confond l’hermétisme avec l’occultisme le plus terre à terre, n’a rien de commun avec la tradition rosicrucienne authentique. Son objet n’est pas non plus de réfléchir sur les mérites comparés – et certainement très grands – du bouddhisme ou de l’hindouisme – généralement envisagés, du reste, de façon très superficielle et souvent erronée – et moins encore sur les prétendus mystères de l’Egypte ancienne, largement fantasmée, voire sur ceux du vaudou – j’allais dire : « Grand Dieu » ! – mais bien plutôt d’aller à la découverte du vaste et inépuisable domaine des études et des contemplations qui, de Pic de la Mirandole à Boehme, de Reuchlin à Agrippa, en passant par Paracelse, Fludd ou Maier, pour ne citer que les plus illustres, ont tenté de dépasser une vision strictement confessionnelle et dévotionnelle du christianisme institué pour s’efforcer de retrouver Dieu en chaque chose et le Christ au cœur de nous-mêmes.

4. Enfin, et cela fait lien avec ce que je viens d’évoquer, la tradition hermético-kabbalistique qui sert de colonne dorsale à la Rose-Croix, repose avant tout sur un monde peuplé d’images. La pratique des médiations, de l’imagination créatrice, est un fondement du regard ésotérique, comme l’ont magnifiquement établi de nos jours A. Faivre ou J.-P. Laurant[1]. Il s’agit-là du « monde imaginal » selon H. Corbin[2] – d’autres diraient, avec C. G. Jung, celui des archétypes et de l’inconscient collectif [3] – de ces structures et de ces figures essentielles qui, bien que tracées de main d’homme, renvoient au monde céleste ou tendent vers lui, suggèrent son contact ou du moins son approche, en évoquant le numineux et le « Tout Autre »[4]. Cette confrontation « opérative » – ou opératoire –, à la fois intelligente et méditative, avec les emblèmes de la tradition hermético-kabbalistique doit donc constituer l’une des activités encouragées et mises en œuvre par les Rosicruciens. Les perspectives que l’on vient de tracer sont exigeantes et, à divers égards, assez neuves. Disons qu’à tout le moins elles sont inhabituelles dans le monde de ce qu’il est convenu de nommer le rosicrucianisme à notre époque…

Pour finir, je reprendrai les termes mêmes de la Confessio, publiée en 1615 :

« La philosophie secrète des R.C. est basée sur la connaissance de la totalité des facultés, sciences et arts. »

Insistons bien sur le fait que la « totalité » qui est ici envisagée est moins une totalité encyclopédique – ambition assez vaine, au demeurant – que la totalité de l’être, où les dimensions intellectuelles, morales et spirituelles sont inséparables.

La Confessio poursuit d’ailleurs, un peu plus loin :

« Le portail de la sagesse s'est actuellement ouvert au monde ; mais les Frères ne pourront se faire connaître qu'à ceux qui méritent ce privilège car il nous est interdit de révéler notre connaissance, même à nos propres enfants. Le droit d'accéder aux vérités spirituelles ne s'obtient pas par héritage, il doit s'acquérir par la pureté de l'âme. »

Et enfin :

« Nous déclarons qu'avant la fin du monde Dieu fera jaillir un grand flot de lumière spirituelle pour alléger nos souffrances. Tout ce qui aura obscurci ou vicié les arts, les religions et les gouvernements humains et qui gêne même le sage dans la recherche du réel, sera mis au grand jour, afin que chacun puisse recueillir le fruit de la vérité. »

Par un travail rigoureux, modeste et sincère, faute de voir ce grand jour, efforçons-nous d’en préparer l’avènement… 

[1] J.-P. Laurant, Le regard ésotérique, Paris, 2001.

[2] « La fonction du mundus imaginalis et des Formes imaginales se définit par leur situation médiane et médiatrice entre le monde intelligible et le monde sensible. D’une part, elle immatérialise les Formes sensibles, d’autre part, elle « imaginalise » les Formes intelligibles auxquelles elle donne figure et dimension. Le monde imaginal symbolise d’une part avec les Formes sensibles, d’autre part avec les Formes intelligibles. C’est cette situation médiane qui d’emblée impose à la puissance imaginative une discipline impensable là où elle s’est dégradée en « fantaisie », ne secrétant que de l’imaginaire, de l’irréel, et capable de tous les dévergondages. » Prélude à la 2ème édition de Corps spirituel et Terre céleste, Paris, 1978.

[3] Les racines de la conscience, Paris, 1971, Chapitre 1 : « Les archétypes de l’inconscient collectif ».

[4] R. Otto, Le sacré [1917], Paris, 1995.

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/rose-croix/

 

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Les "Mystères" de la Rose-Croix(1)

23 Avril 2014 , Rédigé par Roger DACHEZ Publié dans #Rose-Croix

Mon propos n’est évidemment pas ici de reprendre en détail cette histoire elle-même ! Il y a pour cela d’excellents instruments de travail et de bonnes références textuelles – sachant qu’en ce domaine, malheureusement, règnent trop souvent encore la fantaisie la plus débridée, quand ce n’est pas le délire et la confusion les plus inquiétantes ! Tout membre d’un Ordre rosicrucien digne de ce nom doit, je crois, posséder une connaissance au moins approximative de ces sources sérieuses. Cela tient du reste, pour se limiter à la littérature en langue française, en trois ou quatre ouvrages de base [1] qu’il me semble indispensable de lire et de travailler.

