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Hauts Grades

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L’architecture morale

30 Janvier 2013 , Rédigé par Oswald Wirth Publié dans #spiritualité

Pour construire matériellement, il convient de déblayer le terrain choisi et de l'aplanir, afin qu'il puisse se prêter aux opérations géométriques déterminatives de l'orientation et du plan du futur édifice. Il faut ensuite creuser le sol jusqu'aux couches résistantes du terrain, puis dresser des échafaudages s'élevant jusqu'à la hauteur assignée à la construction. Enfin les blocs extraits de la carrière sont charriés sur place et taillés selon leur destination. Il est indispensable qu'ils puissent s'ajuster entre eux dans la perfection, qu'ils soient alignés en assises horizontales et celles-ci superposées verticalement. N'oublions pas le ciment qui relie les matériaux et réalise l'unité de l'ensemble.

L'art de bâtir procède d'une manière analogue dans le domaine humain. Substituez des hommes aux blocs de pierre et vous ne les unirez pas autrement qu'en les conformant à la place qu'ils sont destinés à tenir dans une société humaine harmonique et sagement coordonnée, comme un édifice bien construit.

La philosophie des anciens constructeurs matériels s'est complue à transporter dans le domaine de l'
esprit les opérations architecturales. Le déblaiement du terrain s'est ainsi traduit par le rejet hors de l'entendement des idées encombrantes, impropres à la construction mentale projetée. Dans son Discours sur la Méthode, Descartes s'est inspiré d'une nécessité constructive, en prescrivant au chercheur de vérité de commencer par faire table rase de toutes ses idées préconçues et de tous les préjugés reçus de son milieu. Répudiant l'artificiel et tout ce qui est artificiellement acquis, il faut revenir à la simplicité de nature, disent les disciples d'Hermès, pour entrer dans la voie de régénération qui conduit à la Lumière et à la Vie. Débarrassons-nous de ce qui est faux
, suspect ou douteux, si nous entendons bâtir spirituellement notre sanctuaire de certitude.

Le besoin de bâtir individuellement ne s'impose pas au bénéficiaire d'un abri, église ou école ; lui épargnant le souci de la recherche hasardeuse du Vrai. Qui s'estime éclairé ne part pas à la conquête de la Lumière ; mais il est des esprits inquiets, en méfiance à l'égard de fausses clartés. Plutôt que de consentir à la duperie qu'ils soupçonnent, ils s'élancent dans les ténèbres, en se fiant à la lumière qu'ils croient porter en eux-mêmes. Ce sont là les profanes parmi lesquels se rencontrent les initiables.

Ceux-ci trouvent le chemin du Temple qui se construit et se font instruire par les bâtisseurs. Avec eux, ils purgent leur mentalité, puis creusent leur propre sol, afin de pénétrer en eux-mêmes, car il leur faut descendre jusqu'aux assises solides de leur certitude.

De quoi sommes-nous certains, en dernière analyse ? De notre existence individuelle, de notre faculté de sentir, de penser et de vouloir. Cette constatation fondamentale devient la pierre d'
angle
d'une construction qui s'exécute pierre à pierre, sous le contrôle des instruments d'un art éprouvé, perfectionné au cours des siècles.

Le constructeur ne se contente pas d'établir des fondations solides, puisqu'il est appelé à bâtir en hauteur. Après avoir fouillé les profondeurs du sol, il affronte le vertige des élévations dont il est l'artisan. L'ouvrier du bâtiment évite la chute matérielle qui lui serait fatale. Il n'en est pas de même du constructeur philosophique, qui retombe volontairement des
altitudes vertigineuses, où son activité ne saurait trouver un emploi fécond. Quand il a posé la pierre concluante au sommet de la tour du système conçu, il redescend pour tailler les autres blocs du chantier. Il travaille au milieu de compagnons qui s'instruisent réciproquement en déployant leur habileté. C'est dire que le penseur reste en communion avec ceux qui travaillent comme lui humanitairement, non en vue de poursuivre des chimères ou pour se singulariser par l'originalité de leurs conceptions, mais dans le désir de penser juste, en se trompant le moins possible, afin de contribuer à aider tous les êtres pensants à penser mieux et à juger plus sainement. L'Initié constructeur n'aspire pas à la Gnose
intégrale, révélatrice de tous les secrets. Il est modeste, en ne sollicitant que la lumière lui permettant de bien travailler. Voulant bien faire, faire le mieux possible, il se sent le droit d'être éclairé en conséquence.

Je suis dans la vie pour devenir meilleur et contribuer à l'amélioration de l'existence terrestre. Des spéculations sur ce qui peut m'attendre après la mort n'ont pas à me distraire de ma tâche constructive humaine, tant que je ne suis pas appelé à un autre travail. J'ignore le sort qui me sera réservé au sortir du mode actuel de mon existence et je refuse de me préoccuper de ce qui échappe à ma possibilité de connaître. Honnête ouvrier, j'use pour le mieux des outils qui sont à ma
disposition
et j'ai confiance en la Vie, à l'œuvre de laquelle je me suis associé. Quand elle m'appellera à travailler sur un autre plan, elle m'outillera et m'éclairera en vue de la nouvelle tâche qu'elle m'assignera.

Telle est la conviction de l'
adepte
constructeur. Il ne condamne ni le rêve, ni la métaphysique, mais s'en tient aux règles de son métier positif et terrestre. Ce n'est pas dans les nuages de l'abstraction qu'il exerce l'architecture : il construit sur le sol résistant, où peuvent s'aligner et se superposer les matériaux humains.

Nous voici loin des révélations surnaturelles, gages de félicités posthumes. Chacun est libre d'adhérer aux doctrines les plus capables de le maintenir dans la moralité. Les doctrines ont cependant l'inconvénient de s'opposer les unes les autres et d'être discutées en même temps que la morale qu'elles préconisent. N'est-il pas louable, en ces conditions, de s'efforcer d'offrir à la morale une base indiscutable ? Le Maçonnisme ambitionne de donner satisfaction à cet égard.

Il est, lui aussi, un enseignement ; mais il se propose, sans prétendre s'imposer. Sa conception fondamentale est simple, autant que vraisemblable, dans toute la mesure des exigences humaines. Des
esprits
exigeants s'en déclarent satisfaits en tous les pays, abstraction faite des manières de voir individuelles. Construire une humanité meilleure, en enseignant aux individus à se perfectionner eux-mêmes, c'est tout le programme du Maçonnisme, contre lequel ne saurait s'élever aucune objection sensée. Car il est permis de qualifier d'insensé le pessimisme, qui nie la perfectibilité humaine et considère la vie comme une infernale duperie.

Assurément, les constructeurs sont des hommes de foi : ils ont foi en la Vie et leur foi est agissante. Or, la Vie n'est pas une chimère, une abstraction métaphysique : c'est la réalité objective et subjective qui s'impose le plus irrésistiblement à nous. Donc, rien de plus certain que la Vie dont nous ne serons jamais dupes, si nous savons la comprendre.

Mais tout est là : correctement comprendre la Vie !

Le Maçonnisme nous y aide, sans exiger autre chose qu'un travail de réflexion. Assimilons-nous l'idée constructive et poursuivons-la en ses conséquences. Nous construirons ainsi mentalement notre Maçonnisme, en accomplissant par ce fait notre première tâche de constructeurs spirituels.

Celui qui se sera préparé, en son intelligence et en son cœur, au métier de constructeur obtiendra d'être instruit des traditions de l'Art. Encore lui faudra-t-il faire preuve de sagacité, pour dégager l'esprit vivifiant d'un enseignement dont un
symbolisme muet fait les frais essentiels. L'initiation ne s'adresse qu'à ceux qui s'en montrent dignes ; elle reste fictive pour le récipiendaire superficiel, jouet d'une mise en scène dont il ne saisit pas la portée. C'est dire que les vrais Initiés se sont toujours distingués de la foule mystifiée des amateurs de mystères. Il y a fatalement mystification, quand le myste manque de pénétration initiatique et trompe l'attente de ses initiateurs. Ceux-ci ne rejettent que les matériaux manifestement impropres à l'œuvre et se montrent indulgents au moindre indice d'éducabilité. La sélection définitive s'effectue au cours des épreuves, qui ne sont pas uniquement symboliques. Le récipiendaire qui ne les subit que symboliquement demeure initié symbolique et s'en tient au symbole
de ce qu'il devrait être en réalité.

On ne saurait assez y insister : l'Initiation est chose intérieure, qui dépend des qualités intellectuelles et morales du récipiendaire et non de la consécration rituelle,
administrée par une association initiatique. L'initiateur peut aider l'initiable à se développer initiatiquement ; mais, si elle ne s'applique pas à un germe
vivant, la plus savante culture ne conduit à aucun résultat. Il faut naître à à la vie initiatique pour en vivre et s'épanouir sous l'action de cette vie supérieure. Rien n'est artificiel en Initiation : elle ne saurait s'acheter, ni se conférer autrement qu'en image.

Une image fidèle est d'ailleurs précieuse à qui sait en pénétrer le sens.
Rites et symboles instruisent le récipiendaire méditatif, capable d'en discerner la signification. Il n'est donc pas vain de connaître la tradition, telle que nous l'ont transmise les philosophes hermétiques en décrivant les opérations du Grand-Œuvre et telle qu'elle s'offre à nous dans le symbolisme de la Franc-Maçonnerie
.

Le secret ne s'impose plus à cet égard. Il fut rompu dès la publication, en 1911, de notre essai sur le
Symbolisme hermétique dans ses rapports avec l'Alchimie et la Franc-Maçonnerie
. Depuis, les Mystères de l'Art Royal ont achevé de lever le voile, non pour les curieux indiscrets, mais en faveur des initiables appelés à conquérir la Lumière.

Ce qui est écrit, prononcé ou montré n'a pas le pouvoir de trahir ce qui demande à être discerné. Il est donc superflu de lire, si l'esprit du lecteur ne travaille pas pour découvrir ce qui se cache sous les mots, les
symboles et les allégories. Il faut deviner ; mais la conception
fondamentale du constructivisme met aisément sur la voie.

La Vie construit ; chacun de nous est son œuvre demeurée inachevée, car, sachant discerner et vouloir, nous devons appliquer nos facultés à nous perfectionner, afin d'achever par nous-mêmes ce que la Vie a commencé en nous. En nous perfectionnant, nous nous associons à l'œuvre du perfectionnement général, qui est la raison même de l'existence.

Cette base est universellement acceptable. Sur elle peut s'ériger la religion visant à mettre d'accord tous les hommes réfléchis et unis dans l'
amour
du bien.

Pour nous convertir à cette foi, rentrons en nous-mêmes et songeons à construire le mieux au milieu des décombres de l'imperfection humaine : la vocation de l'architecture morale fera le reste.

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Le chemin de l'Initiation

29 Janvier 2013 , Rédigé par X Publié dans #Planches

Le sujet que j’ai été invité à traiter a pour titre, comme vous savez, « le chemin de l’initiation ». La planche que j’ai tracée ne pourra évidemment rien vous apprendre. Que dire parmi vous que chacun ne sache déjà, quelle connaissance vous livrer sinon celle de notre inconnaissance commune?

Essayons malgré tout. Si j’étais romancier, en souvenir du F :. Stendhal, ce chemin serait l’occasion de vous « tendre un miroir » comme l’auteur du Rouge et Noir a prétendu le faire : c’était dans l’épigraphe de son chapitre XIII (« Un roman : c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin. ») En vous disant ce que j’ai vu sur mon chemin, il y a grande chance pour que je vous raconte aussi votre « voyage ». Et certes j’aperçois bien l’inanité de ce projet, le pléonasme constitutif de cette démarche : tant pis ! je m’apprête à vous raconter votre « vécu », fût-ce à travers le mien ! Dans le domaine spéculatif, des livres comme ceux de Richard Dupuy, de Jean Mourgues, de Michel Barat (La Conversion du regard), d’Alain Pozarnick, pour ne citer que ceux-là, que j’ai un peu pratiqués, évoquent la question de l’initiation avec une admirable pertinence. Si je vous y renvoie, qu’aurai-je encore à dire ? Dans cet instant où j’ai à vous parler, à combien d’impasses me conduit donc notre voie, pourtant « royale » voie !
Il faut, me suis-je dit, que je me laisse conduire par l’image du chemin, et tout d’abord par son ambivalence. Le chemin est en même temps voie de communication reliant différents lieux repérables, et pour le marcheur le mouvement qu’il est en train d’accomplir en se déplaçant d’un lieu à l’autre. Le voyageur « fait » du chemin en même temps qu’il le suit : découverte géographiquement « objective », si l’on veut, mais subjective aussi, « existentielle », ce qui implique décision, mise en mouvement, arrêts parfois, attentes, hésitations, résolution nouvelle, en somme tout un univers psychique prévisible, sinon codifié, et susceptible d’être analysé.

Tiré de ma perplexité, quand je me suis replongé dans l’étude la plus simple, dans le B A BA de nos livrets d’Apprenti, de Compagnon et de Maître, ou en re- parcourant les rituels des trois premiers degrés du Rite Ecossais Ancien Accepté, je me suis intéressé aux moments les plus significatifs (du moins à mes yeux) de ce que nous nommons notre « initiation », au cours desquels nous prenons conscience d’une avancée, dans les sens les plus variés que puisse prendre ce terme - physique, mental, symbolique - et nous savons qu’à l’instar du « chemin » l’initiation est également susceptible d’ambivalence : moment solennel où nous sommes reçus dans le Temple, elle est aussi ce lent processus de métamorphose qui a lieu dans l’athanor de notre intime alchimie spirituelle. Nous avons tous été candidat à l’initiation, puis « sujet » de celle-ci, recevant notre augmentation de salaire en passant du grade d’apprenti à celui de compagnon pour être ensuite élevé à la maîtrise.

Mon propos se limitera pourtant à l’évocation des grands moments émotifs associés aux principales découvertes symboliques de l’initiation au grade d’Apprenti, tant il me semble juste de penser que cet initium de l’initiation contient tout le reste.
Je parlerai d’abord des « préludes », de la présentation du candidat au temple, puis des épreuves par les quatre éléments avant de m’arrêter sur le symbole du delta lumineux et de commenter pour finir la sorte d’extase induite par tout ce que nous suggère l’idée même de Lumière en maçonnerie.

I SUR LE PARVIS DU TEMPLE

L’obscurité est la condition première, celle que suggère le « passage sous le bandeau », en prélude aux « voyages » de la cérémonie initiatique du premier degré, également effectués en aveugles, avant le recouvrement de la vue face au delta lumineux. Les raisons « profanes » invoquées devant le candidat auditionné dans la loge pour justifier sa temporaire cécité - devoir de discrétion et de prudence, nécessité d’éviter toute distraction visuelle pour se concentrer sur les réponses - ne peuvent encore rien dire du combat des ténèbres et de la lumière dont la dramaturgie, le soir de l’initiation, ranime un lointain fond gnostique. Cependant, il avait bien fallu, auparavant, que l’impétrant « frappe à la porte du temple » pour qu’elle lui soit ouverte et qu’il demande à être éclairé, afin que la lumière lui soit donnée, comme disent les instructions de l’Apprenti.

« Tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais déjà trouvé » : ces paroles du Christ, que Pascal rappelle dans ses Pensées, rejoignent le paradoxe platonicien du Ménon suivant lequel l’on ne saurait éprouver de désir pour ce que l’on ignore. Comment désirer en effet ce dont on n’aurait jamais entendu parler ? Toi qui frappes à la porte du Temple, sans en connaître l’intérieur, tu en as vu au moins l’entrée. Quelles que soient les circonstances ou les amis qui t’y ont poussé, tu as déjà fait ce premier pas, ce premier geste. Primum movens. Un mal être actuel et un pari sur l’avenir t’y ont sans doute déterminé : l’initiable se reconnaît au fait qu’il est un « homme de désir », suivant l’expression de Louis Claude de Saint-Martin ; il est mu par l’espoir de donner une « direction » à sa vie – mot qui nous fait ressouvenir de l’existence, jadis, de « directeurs de conscience » qui instruisaient leurs ouailles des principes moraux du christianisme dans une société – celle de la deuxième moitié du XVIIe siècle par exemple – qui semblait de moins en moins encline à les respecter. Mutatis mutandis : en frappant à la porte du temple maçonnique, n’avons – nous pas cherché à conférer à notre vie une droiture nouvelle, à la « redresser », à l’aide du « fil à plomb », pour compenser la courbure ou le pli d’anciennes habitudes, pour liquider un « vieil homme » en nous... Mais nous n’apprendrons qu’après avoir été admis à quelles intenses secousses sismiques il nous consentir à exposer notre personne, quelle « mort » nous devons même réclamer pour notre « moi » afin que, décapé, décomposé, il renaisse « plus vivant que jamais » au sortir du tombeau de Maître Hiram.

Quelles angoisses avons-nous commencé à souffrir sous ce bandeau, dans cette mise à nu de nos motivations ! Et si cette assemblée de francs-maçons nous avait jugé(s) indigne(s) de la rejoindre !.. Ce soir-là, sous le feu des questions, faciles ou ardues, bienveillantes ou gênantes, je sais que je ressentis encore plus vivement le désir d’être admis aux « mystères et privilèges de la franc-maçonnerie » : une attirance magnétique polarisait déjà mon existence, faisait vibrer mon cœur. Mes parrains – m’avaient-ils oublié ? – m’imposèrent toutefois une longue période d’attente avant de me prévenir que j’avais été jugé capable de rejoindre leur corps spirituel. Je traversai les dernières semaines avant l’événement dans une joie mêlée d’anxiété. Mais déjà la couleur de ma vie avait changé, était soumise à un processus d’intensification qui me faisait pressentir et espérer un bouleversement proche. Je ne le sus qu’après : avec le passage sous le bandeau un début d’initiation m’avait mis en marche.

II FRANCHIR LE SEUIL DU TEMPLE

Une porte qui s’ouvre. L’accueil courtois d’un homme dont on apprendra bientôt qu’il est « Expert ». L’enfermement dans un cabinet sombre. Non loin de vous, un deuxième impétrant. Personne ne parle. La mise en garde que vous lisez vous fait souhaiter de n’être pas pris pour un vulgaire curieux, alors que vous êtes dévoré de curiosité, nécessairement : mais l’acception de ce mot se transforme par le simple fait que vous pensez être là, devant ce crâne, face à l’image de ce coq « hermétique » et du mot V.I.T.R.I.O.L. bizarrement écrit, parmi des accessoires – soufre, mercure et sel, que vous identifierez plus tard comme les bases du grand œuvre alchimique – vous pensez être là pour des motivations bien différentes de celles que dénonce l’avertissement placardé sous vos yeux. Voici un premier choc : la curiosité est aussi un « péché » aux yeux de la franc-maçonnerie, comme elle le fut aux origines de l’humanité, lorsque, selon le mythe biblique, Eve et Adam succombèrent à la tentation de goûter au fruit de l’arbre de la connaissance. Le chemin de votre initiation débute donc par le détour d’une situation totalement originelle, pour le dire avec l’adjectif qui qualifie la faute de nos premiers parents. Il convenait précisément, au départ de notre renaissance initiatique – de notre résurrection consciente – de ne pas commencer cette nouvelle vie par un « péché originel ». Et puis vous écrivez votre testament, comme si vous risquiez effectivement de mourir lors de votre initiation : l’heure ne saurait être plus solennelle.

Un chemin dans le noir. Des voyages dans le noir, les yeux aveuglés comme la première fois par un bandeau. Tu es « manipulé » - tu redeviens un tout petit enfant – mais tu es guidé. Il te faut absolument faire confiance à celui qui est ton Hermès – ton Hermès psychopompe, le conducteur d’âmes – pour un soir. Dans l’abandon de tout orgueil, de toute velléité d’indépendance, tu acceptes l’emprise de celui qui sait et qui voit à ta place. Dans quel boyau on t’oblige à t’accroupir lorsque voici venu le moment de faire ton entrée dans le temple ? Tu retournes à l’état fœtal, nourrisson de la Loge initiatrice.

III PAR LE CHEMIN DES EPREUVES

Le chemin balisé de la cérémonie initiatique avait donc été précédé d’un repos, d’un séjour, d’une attente méditative dans les profondeurs de la terre : la terre est effectivement le moins mobile, le moins dynamique des quatre éléments.

Quelle étrangeté ensuite !

Le « voyage de l’air », pourtant le plus vital de ces éléments et le plus « naturel » pour les animaux bipèdes que nous sommes, celui qui nous a fait pousser notre premier cri lors de notre première naissance, est cependant le plus agité et le plus bruyant, avec un parcours nettement plus accidenté que les deux autres. Ce n’est pas le moindre paradoxe que les difficultés aillent s’atténuant à mesure que les éléments paraissent moins « naturels » et plus redoutables au regard profane : l’eau nous convient certes moins bien qu’aux poissons et le feu provoque un mouvement instinctif de recul pour peu qu’il nous en cuise. Ainsi sommes-nous peut-être conviés à découvrir une des vérités profondes du voyage : c’est se mettre en chemin, c’est partir qui est le plus difficile : courir les risques d’une aventure spirituelle dont il est impossible d’imaginer la fin (au double sens de sa destination et de son achèvement).

Les perturbations sur le chemin de l’air, qui est encore sinistrogire, à l’inverse de ce que seront les chemins de l’eau et du feu, dextrogires comme tous nos déplacements ultérieurs en loge, m’instruisent sur le monde que je quitte, sur l’esclavage passionnel que j’y subissais, auquel nul n’échappe ( les saints religieux en ont su quelque chose : Saint Augustin avant sa conversion, les ermites comme Saint Antoine torturés au désert par leur hallucinations érotiques…) Quelle paix lorsque le vacarme s’arrête ! Et bientôt, dans quelques jours, quelques semaines, quelle différence dans la météo de ton caractère ! Maintenant que tu sens ton esprit adossé à la force puissante de la Fraternité maçonnique, il te semble que tu pourras affronter avec sérénité les coups de vent ordinaires ou les tempêtes plus violentes que te réserve la vie.

Au sujet du voyage de l’eau, quelques phrases de Victor Hugo dans Les Travailleurs de la mer peuvent nous convaincre aisément de sa valeur formatrice : « Navigation, c’est éducation, écrit le poète. La mer, c'est la forte école. Le voyageur Ulysse fait plus de besogne que le batailleur Achille La mer trempe l'homme; le soldat n'est que de fer, le marin est d'acier » L'aventure maritime est effectivement recherchée par les populations entreprenantes, mais on peut également inférer que l'eau est la gouvernante de la sensualité, l'éducatrice de la sensibilité. La "salle humide" n’est-elle pas le lieu ou chacun de nous peut se recréer après les tenues, en même temps que nous pouvons cultiver de façon informelle les affinités que nous nous découvrons avec nos Frères ? L’eau est, des quatre Eléments, celui qui a le plus de rapport avec l’expression du Désir si nous désignons par ce mot un vaste registre d'attirances qui s’étagent de la sexualité à la soif de l'âme dont il est question dans le langage de la spiritualité, comme on l’a vu en citant tout à l’heure une formule de Louis Claude de Saint-Martin. Si ce symbole est un « transformateur de libido » selon une autre expression, qui est de C.G. Jung, il n'est pas étonnant que l'eau soit le plus parlant d’entre eux. Significateur de féminité, de maternité. Eau matricielle : nous avions déjà constaté sa présence dans l'obscurité utérine du cabinet de réflexion, à moins que cette familière cruche n’ait été destinée à nous éviter la grande soif qui caractérise la mort selon les mythologies égyptienne, mésopotamienne ou syriaque…­Dans l’Evangile de Jean, ouvert à son prologue sur l’autel des Serments, Jésus dit à Nicodème : « Nul, s’il ne naît d’Eau et d’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu » Etre né de l’eau signifie métaphoriquement : être né du sein de la mère, et l’expression toute entière semble désigner la conjonction de la matière et de l’esprit, par spiritualisation de la première et par l’incarnation du second. L’eau nous fait donc renaître, mais c’est parce qu’elle a le pouvoir de nous réintégrer passagèrement dans l’indistinct, de nous faire rentrer dans le sein de la mère, pour nous y dissoudre et ainsi nous purifier. Ce nouveau « baptême », si je ne force pas trop le sens du mot, induit la mort initiatique permettant l’accès à la nouvelle vie. Observons que le déluge, condition nécessaire à une seconde création, comporte au plan cosmique la même signification que le baptême au niveau de la personne. Or les eaux du déluge sont porteuses de l'arche de Noé salvatrice ‑ et de façon peut‑être comparable les eaux de la mort, les eaux du Styx, le fleuve des enfers dans la mythologie gréco‑latine et dans l'au‑delà selon Dante, sont traversées par la barque des âmes, conduite par Caron. Il y a toujours, sur l’eau diluviale ou sur l’eau de la mort une nef qui sauve l’essentiel de ce qu’il fallait transmettre pour qu’un avenir demeure possible. Car le voyage de l’eau a de très anciennes connotations mortuaires ; songeons par exemple aux riverains du Rhône qui, en amont d'Arles, confiaient leurs défunts au courant du fleuve, en les enfermant dans des tonneaux pour qu'ils allassent dormir leur dernier sommeil dans la terre miraculeuse des Alyscamps protégée par Saint Trophime . Voyons s’éloigner la silencieuse barque funèbre des Egyptiens, qui remontait le Nil avec son chargement d'âmes…Suivons l’intuition de Gaston Bachelard pour qui le cercueil est, non pas la dernière, mais "la première barque". « La mort ne serait pas le dernier voyage. Elle serait le premier voyage ». Aussi « le héros de la mer est-il un héros de la mort ». « Le premier matelot est le premier homme vivant qui fut aussi courageux qu'un mort . » Et Bachelard écrit encore : « Quand des enfants abandonnés à la mer dans leurs berceaux, étaient rejetés vivants sur la côte, quand ils étaient sauvés des eaux (comme Moïse ), ils devenaient facilement des êtres miraculeux. Ayant traversé les eaux, ils avaient traversé la mort. Ils pouvaient alors créer des villes, sauver des peuples, refaire un monde.» Pour l’heure, l’Apprenti que l’on va inviter à travailler sa pierre brute, et non pas à entreprendre des actions démiurgiques dépassant le plan humain, doit cependant avoir été aguerri par une épreuve de l'eau analogique des « aventures » au cours desquelles Ulysse fit son apprentissage d'Homme . Il affronta plus d’une fois la mort (par les éléments « air » et « eau » déchaînés, par l’enfermement -chtonien-dans la caverne du Cyclope) mais en outre il fut confronté au divers périls et séductions de la féminité (de Circé en Calypso et en Sirènes, de Nausicaa en Pénélope), et ainsi pouvons- nous également interpréter le « chemin » de l'eau comme celui qui nous a révélé ce qu'il y a de féminin dans le monde, et aussi en nous-même, qui dépendons par la suite, en tant qu’apprentis, de l’influence lunaire, spécifiquement féminine. Notre animus se sera d’abord voué à la conquête consciente de son anima. Et de fait, l’aspect maternel de l’eau coïncide encore avec la nature de l'Inconscient, si ce dernier est regardé comme la mère, la matrice de la conscience. La perpendiculaire du F:. Second Surveillant nous rappelle incessamment que l'écoulement de l'eau tend à la verticalité, vers les profondeurs de la terre : pour l’aller puiser, nous devons forer notre puits, surmonter la peur de nos abîmes, fouiller par l’introspection la couche inférieure de l'être, à la recherche de nos sources.

Du chemin de feu que dirai-je ?

La sacralité de cet élément est d’une évidence physique, ainsi que le suggère l’étymologie de l’adjectif « sacré », en latin sacer, qui veut dire à peu près « intouchable », ou « tenu à l’écart ». Le feu, qui se fait naturellement « respecter », inspire aussi de l’horreur, quand au lieu de nous réchauffer de son foyer il propage l’incendie. Mais l’initiation nous fait surtout entendre son analogie avec l’amour. Il porte à la fusion des corps et des âmes comme à celle des métaux aux forges de Vulcain. Il est vrai que, depuis longtemps, Cupidon porte l’arc et la torche. De puis que la littérature existe, Eros n’a jamais cessé de s’exprimer en termes ardents, en déclarations enflammées de sentiments brûlants. Comme le feu est Amour, il est également Parole : identité de l’Amour, de la Lumière et du Verbe. Les langues de feu venues voltiger sur la tête des apôtres, lorsque la Pentecôte rachète, rédime la malédiction de Babel, sont l’indice de la présence de l’Esprit saint, une des manifestations du divin Principe. A la fin de Comédie dite « divine », l’exigence d’une purification complète fait traverser à Dante une muraille de flammes, dont il se trouve enveloppé (comme l’affirme la phrase du rituel nous confirmant que notre épreuve du feu a bien été par nous vécue, alors même que nous n’en étions guère persuadés, quelquefois, sur le plan technique). Au-delà du rempart de flammes, le poète guidé par Béatrice contemple dans le ciel de feu qu’est l’empyrée un feu plus brillant encore et d’abord aveuglant, qui est l’éternelle lumière principielle, celle d’un Dieu que nous aimons fréquenter sous son titre de « Grand Architecte de l’Univers ».

Dans le continuum qui va de l’amour profane à l’amour sacré, le feu, outil de la grâce, est donc l’épreuve purificatrice par excellence. Il détruit mais opère la renaissance du Phénix. Et lui aussi, à l’instar de l’eau, tend vers la verticale, mais – conjonction des opposés – il ne descend pas, il s’élève, il se volatilise en pure transcendance. Il alimente en l’apprenti son projet d’ascension, son rêve de sublimation.

Pour l’alchimiste, pour l’artisan du Grand Œuvre, le feu est emblématisé dans la figure d’un delta. C’est un delta qui se dévoile aux yeux du néophyte, lorsque après toutes ces épreuves, la Lumière lui est enfin donnée.

IV LE BANDEAU DE TON AME AUJOURD’HUI EST LEVE


Et voici que tu vois un regard qui te voit.
C’est la première image qui a frappé notre vue, lorsque au troisième coup de maillet administré par le Premier Surveillant nous avons regardé le Temple au devant de nous. Juste en dessous, il y eut comme une aurore aux dardantes épées, tendues pour nous porter secours, rayons chevaleresques de la vigilante Fraternité.
Cette lumière enfin donnée nous observe, constatons-nous aussitôt, autant que nous l’observons. L’œil inscrit dans le delta lumineux est le garant d’une sorte de réponse immanente à la question de la Transcendance recherchée. Cet œil peut avoir été l’occasion de notre « coup de foudre » avec la Franc-Maçonnerie, tant il est vrai qu’il y a toujours un échange de regards à la naissance de l’amour.

L’œil est ambivalent, comme tout symbole : organe de perception, en tant que tel « passif », il est aussi un moyen « actif » d’investigation, de connaissance et de capture. La silhouette humaine dessinée dans la pupille au centre du triangle est à la fois comme notre reflet dans un miroir – nous nous mirons, nous sommes reflétés par cet œil – et comme la forme humanisée que revêt la Lumière le traversant, invoquée pour éclairer nos travaux.. Cet œil impératif requiert évidemment notre propre humanisation. Ni droit, ni gauche, mais central ou frontal, il est ce « troisième œil » dont font état les traditions orientale et islamique sous l’appellation d’œil « du cœur ». Luminaire primordial, il est situé entre nos deux luminaires physiques, Soleil et Lune, comme l’œil droit et l’œil gauche, respectivement « actif », tourné vers le futur, et « passif », tourné vers le passé. Il réalise ainsi la synthèse du Temps, autant que des forces actives et passives, ce qui nous permet de transcender la durée profane, de passer dans un temps sacré. Œil plus que solaire et lunaire, œil de l’Idée par où transite le feu des éternels principes, hiéroglyphe du Grand Architecte à la Gloire duquel nous oeuvrons. Clef de voûte du Regard, point de convergence de nos regards, il opère en nous une ouverture, il dessille en nous la paupière de l’œil du cœur et de l’esprit propre à chacun.

Ne serait-ce pas le moment d’entendre chanter, en nous immergeant dans une tradition millénaire, le poète Orphée célébrant jadis une Lumière identique à celle que vient de nous révéler notre initiation ?

Viens, [ clame le Chanteur], bienheureux Péan, Phoibos Apollon, vainqueur de Tithyon,
Dieu de Memphis, bienfaiteur, révéré, guérisseur,
Flamme et vivante Lyre, ensemenceur céleste, seigneur pythien,
Devin, porte‑flambeau, vivant Éclat, glorieux infant,
Meneur des Muses, maître danseur, Archer souverain,
Seigneur de Délos à l'oeil omnivoyant, dieu traversier
D'or tout nimbé quand tu délivres oracles et prophéties,
Écoute la juste prière que je t’adresse au nom des peuples
Car des hauteurs où tu habites, tu vois toute l'étendue
De l'éther infini et celle de la terre fortunée
Et lorsque sur le monde tombe la nuit aux yeux d'étoiles
Tu perçois tout en bas les racines et les confins de l'univers
Puisque tu es début et puisque tu es fin de toutes choses.
Tu règles avec ta lyre l'universel destin des hommes
Et tu sais répartir en deux durées égales et l'hiver et l'été,
Et susciter aussi la floraison dorienne du printemps.
C'est pourquoi les humains t'invoquent sous le nom de Seigneur,
Ô Pan à double corne, maître des vents sifflants,
Toi qui détiens le sceau des formes universelles.
Écoute‑moi, apporte le salut aux mystes suppliants.

Cet hymne orphique, que j’ai cité partiellement, est dédié , on l’a bien compris, à Apollon, le Seigneur de la lumière pour les Grecs, né aussitôt après sa sœur jumelle Artémis - déesse lunaire – sur l’île de Délos. Garante de l’universelle harmonie, sa lyre d’or régule les saisons et les destins des hommes. Son action est en rapport (mystérieux) avec l’origine du monde, et sa finalité. Tous les êtres, de la pierre qui tombe selon les lois de la pesanteur au végétal qui s'adapte et se reproduit, à l'animal qui se meut et à l'homme qui désire ou qui veut, sont comme des degrés d'objectivation de sa volonté incessamment constructrice ; et si le voile de Maya, pour parler comme dans l’hindouisme, revêt de ses couleurs infiniment variées l’infinie diversité de la manifestation, le maître de la lumière primordiale nous appelle et nous rappelle à l’unité profonde de la création. Un Saint François d’Assise, tout comme un Bouddha, peut donc chanter « Mon frère le Soleil, ma sœur la Lune, mes cousins les oiseaux ».

C’est pour être ses témoins que nous sommes devenus, le jour de notre initiation des « fils de la lumière ». L’hymne d’Orphée imprègne lointainement l’hommage que nous lui rendons. «Fils de la lumière», disons-nous, mais aussi, selon une autre appellation, complémentaire, «Enfants de la veuve», tout comme Hiram, fils d’« une veuve de la tribu de Nephtali » : aussi savons-nous également ce que nous devons aux ténèbres; ce dualisme très ancien, on l’a déjà dit, très zoroastrien (celui que Mozart évoque dans la Flûte Enchantée) ne nous fait pas négliger le risque, encouru en permanence par chacun, de recommencer à errer par des chemins d'ombre.

Cependant les hautes paroles qui résonnent le soir de notre initiation dans l'enceinte du Temple nous ont redonné, si nous l'avions perdue, une sorte de confiance dans le langage. N’avons-nous pas décidé de nous reconstruire à la clarté des «instructions » que nous avons reçues à ce moment là et des conseils que dispensent les maîtres aux apprentis sur le chantier ? Des phrases venues du fond des âges ont la vertu de produire à l'oreille du néophyte l'effet d'une complète et bouleversante nouveauté. Quelque chose lui est en effet confié, qu'il prend en charge et qui part, et qui parle, de l'Origine. « En lui [dans le Verbe] était la vie et la vie était la Lumière des hommes. » dit le prologue de Saint Jean.

«La lumière est le premier aspect du monde informel», remarque un analyste de l'image et du rêve. «En s'engageant vers elle, on s'engage dans un chemin qui semble pouvoir mener au-delà de la lumière, c'est-à-dire au-delà de toute forme, mais encore au-delà de toute sensation et de toute notion ». Si telle est bien la signification de la lumière comme symbole, on comprend que notre obédience, et quelques autres, sinon la totalité des Francs-maçons de par le monde, se refusent à déterminer ou à identifier le Grand Architecte de l'Univers à quelque dieu que ce soit parmi les religions établies.

Maçons de tous les pays, épris d’universalité, nous ne risquons donc pas de voir un jour s’écrouler sur nous quelque Tour de Babel dogmatique. Et délivrés du « dogme », mais assurés de l'existence de la Lumière, nous ne perdons pas, même de nuit, même dans l’obscurité des épreuves qui n’ont pas de raison de nous être plus épargnées qu’au reste de l’humanité souffrante, la confiance en un principe lumineux sur lequel nous savons pouvoir compter, ainsi que demeure l'admirable ciel étoilé au-dessus de la conscience de Kant. « Deux choses remplissent le coeur d'une admiration et d'une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, à mesure que la réflexion s'y attache et s'y applique, dit le philosophe de Koenisberg : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi... »

Une vérité aussi originaire que celle qui éblouit Kant, entraîne, sur le chemin de l’initiation, notre adhésion par le cœur. Elle ne satisfait pas d'emblée aux exigences de notre raison «raisonnante» : la raison en effet réclame d'asseoir ses convictions sur des preuves, et l'initiation n'en procure pas. Le verbe initiatique est lumineux par lui-même, hors de toute démonstration conceptuelle comme est aussi le langage poétique et, en règle générale, celui de tous les arts, à la pratique desquels le grade de compagnon nous ramènera, selon une gradation, conforme aux enseignements de l’anthropologie, qui nous fait évoluer de la nature - nature profonde mesurée avec la perpendiculaire – à la culture que le niveau voit s’étendre à travers les arts libéraux et les aspects divers de la Tradition.

En sollicitant les termes du côté de leur origine, constatons enfin que les paroles de l'initiation - et le langage gestuel qui les complète ou les souligne - constituent une « poésie » au sens où ils sont également une «poiesis » (vocable grec désignant, comme vous savez, le processus d'une fabrication ou d'une production). Par la «poiesis » initiatique le néophyte se trouve, presque à son insu, recréé, et accède au statut (avec droits et devoirs) de «fils de la lumière». Cette lumière, on l'a bien compris, est une source de transfiguration située au-delà ou en amont du phénomène lumineux dans sa manifestation physique. Lumière «scyalythique», comme pourraient dire les chirurgiens, elle ne fait pas d'ombre. Toutefois si elle aide à mieux voir et à mieux vivre, elle-même tend à se soustraire, par l'éblouissement qu'elle provoque, à notre capacité de saisie rationnelle. Acceptons alors, résignons-nous d'abord à cette perte de contrôle intellectuel, comme le suggère la parole d'un poète à qui nous laissons, sans le nommer, l’avant-dernier mot :

«Voir clair signifie aussi que l'on accepte l'énigme de la clarté, quelquefois plus énigmatique encore que l'obscurité».

Le chemin de l’initiation, s’il ne conduisait qu’à la nuée d’inconnaissance, est toutefois lumineux comme numineux. Il en est de cette lumière comme de la connaissance du 3e genre, invoquée par Spinoza comme une source de béatitude, et qui est cause et index de sa propre vérité. Qui l'a profondément ressentie ne saurait l'oublier: notre raison en réclamait l'existence, l'initiation nous en a montré la réalité. On dit que les gens sortis d'un coma profond, qui ont connu une N.D.E (Near Death Expérience), prétendent quelquefois avoir été aspirés par le vide, en direction d'une lumière que nos yeux de chair n'ont jamais vue. Lorsqu'on demande à certains de ces expérimentateurs d'un état proche de la mort de caractériser cette lumière, ils répondent qu'elle était faite d'Amour.

Source : www.ledifice.net

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L'Évolution de la Cérémonie et du Rituel d’Installation secrète du Maître Elu

28 Janvier 2013 , Rédigé par Harry Carr Publié dans #Rites et rituels

Cette publication est parue initialement dans la Revue Ars Quatuor Coronatorum vol 89 de 1976 (pages 32 à 59) sous le titre "The Evolution of the Installation Ceremony and Ritual" et a été exposée par Harry Carr à la Loge éponyme le 19 Février 1976. René Désaguliers en 1991, nous propose dans cet article la traduction de ce travail, qui constitue une œuvre colossale relativement peu controversée. De plus, la Cérémonie secrète étant très répandue en France, on peut comprendre l’intérêt d’en étudier les sources. Toutefois Harry Carr mène son étude uniquement sur les sources anglaises, alors que, souligne Désaguliers, les sources irlandaises paraissent intéressantes. Notons qu’en 1976 et encore plus près de nous en 1991 donc, quand René Guilly alias René Désaguliers traduit ce texte, les notions qui sont ainsi exposées sont complètement nouvelles. Tout d’abord Harry Carr fait remonter l’histoire de la maçonnerie anglaise à 600 ans, incluant donc la maçonnerie opérative, et constate qu’on ne trouve trace de cérémonies d’installation ou d’élection avant la maçonnerie spéculative de 1717, même en ce qui concerne les diacres, les surveillants ou les maîtres. Les Constitutions d’Anderson de 1723 décrivent en revanche la manière de constituer, de créer une nouvelle Loge. On y trouve également, la Cérémonie d’Installation de Wharton. Nous parlons là du Duc de Wharton, Grand Maître de la Grande Loge de Londres et de Westminster en 1722-1723. C’est la plus ancienne description d’installation du Maître d’une nouvelle Loge, et que nous apprend-elle ? Tout d’abord que c’est le Grand Maître qui fait examiner le "candidat" par son député. Ce candidat est un compagnon du métier, de bonne moralité et de grande expérience, il est placé à la gauche du Grand Maître, et après un consentement unanime des frères, la nouvelle Loge est constituée, les devoirs du maître lui sont présentés et il est installé. Hélas on ne connaît ni ces devoirs, ni la cérémonie d’installation proprement dite. Puis, tous les membres s’inclinent tour à tour pour le saluer, en gage de soumission. La première des constatations est que la maçonnerie de 1723 se fait bien en deux grades, même si l’on ne sait pas dans ce cas précis, à quel grade est ouverte la cérémonie. Les membres sont sans doute maîtres et compagnons du Métier, et aucune obligation de Maître élu n’est retrouvée, pas plus qu’un signe, un attouchement ou un mot… Harry Carr par la plume de René Désaguliers pense que cette cérémonie ne fut pas un grand succès, ne servant vraisemblablement qu’à constituer des Loges dans laquelle le Maître Élu "prenait la Chaire en conséquence". Notons enfin que si les minutes ne décrivent pas la cérémonie, elles insistent toutefois sur les "Droits d’Honneur", à savoir le montant à régler pour avoir l’honneur d’accéder à la charge. Ce sont Les Trois Coups Distincts de 17601, qui décrivent la première cérémonie d’Installation hors d’une cérémonie de constitution d’une nouvelle Loge. On parle là de "l’obligation des officiers d’une loge", avec en premier, celle du Maître pour la chaire. La Loge semble ouverte au 3ème grade, on ne sait rien de l’élection ni des devoirs, le texte se focalisant dit Désaguliers, sur la partie ésotérique de la cérémonie. Le futur Maître est agenouillé sur ses deux genoux au sud, et prête une obligation qui reprends les idées classiques : de ne pas révéler le mot et l’attouchement, de respecter les devoirs de sa charge, et d’œuvrer pour le bien de la maçonnerie, etc, etc… sous peine de recevoir les châtiments d’Apprenti Entré, de Compagnon du Métier et de Maître Maçon ! Il est relevé par la poignée de main de Maître, l’installateur glisse alors jusqu’au coude en lui murmurant le mot et on présume, qu’il est alors installé dans la chaire. Puis a lieu l’applaudissement du Maître, décrit comme le grand signe d’un Maitre Maçon qui se fait en levant les mains au dessus de la tête, puis en claquant le tablier et en frappant en même temps le plancher des deux pieds. Un point très important est relevé par René Guilly, il semble que les Anciens et les Modernes utilisaient le même rituel d’Installation, puisque "Les Trois Coups distincts" et "J et B"2 présentent en 1762 la même cérémonie et surtout que John Pennel reprends la cérémonie de Wharton en pour sa rédaction du Livre des Constitutions Irlandaises, mais toutefois, en sans citer Wharton… De la même manière Lawrence Dermott installé Maître à Dublin en 1746, reprends lui aussi à quelques modifications près la même cérémonie dans sa publication de "Ahiman Rezon" en 1756. En 1775, c’est William Preston dans son "Illustration of Freemasonry" qui montre une nouvelle évolution. Il reprend l’Installation de Wharton et y insère le premier texte complet des Devoirs du Maître, très proche de celui utilisé aujourd’hui. On remet au nouveau Maître l’insigne de son office, les lettres patentes, on lui présente le Volume de la Loi Sacrée, le livre des Constitutions, les outils et les bijoux des officiers à installer, et il est félicité selon l’usage. Dès 1801 on a des traces de cette Installation, en revanche chez William Preston on ne trouve pas de mot, pas de signe, d’attouchement ou de pénalités. Ce n’est qu’à partir de 1822 dans les minutes de la Loge l’Antiquité3 que l’on voit apparaître une nouveauté. En fait à un moment donné de la cérémonie, les Frères Maîtres Installés se retirent, et ce point va donc conforter la notion d’Installation Ésotérique. Preston emploie souvent la notion de "salle voisine", salle dans laquelle le Maître Élu est présenté au Maître Installateur, on fait l’apologie des ses qualités et de ses mérites, le secrétaire lit les Anciens Devoirs et les règlements et le Maître Élu prête son obligation. Concrètement, il en ressort qu’on ne sait pas s’il y a ou non ouverture et fermeture de cette cérémonie, et qu’elle doit se faire en présence de trois Maîtres Installés au moins. Le nouveau Maître ressort ensuite de la salle revêtu de son insigne et il est placé dans la chaire et acclamé. Puis en procession, les membres rendent hommage, marquant leur soumission, la Loge est fermée au 3ème et au 2ème grade et l’on redescend au 1er où tous les officiers sont installés.

Léger retour dans le temps, nous sommes en 1810 avec l’Installation dans la Loge de Promulgation, s’il semble selon Harry Carr, que les Modernes avaient fortement délaissé cette cérémonie, l’inverse était de mise avec les Anciens placés sous la houlette de Lawrence Dermott. En effet cette Cérémonie d’Installation fut considérée comme l’un des "Landmarks" visant à la réunification, Landmark que Désaguliers traduit volontiers par le terme "définition". Progressivement on va constater par les minutes qui nous sont parvenues que l’enseignement des Cérémonies d’Installation va se développer, du moins en théorie, car en fait il y a peu ou pas d’éléments qui permettent de dire si elles furent réellement pratiquées… L’évolution suivante est relevée dans le MS Turk de 1816, qui constitue la troisième Instruction de William Preston dont on connaît cinq versions manuscrites, le MS Turk est la seule version complète connue. On y constate que le Maître Élu est présenté à la Loge au 2ème grade, on lui présente toujours les Anciens Devoirs, les règlements généraux, il prend son engagement qu’il signe et scelle puis les Maîtres Maçons et les Passés maîtres se retirent dans une salle d’Installation où les travaux sont ouverts au 3ème grade, puis les Maîtres Maçons se retirent, ne reste alors que le "Conseil des Maîtres Installés". Le Maître Élu est à nouveau présenté et il reçoit le "bienfait de l’Installation", il s’agenouille sur les deux genoux, et là deux Maitres Installés joignent les mains et font une voûte au dessus de lui, tous les frères s’agenouillent. A la suite de quoi une invocation est faite au Père Tout Puissant, dont il faut noter que c’est en fait la plus ancienne version d’un rituel d’Installation contenant une prière d’ouverture, qui n’est d’ailleurs que très légèrement différente de celle d’aujourd’hui. Reprenons le cours de la cérémonie, le maître Installé, prête son obligation, il est mis dans la chaire par l’attouchement et le mot, il est salué, enfin le Conseil est fermé, plus exactement ajourné. Notons ici que les notions de travaux ouverts et ajournés ne prouvent pas l’existence d’un rituel spécifique. Les Maîtres sont réintroduits et la Loge est fermée au 3ème grade, tous retournent dans la salle de la Loge proprement dite où les travaux sont fermés eux aussi.

En fait cette Installation reprend en les améliorant celle des "Three Distinct Knocks" et de "J et B". Notons aussi que s’il y a bien dans cette cérémonie un signe d’appel et un attouchement spécifique, on ne trouve pas ici chez William Preston l’histoire qui accompagne ce signe et cet attouchement. On peut penser que si Preston a formalisé cette cérémonie, elle était peut-être pratiquée mais très peu, ou très mal, ou même pas du tout… Alors avec le temps, en 1827, le Grand Maître du personnellement intervenir afin d’uniformiser les cérémonies dans le pays, voire afin d’installer comme il se devait des Maîtres de Loges déjà en exercice. Dix frères furent nommés dont le Grand Secrétaire et le Grand Archiviste pour former une commission spéciale dite "Loge ou Conseil des Maîtres Installés" qui eut pour but de tenir régulièrement des Loges d’Instruction de Maîtres Installés, ce Conseil pouvant lui-même installer des Maîtres Élus. En 1991 lorsque René Désaguliers écrit cet article dans Renaissance Traditionnelle, il n’existe qu’un seul document concernant le travail de cette structure de maîtres Installés, il s’agit des minutes du 24 Février 1827, de cette Loge ou Conseil de Maîtres Installés qui sont retranscrites pages 24 à 26. En fait on voit par ce texte que même si les points du rituel des cérémonies aux trois grades sont connus avant cet écrit, les minutes de la Loge de Maîtres Installés en fixent le déroulement. En ce qui concerne le Conseil de Maîtres Installés, proprement dit, on retiendra aussi et surtout dans ce texte les interrogations des membres de l’assemblée, aussi bien que les points restés sans réponses tout au moins pour nous (pages 28 et 29) et qui sont sous la plume de René Désaguliers :

1. La façon de forme, déclarer ou constituer un Conseil de Maitres Installés, ainsi que l’ouverture et la fermeture des travaux.

2. Le mot du Maitre en chaire et sa forme de communication éventuelle.

3. La clause pénale de l’obligation

4. L’inspection du Temple par Salomon et le rôle d’Adonhiram

5. Le salut donné par l’assemblée aux trois grades dans la Cérémonie.

Pour répondre à ces interrogations, il faut consulter ce que René Guilly regroupe sous le terme de Documents Plus Tardifs et notamment les "Henderson Notebook" littéralement : le carnet d’Henderson, qui est un manuscrit de 350 pages. En 1832, John Henderson était Député Maître de L’Antiquity n°2, et président en 1836-37 du Bureau des Affaires Générales de la Grande Loge Unie d’Angleterre. Dans le sillage des travaux du Conseil des Maitres Installés, il décrypte entre autre, dans son carnet, la troisième instruction de William Preston d’après le MS Turk que nous avons vus. De la même manière 1838, voit la publication du Rituel pour le 3ème grade et la Cérémonie d’Installation de Georges Claret, qui est en quelque sorte le précurseur ou le père des rituels imprimés tels que ceux que nous connaissons aujourd’hui.

Reprenons donc en guise de conclusion de cette première partie ces deux apports historiques pour répondre aux cinq interrogations précédentes.

1. Les deux textes confirment qu’après l’ouverture de la Loge aux 3 grades les Maîtres Maçons se retirent et au moins trois Maîtres Installés constituent par une simple déclaration et un simple coup de maillet, le Conseil des Maîtres Installés, il n’y a donc pas de cérémonie d’ouverture pas plus que de fermeture.

2. Si le mot de Maître Installé semble omis dans les minutes de 1827, on peut tout simplement penser que c’est volontaire pour des raisons de prudence.

3. Pour le signe pénal, l’omission est-elle de même nature prudente ? En fait on peut s’accorder à penser qu’il n’existe pas avant 1827 car Henderson et Claret eux, sont les premiers à y faire carrément allusion.

4. Pour l’inspection du Temple par Salomon, il n’y a rien avant 1827 si ce n’est une référence au "signe et au salut d’un Maître ès Arts et ès Sciences". Henderson parle du signe et du salut et peu de l’histoire qui va avec, Claret lui la donne en entier, introduisant aussi la Reine de Saba.

5. Enfin, la salutation au Maître Installé par les participants, semble être une innovation récente car Claret et Henderson n’évoquent qu’ne simple salutation du Maître Installateur.

Pour comprendre l’intérêt de la mise en valeur de la pratique de ces cérémonies aujourd’hui, pour en connaître l’histoire et pour en ressentir la portée symbolique, je ne pouvais terminer ce résumé qu’en citant totidem verbis René Désaguliers, alors écoutons le : "L’Installation est, par-dessus tout le plus haut honneur qu’une Loge puisse conférer, impliquant des devoirs et des responsabilités d’une profonde signification pour l’heureux récipiendaire et la cérémonie est toujours intéressante et belle pour autant qu’elle est conduite avec la dignité et la bienséance qui s’imposent".

Renaissance Traditionnelle N°85 - Janvier 1991. p 1 – Tome XXII

Source : http://aprt.biz/

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Blog "Hauts Grades" et RL Laurence Dermott

26 Janvier 2013 , Rédigé par T.D

Le blog « Hauts Grades » avec ses 1127 abonnés à la newsletter servira de relais aux premières publications de la Loge de Recherche Laurence Dermott.

Le nombre de textes publiés sur le blog http://logedermott.over-blog.com va augmenter par rapport à ceux publiés sur le blog « Hauts Grades », c’est pourquoi je vous conseille de vous inscrire sur la newsletter de la Loge Dermott.

En ce moment je publie des textes sur la Kabbale, textes trouvés après beaucoup de recherche et je redécouvre ce sujet fondamental pour comprendre la Franc-Maçonnerie : de Willermoz au REAA en passant par le RAPMM…

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Précisions sur la RL de Recherche Laurence Dermott

26 Janvier 2013 , Rédigé par T.D

Quelques éléments :  

La Loge possède un Fonds de Recherche numérique de 12800 textes, rituels, ebooks et vidéos (2340 planches et + de 1000 rituels). Ce fonds est à la disposition des Frères de la Loge (80Go)  

Le Blog de Recherche comporte + de 400 textes    

La Loge à un but : former pour chercher. En tant que Loge de Recherche virtuelle elle cherche sur le net tous les documents maçonniques importants et elle les regroupe par thèmes.  

Ces thèmes seront étudiés la première année pour permettre ensuite de faire des publications en fonction de l’intérêt des Frères.  

Travaillant de façon transversale sur des sujets de la Franc-Maçonnerie et de son ésotérisme, nous ne sommes en aucun cas une Loge d’Instruction. En effet la plupart des Loges d’Instruction travaillent sur leur Rite, ce qui ne sera pas notre cas.  

Engagement : chaque Frère qui sortira d’une Tenue de notre Loge en saura plus qu’en y entrant.  

Nous n’avons aucun but ni envie de concurrencer quelque Loge que ce soit, nous sommes simplement réunis pour apprendre, comprendre et transmettre. Cette Loge existe de façon virtuelle depuis plusieurs années. S'il s'avère que ses buts, son programme et ses Tenues ne correspondent pas aux besoins de suffisamment de Frères, elle continuera son travail sur le net avec le soutien et la fidélité de ses 283 abonnés.

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Essai sur les origines des grades et rituels symboliques (3)

26 Janvier 2013 , Rédigé par ANDRE DORE 33° Publié dans #Rites et rituels

L'aspirant compagnon devait être instruit des « Mystères » de la Maçonnerie. Il était donc interrogé, d'une part sur les circonstances de son admission, le cérémonial utilisé, le pourquoi de celui-ci, d'autre part sur ce qu'il avait appris.

 

Questions et réponses étaient brèves. En fait, il récitait « par coeur », le catéchisme, soit un strict exercice de mémoire, ne nécessitant aucune réflexion. Les 90 demandes de Prichard concernent l'orientation, l'aspect et le mobilier de la Loge, le rôle de ses officiers, le « secret », la gestuelle. Ce texte révélateur est précieux on y apprend, et ce sera la seule chose à retenir, « Que le fondement de cette chambre sont trois colonnes ou piliers, force, sagesse et beauté », que le plafond « est un ciel de nuées embellies de toute sorte de couleurs », que le pavé « est orné d'ouvrages à la mosaïque », « qu'au centre il y a une comète (l'étoile flamboyante) » et que « le tour de la Chambre est tapissé d'un brocard d'or qui constitue la clôture tout autour », tous ces éléments plus quelques outils étant dessinés sur le tableau de Loge. Egalement, « que Je point, ou point central empêche toute erreur du maître en faisant la circonférence, la ligne une longueur sans largeur, la surface une longueur avec une largeur et qu'un corps compact (volume) entoure le tout ».

 

Il y a aussi des devinettes. C'est ainsi que le maître est « vêtu d'une jaquette jaune et d'une culotte bleue», (il s'agit du compas qui à l'époque est son attribut), et que les secrets sont cachés « dans la poitrine gauche (du maçon), que la « clef » qui en permet l'accès est enfermée dans une « boette d'or », laquelle « ne s'ouvre et ne se ferme qu'avec une clef d'yvoire », pendue et attachée « à une couroye de six pouces ». Solution du rébus : la bouche, le palais et les dents, et si la langue est la clé d'yvoire (?) c'est qu'elle est « gardienne du verbiage » que sont les paroles.

 

Un apprenti ne saurait passer compagnon sans avoir « servi son maître », ce qu'il fit « avec de la chaux, des charbons de bois et une pelle de terre », signifiant respectivement «liberté, sérieux et zèle » (traduction édition 1743) ou « avec la craie, le charbon de bois et l'auge », soit « Liberté, ferveur et zèle » (1788). Cette libre interprétation des symboles, expression d'un humour très britannique en l'occurrence, n'avait pas dû tellement satisfaire l'abbé Pérau, dont l'apprenti, dans le « Trahi » 1742, avait travaillé avec « la chaux, la bêche et la brique », c'est-à-dire « liberté, confiance et zèle », car il crut d'ajouter, en note :

 

« Il faut être maçon pour sentir la justesse de ces emblèmes ». Pourtant, si l'on en croit la préface d'un ouvrage de l'un de ses concurrents en littérature maçonnique, il avait été «initié » d'autorité, et en cette occasion le terme « initié » est adéquat, pour s'être introduit indûment dans une loge, et, découvert, avait été préalablement« placé sous une gouttière ou (une fontaine durant une forte pluie) afin que l'eau le pénètre de la tête jusques aux pieds et que ses souliers en soyent remplis », punition réservée aux indiscrets et formulée dans les catéchismes.

 

Bien que le « ni nu ni vêtu »,moins le bandeau et la corde au cou soit toujours en vigueur au rite émulation, ni les textes ni i'iconographie laissent entendre qu'il en fut ainsi durant la plus grande partie du XVIIIe siècle. Ce dut être un cadeau des «Antients » aux « Modems » dès la seconde moitié, confirmé lors de la fusion en 1813. En France, et tardivement, quelques très rares rituels écossais l'adoptèrent. L'aspirant ayant prouvé qu'il était instruit des mystères maçonniques, apprenait qu'il devenait compagnon « à cause de la lettre G » ou«pour l'amour de la lettre G », et réitérait dans les mêmes formes que précédemment, le serment prononcé lors de son admission au grade d'apprenti.

 

Il ne semble pas qu'il y ait eu de voyage au cours de la réception au second degré, à moins d'identifier comme tel les cinq pas pratiqués par le Rite Emulation qui les reçut du XVIIIesiècle. Ce qu'en disent les catéchismes n'a pas le caractère de la marche bien spécifique de l'apprenti, mais apparaît purement symbolique.