1. Pourquoi a-t-on créé la Rose-Croix ?
Cette question préjudicielle n’a en fait jamais reçu de réponse satisfaisante. On peut simplement tenter d’approcher la vérité en s’interrogeant sur le milieu intellectuel des fondateurs (le « Cénacle de Tübingen ») et en les situant dans leur environnement philosophique, politique et religieux.
Les éléments de jugement tiennent en quelques constats :

1.      Rose-Croix a été « inventée » par un groupe informel de jeunes théologiens luthériens qui, près d’un siècle après l’avènement de la Réforme, en Allemagne principalement, constataient avec tristesse que ce mouvement religieux, initialement conçu comme annonciateur d’une libération chrétienne, avait en peu d’années généré une nouvelle orthodoxie – le « luthéranisme », fondé sur le socle devenu intouchable de la Formule de Concorde adoptée en 1577 –, le tout sur fond de mise au pas politique en vertu du principe « cujus regio, ejus religio » (« tel roi, telle religion » [i.e. catholique ou strictement luthérienne selon le choix du Prince]), principe consacré par la Paix d’Augsbourg dès 1555. C’est donc avant tout en raison des risques politiques et religieux impliqués par ce contexte que nos auteurs choisirent l’allégorie pour s’exprimer et l’anonymat pour se protéger;

2.      Pendant le siècle qui venait de s’écouler (le XVIème), deux courants avaient marqué et infléchi la réflexion de certains cercles chrétiens en Europe : a) l’humanisme érasmien – Erasme (1469-1536), l’un des contributeurs involontaires de la Réforme, avait en tout cas imposé l’étude des textes « authentiques » et le retour critique aux sources comme l’une des voies inévitables d’un nécessaire renouvellement religieux ; b) la découverte par des érudits – eux-mêmes souvent liés à l’humanisme renaissant, comme Johannes Reuchlin (1455-1522), véritablement emblématique à cet égard – de la kabbale juive, puis son adaptation au cas du christianisme pour approfondir la compréhension de ce dernier (la kabbale chrétienne) ;

3.      La vogue considérable dont jouissait alors une certaine vision du monde, ou plus précisément une philosophie de la nature, prenant ses racines dans le mouvement hermétiste néo-alexandrin né à Florence vers 1460 avec la redécouverte et la traduction du Corpus Hermeticum par Marsile Ficin (1433-1499), mais ayant pris corps et consistance dans l’œuvre séminale de Paracelse (1493-1541), à la fois philosophique, mystique, médicale et alchimique ; c’est par le biais de tous ces hommes que naquit une nouvelle synthèse, encore confuse et indistincte dans ses contours, ce que F. Yates nommera « le courant hermético-kabbalistique » [2] : une clé de décryptage du monde qui ouvrait des perspectives insoupçonnées et, à son tour, n’était évidemment pas sans implication religieuse.

Or, venant au terme de 150 ans de spéculations diverses et souvent désordonnées dans ces domaines, la Rose-Croix, à travers ses manifestes fondateurs (Fama Fraternitatis, 1614 ; Confessio, 1615 ; Noces chymiques de Christian Rosenkreuz, 1616), évoque sans effort toutes les influences et tous les débats qu’on vient de mentionner et elle tente de les conjuguer :

1.      Ils font clairement référence à la situation religieuse de leur temps, aux déceptions issues de la Réforme luthérienne, à la nécessité d’une « nouvelle Réformation », autant intellectuelle que spirituelle et religieuse - rappelons en outre que le "Rose de Luther" associe déjà cette fleur à la croix ;

2.      Ils font une place de choix à Paracelse, à sa philosophie de la nature et, d’une manière générale, à la tradition hermétique et à l’alchimie exclusivement envisagée sous son angle spirituel;

3.      Ils évoquent également John Dee (1527-1608), avec une mention explicite de la Monade hiéroplyphique (publiée en 1564) dans les Noces chymiques, et cette nouvelle référence n’est pas indifférente

4.      Ils expriment, sous la forme d’un mythe générateur (la vie de Christian Rosenkreuz, sa mort et la découverte miraculeuse de son tombeau, dont dérive la création de l’Ordre), l’espoir de susciter un mouvement qui pourrait conduire à la réformation précédemment évoquée ;

5.      Ils privilégient enfin la « discipline de l’arcane, en tout cas l’anonymat (les Rose-Croix sont en ce sens « invisibles » - je n’ose dire « Inconnus »).

Il reste que, comme cela a été désormais clairement établi, les auteurs des manifestes n’ont jamais constitué de véritable Société ou Ordre de Rose-Croix au sens propre de ces termes. Ils n’ont pas non plus laissé d‘autres instructions ni d’autres messages que ceux contenus dans les manifestes rendus publics et, naturellement, n’ont jamais connu le moindre rituel dans leurs rencontres intimes et leurs échanges informels. Au reste, si Johann Valentin Andreae (1586-1654) publie, en 1619, une utopie intitulée Christianopolis, en lien direct avec la fabulation Rose-Croix et que l’on pourrait considérer comme un « quatrième manifeste », après 1620 on n’entendit plus jamais parler du groupe. Seul Andreae reconnaitra, très tard, sa paternité effective à l’égard des Noces chymiques, mais en qualifiant cet ouvrage de ludubrium (c’est-à-dire une plaisanterie, un canular, on n’ose dire une « farce »…).

Finalement, les premiers Rose-Croix avaient posé un problème, jeté une bouteille à la mer sous la forme d’un appel (c’est le sens du mot latin « Fama ») un peu désespéré, mais ils s’abstinrent d’aller plus loin et notamment de répondre aux multiples réactions que suscitèrent leur initiative – ce qu’ils étaient sans doute bien loin d’avoir envisagé !

A la fin de leurs vies respectives, occupés à d’autres tâches – mais Andreae écrira plusieurs versions d’une utopie d’inspiration rosicrucienne, Christianoplis –, ils durent penser que tout cela n’avait servi à rien. Du reste, comme une cinglante réplique de l’histoire, entre 1618 et 1648 devait se dérouler la Guerre de Trente ans qui éleva notamment l’opposition entre Protestants et Catholiques au rang d’un conflit européen. Les « Chefs de l’Europe » n’avaient manifestement rien entendu…Vient alors assez naturellement la question suivante :

2. Sur quelles bases la tradition rosicrucienne se constitua-t-elle, malgré l’effacement et la disparition de ses premiers concepteurs, et comment fut-elle malgré tout transmise pendant le siècle suivant ?

La publication des trois manifestes aurait n’être qu’un feu de paille, sans lendemain, une mystification littéraire comme il y en eut tant. Or, entre 1614 et 1620, on compte plus de 200 réponses publiées en Europe, émanant parfois d’intellectuels de premier plan (comme Robert Fludd ou Michael Maïer) et, jusqu’au cœur du XVIIIème siècle, on dénombre près de 1000 publications relatives la Rose-Croix : bien plus qu’un phénomène littéraire, c’est un fait de société, un moment dans l’histoire des idées en Europe. Une fascination sans précédent s’est emparée d’une partie significative des milieux intellectuels européens pendant plus d’un siècle. La Rose-Croix en est ressortie toujours vivante mais profondément changée, en tout cas diversifiée. C’est de cette « deuxième » Rose-Croix que nous avons principalement hérité, il faut insister sur ce point.

Il faut en effet distinguer la Rose-Croix originelle – celle des manifestes – de ce que l’on peut appeler la « tradition rosicrucienne », laquelle s’est élaborée et enrichie pendant plusieurs décennies, sans ordre ni méthode, grâce aux apports désordonnés et parfois contradictoires d’auteurs qui, pour la plupart ne se connaissaient pas, ignoraient même le plus souvent ce qui avait déjà été publié, et s’intéressaient à des aspects très divers de la « révélation » initiale. Certains se demandaient encore ce qu’elle avait pu dissimuler, croyant sincèrement en l’existence des mystérieux Rose-Croix ; d’autres se présentaient, plus roublards, comme missionnés par ces derniers ; d’autres enfin saisissaient ce prétexte et l’intérêt de curiosité suscité par le mystère rosicrucien, pour attirer l’attention sur leurs œuvres et se faire connaitre, sinon entendre.

C’est ainsi que peu à peu, s’éloignant à plus d’un titre du projet initial – pour autant qu’il ait été clairement formulé par ses auteurs –, le rosicrucianisme est devenu l’un des principaux courants de ce qu’il est convenu de nommer l’ésotérisme occidental. Rappelons brièvement les autres, par ordre d’apparition : l’hermétisme néo-alexandrin (milieu XVème), la kabbale chrétienne (fin XVème), le paracelsisme (début XVIème). [3] En dehors de la Rose-Croix elle-même, il ne reste, pour compléter le paysage, que la théosophie chrétienne incarnée Jacob Boehme – lequel est exactement contemporain des manifestes mais n’y fait aucune allusion, même s’il est probable qu’il en ait entendu parler.

On voit que dans l’histoire de ces courants, la Rose-Croix tient une place à part : elle ferme la marche, si l’on peut dire et elle emprunte à chacun de ceux qui l’ont précédée. Elle y ajoute une dimension qu’ils n’avaient pas : à savoir, l’idée d’une fraternité secrète chargée de conserver et de transmettre ces enseignements. Le rosicrucianisme en est ainsi venu à se présenter, dans le courant du XVIIème siècle, sans avoir alors jamais existé réellement en tant qu’institution, comme le modèle de la société secrète, de l’Ecole des mystères dans l’Europe moderne. Il lui manquait une seule caractéristique pour l’achever ou le parfaire : la notion d’initiation – parfaitement absente des manifestes, bien que l’idée d’une expérience de la transmutation y soit présente, comme l’un des invariants majeurs des courants ésotériques. [4] Il est probable que le modèle maçonnique, développé en Grande-Bretagne dans la deuxième moitié du XVIIème siècle – où l’on retrouve d’ailleurs des propagateurs de la littérature rosicrucienne en Angleterre ou en Ecosse, comme Robert Moray (1608-1673) ou Elias Ashmole (1617-1692) – a joué ici un rôle d’entrainement, par capillarité sociale en quelque sorte, pour donner corps à la synthèse finale.

De simple corpus littéraire qu’il était à l’origine, le rosicrucianisme s’est donc transformé en une voie initiatique par une sorte de parcours inverse de celui de la franc-maçonnerie spéculative : dans ce dernier cas, un rituel opératif, assez simple et de caractère coutumier, aurait précédé l’incursion de préoccupations philosophiques visant à lui donner un sens nouveau et plus riche, tandis que dans le cas de la Rose-Croix, un courant philosophique complexe et vieux de plus d’un siècle s’est finalement inscrit dans une pratique rituelle nouvellement créée à cet effet !

Tout cela s’est opéré en Allemagne – encore ! – et à un moindre degré en France, au cours du XVIIIème siècle, puis en Angleterre sur une échelle bien plus impressionnante au cours du siècle suivant. Toute la question est ici de juger des relations qui peuvent exister entre ces différentes filières.

3. Quels enseignements tirer de la généalogie des premières Sociétés de Rose-Croix ?

Une remarque préliminaire s’impose ici. Dans la première moitié du XVIIIème siècle, l’expression « Rose-Croix » était devenue une appellation rigoureusement non protégée. Elle servait à désigner à peu près tout ce qui relevait de l’occulte, du mystérieux, depuis les superstitions populaires, ou presque, jusqu’à la théurgie, en passant par la magie, les arts divinatoires et bien sûr l’alchimie. On n’est donc pas surpris que, vers 1760, venant apparemment d’Allemagne, un grade maçonnique qui fera son entrée en France par l’est du pays (Nancy, Metz), sous le nom de « Rose-Croix », se soit présenté – avec succès – comme le nec plus ultrades connaissances maçonniques. Or, si ce grade est effectivement chrétien dans son contenu comme dans ses décors, il n’emprunte rien, notons-le bien, qui soit spécifique à la tradition rosicrucienne. Rose-Croix voulait simplement dire ici : « très secret, très mystérieux, très vénérable »…