 

Avez-vous jamais voyagé ? demande le Grand Maître (qui deviendra le Vénérable)

 

J'ai fait voyage en Orient et en Occident.
et en une autre version « de l'Est à l'Ouest ».

 

Avez-vous jamais travaillé ?
oui, à l'édification du Temple.

 

Où avez-vous reçu votre salaire ?
Dans la chambre du milieu.

 

Comment avez-vous pu entrer dans la chambre du milieu ?
Par le portique,
ou « en passant au travers d'une antichambre ».

 

Qu'avez-vous vu en passant ?
Deux grands piliers...

 

Et le candidat fait alors connaissance avec les deux colonnes de Salomon dont il avait appris les noms sans savoir à qu les appliquer, et leurs dimensions selon la description qu'en fait la Bible (Rois I. ch. 7).

 

Comment êtes-vous arrivé dans la chambre du milieu ?
Par un escalier dérobé fait en escargot,
ou « par un escalier en spirale à double volée ».

 

Combien de degrés à cet escalier ?
Sept ou davantage...
« ... parce que sept ou plus composent un collège parfait, ou font une loge juste et parfaite ».

 

Signe, mot et attouchement sont nécessaires pour franchir la porte, très haute, de la Chambre du milieu, dans laquelle il voit « quelque chose ressemblant à la lettre G ».

 

Que signifie ce G ?
Géométrie ou la e science.

 

avait-il été dit au début du catéchisme. Mais cette question ne pouvait pas ne pas amener une autre réponse. Prichard, ou les auteurs des textes, peut-être pris de remords ou d'inquiétude, car éliminer Dieu dans un siècle où les pouvoirs étaient sous la tutelle des églises constituait un danger non négligeable, ajoute un peu plus loin, à la même question

 

« Le Grand architecte du rond du monde, ou celui qui fut envoyé sur le haut du Temple » (traduction mot à mot de l'Edition de 1743).

 

ou « le Grand Organisateur de l'Univers, celui qui fut placé au sommet le plus haut du Temple » (traduction de l'Edition de 1788),

 

Deux phrases qui mériteraient une analyse...

 

La lettre G était tracée au centre de la Chambre du milieu. En 1740, deux gravures, dans le « Dialogue between Simon and Philip » la représentent, l'une, enfermée dans un contour «de diamants », l'autre au milieu d'un soleil rayonnant qui ne peut être confondu avec l'Etoile flamboyante, laquelle d'ailleurs appartenait à la panoplie du grade d'apprenti. Toutes deux avaient fait leur première apparition en 1726 dans un label annonçant une série de conférences sous le titre de « The Antidiluvian Masonry » destinées à apporter la signification de la lettre G, de l'Etoile flamboyante etc. innovations introduites par Désaguliers et d'autres, et à s'élever contre l'indignité que constituait le fait d'effacer le tableau de Loge avec balai et seau à la fin de la réunion.

 

L'apparente simplicité de la signification de la lettre G, géométrie, Grand Architecte (God) fait oublier qu'elle est la troisième lettre de l'alphabet hébreu, le nombre 3 étant lui-même celui de la trinité divine, et qu'elle se trouve ainsi rattachée au symbolisme Kabbaliste. Depuis son origine elle est le seul élément stable du second degré et conserve toujours ses deux sens primitifs. On lui en ajouta d'autres : un catéchisme manuscrit antérieur à 1750 la définit : gloire, grandeur, géométrie, la 5 science, « gloire pour le grand architecte, grandeur pour le maître de la Loge, géométrie pour les frères ». Par contre, un autre manuscrit, datant des années 1780, ne cite que la géométrie et élimine le Grand Architecte. Un accident, sans doute, car le rituel émanant du Grand Orient en 1786, repris dans le Régulateur Maçon, 1801, puis dans le Régulateur Symbolique, 1839, indique « qu'elle est le monogramme d'un des noms du Très Haut, source de toute lumière et de toute science ».

 

Quand l'Etoile flamboyante fut-elle associée à la lettre G ? Une mention en 1726, une seconde qui l'inclut dans le mobilier de la Loge d'apprenti en 1730, une troisième dans le «Dialogue between Simon and Philip » 1740, qui en attribue la paternité à Désaguliers et ses amis, ce qui doit être exact, et -sans aucune signification particulière. Il semble qu'elle ait suivi le chemin de la Voûte étoilée apparue dès 1711. Mais les Rois mages durent flâner en route car le « Trahi », édition de 1767, dans les deux tableaux apprenti-compagnon, montre dans le premier, «Tel qu'il a été publié à Paris, mais inexact », la lettre G dans l'Etoile qui flamboie, et dans le second, «le véritable plan de réception. » l'étoile toujours flamboyante, au-dessus d'une sphère sur pied au-dessous de laquelle est la lettre G. Chez Larudan, « les Francs-Maçons écrasés », 1778, tableaux d'apprenti et de compagnon, l'étoile flamboie, sans la lettre, elle est sans flammes dans celui du Maître, et le G ne figure dans aucun des trois. «L'Etoile mystérieuse » - elle l'est restée - dut acquérir sa notoriété au cours de la période de séparation des deux grades de compagnon et de maître et de la stabilisation de leurs rituels respectifs, vers 1760. Elle la confirma dès l'instant où la tradition hébraïque pénétra en maçonnerie et introduisit le iod en son centre, ce qui la rendit divine. Le Grand Orient la consacra définitivement entre 1773 et 1786, date à laquelle il établit le rite dit «français ».

 

Parmi la communication au nouveau compagnon des signes et attouchements nous devons accorder une attention spéciale aux « 5 points du maçon », appelés par la suite à devenir les 5 points du maître. En 1730 Prichard les a incorporés dans ce grade.

 

« Comment fut relevé Hiram ?
Comme tous les maçons quand ils reçoivent le mot de maître.

 

« Comment cela ?
Par les 5 points de la Confrairie.

 

« Que sont-ils ?
main contre main 1, pied contre pied 2, joue contre joue 3, genou contre genou 4, et main au dos 5.

 

Il faut remarquer que ce ne sont pas les gestes faits pour relever le corps d'Hiram qui créent les 5 points, mais que ce sont eux, ceux de la « confrairie », que l'on a employés à cet effet, d'où il ressort qu'ils existaient avant le meurtre du maître. Six textes le prouvent, allant de 1696 à 1727, c'est-à-dire bien avant que l'épisode Hiram s'insère dans la maçonnerie spéculative.

 

La première description du signe date de 1696, dans le « Edimbourg Register House Manuscrit », lors de la réception au second degré, à l'époque où il n'y en avait que deux. A la question Combien de points du Maçon ?

 

« 5, soit, pied contre pied, genou contre genou, coeur contre coeur, main contre main, oreille contre oreille ».

 

Il y a des variantes, tant dans la manière dont on les pratiquait, Sloane manuscrit 3329, circa 1700, Trinity Collège de Dublin ms. 1711, « Mason's Examination » 1723 (lequel en avait six, pied, genou, main, oreille, langue, coeur), « The grand Mystery open » 1726 (pied, genou, poitrine, la main soutenant le dos, joue, visage), que dans l'ordre dans lequel ils se présentent. « The Mason's confession » qui se réfère à une Loge en Ecosse en 1727 commence par « main contre main », le Graham ms. 1726 (pied, genou, poitrine, joue, main).

 

Aucun document, manuscrit ou imprimé ne fournit la moindre explication, ni sur l'origine, ni sur le sens qu'il faut accorder à cette gestuelle, pour le moins insolite. En 1760, « The Three Distinct Knocks » apportera le premier une signification qui ne résoudra pas le problème car purement symbolique et morale pour chacun des points. Le monde opératif n'a rien connu de cela : matériellement ce ne pouvait être un signe de reconnaissance et les Loges étaient vides d'ésotérisme. Or ce sont les «acceptés » qui, à la fin du XVIIe et au tout début du XVIII e, font état des points du maçon, et il est possible que leur présence soit antérieure à 1696. Pour la plupart, les « acceptés » étaient gens cultivés, souvent érudits, avec la Bible à la base de leur culture. Celle-ci relate deux cas de résurrections opérées au moyen d'un contact très étroit entre le mort et le vivant complètement accolé contre celui-ci afin de la ramener à la vie. Deux prophètes du ixe siècle avant notre ère ressuscitèrent ainsi, l'un Eue, le fus d'une veuve qui l'avait accueilli durant la famine, l'autre Elisée, son successeur, le fils d'une femme de Sunam. Le récit du miracle de ce dernier est explicite. (Livre IV, Rois ch. IV, 34 et 35). « Il monta sur le lit, monta sur l'enfant et il mit sa bouche sur sa bouche ses yeux sur ses yeux et ses mains sur ses mains. Et il se coucha sur lui et la chair de l'enfant fut réchauffée. . Et il remonta sur le lit, et se coucha sur l'enfant et l'enfant bailla sept fois et ouvrit les yeux ».

 

Les motifs d'incorporation dans une réception maçonnique du procédé « magique » pouvant provoquer un tel événement miraculeux restent obscurs, et même mystérieux. 35 ans au moins, avant que la légende d'Hiram ne se fasse jour, ils apportent une justification plausible au scénario du déroulement des funérailles de son héros. L'état de décomposition du corps, lors de sa découverte survenant plusieurs jours après le meurtre, n'incitait certainement pas à la manoeuvre « pied contre-pied, poitrine contre poitrine, joue contre joue, »en vue de la relevaille. Mais si cette opération avait pour but de ramener le maître d'oeuvre a la vie, et de récupérer ainsi le secret qu'il avait emmené dans la tombe, les « cinq points du maçon » recouvraient alors un sens et une logique dont ils avaient bien besoin. Il est peu probable que le compagnon, puis le maître qui les vivaient, aient eu conscience de leur contenu. C'est le destin des symboles de traverser les siècles, ignorés, habillés d'incompréhension, d'incohérences, puis un jour, de ressurgir de l'oubli et de retrouver leur lumière.

 

Aucune précision relative à l'entrée du nombre 5 dans le grade de compagnon. La réponse est difficile Les documents manuscrits de la rituélie ne sont pas datés et assez rares jusque vers les années 1770. Les divulgations imprimées reprennent Prichard, Perau, Larudan auxquels s'ajoutent les anglaises parues à partir de 1760. Le « Cinq »n'apparaît nulle part chez ces auteurs avant 1750. L'Etoile à cinq branches, handicapée par sa naissance bâtarde n'a joué aucun rôle jusqu'au moment où l'apport de l'Hermétisme, des doctrines conjointes des Pythagoriciens et des Kabbalistes lui permit de faire carrière. Il y eut l'âge, les voyages, les pas, les marches de l'autel, bien que dans le Régulateur Maçon elles soient sept. Tout fut à peu près stabilisé avec le rituel de 1786 du Grand Orient. Les outils qui accompagnaient les voyages émigrèrent bien de l'un à l'autre au gré des Loges, mais les commentaires qu'ils appelaient, où la morale tenait une large place n'étaient pas sans valeur. Un rituel de la Mère Loge Ecossaise de Marseille, postérieur à 1770 fait exécuter les cinq voyages sans outils ni explications, mais arrête les compagnons rangés en une chaîne la main droite sur l'épaule gauche de celui qui le précède et les fait frapper la pierre cubique au cours des trois derniers. Partout, arrêt devant l'étoile flamboyante et commentaire. En Angleterre, sciences et arts libéraux font une timide apparition dans les catéchismes d'apprenti du « Three Distinct Knocks » 1760 et du « Jakin and Boaz », 1762, puis passent dans ceux du second degré en 1769. En 1775, William Preston, « Illustration of Masonry » y ajoute de nombreuses explications. La France ne les recevra qu'au début du XIX e siècle, ainsi que les sens qui prendront une place importante au cours des voyages dans lesquels ils seront incorporés.

 

Si l'on sait de source certaine que le premier degré de la maçonnerie opérative apparut au début du Xesiècle, et le second dans les premières années du XVIe, l'on ne peut fixer avec précision quand naquit le grade de maître. La plus ancienne mention le concernant remonte au 12 mai 1725. Ce jour-là, une société para-maçonnique, la Philo Musicæ et Architecturæ Societas Apollini éleva plusieurs maçons au troisième degré. Elle avait été créée en février 1725 par huit frères, amateurs de musique et d'architecture. Le règlement obligeait ses membres à être Francs-Maçons une fois admis parmi eux, ce qui conduisait à recevoir les profanes en maçonnerie au moment de leur entrée dans la Société. Cette procédure irrégulière amena une protestation qui d'ailleurs resta sans suite, de la part de la Grande Loge d'Angleterre. Là Philo Musicæ disparut en 1727. La seconde mention d'une élévation au troisième grade advint le 25 mars 1726 par la « Lodge Dumbarton Kilwining n0 18 », en Ecosse, fondée le 29 janvier de la même année, suivie le 27 décembre 1728 par la « Lodge Greenock Kilwining n0 12 », qui, à cette occasion introduisit la perception de droits pour élévation aux deux grades. Le système à trois degrés se répandit lentement : la Loge « Antiquity n0 2 », créée en 1717 l'adopta en avril 1737, et la « Dundee Lodge n0 18 », fondée en 1728 en 1748 seulement. Peut-être exista-t-il en Ecosse tout à la fin du XVIIesiècle et en Angleterre aux premières années du XVIII e siècle que laissent entendre d'une part le Sloane ms. 3329, de l'autre la Philo Musicæ..., dont les fondateurs appartenaient à la Loge n0 14 se réunissant à la Queen's Head Tavern à Great Queen's Street, qui le pratiquait au moins en 1724. Le Trinity Collège Dublin ms 1711 prouve qu'il était connu, sinon mis en vigueur, en Irlande à cette dernière époque et son catéchisme donne « les secrets propres à chaque grade ». « The Mason's examination », 1723 fait une brève allusion à l'apprenti, au compagnon et au maître. Ce qu'il faut retenir de cette innovation, et qui est de première importance, c'est que nulle part il n'est question de la légende d'Hiram.

 

La première version connue de celle-ci vint en 1730 par le canal de Prichard dans sa « Masonry Dissected »,et seulement dans le catéchisme, par questions et réponses. La seconde parut en France en 1740 sous la signature de Léonard Gabanon, pseudonyme de Louis Travenol, dans un ouvrage intitulé Le Catéchisme des Francs-Maçons, précédé d'un abrégé de l'histoire d'Adoniram., architecte du Temple de Salomon »,plusieurs fois reproduit. Il ajoutait sous forme narrative de nombreux détails ne figurant pas dans le questionnaire de Prichard. Puis, en 1742 survint «L'Ordre des Francs-Maçons trahi », de l'abbé Pérau, qui sans vergogne « pirata»son prédécesseur et, comme de juste, ne put faire mieux que d'enjoliver le récit de quelques incidentes fort importantes, un procédé qui se perpétua au fur et à mesure des éditions successives et fit fureur chez les « Ecossais »nés entre temps. C'est ainsi que, dès 1745, s'établit, illustrée par l'iconographie, la dramatisation d'un catéchisme devenu rituel par l'adoption d'un scénario faisant revivre le meurtre légendaire de l'architecte du Temple de Salomon.

 

Plus prudente, l'Angleterre s'en tint à peu près à la sobriété de Prichard. Elle s'étonna de l'audace et de l'indépendance de la maçonnerie française, d'autant que la seconde édition des Constitutions d'Anderson, 1738, n'avait accordé qu'une importance relative à la légende d'Hiram. Les Anglais ne l'adoptèrent définitivement que vers 1760. Cette même année, une Neme divulgation, « The Three Distinct Knocks» ajouta de nouveaux éléments au déroulement des cérémonies et l'on apprit enfin les noms des trois meurtriers du maître architecte, l'enquête avait duré 30 ans !

 

L'origine de la légende est mystérieuse. Où ? Quand ? Comment ? Un manuscrit, le Graham 1726 éclaire très légèrement son apparition au travers d'un récit apparemment biblique, mais dont on ne retrouve pas la correspondance dans l'Ancien Testament.

 

Les trois fils de Noé, convaincus que leur père, en mourant, avait emporté un secret d'une importance considérable, partirent à la recherche de sa tombe, espérant trouver celui-ci sur lui, ou dans les environs immédiats. Ils convinrent, au cas où ils ne réussiraient pas, que la première chose qu'ils rencontreraient seraient, « pour eux, comme un secret » qu'ils auraient reçu de Dieu lui-même. L'incohérence d'une proposition visant à remplacer un secret dont on ignore la nature par quelque chose sans rapport avec lui, ne semble pas avoir effleuré l'es prit de nos trois personnages. Quoi qu'il en soit, la tombe ouverte sur le cadavre décomposé, ils prennent un doigt qui glisse, puis le poignet, puis le coude, et relèvent le corps « par les cinq points du Maçon ». L'un d'eux dit « Il y a encore de la moelle dans cet os », (marrow in this bone), le second : « mais c'est un os sec », le troisième « il sent (puant teur) ». Et ils décidèrent de donner le nom qui est connu à ce jour de la Franc-Maçonnerie », c'est-à-dire «marrow in the bone ». C'est la première fois qu'est dévoilé un mot de maître

 

Il subit quelques altérations et devint : « magboe ad Boe » dans « The Whole Institutions of free maçons opened as also their words and signs », imprimé par William Wilmot, 1725, qui indique explicitement sa signification « la mœlle dans l'os, ainsi notre secret est-il caché ». Il figure sous la forme « marrow bone » dans le Sloan 3329 manuscrit et le Trinity Collège Dublin ms 1711. Ainsi donc, cinq ans avant la Divulgation de Prichard - et peut-être plus tôt encore, le grade de maître en gestation offrait le récit d'un secret perdu que l'on s'efforçait de recouvrer au-delà de la mort, par une opération au caractère magique avéré, dont le sens et la finalité échappaient à ses auteurs. Il ne semble pas qu'il fût antérieur à 1700, bien que les cinq points du maçon venus tard dans la seconde moitié du XVIIe siècle peuvent laisser supposer une tentative d'innovation dans cette voie. La légende « Noé » eut un impact certain puisque Anderson qui l'ignorait en 1723 la récupéra en 1738 en faisant des Maçons, devenus « fils de Noé », de « vrais noachides, leur premier nom selon de vieilles traditions ».Vers 1744, le grade anglais de Royal Arch lui emprunta plusieurs éléments.

 

Comment et par qui s'effectua l'attribution de la légende incomplète de Noé - incomplète car il n'y a pas de meurtre - à celle d'Hiram assassiné par de mauvais compagnons, apparue dans sa quasi totalité en 1730 ? Est-ce cette dernière nouveauté qui attira la vigoureuse réaction contre Prichard, traité d'imposteur par la Grande Loge d'Angleterre qui ne pratiquait à l'époque que les deux grades d'apprenti et de compagnon avec un cérémonial très plat ? Sa lente - introduction dans la liturgie maçonnique ne favorisa certainement pas l'établissement d'un rituel plus vivant que la simple récitation du catéchisme de 1730 qui dura jusque vers 1760.

 

En France, la réception de maître décrite pour la première fois par Léonard Gabanon dans le « Catéchisme des Francs- Maçons », 1740, reprise par l'abbé Pérau dans le « Trahi », 1742, montre que l'histoire « d'Adonhiram » fut mise en scène dès son arrivée sur le continent. Le candidat à la maîtrise était appelé à vivre intégralement le drame du meurtre dont il répétait chacune des péripéties. Sobre au début, le scénario se compliqua par la suite de détails et d'explications souvent différentes les unes des autres. Le tout parut se stabiliser peu avant la Révolution et le fut complètement pendant le premier quart du XIXesiècle.

 

« Le récipiendaire était habillé comme bon lui semble, mais sans épée, revêtu du tablier de Compagnon, bavette relevée et boutonnée ». Après avoir frappé trois fois à la porte de la Chambre de Réception, il entre sur l'invitation du premier surveillant, accompagné par un « frère apprenti, compagnon et maître que l'on nomme en ce cas le Frère Terrible ». Seuls les maîtres sont admis. « Dans la Chambre où se fait cette cérémonie on trace sur le plancher la loge de maître, qui est de la for me d'un cercueil entouré de larmes, sur lequel on met une branche d'acacia, et où l'on écrit Jehova qui est l'ancien mot de maître ». Au pied du côté de l'est, un compas ouvert (qui à cette époque était le signe du maître de la Loge), à l'occident une tête de mort et deux os en sautoir, une équerre et les quatre points cardinaux. « On illumine ce dessin de neuf bougies, trois à l'orient, trois au midi, et trois à l'occident, et autour l'on poste trois frères, l'un au septentrion, l'autre au midi et le troisième à l'orient, qui tiennent chacun un rouleau de papier caché sous leurs habits ». Dans le « Trahi », le crâne et les os sont chacun à une extrémité du dessin, on y ajoute les outils, et « à main droite une montagne sur laquelle il y a une branche d'acacia ». Dans quelques gravures la montagne est figurée par un petit tas de pierres situé dans un coin de la Chambre du côté de l'orient. Un peu plus tard, le dessin du crâne est remplacé par un crâne véritable éclairé de l'intérieur par une bougie. » Devant le grand maître de la Loge, appelé très Respectable, un petit autel, l'Evangile et un petit maillet les deux surveillants nommés Vénérables, se tiennent à l'occident debout, vis-à-vis du grand maître, aux deux coins de la Loge, et les autres officiers indifféremment autour de la Loge avec les autres frères. Il y en a un seulement qui se tient à la porte, en dedans de la Loge, une épée nue à chaque main, l'une la pointe en haut, et l'autre la pointe en bas, qu'il tient de la main gauche pour la donner au premier surveillant. »Lors de l'entrée du candidat. Le signe du maître « ... est de porter la main droite au-dessus de la tête, le revers tourné du côté du front, les quatre doigts étendus et serrés, le pouce écarté, et de le porter ainsi dans le creux de l'estomac ».

 

On a voulu rendre impressionnante l'introduction du récipiendaire dans la Chambre de réception. Le premier surveillant ouvre brutalement la porte, pointe son épée sur lui, lui enjoint de la tenir de la main droite la pointe contre la poitrine. Il le prend alors par la main gauche, lui fait faire trois fois le tour de la Loge en saluant le Grand Maître à chaque passage, saluts auxquels répondent tous les frères. Revenu 'à l'occident, entre les deux surveillants, le candidat est invité à s'approcher du Très Respectable par la marche du Maître que lui enseigne alors le premier surveillant. Elle débute par la double équerre, - c'est-à-dire, talons joints, pointes des pieds jointes aux deux branches de l'équerre dessinée au sol, puis trois grands pas en triangle, le premier à droite, le second à gauche en franchissant le cercueil, le troisième à droite à l'extrémité de ce dernier, les deux pieds joints de façon à former la double équerre avec le compas. Cette marche qui n'amène aucune explication sur sa signification est dite « de l'équerre au compas ». A chaque pas qu'il fait le candidat reçoit un coup sur les épaules donné par chacun des trois frères porteurs des rouleaux de papier et à l'aide de ceux-ci ; après qu'il ait renouvelé l'obligation prêtée antérieurement, le Grand Maître le frappe de trois petits coups de maillet sur le front et aussitôt après le troisième « ... les deux surveillants qui le tiennent à brasse-corps le jettent en arrière tout étendu sur la forme du cercueil, un autre frère vient qui lui met sur le visage un linge qui semble être teint de sang dans plusieurs endroits différents ». Les frères tirent l'épée, présentent la pointe au corps du récipiendaire (qui ne peut voir), restent un instant dans cette attitude et remettent l'épée au fourreau. Vient alors la scène du relevage minutieusement décrite. « Le Grand Maître s'approche du récipiendaire, le prend par l'index de la main droite, le pouce appuyé sur la première et grosse pointure, fait semblant de faire un effort comme pour le relever, et le laissant échapper volontairement en glissant les doigts, il dit Jakin. Après quoi il le prend encore de la même façon par le second doigt, et le laissant échapper comme le premier, il dit : Boz. Ensuite il le prend par le poignet en lui appuyant les quatre doigts écartés à demi liés en forme de serre sur la jointure du poignet, au-dessus de la paume de la main, son pouce passé entre le pouce et l'index du récipiendaire, il lui donne par là, l'attouchement de maître, et en lui tenant ainsi toujours la main serrée, il lui dit de retirer sa jambe droite vers le corps, et de la plier de façon que le pied puisse porter à plat sur le plancher ; c'est-à-dire que le genou et le pied soient en ligne perpendiculaire autant qu'il est possible. En même temps le Grand Maître approche sa jambe droite auprès de celle du récipiendaire, de manière que le dedans du genou de l'un touche au dedans du genou de l'autre, et ensuite il lui dit de lui passer la main gauche par dessus le col, et le Grand Maître qui en se baissant, passe aussi sa main gauche par dessus le col du récipiendaire, le relève- à l'instant, en lui disant Macbenac, qui est le mot de Maître. »

 

« Alors on lui ôte le linge de dessus la tête, et on lui dit en mémoire de qui on a fait toute cette cérémonie, en l'instruisant des principaux mystères et des obligations de la maîtrise moyennant cela on le reconnaît parmi les Maçons pour un frère qui a passé par tous les grades de la Maçonnerie, et qui n'a rien à désirer que de savoir parfaitement le catéchisme qui suit. » (Catéchisme des Francs-Maçons, 1740). Comment se fit le passage du simple récit de Prichard, au scénario dramatique de la mort d'Hiram qui se termine par son ensevelissement ? Et quel sens donner à cette dernière puisque rien ne vient à la suite des funérailles ordonnées par Salomon ? Cette histoire ne pouvait rester inachevée elle se poursuivit donc dans les grades de vengeance de l'Ecossisme, mais sur le plan du grade de maître la réponse est laissée en suspens. Il semble que tout au long de l'évolution de la jeune maçonnerie spéculative, ce ne soient pas les symboles qui apparaissent comme vecteurs d'idées, mais plutôt des idées qui cherchent le support de symboles pour s'exprimer. Ce processus à rebours d'une pensée analogique, évident dans le symbolisme des outils, l'est également pour la légende. Il révèle le besoin inconscient de lui apporter une base plus solide, même chargée de mystère, que celle d'une recherche d'un vague secret perdu qu'illustraient les travaux occultistes et alchimiques.

 

Ramené à nos connaissances actuelles, ce dont il s'agit est un rite de mort et de résurrection à l'aube de son évolution, une nouvelle modalité d'un rite ancestral inhérent à toute l'espèce humaine. Mais qui, sans vouloir diminuer l'intelligence de nos prédécesseurs, et malgré, pour d'aucuns, une approche certaine des auteurs classiques de l'antiquité, qui, était susceptible d'introduire une telle interprétation dans les rituels naissants de ce qui était appelé à devenir l'Ordre maçonnique ? D'où l'indigence, l'incohérence et les tâtonnements présentés par les rares et brèves tentatives d'explications fournies par les textes pendant plus de cent ans et qu'il serait oiseux de relever. Alors, une fois de plus, pourquoi les Loges ?

 

Le siècle était tout entier au théâtre, un mode d'expression plus approprié, plus accessible et moins fatiguant que le Livre. Le thème de « La chose perdue », dans son contexte dramatique se prêtait fort bien à une affabulation théâtrale et l'occasion trop belle pour ne pas l'exploiter, pimentée qu'elle était par le secret des Maçons un spectacle, et le banquet qui suivait, l'ensemble n'était pas sans charme. Et c'est ainsi que se développa la succession des scénarios qui, peu à peu se transformèrent en rituels.

 

Cérémonials révélés par les divulgations, divulgations créant des cérémonials ou action réciproque des uns et des autres ? Très certainement les deux. Prichard avait donné l'idée générale de l'épisode Hiram, Léonard Gabanon le canevas (1740), l'abbé Pérau compléta la mise en scène du psychodrame en 1742. Gabriel Louis Calabre Pérau, né en 1700, littérateur fécond, laissa une quarantaine d'ouvrages à sa mort le 31 mars 1767. Il rédigea entre autre 13 volumes de la Vie des hommes illustres de d'Auvigny, publia de nombreuses éditions dont un Bossuet de 20 volumes, etc. C'est dire qu'il était orfèvre en la matière. Il le prouva, et son « Trahi> , paru également sous le titre déjà pris par Gabanon « Le secret des Francs-Maçons », inonda le monde maçonnique de 1742 à 1781. Naturellement il fut copieusement pillé avec des variantes, traduit en anglais par J. Burd en février 1760 sous le titre « A master Key to the Free Masonry » ce qui permit à l'auteur de « Three Distinct Knocks » de lui faire de nombreux emprunts sans le moindre remords.