Les cercles rosicruciens proprement dits, en fréquent compagnonnage avec la franc-maçonnerie mais bien distincts d’elle, se sont structurés en deux temps principaux : c'est en 1710 que parut à Breslau, en Allemagne : La véritable et parfaite préparation de la Pierre Philosophale de la Confrérie de l'ordre de la Rose-Croix d'Or — Die Wahrhafte und Vollkommene Bereitung des Philosophischen Steins, der Brüdeschafft aus dem Orden des Gulden- und Rosen-Creutzer. L'auteur est Sincerus Renatus, pseudonyme du prédicateur silésien Samuel Richter, disciple de Paracelse et de Jacob Boehme. Ce texte est un traité d'alchimie se terminant par La Profession des Rose Croix d'Or qui énumère 52 règles de la Fraternita Aureæ et Roseæ Crucis, ou Fraternité de la Rose Croix d'Or. Mais rien, à cette époque, ne témoigne de l’existence réelle de cet Ordre, pas davantage qu’un siècle auparavant. Cela paraît encore, à l’exemple des manifestes un siècle plus tôt, une sorte de fiction littéraire. En revanche, vers 1757 l’existence de petits groupes organisés est plus assurée, et surtout entre 1777 et 1786 un Ordre véritable va apparaître sous le nom d’Ordre de la Rose-Croix d’Or d’Ancien système. Ses rituels et ses usages, qui nous sont en partie parvenus, méritent d’être étudiés [5] : ce sont, à proprement parler les plus anciens rituels rosicruciens proprement dits. Cette société, qui prospérera surtout en Allemagne et en Europe du nord, compta plusieurs dizaines de cercles et peut-être jusqu’à 1000 adeptes mais ne vécut pas au-delà de la 1785. Pourtant, elle laissera une empreinte ineffaçable et notamment deux legs importants pour la suite de la tradition rosicrucienne qui en dérive :

1. Une échelle de neuf grades :

        I. Juniores

       II. Theoretici

       III. Practici

       IV. Philosophi

       V. Minores

      VI. Majores

     VII. Adepti Exempti

    VIII. Magistri

      IX. Magi.

2. Une iconographie somptueuse et déroutante, celle qui orne les magnifiques Geheime Figuren der Rosenkreuzer (Figures secrètes des Rose-Croix), ouvrage publié à Altona entre 1785 et 1788 et qui apparait comme une création typique de l’Ordre finissant.

Mesurons ici le chemin parcouru : au moment de se structurer avec un rituel, des symboles et des enseignements transmis institutionnellement dans le cadre d’un ordre hiérarchisé, la Rose-Croix avait en quelque sorte amalgamé tout ce qui avait trait à l’hermétisme et la kabbale, en adoptant la révélation chrétienne comme fil conducteur, sous la métaphore du Grand Œuvre, tout comme celle de la remontée de l’Arbre séphirotique, thème à peine esquissé mais déjà présent chez les Rose-Croix d’Or. Cependant, elle avait assez largement laissé de côté les spéculations d’origine relatives à la « nouvelle Réformation ». Quant à Christian Rosenkreuz et à sa légende, ils paraissaient très oubliés.

Le rosicrucianisme « moderne » est donc finalement né en Angleterre au milieu du XIXème siècle avec la Societas Rosicruciana in Anglia (SRIA), définitivement établie en 1867 et qui a vu défiler à sa tête, depuis 150 ans, les plus grands noms des études maçonniques et ésotériques en Grande-Bretagne.

Ce n’était toutefois que le début d’une nouvelle histoire qui s’est prolongée jusqu’à nos jours, parfois pour le meilleur (ou presque) et trop souvent pour le pire…

[1] Citons avant tout : R. Edighoffer, Les Rose-Croix, Que Sais-je ?, 1982 ; J.M. Vivenza, B.A.-BA de la Rose-Croix, 2005 ; et, plus étoffé : P. Arnold, Histoire des Rose-Croix, 1990 ; sans oublier, dans une perspective particulière (et du reste en partie contestée depuis, mais toujours stimulante) : F. Yates, La lumière des Rose-Croix, 1972. Des ouvrages assez prisés dans les milieux maçonniques sur ce sujet, comme ceux de J.-P. Bayard ou S. Hutin par exemple – pour ne pas parler de certaines publications de trop nombreux Ordres rosicruciens contemporains – sont en revanche à éviter car trop remplis d’inepties, au milieu de quelques généralités assez exactes, naturellement…

[2] F. Yates, La philosophie occulte à l’époque élisabéthaine, Paris, 1987.

[3] Cf. A. Faivre, « Sources des courants ésotériques modernes », in Accès de l’ésotérisme occidental, Paris, 1996 (2 vol.), t. I, 50-137.

[4] Sur ces invariants : A. Faivre, « Réflexions sur la notion d’ésotérisme », ibid., 15-47.

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/rose-croix/

 

 

 

[5] B. Beyer, Das Lehrsystem des Ordens der Golg- und Rosenkreuzer, Leipzig, 1925, rep. 1978, 1987

 

 

 

 

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Faut-il "marquer les angles" ?

22 Avril 2014 , Rédigé par R DACHEZ Publié dans #Rites et rituels

Une origine anglaise

Cette question est souvent posée car cette pratique, qui consiste à faire un léger arrêt pour former avec les pieds un angle droit lorsqu’on déambule autour de la loge, reçoit souvent des interprétations à la fois abusives et tout simplement erronées.

Il faut d’abord rappeler un fait très simple : l’usage de « marquer les angles » est d’origine purement anglaise – cela se dit « squaring the lodge » – et fut parfaitement inconnu de la tradition maçonnique française pendant tout le XVIIIème siècle, encore au XIXème et même pendant une bonne partie du XXème siècle…

A cette époque, un maçon français ne savait pas ce que signifiait "marquer les angles"...

Et encore, le squaring n’est-il pas universel ni observé de temps immémorial en Angleterre même : on ne le pratique que pendant les pérambulations du candidat, lors des cérémonies de réception aux trois grades, sous la conduite du Deuxième Diacre au premier grade et du Premier Diacre pour les deux grades suivants. En toute autre circonstance, on se déplace librement dans une loge anglaise, sans marquer les angles ni d’ailleurs respecter un sens de déambulation particulier. Dans la plupart des loges – mais pas dans toutes – l’espace central de la loge est d’ailleurs libre, car il n’y a pas de tableau au sol ni de chandeliers ou de colonnes au milieu de la loge. On sait en effet que le tableau du grade, en Angleterre, repose le plus souvent contre le plateau du Deuxième Surveillant, lequel siège au sud – mais c’est un usage que ne prescrit officiellement aucun rituel anglais.