 

La réception de maître de Pérau apporte deux innovations importantes. Les trois voyages subsistent (il arrive parfois qu'il y en ait neuf), et l'on ignore toujours dans quel but ils sont effectués. Au cours de la promenade il constate qu'un maître est étendu sur le cercueil, le bras gauche le long du corps, le droit replié sur la poitrine, la main ouverte sur le coeur, les doigts serrés, le pouce en équerre, et couverte par Je tablier relevé à cet effet, le visage caché par un linge teinté de sang. Il assiste au relevage de ce frère par le Grand Maître selon les cinq points du maçon. Le récipiendaire entreprend alors la marche dans la même forme que donnée dans le catéchisme de 1740. Un rituel plus tardif (1780) éclaire singulièrement le sens du franchissement du cercueil. Lorsque le compagnon pénètre dans la Chambre de Réception, on lui arrache brutalement son tablier, car il est soupçonné d'être l'un des meurtriers d'Hiram, ce dont il se défend. C'est alors qu'on lui demande de passer par dessus le corps du maître architecte afin de prouver qu'il n'est pas coupable. Nous sommes là en présence d'une ordalie au cours de laquelle il tombera raide mort s'il a trempé dans le crime. La cérémonie se poursuit par l'obligation, et l'ecclésiastique qu'est l'abbé Pérau accentue une solennité que la teneur du serment n'avait pourtant pas négligée. Le candidat agenouillé, les deux mains sur la bible la baise à trois reprises après avoir répété les châtiments qui le menacent en cas de parjure. Puis, sous les trois coups de maillet du Grand Maître, il est projeté sur le cercueil, le tablier relevé sur le buste, la tête recouverte du linge ensanglanté. Cercle des épées et relevage. On s'interroge sur le rôle des outils factices représentés par les rouleaux de papier servant à porter les coups sur les épaules au cours de la marche « de l'équerre au compas », alors que le meurtre a lieu après l'obligation par le maillet du Vénérable. Or Prichard, 3e édition 1730, indique quels sont les outils employés par les meurtriers, lesquels sont, (traduction mot à mot) un maillet pour la pose, un outil pour la pose, une masse pour la pose. Ce qui n'empêche pas un rituel (qui n'est pas « Pérau ») d'annoncer briques, pierre cubique et maillet. Une édition beaucoup plus tardive rend les deux surveillants et le Vénérable responsables du meurtre, un coup sur la tempe droite, un coup sur la tempe gauche, puis un coup sur le front de la part de ce dernier, lequel demande par la suite « qu'avez-vous fait ? » « Une représentation de notre maître Hiram, tué pour n'avoir pas voulu dévoiler les secrets de la Maçonnerie ».

 

Le relevage se fait par les cinq points du maçon après les deux échecs de l'index et du second doigt et le mot du maître est donné, Mac Benac, en deux temps, Mac à l'oreille droite, Benac à l'oreille gauche. Mais Pérau en a changé le sens complètement en parlant pour la première fois dans la légende d'Hiram, de la décomposition du corps « La chair quitte les os ». Cet aspect de la légende « Noé » n'y avait pas été repris. Prichard et Gabanon avaient fait glisser la prise des doigts sans en indiquer la cause, et Mac Benac signifiait « Le Maître est frappé », ce que Nicolas de Bonneville, en 1788, dans sa traduction de « Masonry Dissected »donnait « te constructeur est frappé », sens qu'il conserve en Angleterre. Autre innovation due à Gabanon, et reprise par Pérau le signe fait d'une main au-dessus de la tête et qui est le prélude du signe d'horreur à deux mains. Quant au signe actuel. ?

 

Le choix de l'acacia n'a jamais livré son secret. Son dépôt sur la tombe a soulevé deux explications, l'une pour la reconnaître, l'autre pour l'orner, un souci assez curieux de la part de meurtriers. Or elle était « moussue », donc visible et la verdure la rendait décente. Sans doute les auteurs du récit ont-ils sacrifié inconsciemment à cette vieille coutume de planter fleurs ou arbustes sur les tombes, vestige de cette croyance, des anciens que l'âme des défunts se manifeste par leur canal.

 

Le rituel de maître subit quelques variations au cours des décades qui suivirent ses premières codifications, mais elles ne concernent que des détails mineurs qui s'estompèrent avec le temps. Stabilisé dans les années 1780. sa signification profonde ne se fit jour que très lentement et au cours du XIXesiècle. Par contre l'histoire d'Hiram, lue lors de la réception, connut de beaux développements au gré de l'imagination des auteurs, et nous avons déjà parlé de la genèse et de l'évolution des hauts grades, corollaires du meurtre de l'architecte de Salomon.

 

Il ressort de ce qui précède, que la soi-disant tradition initiatique opérative est strictement imaginaire, que, sur ce plan et par conséquence, une filiation « opératifs-spéculatifs » s'avère inexistante.

 

Que la rituélie maçonnique ne descend pas toute éclose du Ciel, mais que sa création est artificielle, oeuvre humaine, et que, comme toute oeuvre humaine, si son enfantement se fit dans la joie et l'espoir, il fut hésitant, soumis aux erreurs, aux fluctuations de toutes sortes, et souvent pénible.

 

Il y a « tradition maçonnique »,voire initiatique, mais pas au sens guénonien du mot initiation. C'est la noblesse de nos prédécesseurs d'avoir, jour après jour, constitué un « Ordre»en reprenant ce qui, dans les divers ésotérismes, orientaux, grecs, judaïques, chrétiens, voulait aller au-delà des médiocrités du quotidien, d'en avoir fait une règle et, surtout accepté l'effort de s'y conformer.

 

Et il y a « Initiation »véritable, celle « qui met sur le chemin », celle qui apporte à l'initié virtuel, la puissance de réflexion, de volonté, de vérité et d'espoir accumulée depuis deux siècles et demi par ces frères innombrables et obscurs animés d'une foi invincible en l'Homme et en son devenir.

 

Le revers de la médaille, l'histoire et sa cruelle vérité.

 

L'avers de la médaille, l'homme dans son éternelle vérité.

 

Source : http://sog1.free.fr/

 

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Essai sur les origines des grades et rituels symboliques (2)

26 Janvier 2013 , Rédigé par André DORE 33° Publié dans #Rites et rituels

L'ouverture et la clôture de la Loge ne furent établies qu'entre 1742 et 1760, et d'abord en France. Le vénérable, maître de la Loge, et dont le nom fut emprunté à l'Ordre des Bénédictins, faisait avertir par les surveillants qu'elle allait être ouverte. Il était seul couvert et retirait son chapeau au moment de l'ouverture, puis le remettait. Mais le « Trahi » de 1745 donne deux gravures où tous les assistants sont coincés. Puis venait la récitation du catéchisme par les officiers. En 1730, à la question « Etes-vous franc-maçon ? » le surveillant répondait « on me tient pour tel », puis « où se trouve le 1er surveillant ? Quel est son devoir ? Et ainsi de suite pour chacun des officiers. Les visiteurs étaient « Tuilés » (le terme paraît avoir existé à l'époque), à deux reprises, avant d'entrer, ensuite dans la Loge avant qu'il puisse prendre place. La présence d'un profane, même dans les parvis, était signalée par la formule « il pleut ». En Angleterre, et tard dans le siècle la réunion était interrompue par les rafraîchissements, annoncés par l'un quelconque des surveillants qui couchait la petite colonne dont il disposait et citée plus haut. Le « travail » entre guillemets, s'arrêtait, les boissons étaient servies sur place, et parfois le repas. Puis la tenue reprenait au lever de la colonne. Il ne semble pas qu'à l'époque la France ait connu ce processus remplacé - avantageusement pourrait-on dire - par les loges de table et leur rituel particulier. A partir de 1786 les travaux ne commencent qu'après que les surveillants aient réclamé aux frères les mots, signes et attouchements. C'est également à cette date que fut introduite la lecture du tracé des travaux précédents et son adoption après les observations du frère orateur, un officier que l'Angleterre a toujours ignoré jusqu'à aujourd'hui. La clôture de la Loge fut plus rapidement ritualisée que l'ouverture parce que, d'une part l'on faisait une chaîne d'union - rencontrée pour la première fois en 1744 - et que de l'autre on se séparait sous le « Chant des apprentis » qui venait des Constitutions d'Anderson. En 1760 « ... à la fin de chaque vers chanté, ils joignaient les mains croisées de façon à former une chaîne, les secouaient de haut en bas, tout en frappant fortement le sol du pied, ce qui n'était pas sans surprendre les étrangers. »

Catéchisme, bienfaisance, réceptions étaient le gros de l'activité des Loges, et pendant longtemps, plus encore le banquet. Vers 1750 s'instaura la lecture de l'histoire de la franc-maçonnerie, reprenant une coutume des anciens opératifs. L'imagination débridée et enthousiaste, aidée en cela par la prolifération aberrante des hauts grades s'en donna à cœur joie. Si l'on veut bien admettre à la rigueur que le célèbre discours de Ramsay (1737), affirmant l'influence des Croisés sur l'origine de l'Ordre et sur le développement de sa symbolique, ait pu fournir une thèse plausible à cette histoire (Émile Mâle a démontré leur apport indiscutable dans le domaine de l'art), nous perdons la raison devant Dieu installant sa loge personnelle, pour lui seul, ou même devant Adam constituant la sienne, pour être sans aucun doute « le Centre de l'Union ».

Par contre, ce qui n'est pas niable, c'est l'influence que les divagations étonnantes des hauts grades de l'Écossisme en pleine évolution eurent sur l'établissement de la liturgie des trois grades symboliques, particulièrement dans les deux réceptions apprentis et maîtres, deux psychodrames qu'il convient d'examiner dans leurs vicissitudes.

Que sont devenues chez les spéculatifs du XVIII e siècle la réception si simple de l'apprenti dans les Loges opératives et celle tout aussi dépouillée des « maçons acceptés » du 17e.

Nous donnons à cette cérémonie le nom d'initiation, mais pendant des décades il ne s'est agi que d'admission ou de réception, et non d'initiation ; le mot fit son apparition fort timidement d'ailleurs en 1801 dans la préface du « Régulateur Maçon », et seulement dans le cahier du vénérable, qui reproduisait à l'insu du Grand Orient et sous son label, les rituels du Rite français en sept grades et quatre ordres qu'il avait établis en 1786. Etait-ce dû à l'ouvrage paru en 1781 du F... chanoine Jean Baptiste Claude Robin, membre de la Loge « Les Neuf Soeurs », à l'orient de Paris, intitulé « Recherches sur les initiations anciennes et modernes », dont il avait donné connaissance à son atelier au cours d'une tenue mémorable rapportée par la Dixemerie ? On ne saurait en effet, retenir l'expression «... les vrais initiés » rencontrée en italique p. 7 et 12 dans le texte d'un pamphlet anonyme édité à La Haye en 1745. « Le Tonneau jetté ou réflexions sur la prétendue découverte de l'Ordre des Francs-Maçons », réfutation de « l'Ordre des Francs-Maçons trahi » de l'abbé Pérau. Symptomatique également que le convent des Philalèthes organisé de 1785 à 1787 par la Loge « Les Amis Réunis» à l'orient de Paris, consacré à l'étude de la « science maçonnique », à ses origines et à ses fins, n'ait à aucun moment envisagé une recherche sur les initiations ou un rapprochement éventuel avec les « mystères » antiques. Une seule intervention, celle du F.-. Westerholdt, dans la séance du 19 avril 1785, fit mention de leur « ... haute antiquité » et ajoute « ... la franc-maçonnerie ayant une analogie parfaite avec les initiations. » Or cette invitation n'amena aucune réaction de la part d'un auditoire composé des maçons les plus éminents et les plus cultivés de toute l'Europe. Quoi qu'il en soit le mot « Initiation » ne devint officiel, maçonniquement parlant, qu'en 1826, art. 217 de la Constitution du Grand Orient de France.

Quand y eut-il « initiation » au sens initiatique du terme ? Tout au plus peut-on suggérer le cours des années 1780 après les tentatives de codification des rituels, faites d'une part par le Grand Orient de France, 1786, de l'autre par les Convents de Lyon en 1778 et de Wilhemsbad en 1782 du Rite Ecossais rectifié.

Il y eut certainement « initiation » antérieurement à cette dernière date. Mais cela ne touchait que les cercles lyonnais dont le mysticisme avoué s'exprimait sous la forme maçonnique. Dès 1767, Willermoz et ses fidèles s'ingéniaient au travers d'un syncrétisme où se mêlaient les deux systèmes de Saint Martin et de Martinès de Pasqually à instaurer d'étranges cérémonies à la fois religieuses et magiques destinées à réintégrer l'homme déchu, dans sa pureté primitive. Une lettre, conservée à Lyon au fonds W. 5471, datée de 1768, adressée à Jean Baptiste Willermoz par son frère Pierre Jacques, indique « ... on veut vous initier, à la bonne heure. », témoignant ainsi qu'il y avait « initiation ». Elle ne concernait que les Hauts Grades, réservés à une élite soigneusement choisie et donc très réduite. Un document extrêmement secret, accessible à quelques très rares élus, « L'Instruction des Grands Profès » dernier degré du Régime Rectifié de Lyon de 1778, publié récemment par Antoine Faivre dans l'ouvrage de Le Forestier confirme ce fait. (Lyon fonds W. 5475). Ce genre de cérémonies, laissait de côté celles par ailleurs très différentes, relatives aux trois grades symboliques. Cependant, en raison de la minutie et de la rigueur d'exécution du cérémonial d'initiation propre aux hauts grades, rigueur rendue nécessaire par son côté magique, il n'est pas exclu de penser qu'elle ait contribué à affermir et stabiliser la liturgie des réceptions d'apprenti, de compagnon et de maître, appelées par la suite à devenir des initiations.

L'aspect ésotérique de l'enseignement réparti dans ces ateliers à vocation supérieure appliquée à la recherche de l'inconnaissable, et le secret qui s'ensuivait, conduisaient obligatoirement à la sacralisation de la rituélie dans toutes ses modalités. Elle se fit jour insidieusement, morceaux par morceaux, pourrait-on dire et ainsi s'instaura le caractère « initiatique » des réceptions aux trois grades symboliques. Mais alors se pose la question, quelle sorte d'initiation ?

Il n'y a rien que l'homme créée qui ne réponde à un besoin profond de son conscient et plus encore de son inconscient. L'universalité dans le temps et dans l'espace des impulsions qui le motivent illustre la notion d'archétypes inhérents à toute l'espèce. Il semble d'ailleurs que ces derniers s'imposent aux diverses formes de la vie animale. La répétition continuelle des attitudes, gestes, devenus des langages les transforme insensiblement en codes particuliers à chacune d'entre elles. Chez l'homme, l'apparition du mot survenu avec la maîtrise de la voix, puis la pensée qui s'en suivît, le conduisit à une prise de conscience du monde et des innombrables dangers qu'il comporte ; la réflexion analogique et les pratiques magiques qui en découlèrent, s'appliquèrent à les conjurer. L'efficacité de ces dernières reposait sur une rigoureuse exécution de leur gestuelle. La rituélie, avec ses rituels de toutes sortes était née. Sous des formes multiples, elle n'a cessé de se développer, tant dans les rapports sociaux que dans ceux qui concernent les approches du monde non manifesté, substance du « sacré ».

La mort et la disparition qu'elle entraînait devaient apparaître comme le plus grand danger que l'homme pouvait encourir, d'où son angoisse, le refus de les accepter et l'espoir d'une survie dans un au-delà différent. Dès lors, la mort n'était plus qu'un passage conduisant à une renaissance dans ce monde non-manifesté, mais pressenti, et qui était le domaine du sacré, un passage, comme ceux de la naissance à la vie, de l'enfance à l'adolescence, de celle-ci à l'âge d'homme par l'exercice de la sexualité, tous sacralisés au cours de cérémonies rituelles. Le rite étant l'unique moyen d'accéder à ces différents niveaux d'être, toutes les civilisations, des plus primitives aux plus évoluées ont connu et connaissent encore ces pratiques que l'on garde secrètes, car censées apporter une puissance considérable à ceux qui en sont l'objet.

Nous sommes au XVIIIe siècle. Un savoir étrange circulait dans toute l'Europe assoiffée de lumière. L'occulte régnait en maître dans les esprits. Véhiculé par le Rosicrucianisme qui promettait l'immortalité, par l'alchimie, la richesse, l'hermétisme, la puissance, la kabbale, la connaissance, l'ensemble assorti d'un mystère propre à éveiller toutes les curiosités, ce même mystère dont on parait les Loges maçonniques, si anciennes, du moins le croyait-on. La tentation était grande de confronter ces savoirs avec ce que l'on possédait et en acquérir d'autres. En réalité les Loges possédaient peu, très peu et leur pauvreté intellectuelle et ésotérique était décevante. Il fallait donc les nourrir, leur donner une raison d'être autre chose que des sociétés badines. La légende d'Hiram vint à point qui meubla le contenu doctrinal de la maçonnerie spéculative naissante. Nous avons vu plus haut qu'on n'en connaît pas l'origine elle apparut quelque part, en Angleterre ou en Irlande. Elle s'implanta graduellement, prit place en 1738 dans la seconde édition des Constitutions d'Anderson, mais dut attendre les années 1760 pour être admise définitivement, en Grande-Bretagne du moins, car en France le processus d'intégration fut plus rapide. Elle engendra toute la série des Hauts Grades qui submergèrent totalement le monde maçonnique. Il était évident que le meurtre d'Hiram ne pouvait rester impuni. Ainsi naquirent les grades de vengeance et les scènes grand guignolesques auxquelles donnèrent lieu les réceptions qui s'en suivaient, qu'il fallut bien tempérer un jour par l'introduction des grades chevaleresques. Elle s'incorpora dans le grade de maître apparu avant elle par dédoublement de celui de compagnon dont on ne sait ni pourquoi, ni comment cela s'était fait, et l'absorba entièrement.

L'incroyable engouement pour les Hauts Grades, et surtout la dramatisation des admissions eut pour conséquence, une nécessaire structuration de la liturgie propre à la réception des apprentis, par l'apport d'éléments de toutes sortes, apport qui s'échelonna des envions de 1740 jusque vers 1850.

Pas de doctrine proprement dite : rien de la très vague philosophie rosicrucienne, ni même de la mystique juive, introduite furtivement et par bribes dans le rite très chrétien des « Antients » établi en Irlande par Laurence Dermott, puis propagé par lui en Angleterre antérieurement à 1750, en dépit de l'adoption dans les rituels d'un certain nombre de mots hébreux qui posent des problèmes de sémantique encore incomplètement résolus de nos jours.

Seulement des symboles...

Souvent disparates, empruntés çà et là, auxquels on attribua des significations multiples, quelque peu saugrenues, incompatibles avec le moindre raisonnement logique ou même analogique. Certains d'entre eux relèvent typiquement d la magie cérémonielle tel est le cas du maillet du maître, forme spéciale de la baguette, signe de puissance et de souveraineté (rappelons que les outils en tant que symboles, étaient ignorés des maçons opératifs), des « régalia » britanniques, tabliers, cordons, bijoux, ornements, analogues aux robes et aux pentacles, des batteries, des frappements de pieds (aujourd'hui disparus, mais conservés dans le compagnonnage) au cours de la chaîne d'union, des circumbulations de caractère cosmique, des répétitions, véritables « mantras » destinés à s'intégrer dans l'inconscient, de la gestuelle, qui s'identifie aux « mudras » de l'inde (celle du grade de maître se retrouve dans ce pays et figure dans la sculpture de la civilisation précolombienne du Mexique), etc. etc..

On a pli reconstituer les premiers cérémonials de réception des apprentis, compagnons et maîtres de la maçonnerie spéculative. Le manuscrit Graham 1726, deux divulgations, « Maçon's Examination » 1723 et « Masonry Dissected » de Prichard 1730, en fournissent les éléments par questions et réponses, corroborés par la déposition en décembre 1736 de John Coustos, à Lisbonne lors de son procès au Tribunal de l'Inquisition. Ce qui était relativement simple au début se compliqua singulièrement dès 1740 et la France ne fut pas étrangère aux innovations qui suivirent.

Tous les textes insistent sur le fait que le candidat sollicite son admission de sa propre volonté et exigent qu'il fournisse les motifs de sa demande. Il est nécessairement parrainé et la Grande Loge d'Angleterre en fit une obligation le 15 décembre 1730. Lors de sa réception le parrain le mène dans une chambre sans lumière, totalement obscure où ils demeurent ensemble pendant un certain temps et sans qu'un seul mot soit prononcé. A la fin de ce séjour il lui est demandé à deux reprises s'il a la vocation pour être reçu. Sur sa réponse affirmative il est conduit « ... les yeux bandés, dépouillé de ses métaux, ni nu ni vêtu, ni chaussé ni déchaussé, mais pourtant d'une manière décente » devant la Chambre de réception à la porte de laquelle il frappe trois coups qui sont répétés de l'intérieur. Il est alors introduit par le parrain qui le recommande « ... pauvre, sans monnaie, aveugle et ignorant de nos secrets ». et accueilli par le plus jeune apprenti de la Loge.

Le « ni nu ni vêtu » ne se rencontre nulle part chez les opératifs non plus que chez es « acceptés ». Il paraît provenir de la tradition templière et avait sans doute pour but de vérifier le sexe du candidat. Aucune explication pour le pied déchaussé, ni pour le bandeau malgré l'évidence du symbole quant aux métaux ils ont été rejetés par toutes les mythologies et par la Bible elle-même qui les considéraient comme néfastes, ce que semblent ignorer le « Catéchisme » 1740, le « Secret » 1742 et « l'Anti-Maçon » 1748, etc. qui disent « ... dépourvu de tous métaux parce que lorsqu'on envoya les cèdres du Liban pour le Temple (de Salomon) ils étaient tous taillés, et qu'on n'entendit aucun coup de marteau ni d'autres instruments lorsqu'on bâtit cet édifice. » Il est évident qu'il fallait trouver une justification Selon William Preston, « Illustration of Masonry » 1772, l'initiation enlevait tout caractère maléfique aux métaux « ... le métal (la monnaie) ne peut faire de distinction entre les Maçons l'ordre étant fondé sur la paix, la vertu et l'amitié »

La chambre obscure est l'ancêtre du cabinet de réflexion. Il était, et il est encore totalement inconnu de la Maçonnerie anglaise. Il le resta également un certain temps en France. On ne sait où et quand il fut introduit dans la réception, très probablement vers 1765-1770. Les Loges l'utilisaient entre 1776 et 1780 et le Recueil Précieux de la Maçonnerie adonhiramite de Guillemain Saint-Victor, 1783 en donne une description semblable à celle figurant dans les rituels du Grand Orient établis en 1786 Une pièce sombre aux murs noirs, éclairée d'une seule chandelle, un tabouret, une table sur laquelle un crâne et tous les ingrédients, sel, soufre, eau, pain (le vitriol viendra plus tard). Sur les parois, les emblèmes de la mort et une série de sentences inscrites en blanc évoquant la fragilité de la vie et l'inanité des choses terrestres, plus, des menaces si le candidat n'abordait pas son admission avec un coeur pur. Il y a une analogie certaine entre cette retraite silencieuse au sein de la « Chambre obscure » et celle solitaire de l'aspirant chevalier la veille de son adoubement, également l'invitation à rédiger un testament ainsi que le faisait ce dernier. En 1786, un manuscrit émanant du Grand Orient ajoute une innovation, les questions dites « d'ordre » : qu'est-ce qu'un honnête homme se doit à lui-même ? À ses semblables, à sa patrie ? Elles disparurent en 1858 et réapparurent à la fin du XIXe siècle.

Le Dumfries manuscrit n0 4 de 1710 indique que le candidat entrait dans la Loge « la corde au cou ». A la question que lui posait le maître de celle-ci, il répondait : « pour me pendre si je trahis mon serment ». C'est la première mention de ce symbole venant d'une « Loge » d'acceptés. On ne le retrouve qu'en 1760, en Angleterre seulement. Il ne figure en effet dans aucune des gravures de la série des « Réceptions »de 1745, ni dans celle du « Recueil précieux », (édition 1787), déjà cité, ni dans le tableau de Maler, 1786. Réception dans une Loge de Vienne en Autriche, au Kuntshistoriches Museum de cette ville.

La Réception se poursuivait par les voyages ; selon Prichard, 1730, il n'y en avait qu'un, effectué dès l'entrée, dans le sens des aiguilles d'une montre et se terminant par trois pas devant le Maître de la toge pour la prestation du serment. En France, la « Réception d'un Frey-Maçon » en donne trois, « autour de l'espace marqué sur le sol où sont dessinés au crayon un grand J et un grand B », préfiguration du tableau de Loge dont nous avons vu qu'il s'installa définitivement entre 1740 et 1745. Sa décoration variait en fonction du grade, ainsi que la disposition des symboles (l'équerre et le compas en particulier ne trouvèrent leur place définitive qu'au cours du XIXe siècle), mais également selon les auteurs. C'est ainsi que pour celui d'apprenti, nous avons « un tableau de la toge d'apprenti, puis le véritable tableau..., puis le vrai tableau. » etc. chacun renchérissant sur le précédent. L'apport hermétiste y est très net, et l'ouvrage de Lenglet-Dufresnoy, Histoire de la philosophie hermétique, en trois gros volumes, paru en 1742 joua un rôle considérable sur la création et l'évolution d'une pensée ésotérique en gestation. C'est probablement à lui qu'est due la confirmation du caractère cosmique de ce qui devait devenir le Temple maçonnique, avec la présence du soleil, de la lune, de la voûte étoilée, de l'étoile flamboyante, et l'introduction des circumbulations selon la marche apparente du premier. On s'étonne cependant que pas un seul des catéchismes pourtant prolixes dans leurs explications, n'en fournisse une sur le sens des voyages imposés au candidat sans doute n'en avaient-ils pas !

Ce n'est que dans les années 1780 qu'on informa ce dernier que le premier voyage « ... est fait dans les voûtes souterraines, le second, dans les galeries supérieures, le troisième autour du temple », mais sans justification du pourquoi. Et il faudra attendre 1832 pour qu'ils soient assimilés aux trois âges de la vie, par les soins du F... Vassal, dignitaire du Grand Orient, interprétation qui leur est restée.

C'est aussi à cette époque, 1780, que les trois éléments, eau, air et feu furent associés aux voyages. Le processus de dramatisation venu des hauts grades les transforma de suite d'épreuves symboliques et purificatrices, en épreuves réelles, à l'imitation des initiations antiques que l'ouvrage de l'abbé Robin déjà cité avait vulgarisées. Cela se fit sans ordre, sans directives. Rien n'est stabilisé : les variations d'un rituel à l'autre sont nombreuses et le vague des explications accompagnant les voyages révèle l'indigence d'une pensée qui se voudrait initiatique mais qui n'est pas encore affermie. Le sens moral domine, et le but recherché et avoué - est d'intimider le candidat, peut-être pour s'assurer de la fermeté de son caractère. Si le bref contact avec les flammes de l'épreuve du feu pouvait impressionner, celle de l'eau était anodine et celle de l'air n'était qu'une simple menace. Le manuscrit du rituel de la Mère Loge écossaise de Marseille en rend compte ainsi :

« Monsieur vous avez encore (c'est le 3e voyage) une épreuve à subir, beaucoup plus forte et plus pénible que les autres : il faut que vous voyagiez dans les airs. Ne craignez-vous point d'être lancé dans l'atmosphère aérien et n'appréhendez-vous pas les suites funestes d'une chute à laquelle vous allez vous exposer ? »

« Le Récipiendaire ayant répondu que non, tous les frères demandent qu'on l'exempte d'un voyage aussi périlleux ». Il y eut l'empreinte du sceau au fer chaud, un simulacre bien sûr ; l'épreuve du sang avec lequel il fallait signer son serment, est si éprouvante pour le candidat, aux yeux des frères, que l'un de ceux-ci bien intentionné et plein de pitié criait « grâce » à l'instant des préparatifs, ce qui lui était accordé, cette même épreuve qui devint le mélange des sangs, encore pratiquée de nos jours sous une forme symbolique. Il y eut la coupe d'amertume dont l'interprétation ne soulève aucune difficulté. Elle venait d'Allemagne, via le rite Rectifié qui la pratiquait vers 1755. L'épreuve de Terre, vécue dans le cabinet de réflexion n'apparut comme telle que dans le cours du XIXe siècle. Tout cela, complètement ignoré antérieurement, surgit brusquement dans la décade précédant immédiatement la Révolution et se perpétua pendant une trentaine d'années après la reprise de 1794. Le Grand Orient avait fait siennes ces innovations auxquelles il donna un sens exclusivement moral en les codifiant dans son rituel de 1786 repris dans le Régulateur Maçon de 1801, mais sans renoncer à leur caractère d'intimidation.

« Le premier voyage doit être le plus difficile. Il doit se faire à petits pas, très lentement, d'une marche très irrégulière on profitera de la disposition du local pour rendre ce voyage pénible, par des obstacles et des difficultés aménagés avec art, sans cependant employer aucun moyen qui puisse blesser ni incommoder le récipiendaire. On le fera marcher à pas lents, tantôt un peu plus vite. On le fera baisser de temps en temps, comme pour passer dans un souterrain on l'engagera à enjamber comme pour franchir un fossé enfin on le fera marcher en zigzag, en sorte qu'il ne puisse juger de la nature du terrain qu'il parcourt.

Pendant ce voyage, on fera jouer la grêle et le tonnerre afin d'imprimer dans son âme quelque sentiment de crainte ».

Explication de ce voyage, les vicissitudes de la vie humaine. Si jusque-là, la Maçonnerie symbolique avait échappé à la dramatisation outrée des hauts grades écossais, il semble que cette invitation à accumuler les difficultés de la réception au grade d'apprenti eut pour résultat d'ajouter le grotesque à la tragi-comédie.

Une encyclopédie du tout début du XIXe siècle reproduit à l'article Franc-Maçonnerie l'admission d'un candidat. Lors du premier voyage, celui-ci « ... est conduit au bord d'une trappe qu'on lui dit être un précipice on lui propose de s'élancer dans ce trou, s'il refuse, on le pousse, et il tombe de vingt pieds sur dix planchers de papier fort, à deux pieds de distance les uns des autres et qui éclatent successivement en faisant un bruit effroyable au fond se trouvent des matelas pour le recevoir ».

La scène du parjure mériterait d'être jointe à l'anthologie des cérémonies écossaises d'avant la Révolution

« Une table, au milieu de laquelle on a pratiqué un trou rond, est placée dans un coin de la Loge. Elle est couverte d'un tapis pendant jusqu'à terre. Un Frère, ordinairement le plus blême, se place sous cette table, s'agenouille et fait passer sa tête par le trou qui est bordé d'un plat d'étain dont on a enlevé le fond on entoure cette tête d'un linge teint de sang, ce qui produit l'illusion d'une décollation ». Suit la description de la scène au cours de laquelle on retire le bandeau du récipiendaire, avec les commentaires d'usage et la conclusion du rédacteur « cette épreuve terrible fait souvent impression ». L'énormité des faits relatés dans ce récit peut le rendre suspect, bien qu'il soit tiré d'une encyclopédie réputée. Ce sont ces descriptions et quelques autres du même ordre qui ont permis à P. Méjanel, de façon réaliste d'ailleurs, d'illustrer les ouvrages du trop fameux Léo Taxil contre la Franc-Maçonnerie. Et comment ne pas citer l'anecdote stupéfiante rapportée dans la monographie d'une Loge parisienne encore active de nos jours, publiée par ses soins vers 1830, consultable à la Bibliothèque Nationale, qui raconte que au cours d'une initiation dans les années 1806-1810, le candidat fut invité à décapiter un véritable cadavre apporté dans le Temple à cet effet. Il y eut scandale...

Sans vouloir mettre en doute la réalité des faits avancés il serait imprudent de généraliser ces quelques très rares épisodes dont l'exécution, par ailleurs devait soulever des problèmes matériels difficiles à résoudre. Jeu douteux, légèrement pervers, bien propre à une époque où le héros était monnaie courante, ou plus simplement volonté de frapper les esprits en vue de valoriser une pseudo-initiation teintée d'un mysticisme équivoque, à laquelle les acteurs s'identifiaient inconsciemment ?

Plus réservée et fidèle aux instructions du Grand Orient, la Loge Isis Montyon de l'Orient de Paris, spécialiste des initiations à grand spectacle, inventait la planche à boules et l'introduisait avec la bascule en 1810 dans les réceptions d'apprenti !

La Prestation du serment, devenue l'obligation au siècle dernier s'accompagnait de menaces terribles en cas de parjure. Elles étaient l'oeuvre des spéculatifs, car les opératifs n'en avaient jamais proféré. Les manuscrits de 1696 à 1710 indiquent qu'il y a des pénalités dans l'obligation des apprentis enregistrés mais n'en donnent pas la nature, et si l'on s'en tient à la « corde au cou » du Dumfries ms n0 4 (1710) déjà cité, il appert bien qu'elle n'était qu'un symbole.

La langue et le coeur arrachés, la tête coupée du Prichard 1730, et les funérailles imposées entre marée basse et marée haute étaient les peines infligées aux XVIe et XVIIe siècles pour crime de trahison et figuraient encore dans le code pénal britannique de l'époque ; la France qui les reçut, les conserva jusque vers 1780. Il n'y a aucun exemple qu'elles aient été appliquées.

En Angleterre, depuis le début du siècle le serment était prêté sur la Bible. Entre 1727 et 1730 le candidat tenait un maillet dans sa main droite et une truelle dans sa main gauche. En France, il le fut sur la Bible, plus souvent sur les Evangiles ou l'évangile de saint Jean, devant Dieu, selon le « Recueil Précieux. 1782 », généralement devant le Grand Architecte de l'Univers qui restera Dieu fort longtemps avant d'être considéré comme un symbole. En 1786, le Grand Orient ajouta à la suite du Grand Architecte, la formule « ... sur les statuts de l'Ordre et sur ce glaive, symbole de l'honneur ».

Le cérémonial de prestation et la consécration qui suivait subirent de nombreuses variantes. On le rendit solennel les assistants étaient tous levés, l'épée en main. Deux officiers conduisaient le néophyte, les yeux toujours bandés, devant la table du Vénérable (on ne disait pas encore l'autel ou le plateau). Il était debout, le genou droit posé sur un coussin sur lequel était placée une équerre. De la main gauche il tenait un compas ouvert, les pointes sur le sein gauche, la main droite à plat sur le « Livre », parfois levée vers le ciel. Il répétait alors la formule que lui disait le Vénérable.

Pendant tout le XVIIIe siècle le serment était prêté aux trois grades. Il y avait parfois, mais rarement, agenouillement des 2 genoux sur le coussin ci-dessus, souvent inversion, genou gauche, apprenti, genou droit, compagnon, les deux genoux, maître, et même apprenti ; cette diversité dura en Angleterre jusqu'en 1814. Quelquefois les deux mains du récipiendaire étaient posées sur le « Livre » le vénérable tenait alors le compas sur la poitrine de celui-ci. La scène du parjure fut une invention du XIXe siècle. Il ne semble pas qu'elle ait été pratiquée tout au long du XVIIIe, la prestation du serment était renouvelée après la chute du bandeau (Régulateur Maçon, 1801). Celle-ci intervenait après que le candidat ait été reconduit à l'occident. Sur sa demande, et au coup de maillet, on lui donnait la lumière. L'instant pouvait être impressionnant. Quelques frères « portaient des torches garnies de mèches à l'esprit du vin, dans le corps desquelles on avait introduit de la poudre de lycopode. En les secouant, la poudre sortait, ou s'enflammait à l'esprit de vin qui brûlait, ce qui produisait une très grande flamme et une très vive lumière ». Le néophyte découvrait alors l'assemblée de maçons rangés autour de lui et pointant leurs glaives dans sa direction. Après un silence, le Vénérable rassurait le nouvel apprenti en lui disant que cette attitude les rendait garants de l'aide qu'ils lui apporteraient désormais en cas de besoin.

Les assistants ayant regagné leurs colonnes, debout et l'épée en main le Maître de la Loge procédait à la consécration. Elle se faisait selon l'époque, le lieu et la Loge, par le maillet, puis par l'épée, par le maillet et l'épée, quelquefois maillet et compas. Le néophyte debout, ou debout et un genou sur le coussin et l'équerre qui avaient servi pour l'Obligation le Vénérable le constituait apprenti maçon, « à la gloire du Grand Architecte de l'univers » selon une formule à peu près semblable à celle employée de nos jours, puis confirmait son admission dans l'Ordre en le frappant sur la tête de trois ou trois fois trois petits coups de maillet ou d'épée. Accolade, remise du tablier et des gants. A l'époque et pendant tout le XVIIIe siècle la bavette du tablier d'apprenti était rentrée et invisible, celle du compagnon ornée parfois des outils était levée et boutonnée afin de la maintenir, celle du maître, baissée. Jusqu'au moment où le cordon de maître fit son entrée en loge dans les années 1775, seule la position de la bavette permettait de reconnaître le grade d'un frère. Au moyen âge le port des gants était associé aux cérémonies religieuses et militaires.

Chez les opératifs, l'employeur en offrait une paire à «l'apprenti enregistré » lors de sa réception, et sans qu'il y ait explication à ce propos. « The Maçon's examination », 1723, indique que le nouvel admis reçoit deux paires de gants blancs, l'une « pour lui, l'autre pour une femme », sans plus de commentaires. Prichard, 1730, n'en parle pas. Mais Hérault, Réception d'un frey-maçon, 1737, ajoute « ... la seconde paire est pour la femme qu'il estime le plus ». Vers 1760, en les remettant le Vénérable disait : « Un maçon ne doit jamais tremper ses mains dans l'iniquité » et en 1786 « les gants par leur blancheur vous avertissent de la candeur qui doit toujours régner dans l'âme d'un honnête homme, et la pureté de nos actions ». Quant à la femme « ... nous rendons hommage à leurs vertus. » et Goethe montrait que la grande valeur de ce cadeau résidait dans le fait « ... qu'un maçon ne pouvait le faire qu'une seule fois dans toute sa vie ». Habitude devenue tradition, l'offrande des gants s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

Puis venaient l'invitation à la reconnaissance du nouvel apprenti, la communication des signes, des pas, de la marche, des mots. La première se faisait par batterie et acclamation, vivat, vivat, et semper vivat, remplacée vers le milieu du siècle par Houzé dans les Loges qui se voulaient écossaises. En Angleterre les travaux étaient interrompus, on portait un toast sur place, au nouveau frère, et les travaux reprenaient. En France une coutume s'était installée qui voulait que le, ou les nouveaux venus offrissent le banquet qui suivait obligatoirement la réception ; les abus furent tels qu'il fallut y renoncer.

L'origine des signes maçonniques reste mystérieuse et leur introduction dans la maçonnerie spéculative inconnue. Le moyen de reconnaissance des maçons opératifs résidait dans le « mot du maçon » et rien n'indique qu'il y ait eu une gestuelle l'accompagnant. Il n'est guère possible de retenir le « signe d'ordre » rencontré çà et là dans la statuaire médiéval comme étant un indice d'une tradition « maçonnique » chez les tailleurs de pierre. Ou alors il faudrait tenir compte de la description très précise qu'en donne Philon d'Alexandrie dans « La Vie contemplative » et Flavius Josèphe dans ses « Antiquités Judaïques », au cours du premier siècle de notre ère. On ne peut même pas le considérer, à l'instar du signe de détresse du Maître, quasiment universel, comme une sorte d'archétype de l'espèce humaine.

Les pas et la marche sont signalés dans les anciens textes de 1724, 1725, 1729 et 1730, mais sans leur description. En 1737 le procès-verbal du procès Coustos à Lisbonne indique qu'on entre en loge par trois pas, non décrits. Il faut attendre 1745 pour savoir qu'en France et en Allemagne, en station debout, les pieds étaient joints talon contre talon et que chaque pas se faisait en équerre, et le « Sceau Rompu » qui donne ces détails, ajoute que la marche du Maître se composait de trois pas en zigzag.« L'Anti-Maçon », 1748, montre dans un schéma trois pas pour chacune des marches, les pieds en équerre mais nettement séparés, en ligne droite pour l'apprenti, en zigzag pour les deux autres avec cette différence que pour la marche du Maître au cours des 2e et 3e pas il n'y avait qu'un pied posé à terre, un point sur lequel nous reviendrons lors de la réception à la maîtrise. En fait rien n'est fixé et la confusion durera jusqu'au delà de 1800. En 1760, le « The Three Distinct Knocks » exposant la pratique des « Antients » indiquait un pas pour les apprentis, deux pour les compagnons, trois pour les maîtres, sans spécifier comment ils se faisaient. Il confirmait ainsi la protestation de Laurence Dermott qui, dans « Ahimon Rezon » s'indignait que les modernes eussent changé la marche, laquelle, si l'on en croit « Jakin and Boaz » 1762, toujours au nom des « Antients » la définissait, dans l'ordre, 1, 2 et 2. D'autres, dans le cours des années qui suivirent donnèrent 1+2+3, ou 3, 5 et 8 ou 12+3, etc. etc. Il n'y eut jamais la moindre explication sur un sens éventuel de la marche des Francs-Maçons...

Nous avons vu l'origine des « mots », descendants illégitimes du mystérieux « Mason's Word » des opératifs, tirés de la Bible vraisemblablement dès la première décade du XVIIIe siècle. Ceux attribués aux trois degrés symboliques ne subirent pas les vicissitudes des autres composantes de l'Ordre maçonnique. L'inversion des colonnes et donc des vocables qui les désignaient, rendue nécessaire pour des motifs de sécurité ne fut qu'un épisode mineur, et ne mérite certainement pas le bruit que firent les « Ecossais » à son propos. Tout au plus peut-on signaler que quelques Loges anglaises choisirent le mot « mahabone » pour le troisième degré au lieu du terme courant venu jusqu'à nous. Et rappelons que le Grand Orient créa le mot de semestre le 23 octobre 1773.

A quel moment les apprentis maçons eurent-ils trois ans et pourquoi ? Tous les catéchismes jusqu'en 1750 leur donnent : « moins de sept ans » ainsi d'ailleurs que les compagnons, moins de sept ans, parce que chez les opératifs c'était le temps qu'il fallait pour passer d'apprenti à compagnon-ouvrier, ou compagnon-maître, celui-ci ayant par voie de conséquence « sept ans et plus ». Un document du 24 juin 1765 fait était d'une formule maintes fois utilisée jusqu'à nos jours, « P... L... N... Q... N... S... C... », par les nombres qui nous sont connus. D'essence pythagoricienne, venue par le canal de l'Hermétisme fort en vogue à cette époque, elle masquait, sous un aspect mystérieux, qui lui donnait de l'importance, une ignorance qui ne semble pas avoir disparu. L'usage s'établit d'accueillir le jeune frère par quelques brèves paroles de bienvenue, la réception se terminait alors. Elle était suivie du banquet déjà cité, dénommé « Loge de Table », laquelle mériterait une étude spéciale approfondie.

Jusqu'à 1730 il n'y eut pratiquement que deux degrés, la réception au second consistait en une obligation, la communication d'un signe non décrit, d'un mot toujours secret, des cinq points du compagnon. Les documents antérieurs à 1727, le Register House Manuscrit d'Edimbourg, 1696, le Trinity Collège Manuscrit de Dublin, 1711, The Mason's examination, 1723, le Graham Manuscrit, 1726, explicitent fort bien le cérémonial de passage de l'apprenti au grade de compagnon ainsi que ceux parus jusque vers 1750 à la suite du Prichard, 1730, en ce qui concerne l'apport symbolique intervenu à partir de cette dernière date. En dehors de l'épisode propre au meurtre d'Hiram, c'est un fait que le troisième degré s'établit par divisions successives des deux premiers grades en s'appropriant plus particulièrement les principaux éléments de celui de compagnon. Quelques-uns parmi eux retourneront plus tard à leur source primitive.

 

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Essai sur les origines des grades et rituels symboliques (1)

26 Janvier 2013 , Rédigé par André DORE 33° Publié dans #Rites et rituels

Ignorances et incertitudes sont les obstacles majeurs auxquels se heurtent les chercheurs penchés sur l'histoire de la Franc-Maçonnerie, d'où les singulières complaisances que s permettent tant de soi-disant historiens avec une vérité obstinée à se camoufler derrière une succession de légendes religieusement répétées depuis deux siècles et demi, légendes opérative, templière, salomonnienne, rosicrucienne, hermétiste, etc. Car, en dépit de quelques faits précis, tout reste obscur sur l'origine de l'Ordre maçonnique, ce qui conduit à mettre devant de trop nombreuses propositions « Il semble que .».

Ce qu'on nomme Maçonnerie spéculative s'organisa à Londres en 1717. On la dit fille de la Maçonnerie opérative. En réalité, elle succéda à une Maçonnerie « acceptée » qui se créa en tant que telle dès la fin du 16 siècle par admission au sein des confréries de maçons de personnages étrangers au métier et que l'on désigna dans la seconde moitié du 16e siècle sous le terme de « Maçons acceptés ». Il est certain que les Loges, car il y avait loges au sein de la corporation, s'agrégèrent volontiers un protecteur, noble de préférence, ou clerc, chargé du travail administratif qu'exigeait la gestion du chantier, les ouvriers étant presque en totalité analphabètes, et parfois, un chapelain, puis, plus tard, ceux qui, fournisseurs, gravitaient autour de l'entreprise. Ce processus prit naissance en Ecosse mais alors que dans ce pays les maçons acceptés ne formèrent qu'une petite minorité durant le 17e siècle, l'Angleterre vit au contraire se créer des Loges strictement « acceptées » et ce dès les premières années, c'est-à-dire ne comprenant plus aucun homme de métier. Il semble que la plus ancienne remonte à 1600, mais dès le second quart de ce siècle, leur existence est attestée par des documents indiscutables. Elles cohabitaient avec celles qui, mi-opératives, mi « acceptées » voyaient peu à peu disparaître les professionnels de leur effectif en raison de la diminution des grands chantiers de constructions religieuses et féodales, se transformèrent à quelques exceptions près, en loges spéculatives entre 1700 et 1730. Alors se pose la question : quelle justification apporter au fait de voir des hommes étrangers au métier s'intégrer dans des groupements professionnels, qu'à celui &e loges n'ayant plus, et même n'ayant jamais eu le support du métier ?

Les documents n'y répondent pas, mais leur contenu confronté au climat intellectuel de l'époque dans laquelle ils s'insèrent, suggère des explications probablement exactes. Quatre sortes de documents, rigoureusement authentifiés

D'abord les manuscrits, 150 environ, relatant les conditions et les règles qui présidaient à la vie des confréries de maçons, disons opératifs, ce terme étant venu tard dans le vocabulaire maçonnique, à la fin du 18e siècle. Ils s'étalent du 15e au début du 18e siècle et c'est d'eux que la Grande Loge Unie d'Angleterre fera sortir les fameux et sacro-saints « Landmarks ».

Puis les Minutes des Procès-Verbaux des trois Grandes Loges, la Mère Loge de Kilwining à dater de 1598, la Grande Loge d'Edimbourg de 1696 à nos jours, sans interruption ; la Grande Loge d'Angleterre de 1723 à aujourd'hui, auxquelles s'ajoutent les archives de très nombreuses Loges, dès le début du 18e siècle.

Suivent les ouvrages connus sous le nom de « divulgations », qui prétendent révéler les secrets maçonniques. Très souvent pamphlétaires ils demandent une critique sévère de leur contenu.

Enfin toute la série des rituels, tous manuscrits que l'on compte par centaines pour la seule période allant des années 1750, date de leur apparition, à 1800, et dont l'exégèse révèle trop souvent des liturgies aberrantes.

On n'a jamais élucidé les mobiles profonds qui, fin juin 1717, poussèrent quelques membres de quatre Loges de Londres à les constituer en Grande Loge de Londres qui se transformera très tôt en Grande Loge d'Angleterre. On ignore tout de l'origine de ces ateliers, sauf leur existence, l'une en 1696, les autres après 1700, uniquement « acceptées » ainsi que le montrent les Minutes des Procès-Verbaux de la Grande Loge d'Angleterre qui reproduit leur tableau en 1723. Trois d'entre elles n'étaient composées que d'artisans et de commerçants dont aucun n'avait droit, à la suite de son nom, de la mention « Esquire », indicative d'un niveau social au-dessus du commun. Par contre, la quatrième Loge comportait 2 ducs, 3 comtes, un marquis, trois lords, un baron, quatre chevaliers militaires de hauts rangs, des ministres religieux, 24 « Esquires », George Payne, Desaguliers et Anderson qui ne figure nulle part avant cette date. Parmi ceux-là, de nombreux savants, membres de la Très Scientifique Royal Society où siégeait encore Newton. Qui dira pourquoi ces nobles personnages s'associèrent à de « petites gens » sans que ce terme ait rien de péjoratif, et pourquoi, pour ce faire, empruntèrent-ils la voie si modeste des humbles tailleurs de pierre ? Et pourquoi 1717 ?

Peut-être était-ce afin d'éviter une confusion qui risquait de s'installer en raison du nombre croissant de Loges qui se répandaient en Angleterre surtout.

Ou « être le Centre de l'union » ainsi que l'écrira quelques années plus tard, le pasteur Anderson, sous la direction de Payne et de Désaguliers, ce qui répondait à un besoin latent de sociabilité après les tourmentes qui avaient secoué le pays pendant les décades immédiatement précédentes7

Ou le désir de donner une doctrine à ces groupuscules pratiquement isolés, mais qui se réclamaient d'une même identité sous couvert d'un secret illusoire et inexistant et se réunissaient pour banqueter, participant ainsi à l'engouement général impressionnant que connut l'époque pour les sociétés badines et bachiques.

Ou bien découvrir ce secret en spécifiant quelque chose de très flou venu du passé et susceptible de rattacher les esprits à des certitudes sécurisantes.

Car c'étaient des savants ces hommes de la Loge « au Gobelet et au Raisin », soumis déjà à une certaine forme de discipline scientifique qui les conduisait nécessairement à centraliser, organiser, diriger. Mais l'énigme reste entière.

Quoi qu'il en soit, la Grande Loge d'Angleterre se répandit très rapidement dans tout le Royaume, soit qu'elle créât de nouvelles Loges, soit qu'elle rassemblât celles, éparses, qui l'avaient précédée. Entre temps elle étouffa la Grande Loge d'York, opérative et moribonde, et de suite elle exporta.

Il semble bien que la France fut le premier pays à bénéficier de la nouvelle mode. Ce fut d'abord par les soins de stuardistes, des Ecossais en exil. Selon le mémoire de De Lalande, longtemps suspect mais réhabilité par Pierre Chevallier à la suite de recherches récentes, quatre maçons anglais, partisans de Charles-Edouard Stuart, connus et bien identifiés constituèrent une Loge à Paris, soit en 1725, soit en 1726, sous le nom de Saint-Thomas, en souvenir de Thomas Beckett. Charles Radclyffe, futur comte de Derwentwater en 1731, qui deviendra Grand Maître des Loges françaises par la suite en fut l'animateur et probablement le Maître de Loge. On n'a jamais su où il avait été reçu maçon, ni même s'il l'avait été. On a laissé entendre que Ramsay lui aurait donné cette qualité. Or celui-ci a été admis en mars 1731 à la Loge Horn de Londres, et Radclyffe né en 1693 avait quitté l'Angleterre en 1716. Quant à Maclean, également Grand Maître après le duc de Wharton (1728 à 1731) - et avant Derwentwater qui le fut en 1736, il était né à Calais, séjourna à Edimbourg jusqu'à 1721, puis à Paris de 1721 à 1726, retourna en Ecosse de 1726 à 1728, rentra en France où il servit dans l'armée française. On ne sait où il a été reçu maçon.

L'implantation de la Maçonnerie se fit lentement au cours des années qui suivirent la création de la Loge Saint-Thomas. Elle reste toujours très confuse. Si l'on s'en tient aux seuls documents authentiques, deux nouvelles loges naquirent, l'une en 1729, les Arts Sainte-Marguerite, l'autre en 1730. Selon le Registre de la Grande Loge d'Angleterre du 17 mars 1731 et constituée régulièrement le 3 avril 1732, sous le numéro 90 et le nom de « The King's Head » butcher Row at Paris ce que l'on peut traduire par « à l'enseigne du Roi » rue de la Boucherie. On voit en elle la Loge Saint-Thomas au Louis d'Argent, ou Saint-Thomas n° 2, car elle provenait d'un essaimage de la première Loge du même nom, ou encore « Au Louis d'Argent », du fait que King's Head et Louis d'Argent doivent tirer leur identité de la pièce de monnaie en argent en cours à l'époque, qui portait gravée l'effigie du Roi de France. Puis viennent la Loge du Duc de Richmond dont on sait qu'elle travaillait en 1734, soit à Paris, soit à Aubigny-sur-Nère dans le Berri chez Louise de Keroualle, duchesse de Portsmouth où elle reçut Desaguliers, Montesquieu et quelques autres, en 1735 la Loge de Bussy-Aumont, en 1736 la Loge Constos-Villeroy du nom de ses deux vénérables successifs.

Quant à la province, nous trouvons Bordeaux 1732, Valenciennes 1733 Metz 1735, etc. Selon le Tableau des Loges du Royaume de France établi le 6 novembre 1744, il y avait eu à cette date et depuis 1726 20 Loges à Paris, 19 en province et, assez surprenant, 5 Loges militaires, soit 44 au total. Et c'est à partir de cet instant que ce qui devait devenir l'Ordre Maçonnique en France, prit son essor.

On ne peut dire quand fut constituée la première Grande Loge de France. Le plus ancien document connu daté de 1705 ne la mentionne pas : son titre : « Règles et devoirs de l'Ordre des Francs-Maçons du Royaume de France. » dans lequel Mac Lean est qualifié de « présent Grand Maître de la Très Honorable Fraternité des Francs-Maçons du Royaume de France » et son prédécesseur, le duc de Wharton « Grand Maître des Loges du Royaume de France ». Et si le texte qui donne pouvoir au Baron Scheffer de constituer des Loges en Suède indique « ... qu'elles seront subordonnées à la Grande toge de France », il y a lieu de rappeler que lorsqu'elles s'assemblaient « en Grande Loge », ce n'était que la réunion des officiers maîtres et surveillants de tout ou partie des Loges de Paris sous la présidence du Grand Maître. Or, ni les règlements de 1743, ni les constitutions accordées à la Loge de Lodève en 1744, ni les statuts de 1745 dressés par la Loge Saint-Jean de Jérusalem de Paris, non plus que ceux de 1755 ne mentionnent une Grande Loge de France en tant qu'autorité directrice suprême. Les Loges, dans leur presque totalité, et surtout celles de province, se plaçaient d'elles-mêmes sous l'obédience du Grand Maître dont elles sollicitaient la protection et plus encore la garantie de régularité, critère majeur à l'époque. Cette tendance se généralisa à partir de 1743, après que le comte de Clermont eût accédé à la Grande Maîtrise. Est-ce à son instigation que fut établi « ... le deuxième jour de la première semaine du troisième mois de l'an de la Lumière 5747 et de l'ère vulgaire 1747 » ce document qui voulait consacrer l'hégémonie d'un organisme central directeur de l'ensemble des Loges du Royaume de France, et qui paraît avoir échappé à la sagacité des chercheurs ?

« Règlements de la Très Respectable Grande Loge de France, dressés pour toutes les Loges régulières du Royaume, sous les auspices du Très Sérénissime Frère, Louis de Bourbon, comte de Clermont, Grand Maître de l'Ordre en France ». C'est un manuscrit de 15 pages foliotées 36 à 50, comportant 121 articles numérotés de 1 à 121, qui se termine par les mentions suivantes :

« Délibéré statué et arrêté (sic) (a) la T.R Loge de France assemblée régulièrement le deuxième jour.

Copie collationné (sic) par nous secrétaire général sur l'original, par mandement signé, Labadie.

Extrait sur la copie envoyée à la Loge de la Douce Egalité de lorient davignon ».

On ne sait rien de la Loge La Douce Egalité, cependant attestée par deux autres documents - Labadie (ou Labbady, ou Labady) maître de la Loge l'Ecossaise de Salomon, personnage connu et remuant, était substitut pour la province du secrétaire général de la Grande Loge de France Zambault en 1765. On ne saurait, avec ces simples renseignements, fixer une date précise à cette copie. Le texte de 1747 est important en ce sens qu'il détermine pour la première fois une procédure destinée à recenser l'ensemble des Loges du Royaume et de leurs membres, à leur donner « ... des constitutions et des règlements généraux pour établir l'uniformité du Travail » à charge pour elle, Grande Loge, de répercuter le Tableau général de l'Obédience à ses composantes. Plus, une série de mesures fixant minutieusement le fonctionnement des Loges, les rapports qu'elles pouvaient avoir entre elles, ainsi qu'avec la Grande Loge, les conditions de leur régularité et q elle des maçons. Au travers des articles un embryon de secrétariat administratif avec six inspecteurs circulant dans toute la France, et défrayés de leurs dépenses, trésorier, secrétaire etc.

Le texte de 1747 n'a rien de commun dans sa rédaction avec ceux de 1755 et 1760, ni d'ailleurs dans ses principales dispositions, et ces deux derniers statuts semblent ignorer qu'il y ait une Grande Loge de France. Il faudra attendre le 19 mai 1763 pour que soit créé le premier sceau en même temps que l'arrêt de nouveaux statuts qui institutionnalisera la Grande Loge de France. Ce qui n'empêchera pas que, jusqu'au moment où le Grand Orient, qui lui succèdera, s'installera le 12 août 1774 en location dans les locaux du Noviciat des Jésuites, elle ne possédera pas de secrétariat permanent ni un quelconque endroit pour ses archives. Les réunions se faisaient au domicile de celui de ses membres qui voulait bien lui donner asile.

Bien qu'elle soit venue d'Angleterre, à aucun moment la maçonnerie française ne connut une Grande Loge anglais de France, c'est-à-dire une Grande Loge Provinciale de France sous la dépendance de la Grande Loge d'Angleterre, ce dont cette dernière ne manqua pas de se plaindre. Autre constatation, et quelque peu étrange : nulle part, dans la succession des statuts et règlements on ne trouve le moindre article établissant l'Ordre maçonnique en lui donnant un but ou une finalité. Tous les textes ne visent qu'à fixer les conditions de régularité administrative des Loges et de leurs membres. Même les « statuts de l'Ordre Royal de la maçonnerie en France »premier acte législatif du Grand Orient de France en 1773, ni ceux de 1777 et 1787 de la seconde Grande Loge de France dite de Clermont, dissidence du Grand Orient survenue à la suite de la suppression par ce dernier de l'inamovibilité des Maîtres de Loge, ni les textes de celui-ci de 1806 ne font état d'une vocation de la Franc-Maçonnerie. Peut-être se contentait-on de ce que disait le Livre des Constitutions d'Anderson dont il ne semble pas que l'on se soit beaucoup préoccupé. Est-ce pour cette raison, qu'en 1776, une circulaire du Grand Orient proclamait « Le but que nous poursuivons consiste à établir entre nos prosélytes une communication active du sentiment de fraternité et de secours en tous genres, à faire revivre les vertus sociales, à en rappeler les pratiques, enfin à rendre notre association utile à chacun des individus qui la composent, utile à l'Humanité même ». Pourtant, ce ne sera qu'en 1826 qu'un texte statutaire précisera officiellement la finalité de l'Ordre : « De la Constitution, art. 1er.L'Ordre des Francs-Maçons a pour objet l'exercice de la bienfaisance, l'étude de la morale universelle, des Sciences et des Arts, et la pratique de toutes les vertus. »

Cela voudrait-il dire que pendant un siècle les loges fonctionnaient à vide ? Les procès-verbaux qui rendent compte de l'activité des ateliers Et de l'obédience font justice de cette crainte. La solidarité à l'égard des frères dans le besoin fut réelle et les actes de bienfaisance s'étendirent rapidement en faveur des pauvres et des déshérités. Avec l'évolution des rituels, la récitation des catéchismes introduira l'affirmation de règles morales que les maçons s'obligeront théoriquement tout au moins - à observer. Par contre il n'apparaît pas qu'il y eût des Travaux au sens maçonnique moderne de ce terme. Seuls, et tardivement, quelques rares accueils des frères orateurs appellent un désir de réflexion sans qu'ils soulèvent de réponse. Tout, au contraire, montre que la vie profane ne perdait aucun de ses attributs.

Et se pose alors la question sur la nature du message que la Maçonnerie apportait aux hommes et qui était capable de les attirer, quelle que soit leur condition, pour en faire des francs-maçons ? Ce qui nous ramène en arrière, très loin dans le temps.