Les meilleurs spécialistes du rituel, outre-Manche, de H. Inmann à Harry Carr en passant par E. H. Cartwright, ont plusieurs fois rappelé que cette façon de se déplacer ne doit pas donner lieu à des mouvements mécaniques qui confinent au grotesque. Il s’agit, soulignent-ils, de marquer avec un peu de gravité la solennité des cérémonies et non de singer on ne sait quel exercice militaire ou de se livrer à des contorsions inesthétiques. Il semble en fait que le squaring ne se soit vraiment répandu en Angleterre qu’après l’Union de 1813 qui a tendu vers une certaine standardisation du rituel, avec la montée en puissance de loges d’instruction comme la Loge de Perfectionnement Emulation de Londres, raffinant toujours davantage et visant à une perfection formelle toujours plus grande. Les auteurs anglais signalent aussi que certaines loges ont tendance à étendre le squaring mais que tout abus en ce domaine est à proscrire. Dans nombre d’autres cérémonies maçonniques que celles de réceptions aux trois grades (dédicace de locaux maçonniques, consécration de loges) on peut aussi observer à l’occasion de tels déplacements « à l’équerre ». Encore une fois, la tendance anglaise est de privilégier la retenue et de ne pas en faire un système.

La pratique de marquer les angles n’a en tout cas jamais fait partie des usages maçonniques français, ni dans le Rite Français – le plus ancien dans notre pays, dérivant du système de la première Grande Loge de 1717, introduit en France vers 1725 – ni dans le Rite Écossais Rectifié, très précisément codifié à la fin du XVIIIème siècle avec un grand raffinement rituel, toujours pratiqué de nos jours, et qui l’ignore absolument. On pourrait encore citer d’autres Rites disparus.

Une ancienneté … très récente !

La question se pose alors : quand et pourquoi a-t-ton introduit cet usage en France ? La plupart des textes demeurent muets mais il est assez facile de déduire que, comme beaucoup de pratiques rituelles jugées « très anciennes » dans certains Rites – comme le REAA notamment –, cela ne remonte guère au-delà des années 1950…

A cette époque la maçonnerie française, se relevant difficilement du traumatisme de la guerre, a commencé une réflexion sur elle-même, tant à la Grande Loge de France qu’au Grand Orient, les deux Obédiences alors très largement dominantes. Une volonté de « retour aux sources » s’est manifestée un peu partout et elle a pris des formes très diverses. On peut en donner quelques exemples.

La Bible, qui avait disparu de l’immense majorité des loges de la GLDF, fut de nouveau rendue obligatoire en 1953, et l’année précédente, un nouveau rituel y avait introduit l’allumage rituel des flambeaux, ce qui ne s’était jamais vu au REAA. Mais le GODF ne fut pas en reste : dès le milieu des années 1950, alors même qu’on publie le rituel « Groussier » qui marque un retour vers des formes rituelles plus substantielles dans le Rite Français, un petit groupe de Frères, sous la conduite éclairée de René Guilly, y commence un travail d’archéologie maçonnique qui devait aboutir au Rite Moderne Français Rétabli – devenu ensuite le Rite Français Traditionnel – visant à retrouver les formes symboliques, et plus encore l’esprit, de la première maçonnerie française du XVIIIème siècle.

Le fait de marquer les angles, du reste non documenté dans les rituels de cette période, a dû apparaître en même temps, sans aucun doute d’abord à la GLDF, déjà soucieuse de « régularité » et songeant à copier certaines pratiques anglaises jugées plus « traditionnelles » – sur un fond de solide méconnaissance des antécédents historiques de ces pratiques…

Avec la foi des convertis, on est même allé bien plus loin que les Anglais, qui ont pourtant inventé le squaring : on s’est mis à l’utiliser pour tout déplacement en loge, et naturellement en dehors des cérémonies elles-mêmes. On a même vu, par la suite, des loges du GODF, suivant pourtant la tradition purement continentale du Rite Français, se mettre à l’adopter par « rigueur rituélique » !

Trêve de fraternelle ironie : c’est incontestablement un usage qui peut donner une certaine dignité dans les travaux, et c’est pour cela qu’il a été inventé. Il a été introduit originellement pour rappeler au candidat qu’il « trace » la loge par son parcours symbolique lors de sa réception aux différents grades. Si l’on veut en faire un usage constant, pourquoi pas ? Mais à condition de comprendre et de ne pas oublier qu’il s’agit d’une convention récente, que toute la tradition maçonnique française, depuis ses origines, s’en est passée, et qu’en ce domaine tout zèle intempestif risque fort de produire un effet contraire à celui qu’on recherchait…

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/rites/

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Homélie de Jean Chrysostome pour le saint et grand jour de la Pâque (extrait)

21 Avril 2014 , Rédigé par Jean Chrysostome Publié dans #spiritualité

Que tout homme pieux et ami de Dieu jouisse de cette belle et lumineuse solennité ! Que tout serviteur fidèle entre avec allégresse dans la joie de son Seigneur ! (Mt 25,21) Celui qui a porté le poids du jeûne, qu'il vienne maintenant toucher son denier. Celui qui a travaillé depuis la première heure, qu'il reçoive aujourd'hui le juste salaire. Celui qui est venu après la troisième heure, qu'il célèbre cette fête dans l'action de grâces. Celui qui est arrivé après la sixième heure, qu'il n'ait aucune doute, il ne sera pas lésé. Si quelqu'un a tardé jusqu'à la neuvième heure, qu'il approche sans hésiter. S'il en est un qui a traîné jusqu'à la onzième heure, qu'il n'ait pas honte de sa tiédeur, car le Maître est généreux, il reçoit le dernier comme le premier ; il accorde le repos à l'ouvrier de la onzième heure comme à celui de la première ; il fait miséricorde à celui-là, et comble celui-ci. Il donne à l'un, il fait grâce à l'autre. (Mt 20,1-16) Il accueille les pauvres et reçoit avec tendresse la bonne volonté ; il honore l'action et loue le bon propos.
Ainsi donc, entrez tous dans la joie du Seigneur ! Premiers et derniers, recevez la récompense. Riches et pauvres, chantez en coeur tous ensemble. Les vigilants comme les nonchalants, honorez ce jour. Vous qui avez jeûné, et vous qui n'avez pas jeûné, réjouissez-vous aujourd'hui. La table est préparée, mangez-en tous (Mt 22,4) ; le veau gras est servi, que nul ne s'en retourne à jeun (Lc 15,23) . Jouissez tous du banquet de la foi, au trésor de la bonté. Que nul ne déplore sa pauvreté, car le Royaume est apparu pour tous. Que nul se lamente de ses fautes, car le pardon a jailli du tombeau. Que nul ne craigne la mort, car la mort du Sauveur nous en a libérés. Il a détruit la mort, celui que la mort avait étreint ; il a dépouillé l'enfer, celui qui est descendu aux enfers. Il a rempli l'enfer d'amertume, pour avoir goûté de sa chair. Isaïe l'avait prédit en disant : "L'enfer fut rempli d'amertume lorsqu'il t'a rencontré" (Is 14,9). L'enfer est rempli d'amertume, car il a été joué ; bouleversé, car il a été enchaîné ; bouleversé, car il a été mis à mort ; bouleversé, car il a été anéanti ; consterné, car il a saisi un corps et s'est trouvé devant Dieu. Il a pris la terre et a rencontré le ciel ; il a saisi ce qu'il voyait, et il est tombé sur celui qu'il ne voyait pas. Ô mort, où est ton aiguillon ? Enfer, où est ta victoire (1 Co 15,55) ? Christ est ressuscité et tu as été terrassée ; Christ est ressuscité et les démons sont tombés ; Christ est ressuscité et les anges sont dans la joie ; Christ est ressuscité et voici que règne la vie. Christ est ressuscité et il n'est plus de morts dans les tombeaux ; car le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui se sont endormis (1 Co 15,20). À lui gloire et puissance dans les siècles des siècles ! Amen.

Source : http://peresdeleglise.free.fr/textesvaries/paques.htm

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Le "mystère" de la Grande Profession

20 Avril 2014 , Rédigé par R DACHEZ Publié dans #histoire de la FM

Parmi les "mystères" qui peuplent l'histoire du Régime Écossais Rectifié (RER), la Grande Profession, classe invisible et et supposée secrète qui devait dominer le système tout entier sans révéler l'identité de ses membres, n'est pas le moindre. Les fantasmes qu'elle a suscités - et suscite encore ! - mais aussi les polémiques ou les aigreurs - sont sans nombre.

Voici quelques repères pour comprendre. 

1. Une équivoque fondatrice

Voici ce que Willermoz écrivait en 1812 à l'un des ses correspondants : 

« Celui qui reçoit le grade de Chevalier Bienfaisant de la Cité Sainte apprend par l'instruction qui le termine, que ce grade qui est une conclusion très satisfaisante est le dernier terme du Régime, qu'il n'a rien de plus à lui demander ni à en attendre. Malgré cette déclaration, quelques uns par ci, par là, se plaisent à penser qu'au-delà de ce grade, existent encore quelques grades ou instructions d'un ordre et d'un genre plus élevé. Mais si cette conjecture était fondée, il n'en résulterait pas moins que quelque chose qui serait au delà, n'étant ni annoncée ni avouée, c'est-à-dire ni reconnue par les Directoires et les Régences, personne n'a le droit de le leur demander et que toute sollicitation serait inutile et déplacée. »

Willermoz, alors âgé de 82 ans et qui est considéré par tous à cette époque comme un « saint homme », se livre pourtant ici à un mensonge par omission partielle. Il nous dit en substance que quand on reçoit le grade de CBCS, on n’a plus rien d'autre à attendre au sein du RER. Cela paraît clair. Néanmoins, il ajoute que s’il y avait « quelque chose » d'autre, comme personne ne le reconnaît ou n'en parle, il est sans utilité de l’évoquer ou de poser la moindre question à ce propos.

Cela signifie-t-il qu'il y ait quelque chose ou qu'il n'y ait rien ? La formulation de Willermoz, on le voit sans peine, est extrêmement ambiguë. Or, elle l’est délibérément.

Tout le problème de la Profession et de la Grande Profession repose en fait sur cette ambiguïté.  Du reste ce principe présentait une certaine ancienneté dans le vocabulaire interne de l’Ordre. Comme pour les structures, équivoques et ambivalentes, les grades de l’Ordre intérieur, dans la SOT, pouvaient déjà susciter certaines confusions.

C’est ainsi que parmi les chevaliers, on distinguait déjà  deux classes : Chevalier Templier et Chevalier Profès. Mais en réalité cela n'avait rien à voir avec ce que sera plus tard la Grande Profession du RER ; c'était une simple copie des pratiques de nombres d’ordres religieux où l'on est d'abord novice puis profès quand on a accompli ses vœux définitifs. Le Chevalier du Temple – dans la SOT – était donc Templier à titre provisoire et le Chevalier Profès l’était à titre définitif.

2. Naissance des Grands Profès

Lors de la réforme opérée à Lyon, en 1778, les classes de l’Ordre intérieur avaient été simplifiées. En particulier, la distinction entre le Chevalier « ordinaire », si l’on peut ainsi s’exprimer, et le Chevalier Profès, avait été supprimée.

Toutefois, au-delà des réformes rituelles officiellement approuvées par le Convent et la rédaction des deux textes fondamentaux du Régime (le Code maçonnique des Loges réunies et rectifiées et le Code général des règlements de l’Ordre des CBCS), une innovation bien plus considérable, mais nulle part documentée dans les Actes du Convent, avait été introduite : l’Ordre des Grands Profès. 

Réservée à un tout petit nombre d’élus, parmi lesquels Willermoz introduisit tout d’abord son cercle rapproché, cette classe suprême fut d’emblée conçue comme le cénacle choisi où serait préservée la doctrine coën appliquée à la maçonnerie, et où se constituerait la phalange secrète qui, sans paraître en tant que telle, s’assurerait de la pérennité des principes spirituels du Régime, à tous les niveaux de l’Ordre rectifié.

En divers lieux où le RER était établi, un « Collège Métropolitain » de Grands Profès était ainsi créé. Chaque Collège  comprenait trois officiers : le Président, le Dépositaire – gardien des rituels et des instructions – et le Censeur – chargé de sélectionner les candidats. Avant la Révolution, il y eut ainsi des Collèges à Lyon, Strasbourg, Chambéry, Grenoble ou Montpellier.