Les Confréries de métier existaient dès le haut Moyen-Âge, chargées d'organiser la profession, de protéger ses membres et de les aider lorsque le besoin s'en faisait sentir. Celles des constructeurs ont laissé de nombreuses traces dont quelques-unes remontent jusqu'au 11e siècle. Depuis le milieu du 14e jusqu'au début du 18e, il est possible de suivre leur évolution sans interruption notable. Aucune justification ne permet de dire, selon une légende qui a toujours cours, qu'elles descendent des Collèges Romains, où plus tard, des Comacini, filiation réfutée par celui-là même qui l'avait avancée. Il ne s'agit ici que des associations britanniques, puisque liées, même superficiellement à la maçonnerie spéculative. Il n'y a aucune trace en France de quelque chose qui puisse ressembler à ce qui advint Outre-Manche. La Confrérie des Tailleurs de pierre et des maçons de Strasbourg, les Steinmezten, n'a pas manqué d'attirer l'attention. Elle groupait les travailleurs de la partie ouest des territoires allemands et laissa en 1459 une charte dite de Ratisbonne, qui réglementait les rapports des membres de l'Association dans l'exercice de leur profession, tant entre eux qu'entre leurs employeurs Une modification apportée en 1628 permettait « aux hommes pieux » de s'y intégrer. On ne sait rien de plus sur l'activité interne de l'Association.

Les chantiers, qu'ils soient religieux ou civils, étaient très importants et le nombre d'ouvriers souvent considérable. D'ou la nécessité d'un choix de par la nature même des choses. Quatre catégories de travailleurs les journaliers, les apprentis, les apprentis « acceptés », les compagnons, tous sous la direction d'un maître d'œuvre, lequel désignait un ou deux surveillants pour l'assister. Ce système ne fut établi solidement que vers la fin du 16e siècle. Chaque chantier installait une « Loge » qui servait tout à la fois d'atelier, bien que les pierres fussent taillées sur le lieu de leur extraction, de réfectoire et de club, où se discutaient les événements de la journée et où chacun recevait les instructions concernant sa tâche. La Loge constituait ainsi une unité avec ses propres règles établies de concert entre le maître d'œuvre, le chapitre ou celui qui avait passé la commande. Souvent elle changeait d'un chantier à l'autre bien qu'il y eût obligation de terminer celui qui avait été entrepris. Le manque d'argent interrompait fréquemment les travaux, entraînant avec le déplacement du chantier la dispersion partielle des membres de la Loge. La vie collective que celle-ci impliquait, l'entraide mutuelle que les ouvriers se portaient, l'injonction faite au plus habile d'enseigner le moins habile, suscitaient des sentiments de solidarité rapidement transformés en véritable fraternité. Des coutumes s'instauraient qui avaient force de loi, relativement uniformes, mais différentes dans les détails. Elles réglementaient l'usage et la possession des outils, les conditions de travail, les avantages en nature attribués en plus du salaire. Les journaliers, pris sur place et presque toujours par voie de réquisition, restaient en-dehors de la Loge. Les apprentis, sous contrat, subissaient un stage de probation à la fin duquel ils étaient ou rejetés et devenaient journaliers, ou admis mais toujours comme apprentis, cette admission pour laquelle ils devaient payer, étant concrétisée par une réception. Celle-ci, très simple, avait lieu à huis-clos, par le Maître de la Loge, devant les compagnons et les apprentis précédemment reçus, assemblés. Elle comportait en premier la lecture des règles régissant le métier, puis la prestation du serment qui obligeait l'apprenti « enregistré » on « accepté » au secret le plus absolu, la communication d'un « mot », le « mot du maçon », que murmurait ensuite et ensemble chacun des présents, les signes de reconnaissance, et pour terminer, un banquet. Des textes laissent entendre qu'avant ou au cours de ce repas, il était procédé à une sorte de « bizutage » ou brimade à l'encontre du nouvel admis. Elle perdura chez les opératifs jusque vers 1710 et l'on reprocha à Desaguliers de l'avoir supprimée, comme incompatible avec la dignité des personnages « acceptés ».

Le manuscrit n° 1 à la Grande Loge d'Angleterre, daté de 1583 donne la procédure du serment : « ... l'un des anciens tient le Livre et celui ou ceux qui prêtent l'obligation placent leurs mains dessus, et les préceptes sont lus ». Le Livre en question n'est pas précisé. Le terme reste donc ambigu et un doute subsiste sur son identité, Bible ou Règlement de la profession, mais plus probablement ce dernier. La première référence indubitable sur la présence de là Bible figure un siècle plus tard en 1685, sur le manuscrit Colne n° 1. Nulle part, les plus anciens procès-verbaux de la Grande Loge d'Edimbourg remontant à 1598, ni ceux de a loge Saint Mary's Chapel en 1599, ni ceux de la mère Loge de Kilwining n° 0, 1642, indiquent qu'il y ait eu une Bible dans le matériel de la Loge. Ceci confirmé par les textes plus récents des loges restées opératives, Aldwick 1701, Swalwell 1725, etc. la première mention relevée d'un achat de Bible, accompagnée de deux recueils de chansons, figure dans un ordre donné en 1766 par la Mère Loge de Kilwining, bien que la proposition en eût été faite en 1726, 1744, 1749, et soit restée sans suite. Et si Prichard la signale dans sa divulgation de 1730, son emploi ne se généralisera que dans les années 1750 - 1760. En France, elle fut souvent remplacée par les Evangiles. Le Recueil Précieux de la maçonnerie adonhiramite de Guillemain Saint Victor, 1781, indique que « .... le serment est prononcé main droite sur l'Evangile » alors qu'un manuscrit de la fin du XVIIIe siècle donne « ... sur les saints Evangiles ». Le Grand Orient, dans les Rituels du Rite français qu'il établit en 1782, ne l'a pas retenue et l'obligation est prêtée sur le Livre des Constitutions.

Deux sortes de secrets, ceux qui relevaient du métier et que l'apprenti découvrait au fur et à mesure de sa qualification professionnelle et ceux consistant dans les moyens et signes de reconnaissance, et plus particulièrement dans le « mot » du maçon. Les premiers concernaient la taille très précise de la pierre, l'assemblage des blocs, la construction des arcades, voûtes, coupoles, etc. Ils étaient distincts de la géométrie pure dont les compagnons pourtant se servaient pour préparer les dessins et les plans. Les maçons « acceptés » n'avaient que faire de cet enseignement dont les éléments se perdirent peu à peu ; au début du XVIIIe siècle les « acceptés spéculatifs » ne conservaient que quelques bribes de ces secrets qu'ils « habillèrent » en leur infligeant, soit un sens moral, soit une signification symbolique issus de toute la masse de science étrange qui inondait l'Europe. Les secrets opératifs n'ont laissé aucune trace de connaissance spéculative de caractère ésotérique.

« The Mason's Word » n'a cessé d'intriguer les historiens anglais de la Maçonnerie. L'usage d'un « mot » est très ancien, puisqu'on le trouve dans les traditions égyptiennes, hébraïque, et même védique ; au Moyen-Âge les hommes du métier se reconnaissaient par lui. Il est d'origine écossaise et il n'y a aucune certitude qu'il existait dans les Loges anglaises « acceptées » du premier quart du XVIIIe siècle en-dehors de la région immédiatement frontalière avec l'Ecosse. Sa présence est assurée chez les « acceptés opératifs » dans les Loges Saint Mary's Chapel, Aïtksonhaven, Dunblanc, etc. dès le 16e siècle. Nous avons vu que sa communication était l'un des éléments essentiels de la Réception des Apprentis. Il était unique pour l'ensemble des membres. Avec le temps, il émigra en Angleterre au travers des échanges ininterrompus de travailleurs entre les deux pays. Les « acceptés » le dédoublèrent, peut-être pour se démarquer des opératifs. Ils en firent un pour les apprentis (ou le conservèrent), un pour les compagnons, et, plus tard, devenus spéculatifs, un pour les maîtres. Cette déviation du « mot » d'origine écossaise, rappelons-le, et qui ne portait lui non plus, aucune valeur ésotérique, engendra, à partir des années 1735-1740 toute la série des vocables dit « sacrés » qu'empruntèrent les innombrables grades venus par la suite et qui constituèrent ce que l'on nomme l'Ecossisme. De moyen de reconnaissance il se mua en symbole, celui d'une « vérité perdue », d'une « parole perdue », rejoignant ainsi les trop fameuses formules orales rencontrées dans les contes de fées, dont la puissance mystérieuse ouvre toutes les portes. En 1753, le virulent propagateur irlandais de la Maçonnerie dite des « Antients », Laurense Dermott la définissait « la mœlle de la maçonnerie ».

La maçonnerie opérative ne connut que deux grades, plus une fonction, celle de maître de Loge, choisi par ses compagnons et ce jusqu'à 1710 au moins. La présence du Temple de Salomon dans la légende de l'Ordre s'inscrit dans le cadre des énigmes non résolues. Des 150 versions manuscrites déjà citées, deux seulement en parlent, le Régius, 1390, poème en vers et le Cooke, plus explicite que son aîné, est la plus ancienne référence aux « Devoirs des opératifs ». Il narre très brièvement l'histoire de la maçonnerie-métier, en reprenant partiellement ce qu'en dit la Bible. Il accorde une place beaucoup plus importante à la Tour de Babel et à Nemrod qu'à Salomon et à son Temple. 76 lignes de texte contre 28, et mentionne longuement les deux piliers sur lesquels étaient gravés les sept arts libéraux des sciences et des arts (dont, entre parenthèses nous retrouvons la trace au 30e degré du Rite Ecossais). Ces deux piliers dont l'un ne pouvait briller et l'autre sombrer, afin de protéger les précieuses connaissances de l'époque de la destruction ou de la vengeance de Dieu. Ce n'est que tout au début des années 1700 qu'ils reviendront timidement dans les très rares « Old Charges » encore en cours, mais pour disparaître aussitôt au bénéfice des deux colonnes de Salomon. A la même période, le registre de la Grande Loge d'Edimbourg, à la question : « ... où était la première loge » ? répond « ... dans le porche du Temple de Salomon ». Juste avant 1700 la Grande Loge d'York mentionne les fêtes célébrées lors de l'inauguration du célèbre Temple et la mort d'Hiram, son architecte, sans qu'il soit question de son assassinat. Dix ans plus tard, le Dunfries manuscrit n0 4 donne aux deux colonnes sorties de l'ombre un sens religieux chrétien qui sera repris plus tard.

Alors, pourquoi Salomon ? Et pourquoi après un silence total qui dura 300 ans ?

Y a-t-il eu cause à effet de ce que, en 1765 à Londres, un juif espagnol, Jacob Jéhu de Léon, exposa une fort jolie maquette du Temple de Salomon qui attira une énorme attention, exposition qui se poursuivit avec le même succès jusqu'en 1765, soit pendant un siècle ?

Ou par la parution en 1688 d'un ouvrage « Le Temple de Salomon spiritualisé » de l'écrivain anabaptiste John Bunyan, auteur connu et réputé ?

Venant après ces deux événements, il semble bien que ce soit George Payne, un instant grand Maître de la Grande Loge de Londres qui, en 1721, en présentant le manuscrit Cooke de 1410, à la Tenue de la Saint Jean d'Eté, fut l'initiateur d'une légende salomonnienne que ne connurent ni les opératifs écossais, ni les « acceptés » anglais du 17e siècle. Nous sommes là, 1720-1730, à l'orée d'une maçonnerie spéculative dont la symbolique ne connaîtra plus de limites avant la fin du premier quart du XIXe siècle.

Paradoxale et étrange, l'anomalie que constitue l'absence complète de mention des outils du métier dans les manuscrits relatant la réception des apprentis et compagnons. Ils apparaissent pour la première fois en 1696 dans le procès-verbal du Registre d'Edimbourg, à propos du serment : « je jure, par Dieu, l'Equerre et le Compas. » formule répétée dans les mêmes termes en 1710 et 1714. En 1710 le Dunfries manuscrit n0 4 en citant également pour la première fois trois piliers sans aucun rapport avec les deux colonnes de Salomon, indique qu'ils avaient pour significations Equerre, Compas et Bible. Etait-ce le prélude aux Trois Lumières que nous rencontrerons un peu plus loin ? Et c'est entre 1720 et 1730 que s'introduit toute la gamme des outils, règle, ciseau, maillet, marteau, fil à plomb, niveau, truelle, etc. qui, par la grâce des spéculatifs se transformèrent en symboles que, pendant des siècles, ceux qui, quotidiennement par métier, manièrent leurs supports ont totalement méconnus. Il en est de même pour les deux symboles fondamentaux de la maçonnerie, la pierre brute et la pierre cubique taillée. Ils n'ont jamais existé, tant chez les opératifs que chez les acceptés, et les premières loges spéculatives du XVIIIe siècle les ignorèrent. Ils durent naître en France, aux environs de 1740. Timidement divulgués postérieurement et sans qu'une signification leur soit donnée. Tout au plus est-il indiqué « ... une pierre sur laquelle les outils sont affûtés », et c'est surtout l'iconographie qui nous fait part de leur existence.

Que reste-t-il donc de la légende qui veut que nous soyons les héritiers et le véhicule d'une tradition opérative ancestrale et symbolique à laquelle nous nous référons non sans quelque fierté et vénération ?

Le maçon « accepté » a été le lien entre l'opératif et le spéculatif, mais déjà au 17e siècle les « usages » et non les rites, différaient sensiblement entre opératifs et acceptés, et l'écart s'accentua jusqu'à ce qu'ils deviennent pratiquement étrangers les uns aux autres. Seuls les Ecossais paraissent avoir conservé plus longtemps des éléments anciens très simples d'ailleurs, qu'ils ont tenté de maintenir au sein des Loges anglaises. C'est probablement cet apport renouvelé au cours du temps à la faveur des déplacements des maçons écossais qui permet de penser que, par analogie avec ce qui s'était passé antérieurement, les nouveaux grades apparus en Angleterre vers 1730 - et dans lesquels ils n'étaient pas impliqués - aient été attribués à la maçonnerie écossaise. On leur donna le qualificatif d'Ecossais et dès cet instant ce vocable recouvrit tous ceux qui par la suite surgirent au-delà de l'apprenti, du compagnon et du maître.

Quelle maçonnerie apportaient donc en juin 1726 Charles J Radclyffe et ses amis ? Rien d'autre que ce qui existait à l'époque et décrit soit par le Registre de la Grande Loge d'Edimbourg, soit par les Constitutions d'Anderson en 1723. Une maçonnerie à deux degrés à la symbolique à peine ébauchée, mais déjà pourvue d'une finalité très vague il est vrai, « Etre le Centre de l'Union », un système administratif relativement structuré, mais limité aux critères de régularité, éventuellement une légende historique glorieuse qui lui conférait sa noblesse, le tout assorti d'un secret mystérieux sur la nature duquel tout le monde se perdait y compris ceux qui le possédaient.

Le manuscrit d'Edimbourg décrit le déroulement des réunions : un minimum de formalités l'appel des membres, la mise à l'amende des absents, les admissions dont le cérémonial perpétuait celui des opératifs donné ci-dessus, le bizutage en moins, la collation des amendes antérieures, éventuellement le jugement des délits, les prêts d'argent pour assistance, annuellement l'élection des officiers, et pour terminer, le banquet. Cette procédure avait été fixée définitivement en 1640 elle était encore appliquée dans les premières années du 18e siècle. Dans quelques Loges la réception s'était accrue d'une lecture de l'histoire - légendaire - de la maçonnerie. L'obligation restait sobre ; sans menace de sanction en cas de violation du serment. Le Chetwode Crawley manuscrit vers 1700, le Haugfoot 1702, le Kewan 1714, etc. qui révèlent cette procédure sont d'un très grand intérêt, car ils montrent la transition intervenue entre les derniers « acceptés opératifs » et les premiers spéculatifs : aucun manuscrit antérieur ne leur est comparable, et il n'y en aura plus d'autres après eux.

Il ne semble pas qu'il en fût autrement en France ; et nous n'avons pas de documents qui confirment ou infirment, d'ail leurs comment cela aurait-il pu être différent ? Une Loge en 1726, une seconde en 1729, une troisième en 1730, toutes d'origine anglaise. Admettons donc cette simplicité d'autant plus facilement qu'elle sera de très courte durée et ne saurait être comparée avec ce qui apparaîtra dans les dix années à venir.

Ce qui n'était « qu'usages » deviendra « rituels ». Leur prolifération désordonnée engendrera les rites. Crédulité, vanité, trop souvent cupidité et l'imagination aidant, la raison perdra ses droits. La symbolique maçonnique va s'engager sur une voie démentielle, parfois dogmatique dont elle ne sortira qu'au bout d'un siècle non sans en conserver quelques séquelles. Et comme une telle affirmation exige une justification, rappelons que le tuileur de Ragon qui fut dignitaire du Grand Orient dénombre plus de 1450 grades avec 1450 rituels différents, intégrés dans 48 rites pratiqués par 54 ordres maçonniques dont 24 androgynes et 6 académicies. L'histoire des rituels est extrêmement complexe, tant par la diversité des éléments qu'ils vont s'incorporer que par l'ignorance dans laquelle nous sommes de leur origine, de la date et du lieu de leur apparition. Deux exemples frappants : l'intégration de légende salomonienne citée plus haut, et celle de la légende d'Hiram, clé de toute la maçonnerie spéculative écossaise, complètement ignorée des deux maçonneries opérative et « acceptée », dont le meurtre est étranger à la Bible, dont on ne sait ni quand, ni par qui elle se fit jour. Or c'est elle qui suscita le système à trois degrés de la maçonnerie symbolique, et son prolongement dans les Hauts Grades du Rite Ecossais ancien et accepté, sans qu'on n'ait jamais pu déterminer les conditions précises dans lesquelles il s'installa.

On peut, sans crainte d'erreur, fixer le point de départ de la maçonnerie spéculative aux années 1720. Ce que nous savons de leurs premières cérémonies provient de « divulgations ». Tout ce qui est mystérieux attire ; elles reçurent un énorme succès et leur nombre ne cessa de croître. Quant au contenu, plus il révèle, plus il est suspect, et ce qui n'exclut pas cependant qu'une analyse rigoureuse des textes permette de dégager ce qui est authentique de ce qui ne l'est pas. Elles se pillèrent sans vergogne, renchérissant les unes sur les autres. Elles servaient d'aide-mémoire, et au travers de leur diffusion il est probable qu'elles contribuèrent grandement à l'établissement des rituels dont l'élaboration s'étendit sur des années, par l'apport d'éléments plus ou moins symboliques venus de tous les horizons et qui se fixèrent dans l'esprit des maçons.

La première apparut dans un journal de Londres, le « Flying Post » dès il - 13 avril 1723 sous le titre de « A mason's examination ». Ce pamphlet sans grande portée fut reproduit en affiches placardées dans les rues de la ville. Suivit, en 1724 « le Grand Mystère dévoilé », qui fut réédité en 1725, en même temps qu'une version imprimée d'une prétendue « Old Charges » connue sous le nom de « Briscoe Text » et complètement absurde.

Beaucoup plus sérieux fut en 1730 l'ouvrage de Prichard, reçu maçon par la suite « The Masonry dissected ». Ce qu'il révélait gêna certainement la Grande Loge d'Angleterre car elle le taxa immédiatement d'imposture. Il apportait de nombreux éléments, reconnus valables plus tard, sous la forme de questions et réponses, avec, et pour la première fois, une version très simple de la Légende d'Hiram. L'ensemble comprenait tout ce qui aurait pu constituer un rituel à trois degrés. En 1735, une édition pirate des Constitutions d'Anderson de 1723 parut sous le titre de « Pocket companion » qui n'apportait rien de nouveau. Le livre de Prichard, maintes fois réédité, fut la seule « divulgation » anglaise pendant les 30 années qui suivirent, soit jusqu'en 1760.

La France fut beaucoup plus prolifique tant par le nombre d'ouvrages, que par la diversité des révélations qu'ils apportaient. Le premier, « La Réception d'un Frey-Mason », édité en 1737, par Hérault, lieutenant de police, eût un grand retentissement. C'était l'extrait d'un rapport établi sur les dires de la Carton, danseuse à l'Opéra, qui avait obtenu ses informations de son amant, Lenoir de Cintré. si ce texte est assez insignifiant parce que peu de nouveautés, la dizaine de divulgations qui suivit dévoila la presque totalité des « secrets » entre guillemets, de la Franc-Maçonnerie, secrets dont beaucoup étaient inconnus des maçons anglais eux-mêmes, ce qui n'est pas sans saveur.

Citons, après Hérault 1737, et sous le même titre

La Réception des Francs-Maçons 1738 ;

La Réception mystérieuse des Francs-Maçons, 1738

Le catéchisme des Francs-Maçons, 1740 (revu et corrigé 1749) ;

L'Almanach des cocus, 1741

Le Secret des Francs-Maçons, 1742

Le Sceau rompu, 1745

L'Ordre des Francs-Maçons trahi, 1745

Les Francs-Maçons écrasés, 1747

Certains donnèrent lieu à plusieurs rééditions. Le « Trahi »à lui seul en connut une bonne trentaine, et plus encore de plagiats. La bibliographie maçonnique de langue française, pour la période de 1730 à 1790, contient plus de 900 ouvrages.

D'aucuns eurent droit à traduction en anglais et en allemand et s'en allèrent grossir la symbolique maçonnique étrangère qui n'en avait nul besoin.

Pas de rituels sous la forme que nous leur connaissons, mais des narrations claires au travers desquelles il est facile de reconstituer le cérémonial des réunions. Les catéchismes, questions réponses, qui deviendront les « Instructions » basés sur celui de Prichard 1730 s'augmenteront régulièrement, à chaque édition, d'éléments nouveaux, parmi lesquels, « les mots » avec le motif de leur introduction et leur signification symbolique. Au début du siècle le plus ancien catéchisme ne posait que quinze questions. En 1730, le seul grade d'apprenti en exigeait une centaine.

L'Iconographie débute vers 1740, tableaux de Loge aux différents grades, gravures de réception, précieuse par tout ce qu'elle apporte de complément aux textes. Celles extraites de l'Ordre des Francs-Maçons trahi 1742, du Catéchisme des Francs-Maçons 1749 et de la Franc-Maçonnerie démasquée 1751 enrichiront tous les ouvrages parus par la suite. Hogarth, Watson, dévoilent des aspects peu connus, mais parfois devinés, de la vie des Loges en Angleterre. A partir de 1750, les tabliers des maçons, magnifiquement brodés, révéleront, véritables « Livres muets » à la sagacité des curieux, toute la symbolique de leur époque.

1700 - 1725, les Loges se réunissent dans les tavernes dont elles portent d'ailleurs le nom. En France, elles se mirent de suite sous la protection d'un saint, le plus souvent celui dont le maître de la Loge portait le prénom, et cela débuta dès 1735. Le monde profane ne pouvait convenir pour les assemblées et il fallait donc sacraliser des locaux dans lesquels les quelques éléments hérités du siècle précédent n'existaient pas. On y remédia par le tableau de Loge. La date de son apparition est incertaine. Mais des textes indiquent que, dans le premier quart du XVIIe siècle on dessinait à la craie et au charbon, à même le sol, l'image de la Loge que l'on effaçait à la fin de la réunion. Elle était en forme de croix et devint « oblongue » avec « ... les innovations dernièrement introduites par le Docteur Desaguliers et quelques autres modernes » (fin d'une citation de 1726).

Sacrilèges, ils remplacèrent craie et charbon par des rubans, clous et lettres mobiles. Les moquettes des demeures seigneuriales où se tenaient les Loges de certains hauts personnages expliquent sûrement la nouvelle procédure. Selon un catéchisme de l'époque « les rubans étaient blancs et cloués, les lettres, E pour East, S pour South. » Plus tard, ce décor fit place à un tapis, puis à un tableau : on y voyait les colonnes de Salomon, le soleil, la lune, des outils du métier, les deux pierres, etc., sans que cela soit réglementé par un texte.

Si, dans le temps des « acceptés » la loge était éclairée par une flamme sortant d'une terrine « triangulaire » dans laquelle brûlait de l'esprit de vin ; les spéculatifs utilisaient des flambeaux. A noter au passage que les opératifs et les acceptés du 17e siècle n'ont jamais utilisé le triangle comme symbole et que la terrine signalée ci-dessus devient une innovation. Selon les manuscrits 1700 - 1720, les flambeaux appelés à devenir « Les Lumières » étaient toujours au nombre de trois, jamais plus. Pour Edimbourg qui est le premier à les citer, 1698. Ils représentent le maître, le surveillant et le compagnon. Le Sloan, manuscrit 1700, donne une autre version, le soleil, le maître et l'équerre. Pour le Dunfries, 1710, ces trois flambeaux devenus trois piliers sont l'équerre, le compas et la Bible. Deux textes de 1724 et 1725 disent qu'il s'agit du Père, du Fils et du Saint-esprit. Puis un groupe de trois textes propose hardiment douze lumières qui sont, dans l'ordre le Père, le Fils, le Saint-esprit, le soleil, la lune, le maître maçon, l'équerre, la règle et les outils dénombrés à cette époque. Remarquons l'absence très importante de la bible et du compas.

Elles croîtront en nombre, et vers le milieu du siècle un grade écossais en disposera de quatre-vingt une. Leur position au sein de la Loge varie constamment. Prichard 1730 et le Wilkinson manuscrit 1730, les font voyager et leur attribuent le soleil, la lune et le maître de la loge. C'est ainsi que la France les interprétera de 1730 à 1760. Nouvelle variation à partir de cette date : elles seront six, trois grandes lumières, bible, équerre et compas, trois petites lumières, soleil, lune et le maître de la Loge.

Peut-être y en avait-il déjà six en 1730, car Prichard et Wilkinson, à l'instant cités, disent : « trois piliers supportent la Loge : sagesse, force et beauté », formule que l'on aperçoit pour la première fois dans un texte maçonnique. Sentence purement symbolique, surajoutée au groupe des trois lumières, soleil, lune et maître maçon, avec lesquelles ils ne se confondent pas. La destination de ces symboles ne deviendra définitive qu'en 1760 lorsqu'ils seront rattachés respectivement au maître de la Loge, aux premier et second surveillant. A cette époque nombre de diplômes de Loges délivrés à leurs membres portent la maxime « Force et Stabilité » il semble qu'elle s'applique à l'Eglise en vue d'assurer sa pérennité, mais on ne la trouve qu'en France et dans ce seul genre de document.

Nous n'avons aucune explication satisfaisante pour la présence du pavé mosaïque dans la Loge en dépit d'un symbolisme assez évident. Il semble qu'à l'époque où l'on dessinait le tableau de Loge sur le sol, il y ait eu nécessité de diviser ce dernier, sans doute pour situer officiers, compagnons et apprentis, et que furent ainsi tracés des carrés noirs et blancs pour distinguer les emplacements, ce qui n'a rien de probant.

En Angleterre le tapis mosaïque était bordé de bleu et dentelé rouge, terminé aux quatre coins par un gland. Y a-t-il rapprochement avec la houppe dentelée qui illustre le Catéchisme des Francs-Maçons » édition de 1747, représentée par une longue corde terminée par deux glands et qui entoure la partie supérieure du tableau ? Hiram était le fils d'une veuve. Nous, ses frères, sommes « les Enfants de la Veuve ». En héraldique française les armes d'une veuve sont entourées de la même corde décrite ci-dessus, et le cadre du tableau de ces armes bordé de triangles noirs et blancs. Ainsi pourrait s'éclairer le sens de ce symbole qui nous est parvenu dans une obscurité relative.

Dès leur origine les maçons spéculatifs s'inscrivirent dans l'Ordre cosmique. Témoins : le soleil, la lune, les quatre points cardinaux dessinés sur les tableaux de Loge et l'orientation de celle-ci, les directions dans lesquelles les maçons sont censés se déplacer : d'où venez-vous ? Où allez-vous ? les voyages effectués i cours de la réception d'un candidat à l'admission dans le sens de la rotation du soleil, l'Etoile flamboyante du second degré, la voûte étoilée, un baldaquin bleu nuit, parsemé d'étoiles. Tout cela concrétise la volonté de faire de la Loge une représentation de l'Univers. Dès 1710, le Dunfries manuscrit n0 4, celui du Trinity College de Dublin 1711. Le catéchisme de Prichard 1730, etc. le confirment, qui, à la question : « Quelle est la hauteur de la Loge ? » répondent : « aussi incommensurable que celle du firmament et de ses étoiles. »

Le mobilier de la Loge était des plus réduits. La table du Vénérable de plain pied. L'estrade à trois marches viendra beaucoup plus tard avec le maître et le livre ; au bas de celle-ci, une petite table basse sur laquelle étaient placés l'équerre et le compas : au moment de l'obligation, le candidat posait le genou droit sur ces deux outils, qui formait ainsi équerre avec l'autre jambe.

Le tableau de Loge déjà cité et les flambeaux - trois ou trois groupes de trois, disposés indifféremment aux angles du tapis, selon l'époque et le lieu. Ni chaises, ni tables. Les frères étaient debout, le vénérable assis. Tard dans le siècle, les surveillants bénéficièrent également d'une table chacun et d'une colonnette de 25 centimètres environ.

Lorsque les circonstances le permettaient, les deux colonnes de Salomon encadraient la porte d'entrée : elles étaient surmontées d'un chapiteau (la Bible, Roi III - 15 dit deux) couvert de grenades. Salomon avait nommé la première, celle de gauche, Booz, qui paraît avoir été un de ses ancêtres, l'autre Jakin, mais le texte ne fournit aucune explication. Gauche -droite, droite - gauche ? L'inversion eût lieu en Angleterre, entre 1730 et 1735, sur injonction à la suite de la révélation de ces mots sacrés dans le monde profane afin de pallier leur utilisation par des personnages qui n'auraient pas été admis régulièrement.

Une gravure anglaise, vers 1750, montre une table, immense occupant la presque totalité de la pièce, autour de laquelle les frères debout, tête nu assistent à la réception d'un apprenti : le vénérable, maillet en main, et coiffé d'un tricorne siège à une extrémité, livre, équerre devant lui. Trois petits flambeaux en triangle aux coins de la table. L'attitude des frères, revêtus d'un tablier long, bavette baissée est assez désinvolte indiscutablement ils ne savent quoi faire de leurs mains qu'ils mettent alors dans leurs poches. Plus tardif, 1787, un tableau célébré représente la remise d'un prix au F... Robert Burns, poète et écrivain, au cours d'une tenue solennelle de la Cannongate Lodge d'Edimbourg. Les frères, très nombreux, sont disséminés dans la salle. On n'ose dire le temple, bien qu'il y ait un orient avec estrade surélevée et trois plateaux. Debout, assis ou négligemment allongés, devisant autour des tables éparpillées un peu partout. Curieuse image d'une réunion maçonnique qui s'apparente beaucoup plus à une réception très mondaine de la gentry, mais ils étaient revêtus de leur tablier et sans cordon.

Les tabliers étaient de peau blanche, bordés d'un ruban de couleur bleue ou blanche ainsi en avait décrété la Grande Loge d'Angleterre, le 17 mars 1731. Antérieurement, le 27 juin 1726, elle avait ordonné que les maîtres de Loge et les surveillants « porteraient les bijoux de la maçonnerie » pendus à un ruban blanc passé autour du cou, les maîtres l'équerre, les surveillants le niveau et le fil à plomb ». Le 17 mars 1731 ces bijoux devaient être en or ou dorés et le ruban bleu. Cette décision ne fut pas toujours respectée, et en 1739 la Loge Antiquity conservait le « cordon vert selon les anciennes coutumes ». Pour d'autres il était jaune, et le tablier blanc mais bordé de rouge. Le compas-bijou est signalé dans le Dunfries manuscrit n0 4 en 1710 et le frontispice des Constitutions d'Anderson 1723 montrent le Duc de Montaigu, grand maître de la Grande Loge le passant au Duc de Wharton, son successeur. La couleur des pointes en cuivre du compas et celle du corps en acier détermineront que désormais le collier sera jaune et bleu, ce que le « Trahi » de 1745 confirme également. Il deviendra bleu par la suite et celui du maître des banquets continuera d'être rouge ainsi que son tablier. En 1742, le vénérable porte l'Equerre et le compas, les autres officiers seulement ce dernier. Ce n'était pas impératif, mais c'est la première mention en France de ce qui se perpétue de nos jours.

Le cordon n'avait qu'un but : suspendre les bijoux et distinguer ainsi les officiers : ils ne possédait aucun sens symbolique. En 1759, une gravure montre qu'on le portait de gauche à droite, ce qui tend à dire qu'il n'était pas le symbole du port de l'épée en loge, donc symbole d'Egalité. Aucun des personnages, officiers compris, représentés sur les gravures, ne porte de gants.

Deux questions à propos du rituel. Le mot n'apparaît dans aucun des statuts et règlements des Grandes Loges. Il semble découler de soi-même, de la nature des « événements » maçonniques décrits dans les narrations fournies par les « Divulgations ». Quant à la « chose » rituelle, c'est-à-dire l'ordonnancement des cérémonies elle paraît avoir été codifiée tard dans le siècle, en France tout au moins.

La plus grosse difficulté que l'on rencontre dans l'étude des rituels vient du fait que, jusqu'en 1858 leur impression en était interdite, et que par conséquent ils sont tous manuscrits, jamais datés et sans origine. La seule édition imprimée avant cette date fut celle du Régulateur maçon, 1801, reproduisant très exactement les rituels établis par le Grand Orient en 1782 pour le rite français, mais qui le fut à l'insu de celui-ci. A partir de 1800 un certain nombre de « Thuileur » parurent, sous la signature de maçons souvent éminents, mais maçonniquement parlant, illégalement. Reconnaissons aussi qu'aucune étude « scientifique » de la rituélie maçonnique n'a jamais été faite et que son approche reste toujours délicate.

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L'eau et l'épi

25 Janvier 2013 , Rédigé par R.B Publié dans #Planches

Dans le « Livret du Compagnon » rédigé à l’époque par notre F\ F\ U\, nous trouvons la phrase suivante : « Sch…- qui signifie : l’union fait la force. En hébreu, Sch…signifie épi ». Et plus loin, au même paragraphe : « Le nom et sa signification ne se prêtent guère à l’exégèse ».

Le terme : « Union fait la force » ne correspond pas au sens littéral du mot ; en revanche celle d’épi est tout à fait recevable. Et F\ U\ de ne pas mentionner que Schibboleth se traduit aussi par « cours d’eau », « rivière ». Michel de Saint Gall dans son « Dictionnaire des Hébraïsmes dans le Rite Ecossais Ancien et Accepté » précise que Schibboleth a une double signification : « épi de blé » et aussi « courant d’une rivière ». De la même manière, le « Dictionnaire de la Bible » d’A\ M\. Gérard nous donne la traduction suivante : « fleuve ou épi ». On comprend alors facilement pourquoi l’iconographie maçonnique représente un épi de blé au bord d’un cours d’eau.

L’exégèse devient possible au risque de contredire le Livret du Compagnon précité. Tout d’abord on interprétera ici la relation : « cours d’eau » en imaginant l’Élément Eau non dans un sens profane, mais dans une vision initiatique et alchimique, c'est-à-dire comme une entité indéfinie et subtile présente dans l’homme, trait d’union entre le monde matériel, visible et le monde spirituel, non visible. Le terme Eau, dans son sens ésotérique, se retrouve dans le nom de l’outil du grade, le niveau ou « niv-eau » (selon la kabbale phonétique chère à l’alchimiste Fulcanelli). L’eau a aussi été associée au mot sacré Boaz ou Booz en relation aussi avec la colonne de nuées ou d’eau. Elle s’oppose à la colonne Jakin, ou colonne de feu. Deux colonnes accompagnaient aussi les Juifs lors de la sortie d’Egypte.

Avant d’aborder l’analyse du sens de Schibboleth, un constat : ce mot de passe, incontesté et unique au 2ème grade - alors que la confusion règne pour ceux des 1ers et 3èmes grades - semble le moins bien compris de tous, à tel point que l’on nie souvent toute exégèse possible à son sujet. Son sens peu évident rend-il de prime abord sa compréhension difficile d’accès ? Et l’on se contente de répéter en chœur la leçon du Livret de Compagnon : « Epi fait songer à la moisson et, de là, à l’œuvre du Compagnon qui doit se couronner d’une ample récolte ». Tout au plus évoque-t-on la lente transmutation du germe de blé en épi, le comparant à celle de l’Initié.

Le terme Schibboleth (cette écriture a été choisie mais d’autres sont possibles en français : Siboleth, Chibboleth etc.) est présent dans le Livre des Juges XII - 6. Aucune analyse de ce mot n’est possible sans une étude préalable du contexte biblique. Relisons le texte :

Jephté et le Jourdain. Jephté, originaire de Galaad (se souvenir des héros de la Table Ronde), est juge en Israël. C’est le fils d’une courtisane et d’un vaillant guerrier appelé Galaad (du même nom que la ville). Les demi-frères de Jephté, nés de la femme légitime de Galaad le chassent en disant : « tu n’auras pas de part à l’héritage de notre père, car tu es le fils d’une femme étrangère » (Juges XI - 2/3) . Jephté s’enfuit dans le pays de Tob et rassemble une bande « de gens de rien » qui font des incursions avec lui, du brigandage en quelque sorte. Les chefs de Galaad ne trouvant pas d’autre général capable s’adressent à lui pour combattre les Ammonites : ils seront battus par Jephté. Quelque temps plus tard Jephté est à nouveau en guerre, cette fois contre les Ephraïmites. Après les avoir battus, il leur coupe la retraite dans le gué du Jourdain : « Puis Galaad s’empara des gués du Jourdain avant que ceux d’Ephraïm y fussent arrivés. Et quand un des fugitifs d’Ephraïm disait : - Laissez-moi passer- les gens de Galaad lui disaient : - Es-tu Ephraïmite ? -. Il répondait : - Non - alors ils lui disaient – Et bien, dis le mot Schibboleth ! - et il disait : « Sibboleth » sans parvenir à bien le prononcer. Alors on le saisissait et on l’égorgeait près des gués du Jourdain. Il tomba en ce temps-là quarante-deux mille hommes d’Ephraïm ». (Bible de Jérusalem Juges XII - 6).

RÉALITÉ MAÇONNIQUE.

Numéro hors série de Masonica. Le fleuve diviseur, la rivière fatale. Schibboleth joue ici le rôle de mot de passe lors du « passage d’un cours d’eau » par les Ephraïmites en retraite et, comme par hasard, ce mot fatal, Schibboleth, signifie en hébreu justement : « cours d’eau ». Nous pourrions presque parler de pléonasme, mais la répétition du terme peut signifier qu’il y a un sens caché à découvrir, lié en particulier à la différence de prononciation. On ne peut maîtriser que ce que l’on est capable d’appréhender avec justesse, de nommer. Il y a un lien direct entre ce mot (ou sa prononciation) et le fait de « passer », de « pouvoir passer » un cours d’eau, en l’occurrence le Jourdain.

Car, dans une perspective initiatique, hermétique ou alchimique, quelle est la signification du passage d’un fleuve ou d’une rivière ? On a quelque peu oublié dans nos temps modernes, où le génie civil fait merveille, le caractère infranchissable et dangereux des cours d’eau : leur tracé épousait et épouse toujours de nombreuses frontières. Le passage d’un cours d’eau est perçu comme une épreuve, en particulier celle de la mort, mais aussi de la Mort initiatique. D’autre part en alchimie la Matière première de toute chose est symbolisée souvent par l’eau, un « cours d’eau », une « eau permanente ».

Chez les Grecs de l’Antiquité, la Terre émergée est entourée par un océan primordial, Okéanos, dont un fleuve donne naissance au Ciel et à la Terre. Passer le cours d’eau signifie en alchimie prendre possession de la Matière première, l’ouvrir afin d’en extraire les deux principes spirituels, le Soufre et le Mercure. Ce concept est aussi présent dans une légende chrétienne ; c’est l’image du géant St Christophe (le Mercure) portant sur ses épaules le Christ enfant (le Soufre) afin de l’aider à traverser une rivière. Le Mercure est appelé aussi Mercure double : il est à la fois celui qui transporte hors de l’Eau, hors de la rivière et l’Eau elle-même en tant que véhicule de l’Esprit.

Les deux rives d’un fleuve représentent aussi les L'eau et l'épimondes matériel et spirituel. Ils sont séparés mais forment un tout. Le monde spirituel est dit séparé, car il n’est pas perçu par l’homme en général. L’homme profane n’est pas conscient de l’autre rive. Et pourtant ce monde est en nous. Passer la rivière, faire l’effort d’aller de l’autre côté, signifie dans le domaine initiatique accéder au monde spirituel au péril de sa vie. C’est l’épreuve de l’Eau qui peut dissoudre à jamais notre Etre.

Les exemples sont nombreux dans la mythologie (le passage du Styx, la barque d’Amon, etc.) : il faut traverser un fleuve pour atteindre le royaume des Morts ou celui des Esprits. Goethe propose le même thème dans son conte « Le serpent vert ». En guise de dénouement, le serpent vert, symbolisant à la fois la Matière première et l’Initié lui-même, se transforme en un pont solide reliant définitivement les deux rives et jouant le rôle de pontife. L’Initié vivra alors dans les deux mondes à la fois, le matériel et le spirituel, et les réunira en un seul Etre. La traduction alchimique de ce « pont » est celle de la fixation ou solidification du Mercure, qui est le plus souvent symbolisé par un serpent. Il s’agit de la matérialisation de notre Esprit, jusque-là invisible et insaisissable. Ainsi le cours d’eau (qui peut serpenter) possède des affinités symboliques avec le serpent, car ce dernier est aussi l’agent de la séparation et de la division, tout en procurant la connaissance du Bien et du Mal.

Jephté juge et libérateur de la pierre. Dans le récit biblique la traversée est interdite à ceux qui ne savent pas prononcer juste le mot de passe Schibboleth. Pourquoi ? Le sens des noms utilisés nous donne-t-il des indices ? Jephté signifie : « il ouvrira », « il libérera » ou « Dieu libère ». Galaad signifie « dur, rugueux » ; Ephraïmite vient d’Ephraim, « fécond ». Dans le récit biblique, Jephté délivre les Galaadites de leurs ennemis; dans une vision ésotérique, il est celui qui libère l’homme du joug du matérialisme exclusif en le faisant accéder à l’autre rive, au monde spirituel, à condition qu’il prononce juste un mot, « Schibboleth ».

En fait c’est davantage la connaissance de Schibboleth qui libère ; Jephté n’en est que le contrôleur, le passeur. On retrouve ici le symbolisme du gardien du seuil. Dans son acception alchimique, Galaad (dur, rugueux), fait allusion à la Pierre des Philosophes. Jephté de Galaad est le « libérateur de la Pierre », celui qui fait accéder à la Pierre, qui l’ouvre, l’Initié lui-même. Galaad est aussi le chevalier du cycle arthurien, celui qui a la vision du Graal, vase justement identifié à la Pierre philosophale. Par ailleurs, le rôle de la pierre dans l’oralité se trouve dans la mythologie : c’est l’ingestion par Saturne d’une pierre, qui épargne la vie à Jupiter. L’on dit en alchimie que Saturne est le père de la Pierre et qu’il doit la rejeter (la libérer) après l’avoir avalée. Il symbolise la Matière première brute de laquelle doivent être extraits les Eléments spirituels.

Une prononciation qui tue ou qui sauve. La première lettre de Schibboleth est Schin. C’est elle qui sauve et fait passer. Schin c’est le Feu, le Feu salvateur, le Feu philosophique des alchimistes. Le Feu et l’Eau sont donc les Eléments primordiaux réunis dans le mot Schibboleth. Quel est leur lien? L’alchimie nous donne une réponse : la Matière première n’est qu’un Feu contenu dans l’Eau, un « Feu aqueux » (se souvenir de l’océan primordial Okéanos dont tout procède). Le Grand Œuvre s’accomplit grâce à ce Feu philosophique. Ignis sufficit ou bien Ignis et Azot tibi sufficiunt écrivaient les alchimistes du Moyen Age, sous-entendant : le Feu te suffit, ou encore le Feu et l’Eau mercurielle te suffisent (pour accomplir le Grand Œuvre). Si ce Feu est contenu dans l’Eau, le feu du Schin est aussi contenu dans Schibboleth qui, rappelons-le, signifie cours d’eau. Et c’est bien la prononciation de cette première lettre, Schin, qui fait toute la différence: celle qui permet de passer (Schibboleth) et celle qui tue (Siboleth). Or, en Alchimie, le Grand Œuvre n’est maîtrisé que par la connaissance et une juste utilisation du Feu philosophique. L’on peut affirmer que Schibboleth représente la Matière première et contient le secret du Grand Œuvre !

Les trois lettres mères de la Kabbale. Le Sefer Yetsirah ou Livre de la formation, un des livres clés de la kabbale séfirotique, décrit le rapport Schin - Feu. Schin est l'une des trois lettres mères de l’alphabet hébraïque. Les deux autres sont : Aleph, qui correspond à l’Air, et Mem, qui correspond à l’Eau (Sefer Yetsirah ch. 3-2 version GRA-ARI) : « Trois mères Aleph, Mem, Schin : un grand merveilleux secret, dissimulé, scellé par six anneaux (formes). D’elles émanent l’Air, l’Eau et le Feu... Plus loin : Il fabriqua la lettre Schin afin qu’elle règne sur le feu. Il la couronna. Il la combina avec toutes les autres. Avec elle, il forma le feu dans l’univers, le chaud dans l’année et la tête dans le mâle avec ShAM et la femelle avec ShMa. (Sefer Yetsirah ch. 3-9 v. GRA -ARI). Le Sefer Yetsirah confirme la relation Feu-Schin. Il fait aussi entrevoir les similitudes de la Kabbale et de l’Alchimie en évoquant les quatre Eléments, clés de l’Initiation au premier grade de la Franc-Maçonnerie ».

Les quatre Eléments, l’alchimie et la kabbale du Sefer Yetsira. Les apports alchimiques sont essentiels pour comprendre cette cérémonie maçonnique : le Cabinet de réflexion et les symboles du Temple comme la coupe, les deux Lumières (Lune ou Argent, Soleil ou Or), les voyages et les quatre Eléments. Ceux-ci étaient déjà connus bien avant Aristote, notamment chez le présocratique Héraclite d’Ephèse. Comme en alchimie, la prééminence parmi les quatre Eléments, dans le Sefer Yetsirah, est donnée au Feu et à l’Eau, notamment dans le texte suivant : Trois mères (cf. supra) : Aleph, Mem, Schin, dans l’univers sont l’Air, le Feu et l’Eau. Les cieux sont créés à partir du Feu. La terre est créée à partir des Eaux et l’Air se place ainsi entre les deux. (Sefer Yetsirah 3-4 v. GRA - ARI). Seuls le Feu et l’Eau sont créateurs. La similitude avec les textes alchimiques gréco alexandrins est troublante, mais on sait que la Kabbale a été influencée par le néoplatonisme égyptien.

Le Sefer Yetsirah permet de faire correspondre les trois lettres mères aux trois Principes alchimiques Soufre, Mercure et Sel : Trois mères AMSh air, eau et feu. Le feu est au-dessus, l’eau est en dessous et le souffle de l’air légifère entre eux. Il y a un signe à cela, le feu soutient l’eau. Mem est bourdonnante, Schin est sifflant et Aleph est le souffle de l’air qui les départage (Sefer Yetsirah GRA ARI 6-2). L’Alchimie dispose de trois Principes ou Pères (à faire correspondre aux trois Mères du Sefer Yesirah). Le Soufre est au-dessus et c’est un Feu. Le Mercure est au-dessous et c’est une Eau ; le Sel les unit en les départageant. Il les maintient ainsi prisonniers. Il y a un signe à cela dit le Sefer Yetsirah. Ce signe est retrouvé dans l’Alchimie : le Feu (Soufre) soutient l’Eau (Mercure) ; il lui donne la Lumière qui vient d’en haut. Le Feu vient du haut et descend animer « notre » Eau. C’est le feu soutient l’eau du Sefer Yetsirah. Le Sel, comme l’Air du Sefer Yetsirah, unit et en même temps sépare le Soufre-Feu du Mercure-Eau. En s’unissant à eux il empêche leur réunion, comme le fleuve sépare deux rives. Si les deux Principes sont séparés du Sel, ils peuvent alors interagir et donner une union véritable. Le Soufre, Sel et Mercure sont des symboles de l’âme, du corps et de l’Esprit. Le Soufre et le Mercure, c'est-à-dire l’âme et l’Esprit, sont prisonniers du corps et doivent être libérés.

Le Sefer Yetsirah traite aussi de la génération des quatre Eléments. Trois mères : Aleph, Mem, Schin, dans l’univers sont l’Air, le Feu, l’Eau. Les cieux sont créés du Feu. La terre est créée des Eaux et l’Air se place entre les deux. Le Feu et l’Eau, éléments générateurs, créent respectivement les cieux et la terre. L’Air ne crée rien et se place entre eux deux. C’est une ligne séparatrice. C’est ce qu’affirme l’alchimie à propos du Sel. Le Sel n’a pas d’existence propre. Il n’est qu’un assemblage, une précipitation, l’union terrestre des deux autres Principes qui apparaît sous la forme de Matière ou Corps visible.

Un autre passage du Sefer Yetsirah est à mettre en rapport avec l’absence d’existence propre du Sel en tant « qu’illusion d’une réalité matérielle unique et absolue » : trois mères : Aleph, Mem, Schin ; dans l’année ce sont le Chaud, le Froid, le Tempéré. Le Chaud est créé à partir du Feu. Le Froid est créé à partir des Eaux et le Tempéré deL'eau et l'épi l’Air se place entre les deux. (Sefer Yetsirah 3-5 v.GRA ARI) Le tempéré est à l’image du Sel : il n’existe que par assemblage de chaud (Feu) et de froid (Eau).

La Terre n’a, en Alchimie et dans le Sefer Yetsirah, qu’une importance relative ; elle représente l’Elément le plus matériel des quatre, voué à la désintégration (ou au renversement pour utiliser un terme qui nous est familier !) Pourtant, elle est aussi le réceptacle d’éléments subtils qui ne pourraient sans elle s’incarner et agir. C’est dans les entrailles de la Terre que gisent les Eléments actifs du Grand Œuvre. C’est là qu’ils doivent d’abord être recherchés, dans le Cabinet de réflexion pour l’Initiation maçonnique. Et c’est là aussi le sens de l’épi de Schibboleth : le grain de blé va mourir dans la terre pour renaître sous forme d’épi, grâce au feu et à l’eau. Vu sous cet angle le mot Ephraïmite, qui signifie fécond, trouve un sens dans le récit. Les Ephraïmites tués symbolisent la Mort initiatique nécessaire pour que l’Initié se « féconde » et que germe l’homme nouveau.

Le premier chapitre du Sepher Yetsirah décrit la formation proprement dite de l’univers : du « Souffle d’Elohim Vivant » est issu le Souffle. Les Eaux émanent ensuite du Souffle, puis le Feu émerge des Eaux. Cette vision de la « création » est superposable à celle des textes alchimiques. En alchimie il est fait référence au Souffle divin, descendu sur terre sous forme d’une Eau mais qui devra après être sorti de cette Eau, commencer son ascension sous forme de Feu. Le travail de l’Initié consiste à extraire le Feu de cette Eau ou Matière, extraire le Schin de Schibboleth.

Le Schin, le yod et le serpent d’airain. Le Schin, comme Elément Feu enfoui dans la profondeur des eaux, que l’on doit extraire, est décrit par Annick de Souzenelle dans son ouvrage « La lettre, chemin de vie ». Elle y affirme que le Schin, notre pierre des profondeurs, contient grâce à sa forme le secret du Yod. Or le Yod est la première lettre du tétragramme YHWH. Par extension, le Schin est aussi détenteur du nom secret de chacun de nous, puisque l’Homme est fait à l’image de la divinité. Il est ainsi inséparable du « sem », le NOM. Il est le « sem » caché dans la profondeur des Eaux et du « non accompli »… [4] Dans un autre passage, Annick de Souzenelle commente le terme de « nahas », le serpent qui se termine par un Schin. Le serpent peut ainsi être perçu comme celui qui conduit au Schin. Il permet à l’Homme de conquérir son identité profonde, son noyau.

La parenté symbolique du serpent et du cours d’eau a déjà été évoquée. Reprenons dès lors le texte de l’Exode. « Et Moïse fit un serpent d’airain et quiconque mordu par un serpent, regardait le serpent d’airain, vivait ». Lorsque les Hébreux sont mordus par les serpents et en meurent, Moïse supplie Dieu d’intervenir. Yahvé lui ordonne de faire un « séraphin ». Etymologiquement, un « Séraphin » est un « brûlant » (saraph, qui contient la lettre Shin signifie brûler). Le serpent est ici un « séraphin » (les deux mots français sont de même racine) une créature clé du monde angélique, proche de Dieu - celle qui « enveloppe, recouvre » (suph) le principe (Yod) et diffuse son influence sous forme d’Amour divin. On retrouve ici la fonction protectrice du Schin, mais, de manière symétrique, au plus haut des cieux.

Le serpent d’airain est aussi celui qui « guérit » grâce au Schin. Le séraphin reçoit par ailleurs le feu divin, le transmet aux hiérarchies angéliques inférieures qui, à leur tour, le distribuent à l’Homme. Le séraphin est donc la version hautement bénéfique du serpent qui, s’il amène Dieu à mettre ses distances par rapport au reste de la Création, est un symbole de vie. Ce serpent qui guérit, ce seraphin qui « brûle » c’est le Feu philosophique, principal artisan du Grand Œuvre.

L’ambivalence symbolique du serpent, perverti et séparateur dans la Génèse, salvateur avec Moïse, n’est qu’apparente. Le serpent, comme la rivière, est certes agent de séparation, de mort. Mais si on arrive à le vaincre (traverser la rivière-Schibboleth) c'est-à-dire extraire l’élément positif caché en lui (le Schin) on atteindra l’autre rive et la Vie éternelle. L’image du héros ou de Saint Georges tuant le dragon n’exprime en alchimie que l’action de l’Initié ouvrant la Matière première afin d’en extraire la Quintessence. Et souvent dans les légendes ce dragon cache et protège jalousement des trésors… Cette notion de serpent en tant que « barrière ou épreuve à dépasser » est signifiée par la lettre Tet de Satan. « Le serpent de la Genèse est satan, l’Adversaire ». Dans son nom le Tet est un bouclier symbolisé par un serpent qui se mord la queue… Le serpent forme un rempart, une entité fermée, compacte. Cette dernière barrière éprouvera l’Homme avant sa naissance au Yod, soigneusement caché dans la pierre des profondeurs. Ontologiquement, l’adversaire assume ici une fonction nécessaire.

Le Schin Sauveur. La Pierre des profondeurs est donc bien une Eau primordiale, un Feu aqueux représenté parfois symboliquement par un serpent ou une rivière qui serpente. Annick de Souzenelle confirme ainsi les enseignements de l’Alchimie et du Sefer Yetsirah : le Schin est un Feu, caché dans la profondeur des eaux, qu’il faut extraire de notre Pierre. D’autres noms contenant un Schin sont significatifs. Le soleil se dit « Semes », mot qui contient le Nom (sem) du Schin. En effet il est formé de Schin, Mem, Schin. Le soleil n’est-il pas le feu par excellence ? « Es » est le feu. « Is » (le yod au cœur du feu) est l’époux. « Issah » est l’épouse. « Seh » est l’agneau. « Masiah » est l’oint, donc le Messie. Dans le passé, avant que la distillation de l’alcool soit connue, les parfums et huiles essentielles étaient extraites par et stockées dans l’huile. Or les huiles essentielles des plantes forment le Soufre du règne végétal. « Masiah » sans le Schin est « moah », la mœlle (voir le terme moahbon(e) du Maître Maçon).

Enfin, le nom de Dieu : Jod He Vav He : Yahvé auquel on ajoute un Schin devient, selon Athanasius Kircher et d’autres auteurs, Yod He Schin Vav He soit Jehoshua : le Sauveur. Le Christ est ainsi le Feu philosophique, cosmique et spirituel, qui gît en nous tous tel un mort. Si nous savons le ressusciter, il pourra nous sauver.

En conclusion, le Schin est notre pierre des profondeurs, dont les 3 branches verticales forment les 3 Principes de la Pierre : le Soufre, le Mercure et le Sel. Il est à la fois Pierre, Eau primordiale, Feu aqueux.

Le Schin et le Tarot d’Oswald Wirth. Dans le jeu des Tarots d’Oswald Wirth la lettre Schin est attribuée à la Lame du Fou. On notera la consonance de Fou et de Feu dans la kabbale phonétique. Le Fou est un voyageur ; la carte peut se placer n’importe où. Il est insaisissable. Il ne peut être détruit. Ce sont là des caractéristiques du feu vulgaire, de la flamme, mais aussi du Feu philosophique. Le Feu philosophique en alchimie agit à tous les niveaux du Grand Œuvre. Aussi la carte du Fou est-elle celle du Joker, celle qui n’a pas de numéro. Elle est le Principe omniprésent. Ceux qui le découvrent sont considérés comme fous par le monde profane, car leur comportement ne sera plus le même que celui de tout un chacun.

Le sens caché de 42 mille. Le texte biblique où l’on voit apparaître Jephté, et auquel on se réfère au début, dit que 42'000 Ephraïmites furent tués. On doit s’interroger sur la signification du nombre 42 et sur sa relation avec l’alchimie et la Kabbale. On se souvient de la signification symbolique du nombre 40 : durée de purification, du processus de déstructuration qui précède une restructuration ou renaissance. Les exemples sont nombreux : la quarantaine médicale, la période de convalescence de notre corps, le temps de l’embaumement chez les Egyptiens ; le Carême ou période de purification et pénitence avant Pâques, les 40 jours du déluge, les 40 jours de jeune de Jésus dans le désert, les 40 ans de traversée du désert des hébreux avant d’atteindre la terre promise. En alchimie, l’œuvre au Noir ou Putréfaction dure 40 jours, symboliques bien entendu. Ainsi peut-on raisonnablement extrapoler le récit biblique et affirmer que les 42’000 Ephraïmites tués représentent une totalité de purification, hélas dans un bain de sang – à noter que l’alchimie connaît aussi le récit symbolique du massacre des innocents, relaté en particulier par Nicolas Flamel. 42 comme 40 représente ainsi la totalité des épreuves nécessaires avant d’être sauvé et atteindre l’autre rive qui symbolise le domaine spirituel, et ainsi achever le processus.

42 et l’Apocalypse. Comment différencier plus avant le nombre 42 de 40 (42’000 Ephraïmites tués) ? On retrouve à cet endroit la signification spécifique et particulière du nombre 42, qui se superpose au sens général du nombre 40. En Égypte, par exemple, avant de poursuivre leur chemin, les morts étaient jugés devant 42 juges à la tête desquels trônait Osiris. Dans l’Apocalypse de Jean, le nombre 42 est aussi lié à une durée d’action des éléments destructeurs et purificateurs. En effet, la Bête a une durée d’action de 42 mois. Or, cette durée est exprimée sous trois formes différentes : 1260 jours - 42 mois - un temps, des temps et la moitié d’un temps (trois ans et demi). Le sens y est donc le même que dans l’Ancien Testament, car les 42’000 Ephraïmites restent sur la rive « matérielle » et n’ont pas d’accès au monde spirituel représentant l’autre rive. Ils sont liés à jamais à ce qui est représenté dans l’Apocalypse par la Bête et aux épreuves qu’elle fait subir.