La réception en elle-même, telle que se pratiqua dès l’origine, n'a rien de mystérieux puisqu’on en trouve les manuscrits à la bibliothèque municipale de Lyon, dans le fonds Willermoz. Ces textes ont d'ailleurs été publiés une première fois avant la dernière guerre dans un ouvrage de Paul Vuilliaud,  Joseph de Maistre Franc-Maçon [1]  , pour le texte de la Profession et, pour le texte de la Grande Profession, une transcription a été publiée en appendice du grand livre d'histoire du RER de Le Forestier, dans l'édition procurée par Antoine Faivre en 1970.

La cérémonie de réception était extrêmement simple : les Frères membres du Collège s'asseyaient en cercle, on disait une prière pour l'ouverture des travaux puis on introduisait dans l'assemblée le récipiendaire et on lui délivrait le long discours d'instruction [2]  dont on lui demandait ensuite de prendre une copie unique qu'il ne devait jamais donner à personne d'autre. On pouvait alors fermer le Collège par une autre prière. Les thèmes du discours changeaient entre la Profession et la Grande Profession mais la procédure  d’ensemble demeurait la même.

Avant la Révolution, environ 70  personnes, en France, en Allemagne, en Italie, ont été reçus Profès et Grand Profès – quelques-uns n’ont jamais franchi la seconde étape.  Malgré la modestie relative de ces effectifs, le secret impénétrable où la Grande Profession devait demeurer enclose fut éventé assez tôt…

3. Fonction et destin de la Grande Profession

Mais d’emblée la question importante fut : qui avait écrit ces textes et d'où venaient-ils ? La thèse officielle était que l’on transmettait dans l’Ordre « un extrait fidèle de cette sainte doctrine parvenue d’âge en âge par l’initiation jusqu’à nous ». Mais l’origine réelle de ces textes eux-mêmes est heureusement moins mystérieuse.

Dans une lettre écrite par Willermoz en 1781, voici ce qu'il disait à Charles de Hesse-Cassel :

« Pour répondre sommairement aux questions que me pose votre Altesse Sérénissime, je lui confesse que je suis le seul auteur et le principal rédacteur des deux instructions secrètes de Profès et de Grand Profès qui lui ont été communiquées ainsi que des statuts, formules et prières qui y sont jointes et aussi d'une autre instruction qui les précède laquelle est communiquée sans mystère ni engagement particulier à presque tous les Chevaliers le jour même de leur vestition. Celle-ci contient des anecdotes fort connues et aussi une délibération du Convent national de Lyon. Au commencement de l'année 1767, j'eus le bonheur d'acquérir mes premières connaissances dans l'ordre dont j'ai fait mention [3]  à votre Altesse Sérénissime, un an après j'entrepris un autre voyage et j'obtins le septième et dernier grade de cet Ordre. Celui de qui je l'ai reçu se disait être l'un des sept chefs souverains et universels de l'Ordre et a prouvé souvent son savoir par des faits. En suivant ce dernier, je reçus en même temps le pouvoir de conférer les degrés inférieurs, me conformant pour cela à ce qui me fut prescrit. Cependant je n'en fis nul usage pendant quelques années que j'employais à m'instruire et à me fortifier. Ce fut seulement en 1772 que je commençais à recevoir mon frère médecin et après, un certain nombre d'autres Frères. »

Willermoz explique encore dans cette longue lettre qu'il a rédigé ces instructions en y intégrant la doctrine martinésiste. En d'autres termes, il reconnaît qu'il a créé de toutes pièces  la Grande Profession et que l'objectif qu’il poursuivait ainsi était tout simplement de transmettre à un petit nombre d'élus les connaissances nécessaires pour être les gardiens secrets, les gardiens discrets, les gardiens invisibles mais bien présents de la pure doctrine rectifiée.

Les choses sont allées ainsi jusqu'à la Révolution et puis, nous l’avons vu, le Régime rectifié s'est interrompu comme toute la maçonnerie. Il n'a repris que sous le Consulat, vers 1802. Finalement, vers 1830, Willermoz étant mort depuis plusieurs années et alors qu’il avait fait de Joseph Antoine Pont son exécuteur testamentaire et héritier spirituel, ce dernier, constatant que le RER n'était plus en activité en France, remit ses archives à la Suisse où le RER continua de vivre jusqu'au début de ce XXème siècle où le RER est revenu en France.

Or J.A. Pont, qui dans l'Ordre intérieur s'appelait A ponte alto et avait été reçu à la Grande Profession, était en 1830 le « seul dépositaire légal du Collège métropolitain établi à Lyon » et « seul grand dignitaire de l’Ordre subsistant dudit Collège ». Pendant très longtemps on a pensé que la Grande Profession avait donc disparu avec lui lorsqu’il mourut, en 1838, mais c'était une erreur.

En effet, on doit à Robert Amadou d’avoir publié une lettre de J. A. Pont en date du 29 mai 1830, adressée à des Frères de Genève, dans laquelle il constitue Grand Profès par correspondance plusieurs membres des Préfectures de Genève et de Zürich, et leur confère le droit de maintenir la Grande Profession en un collège des Grands Profès de Genève. Ce qui veut dire que tout au long du XIXème siècle, il a subsisté dans le dernier endroit au monde où l'on pratiquait le RER, un Collège de Grands Profès, dont par nature personne ne devait connaître l'existence et qui n'avait aucune activité ostensible.

A la fin des années 1960, bien plus d’un siècle après ces faits, diverses rumeurs couraient encore à l’occasion, en France, sur la nature exacte et surtout sur l’état de la Grande Profession, certains affirmant qu’elle avait totalement disparu, d’autres soutenant qu’elle n’avait jamais cessé d’exister. C'est alors qu'en 1969, coup de tonnerre dans un ciel serein, dans le n° 391 de la célèbre revue maçonnique Le Symbolisme[4]  , on publia un article assez court signé du pseudonyme de  Maharba et qui s'intitulait : « A propos du RER et de la Grande Profession ». 

Ce texte inspiré, sans commentaires, plongea tout le monde dans l'incertitude : qui était Maharba ? A quel titre parlait-il ? Maharba lui-même a donné indirectement une clé puisque, dans des textes que Robert Amadou rédigea quelques années plus tard pour le Dictionnaire de la franc-maçonnerie dirigé par Daniel Ligou, l’auteur révèle que Maharba lui avait fraternellement confié avoir rédigé le texte de 1969 « sur ordre », ce qui veut dire que Maharba était en fait le porte parole des Grands Profès. La caution de Robert Amadou, en l’occurrence, ne permet pas d’en douter.

Le Grand Architecte de l'Univers, dit notamment Maharba, « n'a jamais laissé s’interrompre » la Grande Profession. Et la fonction de la Grande Profession, si l'on essaye de tirer la substance du texte de Maharba, c'est la commune aspiration de tous les membres du Régime à comprendre le RER, dessein que s’efforcent d’accomplir anonymement les Grands Profès, quelle que soit par ailleurs leur dignité ou leur absence de dignité officielle. Il faut en quelque sorte désincarner la Grande Profession. Maharba précise encore :

« La Grande Profession ne peut être confondue avec un grade maçonnique ni avec un degré chevaleresque et surtout pas avec ces grades et ces degrés qu’elle surplombe […]

" La Grande Profession enchâsse l’arcane de la Franc-Maçonnerie et y participe, quoiqu’elle ne soit point d’essence maçonnique. Ses secrets sont inexprimables et c’est ainsi quelle forme, de soi, une classe secrète. »

Les Grands Profès n'interviennent donc pas dans l'ordre pyramidal du Régime : ils culminent dans la pure spiritualité, sans en tirer de vaine gloire, et ne se préoccupent pas de proclamer ou d'exhiber leur qualité. La question n'est donc pas de savoir s'ils existent ou s'ils n'existent pas, s'il y en a ou s'il n'y en a pas, s'il y en a encore ou s'il n'y en a plus : ce que dit Maharba, c'est qu'il faut dépasser cet aspect purement administratif. Mais ce que l'on doit surtout souligner, c'est qu'à chaque fois qu’un Grand Profès se présente en disant qu'il l'est, on peut être sûr qu'il ne l'est pas. Il en va, sur ce point, de la Grande Profession comme de la franc-maçonnerie elle-même : les contrefaçons pullulent…

4. La Grande Profession en notre temps ?

Le seul Collège dérivant des Grands Profès du XVIIIème  siècle et dont l'existence ait été attestée de façon constante est bien celui de Genève. Depuis des années, il ne se manifeste plus publiquement d'aucune manière – ce qui, naturellement, ne signifie nullement qu’il ait cessé d’œuvrer. Il n'a pas été demandé à quelque « Maharba bis » de produire un nouveau texte en sorte que personne ne sait si ce Collège existe encore ou s'il n'existe pas et, d'ailleurs, cela n'a pas beaucoup d'importance.

On peut, à plus de deux siècle de distance, s‘interroger sur l’initiative de Willermoz : était-ce une bonne idée ? Fallait-il vraiment créer un classe secrète – mais bientôt très connue –, avec tous les malentendus et parfois la jalousie ou les ambitions que cela pouvait susciter ?  L’historien ne peut répondre à cette question mais il doit constater que si la Grande Profession a provoqué quelques discussions et quelques difficultés avant la Révolution, dans un tout petit milieu maçonnique, elle a du moins permis de souligner jusqu’à nos jours que sans la doctrine spirituelle qui le structure, le RER risquerait fort de perdre tout son sens.  

En 2005, on a publié des extraits des carnets personnels de Jean Saunier[5] , maçon rectifié d’importance, auteur dans les 40 dernières années de nombreux articles et ouvrages estimés sur ce sujet. Or, Jean Saunier était membre du Collège des Grands Profès de Genève et il rapporte dans ses carnets des événements résumés par Serge Caillet, éditeur de ces textes précieux. On y apprend qu’au début des années 1970, des maçons rectifiés français parmi les plus éminents s’étaient engagés dans la restauration d'un Collège conforme aux usages de la Profession et de la Grande Profession, mais que leur filiation posait un problème. C'est ainsi qu'en juin 1974, ils sollicitèrent Jean Saunier à qui ils offrirent la présidence de leur Collège. Serge Caillet cite alors les carnets de Jean Saunier :

« Le 3 juillet 1974, fête de la Saint Thomas, me trouvant disposé et désireux de contribuer autant que je le pourrais, par delà toutes les controverses auxquelles j'ai pu et pourrait être mêlé au renouveau de l'Ordre rectifié, j'ai eu connaissance des travaux d'un Collège de Profès et de Grands Profès fondé sur une régularité douteuse mais dont les membres ont su douter eux-mêmes à bon escient. C'est pourquoi j'ai estimé de mon devoir d'accepter la présidence de leur Collège ainsi qu'il me l'ont proposée et de valider pleinement pour autant que j'en aie reçu le pouvoir, tous les travaux des Profès et Grands Profès présents ce jour et dont les noms sont consignés dans le présent cahier à la date de ce jour, de telle manière que les uns et les autres puissent à l'avenir se prévaloir légitimement de la qualité de Profès et Grands Profès. »

Et Serge Caillet de conclure : « Dieu voulant, ce Collège-là s'est maintenu depuis dans le silence qui sied à la Grande Profession depuis toujours. »

L’histoire bégaye, dit-on volontiers. Elle le fait trop souvent pour le pire, nous le savons, mais aussi parfois, on le voit ici, pour le meilleur…

 [1]  Nourry, Paris, 1926 (reprint, Archè, Milan, 1990)

[2]  Une trentaine de pages imprimées pour la Grande Profession…

[3]  C'est-à-dire l'Ordre des Elus Coëns.

[4]  Fondée en 1912 par Oswald Wirth qui la dirigea jusqu’en 1938. Marius Lepage (1902-1972) fut son digne successeur.

[5]  Préface de son ouvrage posthume, rassemblant la plupart de ses contributions sur le RER : Les chevaliers aux portes du Temple : Aux origines du Rite Ecossais Rectifié, Ivoire-Clair, 2005.

Source : http://pierresvivantes.hautetfort.com/

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Spiritualité

19 Avril 2014 , Rédigé par Facebook Publié dans #spiritualité

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