L’Apocalypse est basée en partie sur le système septimal. Le chiffre 7, lié à l’Agneau, y représente l’homme qui accède au monde spirituel et à la perfection. Les trois ans et demi de durée d’action de la Bête n’en sont qu’une division (7 : 2), que l’on peut interpréter comme une division et une négation. L’utilisation du 42 est aussi en opposition au chiffre 7. 42 n’est pas seulement un nombre fragmentaire, il est aussi le produit de 6 x 7 ; si 7 est le chiffre parfait, 6 reste en deçà et leur produit marque l’imperfection, l’inachèvement et, pourquoi pas la pierre d’achoppement. L’on comprend pourquoi ces chiffres sont attribués à la Bête. L’on comprend dès lors aussi pourquoi le texte concernant le passage du Jourdain utilise le 42 pour signifier ceux qui n’ont pu passer.

Un nom divin de 42 lettres. La tradition kabbalistique nous parle du nom divin en 72 lettres, mais aussi celui de 42 lettres. Il est formé par les 42 premières lettres de la Genèse, qui décrivent la création du Ciel et de la Terre. Ce dernier est associé à la rigueur. Par ailleurs, au début du Sefer Yetsirah figure une phrase : « Par trente-deux sentiers merveilleux de la Sagesse s’établit : YAH YHWH TSEVAOTH DIEU D’ISRAEL, ELOHIM VIVANT ROI DE L’UNIVERS EL SHADDAI ». Or cette phrase, englobant la totalité de la divinité, est aussi constituée en hébreu de 42 lettres.

Les lettres Schin et Samek. Quelques auteurs maçonniques ont étudié le sens de Schibboleth. Selon Patrick Négrier , Schibboleth provient de la racine schin, bet, lamed que nous retrouvons dans les mots shoval, shevoul ou shevil et shovel. Le mot shevoul (ou shevil) signifie « chemin, passage » (Psaumes 77, 20 et Jer. 18, 15). Cette interprétation confirme de manière explicite le sens de « passage » du Jourdain. La cérémonie du IIème grade est dite de Passage et le rituel dit parfois : « Passe Schibboleth ». Le texte biblique est traduit ainsi par Patrick Négrier [6] : « Ils lui disent : - prononce : Schibboleth ! - S’il dit : Sibolet, ils le saisissent et l’égorgent sur les passes du Jourdain » (Jug.12, 6.). Patrick Négrier écrit aussi « Or nous savons que la lettre schin joue un rôle symbolique majeur dans la Genèse, car cette lettre se trouve dans les mots homme (Ish) et femme (Ishah). De plus, nous constatons en Gen. 2,23 que c’est l’homme (Ish) qui donne son nom à la femme (Ishah). En donnant son nom (Ishah) à la Femme, l’Homme a donc prononcé la lettre Sh (schin) qui constitue presque l’essentiel de ce nom et de son propre nom. Nous en déduisons que l’incapacité des gens d’Ephraïm à prononcer le Sh (schin) signifie en somme leur incapacité à prononcer tant le nom de l’Homme (Ish) que celui de la Femme (Ishah). Il y a là certainement un fait symbolique à méditer. En effet, le couple formé par l’Homme et la Femme (Androgyne) se superpose symboliquement à l’ensemble du récit biblique de la Création du monde (Gen. 1,1-2,4a) : il a donc un caractère globalisant. Et l’incapacité des gens d’Ephraïm à prononcer le nom de l’Homme (Ish) et de la Femme (Ishah) revient en somme à ne pouvoir assimiler le processus rédempteur symbolisé par le récit de la Création du monde : d’où leur égorgement. Cette interprétation peut être confirmée par le fait qu’en disant Sibolet, les Ephraïmites prononcent un mot extrêmement parent du mot Sivlot qui commence effectivement par un samek (S), signifie « corvées » et apparaît précisément en Exode 1,11 ; 2,11 ; 5,4 ; 6,6. Or les « corvées » subies par les Hébreux en Egypte avant leur Exode symbolisent l’état qui précède toute Création, c’est-à-dire en somme toute Rédemption ».

Samek et la bête de l’Apocalypse. Les Ephraïmites auraient, selon Patrick Négrier, prononcé la lettre Samek (Sibolet) à la place du Schin (Schibbolet), ce qui causa leur perte. L’auteur insiste aussi sur le rapport entre la lettre Samek de valeur 60 et la lettre grecque « Xi » de valeur 60. Cette lettre est représentée 3 fois dans le chiffre apocalyptique de 666, mis en relation avec la Bête. 666 est le « chiffre de la Bête », car le Samek hébraïque (S), modèle phonétique du Xi grec présent dans (666), ne rentre pas dans la composition du mot (Ish) désignant l’Homme. Elle constitue même une défiguration du schin (Sh) qui symbolise cet Homme (Ish). On pourrait même dire que le Samek (S) défigure le schin (Sh) comme la Bête (symbolisée par les lettres Samek et Xi) défigure l’Homme (symbolisé par la lettre schin).

Patrick Négrier affirme donc que la différence de prononciation est due à l’utilisation de deux lettres différentes : Schibboleth commence par Schin et Sibolet par Samek. Cette affirmation est contredite par J\ Y\ Legouas qui précise qu’il ne s’agit pas de deux lettres différentes mais de la même lettre Schin prononcée de manière différente : « En fait, le Schin hébraïque possède les deux prononciations. Les sages ont inventé un système diacritique de vocalisation de l’hébreu, afin, est-il dit, d’en conserver la prononciation originelle, ou pour le moins celle de l’époque de l’invention desdits signes, par les Massorètes (jusqu’au Xème siècle, Saadya Gaon). Il existe, de fait, la possibilité de mettre un point sur la jambe droite ou gauche du Schin, le rendant par Sh ou S. Il semble bien que ce furent en fait les Galaadites, qui prononçaient différemment des tribus à l’Ouest du Jourdain, et non pas les Ephraïmites qui aient eu un défaut ».

Samek et la Pierre brute. L’interprétation de Patrick Négrier est symboliquement séduisante. En effet, si l’on suit son raisonnement dans une perspective alchimique, on constate que Schin est le Feu philosophique (« divin et humain ») ; Samek est le serpent se mordant la queue, la Bête, Satan, Saturne, mais aussi la Matière première à l’état brut, la Pierre brute, la Matière qui emprisonne le Feu philosophique. Ainsi peut-on différencier le Schin du Samek. Ceci se traduit en alchimie par : « ceux qui n’ont pas su extraire le Feu de la Matière première brute ne seront pas sauvés », c'est-à-dire n’accompliront pas le Grand Œuvre. Les Ephraïmites prononcent Siboleth, et restent ainsi attachés à Samek ; ils ne savent pas retrouver le Feu philosophique - Schin dans leur Matière. L’impossibilité d’atteindre l’état d’Ish ou Ishah - l’Androgyne primordial exprimé par Patrick Négrier - se traduit de surcroît en alchimie par l’impossibilité d’atteindre l’état de Pierre Philosophale. En effet la Pierre philosophale consiste en la fusion du Corps et de l’Esprit en un seul Etre et elle est représentée souvent par un androgyne ou un homme à deux têtes.

La lettre Samek est attribuée par Oswald Wirth à la XVème lame des Tarots « Le diable » (O.Wirth - Le Tarot des imagiers du Moyen age) ou Baphomet des Templiers. Annick de Souzenelle, de son côté, interprète le graphisme de Samek en hébreu archaïque comme un arbre à 3 branches horizontales (en opposition aux trois branches verticales de Schin N.d.r.). Samek vient de la même racine que « soutien », « appui ». « Si le vav ce clou de la Création est l’Homme, le samek est l’Arbre, image directe de l’Archétype, colonne vertébrale de la Création sur laquelle s’appuie l’œuvre divine tout entière ». Ainsi, d’après Annick de Souzenelle le Samek est soutien de l’homme, c’est l’arbre de la Tradition, le buisson ardent… Ces aspects positifs contrastent avec l’aspect négatif de la lettre Samek, que j’ai décrit auparavant. On comprend dès lors la signification duelle de Samek, comme celle du serpent. Transformé en Schin il sera bénéfique.

Dans sa forme de « cercle vicieux », celui de « serpent se mordant la queue », il voilera le Schin, d’origine cosmique soit notre nature spirituelle. Dans son aspect positif il représente néanmoins le soutien matériel du spirituel, son véhicule (et non le spirituel lui-même). Comme tel, son importance est grande : il est le substrat matériel du spirituel, sans lequel aucune Opération n’est possible. Il est la clef de l’Œuvre. Ainsi dit le Zohar : « Lorsque le Samek quitta sa place pour se présenter devant le Saint béni soit-il et obtenir de commencer la création du monde, il fut prié de reprendre et de conserver sans défaillance la fonction qui lui était assignée de toute éternité. Le Seigneur soutient ceux qui chancellent-, lui rappelle le Saint, béni soit-il, en clamant le verset du psalmiste, qui commence en hébreu par le verbe « soutien » et donc par le samek. C’est précisément à cause de ta destination que tu dois rester là, car si je t’enlevais de ta place pour opérer la création du monde, qu’adviendrait-il de ceux qui sont près de tomber puisqu’ils s’appuient sur toi ? » [8]

La Matière laide et vulgaire n’est pas à rejeter, disent les alchimistes. C’est d’elle que sortira l’or le plus pur. Schibboleth-Samek contient le Schin. Le but de l’Œuvre est d’extraire le Schin de Samek, afin q’il renouvelle toute notre Nature.

 

Source : www.ledifice.net

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Aleister Crowley & la Franc-Maçonnerie

25 Janvier 2013 , Rédigé par Bram Ha Publié dans #histoire de la FM

Nous vous proposons d’étudier avec nous les connexions entre Aleister Crowley et la Franc-Maçonnerie, débat qui fait rage entre les disciples actuels de la Grande Bête 666 et les Maçons « réguliers » ou même « irréguliers ». Nous allons essayer de donner quelques éléments de réflexion tendant à prouver l’affiliation de Crowley à la Maçonnerie « irrégulière » et de cerner les raisons qui l’ont poussé à y rechercher une quelconque reconnaissance.

La Franc-Maçonnerie n’est pas un ensemble homogène, mais un groupe hétérogène de degrés et de rites. La Maçonnerie est un ordre fraternel et tous les Maçons doivent au moins appartenir à une Loge Bleue qui regroupe les trois premiers grades : Apprenti, Compagnon et Maître. Il y a en outre une multitude de degrés additionnels (que l’on nomme les Hauts Grades) dont le but est de prodiguer un enseignement plus ésotérique et de faire le lien avec des traditions autres que celle des Métiers : la gnose, la Rose-Croix, les Templiers… Seuls les Maîtres Maçons peuvent prétendre à rejoindre ces hauts degrés et l’admission se fait uniquement par cooptation. La Maçonnerie est souvent liée à d’illustres noms ou filiations : Chevalier du Temple, Rose-Croix, Ordre Royal d’Écosse, etc. Il n’est donc pas surprenant que Crowley avec son goût pour le faste et les titres glorieux se soit senti attiré par cette école initiatique.

Crowley nous dit, dans ses « Confessions », qu’en 1904 il a été élevé à la Maîtrise (c’est-à-dire qu’il a été initié au 3e degré) au sein de la Loge Bleue anglo-saxonne N° 343 à Paris. Cette Loge avait au départ été ouverte pour des Anglais expatriés qui ne pouvaient pas s’affilier à la Grande Loge Unie d’Angleterre du fait des standards appliqués à la sélection des candidats (il n’est cependant pas prouvé que cette Loge aurait été un magasin à titres maçonniques bien qu’elle octroyait les trois degrés en l’espace d’un seul week-end).

À cette époque, cette Loge était gouvernée par le Grand Orient de France. Cet organe maçonnique irrégulier n’était pas reconnu par la Grande Loge d’Angleterre et donc ses membres n’étaient pas reconnus par elle comme Maçons. Crowley clama qu’il avait été introduit là par un Passé Grand Chapelain Provincial d’Oxforshire (qui n’aurait jamais participé aux travaux d’une loge irrégulière). Cependant, il n’y a aucune documentation qui puisse servir de preuve pour affirmer ce fait, & il n’a sans doute jamais été initié en Angleterre non plus. Il essayera plus tard d’entrer dans une Loge de Londres mais on lui en refusa l’entrée sur le fait qu’il appartenait à une Loge non reconnue par la Grande Loge Unie d’Angleterre et donc « irrégulière » selon les landmarks.

En 1914 Crowley écrivit à la GLUA en demandant le droit de rejoindre & de participer aux travaux des Loges anglaises, & ceci sur la base de son initiation en France. La réponse fut un refus catégorique du fait, à nouveau, de l’irrégularité de sa Loge mère française.

La raison de ces essais d’entrer dans les Loges régulières anglaises n’est pas très claire. On peut supposer que cela viendrait d’une période critique dans ses activités magickes ou également de l’entrée de l’Equinoxe dans sa phase de « silence », comme cela avait été imposé par Crowley à l’A.·.A.·. suivant un cycle de cinq années. Il se pourrait tout aussi bien que Crowley voulait légitimer ses activités au sein de cercles magickes qu’il visitait – à cette période la Franc-Maçonnerie était un des supports de la monarchie dont certains membres étaient affiliés à la GLUA et offrait donc une couverture honorable. Ainsi, il aurait voulu donner l’impression qu’il avait le soutien et la reconnaissance des autorités de son pays afin de redorer son blason et gagner plus de disciples proches de la GLUA. Ainsi, la reconnaissance de son statut de maçon régulier aurait pu donner un aval à ses activités en « marges » de la maçonnerie.

Il est fort peu probable que Crowley ait vraiment voulu prendre une place régulière au sein de la Maçonnerie car quelques-uns de ses Ordres magickes étaient déjà basés sur un ensemble de Hauts Grades assez complexes & portant des titres ronflants et pompeux que la Maçonnerie ne possédait pas. Il est plus vraisemblable que pour Crowley son entrée au sein de la GLUA était une porte ouverte qui lui permettait d’avoir accès à des degrés de « marges » qu’il aurait pu ajouter à ses titres & qualités, & aussi apporter de nouveaux rituels qu’il aurait pu utiliser pour ses propres besoins. À cette époque, le matériel rituel imprimé était rare voire quasi inexistant et la seule manière de se les procurer était d’entrer dans les Ordres qui les possédaient.

De plus, une activité régulière au sein d’une Loge bleue prend beaucoup de temps libre, pour remplir les offices en Loge il est nécessaire de mémoriser de nombreux morceaux de rituels ce qui, à moins qu’il n’ait été vraiment dévoué à sa tâche, ne l’aurait jamais attiré. En outre, il est parfois assez onéreux de participer activement aux activités des nombreux grades maçonniques et cela n’aurait pu convenir à Crowley au vu de ses problèmes financiers de l’époque.

Il y a un élément qui consolide le fait que Crowley ne considérait pas la Franc-Maçonnerie comme réellement valable si ce n’est pour se procurer des rituels « clé-sur-porte ». Cet élément concerne le Royal Arch, degré additionnel, le seul reconnu par la GLUA et considéré comme le complément du degré de Maître Maçon. Si Crowley considérait les grades bleus comme utile au niveau psycho-spirituel, alors ce grade aurait dû être un des plus essentiels, car il fait table rase des enseignements des 3 premiers degrés et révèle une nouvelle « vérité » occulte & supérieure. Et ceci a été largement répandu par la GLUA qui décrivait le Royal Arch comme la composante essentielle du degré de Maître Maçon. L’ignorance totale de Crowley quant à ce degré dans une optique « orthodoxe » donne crédit à l’argument que son intérêt pour la Franc-Maçonnerie n’était donc qu’une recherche des « signes & attouchements » plutôt que de l’illumination que l’on peut retirer de ses enseignements. En fait, il est fait mention du Royal Arch dans le Liber II de l’OTO où l’on dit que les « secrets » du RA sont compris dans les enseignements de l’OTO. Selon d’autres sources d’information, Crowley aurait pu avoir accès aux rituels du Royal Arch au sein de l’OTO, car il en constitue un des éléments d’un de ses Hauts Grades et comme Crowley était le Grand Maître de l’OTO, il est probable qu’il ait pu accéder à ces rituels. Cependant Crowley ne sera jamais initié aux Hauts Grades de l’OTO du fait de la possession de ses autres qualités maçonniques, qui bien qu’irrégulières selon les standards de la GLUA étaient reconnus par Reuss alors Grand Maître de l’Ordo Templi Orientis. Donc, Crowley n’a jamais reçu les enseignements du Royal Arch sous la lumière de l’initiation et ils sont sans doute restés d’un impact peu important dans son système.

En 1900, Crowley prétend dans ses Confessions qu’il a été initié au 33° degré maçonnique du Rite Écossais Ancien et Accepté. Il semble que cela ait eu lieu à Mexico, par un Suprême Conseil dont on sait peu de choses. À cette époque, en Amérique du Sud, il y avait de nombreuses organisations maçonniques parfois à la vie aussi brève que ténébreuse & aux activités parfois assez diffuses. Me problème avec cette prétention porte sur les dates. En effet, pour être coopté au sein des Hauts Grades, le Maçon doit déjà être en possession du grade de Maître Maçon. Et à cette époque, en 1900, Crowley n’était même pas encore entré comme Apprenti dans une Loge bleue (cfr supra) il y a donc une contradiction – soit Crowley a pris les trois grades avant et ont lui a accordé le 33° sans respecter les délais d’usage ou il a inventé toute cette affaire.

L’histoire de ces événements est relatée dans ses Confessions et Crowley prétend qu’il reçut les initiations suite à une aide apportée à un individu au sein d’un autre ordre mystiqueconnu sous le nom de L.I.L.. Et l’on ne sait rien de plus que ce qu’il en est dit dans ses Confessions pour confirmer ou infirmer ce fait.

Crowley aura toutefois au moins un autre contact avec la Maçonnerie, au travers de John Yarker (1833 – 1913). En 1872, Yarker, un chercheur maçon de renommée, membre de la Loge Quatuor Coronati N°2076, avait constitué un Ordre Maçonnique appelé Rite Ancien & Primitif au travers de la création d’un Grand Conseil des Rites & s’être installé lui-même en tant que Grand Maître.

La Rite Ancien & Primitif était un amalgame de trois différents rites maçonniques : l’Ancien & Accepté, avec ses 33 degrés, le Rite Oriental de Memphis avec ses 96 degrés & le Rite de Mishraïm avec ses 90 degrés. La RA&P sous Yarker était simplifié en 33 degrés qui synthétisaient les 219 degrés des trois Rites de base.

Ce Rite n’était pas reconnu comme régulier par les autres corps maçonniques, mais il n’en continuait pas moins ses activités. Comme résultat, Yarker sera expulsé du Suprême Conseil « officiel » du RA&A mais resta au sein de la Maçonnerie bleue. Le but de cet ordre était, comme il le dit lui-même, « de donner à chaque maçon la chance d’obtenir les hautes initiations maçonniques à un prix raisonnable ».

En 1909, Crowley entra en contact avec Yarker & il en résulta que celui-ci octroya à Crowley les 33°, 90° et 95° degrés par poste ! On ne sait trop si Yarker vendit ces degrés à Crowley comme cela semblait être son habitude. Le diplôme de 33° de Crowley a survécu et on peut le consulter sur le site de PR König.

Yarker était à la fin de sa vie et on a supposé qu’il veuille trouver une personne qui continue son oeuvre au sein du RA&P après sa mort. Bien que l’on ait déjà soulevé le problème du monnayage des grades, on ne peut nier l’intérêt primordial de Yarker pour la Maçonnerie, dans son ensemble, & pour le RA&P en particulier. Donc, nous pouvons supposer qu’il cherchait bien quelqu’un qui puisse reprendre le flambeau après sa mort, personne avec les qualifications, qualités & intérêts dans le RA&P.

Le décès de Yarker le 20 mars 1913 est rapporté dans l’Oriflamme, l’organe officiel de l’OTO sous Reuss et par Crowley dans son Equinox.

Dans le studio de Crowley au 76 Fulham Road à Londres, le 30 juin 1913, une réunion fut tenue par le Souverain Sanctuaire du RA&P. Il devait décider de l’avenir du Rite après la mort de Yarker. Ceux qui étaient présents : Crowley, Reuss, Henri Meyer, Leon Angers Kennedy & William Quilliam. Henry Meyer fut élu valablement à la dignité de Souverain Grand Maître Général du RA&P pour la Grande-Bretagne et l’Irlande. Il semble que Crowley fut élevé au 96° degré du Rite de Memphis et élevé à la dignité de Patriarche Grand Administrateur Général.

Selon la notice nécrologique de Yarker dans l’Equinox, Crowley se donnera pour 97° du Rite de Memphis… Mais il n’y a aucun document qui puisse avaliser cette prétention.

Pour finir dans ce registre, John Symonds rapporte un incident dans sa biographie dédié à Crowley, The King of the Shadow Realm. Il nous dit qu’en 1914, Crowley quitta l’Angleterre pour les USA, porteur d’une Charte qui le proclamait Honorus Magus de la SRIA. Toutefois, Crowley n’était pas membre de la SRIA, ce qui est prouvé par l’absence de son nom dans la Livre d’Or de l’Ordre, un registre qui reprend tous les membres de la SRIA. De plus, le titre d’Honorus Magus ne pouvait être donné que par le Mage Suprême de la SRIA & Crowley n’était pas à cette époque en relations amicales avec personne de la SRIA. Crowley était bien connu de la SRIA mais ses « chefs » le tenait lui & son oeuvre en piètre considération. Cependant, il semblerait que cette patente lui ait été transmise par un ordre américain qui se prétendait être issu la SRIA mais sans aucune charte lui donnant ce droit.

Wynn Westcotttenait la position de Mage Suprême à cette époque, mais il n’a jamais été en termes amicaux avec Crowley & il ne lui aurait jamais donné un quelconque document émanant de la SRIA. Bien que Mathers soit un membre de la SRIA, à cette époque il se battait contre Crowley au sujet du matériel de la GD que celui-ci venait de publier dans son Equinox & il n’aurait jamais aidé Crowley à se procurer un tel certificat. Une preuve supplémentaire peut encore être donnée par le fait que le titre d’Honorus Magus était véritablement un grade honorifique donné comme gage de reconnaissance à d’illustres maçons. Ainsi, F. Hockley, un maçon de haut grade & expert en crystalomancie ne se verra octroyé qu’un IV° grade honoraire pour des conférences données au sein de l’Ordre. Crowley, qui n’avait aucun contact avec l’Ordre, n’aurait jamais reçu un tel honneur.

Les citations suivantes sont tirées des Confessions p. 700 et suivantes. Elles concernent les motifs de Crowley à utiliser ses connaissances maçonniques lors de la révision des rituels de l’OTO.

« Qu’est-ce que la Franc-Maçonnerie ? J’en ai recueilli les rituels et les secrets, comme j’en avais fait avec les religions du monde entier, avec leurs fondements magickes et mystiques… J’ai décidé de définir la Franc-Maçonnerie comme un système de communication de la vérité – religieuse, philosophique, magicke et mystique ; & indiquant les procédés adéquats qui permettent de développer les facultés humaines au moyen d’un langage particulier dont l’alphabet en est le symbolisme de ses rituels. Une Fraternité Universelle & de grands principes moraux, indépendants des préjudices personnels, raciaux & autres, ont formé un coussin qui assure la sécurité individuelle & la stabilité sociale pour tous ses membres ».

« La question se pose alors : Quelles vérités doivent être communiquées et par quels moyens peut-on les promulguer ? Mon premier objectif était d’éliminer des centaines de rituels à ma disposition tous les éléments exotériques. Beaucoup de degrés contiennent des affirmations (souvent fausses) sur des matières bien connues de nos écoliers modernes, bien qu’elles aient pu être importantes quand les rituels furent écrits… Je ne vis aucune raison de surcharger le système avec des informations superflues ».

« Un autre point essentiel était de réduire la masse monstrueuse de matériel à un système compact & cohérent. Je pensais que tout ce qui valait la peine d’être préservé pouvait & devait être présenté sous la forme d’une douzaine de cérémonies tout au plus & que cela devait être à la portée de n’importe quel officier d’apprendre par coeur sa partie durant les heures de loisirs à sa disposition, en un mois tout au plus ».

Afin de donner une idée de l’importance des contacts entre Crowley et la Franc-Maçonnerie, nous devons prendre en considération plusieurs points. Le premier est qu’il pressentait que ce courant mystique pouvait être d’un quelconque bénéfice pour son développement spirituel & psychologique. Mais cela ne semble pas tenir la route si l’on pense qu’il ne prit jamais aucun rôle actif dans aucun de ces ordres & qu’il le progressa jamais comme c’est la norme jusqu’au vénéralat afin d’évoluer vers les autres degrés et rites. Cependant, on peut objecter que Crowley était un personnage assez peu conventionnel & qu’il se considérait lui-même comme au-dessus du commun des mortels & au-dessus des règles mondaines édictées pour les masses. Sa progression & la manière peu orthodoxe dont il reçut ses grades en Maçonnerie peut lui sembler parfaitement acceptable. Peut-être qu’il ne ressentait pas le besoin de suivre le cheminement habituel du fait qu’il était capable d’assimiler l’essence de la Maçonnerie de sa propre manière. Il ne prit certainement jamais à coeur les grands principes de la Franc-Maçonnerie, Amour Fraternel, Charité & Vérité. Il n’a jamais été particulièrement chaleureux avec les autres maçons et il a même eu des réactions hostiles à leur encontre. Ses actes de charité sont quasi inexistants & sa prétention à être un martyr de la vérité, risible. La citation quant au caractère de Fraternité Universelle, bien que louable, était uniquement idéale et Crowley ne la prit jamais à coeur, ou ne la mit activement en pratique.

Le second point est qu’il ressentait le besoin de faire partie de la Maçonnerie afin de se glorifier lui-même & de s’élever aux yeux de ses critiques & acolytes. Comme nous l’avons déjà fait remarquer, la Maçonnerie était très honorable pour un gentleman et il a pu croire que cette facette de ses activités mystiques légitimerait ses activités plus controversées. On peut peut-être en douter si l’on pense que Crowley s’est toujours défendu de donner crédit à ses détracteurs et on peut difficilement croire qu’il a choisi cette voie simplement pour se justifier de ses critiques. Toutefois, on peut estimer que l’image de marque que pouvait conférer la Maçonnerie n’a pas dû laisser Crowley indifférent, d’une part pour lui-même et d’autre part vis-à-vis de ses disciples. Mais on ne peut raisonnablement dire que Crowley voulait utiliser ses qualités maçonniques pour recruter dans le cercle des Loges, car l’irrégularité même de ses initiations maçonniques aurait alors joué contre lui.

Troisièmement, nous devons considérer que la Franc-Maçonnerie et ses différents rites donnaient à Crowley une grande quantité de matériels rituels déjà utilisables pour les cérémonies. Bien que l’A.·.A.·. utilisait les rituels de la GD et de la Maçonnerie pour quelques-uns de ses degrés, ceux-ci n’en représentaient qu’une infime partie. Avec la révision des rituels de l’OTO qui suivit sa nomination en tant que Grand Maître pour le Royaume-Uni, on peut voir que la part prise par les rituels maçonniques est peu importante. Les rituels de l’OTO avaient déjà été basés sur des thèmes maçonniques, le plus bas degré étant repris des Rites de Memphis & Misraïm, et la révision des rituels tendait plus à introduire du matériel qabalistique dans les cérémonies qu’y ajouter des éléments maçonniques. Son utilisation de ses connaissances maçonniques était minime et négligeable & nous pouvons dire qu’il a pu désirer l’initiation maçonnique en vue d’une utilisation potentielle future. Ce qu’il ne fit jamais.

Enfin, il y a le désir d’obtenir des « mots, signes & attouchements » pour le bénéfice de son propre ego ou pour donner à penser qu’il était un maître en toutes matières. Les sectateurs de Crowley vont crier au scandale à la lecture de cette affirmation en prétendant que Crowley n’a jamais fait d’utilisation de ses titres & grades maçonniques de façon régulière et qu’il y ait d’autres raisons à son intérêt envers la Franc-Maçonnerie. Mais l’on sait l’amour que Crowley portait aux « signes, mots & attouchements », ainsi qu’aux autres signes de reconnaissance dans ses correspondances. Cela reste avec l’auto-glorification l’hypothèse la plus valable. Si l’on n’oublie pas les liens actifs de Crowley avec le monde de l’espionnage et du renseignement. Car il est tout aussi possible d’affirmer que Crowley, poussé par Reuss – qui renseignait la police secrète prussienne sur le milieu anarchiste – ait pu vouloir entrer dans cette Maçonnerie qui tissait des liens entre tous les continents du globe. Crowley, à l’instar d’autres « espions », a pu vouloir utiliser le réseau maçonnique dans les années 1914-1918 pour remplir une quelconque obscure mission. Il n’a jamais infirmé de manière absolue que Crowley n’avait pas été un agent des services de renseignements britanniques – certains l’ont même accusé d’être un agent double au service de l’Allemagne. L’hypothèse reste ouverte…

Pour conclure, les chartes reçues par Crowley de Yarker sont valides et le Rite Ancien & Primitif est toujours maçonné dans cette maçonnerie « irrégulière » qui reste un mouvement philosophique majeur en Europe continentale & ailleurs. L’irrégularité maçonnique porte sur le non-respect de certaines règles édictées par la GLUA, règles qui sont refusées par des corps maçonniques comme le Grand Orient de France, la Grande Loge de France, le Rite Ancien Primitif de Memphis & Misraïm & autres… Donc, Crowley était un Maçon même s’il n’en respectait pas du tous les préceptes et il était irrégulier qu’aux yeux des Maçons de la GLUA qui ne représentent qu’une branche de la famille Maçonnique.

Source : http://www.esoblogs.net/4351/aleister-crowley-la-franc-maconnerie/

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